Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 2 of 102)

KOMODO de David Vann / Gallmeister.

Traduction: Laura Derajinski

Quand on ouvre un roman de David Vann, on sait forcément qu’on ne s’embarque pas dans une gentille petite promenade de santé. On se prépare au choc, au chaos, à l’atmosphère pesante, à ce sentiment de claustrophobie magnifique qui hante toute son œuvre. Komodo ne fait pas exception à la règle. Voilà donc un nouveau coup de poing aux tripes signé David Vann.

L’auteur quitte cette fois le sol américain, les paysages enneigés de l’Alaska et les forêts californiennes, pour mettre le cap sur l’Indonésie. Direction l’île de Komodo, ses panoramas idylliques de carte postale, ses eaux limpides où abondent une faune et une flore exotiques. Sous la surface de l’océan, « tout est si fragile, sur le point de se briser, mais rien n’est encore abîmé, la visibilité est infinie, un univers immaculé. » 

Sauf qu’on est dans un David Vann, il n’y a donc que le paysage qui est paradisiaque. Changement de décor pour explorer – et exploser – la thématique des liens familiaux.

Roy, la cinquantaine, est un auteur en mal d’inspiration, divorcé, un peu à la dérive, venu s’échouer sur le sable indonésien où il passe son diplôme d’instructeur de plongée sous-marine. Il invite sa mère et sa sœur, Tracy, à le rejoindre pour une semaine de vacances, de repos, de retrouvailles, de sorties en mer.

C’est Tracy qui prend les rênes de la narration, dans Komodo. Tracy, la quarantaine, impitoyable, sans filtres, toute en piques et en vannes, un ouragan de femme. En proie à la désillusion, à la fureur, elle mène une vie en contradiction totale avec ses rêves de jeunesse : mère de deux jumeaux infernaux de cinq ans (têtes à claques en puissance) qui la dévorent presque littéralement, mariée à un homme narcissique qui la délaisse, une carrière de biologiste marine avortée pour s’occuper pleinement de ses mômes et de la maison, un corps qu’elle ne reconnaît plus après la grossesse. Et cette maternité vécue comme une prison, quand Tracy l’imaginait source d’épanouissement. « Personne ne vous prévient de ce que cela signifie, de devenir mère. Une connivence entre toutes les mères, la vôtre incluse, jusqu’à ce que les enfants arrivent, et même à ce moment-là, la compassion semble lointaine. […] C’est le confinement et la constance des besoins. Pas même cinq minutes de temps libre quand je suis avec eux, depuis des années. Maman. L’appel incessant. » Alors quelques jours de vacances ne peuvent que lui être salutaires. Mais ces journées passées en compagnie d’un frère insupportable, ce fils prodigue que leur mère semble toujours favoriser, vont prendre très rapidement un tournant infernal.

Le lecteur est balloté dans les tempêtes intérieures d’une femme submergée par la colère, prise au piège de ses frustrations, rongée par la rage et la rancœur, au bord de l’implosion. Et Tracy n’a pas l’intention de couler seule dans les eaux merveilleuses de Komodo : si elle doit toucher le fond, elle compte bien emporter d’autres personnes avec elle. Elle est à l’image de cette mer indonésienne, son eau « si sombre, […] la surface calme et mensongère cachant le courant en contrebas. »

Entre scènes sous-marines d’une époustouflante beauté, joutes verbales teintées d’un humour grinçant, et pugilats familiaux d’une violence croissante, David Vann tisse ici une tragédie moderne où les personnages sont les artisans de leur propre malheur. Le lecteur est témoin impuissant de leur lente noyade.

« Notre petite cellule familiale qui voudrait tout soigner, quand les blessures elles-mêmes auraient pu être évitées. Rien de tout ceci n’aurait dû arriver. La misère de nos vies est inventée. Nous n’avons pas grandi en zone de guerre ni dans un pays pauvre comme l’Indonésie, alors nous avons dû créer nos propres problèmes. […] Nous sommes trop crétins. Ce voyage censé nous rapprocher tous les trois me pousse à croire qu’on ferait mieux de se noyer. »

Vann maîtrise à la perfection l’art de nous maintenir la tête sous l’eau, on traverse ce roman en apnée, secoués dans les remous d’une tension palpable. Il est le grand dynamiteur des liens familiaux et dans Komodo, il dégomme tout sur son passage avec une efficacité redoutable : le couple, la filiation, la liberté, les rêves, la maternité. En donnant ainsi la parole à Tracy – la fureur incarnée – il réalise un nouveau tour de force brillant, incisif, sensible et terrifiant. À chaque page de ce roman hypnotique et sublime, on s’enfonce plus profond encore, à bout de souffle, dans les abysses insondables et les courants périlleux de l’esprit humain où tournoient pêle-mêle la haine, l’amour, la culpabilité et la colère.

Julia.

CASINO AMAZONIE de Edyr Augusto / Asphalte.

Traduction: Diniz Galhos

Dans Casino Amazonie, Edyr Augusto nous attire une fois encore sur son territoire de prédilection, Bélem, capitale de l’État du Pará au Brésil, où l’extrême richesse côtoie l’indigence la plus totale.

Il y a d’abord Gio, l’adolescent pauvre mais pétri d’ambition et d’audace, qui rêve d’ascenseur social, de fric, de reconnaissance. Tout, pour échapper à un destin de misère. « Cet emploi, c’était sa destinée, la perspective d’une vie de rêve dans un environnement idéal, les meilleurs mets et les meilleures boissons, à volonté, des femmes sublimes, superbement vêtues, qui ne cachaient rien de leur attirance pour lui, surtout les nuits où la chance leur faisait défaut. »

Le jeune Gio gagne un jour la confiance du richissime docteur Marollo, ophtalmologue qui gère de nombreux hôpitaux en ville, mais aussi le Royal, un casino clandestin dans un pays où les jeux de hasard sont illégaux. Marollo prend Gio sous son aile et à son service.

« Tous les jours, il naît un million d’abrutis pour un petit malin. Et quand tout ce beau monde se rencontre, on peut faire des affaires, tu me suis ? […] Tu sais, ce jeu ne repose que sur le talent des joueurs. En principe, c’est neuf personnes autour d’une table, deux cartes par joueur, cinq cartes sur la table, les mises de chacun, et c’est la meilleure main qui gagne. Mais il y a le bluff. »

À ce duo s’ajoute bientôt la sublime Paula, jeune fille ambitieuse, vénéneuse, et surtout joueuse de poker redoutable.

Les ingrédients sont réunis pour que ce triangle implose – sexe, pouvoir, triche et jalousie, tous les coups sont permis.

Autour d’eux évolue une faune hétéroclite de truands, de flics honnêtes ou véreux, de politiciens, chacun en quête d’adrénaline. (Sans oublier ce personnage terrifiant de médecin mû par ses pulsions meurtrières.) 

Dans ce grand jeu de convoitises, d’égos et d’ambitions où le hasard fait souvent mal les choses, les coups de bluff ne sont pas forcément là où on les attend.

Le Bélem de Casino Amazonie, terrain de chasse de la pègre qui règne en toute impunité, est rongé par la corruption, la pauvreté, les combines, la violence. Dans cette jungle de béton où tous s’entredévorent, les prédateurs d’un jour sont les proies du lendemain, ils prennent parfois des apparences trompeuses, rôdent, se camouflent. Chacun s’y vend, corps et âme, souvent à bas prix. L’argent domine le paysage en divinité absolue, l’argent sale et l’argent facile. Les personnages y meurent en quelques phrases assassines, en une brève volée de mots qui claquent comme des détonations. C’est percutant, impitoyable, sans concessions, impressionnant de rythme et de justesse. 

« Tire, putain. Fais pas ça, par pitié, j’ai une femme et des enfants ! Tire, gamin ! Tu vas perdre tes couilles, c’est ça ? Je t’en supplie, fais pas ça ! Trois coups de feu qui cinglent, et Gio qui vomit. Des bouts de cervelle éparpillés sur son visage et son t-shirt. Putain de sa mère. T’es un homme maintenant, un vrai. On le jette au fond d’un trou, après quoi tu te nettoies et on se casse d’ici. »

L’écriture magnétique et si singulière d’Edyr Augusto explose à chaque page comme les rafales saccadées d’une arme automatique qui viennent brièvement illuminer la pénombre des bas-fonds. (Je salue au passage le travail impeccable de Diniz Galhos à la traduction.)

Lire Augusto, c’est écouter un pote raconter une histoire : on se laisse porter par cette voix qui entremêle les dialogues à la narration sans ponctuation, dans un flot ininterrompu de discours rapporté. Par sa forme, par son rythme, sa prose nous implique totalement – impossible de rester passif dans cette lecture qui nous maintient en permanence aux aguets, sur le qui-vive. C’est puissant, terriblement fascinant, et très humain aussi.

Une belle réussite pour ce cinquième roman d’une maîtrise impressionnante.

Julia.

NE ME CHERCHE PAS DEMAIN de Adrian McKinty / Actes noirs / Actes sud.

In the Morning I’ll Be Gone

Traduction:Laure Manceau

Adrian McKinty  est un auteur de polars nord-irlandais qui a atteint une certaine reconnaissance chez nous avec le début de sa série sur l’Ulster au début des années 80 mettant en lumière Sean Duffy, flic catholique du RUC, police nord-irlandaise à très forte coloration protestante dans une période de guerre ou de troubles selon le camp auquel on appartient.

Après deux tomes particulièrement réussis, “Une terre si froide” et “ Dans la rue j’entends les sirènes”, Stock décida, en 2014 de ne plus éditer la suite des aventures de Duffy. Un mystère, une hérésie qui fait penser un peu à la disparition des librairies françaises des aventures de Jack Taylor de Ken Bruen, autre grand oublié….

Sept longues et interminables années plus tard, Actes Noirs d’Actes Sud reprend le cycle là où il a été interrompu permettant aux habitués de retrouver, avec bonheur certainement, cet enquêteur atypique et particulièrement sympathique. Les amateurs de polars bien troussés et éclairés par une bonne dose d’humour noir y trouveront aussi leur bonheur sans avoir à plonger obligatoirement dans les aventures précédentes. Cette heureuse initiative d’Actes sud offrira, on l’espère, la possibilité de vivre toutes les histoires de cette suite Sean Duffy qui compte aujourd’hui sept épisodes.

“1983, Carrickfergus, près de Belfast, en plein conflit nord-irlandais.

L’inspecteur Sean Duffy, l’un des rares catholiques au sein de la police royale d’Ulster, est radié sur la base de fausses accusations (en réalité pour avoir royalement emmerdé le FBI…). Au même moment, Dermot McCann, expert artificier de l’IRA et ancien camarade de classe de Duffy, s’évade de prison et devient la cible principale des services de renseignements britanniques.

Le MI5 extirpe alors Duffy de sa retraite alcoolisée afin que ce dernier les aide à traquer McCann. Mais pour débusquer la cachette du fugitif, l’ex-inspecteur devra d’abord résoudre une énigme en chambre close. Sa quête le mènera finalement à Brighton, où se trame une tentative d’assassinat sur le Premier ministre britannique, Margaret Thatcher.”

Sean Duffy, un peu intello, un peu alcoolo, un peu toxico et néanmoins peu chargé des poncifs traditionnels traditionnels et finalement assez irritants des policiers de papier est un personnage en tous points réussi et c’est bien volontiers qu’on le suit dans cette nouvelle enquête qui appartient à deux genres bien différents du polar. 

En reprenant une forme déjà très connue des amateurs de polars, le meurtre en chambre close, McKinty bâtit une enquête de haut vol qui ravira tous les amateurs de mystères et d’investigations précises et minutieuses. Si le roman se déroule  à une époque gravement secouée par la résistance à un envahisseur ou par des actes terroristes selon le camp auquel on appartient, c’est fondamentalement un criminel de droit commun que l’on recherche en début d’histoire. 

Mais McKinty soigne vraiment ses lecteurs en y ajoutant un final urgent qui s’apparente beaucoup à un thriller avec un compte à rebours dramatique et un récit parsemé de réflexions sur l’engagement dans une cause armée. Signalons enfin que ce bon roman est servi ,comme les deux précédents, par un titre original emprunté à une chanson de Tom Waits “I’ll be gone”.

Les vrais polars “old school », sans les ingrédients “modernes” destinés à appâter le lecteur, se font de plus en plus rares et il serait dommage de rater un roman qui fait vraiment bien le taf et procure un plaisir de plus en plus souvent absent de beaucoup de sorties actuelles.

Clete.

FUNGUS LE ROI DES PYRENEES d’Albert Sánchez Piñol / Exofictions / Actes Sud.

Traduction: Marianne Millon.

C’est une belle découverte que ce roman fantastique traduit du catalan et écrit par Albert SANCHEZ PINOL. L’auteur a déjà été publié en France et son œuvre reconnue internationalement. 

L’histoire se passe dans les Pyrénées en 1888, la nature est sauvage et rude et le cadre inhospitalier. C’est un lieu de passage entre la France et l’Espagne pour les contrebandiers et la population locale y vit une partie de l’année à la saison la plus favorable dans leurs Ostals.

C’est l’endroit idéal pour se faire oublier ou échapper aux autorités des deux côtés de la chaîne montagneuse. C’est précisément ce que Ric Ric, le personnage principal est venu chercher. Ric Ric est un type au physique ingrat, anarchiste dans l’âme, désargenté et à l’affût de lendemains meilleurs. Il a l’art de s’attirer des ennuis avec sa grande gueule et ses grands idéaux et se fait maltraiter par l’aubergiste locale, véritable maître des lieux qui en fait son larbin et le loge dans une grotte.

Sa rencontre avec Mailis, belle femme et cultivée va le pousser par amour à se rebeller et fuir dans la montagne. Pendant sa fuite, à bout de force, Ric Ric, de désespoir poignarde un champignon géant. Cet acte va changer le cours de l’histoire, un phénomène inattendu se produit, le végétal prend vie. Il nomme le fungus « Le borgne » et va vivre un hiver entier reclus dans sa grotte à ses côtés.

Cette période lui permet de prendre conscience de la puissance démesurée du borgne et de sa totale obéissance, une idée lui vient alors en tête. Il va former une armée de fungus qui lui sera vouée corps et âme et il va se venger de l’aubergiste, des autorités, de tous ceux qui l’ont exploité et maltraité.

Avec ce pouvoir il compte bien retrouver Mailis et parvenir à ses fins, créer une société calquée sur ses idées, fraternelle et anarchiste.Mais Ric Ric va se faire dépasser par son pouvoir, il devient abject, aviné du matin au soir.Il affronte en chef de guerre grotesque, l’armée espagnole puis l’armée française avec ses fungus. Au bout du compte, la victoire est amère, l’amour est perdu et le chef est déchu, Ric Ric redescend de la montagne à poil.

Ce roman est un énorme délire épique, page après page, je me suis fait happer dans cet univers fantastique et sombre à la fois. L’écriture de l’auteur rend l’immersion parfaite. La relation entre les personnages est complexe, profonde et celle entre hommes et fungus donne une sacrée leçon d’humilité. À croire que le pouvoir rend con…

NIKOMA

VIES ET MORTS DE STANLEY KETCHEL de James Carlos Blake / Gallmeister.

The Klllings Of Stanley Ketchel

Traduction: Elie Robert-Nicoud.

Stanislaus Kaicel (1886–1910), alias Stanley Ketchel, est considéré comme l’un des meilleurs boxeurs poids moyens de l’histoire. D’origine polonaise, il fuit un père alcoolique et violent, vagabonde à travers l’Amérique misérable et trouve une place de videur de saloon dans le Montana. Un monde de mineurs violents, de capitalistes impitoyables et de prostituées au grand coeur, qui va lui donner sa chance. Dur, agressif et sans scrupule, Ketchel monte sur le ring pour vivre une carrière aussi fulgurante que tragique. Surnommé “l’assassin du Michigan”, il battra par K.-O. tous les adversaires de sa catégorie pour oser affronter, en 1909, le champion des poids lourds, Jack Johnson, lors d’un combat féroce qui deviendra mythique et changera son destin.”

James Carlos Blake est né au Mexique et fasciné par l’histoire de la violence dans sa patrie d’adoption, écrit depuis de nombreuses années sur les mythes de l’Amérique. Comme on me l’a rappelé dernièrement, après avoir écrit sur le far west pendant de longues années, il a commencé à changer de cible depuis quelques temps s’interrogeant sur les gangsters et  principalement Dillinger dans “Handsome Harry” puis analysant l’univers de la boxe au début du XXième siècle avec l’histoire de Stanley Ketchel, boxeur sorti de nulle part et qui va conquérir l’Amérique des rings par sa rage et son talent.

Bien sûr, ce roman fait la part belle aux combats mais dans une langue quasiment dénuée de termes pugilistiques, permettant ainsi aux profanes d’appréhender les drames qui se jouent sur les rings chauffés à blanc.

Film hallucinant du combat de Ketchel contre le champion du monde des poids-lourds Jack Johnson.

James carlos Blake ne se contente pas de raconter le boxeur et approfondit la vie de Ketchel remontant jusqu’à la rencontre de ses parents, sa vie au fin fond du Michigan, sa fuite et son existence de hobo parcourant le pays au gré des trains qu’il emprunte. On vit les drames et les erreurs de Ketchel jusqu’à une fin très précoce et parfaitement idiote.

Portrait d’une légende des rings, “ Vies et morts de Stanley Ketchel” se sublime par un joli état de lieux du pays et des Américains juste avant la première guerre mondiale qui laissera l’Europe exangue en laissant le leadership mondial à l’Amérique. Enfin, il serait vraiment regrettable de ne pas souligner la plume magnifique d’un James Carlos Blake aussi magique et évocatrice que celle d’un Larry McMurtry.

Clete.

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE de Hervé Mestron / Editions In8.

Ziz ? Quoi, Ziz ? C’est un bon gars, Ziz, mais faut l’connaître. Ça fait un moment d’ailleurs qu’on côtoie le bonhomme. Depuis 2017 pour être précis et la parution du premier volet de ses aventures aux éditions Antidata (Cendres de Marbella, Prix Place aux Nouvelles de Lauzerte et Prix Hors Concours des lycéens). Suivra en 2019 un autre Gardien du temple, avant son transfert « sous haute sécurité », comme on dit pour les gusses de son acabit, chez In8 et la collection Polaroid dirigée par Marc Villard, pour le présent Maître de cérémonie.

Côté paternité, tout avait pourtant bien commencé pour lui. Avec la verve notoirement punchy d’Hervé Mestron penchée sur son berceau, son personnage pris vite des épaules et du grade. Enfin, du grade de banlieue, genre caïd bonzaï et horizons bouchés. Débrouille, embrouilles, ouille et autres rimes chics…

Après quelques tribulations plus ou moins troubles, le voici aujourd’hui endossant le costard forcément sobre et strict de croque-mort. Mais Ziz et la rigueur, ça ne marche qu’un temps. Ça débute pourtant sereinement, par un parcours professionnel impeccable, marche bancale après marche sociale, jusqu’à le hisser à l’enviable rang de Maitre de cérémonie au sein de Pompes Funèbres Santoni. Mais l’ascenseur sociable, un tantinet mal équarri, montre vite des signes de faiblesse. Il est consciencieux, Ziz. Juste qu’il est comme il est, Ziz, et qu’il ne faut pas le chatouiller trop près des zones sensibles. Et il faut bien admettre que ça le connaît la zone, « que j’ai passé plusieurs Noëls en zonz, que j’ai commencé chouffeur avant de braquer des tires, et que dans le cursus de la délinquance, j’ai obtenu mon brevet avec la mention trop bien. »

De toute façon, tout était parti en vrille d’avance : Nadège nue dans un cercueil, le collègue suicidé, l’autre disparu. Alors la suite ne pouvait guère s’ériger en long fleuve tranquille. Bref, il se fait virer et prend les armes. Ça reste raccord, avec la mort, avec le comeback et la barbaque aussi…

Du coup, on parlera volontiers pour Hervé Mestron d’une écriture « au plus près de l’os », vive et sournoisement naïve, d’histoires tordues, de la résurgence suburbaine d’un Franz Bartelt expéditif. La morale tangue. Mais, que voulez-vous, tout le monde en croque, mort ou vif. 

JLM

UN DERNIER BALLON POUR LA ROUTE de Benjamin Dierstein / EquinoX.

“Viré de l’armée, viré de la police, viré d’une boîte de sécurité privée, Freddie Morvan vivote de petits boulots. Pour rendre service à un ami, il se met sur la piste d’une enfant enlevée par des hippies. Avec Didier, qui manie aussi bien les bouteilles que les armes, Freddie parcourt la France jusqu’au village de son enfance.

Il y rencontre des propriétaires terriens mélancoliques, des apaches héroïnomanes, des chasseurs de primes asociaux, des clochards célestes, des fillettes qui parlent avec les loups, des chèvres dépressives, des barmaids alcooliques, des ouvriers rebelles, des trappeurs zoophiles, des veuves anarchistes, des médecins écervelés, des charlatans suicidaires, mais surtout des vaches mortes, beaucoup de vaches mortes.” 

Quand on lit la quatrième de couverture, on peut s’attendre à un roman “grave”, hors normes, déjanté. Le titre et la couverture vous aident à préciser cette première opinion confortée définitivement par une présence dans la collection EquinoX qui fouille intelligemment pour proposer d’autres univers bien réels, mais souvent dans l’ombre. Vous y êtes presque, pourtant cela reste bien en deçà de la vérité. Vous allez morfler ! EquinoX cite Crumley, s’exposant ainsi à passer pour une bande de graves toxicos, puis montre un peu de lucidité en évoquant Bukowski, on troque juste les bas-fonds de Los Angeles pour les tréfonds de la Bretagne…

Le roman débute, entre deux beuveries, par la récupération de la gamine disparue, à la dynamite avec une pyrotechnie avant-gardiste et animalière évoquant des hot dogs de guerre . Une véritable opération d’exfiltration en territoire hostile avec au moins 4g dans le sang. S’en suit un petit périple en France animé à s’en faire parfois mal aux côtes de rire. La gamine est rendue à son père et il reste les trois quarts du bouquin et plus vraiment d’intrigue en fait. 

On est au fin fond de la Bretagne, dans la campagne d’Ille ou Vilaine ou des Côtes d’Armor: blanc bonnet et bonnet blanc et sûrement pas mal de bonnets rouges aussi, mais le roman n’étant pas réellement une belle publicité pour la région, il est très sage de rester dans le flou. Freddie retrouve ses amis d’enfance, ses anciennes amours, ses lieux, ses souvenirs et part en riboule non-stop avec ses potes de toujours et les nouveaux amis de bamboche. Happy Hour 24/24! Les tableaux des locaux, sacrés lichous, s’enchaînent, hilarants, décalés ou attendrissants et toujours écrits avec un humour très redoutable basé souvent sur des ressorts totalement absurdes générés par des cerveaux sérieusement perturbés par des arrivées massives dans le sang de carburant à 40 chevaux ou de cocktails dangereux à manipuler avec précaution et en dernière extrémité.

C’est parfois si barré qu’on peut très bien être gagné par l’impression d’être aussi bourré que ces valeureux guerriers celtes, fiers seigneurs du zinc. Mais au bout d’un très long moment de délires éthyliques, le lecteur peut trouver un goût de bouchon au breuvage qu’on lui offre. Heureusement, sentant que c’est en train de partir gravement en distribil, et tout en multipliant les épisodes barges, Benjamin Dierstein revient dans une intrigue dont la soudaine gravité assombrira les faces avant l’embrasement final lors de la fête annuelle de la plus grande saucisse… Le début était explosif, le milieu éthylique, le final sera apocalyptique, il fallait oser. Je ne sais pas ce que consomme monsieur Dierstein mais je veux bien la même chose… Pour terminer sa cour des miracles armoricaine, il nous offre une jacquerie, tout simplement, au XXIème siècle, une putain de révolte de manants…

Alors ce roman qui vit dans les trocsons avec les histoires, la philosophie qui peuplent ces lieux, ne séduira pas tout le monde malgré l’humanité qui se pointe souvent derrière une sale blague, une anecdote tordue, un comportement à l’ouest. Par contre si vous goûtez les univers déjantés et absurdes du dessinateur Edika ou si vous rêvez de vous établir au Groland, vous allez passer de grands moments parfois très cons mais à hurler de rire. Osez un peu, passez la porte, le bar est ouvert et une belle équipe de pochtrons et de gentils dingues vous y attend, accrochés au comptoir, le verre bien rempli.

LEUR ÂME AU DIABLE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Y’a du dossier et ça rigole pas ! Alors je respire un grand coup, j’écrase ma cigarette et je suis à vous…

Nouvel opus mastoc à la Série Noire donc pour Marin Ledun. Et changement de trajectoire aussi. Après les deux agréables épisodes à tendance socialo-foutraque de son Club des Cinq rhodanien, perché et bordé de sourires jaunes et noirs (Salut à toi ô mon frère et La Vie en Rose), le voici de retour dans le dur et le sérieux. Ce garçon sachant tout (bien) faire, capable de nous régaler d’un sprint (sa novella Aucune bête aux éditions In8) ou, comme ici, de nous faire haleter tout au long d’un marathon de 600 pages, Leur âme au Diable est une autre réussite, en équilibre entre enquête fouillée et galerie de personnages solidement charpentés.

Différence notoire : après nous avoir habitués à des unités de temps et de lieu quasi théâtrales, l’auteur monte pour le Diable un ring sur-mesure à 360 degrés, du Havre à Bagnolet, de Grenoble à Carquefou, de Podgorica à Brindisi, sur lequel les petits morflent et les gros prospèrent. Le sujet : l’industrie du tabac, ses coups tordus et ses connivences politiques, ses coups bas et sa communication tapageuse, ses trafics en tout genre, trafics de matières premières et d’influences concomitantes. Vingt ans (1986 à 2007) de bases nicotinées défilent en volutes plus ou moins troubles pour échafauder un habile roman noir au parfum de thriller façon american blend. Et on n’y meurt pas que du cancer lorsque les énarques sans scrupules et leurs hommes de main vous ont dans le collimateur. Pour un peu que vous mettiez en danger la courbe ascendante de leurs profits, voire leur propension à festoyer à l’unisson, il serait illusoire de donner cher de votre épiderme. Policiers, syndicalistes, s’y risquent. Pas bon ça ! Comme si les pouvoirs statutaires et établis pouvaient s’attaquer à ceux de l’argent sale et aisément gagné. Et puis quoi encore ? Manquerait plus que les larbins aient voix au chapitre. Qu’il s’agisse d’éplucher des comptes de sociétés ou de rendre une gamine à des parents éplorés, qu’ils soient OPJ ou petit lieutenant provincial, les flics de service enchaînent les impasses et les pistes muettes. Pour rester dans le thème : tous leurs efforts partent en fumée.

De corruptions encore plus nocives que les addictions, Marin Ledun tire un réquisitoire goudronné, sans éclaircie ni vague espoir de rédemption. Goliath reste Goliath et David reste un mythe. Un peu de brouillard azoté et bleuâtre se dissipe vers la fin, bien sûr. Quelques malfrats rejoignent les cieux, quelques comparses pataugent dans les embrouilles. Mais pas de quoi se refaire une virginité pulmonaire. Les métastases du système ont encore de beaux jours devant elles. La loi Evin n’y fera rien, ou si peu…

JLM

DEVENIR QUELQU’UN de Willy Vlautin / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Don’t Skip Out On Me

Traduction: (talentueuse) Hélène Fournier.

Willy Vlautin est né dans le Nevada, vit actuellement en Oregon et est l’auteur de cinq romans tous publiées par la collection “Terres d’Amérique” chez Albin Michel.

Très jeune, Vlautin a connu deux passions: la musique et la littérature. Au grand dam de sa mère, il s’est lancé dans une vie de baladin, « on the road ». Avec son groupe Richmond Fontaine, il a ensuite réussi une carrière intéressante malgré sa confidentialité dans un genre que l’on qualifiera du terme assez général d’alt-country multipliant les compositions talenteuses country mais aussi folk, americana et tout simplement parfois rock pour des petites salles enfumées au public à chemises à carreaux, casquettes de baseball et Schlitz à la main. Pendant de nombreuses années Richmond Fontaine et Willy Vlautin ont raconté l’Amérique des marges, des histoires de gens qui n’ont pas eu de bol, qui luttent pour s’en sortir, se battant pour une dernière chance à la loterie du rêve américain.

 “Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. “Ballade pour Leroy” a commencé de cette façon-là.”

Il y a une quinzaine d’années, Vlautin a franchi le pas et s’est lancé dans l’écriture. Ses idées, ses histoires, ses expériences, son regard sur le monde, son immense humanité, sa tendresse ont été placées au service de romans tous aussi épatants les uns que les autres par leur authenticité, leur sincérité, leur amour des autres. Ces histoires sont surtout des “road novels” racontant des gosses à la dérive ou déglingués par la vie se barrant vers un ailleurs meilleur.

The idea of escape by leaving to the next town has always been attractive to me. Maybe it’s because of US movie culture. I lived inside movies as a kid. The idea that I’ll be happier and better and more successful in the next town is something I’ve thought a lot about and tried hard to overcome. It’s a crutch. Maybe that’s why I’ve written about it.”

L’idée de fuir en allant jusqu’à la prochaine ville m’a toujours attiré. C’est peut-être lié à la culture cinématographique des Etats-Unis. Petit, je vivais dans les films. J’ai beaucoup réfléchi à cette idée selon laquelle je serai plus heureux dans la ville d’à-côté, que j’y réussirai mieux, et j’ai dû faire beaucoup d’efforts pour m’en défaire. C’est comme une béquille. Ce qui explique peut-être pourquoi j’écris là-dessus.”

Vlautin écrit comme il chante. C’est simple, sans effet de manche, sans artifices, sincère, cruel parfois pour dénoncer mais toujours avec une énorme tendresse. On sort des histoires de Willy Vlautin le cœur gros ou très en colère mais parfois un petit peu différent. Très vite, son milieu, sa communauté l’a reconnu au point que Patterson Hood des géantissimmes Drive By Truckers a composé et joue sur scène “Pauline Hawkins” du nom de l’infirmière héroïne de “Ballade pour Leroy”. 

La parenté littérature et musique a toujours été une évidence pour Vlautin capable de définir musicalement chacun de ses romans.

“Ballade pour Leroy est plutôt une chanson folk politique et enragée. Dans la veine de Bob Dylan et de Woody Guthrie. Motel Life est plutôt une chanson country, Plein Nord une ballade triste et romantique et Cheyenne en automne une chanson folk.”

“Devenir quelqu’un” est sûrement un projet très spécial pour Vlautin qui y a mis beaucoup de son coeur en lui ajoutant un album instrumental sorti en 2017. Reprenant tout simplement le nom original “ Don’t Skip Out On Me”, l’album est une bande son sublime du roman reprenant les moments forts qui ravira aussi les amateurs de Friends Of Dean Martinez, Calexico ou Giant Sand.

L’album en entier ci-dessous:

“A vingt et un ans, Horace Hopper ne connaît du monde et de la vie que le ranch du Nevada où il travaille pour les Reese, un couple âgé devenu une famille de substitution pour lui. Abandonné très tôt par ses parents, il se sent écartelé entre ses origines indiennes et blanches.

Secrètement passionné de boxe, Horace se rêve en champion, sous le nom d’Hector Hidalgo, puisque tout le monde le prend pour un Mexicain… Du jour au lendemain, il largue les amarres et prend la direction du sud, vers sa terre promise. Saura-t-il faire face à la solitude du ring et au cynisme de ceux qu’il croisera en chemin ? Peut-on à ce point croire en sa bonne étoile, au risque de tout perdre ?”

“Devenir quelqu’un” est-il meilleur ou moins bon que les autres ? C’est une chanson country, tout simplement et elle vous emportera, vous brisera le cœur, vous attristera, vous interpellera ou pas… Mais, surtout, sachez que Willy Vlautin c’est le pote qu’on aimerait tous avoir. Ne le ratez pas.

Clete

Entretien Nyctalopes de 2016 avec Willy Vlautin traduit par la talentueuse Hélène Fournier.

LA BÊTE EN CAGE de Nicolas Leclerc / Le Seuil.

Le thriller n’est pas vraiment le sous-univers du noir que nous privilégions à Nyctalopes.com. Cependant lorsque l’un d’entre eux s’avère plus prenant que les autres, vous accroche rapidement et durablement et que de surcroît il est l’oeuvre d’un jeune auteur français Nicolas Leclerc dont c’est le deuxième roman après “Le manteau de neige”, il nous paraît normal de le mettre un peu en lumière, de vous en faire en profiter.

Thriller efficace et particulièrement explosif, “La bête en cage” est aussi et peut-être avant tout un excellent polar rural. Nichée dans la montagne du Jura, l’histoire montre, car il le faut bien que quelqu’un le rappelle de temps en temps, que la France dite “périphérique” n’est pas peuplée de figurants d’une carte postale jaunie pour souvenirs de touristes de passage. Les gens y grandissent encore, y vivent toujours et y meurent aussi et ne considèrent pas leur existence comme une version française du “nature writing” de certains auteurs ricains. 

« Le fossé entre les plus aisés et les laissés-pour-compte se creuse d’année en année, et les pompiers ramassent les morceaux, décrochent les pendus, extraient les alcooliques de leurs voitures broyées. »

Nicolas Leclerc montre la crise du monde rural, le chômage, l’exil, la galère, les services de l’état qui ont foutu le camp vers les villes, la politique agricole commune qui étrangle, les déplacement lointains pour atteindre Pôle Emploi ou les boîtes qui embauchent, l’obligation d’avoir une voiture. Les ennuis, les galères qu’on retrouve dans tous les territoires ruraux éloignés de la révolution de Macron et de son cirque du nouveau monde et comme partout les mêmes plaintes que le pouvoir a entendus pour la première fois quand les “gilets jaunes” (salauds de pauvres) sont allés sur les ronds-points.

“Samuel, éleveur laitier du Jura, accumule les dettes. Sa seule échappatoire : s’associer avec son oncle et son cousin qui font passer de la drogue de la Suisse à la France pour le compte d’un réseau de trafiquants kosovars.

Mais le soir d’une importante livraison, rien ne se passe comme prévu : le cousin n’arrivera jamais jusqu’à la ferme de Samuel. Lancés à sa recherche dans la montagne enneigée, l’agriculteur et son oncle le découvrent mort au volant de sa voiture précipitée dans un ravin. Et le chargement de drogue s’est volatilisé…”

Dans ce monde de lutte, où l’existence se résume parfois à un combat pour boucler le mois, un grain de sable peut enrayer la machine, foutre en l’air les efforts pour rester unis contre vents et marées malgré le manque de thunes, malgré l’essoufflement de l’amour, malgré le chômage, malgré la dégueulasserie de la vie… Cent kilos de coke mettront le feu. La convoitise, l’espoir d’une dernière chance vont tout emporter dans un maelstrom de violence, de trahison, de sang, de pleurs, de morts orchestré principalement par une bande peu recommandable de Kosovars. Si les petits barons de la drogue s’y connaissent pour instiller la douleur et la terreur, ils verront néanmoins que les locaux se débrouillent très bien entre eux pour se faire des saloperies. La quatrième de couverture met en avant Samuel mais on a une belle main de personnages masculins: des victimes et des coupables, des héros et des gros salauds et puis tout se brouille, sauve qui peut… Et les femmes ne sont pas en reste: touchantes ou à claquer, colombes et hyènes et puis le même tableau mouvant de comportements troublants.

Le roman fonce, très cinématographique, éclaboussé par la violence aveugle des désespérés, électrisé par l’adrénaline pour la survie. On plonge dans le marasme avec Samuel, avec Chloé et franchement, on tremble pour eux. Et puis, au bout d’un moment, on ne s’interroge plus sur une éventuelle suite du roman tant on se demande qui sera encore debout à la fin. 

“La bête en cage”, en tous points, un thriller réussi, un polar rural crédible aux personnages attachants. Recommandé !

Clete.

PS: Pas d’humour dans “La bête en cage” si ce n’est sur la couverture ornée de l’uniforme de rigueur des romans en  2021, un bandeau rouge d’un beau classicisme déclarant “stupéfiant”. Ah si, si, c’est forcément de l’humour, qualifier de stupéfiant un roman sur la coke.

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