Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Raccoon (Page 11 of 13)

A VOL D’OISEAU de Craig Johnson chez Gallmeister

Traduction : Sophie Aslanides.

On ne présente plus ni Craig Johnson, l’écrivain du Wyoming qui vit dans son ranch le stetson vissé sur la tête, ni son héros le shérif Walt Longmire dont «  A vol d’oiseau » est la huitième aventure. Ces livres sont tellement populaires qu’ils ont donné naissance à une série télé où Walt et Henry ont bien rajeuni de 10 ou 15 ans… sympathique mais bien loin d’égaler les bouquins à l’atmosphère inimitable. Voici donc « A vol d’oiseau », la nouvelle enquête de Walt Longmire :

« Le shérif Walt Longmire doit mener à bien une affaire des plus importantes : marier sa fille unique, Cady. Mais pendant les préparatifs de la cérémonie Walt et son ami Henry Standing Bear sont les témoins d’un étrange suicide. Audrey Plain Feather s’est jetée de la falaise avec son fils dans les bras. Si l’enfant est miraculeusement sain et sauf, il apparaît rapidement que cette mort est un meurtre déguisé. Walt se retrouve aux prises avec la nouvelle chef de la police tribale, la très belle et très zélée Lolo Long, et pour compliquer encore leurs relations, le FBI débarque en force pour suivre l’affaire. Une chasse à l’homme s’engage, qui mènera le shérif au plus profond de la réserve indienne avec pour guides un mystérieux corbeau et la sagesse des anciens.

Dans ce nouvel opus trépidant des aventures de Walt Longmire, Craig Johnson nous entraîne au cœur du monde cheyenne. Entre mariage et course-poursuite, il n’y a pas de repos pour les braves. »

On retrouve tous les personnages de Craig Johnson avec un très grand plaisir, comme on retrouve de vieux amis : Walt, Henry, Vic, Cady… et bien sûr le Wyoming, dont les paysages : grandes plaines ou montagnes sont intégrés dans le récit et participent à son charme. La nature, les éléments ont tellement de force que nul ne peut vivre dans ces terres sauvages et reculées en les ignorant. Craig Johnson a un talent particulier pour ancrer ses histoires dans des lieux et les mêler aux intrigues.

Cette nouvelle enquête se situe entièrement sur la réserve cheyenne à cheval entre le Wyoming et le Montana, Walt Longmire n’est pas sur sa juridiction et n’a aucun pouvoir, par contre il a été témoin du crime et va participer à l’enquête en secondant la nouvelle chef de la police tribale. Craig Johnson nous emmène donc cette fois-ci plus avant dans les terres indiennes et nous fait découvrir la vie sur la réserve.

On découvre une société avec d’autres coutumes, d’autres rites, d’autres loyautés que Walt, aidé bien sûr de son ami Henry, comprend et respecte. Mais il ne fait pas des Indiens des héros, les mêmes passions que les Blancs les animent : amour, jalousie, vengeance. Avec son empathie et son humanité habituelle, Walt sait que ces passions sont à la base de la plupart des crimes et se doute que la résolution de l’enquête révélera beaucoup de souffrance et de malheur.

La vie est dure sur la réserve: pauvreté, chômage, alcoolisme sont monnaie courante. Comme dans tous les territoires déshérités des Etats-Unis, l’armée est un débouché naturel pour ceux qui n’ont pas trop fréquenté l’école. Le pays a presque toujours une guerre en cours, génération après génération. Désormais, les vétérans d’Irak, avec leurs blessures et leurs traumatismes, remplacent ceux du Vietnam. C’est le cas, entre autres, de Lolo Long, la chef de la police tribale. Ces ex-soldats, bien abîmés, se réfugient souvent dans les médocs à haute dose, la drogue ou l’alcool ce qui ne les rend pas forcément doux comme des agneaux…

Et parallèlement à cette enquête dans la réserve indienne, Walt prépare le mariage de sa fille Cady et ce n’est pas facile pour un père veuf de lâcher sa fille unique.

Tout en évoquant des situations bien noires, Craig Johnson évite la pesanteur grâce à l’humour dans les dialogues et dans certaines scènes.

Bref, un très bon roman où l’on retrouve avec bonheur l’humanité et la tendresse de Walt Longmire.

Raccoon

LA MARQUE ET LE VIDE de Paul Murray chez Belfond

Traduction : Chloé Royer.

Paul Murray est un auteur irlandais, il a étudié la littérature avant de devenir libraire. Ses deux premiers romans ont connu un grand succès outre-Manche et outre-Atlantique.  « La marque et le vide », son troisième roman, se situe au moment où le paradis financier qu’était devenu l’Irlande commence à se fissurer et les effets de la crise se font sentir.

« De l’action ! Du changement ! Une nouvelle vie ! C’est un peu tout ça que Claude, jeune trader ambitieux, est venu chercher en quittant sa morne banlieue parisienne pour Dublin, le nouvel eldorado bancaire du début des années 2000.

En réalité, Claude passe ses journées à étudier les fluctuations des cours et des taux, ne sort qu’en compagnie de ses collègues et s’autorise une seule fantaisie : desserrer sa cravate le vendredi.

Aussi, quand un écrivain prénommé Paul le contacte, entrevoit-il enfin l’excitation qui viendra briser sa routine. Longtemps en panne d’inspiration, Paul a pour projet d’écrire un livre sur la vie d’un monsieur Tout le monde. Et Claude en est un parfait spécimen.

Enfin une perspective intéressante ! Devenir un héros de roman ! Le début de la gloire !

Ou le début des ennuis… »

Claude, banquier d’investissement français travaille à l’IFSC (international financial services center) installé à Dublin pour accueillir les fonds d’investissements, banques et autres sièges sociaux d’entreprises qui brassent des milliards et préfèrent éviter de payer trop d’impôts. L’Irlande a construit son essor économique sur ce statut de paradis fiscal et financier. Ce centre regroupe des jeunes loups de la finance de tous les pays, les collègues de Claude sont anglais, allemands, australiens… et tous pataugent dans le fric avec joie et spéculent à qui mieux mieux. La plupart sont des pourris qui ne pensent qu’au fric et au pouvoir qu’il confère mais pas tous, certains ont juste remisé leurs rêves et se sont fait happer par cette vie trépidante mais vide de sens.

Claude, fils de soixante-huitard ne vient pas de ce milieu. Il a d’abord fait des études de philo avant de se tourner vers la banque. Poussé vers la réussite par un père qui lui en a ensuite voulu de trahir ses pairs, il a fui ces conflits en Irlande au moment où l’argent du tigre celtique coulait à flot. Il se noie depuis dans le travail, il se satisfait de cet abrutissement, du vide de sa vie et jongle avec des chiffres qu’il ne veut envisager que comme des abstractions sans être totalement dupe et inconscient des conséquences dans la réalité. La vacuité de sa vie le rend malheureux mais pas au point de tout envoyer bouler.

C’est pourquoi il va s’en remettre à Paul qui lui propose de le transformer en héros de roman, il voit là l’occasion de remplir son existence pour de bon. Paul, ruiné, croulant sous les crédits, est prêt à tout pour se refaire et se sert de son imagination créative sans aucun scrupule.

Le décalage entre les deux personnages : le banquier scrupuleux, intello, naïf et l’écrivain terre à terre, roi de l’esbroufe, crée des situations cocasses. Il y a toute une galerie de personnages secondaires soignés et drôles qui allègent par l’humour le ton du bouquin car le fond est vraiment sombre.

Paul Murray décrit ce monde qui décide de nos vies en brassant des millions, des milliards. On achète, on vend, on parie sur les succès ou les échecs avec un cynisme hallucinant. Toutes ces transactions sont coupées de la réalité, il n’y a pas un billet dans cette banque. C’est un jeu, avec bluff et triche, un jeu de massacre où quelques-uns s’amusent mais où bien des gens sont fauchés. Le produit ultime, inépuisable des profits, ce sont les pauvres. Le capitalisme sauvage en plein triomphe ! Les banquiers et les politiques, comme culs et chemises, font payer les pauvres pour les riches. Toute velléité de révolte est vite étouffée : on est trop pauvre et prêt à se vendre pour échapper à la misère, on veut aussi en croquer ou on se console dans une vie virtuelle plus intéressante. Ce système machiavélique s’impose partout, il gangrène jusqu’à l’art et la pensée, d’autres domaines vers où l’auteur pousse ses réflexions.

Heureusement, Paul Murray nous fait parfois sourire car le constat est réaliste et glaçant !

Un bon roman, vraiment intelligent.

Raccoon

AU PLUS PRES de Joy Castro à la Série Noire Gallimard

Traduction de Thomas Bauduret.

Joy Castro est une auteure américaine. Professeure à l’université du Nebraska, elle a beaucoup écrit  de « non-fictionnel » : ses mémoires d’enfant adoptée puis maltraitée, des essais, de la poésie. Elle a fait sa première incursion dans le polar avec « Après le déluge » paru à la SN en 2015, la première aventure de Nola Céspedes journaliste au Times Picayune. Ici, c’est le deuxième roman où on retrouve ce personnage et ceux qui, comme moi, n’ont pas lu le premier vont tout de même tout comprendre : l’auteure donne rapidement les clés du premier opus et on s’embarque sans peine dans son histoire, dans l’ambiance de la Nouvelle Orléans, théâtre une fois de plus d’événements sanglants. Et sans doute, l’envie de lire le premier sera alors très forte, non par nécessité de compréhension, mais pour le plaisir de retrouver Nola et ses premiers pas d’enquêtrice.

« Alors que la Nouvelle-Orléans s’éveille et qu’elle fait son jogging dans un parc, la journaliste du Times-Picayune Nola Céspedes se retrouve au beau milieu d’une scène de crime. Et elle connaît la victime de ce meurtre : il s’agit de Judith Taffner, son ancienne professeure de journalisme. Nola décide de mener sa propre enquête.

« Taffner s’intéressait de près à des affaires sensibles, dont celle d’un vieil homme noir abattu par la police dans des circonstances douteuses : est-ce là ce qui a provoqué sa perte? Et quel rapport avec les actes de vente de chevaux pur-sang trouvés en sa possession? Alors que les meurtres se multiplient, l’enquête de la jeune journaliste la fera remonter jusqu’à la plus haute société de Louisiane, où la notion de classe sociale est omniprésente. Dans une ville marquée par les stigmates de Katrina, la vie humaine ne vaut pas cher… »

La Nouvelle Orléans est une nouvelle fois le théâtre d’un polar avec une nouvelle voix pour décrire cette ville : Joy Castro. Une voix féminine rauque, rageuse, révoltée contre tous les préjugés, de classes, de races qui règnent sur la ville et perpétuent des inégalités criantes. On retrouve l’ambiance oppressante de violence, de corruption, de racisme, de misère et de pauvreté dans un décor somptueux, une chaleur étouffante qu’on connaît bien depuis Burke, Sallis, Gran…

Nola Céspedes, la narratrice, est issue de la minorité hispanique. Elle revient de très loin avec une enfance plus que compliquée, élevée par une mère seule, parlant peu anglais, dans une cité sordide. Violée à huit ans, elle s’en est relativement bien tirée, au moins au niveau social : boursière après le lycée elle a pu obtenir ce diplôme de journalisme. Sur le plan personnel, c’est une autre histoire : une enfance massacrée laisse des traces. Autodestructrice, instable, elle s’insère parfaitement dans la lignée des enquêteurs de polar qu’on aime tant : désespérés, tortueux sans trop d’illusions et qui n’ont pas froid aux yeux. Nola essaye pourtant d’aller bien par tous les moyens : de la vengeance à la psychothérapie…

Le personnage de Nola nous accroche rapidement tant il sonne juste et on retrouve son énergie, son refus de s’avouer vaincue, son envie de crier la vérité dans sa manière d’enquêter où elle va souvent se mettre en danger. Il faut dire qu’à la Nouvelle Orléans, ce n’est pas trop difficile de se mettre en danger : quatre ans après Katrina, les ravages de l’ouragan et le chaos qui s’en est suivi ont réveillé de vieux démons, c’est une ville hautement dangereuse et corrompue où on n’hésite pas à tuer pour étouffer des scandales. Les journalistes ne sont pas à l’abri tant que leur papier n’est pas sorti. Certains se sont relevés très vite de ce désastre, ils en ont profité même et la police n’est pas toujours très motivée pour mener des enquêtes sérieuses d’autant plus qu’elle est parfois mise en cause.

Souvent dans les polars il y a des victimes secondaires, celles qui font avancer l’enquête mais concernent des personnages peu connus ou inconnus et la plupart du temps, on retrouve leur cadavre dans une impasse ou au fond d’un bois et basta ! L’enquête continue…  Ici, Joy Castro réussit, sans s’appesantir, en quelques phrases, à évoquer l’horreur de chaque meurtre, la souffrance des proches, le vide, les vies brisées avec une empathie telle qu’elle nous étourdit un peu. La violence devient plus qu’un climat ou une ambiance, elle est bien plus réelle quand on entrevoit l’abîme de souffrance qu’elle provoque.

Joy Castro construit son roman en mêlant habilement l’histoire de son personnage, celle de la ville à une enquête palpitante et intelligente, où sans surprise, les puissants sont prêts à tout pour le rester et le font sans vergogne et sans états d’âme.

Un roman noir passionnant et intelligent, singulièrement humain.

Raccoon

SURVIVRE de Vicki Pettersson chez Sonatine

Traduction : Caroline Nicolas.

Vicki Pettersson est une auteure américaine qui est née et a grandi à Las Vegas. Elle a écrit principalement des livres d’urban fantasy. Ce roman, le premier publié par Sonatine est un thriller.

« Une femme. Une route. Un tueur.

Au cœur de l’été, Kristine Rush et son fiancé, Daniel, quittent Los Angeles pour passer un week-end en amoureux, près du lac Arrowhead. En traversant la fournaise du désert de Mojave, ils s’arrêtent sur une aire de repos déserte. Dans les toilettes, Kristine se fait agresser par un inconnu qui la laisse inconsciente. Lorsqu’elle revient à elle, la voiture est toujours là, mais Daniel a disparu. Que faire ? Elle ne va pas avoir le choix. Son agresseur, par l’intermédiaire du portable de Daniel, va lui assigner des tâches plus terribles les unes que les autres, la menaçant de tuer son fiancé si elle ne lui obéit pas ou si elle demande de l’aide. Commence alors un véritable voyage au bout de l’enfer entre casinos criards de bord de route et aires de repos désolées et lugubres. Jusqu’où ira Kristine pour sauver Daniel ? Lorsqu’elle réalise que son interlocuteur sait tout d’elle, y compris ses secrets les plus intimes, la partie devient plus intrigante encore. Qui est-il ? Et quelles sont ses réelles motivations ? »

« Survivre » est un thriller pur et dur, une fois qu’on le commence, on a du mal à s’arrêter, le rythme est haletant, les actions s’enchaînent rapidement et on n’a pas le temps de souffler, c’est extrêmement bien fait. On tremble, d’autant plus qu’on se rend compte rapidement que, forcément, la fille de dix ans de Kristine va être mêlée à cette sombre histoire… On devine vite qui est le tueur. La tension et l’horreur montent dans des scènes qui se succèdent à un train d’enfer comme dans un film d’action hollywoodien. Je me suis sentie comme prise en otage: ce genre de bouquins n’est pas trop ma tasse de thé, mais emportée par le suspense, je l’ai lu en entier et pratiquement d’une traite. Vicki Pettersson connaît son affaire.

Bon, c’est vraiment haletant, pas de problème. C’est vraiment horrible, ça peut ne pas me gêner. On est happé de belle manière, mais à part cela, ça n’amène pas grand-chose.  Vicki Pettersson est dans l’action et elle le fait très bien mais ses personnages manquent de profondeur, on ne connaît pas vraiment les motivations de ce tueur, où tout du moins elles sont plutôt légères. Même le personnage de Kristine paraît un peu superficiel, on se rend vite compte que ce n’est pas la première fois qu’elle affronte quelque chose de difficile et cette histoire-là sera révélée aussi mais elle n’est pas assez approfondie à mon goût et elle m’a également laissée sur ma faim.

Ce qu’on voit bien par contre c’est la force quasi-animale que va déployer Kristine pour se sauver et sauver son enfant, elle saura puiser la volonté et l’énergie de se battre au fond d’elle-même, puisqu’elle l’a déjà fait…

Il y a sans doute des amateurs pour ce genre d’histoire et si une action à rebondissements et à suspense suffisent c’est un roman très bien fait.

Raccoon

 

BATTUES d’Antonin Varenne aux éditions écorce / manufacture des livres

C’est à « Quais du polar » que j’ai eu envie de lire ce livre. J’étais peut-être lassée par les polars ruraux, une mode comme une autre en littérature, mais qui dit mode dit parfois engouement surfait… Au cours d’une conférence, j’ai été frappée par la simplicité, l’authenticité et l’humour d’Antonin Varenne : il ne m’en faut parfois pas beaucoup pour me jeter sur un livre ! Et bien m’en a pris car ce « Battues » est une pépite : fort, noir et tout simplement beau.

La ville de R. se partage entre deux clans : les Messenet et les Courbier, grands propriétaires terriens et seuls fournisseurs d’emplois dans cette zone rurale sinistrée. C’est une petite commune où tout le monde se connaît, où les rancunes ont la peau dure et où tout se sait, ce que l’on ne sait pas on l’invente sans la moindre bienveillance. Un paysage somptueux mais une atmosphère lourde…

Rémi Parot, garde-chasse de R., défiguré à la suite d’un accident agricole à l’adolescence y a toujours vécu, c’est son grand-père qui y a acheté des terres. Mais il n’y est pas forcément le bienvenu, toujours un peu étranger après trois générations, l’intégration se fait lentement… Il est resté et s’est installé au fond des bois, loin des regards de la ville sur ce qu’il a pu sauver des terres de ses parents de l’appétit des requins locaux.

Michèle Messenet, elle, est partie pour être libre, anonyme, oublier… dans la dope surtout et elle revient après quelques années et un séjour en taule, les blessures toujours ouvertes, la rage, la hargne contre cette entité malfaisante qu’est R. : les racontars, l’impossibilité de vivre sa vie sans le jugement de tous et l’approbation des hobereaux du coin qui pensent qu’ils ont tous les pouvoirs, petits seigneurs qu’on laisse faire.

Et gare à ceux qui résistent : un militant écolo, opposé à l’exploitation intensive du bois, seule activité économique restante, disparaît. C’était un ami de Rémi qui va participer aux recherches et mener l’enquête.

« Les hommes laissèrent les distances se creuser entre eux et commencèrent à marcher d’un pas plus long et rapide. La pente dans le dos et n’y croyant plus vraiment, ils accéléraient naturellement, distançant Rémi qui continua à s’user les yeux sur le moindre morceau de terre, la moindre tache de couleur aperçue. Il pensait à Philippe, roulé dans un tas de feuilles mortes, sur un humus pourrissant, à quelques mètres de lui, peut-être, et lui revenait le souvenir de l’odeur du sang qui se mélangeait à celle de la prairie fauchée ; la douleur qui le ramenait à la conscience en des chocs déments ; la folie des secondes, coincé sous la ferraille. Il avait attendu, comme Philippe, peut-être, un œil fiché au ciel, se demandant si quelqu’un allait lui venir en aide ou s’il allait crever ici. »

Cette enquête va remuer bien des choses et remonter loin dans le passé : les vieilles haines, les conflits larvés, les humiliations ravalées vont décupler la ténacité de Rémi. Il va mener l’enquête façon pitbull et peut-être en profiter pour régler quelques comptes… Dans cette région de taiseux, on ne s’explique pas, on cogne voire on tire.

On est au far west. Le gendarme du coin, qui n’est pas du coin justement, en est réduit à compter les points, un peu ahuri par cette violence qui se déchaîne hors la loi, ici, on lave son linge sale en famille…

Antonin Varenne sait parfaitement rendre l’atmosphère étouffante de ces petits coins où la désertification a accentué le repli sur soi et où mai 68 n’a pas changé grand-chose. Tous ceux qui ont vécu dans ce genre de petite ville reconnaîtront l’ambiance, d’où qu’ils soient et c’est ce qui fait la force de ce récit qui se situe dans un territoire mais va bien au-delà, au cœur de la nature humaine et des passions qui l’animent. Les élites locales qui règnent en maîtres et sans contestation possible, qui s’en mettent plein les poches, petits suzerains corrompus et pleins de suffisance, on les retrouve partout.

Rémi, cowboy solitaire, justicier, mais pas seulement… va les combattre. Une autre force de ce roman ce sont les personnages, magnifiques! Ils sont tous terriblement humains avec des sentiments forts mais aussi des failles, des blessures et de grandes zones d’ombre.

Avec une écriture simple et fluide, Antonin Varenne construit brillamment son histoire en zigzaguant dans la chronologie, mêlant récit et dépositions, sans jamais nous perdre. Tout en disséquant cette petite société et les liens qui les unissent tous, il nous entraîne dans un western du Massif central et nous révèle peu à peu une sombre histoire dont personne ne sortira indemne.

Un magnifique roman noir qui n’a rien à envier aux grands romans américains.

Raccoon

LE FANTÔME DE LA MARY CELESTE de Valerie Martin chez Albin Michel

Traduction : Françoise du Sorbier.

Valerie Martin est une auteure américaine qui écrit de romans variés quant à leur thème depuis 1978. Elle a obtenu le prix orange en 2003 pour « Maîtresse » et son roman « Mary Reilly » a été adapté au cinéma par Stephen Frears en 1996. Ce livre-ci s’appuie sur l’histoire vraie de la Mary Celeste, un brigantin découvert dérivant au large des Açores en 1872 : à moitié inondé, sans trace de violence, cargaison et vivres intactes mais personne à bord…  Jamais l’explication n’a été trouvée et le mystère reste toujours entier, la Mary Celeste fait partie des fameux vaisseaux fantômes.

Peinture de 1861 de la Mary Celeste qui s’appelait alors Amazon par un artiste inconnu.

« Entre mythe et réalité, la grande romancière Valerie Martin, prix Orange pour Maîtresse, revisite l’histoire d’une des plus célèbres énigmes maritimes : le 4 décembre 1872, la Mary Celeste, un brigantin américain en route vers Gênes, est retrouvé dérivant au large des Açores. À son bord, aucune trace de l’équipage, de son capitaine, Benjamin Briggs, de son épouse et de sa fille qui l’accompagnaient. Pour le jeune écrivain Arthur Conan Doyle, cette disparition est une source d’inspiration inespérée. Pour Violet Petra, médium réputée dans les cercles huppés de Philadelphie, un cauchemar. Et pour le public de l’époque victorienne, obsédé par la mort, un fascinant mystère…

Un navire surgi d’une brume semblable aux ténèbres, un écrivain naissant à la veille de la gloire, l’émergence d’une ferveur spirituelle troublante et inédite : trois trames qui convergent tout au long d’un récit aussi tumultueux que les océans menaçant d’engouffrer la Mary Celeste. Un roman ambitieux sur l’amour, la perte, et les légendes parfois plus fortes que la vérité. »

Valerie Martin aborde ce mystère par la voix de trois personnages qui y sont tous liés. Certains sont réels : Sarah Cobb, qui épouse son cousin Benjamin Briggs, capitaine de la Mary Celeste au moment des faits et qui était également à bord du brigantin avec sa plus jeune fille et Arthur Conan Doyle qui a écrit une nouvelle librement adaptée de l’histoire de ce vaisseau fantôme « Déposition de J. Habakuk Jephson » parue dans le cornhill magasine en 1884.

D’autres sont fictifs : Phoebe Grant, journaliste, femme du XIXème qui a su s’imposer dans ce monde d’hommes et Violet Petra, médium liée de très près aux familles Briggs et Cobb mais qui n’a pas plus d’explication que les autres à ce mystère malgré ses contacts quasi quotidiens avec les morts.

Valerie Martin n’entend pas résoudre ce mystère mais s’en sert pour relier ses personnages, utilisant plusieurs voix, plusieurs styles, les vies des personnages se mêlent, se croisent avec ce mystère en toile de fond et le récit est intelligemment mené avec d’habiles aller-retours entre la réalité et la fiction, chacune influençant l’autre.

Avec un grand sens du détail, elle nous plonge dans l’ambiance du XIXème siècle : dans la vie de ces dynasties de marins de la côte est des Etats Unis, capitaines de père en fils, personnages respectés de notables dont les familles sont décimées par les naufrages et les noyades, dans la vie de Conan Doyle que l’on retrouve à différentes époques de sa vie : jeune médecin de bord fauché et écrivain mûr et respecté, dans l’engouement qui se développe pour le spiritisme. Un autre moyen de supporter le deuil quand la religion et la « volonté de dieu » qu’on doit accepter de bonne grâce semblent insupportables.

Dans ce livre très documenté, il y a de beaux personnages, principalement les femmes. Des femmes qui vont choisir leur destin, malgré ce que leur éducation et la bienséance de ce siècle leur dicte et l’affronter ensuite, quoiqu’il arrive.

Un très bon roman.

Raccoon

LES JUSTICIERS DE GLASGOW de Gordon Ferris au Seuil policiers

Traduction : Hubert Tézenas.

Gordon Ferris est un auteur de polars écossais qui travaillait auparavant pour le ministère de la défense britannique.  Six de ses sept romans se déroulent dans l’immédiat après-guerre, une période bien noire qui fascine l’auteur : époque où le pays ruiné doit se relever et les chantiers de reconstruction entraînent forcément une corruption énorme.  « Les justiciers de Glasgow » est le deuxième tome d’un quatuor dont le héros est Douglas Brodie. Le premier tome « La cabane des pendus » a été publié aux presses de la cité en 2012 et est ressorti en poche en mars.

« Glasgow, la ville d’Écosse la mieux taillée pour le roman noir, connaît un été torride en cette année 1946. Douglas Brodie, ex-flic et sous-off tout juste démobilisé, vient d’être embauché comme reporter à la Gazette, où il doit vite faire ses preuves. L’occasion lui en est fournie par les exactions d’une bande de justiciers autoproclamés « les Marshals de Glasgow », qui ont l’accent des Highlands et envoient aux journaux des épîtres enflammées et agrémentées de citations des Évangiles. Leur mission ? Infliger un châtiment selon eux bien mérité à des criminels qui sont passés entre les mailles du filet de la justice. Dans une atmosphère alourdie par la pauvreté, les spéculations liées à la reconstruction et les dysfonctionnements de l’État, Brodie part pour une croisade en eaux troubles qui marquera durablement sa conscience. »

Je n’ai pas lu le premier tome de ce quatuor, et si cette enquête passionnante ne m’a pas posé de problème de compréhension (elle forme un tout, est indépendante bien que des conséquences et des personnages de la première enquête refassent surface) elle m’a néanmoins donné envie de lire le premier opus pour mieux comprendre les relations entre les personnages bien sûr, mais surtout parce que Gordon Ferris réussit à nous plonger dans une ambiance qui sonne juste dans cette période historique tourmentée dont on parle assez peu pourtant, et que Douglas Brodie est un personnage auquel on s’attache vite, dangereusement cabossé mais pas encore totalement brisé avec encore assez de rage pour se révolter contre les injustices.

Dans l’Ecosse d’après-guerre, les chantiers de reconstruction représentent des marchés énormes qui aiguisent les appétits des nantis qui ont déjà profité de l’économie de guerre. Pendant ce temps, la population tente de se remettre au mieux de cette tragédie et de reprendre une vie normale malgré la pauvreté, les tickets de rationnement et les traumatismes de la guerre. La plupart des ex-soldats, démobilisés tentent d’oublier les horreurs vécues dans l’alcool. Certains ont récolté la gloire en combattant, d’autres, faits prisonniers rapidement, n’ont même pas cette consolation et malgré qu’ils aient vécu eux aussi un calvaire, ils n’en retirent que mépris et honte. Beaucoup se retrouvent dans la misère ayant perdu les repères de leur vie d’avant.

Douglas Brodie, a surmonté la phase la plus alcoolisée de sa démobilisation, il fait encore des cauchemars mais a trouvé un poste de journaliste stagiaire et vivote tant bien que mal. Il est sensible au sort de tous ces ex-soldats abandonnés à leur sort après avoir risqué leur vie et entraîne son amie avocate, Samantha Campbell, à défendre l’un d’eux accusé de vol. Ce faisant il va devenir l’interlocuteur privilégié des justiciers sauvages qui sévissent dans la ville et sur lesquels il est chargé d’enquêter. Dans le même temps son mentor au journal, Wullie McAllister, déniche ce qui sera son dernier scoop avant la retraite : une affaire de corruption où pègre et puissants sont mêlés.

Gordon Ferris mêle ces deux enquêtes d’une main de maître sans jamais nous perdre, sur un rythme trépidant, sans temps mort, enchaînant les scènes d’action en ville ou dans les paysages magnifiques d’Ecosse. Et il réussit à intégrer à ce polar, classique dans sa construction, la description de la ville où cette justice sauvage ne choque pas tant que ça finalement, révélant les pires côtés de cette société, les raccourcis faciles, les intolérances qui peuvent la gangréner.

Les personnages avec leurs doutes et leurs failles sont loin d’être monolithiques et c’est ce qui les rend attachants et crédibles. Brodie est déglingué par les horreurs de la guerre, mais retrouve le réflexe de tuer pour lequel il a été formaté pendant six ans rapidement, il comprend les motivations désespérées des marshals de Glasgow mais sait aussi à quel chaos ça peut mener…

Un très bon polar, passionnant et intelligent.

Raccoon

SWEETGIRL de Travis Mulhauser chez Autrement

Traduction : Sabine Porte

Travis Mulhauser est né, a grandi dans le Michigan. Désormais, il vit et enseigne en Caroline du nord mais c’est dans l’état du nord qu’il puise son inspiration. Il y situe Cutler, petite ville imaginaire, théâtre de ce roman et des nouvelles qu’il a écrites. Ce territoire aux hivers plus que rudes est ravagé par la meth qui est apparemment un des plus grands fléaux aux Etats-Unis. Dans cette petite ville, le trafiquant de marijuana et de cocaïne fait figure de notable, c’est dire !

Percy, 16 ans, est obligée de veiller sur sa mère, accro à la meth. Elle a dû renoncer au lycée et malgré ses incessantes promesses, sa mère disparaît régulièrement pour aller se défoncer la tête. En pleine tempête de neige, Percy, inquiète, part récupérer sa mère chez son dealer au fin fond des collines enneigées du nord et découvre un bébé à l’abandon…

« Quand j’ai senti sa petite main qui m’agrippait, mon cœur s’est arrêté de battre. Il était posé là, dans le courant d’air glacial, le visage déjà couvert de flocons. Un bébé. Minuscule sous l’ampoule nue de cette chambre poussiéreuse. Je le voyais pleurer, ses cris se perdaient dans le vent. Je n’ai pas réfléchi : je l’ai pris dans mes bras et je me suis enfuie. Je m’appelle Percy. J’ai seize ans. Voici mon histoire. »

On pense évidemment à « Un hiver de glace » de Daniel Woodrell : Percy, à l’instar de Ree, est une ado qui doit tout assumer. Elle a la même force, le même courage résigné. Le monde des adultes qu’elle côtoie est glauque, elle le sait mais par loyauté et avec une étincelle d’espoir qu’elle ne peut se résoudre à éteindre malgré la triste réalité, elle couvre sa mère et fait face aux catastrophes qui arrivent les unes après les autres. Percy est un personnage magnifique.

C’est elle la narratrice la plupart du temps. Elle connaît le côté sombre de la nature humaine et n’a pas froid aux yeux, elle pose sur le monde un regard fataliste et ironique qui lui donne un ton qui  amène parfois un sourire et permet au lecteur de souffler car elle, Percy, n’en a pas beaucoup le temps…

Quand Percy n’est pas narratrice, Travis Mulhauser présente l’équipe des dealers qui vont organiser la traque, enfin organiser est un bien grand mot pour cette bande de tarés furieux complètement ravagés par la drogue qui ont du mal à suivre une idée plus de quelques minutes mais n’en sont pas moins dangereux. Ce ne sont pourtant pas des monstres, peu de gens le sont selon l’auteur, mais la meth fait vraiment disjoncter…

J’ai rarement été happée si rapidement par un bouquin : unité de temps, de lieu, d’espace… Travis Mulhauser capte le lecteur dès les premières pages et ne le lâche plus. Percy va trouver de l’aide chez un de ses ex-beaux-pères qui a décroché de la meth et se contente désormais de l’alcool, un mec clean pour la région, quoi ! On les suit dans leur fuite en sachant que forcément des choses vont foirer dans ce comté où « le plus dur, ce n’est pas tant le froid, mais le fait qu’à un moment ou à un autre, on morfle tellement qu’on finit par se sentir visé. » et on tremble.

Travis Mulhauser écrit avec un style simplissime, épuré et parvient pourtant à nous faire tout ressentir : la vie sordide des junkies, leurs pensées hallucinées et aléatoires, le froid mordant de l’hiver, la peur mêlée de colère de Percy, l’amour instantané qu’elle porte à ce bébé inconnu, son besoin irréfléchi de le sauver…  Les personnages, leurs émotions sont vraisemblables, terriblement humains. Un immense talent de conteur!

Un livre époustouflant qu’on lit d’une traite.

Raccoon

 

FAUSSE PISTE de James Crumley chez Gallmeister/noire

Traduction : Jacques Mailhos

Illustrations : Chabouté

James Crumley, né en 1939, mort en 2008, est une des grandes voix de l’école du Montana dont Gallmeister va republier l’œuvre avec une nouvelle traduction dans sa collection noire. Je ne pourrai comparer cette nouvelle traduction à l’ancienne car je n’y connais rien et on est là dans des subtilités qui m’échappent mais cette initiative permet de remettre à l’honneur Crumley, grand maître du roman noir américain et de redécouvrir ou découvrir ses bouquins et c’est tant mieux ! Cette édition est illustrée par Chabouté de dessins noirs et blancs qui collent parfaitement avec les chapitres. Un plus sans doute pour les amateurs de dessins ou de BD mais qui ne m’a pas apporté grand-chose personnellement, l’écriture et le style de Crumley, puissants et féroces suffisent amplement !

« Dans la petite ville de Meriwether, dans le Montana, le privé Milo Milodragovitch est sur le point de se retrouver au chômage technique. Les divorces se font maintenant à l’amiable. Plus besoin de retrouver l’époux volage ou la femme adultère en position compromettante. Ne lui reste qu’à s’adonner à son activité favorite, boire. S’imbiber méthodiquement, copieusement, pour éloigner le souvenir cuisant de ses propres mariages ratés, de la décadence de sa famille, de son héritage qui restera bloqué sur son compte jusqu’à ses cinquante-trois ans – ainsi en a décidé sa mère. C’est alors que la jeune et très belle Helen Duffy pousse sa porte : son petit frère, un jeune homme bien sous tous rapports, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Milo s’engage alors sur une piste très glissante. »

C’est la première aventure de Milo Milodragovitch qu’on retrouve ici : Milo, détective privé, ex-flic pas trop vertueux, ivrogne revendiqué qui pose sur lui-même et sur le monde un regard désespéré et extrêmement lucide. Cabossé depuis son enfance, Milo est capable de détecter les blessures les plus profondes des êtres avec une empathie extraordinaire. Il voit de l’humanité et de la poésie chez les ivrognes les plus abîmés, les comprend mieux que quiconque et s’applique à les rejoindre. Il se fout des convenances, de la moralité, de la bienséance et n’accepte l’affaire d’Helen que parce qu’il veut la sauter. Son QG ? Un bar. Ses acolytes ? Les poivrots de la ville dont il parle avec respect et tendresse, ne s’en sentant en aucune façon supérieur.

Milo, narrateur, raconte et c’est rock n’ roll ! Rien à foutre… il ne cache rien, n’omet rien, ne se fait pas passer pour un héros ! Cette crudité amène un humour féroce, un regard d’une acuité inouïe et permet à Crumley de sonder les profondeurs pas toujours reluisantes de l’esprit humain. Par son absence totale de soumission et souvent par témérité alcoolique, Milo n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat, à affronter les puissants quitte à s’en prendre plein la gueule. Il s’autorise à dégainer, à tirer parfois et on pense à Robicheaux, mais il n’est pas aussi calotin que son collègue de Louisiane, beaucoup moins sûr de ses valeurs, de son bon droit et ça donne encore plus de puissance, d’humanité et de modernité à ce personnage.

On est en 1975, Meriwether petite ville imaginaire du Montana est envahie par les touristes et les hippies qui côtoient avec plus ou moins de bonheur les autochtones, ivrognes patentés. Bien qu’il soit situé dans le temps, le roman de Crumley n’a pas pris une ride : il nous parle de pouvoir, de cupidité, de lâcheté, d’amour, de désespoir… bref de la vie et des hommes de tous les temps sous toutes les latitudes. La modernité de Crumley vient aussi de ses personnages, il en évoque toute une galerie parmi les exclus, les paumés, les marginaux. Il y a notamment des homosexuels dont la littérature de l’Ouest parle peu à l’époque. Ses personnages sont hauts en couleurs, mais jamais caricaturaux et toujours traités avec humanité et respect, sans jugement moral. Les plus cruels sont ceux qui ont des principes stricts qu’ils appliquent d’ailleurs plus aux autres qu’à eux-mêmes.

Avec une puissance énorme, en nous faisant rire, sourire ou pleurer, Crumley nous entraîne dans un monde noir, très noir où aucun dieu ne nous sauvera, il faut le faire soi-même et le succès est tout sauf gagné, alors autant boire un petit coup pour se donner du courage…

Un roman mythique, une écriture magistrale qui prend aux tripes.

Raccoon

LE PACTE DU PETIT JUGE de Mimmo Gangemi / Seuil policiers

Traduction : Christophe Mileschi.

Mimmo Gangemi a écrit 9 romans policiers qui ont eu du succès en Italie. Le premier opus des aventures du petit juge a été adapté en mini-série télé. Ce roman est le deuxième dans la série du petit juge Alberto Lenzi,  seuls romans de Gangemi publiés en France.

« Alberto Lenzi, magistrat dans une petite ville de la plaine de Gioia Tauro, aime les restaurants, les jolies femmes et ses parties de poker du vendredi soir. Mais la belle vie ne saurait durer : des travailleurs journaliers noirs se révoltent contre les conditions misérables dans lesquelles ils ramassent les oranges. Trois d’entre eux, ayant échappé à la police, sont sauvagement assassinés en rase campagne. Puis une cargaison de deux cents kilos de cocaïne arrivée au port dans un conteneur de planches d’acajou disparaît de manière inexplicable. Pas le moindre indice en vue. Le « petit juge » Lenzi, chargé de régler tout ça, sollicite sa source privilégiée, don Mico. Mais il soupçonne vite le chef de la famille Rota d’orienter l’enquête où bon lui semble… »

Mimmo Gangemi est né et a toujours vécu en Calabre, région où il situe son roman et ce n’est pas le moindre des charmes de ce roman, on est dans l’ambiance de cette petite ville de Calabre où les racontars circulent très vite, où les réputations sont fragiles mais où prononcer certains noms peut s’avérer mortel. On ressent l’attachement à cette terre qui doit être magnifique où il doit faire bon vivre si on ne tient pas compte de la puissance de l’emprise de la ndrangheta. La terreur qu’elle fait régner est intégrée à la vie, ancrée dans le comportement de chacun : il est des choses qui ne se font pas, ne se disent pas et peuvent à peine se penser. C’est une deuxième loi qui s’impose à tous et bien plus brutalement que celle de l’Etat. Mimmo Gangemi nous emmène parfois au cours de son récit au « cercle », une espèce de club où les sociétaires, notables, sont de véritables langues de vipères et c’est assez drôle d’assister à leurs rétropédalages quand ils sont allés trop loin.

Mimmo Gangemi  nous les montre ces familles ndranghetistes qui s’approprient sans état d’âme tout ce qui rapporte, dépouillent sans le moindre scrupule les gens du pays et bien sûr exploitent sans vergogne, entre autres les travailleurs africains sans papier. Il n’idéalise pas du tout leur pseudo code d’honneur, ce sont d’anciens paysans bien rustres, bien cupides qui n’hésitent pas à tuer, torturer et trahir pour accaparer les richesses de ce territoire ici principalement  le port où transitent les marchandises de bien des trafics. La seule chose sur laquelle les gens peuvent compter c’est qu’il y a plusieurs familles sur les rangs et qu’elles sont susceptibles de s’entretuer, tant qu’elles ne font pas de victimes innocentes, le petit juge s’en fout.

Le fond est noir mais le ton plutôt léger, le juge Alberto Lenzi ne se fait guère d’illusion sur lui-même et il n’a rien d’un héros. Il exerce son métier sans faire trop de zèle, évitant les zones dangereuses ou s’en accommodant et mène une vie agréable de petit macho italien. Il a quelques problèmes à supporter sa hiérarchie. Mais quand son orgueil est mis à mal, quand il devient la risée du tribunal parce qu’on a barboté une grosse quantité de drogue sous sa responsabilité, il voit rouge et est presque prêt à en oublier la prudence.

Presque… car en fait c’est vraiment dangereux !

On pense bien sûr à Montalbano même si le style est moins truculent que celui de Camilleri, mais c’est tout de même un bon polar avec une atmosphère bien à lui qui le rend agréable à lire.

Raccoon

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