Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 2 of 119)

FARIBOLES de Dimitri Rouchon-Borie / Le tripode

« Fariboles » m’est venu sans volonté précise, comme s’il me fallait avant tout faire entendre ce monde de la justice ordinaire qui, au fil des ans, est devenu le mien. On ne trouvera pas dans ce livre l’or des grands procès, des affaires exceptionnelles, des ténors virtuoses de la défense. Après « Le Démon de la Colline aux Loups » et « Ritournelle », je voulais simplement que l’on ne se détourne pas des plaies de la vie ordinaire, qui disent tant ce que nous sommes, et la société dans laquelle nous vivons.

On m’a fait de multiples louanges du roman Le Démon de la Colline aux Loups de Dimitri Rouchon-Borie. Celui-ci avait d’ailleurs été chroniqué chez Nyctalopes. J’ai bien entendu acquis l’ouvrage que je n’ai, malheureusement, toujours pas eu le temps de lire. Je profite donc de la publication de Fariboles chez Le Tripode pour enfin découvrir l’univers de l’auteur.

Fariboles est un assez court recueil dans lequel Dimitri Rouchon-Borie aligne des instants, l’un derrière l’autre et parfois très courts, de la vie judiciaire dont il a souvent été témoin. Ça défile, selon ses dires, à la manière d’une journée d’audience. Ces instants, pour les saisir, il faut être présent dans un tribunal à l’heure où les prévenus font face à la justice pour rendre compte des faits qui leurs sont reprochés. Le moins que l’on puisse dire c’est que les faits ou les prévenus, ou parfois l’improbable mélange des deux, peuvent être assez cocasses. 

Le livre débute avec cette phrase qui donne parfaitement le ton de tout ce qui suit : « Je vous jure, dans cette affaire, j’ai rien fait, je suis juste le bouquet mystère. » Si ce que l’auteur nous donne à voir est souvent assez drôle, on garde à l’esprit que s’ il y a certes une part de bêtise chez certains des prévenus, c’est surtout le produit d’une grande misère humaine dont nous sommes les témoins. On a là quantité de facettes de notre société que l’on ignore, par choix ou par méconnaissance, mais qui font bien partie de la réalité qui nous entoure. Ce que l’on ne sait pas précisément, car Dimitri Rouchon-Borie nous le laisse entendre dans sa préface sans nous en donner les détails, c’est qu’elle est ici la part de vérité ou de fiction. Il a bien fait le choix d’associer les deux et absolument rien ne sonne faux. L’auteur maîtrise clairement son sujet.

Fariboles est vivant, Fariboles est humain et Fariboles est parfaitement cadencé. Dimitri Rouchon-Borie nous plonge dans le vif de petites affaires judiciaires peu glorieuses mais évocatrices, celles qui ne font pas la une de la presse mais qui sont légion. Il écrit avec justesse et bon sens. On rit mais on se questionne. On avale les pages trop rapidement mais on se dit que l’on s’y replongerait bien plusieurs fois. Il sait faire et tout le bien que j’ai entendu de l’auteur se vérifie ici. Vous l’avez compris, Fariboles est à lire et même plutôt deux fois qu’une.

Brother Jo

BRUIT NOIR de Marianne Peyronnet / Editions On verra bien

Un humain n’est jamais aussi intéressant que quand on va fouiller dans la noirceur, quand il se révèle. Après, il y a le contre-jour. Pour faire exister la lumière, il faut qu’il y ait le contrepoint de la lumière, et le contrepoint, c’est la noirceur. Franck Bouysse

Pas de roman ni de nouvelles pour cette chronique, uniquement des entretiens. Restez car sous cette couverture anonyme l’affiche est bien alléchante. Des auteurs comme Richard Krawiec, Mark SaFranko, Michaël Mention, Cathi Unsworth, Irvine Welsh, Christophe Siébert, etc, complétés par l’éditeur Aurélien Masson,et par le touche-à-tout rasta-punk Don Letts. Marianne Peyronnet a choisi vingt-sept de ses interviews parues entre 2011 et 2022 dans le magazine musical New Noise où elle occupe le poste de pilier littéraire, et les a regroupées dans Bruit noir édité à Limoges par On verra bien.

 À la lecture de tous ces entretiens, la conclusion est évidente : Marianne Peyronnet maîtrise l’art de l’interview. Elle sait mettre en valeur ses interlocutrices et interlocuteurs ; ne perd jamais de vue son sujet, même quand elle semble s’éloigner vers la musique c’est toujours pour mieux revenir au(x) livre(s) des personnes interrogées.

  
Grâce à la pertinence de ses questions sur des sujets tels que le travail et la construction des histoires, des dialogues, des personnages, des lieux, et de la place de la musique, on se rend vite compte que ses questions sont aussi importantes que les réponses, elles permettent de mieux lire après. Lire ce n’est pas uniquement dévorer une histoire, c’est apprécier la consistance d’une phrase, la tenue d’un paragraphe ou le rythme d’un dialogue. Les réponses apportées par Franck Bouysse sur son travail donnent envie de (re)plonger dans ses livres pour voir comment c’est fabriqué dedans, percevoir le squelette et les muscles par dessus. L’entretien avec Patrick K. Dewdney va encore plus loin avec en plus la thématique du genre : littérature noire, blanche, populaire, politique, science-fiction. Voilà, pour moi, un auteur à découvrir.
Au fur et à mesure des entretiens, classés alphabétiquement et non chronologiquement, on perçoit bien ce qui permet à une bonne histoire de devenir un bon roman.

John King est très bien traité dans  Bruit noir, Marianne Peyronnet lui consacre trois entretiens, en 2012, 2017 et 2021, ce dernier avec la participation d’Irvine Welsh. Cinquante ans d’histoire populaire britannique défilent dans ses réponses, les skinheads, les punks, les hooligans, Thatcher, la classe ouvrière, le football. C’est une image réaliste de l’Angleterre, crue et très éloignée des élites, que J. King décrit, et dont il se sert comme cadre de ses romans.
Le deuxième entretien, le plus long, est consacré à The liberal politics of Adolf Hitler, dystopie non-traduite en français. C’est un éclairage inhabituel sur la perception de l’Europe et de l’Union Européenne chez les anglais.
 

 On conseille toujours d’écrire sur ce qu’on connaît. Et c’est vrai. Mais pointe alors le danger de n’écrire que des réflexions personnelles. Écrire uniquement sur ce dont tu as fait l’expérience offre une vision limitée du monde. C’est important d’écrire sur ce qui t’a nourri, mais c’est aussi important d’écrire sur ce que tu as observé de la vie des autres, d’accorder de l’attention à ceux que tu as rencontrés, même ceux que tu n’aimes pas, d’essayer de comprendre ce qui leur est arrivé, pourquoi, comment cela affecte leur personnalité, et ce que cela entraîne dans leurs interactions avec les autres. Les auteurs ne sont-ils pas là pour comprendre les forces qui fondent chaque être humain ? Richard Krawiec

 Vingt-trois autrices et auteurs figurent au sommaire de ce recueil qui est un véritable panorama du polar et du roman noir actuels. Il n’est pas possible de tous les évoquer. Parmi les quelques Américains il y a Mark SaFranko, c’est en partie grâce à cette interview parue en 2020 que j’ai eu envie de me plonger dans ses livres.
Cathi Unsworth, romancière anglaise, est une des rares femmes de  Bruit noir. Elle est issue du journalisme rock des années 90, c’est ce qui lui a permis de rencontrer son compatriote Robin Cook, grâce à qui elle découvre le roman noir, puis se met à l’écriture. Elle explique pourquoi la musique tient une place prépondérante lors de l’écriture puis dans ses livres.

 Je connaissais Michaël Mention par son très bon  Jeudi noir sur un France-Allemagne de triste réputation. Ses propos, souvent drôles, sur sa façon d’écrire, de bâtir des histoires donnent véritablement envie d’ouvrir ses autres romans, notamment sa trilogie anglaise sur l’Éventreur du Yorkshire dont l’angle semble différer totalement de celui de David Peace. Plus sérieusement, ce qu’il dit de la situation économique et de la place sociale des auteurs est assez triste.
Autre riche entretien, celui avec Sébastien Raizer. Tout y passe : sa découverte de Mishima et de la spiritualité orientale, sa carrière passée d’éditeur de livres consacrés au rock, sa première vie en Lorraine, son départ au Japon, et bien entendu ses romans.

Toutes ces personnes interviewées consacrent leurs livres à se confronter à la noirceur du monde et aux tréfonds de l’âme, bien loin de la littérature de salon feutré, ils grattent le réel comme le dit si bien Christophe Siébert. C’est aussi le cas de Peter Murphy, Lisa McInnerney, Caryl Férey, Martyn Waites, etc.

 Tous les polardeux ont des lunettes, ils vont regarder vers une direction où un auteur de littérature traditionnelle n’ira pas obligatoirement gratter. L’obsession de la mort est omniprésente dans le polar, c’est quand même une des forces les plus importantes de l’existence. Je ne connais pas une personne qui ne soit pas, et encore moins chez les mecs, obsédée par la question de la mort. Je ne parle pas de la vieillesse, mais de la mort, de l’absurdité. Je vois le polar comme essayer de mettre de l’ordre dans un monde de désordre. Ça peut apparaître comme une littérature un peu ébouriffée, mal élevée, mais j’y vois aussi un cri d’amour à la vie, et le rock aussi. Aurélien Masson

Aurélien Masson a droit à deux entretiens, le premier en 2011 alors qu’il était directeur de la Série Noire, le second en 2019 quand il crée EquinoX aux Arènes. Ses fonctions d’éditeur et de directeur de collection y sont méticuleusement autopsiés. Là encore, lire ces entretiens ouvre de nouvelles portes à la lecture, au plaisr de tourner les pages.

 C’est dans cette bonne trentaine de pages que le rapport entre polar et musique, polar et rock, est le mieux éclairé. La mise en parallèle des deux est discutée avec beaucoup de pertinence.  Finalement c’est presque la constante de beaucoup de ces entretiens, les rapports tissés entre le rock et le roman noir. Marianne Peyronnet y revient à chaque fois ou presque. C’est ce qui donne une belle cohérence à ce livre, et qui rend la lecture bien plus que plaisante. Bruit noir plaira aux amateurs de romans noirs, plaira aux fans de rock, et encore plus à ceux qui sont les deux à la fois.

Quand j’étais gosse, je ne me suis jamais dit qu’il me serait impossible de voyager, mais la lecture m’a permis d’accéder à des mondes nouveaux, d’élargir mon horizon. Kerry Hudson 

 C’est exactement ce qu’offre  Bruit noir, joli petit pavé de 370 pages dans lequel autrices et auteurs disposent de temps et de place, bien loin du mainstream habituel.

NicoTag

 Ce n’est pas le titre des Stone Roses qui me vient en premier quand je les écoute, mais c’est celui choisi par Richard Milward pour nommer son deuxième roman.

QUEENS GANGSTA de Karim Madani / Rivages Noir

Après Viper’s Dream de Jake Lamar qui inaugurait une série Rivages Noir “ New York Made in France “, voici le deuxième opus signé Karim Madani, auteur et journaliste, spécialisé dans les cultures urbaines. Alors si pour Queens Gangsta, on quitte le Harlem de Manhattan pour Queens, il nous est conté à nouveau une histoire de caïds de la came, la coke et le crack de Queens prenant le pas sur la weed de Harlem de Lamar. Cette série de romans se résumerait-elle à une histoire de la came dans la grande pomme?

Le touriste, de passage à New York, ne verra certainement de Queens que les aéroports: JFK pour les vols internationaux et La Guardia pour les vols intérieurs. Et pourtant, loin de la frénésie du sud de Manhattan ou du nord de Brooklyn, il y a une vie dans Queens même si c’est nettement moins glamour qu’Alphabet City ou DUMBO. Les malheureux qui y sont mal nés tentent de s’en sortir et le chemin le plus dangereux mais aussi le plus lucratif, c’est le taf de la came pour ces petits blacks. C’est ce que nous raconte Karim Madani qui a déjà écrit par le passé sur les ghettos angelenos dans Les damnés du bitume et qui revient avec bonheur à leurs équivalents new yorkais qu’il avait déjà traités partiellement dans Jewish Gangsta.

“Au début des années 80, dans le Queens à New York, des adolescents noirs et pauvres sont bien décidés à s’approprier le rêve américain à leur façon. Personne ne se doute que du complexe HLM où ils vivent, vont sortir deux des cerveaux criminels les plus machiavéliques de la ville. Kenneth McGriff et son neveu Gerald Miller vont vite apprendre l’algèbre de la cocaïne et du crack.” 

Queens gangsta raconte une histoire vraie, celle de deux petits ados blacks qui se lancent dans les affaires en achetant leur premier kilo de cocaïne. Ils sont déjà des soldats de la came mais Kenneth McGriff “Prem” a beaucoup réfléchi, a le sens des affaires, ne recule devant aucune violence, devant aucun sacrifice et va bénéficier de l’arrivée du crack, moins chère que la coke, très facile à réaliser et méchamment destructrice. 

“Mais la vérité c’est que le crack est juste le produit parfait pour le consommateur. La coke c’est la drogue de la finance, mais le crack c’est celle du néo-capitalisme reaganien. Les usines ferment et des fours ouvrent dans toutes les villes américaines. CRACK: bienvenue dans l’économie du tertiaire.”

Aidé par son neveu, Gérald Miller “Prince” plus jeune de trois ans et par leurs potes du quartier, ils établissent leur petite affaire qui devient un empire sur New York sous le nom de la Supreme Team, gang redoutable qui n’avait pas peur de s’attaquer aux gang colombiens.

L’histoire est violente et on imagine très bien l’issue, Prem et Prince aussi. Ils sont dans une espèce de “vida loca” telle qu’elle est définie par la Mara Salvatrucha, une existence à base de violence, accommodée ici avec des bombasses, des grosses caisses allemandes, des chaînes lourdes et visibles, du bling-bling jusqu’à l’indigestion. Parallèlement, avec bonheur, Karim Madani nous dresse une photo détaillée de Queens dans les années 80: la vie, les bandes, les quartiers, la zik, le rap avec le label Def Jam et Run DMC… 

“Le système de l’enfer de Dante”, ça parlait de Jamaïca Queens. Neuf cercles: les dealers, les fournisseurs, les camés, les voleurs, les tueurs, les kidnappeurs, les putes, les arnaqueurs et les flics corrompus.

Si la fin de l’histoire est très prévisible, le roman, très percutant, se lit néanmoins avec passion. Queens Gangsta se révèle finalement comme un document précieux pour tous les amoureux de New York écrit par un auteur très maître de son sujet, M.C. Madani !

Clete

TOUT SAUF HOLLYWOOD de Mark SaFranko / Médiapop Editions

Nowhere near Hollywood

Traduction: Annie Brun

— Budweiser.

 Je n’avais pas envie d’une bière chère ou fantaisie.

 Il a tiré une pinte et l’a placée devant moi. Elle avait aussi peu de gaz qu’un pneu à plat, mais au moins elle était fraîche. 

 Je me suis mis à ruminer. J’avais trente-quatre ans et rien à mon actif. Ça faisait treize ou quatorze ans que j’écrivais, et j’avais tout essayé — des pièces, des romans, des nouvelles, de la musique. J’avais même été reporter professionnel pendant deux ans pour des quotidiens et pour un magazine régional, mais j’étais nul comme journaliste parce que je me foutais totalement de ce qui se passait dans le monde. À vrai dire toutes mes tentatives avaient foiré.

Voilà pour les présentations avec Max Zajack, héros récurrent de Mark SaFranko, dont on dit souvent que c’est son double, ce que sincèrement je n’espère pas pour l’auteur. Max est un type qui joue les angoissés pour mieux glander. Et comme tout vrai glandeur, il est constamment en train de tenter un truc pour faire rentrer un peu de fric, et aussi malheureusement d’échouer. Écrivain sans lecteurs qui se rêve acteur, Max collectionne les rôles foireux tel ce cadavre en début de film qu’on ne voit que quelques secondes, se retrouve factotum sur un tournage. C’est un mec sympa, un peu vaurien mais pas méchant ; il est soutenu moralement par l’admirable Gayle avec qui il vit et qui croit dur comme fer en ses talents d’auteur.
L’histoire de l’écrivain raté a déjà été racontée des dizaines de fois dans des romans, des films, etc. C’est à nouveau le cas, il n’y a pas vraiment d’intrigue dans  Tout sauf Hollywood . Il ne se passe rien de vraiment exceptionnel.
Et pourtant c’est bon, furieusement bon ! Connaissez-vous beaucoup d’auteurs capables d’écrire des phrases de ce genre : “Moi, par terre, j’aurais pu être n’importe quoi — un gant, une chaussure, un poil de cul. ; ou comme Ma seule apparition torpillait la plus animée des conversations, qui devenait aussi morte qu’Abraham Lincoln. ; ou encore Tout était tellement mauvais qu’on aurait pas su dire où ça pêchait. »

 Le livre est truffé de pépites comme celles-ci, il est difficile de choisir une citation en particulier. Cela paraît si facile, si simple, alors que non, tout mot est pesé, évalué, taillé. Mark SaFranko est un styliste ; tout son talent est entièrement contenu dans cette modestie, cette humilité qui chaque fois m’étonne, cette totale absence de recherche de la phrase qui fait mouche. Ça frôle le rudimentaire, ou la nonchalance.

 « C’est usant d’être déçu encore et encore. Tu finis par te dire que rien ne changera jamais. Que toute ta vie les choses ne feront que s’aggraver, et que c’est normal. Tu t’habitues à te faire flinguer. Et peu à peu tu réalises que t’en as plus rien à battre.« 


Max Zajack c’est un personnage d’Emmanuel Bove ou de Pascal Garnier, qui serait passé par les « Idées noires » de Franquin, ou chez Blake Edwards. Un humour assez noir traverse les pages, et côtoie le désespoir, la tristesse de vieillir, et cette chose inventée pour souffrir : le besoin de reconnaissance. On a envie de prendre dans les bras ce pauvre gars qui court en tous sens pour quelques dollars, quitte à imiter un chef Indien dans une pub pour des hot-dogs, ou à baisser son caleçon lors d’un casting. Il bataille pour essayer de placer « Le dragon écliptique », sa pièce sur Henry Miller, dont l’ombre plane sur le roman de bout en bout. Mais c’est à croire que tout se ligue contre lui. Acteurs, metteurs en scène, producteurs, tous flanchent à un moment ou un autre, sans exception. 

 Max collectionne les humiliations, excelle dans les échecs. Une pareille constance dans la malchance mérite le respect. 

 Max Zajack est un obstiné malgré lui.

NicoTag

Max Zajack n’est pas le seul à essayer de percer. Malgré une dizaine de 45t virulents, The Creation n’a jamais été sur devant de la scène.

BARAQUE À FRITES de Jérémy Bouquin / Editions In8

Jérémy Bouquin n’arrête pas. Il est partout, sur chaque passe décisive, de toutes les échappées à l’approche du col à venir. Sûr que le prochain contrôle antidopage lui sera fatal. Mais en attendant, c’est toujours un plaisir de retrouver ses personnages de petites gens pas vraiment gâtées par le destin. Nous pourrions bien entendu évoquer ses nombreuses nouvelles numériques chez Ska, ses Enfants de la meute au Rouergue, son Chien de guerre aux éditions du Caïman, et ainsi de suite. Mais c’est avec une pensée pour son Précédent Maurice de 2020, dans la même collection Polaroid (Dirigée par Marc Villard pour les éditions In8 si besoin de le rappeler, soit plus de trente novellas en 12 ans) que nous entamons le présent Baraque à frites. Maurice était un gamin mutique et déboussolé, Julien n’a guère plus de chance dans la cartouchière. Si le parcours du bringuebalé Maurice cumulait les chaos, celui de Julien est morne, cadenassé et sécurisé par la vigie maternelle. Trentenaire autiste, il tient une friterie forcément nordiste, avec Maman donc. Il gère, la production, la cuisson, la caisse. Il gère, il assure, depuis toujours. Julien gère, ne sait faire que ça et le fait bien. Mais un rien peut déstabiliser la précarité de l’équilibre : un mot de travers, une cliente trop jolie, une question en marge. Au moindre écart, même le plus infime, la terre tremble, le ciel tourne, les séismes grondent. Alors, lorsque le drame majeur survient, un vent de panique se lève. Pas comme Maman qui justement, ce matin-là, ne se lève pas. Un ou deux samaritains plus ou moins bons, veillent et épaulent l’orphelin sans amarres. Mais aucun horizon n’existe sans Maman. Seul un miracle pourrait tirer Julien du marasme. Une fée, peut-être ?

Un autre joli moment de vie crue signé Jérémy Bouquin, en 80 pages vives, servies au rythme soutenu de phrases courtes, denses et dansantes.

JLM

MISSISSIPI SOLO de Eddy L. Harris / Liana Levi

Traduction : Pascale-Marie Deschamps

Le Mississippi. Un fleuve mythique qui descend du lac Itasca dans le Minnesota jusqu’au golfe du Mexique, en passant par Saint-Louis et La Nouvelle-Orléans. Impétueux et dangereux, il charrie des poissons argentés, des branches d’arbre arrachées, des tonnes de boue, mais aussi l’histoire du pays et les rêves d’aventure de ses habitants. À l’âge de trente ans, Eddy décide de répondre à l’appel de l’Old Man River, de suivre en canoë son parcours fascinant pour sonder le cœur de l’Amérique et le sien, tout en prenant la mesure du racisme, lui qui ne s’est jamais vraiment vécu comme Noir. Au passage, il expérimentera la puissance des éléments, la camaraderie des bateliers, l’admiration des curieux ou l’animosité de chasseurs éméchés. Mais aussi la peur et le bonheur d’être seul. 

Quand j’ai repéré Mississippi Solo de Eddy L. Harris, dans le catalogue de Liana Levi, quelqu’un m’a très justement dit que ça avait tout l’air d’être une lecture apaisante. A trop bouffer du dense, du noir ou du tortueux, il est bon parfois de s’aérer l’esprit. Pour ce faire, quoi de mieux qu’une escapade en canoë sur le Mississippi ? 

Publié en 1988 aux Etats-Unis, c’est seulement en 2020, soit 32 ans plus tard, que Mississippi Solo se voit publié en France en grand format. Mieux vaut tard que jamais, j’ai envie de dire. Le voici désormais disponible en petit format. Est-ce pertinent de le sortir chez nous après tant d’années ? La question peut se poser. La réponse est simple, c’est un grand oui. L’une de ses forces du livre est d’être intemporel. C’est un voyage hors du temps que nous propose Eddy L. Harris, à croire que le temps s’écoule différemment au fil de l’eau. 

C’est un peu sur un coup de tête qu’Eddy L. Harris prend la décision de parcourir le Mississippi en canoë. Il n’est ni un grand aventurier, ni plus aguerri que beaucoup. Il a peu de moyens et n’a, en vrai, même pas de canoë ou de quoi s’en payer un. Il justifie sa démarche ainsi : « Prendre des risques. N’est-ce pas le sel de la vie ? Parfois on gagne, parfois on perd. Sans le risque de la défaite, où est le triomphe ? Sans la mort qui rôde, que vaut la vie ? » Le choix du Mississippi n’est pas anodin : « Je regarde le Mississippi et j’y vois le symbole de l’Amérique, la colonne vertébrale d’une nation, un symbole de force, du liberté et de fierté, de mobilité, d’histoire et d’imagination. » Si on n’est pas certain des capacités de l’auteur à mener son expédition jusqu’au bout, il est animé par une passion, un désir d’aventure, en mesure de trouver une résonance chez tout lecteur. Ainsi, on se projette à ses côtés, et si l’éventualité d’un échec demeure, elle n’est en rien un obstacle à l’évasion et l’enrichissement personnel : « Peu importe si je finissais ou non, si je faisais quarante kilomètres ou quarante mille, si je tenais six jours ou six semaines. Seuls comptaient le désir et la volonté. »

En canotant entre les barges, se mesurant à un fleuve dompté par l’Homme mais qui connaît encore ses sautes d’humeur, Eddy L. Harris multiplie les anecdotes faites de rencontres de locaux ou d’illuminés. Il n’échappe pas aux moments de galère, tout en vivant également de purs moments de bonheur. Comme toute équipée du genre, celle-ci réserve son lot de surprises.

L’écriture fluide et limpide d’Eddy L. Harris, le naturel dont il fait preuve, font de Mississippi Solo un récit prenant, plaisant et, le terme évoqué précédemment ne pouvait être plus pertinent, apaisant. Des moments de doutes aux rencontres diverses, des instants de solitude aux questionnements intimes, il n’y a pas une page ici dont la lecture n’est pas un plaisir. Un de ces livres aux vertus presque thérapeutiques, qui ouvre l’esprit et élargit l’horizon. Une belle aventure à taille humaine.

Brother Jo

LA NUIT DU HIBOU de Hye-Young Pyun / Rivages

Traduction: Lee Tae-yeon et Pascale Roux

Parfois, dans le choix des romans, on se plante plusieurs fois de suite. Mais on sait tous aussi qu’un jour, on déniche le roman fabuleux qui phagocyte votre temps bien après, ce genre d’histoire qui vous prend dès la première page, puis qui vous colle…. Oui, vous connaissez, bien sûr. Nous, lecteurs compulsifs, abusifs, vivons pour le prochain roman qui va nous combler, nous chavirer, nous rendre humbles, pensifs et admiratifs. Et il y a donc, luxe plus rare, des moments où, par hasard, en escapade loin de vos plaines coutumières ou de vos trottoirs sombres, nous nous prenons le grand choc, la lumière, le bus dans la tronche. 

À travers les chroniques de Nyctalopes, nous tentons de vous associer à nos coups de cœur, nos passions, nos univers, mais on le sait tous : comme les goûts et les couleurs, les lieux, les thèmes, les personnages, l’empathie, la compréhension, le style ne se partagent pas… Néanmoins, si vous avez envie de bronzer intelligemment cet été, j’ose prétendre que j’ai trois romans qui vous laisseront peut être pantois. Même si vous vous en foutez de la corruption en Catalogne, enfilez-vous Indépendance de Javier Cercas pour la classe de ce polar. La vie des archers anglais du 15ème siècle n’est pas au centre de vos intérêts ou passions, je le conçois bien, mais ne ratez pas le propos brillant et ô combien actuel et universel de James Meek dans Vers Calais, en temps ordinaire. Et bien sûr, on y  vient, cette autre merveille qu’est La nuit du hibou de la Coréenne Hye-Young Pyun lauréate du prix Shirley Jackson pour Le jardin et dont le précédent roman La loi des signes sort ce mois-ci en Rivages poche.

L’avocat Yi Ha-in part à la recherche de son frère disparu, employé comme garde forestier dans un village de montagne. Personne, sur place, ne semble se souvenir de lui. Mais Ha-in n’a pas oublié les derniers mots de son frère au téléphone, évoquant un hibou et des arbres menaçants.

Le nouveau garde forestier, In-su, est un père indigne et alcoolique, sujet aux accès de violence et aux hallucinations. Secoué par la disparition de son prédécesseur, il commence à douter de tout lorsqu’il découvre à son poste un papier sur lequel est écrit cette phrase énigmatique : « Un hibou vit dans la forêt. »

La quatrième de couverture est particulièrement ratée, mais c’était une mission impossible et je ne jette pas la pierre, bien embarrassé à tenter de parler d’un roman sans effleurer tout ce qui en fait un vrai bonheur. Cette proposition de l’éditeur indique juste l’entrée du chemin, un repère pour s’engouffrer dans un roman où tout est troublant, où tout semble faux, dissimulé. La vérité d’un instant n’est pas forcément la vérité de tous les instants. La nuit du hibou n’est pas un polar bien que s’y déroulent des activités criminelles. Pas vraiment non plus un roman d’épouvante comme le dit Rivages qui l’apparente à Stephen King, bel argument commercial certes mais bien inexact. Non, non et non. Ici, vous entrez dans la famille d’auteurs très rares, qui vous bluffent sans artifices, vous alertent par de petites phrases anodines, vous fourguent un roman très loin de ce que vous attendiez, vous offrant des éléments qui vont faire votre vérité en fin de lecture. Une vérité ouais, mais une parmi tant d’autres… bref, des romans autres, très rares, comme ceux de James Sallis à qui La nuit du hibou peut être franchement apparenté. 

Ne faites pas confiance à Hye-Young Pyun et à sa plume vénéneuse. Elle passe son roman à vous embrouiller. Ne vous attachez pas aux personnages tous maudits ou désespérés. On les perd… les uns s’en vont, les autres disparaissent, le reliquat meurt accidentellement… ou peut-être pas. Et dans l’ombre, observant les heurs et malheurs des pauvres hères vivant à ses côtés, règne une immense forêt. Ah oui, combien de fois, on s’est déjà fadé des histoires de forêts croqueuses de mouflets, mais ici, ce n’est pas du grand-guignol. La forêt agit ou peut-être pas, mais c’est pourtant le véritable personnage principal. Hautement symbolique et vivante, elle règle la vie et régule tous les cauchemars des damnés. On lui prête sans doute beaucoup trop d’importance… ou pas.

Roman exceptionnel, La nuit du hibou se savoure jusqu’au dernier mot, tout au bout de la nuit.

Clete.

L’AFFAIRE MYOSOTIS de Luc Chartrand / Seuil

« L’affaire myosotis » débute par un court prologue dans la bande de Gaza en janvier 2009 lors de l’opération militaire israélienne Plomb durci, des civils sont évacués par une colonne blindée israélienne.

― Ajnabi, murmura l’inspecteur. Un étranger. Demandez la liste de tous les étrangers qui se trouvent en ce moment sur le territoire.

 Le policier évalua rapidement la situation. Un étranger assassiné à Gaza allait entraîner un enchaînement quasi inévitable de conséquences. Les autorités publiques seraient forcément informées du meurtre d’un Occidental dans les prochaines minutes. Quel que soit son auteur (ou ses auteurs), le régime en place aurait tôt fait de vouloir l’attribuer à une faction poilitque rivale. Avec l’aide d’Allah, une justice vengeresse s’abattrait rapidement sur ces criminels désignés et l’affaire serait classée. 

 Mais un meurtre était un meurtre, et Mohammed Hanyeh était un policier. Ce cadavre appartenait à son groupe d’enquête criminelle et il n’entendait pas se laisser dicter des conclusions hâtives.

 Une rude partie s’annonçait.

L’étranger assassiné début 2011 est le canadien Pierre Boileau, fonctionnaire haut placé et en disgrâce de l’Agence canadienne pour la démocratie. Avant de mourir, il cherchait un de ses anciens élèves : Paul Carpentier, canadien également, travaille en Israël pour la fondation Steinberg pour la paix, et côté famille ça ne va pas fort. Il est marié à Rachel Mendelsohn avec qui il a un garçon, David, qui s’engage progressivement dans le sionisme ; elle est issue de la communauté hassidique canadienne et devient une artiste peintre reconnue, ce qui en fait une curiosité à maints égards.
Le myosotis du titre n’a rien d’une petite fleur, il s’agit d’une ONG berlinoise d’assistance psychologique pour les enfants victimes de guerre intervenant dans la bande de Gaza grâce à un financement du gouvernement canadien, et accusée d’antisionisme par Israël.
On voit tout de suite que le fond du roman est miné par le confilt israëlo-palestinien.

L’histoire, solide, se deploie assez rapidement autour de Paul Carpentier qui va se retrouver à enquêter sur le meurtre entre le Canada, Berlin, Israël et les territoires de la Palestine. Les autres personnages plus ou moins secondaires créés par Luc Chartrand sont pour certains bien bâtis. Notamment l’inspecteur palestinien en charge de l’affaire, Mohammed Hanyeh, qui tente de maintenir fièrement un semblant d’autorité judiciaire à Gaza, et aurait mérité une plus grande part dans l’histoire.

Reste à savoir pourquoi et surtout par qui a été tué Pierre Boileau. Les Israéliens, les Palestiniens du Fatah ou du Hamas, les Canadiens ? Le lieu du meurtre est idéal puisque régi par aucune règle internationale, et disputé entre les deux antagonistes palestiniens.
L’intrigue se corse quand Amanda Speer, la représentante de Myosotis à Gaza, disparaît. Quant au pourquoi il est assez simple, une accusation de crime de guerre à l’encontre d’un général de Tsahal.

― Nous avons perdu sa trace depuis une semaine, dit Marzella. Vous comprenez pourquoi je suis sur la défensive. Amanda est la directrice du projet portant sur les enfants victimes de l’opération Plomb durci. Elle travaille depuis presque un an dans les écoles du camp de Jabaliya. Je n’ai pas de détails sur ce qui s’est passé, mais la dernière communication que j’ai eue avec elle s’est déroulée le lendemain de la mort de votre ami. Elle m’a écrit pour me dire que cela était lié à des révélations qu’elle lui avait faites à propos d’un officier israélien qui avait fait partie des opérations à Gaza.

 ― Ayalon ?


Malgré d’évidentes qualités ce roman ne m’a pas convaincu, ni vraiment plu. L’auteur connaît son sujet, il a été reporter en poste au Moyen-Orient pendant de nombreuses années. Le rythme du livre est enlevé. L’environnement et l’époque sont intéressants, voire inhabituels sauf à fréquenter Yishaï Sarid ou Batya Gour et quelques autres, et change de la Scandinavie, des USA ou de Paris et Marseille. Les luttes de pouvoir ou d’influences s’entremêlent remarquablement à chaque chapitre. Alors ?

 Je ne demande jamais à un auteur de s’en tenir à une stricte neutralité, mais présentement certaines choses ont gêné ma lecture à plusieurs reprises. On sent clairement un parti pris de la part de l’auteur qui dépasse le cadre de son livre, c’est son droit, tout comme en tant que lecteur j’ai le droit d’en être incommodé. Ce serait acceptable si à tout le moins ça servait l’histoire, malheureusement ce n’est pas le cas.
Quitte à enquêter sur des crimes de guerre, pourquoi ne pas avoir écrit un essai et assumer ce positionnement, plutôt que de l’abriter derrière un voile de fiction ? 

 Mes réticences à l’égard de « L’afffaire myosotis » n’empêcheront pas d’autres lectrices et lecteurs d’y trouver une bonne histoire bien menée.

 NicoTag

DUCHESS de Chris Whitaker / Sonatine

We Begin at the End

Traduction: Julie Sibony

Duchess a 13 ans, pas de père, et une mère à la dérive. Dans les rues de Cape Haven, petite ville côtière de Californie, elle ne souffre ni pitié ni compromis. Face à un monde d’adultes défaillants, elle relève la tête et fait front, tout en veillant sur son petit frère, Robin. Mais Vincent King, le responsable du naufrage de sa mère, vient de sortir de prison. Et son retour à Cape Haven ravive les tumultes du passé. Quand cette menace se précise, Duchess n’a plus le choix : il va lui falloir engager la lutte pour sauver ce qui peut l’être, et protéger les siens.

En voyant arriver les 520 pages de Duchess, roman de l’Anglais et ancien trader Chris Whitaker, j’ai tout de suite eu une petite appréhension sur la taille, espérant qu’il ne serait pas inutilement épais. Heureusement, une appréhension ne tient pas longtemps face au talent. Sonatine a une nouvelle fois vu juste.

Un roman noir pour adultes avec pour héroïne une jeune fille de 13 ans, j’ai envie de dire que c’est un pari risqué, même si il y a eu des précédents. Un beau challenge qui nécessite que le personnage soit assez consistant pour nous faire traverser à nous, adultes, toute une histoire. Le pari est tout à fait réussi. Non seulement Duchess nous redonne conscience de la réalité d’être un enfant, mais nous fait également devenir adulte une nouvelle fois en se prenant dans la tronche les aléas, parfois tragiques, de la vie. 

Si l’histoire de Duchess est sombre et triste, cette tristesse semble être le lot, à des degrés divers, de l’essentiel des personnages de la petite ville de Cape Haven que nous donne à découvrir l’auteur. Le bonheur n’y réside pas à tous les coins de rue. Non pas que les faits divers violents y soient monnaie courante, mais nos personnages s’engluent dans une intense mélancolie et une routine pesante. Rien de très exotique ici. Les Cape Haven ne manquent pas dans le monde mais certaines personnes jouent de plus de malchance que d’autres. 

Chris Whitaker ne convie pas le lecteur à un voyage rose et agréable mais il fait cela avec une certaine délicatesse. Si les drames qui parsèment le livre sont brutaux, ce n’est pas sur la noirceur qu’est mis l’accent mais sur la propension de certains, tout particulièrement Duchess, à trouver la force pour lutter, se construire et se reconstruire, et avancer malgré les obstacles. Duchess est à elle seule une leçon de vie pour adultes résignés.

On se laisse, sans difficulté aucune, gagner par l’atmosphère construite par Chris Whitaker dans Duchess. On est absorbé dès les premières pages. Les personnages attachants ne manquent pas et les plus mystérieux non plus. On a envie d’aller au bout et de savoir ce qu’il adviendra de toutes et tous. Si Duchess n’est pas un récit initiatique que je qualifierais forcément d’original, il tient sa force de sa générosité et de son humanité. Il apparaît, au fil de ces pages, qu’il y a quand même de la lumière dans toute cette noirceur et que la vie peut triompher. Un roman riche en émotions, qui en séduira beaucoup, et qui trouvera sa place quelque part entre R. J. Ellory et Dickens.

Brother Jo.

INDÉPENDANCE de Javier Cercas / Actes Sud

Independencia

Traduction: Aleksandar GRUJICIC et Karine LOUESDON

L’an dernier, Javier Cercas, l’auteur espagnol mondialement reconnu, s’était aventuré dans le polar avec Terra Alta, premier roman d’une trilogie éponyme. Si Terra Alta fut une belle réussite, l’auteur espagnol et son héros tourmenté le flic Melchor Marin, grand passionné de l’œuvre de Victor Hugo, reviennent beaucoup plus forts aujourd’hui.

“Melchor quitte provisoirement sa Terra Alta d’adoption pour venir prêter main-forte aux services de police de Barcelone dans une affaire de tentative d’extorsion de fonds basée sur l’existence présumée d’une sextape. L’enquête doit être menée avec célérité et discrétion car la victime est la maire de la ville.”

Alors, bien sûr, l’idéal est de commencer par le premier tome Terra Alta pour bien comprendre qui est Melchor, son passé tragique, ses errances et la délivrance offerte par la découverte de la lecture quand il était en prison. Mais, on peut très bien aborder l’histoire et l’homme avec Indépendance. Quand l’histoire criminelle va croiser les blessures non cicatrisées de Melchor, vous aurez suffisamment appréhendé l’homme pour comprendre parfaitement ses agissements, licites et parfois illicites. Sachez-le, l’homme ne dédaigne pas régler ses affaires sans passer par la voie officielle. Melchor a des méthodes de persuasion que tous les maris violents qui croisent sa route et ses poings trouvent frappantes, pour ne citer qu’un exemple, vous aurez tout le plaisir de partager le reste à ses côtés dans les rues de Barcelone.

Indépendance, pour moi, dépasse un Terra Alta pourtant brillant juste ampoulé parfois par trop de pages sur les démons intérieurs du protagoniste. Terra Alta, au fin fond de la caillasse de Tarragonie ancrait une histoire criminelle dont les fils nous ramenaient au temps sombres de la guerre civile. Melchor prenait parfois trop de place par rapport à l’enquête. 

Situé à Barcelone introduisant Melchor en digne successeur du Pepe Carvalho de Manuel Vázquez Montalbán, Indépendance, est, lui, un vrai polar d’investigation doublé d’une critique acerbe des familles historiques qui dirigent la Catalogne et Barcelone depuis de nombreuses décennies et dont l’un des derniers faits d’armes fut la tentative d’indépendance de 2017. On suit cette caste par l’histoire de trois petites ordures, fils des nantis, se croyant au-dessus des lois il y a vingt ans et les établissant à leur profit aujourd’hui.

“-Mon père disait que la Catalogne a toujours été entre les mains d’une poignée de familles. Ce sont elles qui décidaient de tout avant le franquisme, qui ont décidé de tout pendant le franquisme, qui ont décidé de tout après le franquisme, et qui décideront de tout quand toi et moi on sera morts et enterrés… L’argent, c’est une chose magique, une chose immortelle et transcendante. L’argent, c’est dément. C’est quelque chose de bien plus fort que le pouvoir, parce que le pouvoir en dépend. En plus, l’argent survit à tout, y compris lorsque le pouvoir change de mains. Eh bien, mes trois amis font partie de cette poignée de familles catalanes.”

L’intrigue, une histoire de sextape, objet de chantage, mouais, navrant certainement pour la victime, maire de Barcelone mais il n’y a pas mort d’homme… On peut redouter que le propos criminel soit juste une excuse afin de permettre à Cercas de tirer tout son saoul  sur le pouvoir catalan, les élites et édiles barcelonais (enfin presque tous, pas un seul mot sur Manuel Valls !). Mais, très rapidement, par les relations qui lient certains acteurs de la sextortion, on passe dans une autre dimension. Vous comprendrez très vite le côté pervers de l’intrigue aidé par un procédé littéraire malin qui permet au lecteur d’en savoir presque autant voire plus parfois que les enquêteurs. Ainsi, on se confronte, on se frotte aux hypothèses de Melchor, de ses collègues, les comparant aux nôtres pour finir dans le même hébétement qu’eux quand survient un coup méchamment tordu dans la dernière partie.

Une belle maîtrise pour un grand polar.

Clete

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