Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 3 of 161)

HIVERNAL de Dario Voltolini / Editions du sous-sol.

Invernale

Traduction: Louise Boudonnat

À la fin des années 1970, sous les halles centenaires du marché de Turin, le corps de ballet des marchands affairés bat son plein. D’étal en étal, on arrive à la hauteur de Gino, qui découpe l’agneau selon une chorégraphie précise, maintes et maintes fois réalisée, jusqu’à ce que sa lame vacille, glisse et lui entaille le pouce.
De la chair animale à celle de l’homme, c’est d’abord l’opération puis l’infection, une forme de rétablissement malgré l’épuisement qui demeure, et finalement un diagnostic dévastateur. Le fils de Gino, le narrateur, assiste à cette dégradation avec un regard empreint de dévotion et de souffrance, trouvant dans la mémoire d’une vie simple et heureuse un refuge sublime.

Il est très rare que je lise de la littérature italienne. Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. Mais Hivernal, premier livre de l’auteur Dario Voltolini édité en France, qui n’en est pourtant pas à son coup d’essai, a attisé ma curiosité. Publié aux Editions du sous-sol, ce qui est généralement un gage de qualité en soi, ce roman n’a pas trompé mon flair.

« Mais c’est quoi attendre, cet état enfoui en permanence sous une chape et qui un beau jour déferle d’un seul coup ? N’a-t-il pas toujours attendu ? N’est-on pas toujours en attente de quelque chose, lui comme les autres ? Mais maintenant l’attente, au lieu d’être un état dépourvu de contenu, est sur le point de tout révéler, ayant incubé dans son ventre un cauchemar aux dimensions qu’il ne pouvait physiquement imaginer jusqu’ici. »

Ainsi que le laisse présager la photo de Robert Doisneau en couverture et tel que l’annonce le résumé, il faut s’attendre à être confronté à la réalité du métier de boucher puisque c’est celui de Gino, personnage au cœur de ce roman. Bien que l’auteur ait l’art et la manière pour écrire sur le sujet, si vous êtes végétarien, préparez-vous à être plongé crûment dans le quotidien qu’impose un tel métier. Mais pour Gino, comme nous le raconte son fils qui est le narrateur, c’est sa routine. Une vie routinière qui ne demandait d’ailleurs qu’à suivre son cours avant qu’un mal ne s’y introduise lentement, progressivement, laissant place à une autre routine, plus dure, contrainte par la maladie. Et bien que Gino, de par son métier, soit habitué à la mort, il ne lui est pas plus aisé d’être confronté à sa propre mortalité. Ce changement va bousculer sa propre perspective de la vie et du monde. C’est la linéarité d’une trajectoire qui se fissure et dont le fils est le témoin désemparé. Sous son regard, les petites choses simples qui composent l’ordinaire de son père deviennent des éclats de tendresse d’où surgissent une émotion contagieuse. Toute la lumière d’une vie se voit alors graduellement avalée par l’obscurité.

« Je jette un coup d’oeil en passant devant la porte de leur chambre et je m’arrête. Ils sont assis tous les deux au bord du lit, de son côté à lui, vers la porte-fenêtre. L’un près de l’autre, comme au cinéma. Je vois leurs nuques penchées, car ils regardent vers le sol. Je vois leurs dos. C’est là un instant qui dure. Je m’éloigne sans faire de bruit. Une confusion au potentiel extraordinaire, remplie de rage et d’impuissance et d’une chose indicible, s’empare de mes cellules. Je n’apprends plus rien, j’oublie le peu que je sais. »

Dario Voltolini cueille le lecteur dès la première page. Sa prose dépouillée, vive et mélodieuse, particulièrement délicate, est d’une saisissante beauté. C’est si parfaitement rythmé et les mots s’écoulent avant tant de grâce qu’il est difficile de lâcher le livre avant d’en arriver à la fin. Sa pudeur lui permet d’éviter tout sentimentalisme inutile et tout misérabilisme. Il a l’art et la manière pour insuffler de la dignité dans l’indignité de la maladie. Si on pressent l’inéluctable, il laisse exister l’espoir. Je ne sais pas si c’est un récit autobiographique, j’ai parfois lu que ça l’est mais sans trouver d’information claire à ce sujet, on peut néanmoins imaginer ce qu’il faut puiser en soi pour écrire un tel livre. Un deuil bouleversant qui ne peut laisser insensible.

« Où aimerait-il être maintenant? Dans un lieu inaccessible, mais où se produisent des choses nouvelles, inconcevables ? Ou simplement là où il est et où il a été, sans rien pour le distraire à l’extérieur ou à l’intérieur, devant les gens qui veulent, banalement, comme d’habitude, acheter de la viande ? Des volcans apparaissent, éteints mais menaçant toujours de se réveiller, des paysages sans hommes et peut-être même sans animaux. Pas même des amibes, des bactéries, des virus. Des séquences interstellaires. Des sons venus d’avant le temps. »

Hivernal de Dario Voltolini est un roman sur la mort qui donne toute sa valeur à la vie mais en n’occultant jamais la fragilité de celle-ci. Un livre déchirant et pourtant jamais douloureux. Une lecture dont on a véritablement besoin, qui vous nourrit et vous enrichit. C’est brillamment écrit ! On a là l’un des incontournables de cette année 2026.

Brother Jo.

CHAIR de David Szalay / Albin Michel.

Flesh 

Traduction: Benoît Philippe.

« István, quinze ans, vient d’emménager avec sa mère dans un quartier modeste d’une petite ville de Hongrie. Isolé, désœuvré, c’est par hasard qu’il se lie avec sa voisine de palier, une quadragénaire mariée. Celle-ci lui fait découvrir les plaisirs de la chair, jusqu’à ce qu’un incident mette un terme à leur relation.

Après quelques années dans un centre de détention pour mineurs, István s’engage dans l’armée et combat en Irak. De retour, il part pour l’Angleterre où, travaillant comme chauffeur et agent de sécurité, il intègre la sphère de l’élite économique et politique, et tente de faire fortune dans l’immobilier. Mais par-delà son ascension sociale se cache un être fondamentalement passif, comme étranger au monde et à lui-même. Même dans son rapport au sexe. »

On avait moyennement apprécié Ce qu’est l’homme sorti en France en 2018. Bien que les prix littéraires ne soient absolument pas l’indicateur de nos choix de lecture, le Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt) reçu par David Szalay en 2025 pour Chair nous a néanmoins titillés. Et si nous nous étions trompés sur cet auteur vivant à Vienne et à la double nationalité canadienne et hongroise ? Pour info, ceux qui avaient découvert David Lynch par son Booker Prize Le chant du prophète se garderont de comparer les deux écritures.

Il est amusant de constater qu’un roman intitulé Chair pour des raisons que vous comprendrez en le lisant soit justement tout le contraire. Ecrit vraiment à l’os, sans aucune fioriture, sans aucun effet de style si ce n’est un grand art de l’ellipse qui s’avère bien utile pour ne narrer que les grands moments de la vie de son « héros ».

Personnage sans affect, sans réaction par rapport à ce qu’il vit, István subit sa vie. Guidé par les incitations de sa mère et par ses histoires de cul souvent condamnables, il côtoiera pourtant les étoiles durant son parcours anglais.  Mais incapable de se rebeller contre l’injustice et dans l’adversité saura-t-il réagir ? On le sait tous « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne ». Pour vous aider peut-être à appréhender l’homme, le parcours d’István ressemble beaucoup à celui du personnage de Barry Lyndon du roman de William Makepeace Thackeray immortalisé par le chef d’œuvre de Stanley Kubrick.

Dérangeant, troublant et particulièrement irritant, Chair est pourtant un roman méchamment addictif qui se lit comme un thriller de grande envergure qu’il n’est absolument pas.

Clete.

ALBATROS de Thomas Rio / Série Noire / Gallimard.

Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov est enlevé à Paris. « Russe blanc », chef des armées tsaristes en exil, il nourrit encore un espoir de reconquête et la République lui a promis sa protection.

Les premiers suspects sont évidemment les bolcheviks. Mais l’enquête va vite devenir « un merdier sans nom ». Quelles pistes suivre ? Celle de Mussolini qui chercherait à envahir Belgrade ? Celle de la pègre parisienne alléchée par une forte rançon ? Celle de Nice où Trotski vient d’arriver? Que faire de ces agents doubles ou triples, de ce « brouillard de désinformation » ?

C’est dans ce chaos que se débat le commissaire de la Sûreté générale: Faux-Pas Bidet. « Un pseudonyme à chier » ? ou un simple nom du 19ème siècle qui « fleure bon les blagues de fin de banquet… » ?

Pour moi, c’est le portrait magistral de ce commissaire qui donne toute sa densité au roman : «  Le cinéma, et son obscurité rassurante, était le lit où sa bassesse s’épanouissait sans garde-fous, pire, osant même le rhabiller de vertu en le qualifiant de cinéphile. »

S’il surveille les studios Albatros, qu’il soupçonne d’abriter un nid d’espions rouges responsables de l’enlèvement de Koutiepov, c’est pour « loucher » sur les faits et gestes de l’actrice La Gontcheva dont il est secrètement amoureux. « À chacun de ses films, Faux-Pas Bidet croyait être le seul à comprendre cette grande âme en exil, le seul à pouvoir sécher ses larmes.»

Il va alors exploiter les talents d’ingénieur du son de Shloïmè Tauber, afin d’espionner les studios Albatros, lesquels, pour encaisser le choc du cinéma parlant, se tournent vers la pornographie.

La personnalité de Shloïmè est elle aussi captivante. Jeune garçon arrivé d’Ukraine, juif et apatride, il apprend de sa mère, dans une salle obscure, l’identité de son père : l’acteur, le prince Mosjoukine… Dès lors, il se verra toute sa vie en « héros capable de pétrir la glaise du malheur et d’y modeler des merveilles ».

Thomas Rio est scénariste, réalisateur et auteur. Il signe ici son premier roman. Dans une interview, il explique que cette « histoire d’espionnage, d’enquête, d’amour et d’aventure » lui a demandé plusieurs années de travail. Son écriture est en effet d’une grande précision, tant dans les références historiques que dans la documentation cinématographique.

Elle est aussi en mouvement, comme les films qu’elle évoque : exubérante et poétique, parfois surannée, parfois libérant une crudité réjouissante qui nous fait sursauter !

Les rebondissements sont incessants. On referme ce livre, comme on quitte son fauteuil de cinéma devant le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve, tentant « d’oblitérer la misère en refusant d’y croire ».

Soaz.

LES NUITS BLANCHES d’Urszula Honek / Grasset.

Białe noce

Traduction: Maryla Laurent

« Aux confins de la Pologne, un village à l’orée d’immenses forêts. Rêveurs le jour et insomniaques le soir, ses habitants connaissent les nuits blanches où espoirs, échecs et souvenirs chassent le sommeil tout en réveillant les fantômes.

Un adolescent construit un étang à carpes pour capter l’attention des filles ; une enfant cherche à comprendre l’histoire cachée de ce hameau ; une jeune femme est dangereusement attirée par les profondeurs d’un lac après avoir renoncé à ses fiançailles. Que le ciel s’embrase au crépuscule, que la neige tombe pour imposer le silence ou que la foudre frappe pour interrompre les rêveries, c’est toute l’histoire de la Pologne, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin du communisme, qui se dévoile à travers ces vies minuscules.« 

Toujours curieux d’aller vers d’autres destinations, je me suis dit que la Pologne, qui apparaît rarement voire jamais dans mes lectures, me changerait un peu. C’est ce qui m’a amené vers l’autrice Urszula Honek et son premier roman Les nuits blanches publié chez Grasset, nommé au Booker Prize 2024, dont la couverture a également quelque chose d’intriguant.

Direction la Pologne donc, en province, dans un village de montagne particulièrement gris encore relativement éloigné de la modernité. Le genre d’endroit où l’on naît et qu’on ne quitte jamais vraiment. On y vit la vie par défaut dans une évidente solitude. Un village peuplé d’une communauté qui semble prise en étau entre rêves et devoirs. Tout y est statique et le futur n’offre aucune perspective. On y suit un panel de personnages qui finissent tous par être gagnés par le malheur. L’omniprésence de la mort et du deuil est frappante dans ce livre. Un rappel que la vie n’est pas toujours joyeuse, c’est un fait, et que la mort arrive indubitablement, tragique et parfois volontaire.

Le livre d’Urszula Honek tient presque plus du recueil de nouvelles que du roman. Il est fragmenté en plusieurs textes connectés entre eux. Cette fragmentation peut perdre le lecteur, ce fut mon cas, car l’autrice ne s’embarrasse pas d’une quelconque logique dans la chronologie des textes. A cela s’ajoute une vaste diversité de points de vue et une langue qui s’adapte à chaque narrateur. Il faut être attentif pour ne pas perdre le fil. Ecrit d’une prose simple mais poétique – Urszula Honek est d’abord connue pour son travail en tant que poétesse – il se dégage de ces pages une atmosphère onirique voire fantomatique, imprégnée d’une profonde mélancolie qui n’est pas sans rappeler le cinéma de Béla Tarr. On est captivés par les images qui défilent mais des questionnements demeurent.

Les nuits blanches est un livre triste mais jamais larmoyant. Un roman tout à fait particulier sur la vie avec la mortalité en son cœur, se déroulant dans une Pologne peu réjouissante. Si vous êtes en quête d’une lecture légère et apaisante, passez votre tour. En revanche, si vous ne craignez pas ce genre d’environnement relativement sinistre et dur, que vous recherchez une certaine touche d’originalité qui peut faire la différence, vous pourriez être positivement surpris.

Brother Jo.

LES FILS DE L’AIGLE d’Antonin Varenne / Gallimard.

Antonin Varenne a toujours raconté avec bonheur l’aventure, la passion, le don de soi, l’héroïsme, la quête ultime… Et ce qui a toujours fait la beauté de ses romans se retrouve ici dans Les fils de l’aigle, belle rencontre entre Arthur Bowman de Trois mille chevaux vapeur et Simon de La piste du vieil homme.

Antonin Varenne a vécu quelque temps aux USA et forcément, ça déteint toujours un peu. En conséquence, il emprunte parfois le thème anglo-saxon par excellence : la recherche de rédemption par la résilience. Les fils de l’aigle, ce sont deux mômes américains lambdas, en 1970, embauchés sur un cargo convoyant un chargement de bombes au napalm pour l’armée américaine engluée au Vietnam. Ne voulant pas être complices du massacre, les deux jeunes se mutinent contre un équipage de 40 hommes et décident que leur cargaison n’ira jamais répandre encore plus le sang des innocents.

« Ce roman s’inspire de l’histoire d’Alvin Glatskowski et Clyde McKay. De ce qui a été dit et écrit de faux à leur sujet, comme de ce qui est vrai. » exprime Antonin Varenne en préambule. On ne sait pas ce qui a pu marquer à ce point l’auteur dans cette histoire tombée dans l’oubli en France, mais cela a dû être un gros choc. Il a fouillé les archives américaines, s’est servi du seul ouvrage américain racontant l’affaire pour écrire « un roman pour réconcilier le vrai et le faux ». Les fils de l’aigle est certainement son roman le plus grave et en même temps le plus lumineux en montrant que l’espoir subsistera tant qu’existeront des doux dingues comme Glatkowski et McKay.

Dans Il faut sauver le soldat Ryan Spielberg avait su montrer sans fard les horreurs de la guerre et Varenne, pareillement, nous retourne, nous fout en l’air dès le départ avec deux histoires à vous fendre le cœur sur des victimes directes et indirectes de la guerre. L’auteur se défend de délivrer un quelconque message dans ses écrits… Néanmoins, la puissance et la dureté du début du roman vous figent, vous introduisent à une idée du pacifisme qui ne saurait être uniquement que des mots. En fait, en citant Mark Twain, « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Antonin Varenne vous proposera, vous imposera une réflexion, vous obligera à fouiller votre conscience. Qu’auriez-vous fait à la place de Glatkowski et McKay ? Les auriez-vous aidés dans leur projet fou ? Les auriez-vous ramenés à la raison ? Auriez-vous eu cette part d’humanité précieuse et rare, cette noblesse d’âme ?

Alors chacun appréciera l’histoire à sa manière, sera envouté, surpris ou trouvera que le projet était stupide car voué à l’échec dès le départ, mais nul ne restera insensible à sa lecture. « On sait jamais jusqu’où une histoire va voyager ». Embarquez avec Antonin Varenne, écoutez le vous conter cette histoire du fond d’un bar, dans les vertiges de l’alcool. Le voyage est terrible, cruel mais d’une grande beauté. Un roman important qui vous hantera ou plutôt qui vous accompagnera, qui vous guidera peut-être même…

Clete.

Du même auteur: ÉQUATEUR, LA TOILE DU MONDE, Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA., L’ Artiste, DERNIER TOUR LANCÉ.

A PROPOS DE NORA de Kristin Koval / Sonatine.

Penitence

Traduction: Héloïse Esquié.

« Nora a tué Nico. Je ne sais pas ce que je suis censée éprouver, comment une bonne mère est censée réagir. Est-ce que choisir de soutenir l’une revient à trahir l’autre ? »

Kristin Koval, qui a exercé comme avocate à New York et Denver, a constaté une hausse du nombre de fratricides. Ses pensées se tournant toujours vers les parents, elle ne cesse de se demander : « Seraient-ils enclins au pardon, ou pas ?» .Ce sera l’un des thèmes de ce premier roman.

« Nora Sheehan est assise dans une cellule de prison à Lodgepole, Colorado, entourée de trois murs de parpaings et de barreaux d’acier gris et froids tels qu’elle n’en avait vu jusque-là qu’à la télévision. Elle a treize ans, la femme qu’elle deviendra peut-être n’est encore qu’une ombre, bien qu’elle soit prête, déjà, à se défaire de son enfance. »

Nora vient de tuer son frère Nico, quatorze ans. Il avait « récemment été diagnostiqué comme souffrant de la maladie de Huntington juvénile ».

Alors que Nora, mutique depuis le meurtre, va être placée dans un centre de détention du Colorado, des « négociations » vont s’engager entre un procureur qui songe à faire un exemple pour se donner des chances de réélection et Julian, avocat pénaliste à Manhattan, en « croisade pour redresser tous les torts du système judiciaire ». Des négociations passionnantes pour le lecteur, tant elles sont claires, pertinentes, à la fois nuancées et implacables. Nous n’assisterons pas au procès avec ses harangues habituellement mortellement ennuyeuses dans les romans. Dans ce système judiciaire, la « pénitence » de Nora sera fixée à l’avance.

Mais Julian Dumont « est quelque chose de plus qu’un avocat, par rapport à l’accusée, là. Mais quoi, il ne le sait pas.» Car il y a Nora et Nico mais aussi David et Angie Sheeman. « et par-dessus tout, Angie.» Tous les secrets enfouis par ces deux familles, qui les rongent depuis des décennies, émergeront lentement, à doses infinitésimales, tout au long du récit, sans en ralentir le rythme.

C’est un roman subtil et puissant. Que ce soit l’approche des nuances du droit pénal ou la construction psychologique des personnages, le travail est documenté, fouillé, passionnant. L’écriture est sobre, toute en retenue.

« Nous sommes tous davantage que la pire chose que nous ayons faite. » comme un leitmotiv, est une citation extraite de Et la justice égale pour tous de l’avocat Bryan Stevenson. Il est fondateur de l’Equal Justice Initiative, défendant un système judiciaire à l’opposé de celui de l’administration Trump, fournissant (entre autres) une assistance juridique gratuite aux enfants condamnés à mourir dans des prisons pour adultes…

Soaz.

DERRIÈRE LA CHAIR de Stanislas Petrosky / La Manufacture de Livres.

Il faut le télescopage de deux affaires pour que la commissaire Cécilia Rosen et le lieutenant Rachid Kalef reprennent du service en commun. Ils se sont côtoyés aux stups avant qu’un traquenard banlieusard ne laisse Rachid claudiquant, à jamais boiteux après avoir essuyé une méchante salve de kalashnikov. Et puisque donc il faut un télescopage, télescopage il y a. Mortel celui-là, impliquant un car de tourisme et ses cinquante passagers, une citerne et sa cargaison d’essence, un SUV et son malfrat notoire sur le siège conducteur. Personne n’échappe à l’explosion subséquente. Pas même le pendard au volant de la BMW maousse qui, pris en filature, semble s’être délibérément encastré dans le bus. Qu’à cela ne tienne : Rachid et son unité de police d’identification des victimes de catastrophes (UPIVC) le feront parler…
À ce propos, rappelons que Stanislas Petrosky est, dans le civil, enseignant en thanatopraxie et auteur, outre ses nombreux romans noirs (dont L’Affaire de l’Île Barbe ou L’Affaire Echallier désormais disponibles en Folio Policier), d’ouvrages dédiés à l’anthropologie criminelle et à la médecine légale. Autant dire que la crédibilité de ses propos s’avère solidement charpentée et bientôt relayée par les investigations ouvertes par Cécilia. Flic de terrain, celle-ci remonte depuis un moment la piste d’une maffia spécialisée dans les braquages violents et l’usage de travestissements. D’où son surnom de « gang des 1000 visages ». Puis les deux affaires s’imbriquent et s’incrémentent dès lors que la dépouille carbonisée du chauffard suicidaire est susceptible de correspondre aux traits d’un membre imminent de la coterie masquée. Il ne l’est qu’un temps : les hypothèses s’embrument, les identités se confondent, Russes et Ukrainiens pactisent. Le pire de l’Est rallie l’Ouest. La confusion s’instaure, mais l’écriture concise de Stanislas Petrosky gère. Ses mots incisent, statuent, auscultent, rapportent. On pourrait leur reprocher un manque d’esbroufe colorée. Mais on peut aussi en apprécier la rigueur clinique. C’est sans doute le cas de le dire. De fait, entre la narration cartésienne de l’auteur et les explications pointues de l’expert, Derrière la chair recèle tous les arômes conciliables d’un petit noir soigné.

JLM

PS: Derrière la chair est nominé pour le prix du balai d’or 2026 de Richard Contin qui renaît de ses cendres et pour le prix des des Ancres Noires (Le Havre).

LE DIABLE, TOUT LE TEMPS de Donald Ray Pollock / Terres d’Amérique / Albin Michel.

The Devil All the Time

Traduction: Christophe Mercier

« De l’Ohio à la Virginie-Occidentale, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 1960, il est question de pauvres diables dont les trajectoires s’entrechoquent : un rescapé de l’enfer du Pacifique, traumatisé et prêt à tout pour sauver sa femme, quitte à délaisser son fils ; un couple sordide qui piège les auto-stoppeurs ; un prédicateur et un musicien en fauteuil roulant qui errent de ville en ville, fuyant la loi ; un shérif corrompu et un pasteur au comportement déviant… »

L’écrivain américain Donald Ray Pollock avait frappé très fort avec Knockemstiff, Ohio, son premier livre initialement publié en 2010 et réédité en 2026 chez Albin Michel. Assez fort pour savoir d’ores et déjà que l’on avait affaire à un grand écrivain et que l’on ne pouvait qu’espérer le meilleur pour la suite. On pouvait aussi légitimement se dire qu’en frappant d’emblée aussi fort, il ne serait pas aisé de faire aussi bien pour la suite, voire mieux. C’est en 2012 que paraît pour la première fois chez nous Le Diable, tout le temps, son premier roman, lui aussi réédité en 2026 avec une préface inédite de Marie Vingtras. Nul n’était prêt pour une claque de cette ampleur…

Si vous avez lu Knockemstiff, Ohio – et il faut lire Knockemstiff, Ohio – vous ne serez pas en terre inconnue en vous plongeant dans Le Diable, tout le temps. La situation géographique et le décor sont les mêmes, et vous retrouvez des personnages du même acabit. C’est aussi la même noirceur et la même violence auxquelles nous sommes confrontés. C’est une évidence, Pollock n’a pas vocation à écrire des « feel good books » et si c’est ce que vous désirez lire, passez votre chemin, vous ne vous en remettriez pas. Dans son roman, les rêves se meurent et toute trace d’espoir est généralement annihilée par la dure réalité. Il ne faut pas craindre de plonger son regard dans l’abysse quand on fait le choix de parcourir ces pages. Ici, si la religion est bien présente, elle ne sauve absolument personne. Le portrait du côté (très) obscur de l’Amérique.

« Quand du whisky ne lui coulait pas dans les veines, Willard se rendait à la clairière matin et soir pour parler à Dieu. Arvin ne savait pas ce qui était le pire, la boisson ou la prière. Aussi loin qu’il pût se souvenir, son père lui semblait avoir passé sa vie à combattre le Diable, tout le temps. »

Déjà dans son recueil de nouvelles, Donald Ray Pollock donnait corps à des personnages récurrents dans les différents textes, faisant presque passer son recueil pour un roman tant les nouvelles semblaient liées entre elles. Avec Le Diable, tout le temps, il fait le choix du roman choral, composant ainsi toute une galerie de personnages dont les trajectoires finissent par se croiser. Des vies misérables qui se rencontrent dans la mort et la violence, qui basculent dans la laideur, qui semblent condamnées à sombrer dans le sordide et le tragique, et qui parfois deviennent des monstres à visage humain.

« Il y a des gens qui naissent juste pour être enterrés ; sa mère était comme ça, et il avait toujours pensé que c’est pour ça que son vieux s’était tiré, même si lui-même ne valait pas grand-chose. »

Pollock a une maîtrise totale de son texte. Il a un sens imparable de la narration. Ses phrases sont simples mais parfaitement ciselées. L’équilibre est parfait. On perçoit bien sa volonté de peaufiner son livre ligne par ligne, il n’y en a pas une de trop. Du travail d’orfèvre qu’on ne voit pas souvent. Grâce à cette plume si solide, il pousse magistralement la noirceur à son paroxysme. Bien que brutal et cruel, rien ne donne jamais l’impression d’être gratuit.

« Il semblait que toute sa vie, tout ce qu’il avait vu, ou dit, ou fait, menait à cet instant : seul, enfin, avec les fantômes de son enfance. »

Le Diable, tout le temps, c’est la confirmation du talent de Donald Ray Pollock. Un très grand roman de la littérature américaine. Un chef d’oeuvre de « southern gothic ». Aussi dérangeant que fascinant, ce livre vous hante à jamais. Même après plusieurs lectures, il ne perd absolument rien de sa puissance. Un choc sans égal qu’il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie. Si vous l’aviez loupé à sa sortie, ne faites pas deux fois la même erreur maintenant qu’il est réédité.

Brother Jo.

CONTINUONS LE DÉBUT de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Ils sont treize sur la ligne de départ mais seront bien moins nombreux à l’arrivée. Sûr qu’il ne faut pas beaucoup de pages à Marc Villard pour transformer l’élan des starting-blocks en une course éperdue et perdue d’avance vers un destin funeste ou misérable, au mieux sans gloire et tordu. Ҫa ne s’engage effectivement pas bien pour Henri du côté de la Porte de Clignancourt (Le Normandie). Le stock de came de Fofana est planqué chez lui mais s’évapore, comme neige au soleil dirons-nous pour rester dans la poudre blanche. De fait, le train-train miteux d’Henri s’ennuage sévèrement et les douces notes jazzy de son saxophone ne pourront pas couvrir le métal sec des fusils à pompes lorsque ceux-ci viendront prendre la scène d’assaut. Exit Henri. Place à d’autres Gisèle ou Catherine qui ne tiendront guère plus longtemps sur le ring. L’une, guitare en bandoulière, finira dans une benne à ordures, tel un détritus recraché par les aléas de la vie citadine. L’autre, victime d’un contrat sur sa tête bientôt tranchée, n’aura guère le temps de se demander si prendre un Thalis pour Ostende était une bonne idée.
Ils étaient donc treize au départ, essayant de survivre aux treize nouvelles que compte ce nouveau recueil de Marc Villard. Certains arriveront à ne pas trépasser, profiteront d’un genre d’armistice ou d’une porte de sortie en loucedé, certes sans tambour ni trompette pour filer la note bleue chère à l’auteur. Le saxophone de Charlie Parker s’immisce d’ailleurs entre une averse de neige et le souffle mélancolique du vent (L’Oiseau de nuit) pour nous le rappeler. Encore un saxophone, encore de la neige : comme un refrain en blues majeur au cœur d’une partition cohérente. Et question cohérence, Continuons le début n’en manque pas. Tout le monde est là pour morfler, tout le monde au même niveau, plutôt proche du trottoir le niveau, voire du caniveau. Niveau, caniveau, la rime fonctionne et s’intègre au refrain précité.
Balayé d’un uppercut ou renvoyé dans les cordes sans sommation, aucun acteur présent n’échappe aux séquelles et stigmates d’une écriture sobre et aiguisée, sans véhémence ni superfétation. Seule peut-être, la Clem du Paris-Venise ne s’encombre pas de principes pour faire les poches d’un petit voleur de pommes rital. Son job au commissariat de Trappes lui donne sans doute ce droit de s’en tirer sans une égratignure. Iris l’Arlésienne n’a pas cette chance. Son quotidien à elle, c’est serrer les dents. Pas d’sa faute si sa vie vire au rouge : celui du sang des mecs qui lui manquent de respect, celui des taureaux sacrifiés dans l’arène, celui surtout de l’ultime pigment qu’elle recherche pour ses toiles. Rouge est ma couleur nous a dit Marc Villard un jour lointain. Et c’est toujours avec le même plaisir que nous retrouvons aujourd’hui (après d’autres récents Raser les murs en 2022 ou Ciel de réglisse en 2023) l’aisance d’un style unique, charpenté depuis des décennies par une esthétique et poétique économie des mots, par une concision et une musicalité digne des meilleurs sprints binaires du rock’n’roll. À ce propos et en logique addenda, on croise ici l’icône punk Sid Vicious et sa maman, leurs ombres plutôt, soit un fils en cendres et une mère en ruine, pour une version revisitée du No Future, traduite pour le coup en un ironique Continuons le début, puisque le futur n’est pas envisageable…

JLM

Egalement de Marc Villard sur Nyctalopes:

BARBÈS TRILOGIE, TERRE PROMISE, LA MERE NOIRE.

ICI TOMBENT LES FILLES de Stephene Gillieux/ Editions Phébus.

«La Butte est certes plus proche que la ville. Techniquement, elle fait même partie du village. Pourtant, elle est une terre de pure étrangeté dont le grain irradie jusque sous la peau des fillettes qui leur offre un miroir hostile.»

Les frères Grimm seraient déçus de ne pas avoir écrit ce conte ! Sombre et violent, il est traversé de malédictions, de rites de passage cruels et de merveilleux. La nature y est puissante, belle et hostile. La fin de l’histoire laisse apparaître une morale…

  Les frères Grimm étaient aussi des linguistes et le style de Stephene Gilleux les aurait sans doute comblés… Ici tombent les filles est son le premier livre. Elle y déploie une connaissance fine de la psychologie des enfants et de leur famille. Sa plume est incisive et poétique

Les Editions Phébus — « Maison d’histoires et d’étonnements » — présentent sobrement l’ ouvrage :

«… Dans un futur proche où le grand dérèglement contraint aux migrations, un père a choisi de fuir la ville pour emmener sa famille sur la Butte, le domaine de ses ancêtres isolé en montagne. Pilha, Dag et Mette, ses trois filles y mènent une vie de servitude sous les ordres de leur mère. Il y a aussi Finn, le frère, né un jour de tempête, le seul pour lequel le Père envisage un avenir »

La Butte est un  « Paysage de glace, de neige et d’eau », nimbé d’une « lumière étouffée par des nuages de cendres ». Régulièrement dévastée par des tornades et des séismes apocalyptiques, elle incarne « un monde où les hommes croient encore que la nature les punit d’avoir profité d’elle ».

Pilha, l’aînée, dès l’apparition « de la maladie du sang », sera la première en âge de « suivre le protocole » et à subir « l’entraînement » décrété par le père.

La tension ne cesse de s’intensifier jusqu’à la dernière page du livre, faisant osciller le lecteur entre l’espoir de voir ces enfants échapper au pouvoir effroyable du père, et la déception de les voir retomber dans ses griffes. Impossible d’interrompre ce rythme ensorcelant …

Comment vont-ils s’organiser pour résister au désastre causé par la violence et la folie du père, et par celles, d’une autre nature, de la mère 

Violence des superstitions, violence faite aux femmes, maltraitance, mensonges, souffrance de la forêt elle aussi décimée … Mais « la collusion avec les plantes en compagnie desquelles Dag se sent vivante», le sourire de cette renarde qui « troue sa solitude » et lui fait signe, l’institutrice bienveillante et courageuse …agissent comme ces baumes d’Arnica que fabrique Dag : ils soulagent, apaisent et redonnent espoir.

Soaz.

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