Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 17 of 160)

LE DOSSIER 1569 de Jørn Lier Horst / Série Noire / Gallimard.

SAK 1569

Traduction: Céline Romand-Monnier

Neuvième enquête de l’inspecteur Wisting à la Série noire. Jørn Lier Horst, ancien inspecteur de police, n’a donc pas le profil de l’anecdote scandinave du moment et doit avoir un public fidèle. La Norvège n’étant pas, comparé à l’Islande, le territoire le plus surexploité de la littérature nordique, il restait de la place aux côtés de Jo Nesbo et Heine Bakkeid. Direction Larvik !

William Wisting, en vacances et las de tondre la pelouse, suit assidûment dans la presse le fait divers du moment : on est sans nouvelles, depuis maintenant trois jours, d’Agnete Roll, une habitante de Larvik.
La découverte dans son courrier d’une enveloppe anonyme le sort de sa torpeur estivale. Sur une feuille blanche, une série de chiffres, référence d’un numéro d’affaire datant de l’été 1999. Tone Vaterland, dix-sept ans, avait été tuée en rentrant du travail à bicyclette. Le coupable avait été identifié, et condamné à une peine de prison. Intrigué, Wisting récupère le dossier 1569 aux archives pour en entreprendre l’examen méthodique. Et entrevoit la possibilité d’une erreur judiciaire.

Wisting, que je découvre, veuf, proche de la retraite mène une vie si passionnante que pendant ses vacances il décide de rouvrir une affaire élucidée vieille de vingt-cinq ans. Parallèlement, il retourne au taf pour donner un coup de main à ses collègues sur une histoire de disparition d’épouse. Donc, mis à part sa fille et sa petite-fille, sa famille c’est la police. Pas beaucoup d’affects, pas de casseroles, ne picole pas, ne se drogue pas non plus, juste quelques signes qu’il vieillit. On est très loin de son compatriote Harry Hole, héros de Nesbo.

Focus sur l’énigme, Wisting commence à fouiller pendant que quelques flashbacks nous font vivre très clairement mais aussi pudiquement la tragédie passée. On sent venir le bon polar d’investigation avec un enquêteur très expérimenté, tenace, proche d’Erlendur d’Indridasson ou de Kurt Wallander de Hennig Mankell et on ne sera pas un instant déçu. Il y a de la qualité dans cette intrigue, Horst nous fait douter de l’évidence, propose plusieurs voies qui s’avèrent elles aussi tout à fait crédibles. L’enquête est fine, le rythme est certes un peu lent (on n’est pas dans une histoire de narcos non plus) mais le suspense s’avère de très bonne facture et sans aucune violence.

Une belle découverte.

Clete.

PS: A signaler, une série reprenant les enquêtes, sobrement intitulée Wisting visible sur Canal.

BLEUS, BLANCS, ROUGES de Benjamin Dierstein / Flammarion.

On avait découvert Benjamin Dierstein en 2021 dans la collection EquinoX des Arènes d’Aurélien Masson avec Un dernier ballon pour la route sorte de western armoricain, fest-noz éthylique, sympa mais rien entre les lignes ne laissait prévoir la suite… En 2022, toujours chez EquinoX, est sorti le génial La cour des mirages qui peut très bien se lire comme un « one shot » . En fait, le troisième volume d’une trilogie sur les années de notre petit président à bracelet électronique, les années Sarkozy flinguées par un Benjamin Dierstein redoutable chroniqueur. Ce roman concluait un triptyque entamé avec La sirène qui fume et La défaite des idoles aux éditions Nouveau Monde. Il est essentiel de signaler cette trilogie parce qu’on retrouve certains de ses personnages dans Bleus, blancs, rouges. Pour être plus exact, on les découvre puisque Benjamin Dierstein a décidé de s’attaquer à la période 1978/1984 en France dans une intrigue très ambitieuse. Nul doute qu’une fois la lecture de Bleus, blancs, rouges achevée, d’aucuns seront tentés de se jeter dessus mais patientez un peu. Flammarion fait très bien le taf. L’Etendard sanglant sortira vers l’été tandis que 14 juillet achèvera l’histoire début 2026.

« Printemps 1978 : les services français sont en alerte rouge face à la vague de terrorisme qui déferle sur l’Europe. Marco Paolini et Jacquie Lienard, deux inspecteurs fraîchement sortis de l’école de police et que tout oppose, se retrouvent chargés de mettre la main sur un trafiquant d’armes formé par les Cubains et les Libyens et répondant au surnom de Geronimo. Traumatisé par la mort d’un collègue en mai 1968, le brigadier Jean-Louis Gourvennec participe à la traque en infiltrant un groupe gauchiste proche d’Action directe. Après des années d’exil en Afrique, le mercenaire Robert Vauthier revient en France pour régner sur la nuit parisienne avec l’appui des frères Zemour. Lui aussi croisera le chemin de Geronimo. »

Un grand roman doit vous prendre dès son début et Bleus, blancs, rouges qui est un très, très grand roman vous en met une bonne dès l’incipit particulièrement chaud situé à Paris pendant mai 68. Racontant une nuit d’émeute, décrivant l’enfer parisien, faisant ressentir à l’os la guerre urbaine, la panique, ce premier chapitre donne le ton des 700 pages à tombeau ouvert, infernales à venir. On est très loin de l’imagerie romantique bercée par les Moody Blues chouinant Nights in white satin. Dierstein attaque au corps d’entrée, la violence est exacerbée, le sang coule, la mort frappe. Hallucinant.

Bleus, blancs, rouges couvre les années 78 et 79 en France et comme nous l’a confié Benjamin Dierstein dans un entretien que nous mettrons en ligne vendredi cette période se prêtait bien à un roman noir : « 1978 c’est Aldo Moro, l’évasion de Mesrine, l’appel de Cochin. C’est les premiers attentats du mouvement autonome, du FLNC, les prémisses d’Action directe, le début des années de plomb made in France. C’est le début du déclin de la voyoucratie à l’ancienne, Zampa et les frères Zemour. C’est le moment où les Français commencent à perdre confiance en Giscard avec la crise économique, les plans de rigueur et les fermetures d’usines. C’est les débuts du Palace, le disco, l’arrivée massive de la coke. Pour faire le récit d’une France qui bout comme une cocotte-minute, c’est franchement une période idéale.»  

Une France où on tabasse à mort un ministre, une France où, dans un triste remake de Bonnie and Clyde, on assassine l’ennemi numéro 1 dans sa bagnole, une France où les flics… Broussard, Ottavioli sont des stars, une France où le président se fait offrir des diamants et des réserves de chasse en Afrique pour flinguer des lions ou des éléphants, une France où une milice a tous les pouvoirs, une France qui continue son œuvre colonialiste en Afrique, une France où on craint de voir débouler les chars soviétiques sur les Champs en cas de victoire de Mitterrand, la France de Giscard et son accordéon. Si vous avez vécu cette époque, c’est un bonheur de profiter de cette relecture d’une époque par un Benjamin Dierstein hyper pointu, irréprochable jusque dans les plus petits détails. Cette fidélité à l’époque tient quasiment de la maniaquerie mais n’est pas suffisante à faire un grand roman. Soulignons néanmoins la bibliographie monstrueuse en fin d’ouvrage. Bretoned penn kalet! dit-on par ici et il en a fallu de la volonté, de la ténacité au Costarmoricain pour se lancer dans cette longue traversée en solitaire accompagné par Aurélien Masson, depuis toujours précieux pour les auteurs.

Ce qui fait la différence chez Dierstein, grand supporter d’« En Avant Guingamp », ce sont les personnages. Des êtres de chair et de sang avec leurs forces et leurs faiblesses, plus ou moins gris, jamais blancs ou noirs, méprisables souvent mais… On va suivre, vivre dans les pas de deux flics débutants aux dents longues l’un plongeant chez les nuisibles du SAC et l’autre commençant à pencher vers les socialistes ; d’un autre flic infiltré dans les milieux d’extrême gauche, Gourv, Breton pur jus, une vraie gueule, un mec inoubliable… et d’un mercenaire spécialisé dans les affaires reloues françaises en Afrique et parfois bras armé de Giscard. Ces quatre missiles vont filer vers une cible commune, le terroriste Geronimo. Ils se croiseront, se défieront, s’affronteront, se trahiront, vivront les tragédies du moment. L’intrigue est exceptionnelle, irrespirable et passionnante. La violence d’une époque est montrée sans fard mais aussi sans voyeurisme dans un tempo totalement halluciné où certaines structures de phrases, des paragraphes animés comme des mantras, ne manquent pas d’évoquer certaines folies d’Ellroy. Mais énorme avantage pour tous ceux que les histoires à Los Angeles du Dog commencent à saouler, Bleus, blancs, rouges, c’est chez nous, c’est nous, nos parents, notre belle vitrine qui commençait déjà à se fissurer. Personnellement je n’avais pas pris une telle raclée depuis Pukhtu de D.O.A.

Un pur moment de rock’n’roll!

Clete

GRACIER LA BETE de Gabrielle Massat / Editions du Masque.

Gracier la bête est le cinquième roman de l’auteure Gabrielle Massat. La kiné d’origine toulousaine a vraiment lancé sa carrière dans le roman noir avec Le goût du rouge à lèvres de ma mère (Prix du Meilleur Polar des lecteurs Points 2022) et Trente grammes (Prix France Bleu du Polar 2022). Pour cette troisième incursion dans le noir, Gabrielle Massat a décidé d’orienter son propos vers le monde de l’Aide sociale à l’enfance, le parent le plus pauvre du système éducatif.

« Officiellement, la villa des Prunelliers est un foyer d’accueil d’urgence pour mineurs ; en réalité, c’est là où on envoie les enfants placés dont le système ne veut plus, et où les éducateurs en sous-nombre finissent tous par craquer. Quand Till, l’un d’eux, finit par lever la main sur Audrey, quatorze ans, celle-ci fugue et se fait percuter par un chauffard.

Rongé par la culpabilité, Till va la voir tous les jours à l’hôpital, délaissant le reste du monde. Mais lorsqu’il apprend que la mère disparue d’Audrey est peut-être encore en vie, il n’a plus qu’une idée en tête : la retrouver et la ramener à sa fille. Et tant pis s’il y laisse sa carrière, sa raison ou sa vie. »

La culpabilité, la rédemption, la résilience comme dans les plus ricains des romans U.S. seront les moteurs d’action de Till, éduc de 44 ans, fraîchement divorcé et un peu dans le dur, qui a commis, pour lui, la pire des infamies en usant de violence vis-à-vis d’une ado déjà bien démolie par son parcours dans la société. Il sera le fil rouge d’un roman qui, sans prendre de gants, mais sans le marquer non plus d’un pathos exagéré, explorera de bien belle manière le monde de ces gamins et ados enlevés à leurs familles par la justice et parqués dans des unités. Là, tout le monde prie pour que cela se passe bien, « pas de vagues », malgré tous les freins à la bonne marche de ces établissements si sensibles… Ces lieux en France où les équipes en place tentent de palier comme elles peuvent toutes les carences de fonctionnement, les promesses non tenues, l’inertie de l’administration et la douleur des mômes qui expriment souvent leur colère en reproduisant une violence qui les a accompagnés tout au long de leur courte vie.

Alors, bien sûr, les pages sont parfois très douloureuses, cruelles ou émouvantes, mais l’aspect polar est loin d’y être négligé. L’intrigue fonctionne parfaitement, est relancée efficacement, créant un suspense particulièrement porteur. Au final, Gracier la bête se révèle être un document très crédible sur le monde terrible de l’éducation spécialisée mais également un roman tout à fait recommandable.

Clete.

LE CHANT DU PROPHETE de Paul Lynch / Albin Michel

PROPHET SONG

Traduction: Marisa Boraso

À Dublin, un soir de pluie, deux hommes frappent à la porte d’Eilish Stack. Membres d’une toute nouvelle police secrète – le GNSB -, ils demandent à s’entretenir avec son mari, enseignant et syndicaliste, mais celui-ci est absent. Larry se rend au commissariat dès le lendemain, puis disparaît dans des circonstances troublantes.

Tandis que le malaise s’installe peu à peu, Eilish voit son quotidien et celui de ses quatre enfants amputés d’une liberté qu’elle tenait pour acquise. Bientôt l’état d’urgence est déclaré, les rumeurs parlent de camps d’internement…

Prisonnière d’une logique cauchemardesque, jusqu’où devra aller Eilish pour protéger les siens ?

Quand on avait rencontré Paul Lynch en 2019 pour son troisième roman, il nous avait dit comment il était hanté à l’époque par le conflit syrien. D’ailleurs, pour lui, Grâce et l’errance de son héroïne dans l’Irlande de la fin du 19ième siècle prenaient en compte, d’une certaine manière, cette tragédie migratoire. Constatant certainement qu’une guerre, si elle est lointaine, ne nous touche pas vraiment, il a décidé d’adapter ce récit de l’horreur à l’Irlande de demain dans ce très hypnotique roman.

« …à chaque moment le monde s’achève en un lieu et nulle part ailleurs, la fin du monde est toujours un événement circonscrit, elle arrive dans votre pays, entre dans votre ville et frappe à votre porte, mais elle n’est pour les autres qu’une vague menace, un bref compte rendu dans un bulletin d’information, l’écho d’événements transformés en récit… »

Nombreuses, très nombreuses sont les leçons à retenir de cette histoire de l’Irlande qui sombre dans le nationalisme, la dictature fasciste et chacun trouvera aisément les liens qui relient Le chant du prophète à la guerre civile en Syrie mais aussi aux privations de libertés dans les temps COVID, dans le triste théâtre nazi lors de leur accession au pouvoir, dans les agissements et les discours des minables qui nous accablent…

 » Et quand on prend le contrôle des institutions, alors on prend aussi le contrôle des faits, on peut modifier toutes les formes de croyance, les choses sur lesquelles tout le monde s’accorde, et c’est ce qu’ils sont en train de faire… ils entretiennent la confusion, et si l’on prétend qu’une chose en est une autre et qu’on le répète assez longtemps, eh bien elle finit par le devenir, et il suffit de le répéter indéfiniment pour que les gens l’acceptent comme une vérité_ rien de bien neuf là-dedans… »

Parlant de son écriture, Lynch nous avait confié que sa plume, ses choix stylistiques, étaient particulièrement guidés par l’histoire qu’il écrivait. Ainsi dans Un ciel rouge, le matin, La neige noire et Grâce, l’extrême noirceur des intrigues situées dans l’histoire ancienne de l’Irlande et des Etats Unis, était souvent éclairée par de délicieuses pages poétiques, au lyrisme désuet et précieux… d’un autre temps. On avait constaté un léger changement avec Au-delà de la mer, fruit d’une réflexion sur l’histoire vraie de deux pêcheurs perdus en mer. Ici, et il faudra un temps d’adaptation, difficile de retrouver l’écriture charmante de Lynch, les enluminures. Les chapitres sont longs, compacts, sans respiration, comme un rempart qu’il faut surmonter ou un labyrinthe à arpenter. Les dialogues sont inclus dans la narration, sans aucune signalisation de ponctuation, le verbe est dense. Dès le départ, cette absence de paragraphes, de pauses, oblige le lecteur à foncer tête baissée dans l’inconnu tout comme Eilish, l’héroïne de ce roman.

Paul Lynch possède sûrement un don pour créer des personnages inoubliables. Eilish, comme Grace par le passé, est la belle illustration d’une personne embarquée sur un Styx qui semble être sa dernière voie et continuant à avancer sans broncher, cherchant la lumière dans le chaos. Nationalisme exacerbé, état d’urgence, perte des libertés, complotisme, fascisme, arrestations, emprisonnements, stigmatisations et enfin guerre civile… un abominable crescendo vers l’horreur raconté à hauteur d’innocents, la mécanique du désastre d’Eilish épouse brisée et mère de quatre enfants qui appréhenderont chacun à leur manière l’injustice, la barbarie, la guerre, la mort…

Un roman aussi précieux qu’effroyable éclairé par le talent et l’humanité de Paul Lynch.

Clete.

MOURIR EN JUIN d’Alan Parks / Rivages.

To Die In June

Traduction: Olivier Deparis.

Mourir en juin est le sixième volet d’une série signée Alan Parks qui devrait en compter douze, un par an représentant un mois de l’année, explorant la criminalité à Glasgow au milieu des années 70.

Cette série met en valeur les enquêtes de Harry McCoy, flic porté sur les excès en tous genres, plus amical avec la pègre glaswégienne qu’avec sa propre hiérarchie et beaucoup de ses collègues. Franc-tireur, parfaitement à l’aise dans les bas-fonds, il se traîne de pubs borgnes en clubs glauques pour investiguer, aidé par un adjoint précieux nommé Watson comme un certain docteur et par un caïd local Cooper avec qui il a partagé les douleurs d’une éducation en foyers.

« Un premier cadavre est découvert à la fin du mois de mai. Il est identifié par Harry McCoy comme étant celui de « Govan Jamie », un clochard qui vivait à la rue. McCoy connaît bien la communauté de ces sans-abri, alcooliques, miséreux et solitaires : son propre père vit parmi eux. McCoy et son adjoint Wattie ont été temporairement « relocalisés » au commissariat de Possil dans le cadre d’une restructuration de la police de Glasgow. L’inspecteur s’y trouve confronté à une femme éplorée qui affirme que son petit garçon a disparu. Lorsqu’il demande à voir une photo de l’enfant, la mère répond qu’elle n’en a pas. Le père, pasteur, est à la tête de l’Église des Souffrances du Christ dont les préceptes interdisent toute représentation. Mais le plus étrange dans cette histoire est que personne, dans le quartier ou ailleurs, ne semble avoir entendu parler de cet enfant. »

Avec un tueur de vieux SDF, une secte qui semble développer une histoire inquiétante avec un gamin qui n’existe peut-être pas et une mission d’infiltration dans un commissariat, McCoy ne va pas chômer. Entre histoire personnelle et affaires urgentes, il se lance dans une enquête, forcément alcoolisée mais moins qu’à l’accoutumée. L’investigation est de qualité et permet de se frotter aux plus mal lotis de la cité écossaise. On n’est pas trop inquiet néanmoins pour McCoy vu qu’on sait que la série fait ses douze volumes et on voit mal Parks supprimer son principal atout, ex aequo avec les terribles instantanés sur la sombre Glasgow.

Forcément, une fois arrivé à la sixième histoire, le lecteur sent beaucoup mieux les enquêtes, l’architecture des romans, certaines redondances (comme les multiples épisodes à l’arme blanche) mais reste agréablement surpris par certaines affaires et l’émotion qu’elles peuvent développer.

Pour le néophyte, ce roman (sans atteindre les sommets de Joli mois de mai de très loin le meilleur) s’avère néanmoins une bonne manière d’entrer dans la série et de découvrir un bon auteur de polars écossais. Les stigmates et scories de McCoy, sans être totalement clichés, sont généralement associés aux flics cabossés : une enfance malheureuse, des addictions, sont développés ou rappelés dans Mourir en juin. Enfin si cet univers écossais des années 70 vous séduit particulièrement, tentez donc Retour de flamme de Liam McIlvanney, un must.

Classique mais néanmoins une valeur sûre.

Clete

LA NUEE DES AMES de Mike McCormack / Grasset.

This Plague of Souls

Traduction: Nicolas Richard

Lorsque Nealon rentre chez lui après plusieurs mois d’absence, sa maison est vide et son téléphone se met à sonner. L’homme au bout du fil prétend le connaître, il aimerait le rencontrer en personne. Au moment où Nealon s’apprête à mettre fin à cette discussion, le mystérieux interlocuteur lui fait comprendre qu’il est en train de l’observer. Qu’il devrait éviter de rester ainsi dans le noir. Qu’il sait tout de lui.

Nealon replonge dans les souvenirs d’une vie déjà lointaine : sa femme Olwyn, leur fils Cuan, la routine d’un foyer qui a volé en éclats le jour de son arrestation. L’homme continue d’appeler et affirme être au courant des motifs de son incarcération et surtout du lieu où se trouve actuellement sa famille. Nealon cède et accepte de le voir mais, alors qu’il part en voiture vers leur rendez-vous, un flash à la radio annonce une attaque terroriste imminente sur le sol irlandais. Une coïncidence ?

Remarqué avec D’os et de lumière publié en 2019 chez Grasset, l’écrivain irlandais Mike McCormack revient avec un nouveau roman, La nuée des âmes, chez Grasset toujours. Si le résumé vous paraît un poil mystérieux, sachez qu’il n’est pas trompeur, puisque le mystère est ici de toutes les pages. 

C’est d’une écriture limpide et poétique que Mike McCormack déploie cette bien curieuse histoire. Très rapidement gagné par le doute, on se pose toutes sortes de questions au sujet de Nealon, le principal protagoniste de ce roman. On se met forcément à spéculer sur son passé, ses intentions, et ce d’autant plus lorsque surgissent ces coups de téléphones qui entretiennent une atmosphère brumeuse. Petit à petit, on perçoit une sorte de menace qui s’installe. Une menace qui ne dit pas son nom. Rien n’est clair et on présume que les zones d’ombre finiront par s’éclaircir. Mais il n’en est rien, ou pas vraiment. 

Autant Nealon, que le lecteur, se retrouvent ici dans une quête de sens. La narration non linéaire, couplée à un propos souvent métaphysique et quelque peu cryptique, font que le propos en lui-même n’est pas évident à saisir. Mais le suspens qui découle de ce puzzle, dont on espère rassembler toutes les pièces, suffit à nous intriguer et nous garder en haleine. 

La nuée des âmes est un roman noir atypique. L’expérience littéraire proposée par Mike McCormack peut autant déboussoler, que surprendre positivement. Une lecture qui se veut aussi originale, que déroutante.

Brother Jo.

L’ÉNIGME MODIGLIANI de Éric Mercier / La Martinière.

Après les salles des ventes de l’Hôtel Drouot ou Bernard Buffet, Vincent Van Gogh ou le fauvisme, Éric Mercier continue de repeindre en noir un monde de l’art dont il maîtrise parfaitement l’histoire et les arcanes du commerce. Flanqué de son éternel commandant de Police, Frédéric Vicaux, le voici de nouveau face à un chevalet sur lequel prend forme une enquête à tiroirs inspirée de la palette figurative d’Amedeo Modigliani, le plus germanopratin des artistes italiens. De fait, le Paris soulagé de décembre 1918, celui des prémices des Années Folles, celui des spoliations de l’Occupation également, s’érige en toile de fond d’une affaire qui néanmoins se développe aussi en périphérie de la capitale. Les premières touches à assombrir le tableau sont d’ailleurs la découverte du cadavre d’un faussaire dans une décharge de Pontault-Combault (Seine-et-Marne et non Val-de-Marne, même si, OK, le lecteur du Cantal s’en contrefout). Puis c’est au tour du corps d’une experte de l’œuvre de Modigliani d’être repêché dans la Marne du côté de La Varenne Saint-Hilaire (le quartier huppé de Saint-Maur-des-Fossés. Autant dire que cette fois nous sommes bien dans le Val-de-Marne, même si le lecteur du Bas-Berry s’en moque à l’unisson de celui du Cantal. Et tant qu’à faire, nous préciserons que l’hyper local n’est plus un Casino mais un Intermarché. Sur ce dernier point, je vous laisse conclure quant à l’avis du lecteur creusois. Fin de ces apartés oiseux et authigènes).
Un évident lien entre les meurtres étant établi, le commandant Vicaux et son amie Anne, elle-même historienne de l’art, suivent chacun leurs pistes, chacun avec ses spécificités, son terrain de jeu et ses chasses gardées. À Anne le sinueux parcours d’un tableau inconnu du maître, à Frédéric d’autres cimaises où accrocher indices tangibles et procès-verbaux. De leurs filets remontent en surface divers témoins d’hier et suspects d’aujourd’hui. Le sérail des galeries d’art se pare à découvert d’une fétide odeur de panier de crabes où se déchirent marchands et héritiers, connaisseurs et béotiens, philanthropes et margoulins. Et si en addenda le milieu des banques d’affaires helvétiques s’en mêle, le « Bastion » de la police française n’est pas sorti des ronces.
Au cœur de l’écheveau, l’histoire d’Aliza, modèle d’un soir de l’impénitent séducteur bohème qu’était Amedeo Modigliani, retrouvera son authenticité malgré les écueils d’une usurpation d’identité et autres méandres imposés par les brouillards du temps qui passe.
Soulignons pour conclure, et c’est l’un des nerfs du texte, que jamais l’érudition d’Éric Mercier n’entrave le rythme soutenu d’un roman découpé en courts chapitres rondement menés. Entre les investigations policières et la charpente picturale de l’intrigue, l’équilibre s’organise sans heurt et fait de L’Énigme Modigliani une récréative lecture, parfaitement recommandable pour une pose en terrasse du Flore, de La Rotonde, du Varenne Café (anciennement Regency Pub) ou d’une guinguette au bord de l’eau.

JLM

LA NUIT DU HACKEUR de Yishaï Sarid / Actes Noirs / Actes Sud.

Megaleh HaHulshot

Traduction: Rosie Pinhas-Delpuech

Yishaï Sarid, dont c’est ici le cinquième roman à paraître à France, s’est rendu célèbre chez nous avec Le poète de Gaza, grand prix de la littérature policière en 2011.

« Surdoué du piratage informatique, Ziv est débauché à l’armée par une start-up qui offre ses services de cybersurveillance et de détournement de systèmes de communication à de petits États en délicatesse avec leurs dissidents. Tétanisé dans sa vie intime par une culpabilité qui le poursuit depuis l’adolescence, il noie dans l’exercice aveugle de ses compétences professionnelles toute notion de scrupule. Mais il n’en demeure pas moins tiraillé entre le désir de laisser derrière lui sa dépouille d’asocial angoissé pour embrasser sa réussite et le fantasme de devenir enfin le tout-puissant protecteur qu’il n’a pas su être pour sa jeune sœur à la dérive. »

L’épisode récent des bipeurs du Hezbollah qui explosent a montré une fois de plus la maîtrise technologique des services d’espionnage d’Israël, à la pointe de toutes les nouvelles armes des guerres à venir. Ce roman s’envisage d’abord comme une passionnante et effrayante plongée dans les nouveaux mondes du flicage des individus, des nouvelles manières d’épier son voisin afin de lui nuire. Pour autant, on n’est nullement dans un thriller techno-futuriste, plutôt dans l’histoire de Ziv, sa brillante ascension professionnelle mais aussi son histoire familiale douloureuse. Alors, on le sait bien « il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne ». Pourquoi Ziv échapperait-il à l’adage quand, de son plein gré, il va commencer à franchir la ligne, se montrant hautement méprisable et indéfendable. Et quand bien même on aurait peut-être agi pareillement.

A l’heure où tous les géants de la tech s’aplatissent devant Trump, La nuit du hackeur apporte une terrible et brillante illustration du monde qui arrive et des choix que chacun peut ou doit faire.

Clete.

CAIRNS de Martin Baldysz / Paulsen.

Vardane

Traduction : Marina Heide

Tout commence, dans un paisible hameau norvégien, par le meurtre d’un homme et la disparition d’une fille de ferme. Un an après cette tragédie, les recherches menées pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, la rumeur se propage : là-haut, dans la montagne, elle réclame le pasteur.

Le jeune Sebastian Ribe, récemment arrivé au village, accepte d’aller à la rencontre de la disparue. Pour s’aventurer sur ces versants abrupts, enveloppés de brume et balayés par des vents contraires, il a besoin de l’aide de Reidar Skåren, le Montagnard. Dans cet entre-deux mondes où le moindre faux pas peut vous coûter la vie, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?

Martin Baldysz, écrivain auteur d’une belle quantité de livres publiés chez lui, en Norvège, arrive pour la première fois en France avec Cairns, un court roman qui tient plus de la nouvelle. C’est sorti chez Paulsen, dans leur belle collection La Grande Ourse.

Les ouvrages publiés par Paulsen, via leur collection La Grande Ourse, ont cette particularité d’avoir des couvertures très soignées et dont le charme invite toujours à la lecture. Si c’est pour cette raison que vous vous saisissez de Cairns chez votre libraire, vous pourriez bien être surpris.

Le bref récit de Martin Baldysz (112 pages) nous envoute rapidement, notamment par ses paysages fascinants et son atmosphère énigmatique. La quête de nos deux protagonistes ne tardant pas à démarrer, sans plus de contexte que cela, sans savoir où nous nous situons précisément ni à quelle époque, nous voilà embarqués dans une ascension aux contours troubles. Petit à petit, à mesure qu’ils avancent, notre montagnard et notre pasteur se révèlent. Pour autant, un constant mystère demeure. Alors que le montagnard découvre une bouteille dont il s’abreuve goulument, en multipliant les stratagèmes pour que le pasteur ne s’en rende pas compte – bouteille qui jamais ne se vide – il est en proie à des visions durant lesquelles lui apparaît Kirsten, l’objet de leur quête. Il mentionne même avoir aperçu, plus jeune, ce qu’il pense être une huldra, un être surnaturel que l’on retrouve dans le folklore norvégien. Ainsi, nos deux êtres solitaires avancent, s’enfonçant plus avant dans un épais brouillard où les repères s’effacent. Perdus, ils tentent de se diriger à l’aide de cairns apparus dans les visions du montagnard. Une tension croissante s’installe et une ambiance presque mystique nous laisse imaginer que, peut-être, nous arrivons aux portes d’un autre monde.

C’est d’une écriture sobre et précise que Martin Baldysz nous conte cette étrange histoire. Il ne privilégie aucun genre littéraire mais touche un peu à l’un ou à l’autre. Il nous amène à nous poser des questions mais sans jamais vraiment y répondre. Il nous laisse supposer que son texte va aboutir à un dénouement qui apportera la lumière sur toutes ces zones d’ombre. Mais non, le floue demeure et le mystère avec.

D’une beauté noire, Cairns séduira les uns et frustrera les autres. Un roman singulier et pour le moins intriguant, qui donne envie d’en découvrir d’autres de son auteur. Et n’oubliez pas, comme le préconisent les Grecs, qu’il vaut mieux éviter de manger lorsque vous êtes dans les Enfers…

Brother Jo.

DERNIER CRI de Hervé Commère / Fleuve.

Hervé Commère, on connaît mais on n’était pas retourné le lire depuis très longtemps. C’était une erreur de lâcher ainsi une valeur sûre au discours aussi grave que passionnant.

« Au cours de la nuit adultère qu’Etienne Rozier, ancien policier devenu lobbyiste, passe avec une journaliste, cette dernière est assassinée. S’il ne démasque pas lui-même le meurtrier, Rozier sait qu’il sera le coupable idéal.

Il n’a alors d’autre choix que de disparaître des radars et reprendre à son compte l’enquête qu’elle menait parmi les travailleurs pauvres, dans les coulisses de l’industrie textile. Cette immersion le conduit jusqu’à une ville qu’il pensait ne jamais revoir, liée à un passé qu’il avait préféré renier : Elbeuf. »

Eh ouais, quand on pense plus avec sa bite qu’avec son cerveau, dans l’emballement, on peut parfois se planter. Et en l’occurrence Etienne Rozier, super mercenaire à la solde des puissants du monde, se prend à la tronche un bel accident nucléaire, le crash ultime. Son amour d’ado étranglé dans la chambre de leurs premiers ébats adultes et lui, en fuite, pour pouvoir se disculper.  

Dernier cri commence tous chevaux hurlants comme la fuite en moto de Rozier pour rejoindre Elbeuf où il est né et a vécu son enfance. On est dans un thriller urgent mais dès que l’on arrive à Elbeuf, ville qui a vu grandir aussi Hervé Commère, le ton change. La ville montre ses signes de récession comme les derniers vestiges architecturaux d’une époque où la ville brillait par ses filatures, avant d’être victime de la concurrence chinoise et d’extrême Orient et de l’incurie des politiques successives. De la tristesse, de la nostalgie, des souvenirs…

Durant sa carrière de flic, Rozier a touché la misère humaine mais ne l’a jamais vécue et l’apprentissage s’avère complexe. Agir comme un pauvre, penser comme un pauvre et surtout fermer sa gueule comme un pauvre s’il veut remonter l’écheveau d’une affaire dont l’origine est forcément à Elbeuf, la mal aimée, la sinistrée. La fibre sociale couvre tous les romans d’Hervé Commère mais le discours semble aujourd’hui plus grave qu’à l’accoutumée, évoquant les cicatrices, les plaies d’une ville tout comme les stigmates portées par ses habitants.

Dans Dernier cri, Hervé Commère montre la marge, plusieurs marges : ceux qui un jour, lassés du paradis consumériste, ont choisi de vivre autrement et que l’on retrouve de zad en combats pour la vie ; ceux qui subissent tête basse, les masses résignées plantées dans un grand nulle part, ce « peuple » de Pôle Emploi qui crève en silence et puis tous ceux qui, mal nés, ont vu un jour dans l’Europe un mieux par rapport à ce qu’ils vivaient depuis la naissance sans espoir de changement. Un ultime combat, une guerre à gagner. C’est dans ce cadre de misère finalement très ordinaire que se cache la clé de l’énigme et Rozier n’est pas au bout de ses surprises. Sous ces histoires souvent poignantes, racontées avec talent, plus que la peine, domine une colère que Hervé Commère a un mal fou à contenir.

Le roman cogne fort. De la littérature de combat, du Noir de lutte, bravo !

« Quelles sont les perspectives au moment de sauver sa peau ? A quoi pense-t-on quand on est bientôt accusé de meurtre et qu’on doit fuir ? A rien. A l’instant. Tout est contenu dans la seconde qui vient, la vie entière. »

Clete.

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