« Berlin Ouest. Le BUNK’R est un club discret et sélectif où se pratiquent des séances de sadomasochisme chics et sophistiquées. Un client s’apprête à être livré aux mains expertes du narrateur, un ancien chirurgien de haut vol, qui s’est reconverti dans la pratique du bondage high-tech, après un grave accident qui le laissa défiguré. Telle est la laideur de son visage qu’il doit porter un masque en latex : parfois il aime se recouvrir la tête d’un postiche de Loup, dont il ne se sépare jamais vraiment.”

“chroniques noires et partisanes”, telle est l’annonce de Nyctalopes. Et le côté partisan est particulièrement vérifié quand je parle de DOA auteur que je suis depuis longtemps et avec qui j’entretiens une correspondance épistolaire épisodique depuis quelques années. Cette “relation” s’est accompagnée d’entretiens sur Unwalkers puis sur Nyctalopes complétant de manière plus formelle des échanges plus libres. De plus comme nous mettons vendredi un nouvel entretien, je sais quelles étaient sa volonté, son désir en écrivant Lykaia. Ainsi mon avis, inconsciemment, est totalement biaisé. Parfaitement conscient aussi des remous que la lecture pourrait très bien provoquer chez certains, j’imagine déjà certains levées de boucliers… je désire donc, modestement, proposer un avis positif car horriblement bousculé une fois de plus par la prose de DOA, je tiens à dire tout le bien que je pense de Lykaia.

Ce roman a déjà eu une belle histoire bien avant sa sortie. Prévu en début d’année aux Arènes, il sort en octobre chez Gallimard mais pas à la Série Noire. Beaucoup de rumeurs et de conneries ont circulé durant l’hiver et demain dans un entretien, DOA nous donne sa version. Personnellement, je n’ai pas vraiment d’opinion du moment que le bouquin sorte. Néanmoins, sur cet épisode, je ne peux m’empêcher, toutes proportions gardées, de penser à l’histoire du producteur qui en son temps avait refusé de signer les Beatles, toutes proportions gardées je répète.

Pukhtu est devenu culte, Lykaia, est, lui, résolument cul.

Attention, si le voyeurisme est votre truc, préférez Youporn et autres sites de streaming à Lykaia. La vision de l’univers spécial du BDSM ( Bondage, Domination, Sadisme et Masochisme) proposée par DOA est parfois franchement gore, particulièrement insoutenable dès la première scène et dans le final. Si vous passez cette première scène, votre navigation sur le Styx restera très éprouvante mais pas choquante comme le final qui donne tout son sens à l’expression “Voir Venise et mourir”.

Alors si vous ne vous intéressez pas du tout aux pratiques sadomaso, n’y entrez pas. Si vous ne connaissez de l’oeuvre de DOA que Pukhtu, méfiez-vous, vous n’êtes pas à l’abri d’une cruelle désillusion. Si Pukhtu montrait la guerre au XXIème siècle dans toutes ses multiples dimensions jusque les plus secrètes, les plus ignorées, Lykaia saura aussi vous montrer l’envers d’un décor. Dans cette autre guerre, plus locale, aussi secrète, synonyme de souffrance et de douleur mais exempte de mort, DOA, comme à son habitude, avec professionnalisme et avec son apparente distance vous montrera tout jusqu’à l’Armageddon terminal.

Certains ne verront dans Lykaia qu’un catalogue de paraphilies montrées, expliquées, analysées, vécues par les personnages dans leur chair. Et comment les condamner? Si vous êtes choqués par les faits montrés, votre capacité d’analyse, de réflexion s’en trouvera troublée et passablement amoindrie. La colère ou le dégoût prenant le pas sur tous les autres sentiments, vous ne serez pas à même de voir tous les autres axes, en rapport avec les actes commis, mis en évidence par l’auteur. Tous ces rapports ambivalents sujet/objet, maîtr(esse)/ esclave, dominant/dominé, désir/besoin, exhibitionnisme/voyeurisme, plaisir/souffrance, gratuit/payant, réel/factice…. Tous les aspects physiologiques, psychologiques, psychiatriques, économiques , sociologiques sont abordés, décortiqués, offerts au lecteur en attente de compréhension, d’explication.

Et au milieu, cerise sur le pal, une histoire d’amour, plusieurs histoires d’amour, à la DOA, bien sûr, dans le milieu BDSM de surcroît entre le Loup et la Fille, troublante inconnue évoluant dans cette jungle, les deux personnages de l’histoire juste hantés par la présence virtuelle mais constante de la femme et de la fille du Loup.

L’intrigue évolue entre Berlin, Prague et Venise et l’issue s’imagine très bien effroyable tant le couple tend à vouloir explorer les limites de l’autre dans un jeu dangereux et douloureux. En aucune façon, on s’imagine que le conte puisse bien se terminer mais j’avoue que je n’avais pas un instant imaginé l’enfer terminal dans la cité des Doges.

Si vous avez apprécié “Citoyens clandestins”, “Pukhtu” pour leur grande capacité à montrer de manière précise, exhaustive l’envers du décor, de la zone de combat, vous retrouverez ici les mêmes qualités, la même exigence, la même froideur aussi et toujours ces récurrences de DOA: le corps, les plaies, la douleur, la souffrance, la violence, la résignation, la marginalisation, la stigmatisation, les visages défigurés, le guerrier solitaire.

Par ailleurs, chacun aura une lecture toute personnelle face à ces démonstrations et nul doute que chacun, à un moment qui sera le sien et secret, sera interpellé par une pratique semblant peut-être plus ou moins apparenté à un de ses propres fantasmes. Mais chacun s’en défendra bien, niera tout malaise intellectuel et gardera sa propre vérité pour lui. Mais ça, c’est autre chose, juste un des effets corrupteurs de DOA, personne parfois toxique.

Le conte, on l’a bien compris, est cruel et sa morale si elle souligne bien la faiblesse de l’homme donne quand même un bien vilain rôle aux femmes de l’histoire à des années lumière des héroïnes à la mode dans le genre actuellement. Une fois de plus, DOA reste dans la marge culturelle qui importe, proposant courageusement des univers aussi troublants que réels, montrant sans complaisance la diversité des comportements humains, explorant les cités interdites, les no man’s lands modernes de la conscience humaine et collective, très loin des conventions.

Gutsy !

Wollanup.