Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 2 of 124)

RIEN A FOOT / Collectif / Au mot près

 On s’emmerde. Mais on s’emmerde ! Match nul. Zéro. Zéro. Zéro de chez zéro. I’m a poor lonesome corner : vous connaissez la chanson. Même pas un gusse venu poser un ballon sous mon petit étendard. Encore moins de danse du ventre et de contorsions limite obscènes autour de mon érectile petit membre de diamètre risible.

 Poteau de corner en Régional 3, Ligue Normandie, tout riquiqui sous la pluie battante d’un dimanche d’octobre au beau milieu du Cotentin, spectateur passif d’un match engourdi, nul donc. Et c’est comme ça quasiment chaque semaine. Sérieusement vous trouvez que c’est une vie ?  (Jean-Luc Manet)

 Commencer un livre et une chronique comme ça c’est pas mal non ? D’autant plus c’est totalement faux, rien de plus éloigné que l’ennui des onze nouvelles de ce  Rien à foot .
On cause, et on va causer dans les prochaines semaines, de plus de plus de foot. Nous aussi, chez Nyctalopes on aime le ballon rond. Mais ici, pas de stars rémunérées à coups de millions, ni de stades construits avec le sang d’ouvriers parqués loin de chez eux. Non, Rien à foot  rassemble une équipe mixte, sacrée avancée, de joueuses et de joueurs du stylo, des touches de la machine à écrire, du clavier de PC.

Dans les cages et en pole position, Jean-Luc Manet déjà auteur de Trottoirs ou de Aux fils du calvaire. En quelques pages drôles et loufoques il nous conte l’histoire d’un vieux poteau sur qui les joueurs viennent se soulager. Lui-même se soulage d’ailleurs et c’est bien fait, sur la tête d’un joueur allemand dont on ne prononce jamais le nom, auteur d’un véritable attentat lors d’un célèbre France-Allemagne.
Dans ce petit recueil, le temps s’écoule aussi vite que la balle circule.

Jack Lamache nous transporte à Berlin en 1936. Il y invente un Allemagne-France. Problème pour les nazis, il y a dans l’équipe française trois joueurs juifs et un joueur noir. Les allemands ne peuvent pas perdre, et feront tout pour.

Jean-Noël Levavasseur, habitué des recueils collectifs, nous présente Alexandre, jeune agent qui s’apprête à signer son premier contrat. Le hasard, en l’occurrence Marius, ne fait pas forcément bien les choses et le samedi du chasseur de têtes tourne au vinaigre.

Le ballon est transmis au numéro 7.
Trop de précipitation pourrait m’amener à l’erreur. Rater mon coup ou, plus grave, me faire prendre. L’idée de devoir expliquer à des policiers mes motivations me faisait froid dans le dos. Ils devaient être eux aussi en train de regarder le match et leur dire que je ne supportais plus le soutien indéfectible et grotesquement sonore de mon épouse à une équipe de branleurs en short ne jouerait pas en ma faveur. (Julien Taillard)

Une coupe du monde c’est une nouvelle télé dans la vie de Sabine et son mari. Cette vingtaine de pages écrites par Julien Traillard nous renvoie en 1998 et nous fait vivre l’enfer de cet énorme raout footballistique retransmis dans le salon d’un allergique au foot, et par la même occasion instille un peu de sauvagerie dans le livre.

La Moldavie et la Transnistrie sécessionniste affleurent régulièrement dans l’actualité ces derniers mois. C’est ce petit bout d’Europe qu’a choisi Véronique Rey pour situer le meurtre d’un jeune joueur, Ismaël Diop. On y suit l’inspecteur Jouve tentant de trouver un début d’enquête dans cette trentaine de pages trempées dans la géopolitique contemporaine et les trafics divers. Pas étonnant que l’autrice évolue avec le numéro 9, son histoire est percutante, il serait dommage de passer à côté de « Carton noir ».

Impossible de parler de chaque membre de l’équipe, on peut dire que le ballon avance vite et bien, genre une touche de balle. Chacun y va de son histoire, on croisera Batman chez Frédéric Prilleux, on ira à Doha avec Sylvaine Reyre et à Boiscourt grâce à Grégory Laignel, quant au sélectionneur et numéro 10 de l’équipe de Rien à foot , Michaël Herpin, il invite notre Marseillaise dans un match opposant l’Italie à l’Angleterre. Et on fera même le ménage chez Jack Narval !

Laissons le mot de la fin au numéro 4, Christian Robin : Heureusement, le grand Benoît a rétabli l’équilibre en faisant sauter la rotule de l’ailier gauche des gars d’en face, comme ça c’était équitable, neuf contre neuf.

NicoTag

 Plusieurs joueurs de foot célèbres ont tenté leur chance devant un micro, mais on n’est pas obligé de s’infliger un tel calvaire.

Les Mares-Noires de Jonathan Gaudet / Belfond Noir

Ce roman du Québécois Jonathan Gaudet a déjà connu une première vie en 2016 au Canada sous le titre La piscine. On doit à Belfond son arrivée en France cette année sous le titre Les mares-noires qui est le lieu où se déroule l’intrigue, très au nord du Québec, très loin de la cabane de Line Renaud.

“Sous la douce lumière d’un matin d’été aux Mares-Noires, au beau milieu du Québec, une femme berce son bébé près d’une fenêtre, en fixant le coyote qui s’approche trop près de leur petite maison. Soudain, à la radio, un flash spécial : une explosion est survenue à la centrale nucléaire. Un bâtiment est en flammes, sept employés sont coincés à l’intérieur. Parmi eux, le mari de cette femme. Le cri qu’elle pousse alors ébranle toute la forêt. Les autorités se veulent rassurantes, mais la femme sait que le pire va arriver. Qu’il est trop tard.

Treize ans ont passé, la femme a refait sa vie et son bébé est devenue une adolescente rebelle. Si le drame qui les a touchées semble derrière elles, les fantômes ne sont pas loin. Encombrée de tensions, de silences, d’indicibles secrets, leur relation est une bombe à retardement aussi imprévisible que menaçante…”

Alors, en novembre, après avoir beaucoup lu et chroniqué durant l’année, l’ennui commence un peu à gagner. Tant de polars se ressemblent qu’on en vient à apprécier ceux qui sont le moins frappés de clichés. Combien abordant encore une fois des sujets déjà maintes fois traités élégamment ou maltraités avec une certaine obstination maladive ou aveugle et qu’on met de côté pour un après qui ne viendra peut-être pas. En cette fin d’année où on a de plus en plus de mal à trouver son bonheur et je ne parle bien sûr que de moi, où la lassitude vous envahit… quand un roman sort vraiment du lot, vous procure un bonheur d’histoire noire, un truc à vous flinguer une fois l’histoire terminée, vous n’allez pas niaiser, cacher votre bonheur. Les Mares-Noires est un superbe roman, violent, dur, mauvais, méchant et qui vous plombe bien tant tout est possible à chaque page. La douleur se vit avec les personnages, un peu comme chez Incardona. Ça vous parle peut-être un peu plus maintenant ?

Ce terrible accident et ses conséquences pour les familles des victimes dans une centrale nucléaire d’une province du Québec qui n’en compte plus en activité dans la réalité, sera la base du roman jusqu’à la moitié de son développement, la plus paisible finalement. On voit les dysfonctionnements de la nouvelle cellule familiale douze ou treize ans après le deuil. L’écriture parfaitement clinique de l’auteur contribue à créer une atmosphère très pesante, étouffante. La mère et la fille ont déjà suffisamment morflé…Et puis donc vers la moitié, on se prend en pleine face un truc qu’on n’aurait mais alors jamais imaginé. Naît instantanément un terrible effroi chez le lecteur qui voit le drame à venir ainsi que tous les terribles possibles envisageables. Dès le début, on sait qu’il y a eu une tragédie, que quelqu’un a péri.

Si la lecture de ce roman s’avère très flippante, on le doit aussi aux choix d’écriture de l’auteur très valides pour le coup. Plusieurs chapitres sont des immenses tableaux magnifiques et perturbants. Gaudet envisage le très vaste et ensuite ajuste sa focale vers le détail. D’abord la nature immense et les descriptions sont souvent très belles puis les animaux et surtout un coyote qui a abandonné sa horde et vous comprendrez pourquoi sa présence est importante, puis il met le focus sur les constructions humaines où évoluent l’homme, la femme et l’enfant qui seront finalement identifiés comme David, Catherine et Émilie. Les zones floues dans et entre les différentes expositions offertes au lecteur l’obligent à une vigilance et une prudence extrême pour “cette chronique d’une mort annoncée”.

Le final sera doublement au niveau de l’ensemble, lui donnant définitivement le statut de grand roman noir. Vous savez, ce genre de roman où vous êtes définitivement plombé par la fin où vous restez un temps scotché parce que c’est un peu dur à avaler puis à digérer tant de noirceur…quand vous trouvez la fin vraiment dégueulasse, injuste, cruelle… ce genre de roman.

Clete.

NOUS N’ALLONS PAS NOUS RÉVEILLER de Heine Bakkeid / EquinoX / Les Arènes

Traduction: Céline Romand-Monnier

Après Tu me manqueras demain et Rendez-vous au paradis, voici la troisième aventure de l’ex-flic norvégien très cabossé Thordkild Aske. L’auteur, Heine Bakkeid, a réussi lors de ses premières livraisons à m’accrocher sérieusement à un héros scandinave, moi qui ne suis pas le meilleur client pour les polars dits nordiques. Un toxico du Daily Mail, dans un délire de drogué, a déclaré un jour que “Stephen King s’est trouvé un héritier norvégien”. Rien à voir avec l’empereur du Vermont pourtant mais bien sûr l’édition internationale s’est jetée sur cette connerie de stagiaire troisième pour la mettre en exergue en couverture, sur le bandeau ou en quatrième de couverture. Faut bien vendre et tous les arguments sont bons y compris les plus fallacieux.

Heine Bakkeid écrit juste des bons polars, plutôt intelligents, aux enquêtes très, très fouillées, aux dénouements surprenants. Ils sont matière à réflexion sur des thèmes très actuels, l’éco terrorisme dans celui ci. C’est déjà bien non ?  Alors, évidemment si vous prenez le train en marche, il vous manquera quelque chose pour comprendre quelques gags récurrents ou clins d’oeil de l’auteur à ses “fidèles” mais rien de bien rédhibitoire pour suivre le calvaire de Thodkilld qui définit ainsi son récent parcours:

“J’ai fait trois ans et demi de prison après avoir conduit une femme à la mort en étant sous GHB. J’ai été radié des cadres de l’Inspection générale de la police et j’ai une lésion cérébrale à l’amygdale suite à une tentative de suicide.” Pas vraiment réjouissant comme tableau mais bien sûr erroné et incomplet (cf Tu me manqueras demain).

Et puis la Norvège, ça change un peu de l’Islande. Un pays de 350 000 habitants et de 350 000 écrivains. “Travaille bien à l’école mon enfant, plus tard, tu raconteras des histoires tristes aux Français, ils sont très friands de notre monde désolé…” Je n’en peux plus des -Son et des -Dottir. Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes si, à l’image de son illustre compatriote Jo Nesbo, Heine Bakkeid n’avait pas décidé de faire voyager son héros et ses tourments…, oh le c..!!! en Islande.

“L’ex-flic Thorkild Aske est de retour à Stavanger, sur le droit chemin de la réinsertion professionnelle. Sa consommation de médicaments est sous contrôle, un brillant avenir de fabricant de chandelles se profile à l’horizon.

Mais c’est sans compter cette urgence qui l’envoie en Islande avec sa sœur Liz. Après vingt-cinq ans, il revoit son père, Úlfur, un vétéran de la lutte environnementale, qui vient d’être écroué pour meurtre.” 

Et l’Islande, à la recherche de l’innocence de leur père, Thordkild et Liz vont l’arpenter en long en large, surtout les coins les plus inhumains, là où l’île est battue par les embruns, les vents, la pluie, la neige et autres précipitation non réellement définies. C’est une redécouverte d’un territoire qu’ils ont quitté il y a plus de vingt-cinq ans en fuyant avec leur mère ce père et mari toxique. Thordkild et Liz n’ont aucun doute quant au fait que leur père soit un beau salaud mais de là à tuer sa jeune compagne d’une vingtaine de balais…

A cette intrigue familiale se greffent de manière plus générale les problèmes environnementaux liés à une sur industrialisation de l’île  ainsi que l’histoire d’un milieu écolo en Islande qui n’a nul besoin de Sandrine Rousseau pour s’entre-tuer. Du danger et beaucoup d’incertitudes pour l’infortuné Thordkill, et Wikileaks et le FBI dans les parages pour corser l’affaire…

Encore une fois, un polar très malin au suspense parfaitement entretenu.

Clete

LÉOPARD NOIR, LOUP ROUGE de Marlon James / Albin Michel

Black Leopard, Red Wolf

Traduction: Héloïse Esquié

 J’ai laissé le borgne en vie car on a besoin d’histoires pour vivre, n’est-ce pas, prêtre ? Inquisiteur. Je ne sais pas comment t’appeler.

 Mais ce n’était pas tes hommes. Bien. Tu n’as donc pas de chant mortuaire à entonner devant leurs veuves. 

 Tu es venu pour une histoire, or je suis d’humeur à parler, donc les dieux nous sourient à tous les deux. 

 Il y avait dans la Cité mauve un marchand qui disait avoir perdu sa femme. Elle avait disparu avec cinq bagues en or, dix et deux paires de boucles d’oreilles, vingt et deux bracelets, et dix et neuf chaînes de cheville.

Les premières pages de Léopard noir, loup rouge sont une véritable définition de la violence. Mains coupées, têtes écrasées, nuques brisées, membres tranchés, cœurs perforés, j’en passe. Le Pisteur hésite peu, même pas à laisser pour mort son propre père. Il a quelque chose du super-héros, du chevalier légendaire, du génie malfaisant. Vif, rapide, musclé, puissant, souple, redoutablement intelligent.
Et ce n’est que la première trentaine de pages sur les sept cents du livre.
C’est un roman dont on part à la conquête, qui se mérite, comme une face nord en alpinisme. Dès le début, il faut bien avoir à l’esprit que l’on a rien à quoi se raccrocher, toutes nos références familières sont restées à la porte de Léopard noir, loup rouge, premier volume de la trilogie L’étoile sombre. Ou alors il faudrait en citer trop, d’Homère à Lovecraft, de l’Ancien Testament aux Monty Python, de Chrétien de Troyes aux Marvels, de Rahan à Jerome Bosch, et beaucoup, beaucoup d’autres. Mais avant tout, c’est un livre autonome et singulier, une création ex nihilo, radicale.

Le Pisteur, personnage principal, est en quête, et vraisemblablement en fuite, il cherche l’héritier d’un royaume tout en se découvrant une identité inattendue. Il traverse des lieux plus ou moins magiques, ensorcelés, avec des démons, des animaux extraordinaires, d’illustres chefs de tribus. C’est une véritable épopée où les phrases tournent sur elles-mêmes, s’entremêlent comme les lianes d’une jungle. C’est une lecture attentive, concentrée, qui nécessite du temps, beaucoup de temps.

 Je croyais qu’on cherchait une clairière, mais on s’est enfoncés dans la brousse. Des branches se retiraient et revenaient me frapper en plein visage, des lianes s’enroulaient autour de mes jambes et me tiraient vers le bas, des arbres se penchaient pour me regarder et chaque trait de leur écorce était une grimace désapprobatrice. Puis Kava a commencé à parler aux feuilles. Et à jurer. Le garçon-clair-de-lune était devenu fou.


La lecture est parfois si touffue que naît l’impression de se débattre avec les mots, les pages ; la progression est lente, ténue, rude. D’autant plus que nous courons de mythes en rituels, de meurtres en cérémonies, au gré des embûches et des haltes du Pisteur, on se perd dans les nombreuses histoires qu’il sème autour de lui. Le fil conducteur se cache assez souvent pour ressurgir quelques paragraphes plus loin parmi les cadavres.

Embarquer dans ce roman c’est être secoué dès le début, attrapé au cou par une écriture étoffée et volubile, aussi rythmée qu’un cheval lancé au galop poursuivi par un lion. Tout défile à une vitesse époustouflante, si vite qu’il faut parfois relire le passage avant de reprendre.

C’est un roman où le décor, le contexte, les mythes, appelez ça comme vous voulez, sont aussi importants que les faits et gestes des personnages. Ces mythes sont le moteur de Léopard noir, loup rouge. Peut-être qu’une personne plus versée dans les mythologies africaines pourraient y trouver d’autres qualités, d’autres chemins. J’ai accueilli ces mythologies comme un charme qui accentue le plaisir de lecture. 

 Mais, c’est avant tout une littérature née dans les replis de l’imaginaire de Marlon James, une profondeur que peu d’auteurs ou d’artistes peuvent atteindre. L’illustration de couverture (qui continue sur le dos puis sur la quatrième) du Vénezuélien Pablo Gerardo Camacho, propre à illustrer nos phobies et nos peurs abyssales, est en parfaite adéquation avec les chimères du roman.

Bi oju ri enu a pamo (La bouche n’a pas à dire tout ce que les yeux voient). Cette phrase en yoruba est placée en exergue de la première partie. Est-ce à dire qu’il ne raconte pas tout ? Quant à moi j’ai lu, et relu de nombreux passages, mais je ne suis pas sûr d’avoir tout vu. Le roman est si dense qu’il mérite très certainement plusieurs lectures avant de se déployer entièrement, comme souvent avec les récits épiques ; ma chronique ne fait probablement qu’effleurer Léopard noir, loup rouge

 « Je nique les dieux, car à présent j’ai le sentiment que je peux glisser sur l’air » ai-je dit tout haut.

NicoTag

LA CYGNE NOIRE de Dominique Chevallier / In8

 La cygne noire  raconte la jeune vie de Suzanne Schubert. Dominique Chevallier commence d’abord par sa naissance, pas celle du premier jour de sa vie, plutôt celle qui va forger son insondable caractère. Pour cela, il faut tout d’abord passer par le père de Suzanne.

Pierre est un sale type, tyrannique, acariâtre. Tétraplégique après un accident de voiture, il se déteste autant qu’il déteste les autres, dont ses enfants. C’est un concentré d’aigreur qui ne veut pas qu’on l’aime, ni qu’on le déteste. Un invivable donc. Sa vie de grand bourgeois parisien et d’universitaire respecté est passée au rouleau compresseur.

Il est si exigeant avec Suzanne sa fille, qu’un désir de vengeance naît en elle. Un désir mortifère qui va commencer à se manifester, à se matérialiser quelques années plus tard, au moment du bac. Elle devient aussi dure que lui, blindée sous une carapace d’acier, capable de détruire tout ce qu’elle aime pour paraître plus forte. Surtout, Suzanne a honte de son père, une honte qui grossit comme une tumeur.

Il faut dépasser les cinquante premières pages, parfois utilement agaçantes, pour que ce premier et court roman nous fasse entrer de plain pied dans le cerveau déterminé de Suzanne. C’est alors qu’elle prend le livre à bras-le-corps.


 Quand Suzanne Schubert sort du TD de sociologie politique ce jour-là, quand elle arrive en bas de l’escalier, entourée comme souvent d’une petite cour de quelques étudiants, le passé surgit. Elle avait pourtant décidé qu’il n’avait pas existé. Et c’est la même décharge électrique au bas du dos, cette douleur apparue lorsqu’elle avait massé pour la première fois les jambes de son père.

 Il est là. Dans le hall. En fauteuil roulant. Il l’attend.


Un cygne noir est un événement hautement improbable aux conséquences démesurées.
J’ai cru apercevoir cet oiseau rare à plusieurs reprises. Et pourtant quand je l’ai reconnue, LA cygne noire était minuscule, presque insignifiante, de ces choses rares auxquelles plus personne ne fait attention.
Il faut peu pour imaginer un élan se briser. Mais c’est mal connaître Suzanne, cette parente éloignée du jeune Rastignac, elle va alors se révéler à elle-même d’abord, puis aux autres, qui en subiront les conséquences.

Avec  La cygne noire  Dominique Chevallier portraiture un être perfusé à la vengeance, rempli de cynisme, dont le mépris pour les autres n’a d’égal que son orgueil. Il profite de l’occasion pour brosser un tableau peu reluisant de la vie à l’Assemblée nationale en particulier et du milieu politique en général. 

NicoTag

LES DIMANCHES DE JEAN DEZERT de Jean de la Ville de Mirmont / Finitude

Jean de La Ville de Mirmont n’a publié qu’un seul roman, à compte d’auteur, avant de mourir à vingt-sept ans sur le front en 1914. Un seul roman qui n’a jamais fait l’actualité ni jadis ni maintenant sauf pour les rares initiés, les rares élus qui, par hasard ou par le bouche à oreille ont pu lire Les dimanches de Jean Dézert, toujours édité par la collection “La petite Vermillon”.

Les éditions Finitude nous offrent ainsi un petit bonheur à partager avec ce grand format joliment illustré par Christian Cailleaux avec des images qui rappellent parfois Tardi mais en tendres gris colorés, la vraie couleur de l’histoire. On n’est pas dans le Noir, juste à la limite, mais attention à cette histoire paraissant si naïve.

Jean Dézert est un homme jeune qui n’a pu être mobilisé en 1914 à cause de son extrême maigreur. Il vit une existence simple, banale, monotone toute la semaine. Il quitte son appartement au plafond bas tous les matins pour aller travailler dans un ministère où il occupe un poste subalterne.

Son travail n’occupe guère sa pensée. Il s’agit de compléter des imprimés, de communiquer ou de transmettre, selon le cas, des pièces à d’autres services. Et puis il ne faut pas oublier la différence qui existe entre la formule “faire connaître” et celle “faire savoir”.

Ses soirées, ses nuits comme son cœur sont solitaires aussi. On ne sait si on doit s’attrister ou si finalement cette vie répétitive lui convient tellement il est prompt à toujours se mettre en retrait. En fait, et cela nous est révélé rapidement, Jean Dézert ne vit que pour les dimanches.

“Le dimanche, c’est toute la vie de Jean Dézert. Il apprécie ce jour que si peu de personnes comprennent. Il ne se fatigue point de parcourir et d’errer le long des grands boulevards.

On le suit ainsi dans ses déambulations à travers le Paris d’antan, les quartiers fréquentés, les lieux plus secrets, le faste et le discret, tout lui plaît et l’auteur, par sa plume qui n’a l’air de rien pourtant, nous fait partager cet émerveillement de Jean Dézert devant le lumières de la ville.

Et puis arrive Elvire, une toute jeune femme, et Jean Dézert voit poindre puis éclore un sentiment amoureux mais n’est-ce pas trop pour lui ? Cette relation ne va-t-elle pas gâcher une vie si bien rangée, ordonnée ? Jean Dézert peut-il atteindre le bonheur d’une vie de couple ou va-t-il tout droit à la catastrophe, le drame ? L’amour a ses mystères et les femmes bien plus encore…

À l’heure du casse-tête des étrennes, voici un court roman à glisser sous le sapin. Tout y est charmant, simple, joli. La belle désuétude de la plume est enivrante et on se régale de pépites de phrases où évoluent des passés du subjonctif, un lexique devenu obsolète, une grammaire exécutée dans les règles de l’art, au service d’une histoire touchante.

En refermant le livre, s’immisce une certaine tristesse en s’interrogeant sur la part autobiographique du roman. Jean de la Ville de Mirmont était aussi employé d’une grande administration, avait été réformé pour maigreur en 1914 mais avait réussi à être incorporé finalement en septembre pour périr au front deux mois plus tard, laissant encore plus seul l’infortuné Jean Dézert.

Un petit bijou de finesse.

Clete

LA FAUVE d’Yvan Robin / Lajouanie

Lionel Lagarde avait deux L, comme un oiseau de proie. C’est ainsi qu’il se présentait aux inconnus. De quoi atteindre le ciel en un rien de temps. Il visait la fonction suprême. Élu du peuple. Maire de Montclame, le village qui l’avait vu prendre son envol. Son physique d’enfant mal proportionné tenait plus du handicap que de la simple imperfection. Dégarni avant l’heure, il portait sa casquette de chasse en tous lieux, par tous temps. Il compensait son absence de charisme par une sorte d’agressivité préventive. La peur, entretenue grâce à une perfusion télévisuelle constante, orientait chacune de ses décisions. La peur de l’autre. La peur de manquer. La peur de l’abandon. De la maladie. De la mort. Du mauvais sort. Du mauvais coup.

 Après un chapitre inaugural qui ballotte entre gravité et mauvaise blague Yvan Robin nous emmène passer une nuit à Montcalme, village sans charme du Sud-Ouest. Lagarde et quelques autres mecs du cru forment le Comité de vigilance citoyenne, le fusil de chasse en bandoulière ; une bande de médiocres pieds-nickelés sans humour fantasmant à plein tube sur la violence, l’émigration, les impôts, etc.
Lagarde est marié à Blanche, on se demande comment d’ailleurs car c’est un vrai connard de collection qui ne mérite pas une once d’affection. La vie de Blanche est réglée par son mari, elle est comme anesthésiée, tout son emploi du temps est immuablement prévu par son mari du réveil au coucher. L’emprise est complète.
Parallèlement à l’excursion des branques locaux, on suit Blanche chez elle dans les tâches ménagères et maternelles, elle se prépare à en finir. Ce qu’on sentait venir insidieusement depuis le début est soudainement chamboulé au travers de quelques phrases et le roman prend une toute autre allure. La violence attrape le La fauve, le rythme s’accélère brutalement, les coups tombent comme à Gravelotte.

Un second coup de feu retentit, alors qu’elle venait de franchir le grillage de la propriété, en s’entaillant l’intérieur de la cuisse.  Elle courait dans le champ labouré, en se tordant les chevilles. Elle chutait, pleurait, se relevait pour chuter de nouveau une dizaine de mètres plus loin. L’air faisait du feu dans ses bronches. Elle n’était qu’un amas de nerfs, de colère, de douleur. Barbouillée de sang, qui poissait dans son cou et son décolleté. Qui traçait des fleuves et des affluents sur ses jambes.

L’écriture est extrêmement précise et nerveuse, chaque mot paraît méticuleusement choisi. C’est d’autant plus perturbant dans les scènes les plus féroces. Ça peut aussi servir quelques traits d’humour, l’utilisation de noms de marques connues, agaçante au début, se transforme rapidement en outil pour ridiculiser les personnages qui le méritent.
L’auteur cherche dans La fauve à venger les femmes que des hommes ont soumises, violentées, assassinées. Peu d’hommes ont grâce à ses yeux, ils ne le méritent pas ; les trois femmes du livre les ont subis, à divers degrés.

Tout comme avec  Après nous le déluge l’an dernier, Yvan Robin s’empare d’un sujet qui est tristement d’actualité et le fait exploser dans ce court roman.

NicoTag

ENTRETIEN avec Noëlle Renaude / « Une petite société » / Deuxième Partie

Un deuxième roman verra le jour en 2022 et ce sera « Une petite société », aussi épatant que le précédent et qui nous intéresse au premier plan. Au début, quand Louise apparaît très longuement, on se demande un instant si on est toujours sur la même histoire tant on part déjà loin à la périphérie. Quelle est l’origine de cette histoire et son axe central, la maison ou Louise ? Avez-vous eu recours à un plan ou êtes-vous partie tête baissée faire leur fête à vos contemporains à partir d’un personnage ou d’un lieu ?

Je ne fais jamais de plan. Le plan voudrait dire qu’on a tout ébauché et qu’il ‘y a plus qu’à remplir. Je sais que certains écrivains travaillent comme ça. Moi pas. L’axe central c’est, je dirais, l’entre-deux pôles. La distance entre la maison Windsor et l’usine O’Connor. Le va et vient que cette disposition impose et où vont s’engouffrer les autres. Une seule pénètrera dans les deux pôles, Michèle Carton. La première apparition de Louise, oui, est très longue, démesurée par rapport aux autres chapitres. J’ai tenté de tronçonner l’épisode, de l’éparpiller, sachant qu’il y avait un déséquilibre entre l’amorce ( fugue de Tom dans le passé ) et l’entame ( épisode Louise qui couvre 27 ans) avant qu’on arrive au présent du récit, la garde à vue de Tom, qui est elle-même l’épilogue des trois chapitres qui suivent. Tout, on va dire, est anormal, dans ce démarrage. Les actions inversées, les temporalités brouillées, les durées inégales. Mais Louise devait rester telle qu’elle était venue. Un bout de roman dans le roman, une séquence, un plan large, (je ne pensais pas, alors, qu’elle reviendrait de manière chronique, comme un scotch dont on ne peut pas se débarrasser façon Haddock). S’il y a plan il se crée au sein de l’écriture, il s’élabore selon des logiques de rythme mais aussi de principes de brouillages narratifs et de répétitions ( dans ce roman une action est vue décrite sous différents angles) . En fil rouge, pour s’y retrouver, des clés, des détails, des repères. Si je ne fais pas de plan je ne pars pas non plus tête baissée. Jamais. Le travail d’écriture est un lieu d’une extrême froideur. C’est, pas marrant, rude, tout étant remis sans cesse en question. J’écris six ou sept heures par jour, pas pour noircir des pages. Chaque jour je relis depuis le début, réécris ce qui est déjà écrit. Reprendre, c’est la partie la plus « plaisante » ( si le mot convient à ce boulot) de l’écriture. Inventer, laisser venir, continuer, c’est ce qu’il y a de pire.

Dans Les abattus, vous dézinguiez une famille bien craignos et dans Une petite société vous flinguez avec beaucoup de justesse les Français moyens. Quelle est votre méthode pour trouver ces petits détails dans nos habitudes, dans nos comportements qui nous accusent, qui nous montrent du doigt, pour révéler notre côté moche ?

Français moyens ? Il y a tout ce qu’on veut dans cette société. Des aristos des grands bourgeois des petits bourgeois des fonctionnaires des employés des cadres riches et des cadres moyens et des commerçants. Ce n’est pas la classe sociale à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus qui les détermine encore que. Si Michèle Carton et Phil Bullock sont, à l’aune de leurs impeccables familles, des ratés, ils obéissent encore aux lois du milieu qui les a vu naître. Il n’y a, en tout cas, à aucun moment, de rapport de classes (même quand Louise louche du côté des Windsor) et encore moins de lutte de classes. Tout ce petit monde, le nôtre apparemment, mal apparié, est fait de glorioles et de faiblesses, de travers, et c’est vrai que les travers m’intéressent plus que les gloires qui sont admirables quand elles sont paradoxales. Alors comment je fais ? je ne sais pas. J’ai l’œil à ça, l’oreille à ça, tout ce qui détonne me réjouit, leurs failles me rendent les humains un peu plus aimables. Flaubert m’a appris à regarder le détail. Godard à faire le pas de côté qui permet de voir ce qu’on ne verrait pas, frontalement ( Louise). Mais est-ce que ce petit monde est si moche que ça ? Je ne le pense pas. S’il y a lutte, c’est pour voir un peu plus haut que son bout de trottoir, sortir de son coma.

On dit que les auteurs mettent une part d’eux, plus ou moins conséquente, dans leurs personnages. Ne seriez-vous pas un peu Louise sur les bords à imaginer des vies, des travers chez les inconnus que vous croisez ? De manière générale, aimez-vous vos personnages malgré ce que vous leur infligez ?

Évidemment. Je ne suis pas madame Bovary ( la revoilà), je ne suis pas Louise, mais j’ai, comme je viens de le dire, l’œil acerbe et aiguisé. Ayant vécu avec un peintre je me suis aperçue très vite que nous n’avions pas le même rapport visuel au monde. Le sien était rétinien. Le mien bizarrement incapable de capter l’image globale ( d’abord il n’y a que les mots écrits qui m’attirent dans le paysage, sans mots, le monde me serait incompréhensible) mais les détails. Ce qui nous rapprochait c’était ça, qu’on voyait d’un seul coup d’œil et en même temps, le truc qui cloche, et qui nous réjouissait. J’adore deviner parfois ce que font dans la vie les gens qui passent. C’est sûr que je me plante à 100% mais c’est assez jubilatoire. Écouter aussi en douce les conversations. Ce qui ne veut pas dire que je m’en sers après coup . Mais ce qui définit une personne, souvent, ce n’est pas son appareillage psychologico-social, mais la manière dont elle avance et trébuche, la manière qu’elle a de tourner ses phrases. Au théâtre, c’est l’oralité qui prédomine. Ce qui ne veut pas dire, émission verbale. C’est plus que ça. C’est moins ce que je dis que comme je le dis qui va créer un corps donc une action une interaction une scène et une situation et tout au bout un personnage. Encore une fois, je pars à l’envers. Ce n’est pas le personnage qui se crée d’abord, mais sa parole qui constitue un corps puis un personnage qui arrive en fin de course précédé de ses manies, de ses élans et surtout pas de son discours. Le roman n’échappe pas à ce principe que je me suis donné.

Et si j’aime mes personnages ? je n’ai ni à les aimer ni à ne pas les aimer. Je n’ai aucun rapport d’intimité avec eux. Je ne suis pas eux ils ne sont pas moi. Je peux les balayer d’un clic, pas parce que je ne les aime pas, mais parce qu’ils n’ont plus rien à faire dans mes pages. Si le vigile de l’usine et son chien sont là, sans histoire personnelle, c’est qu’ils sont techniquement parlant le repère O’Connor, mais aussi tout panneau indicateur qu’ils soient seront les seuls qui verront la fin de l’histoire. D’autres bénéficient d’extensions ( comme le couple Mona et Stan, leurs amis Morris et la babysitter autrichienne), on ne les reverra pas, mais ils sont les déclencheurs d’un drame qui propulse un des personnages récurrents dans le coma ( autre vie, autre fiction, autre énigme. Il y a à ce propos dans ce livre une chose dont personne ne parle, ce sont les accidents surnaturels qui s’y produisent. Un monde bis. Un monde irréel dans le monde réel. Des soupapes ou des bouches d’aération nécessaires chargées de le vider de sa noirceur ou de le mettre de temps en temps hors sol ).

Je suis étonnée qu’on me dise qu’on a été très attaché au narrateur des Abattus, qui est pour moi le personnage en creux, la silhouette absente, celui à qui il est dur voire impossible de s’identifier. Il faut croire que finalement les personnages échappent à leur destinée de figurants ou de figures non mimétiques pour rejoindre le camp des personnages bon teints. Certains me reprochent un certain cynisme, je me tiens juste à très grande distance, dans l’écriture, de tout ce qui mène au pathos. Et c’est presque mécanique chez moi, quand ça va bien, ça casse, quelquefois c’est une décision, quelquefois un accident d’écriture. Un grand pan ôté qui fait s’aboucher deux fragments qui n’avaient à voir ensemble et qui crée du trouble . Et de la vie aussi. Ecrire c’est ça : moins accumuler qu’ enlever, sacrifier surtout ce qui me semblait bien écrit. Il n’y a pas que les personnages que je maltraite.

Dans Une petite société, on a souvent l’impression d’être avec vous, dans ce génial fatras d’existences bancales. Par certains « emballements » stylistiques, on peut même penser que vous avez pris beaucoup de plaisir. L’acte d’écrire repose t-il chez vous selon un cérémonial bien établi de lieu, de moments dans la journée, de périodes, d’environnement ?

Du plaisir, non. L’écriture n’étant surtout pas un lieu de plaisir. Mais attention, pas de souffrance non plus. C’est juste froid. Le plaisir viendrait à la toute fin, à la relecture, une fois que c’est fait, et que je peux me dire, j’ai pas mal travaillé. Depuis que j’ai commencé à écrire ( une quarantaine d’années maintenant) mes rituels ont peu changé. J’écris tous les jours ( avec des interruptions temporaires, trois ans par exemple, après la mort de ma mère), dans des lieux fixes. En journée. Sur machines à écrire puis Mac, ce qui refroidit pas mal la relation intime qu’on a à l’écriture. Jamais sur papier. Sans notes, pas de carnet avec gribouillages, pas de journal intime. Chez moi exclusivement (les résidences me cassent les pieds et me sont impossibles). Pas dans les trains les avions sur la plage aux terrasses de café. Si en allant faire le marché une phrase sublime me viste, tant mieux, j’essaie de la garder, si en revenant du marché la phrase sublime s’est évaporée, tant pis ou tant mieux, vu que je me méfie du sublime de l’inspiration et de l’inspiration tout court. J’aime bien les bruits familiers de la vie. Quand j’écris. Pas d’enfermement. J’ai chats et chien, donc ça passe et ça vit. Des voisins bruyants. Des voitures ou rien, trois environnements distincts vu que la vie a pu faire que j’aie trois maisons ( donc plus vraiment de raison). Longtemps je n’ai pu écrire qu’à Paris, dans l’atelier de peintre de mon mari. Puis dans mon salon. Lieu de vie. Depuis le Covid et les confinements, réfugiée dans l’Oise, maison de mes parents morts, j’écris de 8 heures à 14 ou 15 heures, sans discontinuer. Et trimballe mon Macbook dans les trois lieux. Chaque lieu ayant sa place définie. Oise, ma chambre( ou le jardin). Paris, mon salon. Loir et Cher, mon canapé devant la cheminée ( ou dehors). J’ai eu un bureau, une chambre de bonne parisienne, deux ans, qui ne m’a servi à rien.

Certains auteurs parlent d’un réel besoin vital d’écrire. En êtes vous ? Curieusement, écrire du Noir, ne serait-il pas pour vous une sorte de défoulement ou de défouloir tant on lit une frénésie très contagieuse chez vous ?

Oui c’est vrai, ce besoin vital d’écrire. Pourquoi est-ce qu’on écrit ? Qu’on s’y remet sans cesse une fois qu’on a fini ? D’où nous vient cette nécessité ? On peut trouver des réponses, qui seraient toutes suspectes. Pourquoi devient-on écrivain ? ou peintre ? ou banquier ? Depuis plus de trente ans j’écris un texte que j’ai nommé provisoirement Enquête et qui cherche d’où m’est venu ce besoin subit, inaltérable d’écrire, sur une plage bretonne en 1977. J’ai des pistes qui valent ce qu’elles valent, mais surtout cette enquête en cours me permet aussi de me situer entre deux voies : ce que je sais et que j’ai vécu ( la vérité ou la mémoire dont je témoigne) , et ce qu’on m’a dit et que je n’ai pas vécu ( le ouï-dire et la rumeur) -résonance évidente avec Une petite société– J’ai choisi la voie du milieu, celle de l’erreur, de la fiction, du mensonge, ce que je ne sais pas mais dont je ferai un réel sonore et vibrant.

Quant au défouloir, non . Écrire c’est tout le contraire du défouloir . Et le Noir n’a rien changé à ma façon d’aborder la fiction, le monde, nous, l’ écrit. J’aborde chaque ouvrage avec la même précision grammaticale et sonore, les mêmes questions et soucis et désir liés plus à la forme qu’au genre mais surtout, depuis le début et en tout, à l’élaboration d’une matière vivante, physique, et qui, je l’espère, respire.

Je m’attache pour le dire vite plus à la ponctuation et à sa désorganisation, à l’ordre et au choix des mots ( leur sonorité), qu’à l’histoire qui se fabrique un peu, du coup, toute seule, et tout ça avec mes doigts (vu que j’écris avec mes doigts) et mes yeux qui sont à peu près aussi mes oreilles.

Quelle serait la B.O idéale pour Une petite société ?

Oh là, aucune idée. Pour Les Abattus, mis en lecture par moi à Théâtre Ouvert avec deux acteurs fétiches, Nicolas Maury et Christophe Brault, j’avais mis bout à bout en continu des BO de films noirs et pas noirs. Pour Une petite société, Lou Reed ? It’s a perfect day ? City life de Steve Reich ?

Et, évidemment la question que j’ai oublié de vous poser…

Qui serait votre auteur Noir préféré ?

Ellroy, qui transgresse et grandement la sphère noire.

Entretien réalisé en octobre 2022 par échange de mails. Un grand merci à Noëlle Renaude pour sa disponibilité et l’intelligence de ses propos.

Clete.

CETTE TERRE QUE JE CROYAIS MIENNE d’Alain Choquart / EquinoX / Les Arènes

“Les contreforts du Vercors, abreuvés de soleil et de vent. Une grave lésion cérébrale pousse le capitaine Paul Brunel à retourner sur ses terres natales, racines d’une enfance heureuse. Mais la nature majestueuse cache une ruralité en souffrance. Un paysage de fermes dévastées, des femmes et des hommes acculés jusqu’au point de rupture, l’esprit gangrené par la peur du chaos… 

La découverte du corps d’un jeune agriculteur, attaché à des barbelés, fait sortir du bois des criminels déjantés et des complotistes désaxés. Et au milieu, l’ami d’enfance de Paul et sa femme, Elsa, le premier amour du capitaine. Tout autour, la furie des rivières d’eaux vives et le silence des montagnes.”

Le “rural noir “ en écho à l’identique ricain est une forme de noir qui fonctionne bien chez nous. Attention, pour un réussi, combien écrits par des gens qui connaissent de la campagne que ce qu’ils en voient en promenade le weekend ou en séjour sur leurs terres natales prenant parfois l’apparence d’un éden que seul l’auteur est capable de voir, surprenant voire navrant les lecteurs qui vivent la ruralité quotidiennement.

C’est donc un chemin bien risqué qu’emprunte pour son premier roman Alain Choquart. Le nom, si vous êtes un tant soit peu cinéphile, doit éveiller quelque chose en vous puisque le monsieur a une grande carrière de chef op avec notamment dix films avec Bertrand Tavernier puis de réalisateur au cinéma avec Lady Grey et à la tv.

Alors, quand on lit le résumé de l’éditeur, on se dit que ce bouquin sur un flic cabossé qui revient sur ses terres natales et retrouve amis d’enfance et premières amours dans un cadre naturel indompté et inchangé mais dont le peuplement a beaucoup évolué et pas en bien, on l’a déjà lu souvent. Quand se greffe très rapidement un trafic de came d’origine balkanique avec certainement de la violence à venir presto, on a un peu peur d’être saisi d’une très prévisible et encombrante paramnésie. D’accord, Choquart ne fait pas dans l’original et nul ne le lui demande par ailleurs. 

Cependant ce roman possède quelques atouts solides. Tout d’abord la plume, dans les descriptions est souvent très juste, donnant de belles images du Vercors, ses reliefs, sa flore et sa faune avec un petit abus sur les oiseaux à des moments parfois incongrus, un peu comme chez Sallis.

Ensuite, le rythme proposé est celui d’un bon thriller, bien cadencé, avec des scènes d’action parfois assez éprouvantes, des rebondissements crédibles, une dramatisation très au point. Ensuite, on ne peut nier un réel talent pour proposer des scènes très cinématographiques (normal direz-vous), qui marquent par leur décorum très élaboré pour inspirer, visualiser une horreur bien présente pendant tout le roman.

Enfin, Alain Choquart prend bien soin de l’humain, racontant les difficultés de vivre en zone isolée de nos jours, des choix difficiles à faire pour tenir, des franchissements de ligne dangereux.

Bref, très classique, ce premier roman d’Alain Choquart se distingue néanmoins par un rythme tendu qui s’avère entraînant et on espère une suite qui gommera sûrement certains clichés initiaux. C’est tout le mal qu’on souhaite à Cette terre que je croyais mienne, bien mal aidée dès le départ par une couverture, dirons-nous, peu engageante.

Clete

L’OMBRE A BERLIN de Nicolas Texier / Les moutons électriques

 Berlin, été 1932. Les nazis sont aux portes du pouvoir, les SA installent un climat de terreur dans la population allemande, les persécutions contre les juifs et les batailles rangées avec les communistes sont quotidiennes, les assassinats politiques sont si nombreux, que la presse n’a plus le temps de suivre.
Comme si ça ne suffisait pas, des assassins terrorisent les Berlinois.

 On entrevoyait dans l’ombre des silhouettes souvent à moitié nues au seuil des bordels, on saisissait des rires, des plaintes et des cris de peur ou de plaisir, parfois l’écho de détonations, suivi de temps en temps par des coups de sifflet. Berlin semblait vibrer dans la torpeur estivale comme un paysage tremble dans une vapeur d’incendie. Et ces brefs voyages en voiture, qui leur faisaient fendre sans encombre cette épaisse atmosphère de menace permanente, étaient les seuls moments où la tension qui régnait dans la métropole prenait quelque chose de grisant, presque vertigineux. Le goût du danger. L’excitation d’y échapper par la vitesse. La présence de Willy tenant fermement le volant, les yeux fixés aussi loin que possible pour déceler d’éventuels barrages installés par les schupos ou par les SA afin de coincer des communistes, des juifs ou des miliciens des partis centristes et sociaux-démocrates. 

 Elle regretterait Willy, lorsqu’elle aurait quitté Berlin et l’Allemagne.

La jeune et bien prude Adele termine les corrections du Sozialistische Arbeiter Zeitung pour lequel elle travaille avant d’être raccompagnée chez elle par Willy, jeune sourd-muet soigneur au zoo de Tiergarten. Arrivés au 7 Parochialstrasse, devant l’horlogerie paternelle, ils découvrent une indescriptible scène de bagarre mêlant SA, policiers, voisins et gangsters locaux. Son père, ancien combattant et juif, vient d’être arrêté pour le meurtre plus ou moins rituel d’un jeune SS. Et on lui en colle un paquet d’autres sur le dos avant même qu’il ait repris sa respiration.
Entre en scène la savoureuse Frau Kolt, logeuse d’Adele et de son père, boxeuse, boiteuse, lesbienne et rompue aux arts divinatoires, ancienne légende du Berlin nocturne et détective à ses heures. C’est dans son appartement digne du cabinet de curiosités qu’Adele trouve refuge, les nazis berlinois rêvant de la pendre.

On va suivre ce curieux couple enquêter dans les sphères berlinoises, où la droite nationaliste catholique, les anciens malfrats rhabillés en guignols SS ou SA, la vieille police prussienne de l’Alex, les milieux ésotériques adeptes de vieilles légendes, les amateurs d’histoires macabres et de magie noire se mélangent selon les intérêts croisés des uns et des autres.

Après une poursuite dans la ville, Nicolas Texier, insére à son histoire une dimension plus fantastique. Que dissimule la sombre demeure de Frau Kolt ? Qui est donc l’invisible Lotte von Sommer ? Et l’alchimiste Sandor Hrabal, surgissant d’un lointain passé ? Quel être se terrait aux côtés d’Adele et Willy alors qu’ils se cachaient dans les loges du Kleines Theater ? 

 Le vieux bâtiment à colombages du 7 Parochialstrasse est rempli de grimoires, de passages secrets, de bruits de pas, de gémissements, de voix, de pleurs, qui remettent en mémoire le « Malpertuis » de Jean Ray. Ses locataires sont tous plus ou moins détraqués, possédés. Que se passe t-il dans cette vieille bicoque ? Quelle est l’influence de ces vieux murs humides sur les habitants ?

 « Enfin bref, j’ai su que la sortie de ce tunnel de longs jours vides et de nuits désolées, dont je tentais de m’extraire en risquant ma mâchoire sur les rings, que cette sortie était en vue, et brillait d’une si jolie lumière ! Et Lotte, de son côté, s’est tout de suite persuadée qu’au 7 résidait la preuve. La solution, tu comprends ? » 


Avec  L’ombre à Berlin , Nicolas Texier livre un bel hommage à la littérature populaire : aventures, amour, magie, enquête, mystères, aucun genre n’est oublié. Il nous fait également le portrait d’une ville prise dans une histoire tempétueuse en la parcourant de long en large à pied, en métro ou en voiture ; on passe ainsi par des lieux bien connus, l’Alex où siège la police, Unter Den Linden, ou d’autres plus originaux, le cimetière des suicidés de Grunewald-Forst, une crypte dédiée à Wotan.  

 Pour ajouter encore un peu de plaisir à la lecture du roman, l’éditeur a eu la bonne idée d’ajouter en guise d’apéritif quelques pages d’illustrations couleurs pleine page de Melchior Ascaride qui signe aussi la couverture.

L’écriture plutôt classique est mise au service d’une histoire bien ficelée, avec des personnages attachants, et d’autres franchement repoussants. Voici un roman sans temps mort, dont le rythme jamais ne s’essouffle, qui reprend quelques codes feuilletonesques et n’a aucune difficulté à provoquer de nombreux rebondissements ou à susciter l’effroi, que ce soit en vendant son âme ou tirant à coup de pistolet-mitrailleur. 

 Il faut déposer un peu de rationalité au vestiaire, se laisser prendre au jeu des âmes fuyantes et des fantômes, du légendaire commerce avec le diable, des vieilles mythologies germaniques et des nazis attifés en sorciers. Tout cela est bien dosé par l’auteur, et le texte ne se transforme pas en fourre-tout illisible. Finalement, les fantômes du texte sont un peu comme les nôtres, ceux que l’on a perdus et que l’on choisit de garder près de soi.

NicoTag

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