Chroniques noires et partisanes

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DOA, RÉTABLIR LE CHAOS de Elise Lépine / Playlist Society

Les éditions Playlist Society “ Cinéma, musique, littérature, jeux-vidéo | essais, monographies, entretiens | le tout en version pop.” sortent un petit opus de poche consacré à DOA auteur de noir, à la carrière littéraire impeccable et auteur du récent Rétiaire(s) très bon polar sorti en tout début d’année à la Série Noire.

La présentation de l’ouvrage étant très complète et juste, à quoi bon s’en priver ?

Son Cycle Clandestin, réunissant “Citoyens clandestins”, “Le Serpent aux mille coupures” et le diptyque “Pukhtu”, l’a hissé au rang de monstre sacré du polar français. Mais DOA s’est aussi illustré dans le thriller ésotérique avec “La Ligne de sang”, le polar politique avec “L’Honorable Société” (coécrit avec Dominique Manotti), et a mêlé le noir au rouge avec “Lykaia”, consacré à l’univers du sado-masochisme hardcore. Avec “Rétiaire(s”), publié en 2023, il pousse le roman noir dans ses retranchements, mêlant guerre des gangs et guerre des services. Le point commun à tous ses ouvrages : une documentation minutieuse, un univers aussi marquant que foisonnant, une écriture précise, puissante.

Composé d’une introduction et d’un entretien, DOA, “rétablir le chaos” lève le voile sur le parcours de l’auteur, ses intentions littéraires, son regard acéré sur la marche du monde et la violence qui le gouverne.

Sans vouloir tirer la couverture vers nous, ce n’est pas le but, rappelons néanmoins que Nyctalopes s’est entretenu avec DOA à chacune de ses parutions depuis Pukhtu et parfois également entre deux romans. Les entretiens avec les auteurs sont très variés, parfois ça colle très bien et parfois c’est à chier, pas d’autre mot, et on ne citera pas de nom néanmoins certains foutages de gueule n’ont jamais vu le jour. Tout cela pour dire qu’un entretien avec DOA a toujours été l’assurance d’un échange franc, direct, sans détournement de questions ou propos fumeux ou putassiers. A chaque fois, c’est du lourd, du gros calibre. 

Il en est de même ici et dans cette longue interview on apprend beaucoup sur l’homme et sur l’auteur, sur ses choix de vie et d’écriture. Il y a même un vrai passage étonnant quand il explique ses démêlées en justice pour accusation de plagiat qui, visiblement, lui ont créé pas mal de soucis pendant trois ans. Sur cette affaire, il manque juste le nom de l’accusateur, je plaisante… Une histoire ubuesque, adorée de cohortes de glandeurs du net pouvant cracher à l’envi leur misère et leurs frustrations. Sinon, c’est du DOA pur jus et on le voit très à l’aise, maîtrisant, comme dab, parfaitement l’échange, envoyant quelques bastos quand il n’est pas d’accord avec la formulation ou le contenu des questions.

Il est évident que cet ouvrage s’adresse aux lecteurs assidus de DOA. Les nouveaux lecteurs auront tout intérêt à commencer par explorer Citoyens clandestins.

Clete

DOA / RÉTIAIRE(S) / ENTRETIEN

Quand DOA parle, c’est toujours clair, sans filtre et documenté. Et cette sixième rencontre chez Nyctalopes le confirme amplement:

Rétiaire(s), le trafic de came en France, les flics, les nouveaux dangers de l’écriture, le trafic d’armes, Samuel Paty, les privations de liberté en temps de pandémie, le COVID, le jackpot des labos pharmaceutiques et la suite de Rétiaire(s). Aucun sujet n’est évité, c’est très fort une fois de plus.

© Francesca Mantovani / Gallimard

C’est toujours un plaisir de vous rencontrer, c’est en l’occurrence la sixième fois que vous nous faites l’honneur d’écrire chez nous. Cet entretien n’aura pour but que de tenter de convaincre les indécis. Celles et ceux qui ont acheté « Rétiaire(s) » auront lu votre postface particulièrement intéressante où vous expliquez votre démarche, les origines du projet. Pour vos lecteurs, il y aura certainement peut-être parfois une impression de redite que je tenterai de limiter au maximum.

1 – La première interrogation qui est évidente pour tous ceux qui vous suivent : dites donc, ce n’est pas le roman que l’on attendait. Il y a beaucoup de sinistres personnages  dans votre roman mais il n’y a pas l’ombre d’un nazi ? 

Alors, tout d’abord, merci de m’accueillir une nouvelle fois dans vos colonnes, c’est toujours  un plaisir. Par ailleurs, la fidélité, c’est précieux. 

Il y a dans « Rétiaire(s) » un clin d’œil, et même plusieurs, à ce qui doit advenir mais a, pour  le moment, été contrarié par la crise traversée en 2020 et 2021. Ou plutôt par la panique  provoquée par cette crise et par les mesures délirantes que cette peur – jamais une bonne  conseillère la peur, parlez-en à des psys – a justifiées. Fermeture des archives, fermetures des  frontières, passeports vaccinaux, aller fouiller dans les fonds historiques s’est révélé, pendant  un temps, assez difficile, voire impossible, et m’a fait prendre du retard. D’où ma décision de  changer de projet temporairement et de m’attaquer à un texte plus « simple » dont la phase de  documentation serait moins empêchée. Ainsi, bizarrement, hanter les couloirs du centre  pénitentiaire de Paris-La Santé ou trouver, au-delà du périphérique, des pros du gros bizness s’est révélé moins ardu que se rendre au siège de la Bundesarchiv à Berlin. 

2 – Quand vous avez été obligé de changer votre fusil d’épaule, si j’ose dire, n’avez-vous  pas été tenté de franchir la porte que vous aviez laissée entrouverte à la fin de  « Pukhtu » ? 

Non. Avant de franchir cette porte particulière, il aurait fallu me livrer à une profonde  méditation. Et ça ne cadrait pas avec les circonstances de ma décision. Quand je l’ai prise, j’ai  hésité entre deux propositions : la non-fiction littéraire, avec une enquête sur l’affaire de  pédocriminalité qui a secoué le groupe scolaire Paul Dubois, à Paris, début 2019  (https://bit.ly/3IEQGP9), scandaleusement ignorée par presque tout le monde à l’exception de  Mediapart, et la fiction, avec ce qui est devenu aujourd’hui « Rétiaire(s) « . 

3 – Le projet « Rétiaire(s) » date de 2006, vous l’avez actualisé pour nous amener à la  situation en 2021. Avez-vous constaté des évolutions notables dans l’histoire du trafic de  drogue en France ? 

Tout dépend ce que l’on entend par notables. Le trafic irrigue tout à présent et tend à supplanter  les autres grandes entreprises criminelles, parce qu’il est bien plus rentable et reste, toutes  proportions gardées, moins risqué. Il s’est structuré, professionnalisé et est dominé par des  groupes français d’origine étrangère, binationaux ou non, ou des groupes étrangers,  principalement originaires du Maghreb et, dans une moindre mesure, de l’Afrique  subsaharienne et des Balkans, qui ont remplacé les Corses et les voyous d’origine italienne d’antan. Il grossit d’année en année et je pense ne pas fantasmer en déclarant qu’il corrompt de  plus en plus tous les secteurs d’activité dont il a besoin pour exister (le transport maritime et routier, par exemple, c’est-à-dire la logistique, mais aussi la comptabilité, le droit, certains  types de commerce de détail et de services), et quelques administrations / institutions, au moins  à l’échelon local ou régional, mais sans doute aussi plus haut. Le Canard Enchaîné a, par  exemple, sorti il y a quelques temps une affaire impliquant deux hauts fonctionnaires et un  trafiquant, pacsé avec l’un et amant de l’autre. Précisons que l’un des deux fonctionnaires en  question émargeait au ministère de l’Intérieur à l’époque, en qualité de secrétaire général de la  DGSI, après un passage par la Défense et la DGSE.  

Nous avons affaire à l’accélération d’un double phénomène de société : ultra-valorisation du  Dieu-fric d’un côté, et affaiblissement de la morale individuelle et républicaine de l’autre.  Arrive forcément un moment où ces évolutions se rencontrent et se combinent. Pour le  romancier que je suis, c’est pain bénit.

4 – Quelles sont les difficultés rencontrées par le passage d’un scénario à un roman ? 

Il n’y en a pas vraiment eu, sauf une peut-être, qui a été de devoir travailler sans Michaël  Souhaité, mon coauteur sur le projet de 2006/7. Au départ, nous envisagions une collaboration  calquée sur celle, très fructueuse et intéressante, que j’avais eue avec Dominique Manotti pour  écrire « L’honorable société ». Ça n’a pas pu se faire pour des questions d’emploi du temps et  de calendrier. 

Fondamentalement, le cœur du problème est identique dans les deux cas : trouver une bonne  histoire à raconter, par le biais de personnages forts. Difficile quel que soit le support de  destination. Ensuite, il faut construire, et on le fait en fonction du medium, on ne raconte pas  les choses de la même façon en mots ou en images. Ici, j’avais une matière de base, mais  ancienne et parfois bancale, quelques figures. Il fallait en éliminer une partie, en garder une  autre, et apporter en plus des éléments nouveaux cohérents avec ce qui allait rester. Cet  arbitrage sur un travail qui était en partie le mien, le vital inventaire destiné à purger tout ce qui n’allait pas (et dieu sait que c’était nécessaire), fut l’étape la plus compliquée, ne serait-ce que  pour respecter l’héritage de Michaël. Et puis on prend ses propres limites en pleine poire, le  doux souvenir d’une création que l’on fantasmait encore exceptionnelle se dissipe d’un coup.  Le projet initial n’a pas vu le jour pour de nombreuses raisons, parmi lesquelles figurent sans  doute quelques-uns ses défauts. Donc le véritable écueil à franchir était de piger ceux-ci, puis  de les admettre, puis de les corriger si possible. Pas de changer de support. 

5 – Je suppose que vous aimez tous vos personnages. Dans tous les cas, vous les avez  brossés soigneusement avec leur part d’ombre, mais lesquels vous ont le plus entraîné ?  Quels sont ceux qui pourraient aller plus loin, qui sont pour vous les moteurs du roman ? 

Difficile à dire, mais s’il faut choisir, je dirais Amélie Vasseur, qui est une des anciennes – en  ce sens qu’elle était déjà présente dans notre projet de série, mais plus en retrait – parce qu’elle  constitue une sorte de fanal, un point de repère, elle figure la ligne bien / mal, et Lola Cerda,  absente dans la proposition de départ, parce qu’elle est l’avenir, une enfant du monde qui vient. 

6 – J’ai trouvé que « Rétiaire(s) » était un bel hommage aux forces de police et de  gendarmerie qui œuvrent dans l’ombre pour endiguer le trafic de la drogue jusqu’à ce que je lise dans la postface “ les flics et les voyous de maintenant sont moins grands et moins  beaux”. Qu’est-ce qui a changé pour vous chez les flics ? 

Je ne suis pas certain que « Rétiaire(s) » sera ainsi perçu par les membres des forces de l’ordre qui éventuellement le liront. Ce qu’il donne à voir, et qui est encore très en-dessous de la réalité,  des rapports entre fonctionnaires et militaires, d’une part, et de ceux-ci avec leur hiérarchie,  d’autre part, et enfin de la praxis de l’investigation, ne peut être qualifié d’hommage. Ou alors  avec beaucoup d’ironie. Il est vrai cependant que les enquêteurs de base triment comme des  bêtes, même dans ce qui pourrait être considéré comme le fer de lance de la lutte antidrogue  nationale, corsetés par des procédures lourdes et complexes, une absence assez effarante de  formation initiale ou de formation continue ou de moyens humains, techniques, logistiques.  Face à un adversaire riche, réactif et de plus en plus malin, obsédé par une seule chose, se faire  toujours plus de thunes, de toutes les façons possibles. Si l’on regarde les dégâts que cause le  trafic de stupéfiants en termes de criminalité, de fragilisation du tissu social, de violence  quotidienne, d’évasion fiscale et de gangrène financière ou, pour le dire autrement, d’instabilité républicaine, de menace à la cohésion nationale, c’est un problème beaucoup plus aigu que le  terrorisme. Pour autant, l’arsenal déployé pour lutter contre les mafias de la came est dérisoire comparé avec celui de l’antiterrorisme, par exemple. 

7 – Dans vos remerciements, vous citez plusieurs flics que vous avez rencontrés. Quel est  leur état d’esprit, qu’est-ce qui les fait encore avancer dans cette guerre de la drogue  qu’ils savent perdue depuis longtemps ? 

Je ne remercie pas que des policiers et des gendarmes, d’autres hommes de l’art m’ont aidé, il  ne faut pas les oublier. Et pour répondre à votre question je dirais : à l’heure actuelle, plus  grand-chose ; mon impression personnelle est qu’on ne se bouscule pas aux portes de l’OFAST, on cherche plutôt à le quitter. 

8 – Une scène effarante à la Courneuve, il y a plusieurs épisodes glaçants dans  « Rétiaire(s) » qui contribuent à donner un tableau assez sombre de la France. Sans être  du niveau de l’arrestation du fils d’El Chapo il y a quelques jours au Mexique : 10  militaires et 19 sicarios tués, des scènes de guerre, y a-t-il aussi une escalade de la violence,  un déni de la république en France ? 

L’escalade de la violence est principalement permise par la disponibilité des moyens de cette  violence. À ce titre, la France est encore protégée par la relative difficulté de se procurer des  armes, notamment des armes de guerre. Cela pourrait changer, en raison notamment du conflit  en cours aux portes de l’Europe – comme cela fut le cas durant et après la crise des Balkans – puisque de nombreux moyens offensifs plus ou moins légers sont envoyés en Ukraine et qu’il  semblerait que, pour une large part, ils ne parviennent pas jusqu’au front. Il y a eu, à ce sujet, un premier reportage de CBS, en avril dernier, faisant état de seulement 30 à 40 % d’armes  arrivant à destination (voir l’article connexe ici : https://cbsn.ws/3W2bpPP). Le reportage a été  censuré, parce que soi-disant pas assez sourcé ou à jour ; ce qui est comique quand on voit à  quel point cette problématique de la solidité des sources est à géométrie variable dans la presse.  Peu de temps après, Le Monde a fait état des inquiétudes des services secrets français à ce sujet.  En août 2022, les Américains ont été obligés de dépêcher sur place un général dont l’unique  tâche est de contrôler l’acheminement à bon port des fournitures militaires occidentales. Et  enfin, dès octobre dernier, New Voice of Ukraine, un site que l’on ne peut guère soupçonner d’amitiés pro-Poutine, mentionnait l’apparition, dans les milieux criminels tant finlandais que  suédois, d’armes à l’origine destinées au conflit contre la Russie (https://bit.ly/3ivWf7T). Le  sujet est hypersensible, donc on évite de trop en parler afin de se prémunir des questions qui  fâchent, mais il y a fort à parier qu’une partie non négligeable de ces fusils d’assauts, grenades,  lance-roquettes et autres instruments de mort finira un jour ici entre de mauvaises mains. Si  l’on combine cette évolution probable avec l’escalade bien réelle du sentiment d’impunité et le  recul général des surmois, on a tous les ingrédients nécessaires à l’avènement d’une situation à la mexicaine, dans les dix, quinze ans à venir. God bless America. Vers une nouvelle pandémie, de Plombémie cette fois ? Disposerons-nous alors de vaccins  ARNm pare-balles ? Il paraît que c’est une technologie miraculeuse (sourire).

9 – Salman Rushdie, Charlie et même Samuel Paty sont des exemples assez clairs qu’on  ne peut plus vraiment écrire aussi librement qu’il y a quelques années. L’auteur DOA a t-il un instant d’appréhension quand il écrit sur les milieux islamistes ou apparentés ou  quand il conte avec beaucoup d’humour, le destin de petite frappe d’Adama de la Banane  dans le 20ème ? 

Je ne percevais pas de danger autre qu’idéologique et intellectuel quand j’ai écrit « Citoyens  clandestins », du fait des courants qui traversaient alors le milieu du noir / polar en France.  Pour une fois, on allait parler des barbouzes, sujet ô combien sensible dans ce milieu, sans les  ridiculiser, odieux crime politique. Ma réflexion avait déjà évolué au moment de « Pukhtu ».  Aujourd’hui, je crois que plus personne n’est à l’abri de rien, quel que soit le sujet, et ce pour  deux raisons : d’une part, les motifs de rage ne se limitent plus au seul islam ou islamisme, ou  à l’islamophobie, des tas de thématiques enflamment nos concitoyens, et d’autre part tout le  monde s’exprime plus ou moins dans l’espace public, via les réseaux sociaux, y compris et  surtout les jeunes générations, beaucoup moins inhibées. Tout le monde peut donc se retrouver,  du jour au lendemain, pour un propos mal compris ou détourné ou même volontairement  agressif, subversif, mais qui n’est qu’un propos – dans l’essentiel des cas ne tombant pas sous  le coup de la loi – victime d’une attaque en règle, d’un harcèlement, d’un dénigrement, bref  d’une violence virtuelle et / ou médiatique aux proportions démesurées contre laquelle il est  quasi-impossible de se défendre et avec des conséquences très concrètes, professionnelles par  exemple, qui vont potentiellement au-delà du seul individu visé et accable tout son cercle  proche. 

Ou victime d’une agression physique, peut-être mortelle, après un doxing en règle. 

Est-ce que cela va m’empêcher d’écrire ce que je veux, comme je le veux ? J’ose croire que  non. J’espère, si le cas se présente, avoir l’audace de continuer sur ma lancée, sans faire de  concession autres que celles nécessaires à l’intrigue du roman en cours. Il y a cependant  différents facteurs à considérer désormais. Le premier d’entre eux est que si la création sans  compromis est une chose, la publication de cette création en est une autre, de même que sa  diffusion. D’énormes pressions viennent de plus en plus souvent s’exercer sur les éditeurs et je  ne suis pas certain que les générations montantes à l’intérieur des différentes maisons aient ne  serait-ce que l’envie d’y résister. Un second facteur est la fin de mon anonymat. Mon  pseudonyme a dissimulé mon identité réelle pendant quinze ans, mais les forces combinées de  Wikipédia et de Libération ont mis un terme à cette protection ; sans mon accord, il va de soi.  Il faut croire que brandir mon nom à tout bout de champ était de nature à infléchir la marche  du monde. En ce qui me concerne, je ne l’ai pas encore constaté (sourire). Plus prosaïquement, si désormais, pour une raison ou pour une autre, je finis en tant qu’artiste par braquer quelqu’un,  je pourrais en faire les frais dans ma vie de tous les jours beaucoup plus facilement. 

Mes proches aussi et ça, c’est très ennuyeux. 

J’avais anticipé tout cela lorsque j’ai décidé d’écrire sous pseudo. Dès le début, cela m’a valu  des procès en paranoïa ou en complotisme ou en secrète malhonnêteté, délétère forcément (« le  mystérieux DOA, barbouze, hou hou ! »). Et puis, comme l’avez rappelé, il y a eu Charlie et  ensuite Samuel Paty. Un anonyme, un simple prof, qui faisait son boulot, a priori très bien,  dans une école républicaine et laïque. Pour avoir montré une ou des caricatures, de simples  dessins donc, on l’a DÉ-CA-PI-TÉ. Il faut prendre conscience de la réalité que recouvre ce  mot, décapité : Samuel Paty a, pour des croquis tout à fait légaux, précisons-le, eu la tête  tranchée, en pleine rue, en plein jour, en France, au XXIème siècle. Avec un couteau. Pas facile  de faire ça au couteau. J’imagine que cela a pris deux, peut-être trois minutes. D’interminables  minutes, au cours desquelles M. Paty a eu le temps de souffrir le martyre, de hurler, de se  désespérer de l’absence de secours, de renforts, d’un salut extérieur, en d’autres termes de se  savoir plus abandonné encore qu’il ne l’avait déjà été par l’État – retenez-le pour la suite de  cette interview –, par sa hiérarchie au préalable et ensuite par les forces de l’ordre sensées le  protéger au nom du pacte social et républicain. Il a eu le temps, aussi, de percevoir toute la rage  de son assassin dans la brutalité de ses gestes, sans doute de ses grognements, d’effort, de  colère, le temps de sentir la lame qui fouillait dans son cou, attaquait ses vertèbres cervicales,  la chaleur de son propre sang, bref, le temps de se voir mourir. J’espère pour Samuel Paty que  le choc de cette agression mortelle lui a rapidement fait perdre la conscience de ce qui se  passait. 

Il est loin d’être le seul à avoir été atteint dans sa chair. Grands ou petits, la cohorte des agressés  pour très peu – dans le grand ordre des choses – commence à être fort peuplée, même si dans  la plupart des cas, on n’en fait pas publicité. Dès lors, plus aucune des accusations ci-dessus ne  tient, je cesse d’être un artiste un poil hurluberlu, limite zinzin. Et la question de ma liberté de  création se pose de façon plus nette encore aujourd’hui, comme vous le faites si bien. 

Moi, ce que je me demande, c’est si les gens de Wikipédia, qui furent les premiers à lâcher  dans la nature le lien entre mon pseudonyme et mon vrai nom, bien cachés derrière des pseudos,  et donc à me refuser un droit à l’anonymat qu’ils préservent pour eux-mêmes – au nom de quoi  d’ailleurs, que pensent-ils défendre par cette révélation contre ma volonté ? – et, derrière eux, les journalistes qui leur ont emboîté le pas, ont conscience de la responsabilité qui est, à la  seconde où ils l’ont fait, devenue la leur.

10 – Un point de détail du roman qui à force d’être présent n’en est peut-être plus un. Par  des petites phrases parlant de la gêne occasionnée par les masques FFP2, de la COVID la  nouvelle peste noire, de l’impossibilité de boire l’apéro le soir en France, les acteurs de  « Rétiaire(s) » montrent particulièrement leur mécontentement, un écho de votre propre  colère face aux directives gouvernementales dans la gestion de la crise ? 

Avant de répondre à cette question, dire tout d’abord que « Rétiaire(s) » n’est pas un livre sur  la COVID et que celle-ci y apparaît seulement parce que l’action se déroule durant la pandémie.  Alors certes, il y a agacement de ma part, et il se ressent, visiblement, mais cela reste  particulièrement léger et coulé dans l’intrigue et ses personnages en ce qu’elle les contraint,  comme elle nous a tous contraints, mais n’est pas le sujet.

Ensuite, peut-être faut-il expliquer d’où je parle. Pour cela, je vous invite à lire ou relire,  écouter, regarder, l’une ou l’autre, ou toutes, les références suivantes : 

– La journaliste et essayiste Naomi Klein et son livre « La stratégie du choc »  (https://bit.ly/3H6BnNX). 

– La philosophe et universitaire Barbara Stiegler, auteure de « De la démocratie en  pandémie : santé, recherche, éducation » (https://bit.ly/3GI4ndp) et de nombreuses  conférences, interventions et entretiens, comme celui-ci : https://bit.ly/3XvOvkX

– Et enfin le Dr Alice Desbiolles, médecin (ainsi se présente-t-elle sur Twitter, au  masculin) en santé publique et épidémiologiste, qui a été entendue par le Sénat à ce sujet en février 2022 : https://bit.ly/3kkdhX5.  

Quand la situation sanitaire chinoise est devenue ou, plus précisément, a commencé à nous être  présentée comme un problème mondial, une pandémie, je travaillais sur mon nazi et terminais la lecture d’une magnifique biographie d’Hitler en deux tomes (https://bit.ly/3W9zWT7) qui  évoque notamment sa prise de pouvoir et le contexte de celle-ci : instabilité politique, détresse  économique, sentiment de déclassement, insécurité, (re-)montée des nationalismes et angoisse  générale de la population. Sur ce terreau fertile on a d’abord transformé l’angoisse en peur,  ensuite on a nommé le responsable de cette peur, le juif, le communiste, le banquier  cosmopolite, qu’on a déshumanisé, sous-humanisé, diabolisé, puis on a attisé la haine pour  mobiliser, entraîner, galvaniser, et enfin, par l’imposition d’un dogme, avec des croyances et  des règles qui ne souffraient aucune discussion, on a justifié l’arbitraire et la violence. 

Un exemple de déshumanisation : « Bonne année à tous, sauf aux antivax, qui sont vraiment  soit des cons, soit des monstres. » (NDLR, c’est moi qui souligne, un monstre est tout sauf un  être humain, original ici : https://bit.ly/3QITf4s). 

Un exemple de violence justifiée : « On peut demander à ceux qui ont les noms des non  vaccinés de donner ces fichiers à des brigades, à des agents, à des équipes, qui vont aller frapper  à leur porte. » (original ici : https://bit.ly/3kgnOm3). 

Et ils vont faire quoi ensuite, ces agents ? Vacciner les gens de force en les attrapant et en les  immobilisant à plusieurs, comme en Inde ? Les mettre dans des camps, comme en Australie ?  Parce que les exemples ci-dessus ne sont malheureusement pas des cas isolés. Et moi, quand  je commence à voir, dans les journaux, sur les chaînes nationales ou d’information continue, à  des heures de grande écoute, ou sur les réseaux sociaux, la mise en place d’une véritable  religion de LA Science, incontestable sous peine d’excommunication, et la stigmatisation non stop d’une partie de la population devenue bouc-émissaire, moins que citoyenne, puis la  tentative de rendre acceptable la mise en place de listes de dénonciation – délation ? –, de  brigades spéciales, la privation de droits fondamentaux, je me dis qu’on a un sérieux problème,  qui n’est plus du tout d’ordre sanitaire. 

Comparaison n’est pas raison, je le sais, toutes les circonstances ne sont pas identiques, mais  les convergences restent nombreuses, qui ont justifié de constants changements de pied de la  part de l’État – plus prompt à nous emmerder, nous enfermer, nous contraindre, qu’à nous  protéger réellement, voir plus haut – et des commentateurs qui s’en sont fait les relais, sans le  moindre recul : pas de masque, masque, même quand on est seul sur une plage ou dans la forêt,  auto-autorisation de sortie (ausweis ?), pas de fermeture des frontières mais confinement individuel, c’est-à-dire repli à l’intérieur de ses frontières personnelles ou familiales, puis finalement si, fermeture des frontières, distanciation sociale, gestes barrières ridicules, pas de  couvre-feu, couvre-feu, café assis, pas debout, les virus volant à hauteur d’homme, pas de  passe, passe, debout, assis, couchés, debout, assis, couchés, le tout pour appuyer des solutions  dont on peut quand même dire sans risque de se tromper beaucoup que leur efficacité a laissé  à désirer. Sauf pour dissimuler cette autre grande faillite administrative qu’est l’hôpital public,  dont l’incapacité à faire face risquait de nous sauter à la gueule, révélant par voie de  conséquence la faiblesse et l’impuissance dudit État. Inacceptable. 

On ne peut que s’étonner – c’est ironique – de l’absence de volonté politique et médiatique de  dresser un bilan chiffré de toutes les mesures qui nous été imposées, le bon et le moins bon,  d’un point de vue sanitaire (pas seulement sur la COVID, sur les autres pathologies aussi),  démographique, psychosocial, éducatif, économique, alors que nous avons été noyés pendant  deux ans sous des chiffres, souvent contradictoires, toujours arrangés, pour valider, dans la  précipitation et l’urgence, un terrible n’importe quoi. Ce qu’on ne regarde pas, on ne le voit  pas, donc ça n’existe pas, passons vite à la crise suivante. 

Au risque de vous lasser, pour conclure, je vais vous en donner quelques-uns, des chiffres, mais  solides et qui montrent qu’un truc au moins aura été super efficace, pendant cette pandémie : 

– L’Union européenne (UE) a passé contrat pour la fourniture de 4,6 milliards de doses  de vaccins anti-COVID jusqu’en 2023 inclus, soit environ 10 doses par habitant de  l’UE, pour un montant de 71 milliards d’euros (source : Cour des comptes européenne,  rapport spécial n°19 de 2022 : https://bit.ly/3GGYSeX). Pour quel résultat effectif ? À quel montant s’élèvera le gaspillage pour les vaccins qui ne sont plus recommandés et  les boosters non employés ? Qui payera tout cela en fin de compte ? Et, puisque c’est à  la mode, quel est le bilan carbone de toutes ces opérations de construction d’usines  (surtout en Asie), de fabrication, de transport (maritime, très gourmand en énergies  fossiles et polluant), de réfrigération / conservation ? Sur ces 71 milliards d’euros, la  moitié est allée à Pfizer, dans le cadre d’un accord négocié en direct par la présidente  de l’UE, qui a court-circuité les instances ad hoc (contrairement à ce qui s’est passé  pour les autres labos, qui ont suivi la procédure normale. Cf. points 48 à 50 du rapport  n°19 ci-dessus). La susmentionnée présidente, déjà poursuivie en justice dans le cadre  d’une affaire de conflit d’intérêts en Allemagne, vient d’être convoquée devant le  Parlement européen pour s’expliquer à propos justement des zones d’ombres de sa  négociation hors des clous avec Pfizer. Par ailleurs, le Procureur de l’UE a lui-même  initié une procédure au sujet de cette négociation (https://politi.co/3k81n2k). – En 2021, la société Pfizer a vu son chiffre d’affaires augmenter de 95% – donc presque  doubler – et atteindre 81,3 milliards de dollars. Son bénéfice a lui aussi été multiplié  par deux et s’élevait à 22 milliards de dollars (https://bit.ly/3XeYsDE). En 2022, Pfizer  anticipait un chiffre d’affaires de 100 milliards de dollars, dont environ 34 milliards  seraient le fruit des ventes de son vaccin anti-COVID et 22 milliards celui des ventes  de sa pilule anti-COVID, le Paxlovid (https://bit.ly/3iKoDTF). Y a bon COVID !

11 – Je sais très bien que vous n’en direz rien mais je pose néanmoins la question. Pour  moi simple lecteur, il me semble que l’histoire est loin d’être close et que notamment un personnage fort a passé son temps à morfler pendant plus de 400 pages et qu’on aimerait  bien voir son retour. Y aura-t-il une suite à « Rétiaire(s) » ? 

L’histoire pourrait s’arrêter là. Elle pourrait aussi continuer. Je crois cependant que, puisque  mon nazi s’impatiente, il faut d’abord s’occuper de lui. 

12 – Une B.O pour Rétiaire(s) ? 

Au lieu d’un morceau de rap contemporain, par exemple « TP » de Soso Maness  (https://bit.ly/3XdBk8y) ou « Mannschaft » de SCH (https://bit.ly/3GEhHiV), évoqué dans le  roman, je préfère revenir en arrière et suggérer « Cocaine » de JJ Cale  (https://bit.ly/3QGWbyK).

Merci à DOA.

Clete.

Entretien réalisé par échange de mails mi-janvier 2023.

RÉTIAIRE(S) de DOA / Série Noire / Gallimard

Il y a eu bien sûr l’épisode Lykaia sur le BDSM en 2018 mais on était nombreux à attendre le DOA de Citoyens clandestins et de Pukhtu. Les années noires COVID auront eu au moins un effet positif puisqu’elles auront bloqué l’auteur dans ses recherches sur l’histoire d’un officier nazi en France. En attendant, DOA est donc revenu vers le Noir, ses premières amours et des univers où depuis de longues années, il nous séduit par la puissance de sa plume, son art à nous montrer le côté obscur, l’underground sans filtre.

“Une enquêtrice de l’Office anti-stupéfiants, l’élite de la lutte anti-drogue, qui a tout à prouver.

Un policier des Stups borderline qui n’a plus rien à perdre.

Un clan manouche qui lutte pour son honneur et sa survie.”

Un roman de DOA est difficile à résumer et je ne m’y risquerai pas plus que la Série Noire très minimaliste dans sa quatrième de couverture. Disons que très globalement si Pukhtu parlait de la guerre en Afghanistan, Rétiaire(s), lui, parle de la drogue en France, une autre guerre. On connaît la rigueur de DOA, sa volonté que certains trouvent farouche de se montrer inattaquable sur ce qu’il montre, raconte et on retrouve tout cela dans une intrigue très riche sur le trafic de came en France à différents niveaux. Tout d’abord l’internationale de la came avec les nouvelles routes de transit, des états bandits comme la Bolivie, la Mauritanie, beaux pays où, même en rêve, on n’a pas envie de séjourner. Ensuite, le trafic sur le pays avec une famille de trafiquants manouches de la région parisienne qui a maille à partir avec la concurrence et les forces de police et de gendarmerie, soldats de l’ombre, qui luttent avec leurs moyens et leurs limites et enfin, les sentinelles et spadassins de bas étage de la Courneuve et du quartier des amandiers du XXème.

L’histoire fait intervenir de nombreux personnages avec qui il faudra se familiariser au départ, effort nécessaire, on n’est pas dans un énième thriller à deux balles. Heureusement, l’annexe en fin d’ouvrage, avec ses deux entrées la loi et le crime, permet de bien ancrer s’il le faut, les différentes factions, organisations qui gravitent en périphérie de cette histoire. Par ailleurs, un glossaire regroupant acronymes, abréviations, services de police et judiciaires préserve un liant, une certaine urgence à l’intrigue.

Côté personnages, certains offrent tellement de facettes et de possibilités qu’ils ne peuvent pas avoir été créés pour un simple “one shot”. On pense à la jeune Lola, côté crime et à Théo Lasbleiz le Finistérien (tueur de loups en breton) flic des stups qui a perdu femme et fille exécutées et occupant cette place de guerrier solitaire incontrôlable qu’on a déjà rencontré un peu chez DOA autrefois sous les traits de Lynx. Pas de réelle barrière entre le bien et le mal, des personnalités complexes animées par des désirs et des volontés antagonistes. 

L’intrigue est béton, le roman vous saute à la gueule dès le prologue, du DOA quoi, vous savez déjà … mais le plus effrayant, c’est peut-être ce qui apparaît en filigrane, au détour des pages, ce que vous découvrirez entre les lignes ou à travers une petite histoire comme celle d’Adama de la Banane…DOA a toujours déclaré n’émettre aucun avis, aucune opinion, néanmoins, il dresse parfois, mine de rien, un tableau assez inquiétant de la France de 2021.

Superbement construit avec des interludes qui permettent quelques respirations, Rétiaire(s) était à l’origine, en 2006, un projet de série refusée par France Télévisions. Dommage ! Avec cette loupe sur le travail de fourmi des flics, les filatures et les écoutes ainsi qu’une étude sociétale très forte comme on retrouve dans toutes les productions de David Simon, cela aurait pu devenir une sorte de The Wire à la française très crédible. Mais, de manière je le reconnais très égoïste, le malheur de DOA à l’époque fait notre bonheur aujourd’hui.

Last but not least, l’histoire est loin d’être bouclée…

DOA est de retour et cela fait un putain de bien.

Clete.

PS: entretien à venir.

LA NOIRE ET LA SÉRIE NOIRE EN 2023 / Toutes les sorties françaises

Lundi 21 novembre à 10 heures, au 7 de la rue Gallimard à Paris, ont été présentés aux libraires parisiens, les percutants programmes de la Série Noire et de la Noire pour l’année 2023. Un bien bel endroit à l’ambiance feutrée, un haut-lieu de la littérature française.

Stéfanie Delestré et Marie Caroline Aubert, éditrices des collections étaient présentes : Stéfanie Delestré était accompagnée par tous les auteurs français qui ont dévoilé leurs nouveaux romans dans un exposé d’une dizaine de minutes chacun, l’éditrice ajoutant, par ailleurs ses propres commentaires. Marie-Caroline Aubert a introduit avec talent et humour les auteurs étrangers qui seront au catalogue, on salive déjà mais on en reparlera plus tard avec elle, elle a promis !

Concernant les auteurs français, en 2023, la SN sort l’artillerie lourde… que des quinquas expérimentés qui ont déjà montré leur valeur… Manquent peut-être quelques plumes féminines. Néanmoins, ça a méchamment de la gueule :

Thomas Cantaloube, Marin Ledun, Caryl Ferey, Antoine Chainas, DOA, Olivier Barde-Cabuçon, Jacques Moulins, Sébastien Gendron et Pierre Pelot (absent mais ayant laissé un message de présentation). 

Bien sûr, on vous reparlera de ces romans au moment de leur sortie, mais voici déjà quelques mots sur chacun d’entre eux, quelques notes griffonnées à partir des dires des auteurs. 

Par ordre de sortie dans l’année et sans commentaires partisans malgré l’envie qui tenaille.

 BOIS-AUX-RENARDS (contes, légendes et mythes) de Antoine Chainas

Roman situé dans la vallée de la Roya en 1986, aux débuts de la consommation de masse. Un couple tue des femmes pour ses loisirs mais une gamine est témoin d’un des meurtres. Un roman noir teinté de fantastique (mythes et contes). 

Par l’auteur de Empire des chimères

RÉTIAIRES de D.O.A.

Roman sur la lutte contre le trafic de stups et très proche d’un roman procédural avec une lutte entre les services de police. Roman familial, les liens du sang et les thèmes de la vengeance et de la responsabilité. 

Par l’auteur de Pukhtu.

MENACES ITALIENNES de Jacques Moulins.

A EUROPOL, un fonctionnaire cherche à faire reconnaître le terrorisme d’extrême-droite, inquiet sur ce qu’est en train de devenir l’Europe braquée sur la menace islamique, oubliant la lente et sûre montée de l’extrème droite. Dans le viseur, l’Italie.

Par l’auteur de Retour à Berlin.

HOLLYWOOD S’EN VA EN GUERRE de Olivier Barde-Cabuçon.

1941, Charles Lindbergh, l’engagement de Hollywood pour l’entrée en guerre des USA. Un hommage au cinéma noir et blanc et à Chandler avec une détective de choc Vicky Malone.

Par l’auteur de Le cercle des rêveurs éveillés.

FREE QUEENS de Marin Ledun

Roman proche des Visages écrasés sur les techniques de vente et de consommation mais dans le contexte nigérian. Par l’enquête sur l’assassinat de deux jeunes prostituées, on découvre le Nigéria et les expérimentations que peuvent se permettre les grandes firmes internationales pour vendre leurs produits, et en l’occurence ici, de la bière.

Par l’auteur de Leur âme au diable.

MAI 67 de Nicolas Cantaloube.

On retrouve les trois personnages de sa série sur les années 60 et on fait un bond de cinq ans dans le temps pour se rendre en Guadeloupe où le département d’outre mer ressemble plus à une colonie qu’à un territoire de la république. Une manifestation contre la vie chère est réprimée dans le sang.

Par l’auteur de Frakas.

OKAVANGO de Caryl Ferey

Entre Rwanda, Namibie et Angola, Caryl Ferey raconte une histoire sur une des plaies africaines : le trafic d’animaux.

Par l’auteur de Paz.

LOIN EN AMONT DU CIEL de Pierre Pelot.

L’auteur de plus de deux cents romans dont “l’été en pente douce” revient à ses premières amours, le western. 

A la fin de la guerre de sécession, quatre sœurs sont victimes d’une bande de hors-la-loi.L’une meurt et les trois autres vont arpenter l’Arkansas et le Missouri pour se venger. Roman très violent.

Par l’auteur de Les jardins d’Eden.

Chevreuil de Sébastien Gendron.

Un citoyen britannique s’installe en Charente Maritime orientale. Les relations avec les autochtones et notamment les chasseurs vont vite se détériorer.

Par l’auteur de Chez Paradis.

***

Fin de la réunion vers 13 heures.

Clete.

PS: De grands remerciements à Antoine Gallimard, Marie-Caroline Aubert, Stéfanie Delestré et Christelle Mata.

LA LIGNE DE SANG de DOA et Stéphane DOUAY / Les Arènes BD.

« Lyon, automne 2003. Banal accident de la route à la Croix-Rousse. Les officiers de police Marc Launay et Priscille Mer se rendent sur les lieux. Un motard, Paul Grieux, est dans le coma. Aussitôt, la victime les intrigue.
Aucune adresse à son nom. Aucun proche à avertir. Et surtout son ex-compagne, Madeleine Castinel, a disparu ce soir-là et reste introuvable.
Commence alors une enquête troublante sur fond d’ésotérisme et de magie noire, qui va plonger les policiers dans l’horreur. »

Premier roman graphique de DOA, l’auteur de Pukhtu.

Pas aisé de chroniquer un roman graphique quand on n’ y connait pas grand chose, pas facile non plus de donner une impression objective tant on a déjà créé soi-même son décor et ses personnages au moment de la lecture, déjà très ancienne, du roman. Et pour ces deux raisons, je me garderai bien d’émettre le moindre commentaire et préfère vous laisser entre les mains de l’auteur le temps d’un petit moment d’élucidation qu’il a bien voulu nous accorder. Merci donc à DOA pour ce petit entretien et aussi à Stéphane Douay dont la qualité du travail se voyait déjà dans l’adaptation BD de « Les années rouge et noir » de Gérard Delteil.

1 – On vous imaginait en période d’écriture et vous revenez en librairie avec une adaptation graphique de votre premier roman “la ligne rouge”, quelle est l’origine de ce projet et pourquoi le choix s’est-il porté sur ce roman?

Je suis en période d’écriture. Et pour longtemps encore. Et si je peux me permettre deux petites corrections de rien du tout, le livre dont est adapté la BD porte le même titre, « La ligne de sang », et ce n’est pas mon premier mais mon deuxième roman.

L’idée remonte à l’année 2010, si je me souviens bien. A l’époque, j’ai été contacté par une jeune maison d’édition de BD, 12bis, qui souhaitait que je planche sur une histoire pour eux. Pour diverses raisons – notamment pour travailler avec David Sala, un de mes amis, auteur des couvertures de mes deux premiers livres et originaire comme moi de Lyon – j’ai proposé d’adapter « La ligne de sang ». Nous avions alors tous les deux envie de plancher sur une intrigue se déroulant dans notre ville et celle de ce roman semblait adéquate. J’ai écrit le script de la BD au printemps 2012, pendant que David finissait un autre travail. Et puis rien ne s’est passé comme prévu : 12bis a fait faillite, il a fallu récupérer les droits auprès des repreneurs du fonds, David n’a pas pu attendre et a quitté le projet, et celui-ci a été remisé aux archives de mon Mac. En 2014, Laurent Muller, un des fondateurs de 12bis, passé aux Arènes, a repris contact avec moi pour racheter les droits du scénario. Je ne voyais pas de raison de refuser de les lui céder à l’époque. Il a fallu deux ans pour que le travail commence véritablement. A ce moment-là, j’étais occupé ailleurs et je n’ai suivi la production de la BD que de loin. Voire de très loin après janvier 2018.

2 – Passe t-on aisément d’auteur à scénariste de roman graphique? Des invariants ou des différences?

Non, ce n’est pas simple. Il y a du texte et de l’image dans une BD, mais ce n’est ni un livre ni un film. Le truc, autant que j’ai pu le comprendre, consiste à découper selon une suite d’images pertinentes, dont chacune est elle-même une synthèse de l’action à un moment précis de l’intrigue et permet l’ellipse vers la synthèse suivante ; la BD, du point de vue du scénariste, m’est ainsi apparue comme l’art du choix des vides et des non-dits. Je me souviens qu’à l’époque cette première tentative de scénario de BD m’avait posé pas mal de problèmes. Je ne suis d’ailleurs pas certain de les avoir tous bien résolus. J’ai beaucoup taillé dans le roman, réorganisé des séquences pour en changer la chronologie, et simplifié des passages. Reste qu’en BD comme ailleurs, sans une bonne histoire et de bons personnages, on ne va pas loin. Même si c’est le dessin qui appâte, c’est le fond qui laisse une impression durable. Le fond est-il à la hauteur dans le cas de « La ligne de sang » ? Nous verrons.

3 – Pourquoi Douay pour illustrer votre histoire? Y a-t-il adéquation convaincante entre votre histoire et les personnages que vous avez créés et l’adaptation croquée par Douay? Doit-il exister une réelle complicité avec le dessinateur ?

Stéphane Douay a été suggéré par l’éditeur de la BD et lorsque ce dernier m’a présenté les précédents travaux de Stéphane, j’ai trouvé qu’ils allaient plutôt bien avec l’ambiance noir/polar du roman d’origine. Je m’en suis donc remis à son choix.

4 – Est-ce un “one shot” ou a-t-on des chances de vous retrouver dans d’autres aventures similaires issues de votre bibliographie?

A ce stade, j’ai quelques idées mais qui ne sont pas très concrètes, je vais donc les garder pour moi.

5 – Quand retrouvera-t-on du DOA inédit en librairie?

Le jour où il sera prêt à y revenir et lui-même ne sait pas quand ce jour arrivera (et va par ailleurs immédiatement cesser de parler de lui à la troisième personne, c’est nul).

propos recueillis par Wollanup, le 16 mai 2019.


Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA.

Un petit commentaire en soirée… qui ne serait sûrement pas beaucoup lu. Et pourtant, c’est un truc bien sympa et qui semble très important pour son auteur.

Antonin Varenne s’exprime sur DOA, sur la démarche de l’auteur, loin de la complaisance et qui l’interpelle. La même honnêteté, la même intégrité, la même discrétion, tout sauf une surprise. Moment intelligent.

« Belle interview, le piège de la paraphrase du livre y est bien déjoué. Au point de donner envie de lire le bouquin. Parfaite démonstration d’intelligence.

Les différences évoquées entre fiction et non-fiction, les distinctions faites entre les goûts et la qualité, la condamnation morale d’une oeuvre, sa censure légale, un hastag et une réaction critique digne, sont essentielles.

Je suis dans les premiers moments d’un prochain livre, et la lecture de cet entretien remet quelques boussoles dans la bonne direction. A commencer par ces conseils —ou règles— que les auteurs ne devraient pas oublier: ne pas penser aux lecteurs (ni aux éditeurs); raconter et non asséner; éventuellement se donner pour objectif, comme le disait Benjamin Whitmer lors d’une rencontre à Limoges il y a peu: « to slowly crush the heart of the reader in my hand », de faire passer des émotions, donc (douloureuses ou moins); d’assumer cet « affranchissement total » que permet la création.

Mais la liberté —artistique, philosophique, physique…— n’est pas donnée. Elle n’est presque toujours qu’une conquête. Une bataille a priori sans victoire, mais sans défaite non plus. Pour les auteurs comme pour les autres. On n’est jamais libre, on essaie seulement de se libérer (que serait un être entièrement libre?…Dieu, dévoreur de chair humaine, fou, artiste total muet sourd et aveugle, homme transformé en meuble?). Et c’est la dernière boussole, avec la prise de risque, que je retiendrai de la lecture de cet entretien: ce qu’a fait DOA avec ce livre, et qu’importe à ce stade que je ne l’ai pas encore lu. Il a cassé le moule, il s’est libéré d’un des auteurs qu’il était pour en devenir un différent. Parce qu’il est vite tentant de se contenter d’en être un seul, celui qui vend ou celui qui nous fait du bien, celui en qui on a le plus confiance, et de ne pas se frotter aux autres. Intéressant que ce soit par ce livre qu’il s’essaie au « JE ».
Merci aux questions, et un grand merci aux réponses.

A bientôt.

Antonin. »

L’entretien de Nyctalopes du 4 octobre 2018.

Lykaia chez Nyctalopes.

Lykaia chez Unwalkers.

Wollanup.

DOA, LYKAIA, l’entretien.

C’est toujours un bonheur de s’entretenir avec DOA. Il n’élude aucune question, répond toujours de manière précise et sans se défiler. Il nous parle aujourd’hui de « Lykaia » sorti chez Gallimard le 4 octobre 2018, un roman absolument pas tout public. 

EquinoX, Sade, le BDSM, la réification, l’univers des contes, la mythologie, les femmes chez DOA, « Mein Kampf », la liberté d’écrire, la liberté d’éditer, le Darknet, et ses goûts musicaux de chiottes… un moment très riche. On s’y est mis à deux !

 

1 –Wollanup / Prévu initialement dans la collection EquinoX, LYKAIA sort finalement quelques mois plus tard chez Gallimard mais pas non plus à la Série Noire, ce roman a donc déjà une histoire et d’ailleurs certains sur le web ne se sont pas gênés pour diffuser et propager des infos ou des rumeurs ? Que s’est-il passé réellement ?

Laurent Beccaria, boss des éditions Les Arènes, est revenu, pour des raisons qui lui appartiennent, sur la décision de publier ce roman et Aurélien Masson l’a suivi dans cette voie. Pour faire taire la rumeur, cette sale bête, il n’a jamais été question pour moi de quitter Gallimard, juste d’accompagner mon désormais ex-éditeur avec ce texte particulier – dont la nature était connue dès le départ – dans ses nouvelles aventures ; je me suis efforcé d’être le plus clair possible sur ce point avec les principaux intéressés dès que les changements à la tête de la Série Noire ont, plus d’un an avant le lancement d’EquinoX, été rendus publics. La suite est triste, regrettable sur le plan de l’amitié et je n’ai, personnellement, qu’une seule remarque à faire au sujet de cet incident : la plus punk des maisons d’édition n’est pas celle que l’on croit dans cette histoire. L’exception à la règle de c’est celui qui le dit qui l’est ? (sourire)

 

2 –Wollanup / Même si on retrouve certains invariants thématiques et stylistiques qui caractérisent votre œuvre, vous avez quand même énormément changé de sujet. Comment présenteriez-vous LYKAIA ?

C’est une manière de conte, avec sa ou ses morales, comme tout conte qui se respecte, et ses différents niveaux de lecture. C’est en cela qu’il s’éloigne le plus de mes précédents livres. Evidemment, vu son sujet et son traitement, il est plutôt réservé aux adultes à l’estomac solide, d’où l’avertissement que j’ai jugé préférable de mettre en préambule – qui n’est donc pas là juste pour faire joli ou attirer les grandes curieuses. Cependant, s’arrêter à sa surface, la violence dans le cul, c’est passer à côté de l’essentiel.

 

3 – Wollanup /N’avez-vous pas peur de surprendre, voire d’effrayer un lectorat qui ne vous connaîtrait uniquement que par PUKHTU ?

Il est certain que tout lecteur qui s’attend à une nouvelle variation sur le thème du terrorisme ou de l’état profond, pour reprendre une expression chère à nos amis anglo-saxons, sera déçu. Quant à surprendre, je l’espère bien. Effrayer, même si ce n’est pas le but, il est possible que ce soit le cas. En réalité, ce qui me fait peur, c’est d’être enfermé dans une case littéraire, ou de me complaire dans une sorte de routine du clavier, de ne plus oser. Parvenir à un certain niveau de réussite commerciale peut conduire à cela et, pardon de le dire, trop penser aux lecteurs aussi. Non pas qu’il faille manquer de respect aux gens qui vous lisent mais toute démarche artistique digne de ce nom est singulière et autoritaire, pas démocratique ou sondagière. Et elle s’accompagne, me semble-t-il, d’une certaine prise de risques. De cela, nous avons déjà parlé ici il y a quelques temps.

4 –Wollanup / La quatrième de couverture parle de roman sadien… Sadien ou sadique dans une volonté de bousculer le lecteur aventureux ? ou bien les deux ou rien de tout cela ?

Ce terme qui, dans l’avertissement liminaire, est accolé au qualificatif noir, est apparu lorsque nous discutions de la nature du texte avec Aurélien Masson, qui prétendait avoir du mal à le cerner mais voulait à tout prix lui coller une étiquette. Je l’ai gardé parce que c’est une filiation dont je n’ai pas à rougir, assez évidente vu le propos. D’autre part, puisque ce livre est finalement édité par la maison Gallimard, dont la Pléiade publie également le Divin marquis – mais aussi Georges Bataille – c’est d’autant plus approprié. Je continue cependant à penser que c’est surtout un roman noir – ne va-t-il pas gratter là où ça fait (très) mal ? – si l’on n’a pas, de la chose, une définition étriquée qui voudrait, par exemple, que les figures de l’enquête ou du sociopolitique seuls soient consubstantiels à ce genre. Mais qui peut prétendre que le cul n’est ni un fait social, ni un fait politique ?

Quant à bousculer le lecteur, n’est-ce pas la qualité première de la bonne littérature ? Celle qui peut remplir le cœur de belles émotions ou tout à fait le contraire, mettre KO par une série de directs au foie, celle qui convoque le cerveau, ou les tripes, ou les deux, flirte parfois avec le viscéral, fait du sale – pour reprendre une expression lue cet été après une bagarre d’opérette à Orly – avec la psyché ? Si je suis parvenu à ça, j’ai en grande partie réussi mon coup. Mais ce n’est pas à moi de le dire.

 

5 –Wollanup / Vous êtes-vous réveillé un matin en vous disant « je veux du cuir, du latex et des chaînes », comment vous est venue l’idée, pourquoi ?

Mais voyons, dans un grand élan autofictionnel, je voulais étaler mon intimité, c’est évident (sourire). Précision pour ceux qui n’auraient pas compris ou ne voudraient pas comprendre : je plaisante. Autre précision, c’est peut-être ma parano qui s’exprime – si c’est le cas, veuillez accepter mes excuses par avance – mais je pressens dans votre interrogation un questionnement sur le bien-fondé de ce sujet particulier, questionnement auquel je n’ai jamais été soumis pour mes autres romans. Se pencher sur les horreurs de la guerre en Afgha, par exemple, ça passait crème, ça allait de soi. A croire que nous ne sommes pas aussi libres de nos mœurs ni affranchis de la morale judéo-chrétienne que nous le souhaiterions.

La réponse, maintenant. Le chemin qui conduit à un livre n’est pas une ligne droite. Et l’on n’emprunte d’ailleurs pas un seul chemin pour y parvenir. A la suite d’une rencontre, je me suis posé des questions sur ce qui pouvait décider une personne à introduire de la douleur dans le plaisir, douleur reçue ou infligée, à être réifié ou à réifier. Cette curiosité sans agenda particulier a coïncidé avec plusieurs envies professionnelles, changer de thématique, écrire court après avoir fait (trop ?) long, m’essayer au je  – « Lykaia » est un récit à deux voix, un homme, une femme, lui à la première personne, elle à la troisième – jouer, parce qu’il faut aussi savoir s’amuser dans mon métier, à mélanger les figures et les codes des genres, dans le cas présent le noir, le porno ou le gore. Etait-ce suffisant pour justifier un roman ? Pas forcément. Mais deux dimensions m’ont interpellé dans l’univers BDSM (pris au sens large) tel que je l’ai entraperçu au départ : la prédominance du fantasme, à travers les lieux, les accessoires, les scénarisations, et donc de la projection de soi ou de l’autre, d’une part – tout rapprochement avec l’omniprésente mise en scène narcissique des réseaux sociaux qui pollue notre quotidien par la violence et l’asservissement volontaires qu’elle impose n’est pas fortuit – et la chosification du corps, d’autre part, ultime déclinaison de sa transformation en objet transactionnel parfaitement assumé dans un environnement mondialisé, libéralisé, individualisé et bientôt, sans doute, post-humanisé : mon corps, ma propriété, mon choix, j’en fais ce que je veux. En cours de route, l’une de mes sources, Divine Putain pour ne pas la nommer, a attiré mon attention sur le travail de l’anthropologue David Le Breton et cela m’a aidé à formaliser un peu mieux mes pensées. Petit à petit, cet ensemble de réflexions, auxquelles sont venus s’ajouter des éléments mythologiques ou archétypaux (par exemple Venise la romantique) propres à faire basculer le récit dans une autre dimension, plus symbolique ou parodique, a cristallisé jusqu’à « Lykaia » qui est, entre autres, l’évocation d’une société – au sens de milieu humain avec ses règles propres –  dont on pourrait dire qu’elle est la forme extrême de la nôtre, une fois les masques tombés. Peut-être même sa conclusion inéluctable, qui sait ?

Attention cependant, dans ce livre, pas de discours. Pour suivre l’exemple d’Elmore Leonard lorsqu’on lui posait la question, je ne suis pas là pour prendre position, dénoncer ou éduquer, I’m just telling a fucking story. Je laisse toutes ces grandes ambitions édificatrices à d’autres, plus justes – de saints Just ? – intelligents et cultivés que moi.

 

6 –Wollanup / Si je vous ai bien compris le lecteur qui viendrait en voyeur dans un  roman où le candaulisme règne pourtant se serait fourvoyé et raterait l’essentiel mais en même temps (expression bientôt démodée), vous niez toute prise de position. Quel est donc cet essentiel à vos yeux que votre plume toujours aussi acérée et précise doit nous faire découvrir?

Le candaulisme – de Candaule, un roi de l’Antiquité, consiste à s’exciter et jouir de voir son conjoint faire l’amour avec un ou plusieurs autres partenaires – ne règne pas dans « Lykaia », il est évoqué comme partie constituante du passé de l’un des deux personnages principaux et a son importance dans le cheminement mental de celui-ci. Ce n’est donc qu’un des ressorts du roman qui, de ce point de vue, n’est pas destiné aux voyeurs. Je ne peux pas, cependant, empêcher ceux-ci d’acheter le livre lorsqu’il sera disponible en librairie. Mais pourquoi aller s’emmerder à dépenser de l’argent pour lire quand, sur le Net, en deux clics, on trouve tant de choses gratuites à mater pour prendre son pied ? Et pourquoi faire porter au livre, au monde ancien, une responsabilité que l’on ne fait pas porter au monde nouveau ?

Par ailleurs, donner à voir et prendre position sont deux choses différentes. Mon roman est comme ce miroir métaphorique, promené le long d’une grande route, convoqué par Stendhal lorsqu’il définit la littérature, reflet du monde,  dans « Le rouge et le noir » (bon je frime, je sais, avec cette référence que m’a opportunément rappelée Laurent Chalumeau – Pub : « VNR » à lire ! – il y a peu). Il existe apparemment deux grandes écoles romanesques contemporaines – on pourrait même dire créatives ou artistiques – celle qui envisage un sujet avec des réponses et celle qui l’aborde avec des questions. J’appartiens résolument à ce second courant. Pour qui le cheminement de la réflexion est plus important que l’aboutissement (très rare) de celle-ci. S’interroger sur l’autre, être curieux de sa réalité est le premier pas, primordial, vers lui, c’est aussi l’accepter dans toute sa complexité et donc dans son humanité. Mais cela marche dans les deux sens : l’autre doit aussi, dans cette démarche, accepter d’être envisagé selon un filtre qui n’est pas le sien, peut-être moins confortable. Aucune compréhension mutuelle n’est possible sans cet aller-retour.

Et pour conclure, à propos de l’essentiel, je vais me permettre de faire appel à une autre citation. Au début de son magnifique et très émouvant récit, intitulé « Le lambeau », Philippe Lançon évoque son métier de critique littéraire et un entretien avec Michel Houellebecq qu’il planifie pour la fin de la semaine marquée par l’attentat de Charlie Hebdo. Il écrit : La plupart des entretiens avec des écrivains ou des artistes sont inutiles. Ils ne font que paraphraser l’œuvre qui les suscite. Et aussi que le lecteur a besoin de silence. Il a raison et puisque nous avons jusqu’ici évité ces écueils de la redite et du bruit, continuons. Je prends le risque de laisser chacun apporter son expérience et sa vision à celle que présente « Lykaia », et d’en tirer ce qu’il veut ou peut. Si ce n’est pas grand-chose ou rien, qu’in fine, le roman est seulement jugé vulgaire, malsain, creux, racoleur, sans aucune qualité, alors tant pis, je dois l’accepter.

 

7 –Wollanup / Je dois reconnaître que certaines scènes sont épouvantables et le terme est encore bien en deçà de la vérité et sont décrites avec un réalisme et une précision qui montrent une observation fine des paraphilies racontées dans le roman. La question s’était déjà posée avec PUKHTU, quelle est la part de votre connaissance du « terrain » dans LYKAIA ?

J’ai abordé ce roman de la même manière que tous les autres, j’avais un sujet et l’impression de n’entrevoir que sa surface. Il me fallait le connaître mieux, le mieux possible, pour essayer d’en extraire la substantifique moelle, pour paraphraser Rabelais, tout en évitant de raconter trop de conneries. J’ai donc, fidèle à mes habitudes, lu, visionné, rencontré, visité, assisté à, en France, ailleurs en Europe, aux Etats-Unis, pendant plus d’une année, le plus souvent sans trop de difficulté, au contact de personnalités intéressantes, parfois amicales, parfois moins (dans des proportions qui ne diffèrent pas de celles que l’on croise habituellement dans le monde vanille, entendez par là le monde de ceux qui ne pratiquent pas). Quelquefois, les choses ou les gens ont été moins faciles à convaincre, les lieux très secrets et interlopes compliqués et périlleux à dénicher, tout n’étant pas montrable n’importe comment, à n’importe qui. Comme avaient pu l’être, en leur temps, mes interlocuteurs de « Citoyens clandestins » ou de « Pukhtu » et leurs ésotériques repaires. Donc, je ne connais pas tout et je n’ai certainement pas pigé l’intégralité de ce que j’ai appris, mais j’en ai déjà capté pas mal et, pour le dire pudiquement, rien de ce qui figure dans mon récit n’est invraisemblable ou exagéré. Tout est juste, même si rien n’est vrai.

 

8 – Monica / Il y a dans « Lykaia » de nombreuses références à la mythologie et à l’univers des contes (d’ailleurs la quatrième résume bien ces influences). Pourquoi avez-vous voulu les y intégrer?

Difficile de répondre à cette question sans dévoiler quelques éléments ou clés de l’intrigue du roman, alors je vais me contenter de dire ceci : d’une part, comme je l’ai expliqué ailleurs, « Lykaia » est une manière de conte et, par l’emprunt, je m’emploie à accentuer cet aspect du texte. D’autre part, le mythe, le conte nourrissent depuis toujours la littérature. Pour certains même, la littérature ne serait au final que le prolongement des mythologies, une fois celles-ci dépouillées de leur dimension sacrée ou spirituelle. Il apparaît dès lors tout à fait normal qu’il puisse y avoir capillarité. Avec ce livre, je ne fais que m’inscrire dans cette longue tradition, un hommage bien modeste à mes illustres prédécesseurs en la matière. Enfin, il y a dans les contes et les mythes – grecs en ce qui concerne « Lykaia » – des références, des symboles et des savoirs immédiatement accessibles et partagés par un grand nombre. C’est tout cela qui m’intéressait. Et puis, ce sont aussi des récits et des figures qui permettent de s’extraire de l’hyper-rationnel pour aller flirter non pas avec le fantastique mais avec l’inexpliqué. Ou l’inexplicable.

 

9 –Wollanup / Les adeptes du BDSM forment-ils une communauté qui se retrouve sur des principes, des règles communes, des profils psychologiques similaires ? Pourquoi entre-t-on dans cet univers? Assouvir un désir ou soulager un besoin ?

BDSM signifie Bondage domination discipline soumission sadomasochisme. Quatre lettres qui tentent de coiffer une réalité complexe, pas nécessairement très organisée, et des pratiques multiples qui dessinent grossièrement des communautés regroupées par type de paraphilie, par genre, par orientation sexuelle. Ou pas. Pourquoi se cantonner à un seul petit plaisir ? Puisque vous parlez de principes, il y en a deux qui m’ont été répétés tout au long de mes recherches : tolérance et consentement. Ceux-là font à peu près consensus… sauf dans certains cercles, plus difficiles à atteindre mais que j’ai quand même pu entrevoir, où le consentement représente l’ultime verrou à faire sauter pour atteindre la liberté vraie, que ce soit pour celui qui agit ou pour celui qui subit. Le leitmotiv devient alors, comme évoqué dans « Lykaia », consentir à ne plus consentir.

Au fil de mon exploration, j’ai croisé la route de plusieurs centaines de personnes et j’en ai interviewé près d’une soixantaine de façon plus approfondie – pour les vannes à deux balles, c’est maintenant – ce qui est à la fois beaucoup et pas grand-chose, en fait. Parmi les moteurs / déclencheurs évoqués revenaient le plus souvent ce fameux besoin de liberté (avec, par exemple, la logique selon laquelle lorsqu’on est totalement contraint, attaché, dominé, on n’est plus responsable de rien, donc totalement libre de tout), de lâcher prise ou, a contrario, l’envie de contrôle, de se montrer ou de découvrir l’autre sous un jour que personne n’a jamais vu, l’esthétique et, bien évidemment, le plaisir tiré de la transgression, de la peur, de la douleur (à laquelle on résiste en testant ses limites), etc. La psychiatrie et la psychanalyse, auprès desquelles j’ai bien sûr cherché des explications, ne sont guère éclairantes en la matière. Peu d’études sérieuses ont été conduites sur le sujet, qui ne semble pas intéresser plus que cela la recherche médicale. Longtemps, comme l’homosexualité jusque dans les années 1980 en France, les paraphilies les plus courantes du BDSM ont été considérées comme des pathologies. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, même si ces pratiques restent illégales dans certains pays. Au mieux, on est coincé au stade des hypothèses lorsque l’on cherche à aller plus loin que les déclarations spontanées, si tant est qu’il soit nécessaire d’y aller. Tout juste peut-on relever qu’il y a souvent, mais pas toujours, présence d’un traumatisme, très en amont. Par traumatisme, on n’entend pas forcément agression ou viol ou abus physique, même si ceux-ci sont présents dans certains cas. Cela peut-être une maladie grave, handicapante, qui stimule le besoin de reprendre le pouvoir sur soi, sur son corps, par d’autres moyens – voir à ce sujet le documentaire « Sick, the life and death of Bob Flanagan, Supermasochist ». Cela peut être une rupture, un manque ou un déficit d’amour, tel cet enfant délaissé par ses parents trop occupés à prendre soin d’une petite sœur à la santé très fragile et qui aime aujourd’hui se transformer en meuble, se fondre dans le décor en quelque sorte, stade ultime de la réification. Mais des traumas similaires ne produisent pas les mêmes effets chez d’autres gens. Donc est-ce qu’ils permettent d’expliquer, d’extrapoler, de systématiser ? Sûrement pas. Au fond, y a-t-il vraiment une raison pour que l’humanité soit ce qu’elle est et fasse ce qu’elle fait ? Et faut-il qu’il y en ait une ?

10 – Monica /  Les personnages féminins sont particulièrement retors et « elles sont toutes les filles de quelqu’un ». La source du mal serait-elle Mâle à travers leur rapport à leurs pères?

Pourquoi particulièrement retors, parce qu’elles ne sont pas là où on les attend ? Et qu’elles se livrent à des jeux qu’une certaine morale réprouve, parfois dans des rôles habituellement dévolus à des hommes ? Peut-être. Quant à être la fille de quelqu’un, malheureusement, c’est une fatalité. Jusqu’à nouvel ordre, on est toujours l’enfant d’un homme, fournisseur de spermatozoïdes, mais aussi d’une femme, porteuse d’ovules. D’un strict point de vue reproductif, on n’a pas encore trouvé comment faire autrement. Croire que cela n’a aucune influence sur rien me semble illusoire.

Peut-être aussi que, dans mon roman, le mâle fait mal. Si j’avais une quelconque volonté de discours, celui que vous suggérez serait l’un des possibles. Mais, au risque de me tirer une balle dans le pied, un discours totalement opposé pourrait également m’être reproché, dans lequel le mal est femelle (sourire). Ainsi, à titre d’exemple, le personnage féminin principal, seulement connu sous l’appellation la Fille, semble-t-elle avoir moins de problème avec son père et son frère qu’avec sa mère, qui fuit, et sa belle-mère, qui tyrannise. Heureusement pour moi, je ne suis pas dans le discours, surtout en ce qui concerne ce sujet, à propos duquel on frôle déjà l’overdose. J’offre à découvrir une sensibilité sur laquelle les gens viendront de toute façon plaquer les leurs. Je n’ai ni le pouvoir ni l’envie de les empêcher de le faire.

 

11 – Wollanup / Berlin, Prague et Venise comme majestueux décors. Sur la “Sérénissime”, vous vous êtes déjà exprimé et il n’était donc pas dans vos intentions de vérifier l’expression “Voir Venise et mourir” mais pourquoi rien en France. Prague et Berlin sont-elles des bastions des apôtres du donjon ?

Puis-je ne pas être d’accord avec vous à propos de la France ? Le destin de l’un de mes deux personnages principaux est tout entier lié à la France et, sans vouloir en dire trop, sa relation particulière à ce pays est ce qui l’en éloigne, et le roman également, par la force des choses. Mais la France est là, omniprésente, si ce n’est comme décor, au moins en souvenir. Quant à Prague et Berlin, j’y ai été témoin de choses auxquelles je n’ai pas assisté ailleurs – y compris en France – mais qui ne sont pas nécessairement celles que je mets en scène dans le roman. Est-ce un hasard si ce sont des villes qui ont, plus que d’autres, été très profondément marquées par les pires évènements et régimes du XXème siècle ?

 

12 – Monica / Concernant le Darknet, diriez-vous à ceux qui s’y aventurent : « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance ? »

Il est amusant que vous citiez cette phrase, empruntée à Dante et sa « Divine comédie », elle place d’emblée le texte sur un certain plan. Peut-être vous souvenez-vous aussi que Bret Easton Ellis en use pour ouvrir ce qui reste, à ce jour, son plus grand roman, « American Psycho ». Une satire, noire, sexuée, violente, qui m’a beaucoup marqué lorsque je l’ai lue à sa sortie, en 1991. Un livre controversé, rejeté lui aussi par son premier éditeur – qui s’était alors abrité derrière des raisons esthétiques, tout change et rien ne change – avant de faire l’objet de vives attaques de la part de ligues de vertu et de certaines figures du féminisme US, opportunistes alliées de circonstance. En plus des tentatives d’interdiction, des insultes, Easton Ellis a reçu, à l’époque, des menaces de mort. Serait-ce, en creux, ce que vous me prédisez ? (Sourire) En tout cas, je ne suis pas certain de vouloir jouir de telles attentions.

Pour revenir au Dark net ou Dark web – l’association d’une multitude de darknets, des réseaux privés, anonymisés, aux protocoles particuliers – nul besoin d’aller s’y balader pour trouver matière à nourrir des fantasmes BDSM. De nombreux sites, dont s’inspire le silling.sx de « Lykaia », sont librement accessibles – moyennant un abonnement – sur le web normal. Même si plusieurs pays, dont les Etats-Unis, ont cherché à faire fermer certains d’entre eux à plusieurs reprises – pour des raisons morales mais en détournant d’autres articles de lois comme ceux, antiterroristes, du Patriot Act, par exemple – jusqu’à nouvel ordre, ils restent parfaitement légaux en différents lieux où, bien sûr, ils se font héberger. Evidemment, plonger plus profond dans les méandres obscurs du grand réseau mondial donne accès à des fantasmes plus extrêmes encore, mais l’on sort dès lors du strict sujet BDSM pour aller vers autre chose, de très criminel voire de pathologique. C’est esquissé dans mon roman, mais ce n’est pas cet aspect des choses que j’avais envie de raconter. Ce qui est clair, c’est que c’est un territoire virtuel touffu, difficile à naviguer, rempli de gens mal intentionnés à l’affût de vos données personnelles ou de votre argent, de marginaux qui ont des choses illégales à échanger ou à vendre, mais aussi de journalistes et d’activistes politiques qui cherchent à échapper à l’attention des états. Ouvert à tous – avec un soupçon de connaissances techniques néanmoins – mais pas fait pour tout le monde.

 

13 – Monica /  Y a-t-il un personnage que vous préférez? A la lecture on a l’impression que vous les regardez comme un scientifique à travers son microscope, pourquoi ce manque d’affect?

Un préféré, non. Dans ce roman-ci, le nombre de protagonistes est limité, il y en a deux principaux, que j’apprécie et que j’ai aimé construire pour des raisons différentes. Quant au manque d’affect, je ne suis pas certain d’être d’accord avec vous. « Lykaia » se développe en trois actes et, si j’admets une certaine distance dans le premier, celle-ci n’est que la conséquence de la situation même des personnages : tous deux sont verrouillés dans des logiques qui les isolent, dans un univers mental et physique compliqué. Leurs chemins se croisent et se séparent pour se rejoindre à la fin de cette partie-là. Dès lors, même si elle semble désespérée et destructrice, leur histoire prend une dimension passionnelle, entière, sincère – parfois à la limite de la naïveté – durant laquelle ils laissent libre cours aux émotions dont ils sont capables, en grands cabossés de l’existence. Ils s’ouvrent l’un à l’autre et au lecteur. Evidemment, peut-être ai-je mal dosé mon intrigue et en réalité échoué à faire passer l’émotion aux endroits où je souhaitais le faire.

 

14-Wollanup / Vous avez parlé de la démarche créative autoritaire de l’artiste mais peut-on, doit-on tout écrire? Vous fixez-vous des limites? Et par extension puisque vous avez vécu une infortune peut-on, doit-on tout éditer ? Aviez-vous une opinion, par exemple, lors du débat récent à propos de la réédition de « Mein Kampf », entre autres ?

Attention, nous nous rapprochons dangereusement du point G. Le point Godwin, hein, à quoi croyez-vous que je faisais allusion ? Puis-je à nouveau, non sans mauvaise foi, constater que c’est une question – sur le bien-fondé de tout publier – et une comparaison – avec le livre maudit par excellence – qui ne m’a jamais été posée ou opposée à propos de « Pukhtu » qui, à bien des égards, est beaucoup plus violent et noir que « Lykaia » ?

Il me semble que lorsqu’il est question de littérature il convient de distinguer ce qui relève de la non-fiction – le document, l’essai, le pamphlet – dont la vocation est de mettre à jour ou d’asséner une vérité, de ce qui ressort de la fiction – le roman, la nouvelle, la poésie – qui ne cache pas son origine inventée et donc mensongère en quelque sorte. Dès lors, mettre sur le même plan, quand on s’interroge sur l’opportunité de tout publier, le roman – et en l’occurrence ici, sous-entendu, « Lykaia » – et un pamphlet autobiographique et programmatique qui a contribué à l’avènement d’un régime totalitaire et au plus grand génocide de l’humanité me semble très inapproprié (mais nous ne sommes plus à une provocation près – sourire). N’avons-nous pas déjà des lois, qui encadrent ce qui peut être écrit, dit ou fait, surtout pour ce qui se réclame du vrai ?

Evacuons, si j’ose dire, le problème « Mein Kampf ». Le livre, publié ou pas, est librement disponible sur Internet, c’est un fait. N’importe qui peut en obtenir une copie. Impossible, de ce point de vue, de l’empêcher de circuler. Alors quoi, vaut-il mieux se contenter de ça, ce à quoi conduit la censure officielle, ou essayer de proposer une version agrémentée d’un appareil critique – c’est le cas du projet que vous évoquez, si j’ai bien compris – élaborée par des spécialistes du fait nazi ? Les seules questions à se poser à son propos me semblent donc être les suivantes : qui édite (et donc finance ce travail), une institution publique ou une structure privée, avec quels spécialistes et qu’est-il moralement acceptable de faire des bénéfices occasionnés par les ventes ?

La fiction littéraire et, par-delà, la création artistique, n’obéit pas, ou ne devrait pas obéir, je crois, aux mêmes règles que la non-fiction. C’est à la fois sa bénédiction et une forme de malédiction. L’art, c’est d’abord une recherche esthétique, la manifestation d’une sensibilité particulière au réel, et pas une pensée construite pour tenter d’organiser ou réorganiser celui-ci. Il doit pouvoir tout se permettre, c’est dans sa nature. Vouloir le censurer, décréter que tel art vaut la peine et tel autre n’a pas droit de cité, me semble extrêmement dangereux. Les nazis, puisque vous avez introduit ce loup particulier dans la bergerie, ont fait ça. Tous les régimes totalitaires font ça. Pas tant parce que l’art s’oppose toujours frontalement à eux mais parce qu’il est cet espace où s’exprime une liberté qu’ils ne contrôlent pas. Horreur ! Je suis moi-même parfois très heurté par ce que certaines œuvres font ou prétendent accomplir, mais il ne me viendrait pas à l’idée de les proscrire par la loi. Le corollaire à cet affranchissement total, qui est au fond une lourde responsabilité pour l’artiste – dont il ne prend d’ailleurs pas toujours la mesure –, est le suivant : si l’on se lance dans une voie qui peut être perçue comme une provocation, il faut admettre la possibilité d’une réaction (évidemment dans les limites fixées par la justice ; j’aurais aimé ajouter par l’honnêteté intellectuelle, l’intelligence et la courtoisie, mais à une époque où le simple hashtag d’un opportuniste imbécile peut ruiner l’existence de n’importe qui, ce serait naïf et illusoire) et s’y préparer le mieux possible.

 

15 -Wollanup /  Et bien sûr, quels sont vos projets littéraires, vos chantiers ou prospections, le thème qui vous motive, vous inspire?

Les SS, enfin un en particulier (belle tentative de transition, « Mein Kampf »  – sourire). J’ai commencé à remonter son histoire, mais je suis encore très loin du but, le sujet est tellement vaste et piégé. Rendez-vous dans quelques années. Je réfléchis également, mais pas tout seul, à une série sous forme de podcasts. Là encore, trop tôt pour en dire plus.

 

16 -Wollanup /  Quel est le morceau qui envelopperait le mieux Lykaia ? A Nyctalopes, on aime la musique mais on a aussi une réputation à préserver et s’il est possible d’éviter Actéon de Marc Antoine Charpentier même si cette pastorale sied peut-être parfaitement à une scène mémorable à Venise, je vous en serai reconnaissant. On a déjà mis du Purcell pour Antoine Chainas, ça part en couille le milieu du polar.

Artiste : Biosphere. Morceau : Decryption. Album : Patashnik. Le sample vocal So frightened to lose yourself est tiré du « Scanners » de David Cronenberg (il n’y a pas de hasard – sourire).

 

Merci !

Entretien réalisé par échange de mails en août, septembre et octobre 2018.

Monica et Wollanup.

POPOPOP du 2 octobre 2018. Antoine De Caunes en entretien avec DOA.

Et dans l’émission Mauvais Genres de François Angelier sur France Culture du 6 octobre 2018.

 

 

LYKAIA de DOA / Gallimard.

« Berlin Ouest. Le BUNK’R est un club discret et sélectif où se pratiquent des séances de sadomasochisme chics et sophistiquées. Un client s’apprête à être livré aux mains expertes du narrateur, un ancien chirurgien de haut vol, qui s’est reconverti dans la pratique du bondage high-tech, après un grave accident qui le laissa défiguré. Telle est la laideur de son visage qu’il doit porter un masque en latex : parfois il aime se recouvrir la tête d’un postiche de Loup, dont il ne se sépare jamais vraiment.”

“chroniques noires et partisanes”, telle est l’annonce de Nyctalopes. Et le côté partisan est particulièrement vérifié quand je parle de DOA auteur que je suis depuis longtemps et avec qui j’entretiens une correspondance épistolaire épisodique depuis quelques années. Cette “relation” s’est accompagnée d’entretiens sur Unwalkers puis sur Nyctalopes complétant de manière plus formelle des échanges plus libres. De plus comme nous mettons vendredi un nouvel entretien, je sais quelles étaient sa volonté, son désir en écrivant Lykaia. Ainsi mon avis, inconsciemment, est totalement biaisé. Parfaitement conscient aussi des remous que la lecture pourrait très bien provoquer chez certains, j’imagine déjà certains levées de boucliers… je désire donc, modestement, proposer un avis positif car horriblement bousculé une fois de plus par la prose de DOA, je tiens à dire tout le bien que je pense de Lykaia.

Ce roman a déjà eu une belle histoire bien avant sa sortie. Prévu en début d’année aux Arènes, il sort en octobre chez Gallimard mais pas à la Série Noire. Beaucoup de rumeurs et de conneries ont circulé durant l’hiver et demain dans un entretien, DOA nous donne sa version. Personnellement, je n’ai pas vraiment d’opinion du moment que le bouquin sorte. Néanmoins, sur cet épisode, je ne peux m’empêcher, toutes proportions gardées, de penser à l’histoire du producteur qui en son temps avait refusé de signer les Beatles, toutes proportions gardées je répète.

Pukhtu est devenu culte, Lykaia, est, lui, résolument cul.

Attention, si le voyeurisme est votre truc, préférez Youporn et autres sites de streaming à Lykaia. La vision de l’univers spécial du BDSM ( Bondage, Domination, Sadisme et Masochisme) proposée par DOA est parfois franchement gore, particulièrement insoutenable dès la première scène et dans le final. Si vous passez cette première scène, votre navigation sur le Styx restera très éprouvante mais pas choquante comme le final qui donne tout son sens à l’expression “Voir Venise et mourir”.

Alors si vous ne vous intéressez pas du tout aux pratiques sadomaso, n’y entrez pas. Si vous ne connaissez de l’oeuvre de DOA que Pukhtu, méfiez-vous, vous n’êtes pas à l’abri d’une cruelle désillusion. Si Pukhtu montrait la guerre au XXIème siècle dans toutes ses multiples dimensions jusque les plus secrètes, les plus ignorées, Lykaia saura aussi vous montrer l’envers d’un décor. Dans cette autre guerre, plus locale, aussi secrète, synonyme de souffrance et de douleur mais exempte de mort, DOA, comme à son habitude, avec professionnalisme et avec son apparente distance vous montrera tout jusqu’à l’Armageddon terminal.

Certains ne verront dans Lykaia qu’un catalogue de paraphilies montrées, expliquées, analysées, vécues par les personnages dans leur chair. Et comment les condamner? Si vous êtes choqués par les faits montrés, votre capacité d’analyse, de réflexion s’en trouvera troublée et passablement amoindrie. La colère ou le dégoût prenant le pas sur tous les autres sentiments, vous ne serez pas à même de voir tous les autres axes, en rapport avec les actes commis, mis en évidence par l’auteur. Tous ces rapports ambivalents sujet/objet, maîtr(esse)/ esclave, dominant/dominé, désir/besoin, exhibitionnisme/voyeurisme, plaisir/souffrance, gratuit/payant, réel/factice…. Tous les aspects physiologiques, psychologiques, psychiatriques, économiques , sociologiques sont abordés, décortiqués, offerts au lecteur en attente de compréhension, d’explication.

Et au milieu, cerise sur le pal, une histoire d’amour, plusieurs histoires d’amour, à la DOA, bien sûr, dans le milieu BDSM de surcroît entre le Loup et la Fille, troublante inconnue évoluant dans cette jungle, les deux personnages de l’histoire juste hantés par la présence virtuelle mais constante de la femme et de la fille du Loup.

L’intrigue évolue entre Berlin, Prague et Venise et l’issue s’imagine très bien effroyable tant le couple tend à vouloir explorer les limites de l’autre dans un jeu dangereux et douloureux. En aucune façon, on s’imagine que le conte puisse bien se terminer mais j’avoue que je n’avais pas un instant imaginé l’enfer terminal dans la cité des Doges.

Si vous avez apprécié “Citoyens clandestins”, “Pukhtu” pour leur grande capacité à montrer de manière précise, exhaustive l’envers du décor, de la zone de combat, vous retrouverez ici les mêmes qualités, la même exigence, la même froideur aussi et toujours ces récurrences de DOA: le corps, les plaies, la douleur, la souffrance, la violence, la résignation, la marginalisation, la stigmatisation, les visages défigurés, le guerrier solitaire.

Par ailleurs, chacun aura une lecture toute personnelle face à ces démonstrations et nul doute que chacun, à un moment qui sera le sien et secret, sera interpellé par une pratique semblant peut-être plus ou moins apparenté à un de ses propres fantasmes. Mais chacun s’en défendra bien, niera tout malaise intellectuel et gardera sa propre vérité pour lui. Mais ça, c’est autre chose, juste un des effets corrupteurs de DOA, personne parfois toxique.

Le conte, on l’a bien compris, est cruel et sa morale si elle souligne bien la faiblesse de l’homme donne quand même un bien vilain rôle aux femmes de l’histoire à des années lumière des héroïnes à la mode dans le genre actuellement. Une fois de plus, DOA reste dans la marge culturelle qui importe, proposant courageusement des univers aussi troublants que réels, montrant sans complaisance la diversité des comportements humains, explorant les cités interdites, les no man’s lands modernes de la conscience humaine et collective, très loin des conventions.

Gutsy !

Wollanup.

 

APRES PUKHTU, DOA.

C’est donc le troisième entretien que je fais avec DOA à propos de Pukhtu. Après avoir évoqué Primo, puis l’ ensemble de l’oeuvre titanesque, l’auteur a accepté de revenir  faire un bilan de ce tour de force héroïque et unique dans la production française le hissant au niveau des meilleurs Anglo-Saxons du genre.

La manière dont son roman a été réussi, sa confrontation aux médias et à son lectorat, le travail consenti, l’aspect financier, les accusations de plagiat, la page qu’il a tournée, son prochain roman, tout est évoqué, rien n’est laissé de côté, rien n’est biaisé. Avoir DOA en entretien, c’est un vrai bonheur, il ne rechigne pas, il se justifie, avance, prouve, explique, argumente, accepte les relances, respecte les engagements qu’il prend… Toujours du lourd comme vous allez pouvoir ,une fois de plus, le constater.

On peut m’ accuser de copinage et vous verrez que dans cette « grande famille du polar », l’accusation malhonnête, la connerie, la bassesse, la jalousie, la rumeur…  sont souvent les pauvres atouts de trolls, de gueux, de jaloux et d’aigris médiocres se regroupant comme des hyènes pour hurler en bande ou bien planqués derrière leurs ordis à pondre leurs besogneuses chroniques souvent largement pompées ailleurs. Tentons la vérité aussi. J’ai aimé les premiers romans de DOA, sans plus, mais c’est « l’honorable société » écrit avec Dominique Manotti puis  Pukhtu qui m’ont profondément et durablement marqué. J’aime beaucoup l’auteur et la multiplication des contacts a fait que je commence à apprécier l’homme mais DOA n’est absolument pas mon ami et je l’attends au tournant quand nous parlerons de son prochain roman.

Appréciez à sa juste valeur un auteur qui a des choses à dire et qui les dit franchement.

Et c’est également MC DOA pour la zik et  ses choix, non commentés, ne sont pas anodins, non plus.

1 – En 2015 « Pukhtu Primo », puis en 2016, « Pukhtu secundo » et à l’époque, vous aviez déclaré chez nous : Ce « Pukhtu », c’était ce que je pouvais écrire de mieux au moment où je l’ai rédigé. Ce ne sera sans doute plus vrai dans un an ou deux, du moins je l’espère, mais dans l’immédiat je ne pouvais pas aller plus haut, plus fort. Loin de penser qu’il fallait changer quelque chose à cette bombe, je me demandais juste si vous aviez eu le temps de faire votre bilan, un an et quelques mois après la sortie de la deuxième partie? Le résultat est-il à la hauteur de vos espérances y compris financières quand on connaît les efforts consentis pendant six ans?

 

Evacuons d’emblée les aspects commerciaux et financiers. A mon échelle, « Pukhtu » est un succès et j’en suis plutôt content. Merci les critiques, qui l’ont apprécié, les libraires, qui l’ont soutenu, et les lecteurs, qui l’ont acheté et recommandé ensuite par le bouche à oreille. C’est le premier roman qui me permet de gagner de quoi vivre décemment sans faire autre chose que me consacrer à l’écriture de livres, un luxe ! Pour les deux ou trois ans à venir quoi qu’il en soit – parce qu’en ce qui concerne les cinq années ayant précédé la sortie de la première partie, c’est autre chose. Mes ventes sont assez bonnes pour un texte de cette ampleur, aussi exigeant, et très au-dessus des moyennes du genre littéraire auquel il est rattaché. Cependant, il faut savoir raison garder et toujours être conscient de l’endroit où l’on se situe réellement dans la chaîne alimentaire : j’ai vendu en deux ans et demi, en cumulant les deux tomes, autant de grands formats que Jean d’Ormesson ou Pierre Lemaître deux semaines et demi après la sortie de leurs derniers ouvrages respectifs. Et entre eux et moi, il y a pas mal de monde.

 

D’un point de vue plus romanesque / littéraire, les retours de la critique et du public ont donc été, dans l’ensemble, positifs. Si l’on en juge par les notes attribuées au roman sur différents sites, globalement, les lecteurs sont contents ou très contents. En fait, il n’y a guère de lecteurs mitigés : j’ai une majorité de satisfaits et des réfractaires, fort peu d’entre-deux. Et beaucoup plus de lectrices cette fois, dont la plupart ont apprécié ce qu’elles découvraient. Ce qui fait la force du livre pour les uns, sa richesse, sa précision, sa galerie de personnages très peuplée, est sa grande faiblesse pour les autres, trop « essai », trop technique, trop de protagonistes, trop. Ce sont des remarques qui m’ont donné matière à réflexion pour la suite et je vais essayer de mieux travailler sur la construction de mes textes pour ne rien lâcher sur tous ces aspects mais faciliter l’accès au récit. J’espère avoir donné envie aux gens de revenir d’une façon ou d’une autre en Afghanistan, ce magnifique pays au destin si tragique, et je suis heureux de l’accueil reçu par certains nouveaux personnages du « Cycle clandestin » comme Sher Ali Khan Zadran ou Peter Dang. J’aurais aimé que Voodoo marque plus les esprits, ce qui n’est pas le cas, et donc il me faut reconnaître que je n’ai pas su le mettre suffisamment en valeur. A écouter les commentaires, je m’aperçois qu’Amel divise toujours, mais moins que lors de sa précédente apparition, ce qui me fait dire qu’elle et moi avons un peu progressé. Je me suis beaucoup amusé à lire certaines remarques la concernant : en substance, elles taxent ma vision de la femme de « misogyne »  (vers la fin de l’entretien réalisé chez Nyctalopes, Wollanup) au prétexte que j’en aurais fait une « petite conne » aux mœurs légères qui, malgré les risques, se lance à corps perdu dans l’aventure, pour son plus grand malheur puisque je la malmène beaucoup et qu’il faut la secourir. Critique que je n’ai lue pour aucun de mes personnages masculins qui font pourtant tous exactement la même chose, ne souffrent pas moins (voire beaucoup plus) et ont autant besoin d’être sauvés, réellement ou symboliquement. Confirmation que l’on est toujours malgré soi, en tant qu’auteur, le révélateur des angles morts de ses lecteurs ou de l’époque durant laquelle on écrit.

 

A titre personnel, je regrette que l’aspect « documenté » du roman ait quelque peu occulté mon travail sur la langue et son architecture. La densité et la richesse de la matière font que la plupart des lecteurs sont, pour le moment, passés à côté de nombreux détails mais j’espère que c’est un texte qui habitera suffisamment ses amateurs pour qu’ils y reviennent encore et encore, et découvrent avec plaisir des choses qui leur avaient échappé à la première lecture – comme moi j’ai pu le faire avec certains romans m’ayant marqué. Autre regret, avoir dû couper « Pukhtu » à cause de sa taille, une nécessité qui a pu donner à certains l’impression d’une différence de style entre les deux tomes alors qu’il s’agit seulement d’une progression logique du récit : le décor étant planté, les différents protagonistes présentés dans leur réalité et leur environnement, leurs enjeux posés, il est inutile de revenir à toutes ces choses dans la deuxième moitié de l’histoire et l’on peut se concentrer sur la progression de l’intrigue jusqu’à son dénouement. Peu ont remarqué que le texte était construit sur le même modèle que « Citoyens clandestins », dont il est l’héritier, à savoir : les deux premiers tiers de l’ensemble sont inscrits dans un certain genre, précédemment le thriller d’espionnage – arrêter l’attentat – et ici le roman de guerre, puis il y a une rupture qui rebat toutes les cartes, dans « Citoyens » c’est la découverte de l’identité de Lynx, dans « Pukhtu », c’est la chute de 6N, et change la nature du livre. Là encore, matière à réflexion pour moi, ce sont des aspects de ma production sur lesquels je dois m’améliorer.

2 – En 2017, vous avez fait des salons et des rencontres dans les librairies de Brest à Strasbourg et du Nord au Sud. Ces évènements sont-ils des passages obligatoires, nécessaires, le boulot quoi, ou alors vous ont elles permis de cerner plus précisément la portée de votre roman? Salons et rencontres en librairie ont-ils d’ailleurs le même intérêt, la même portée? Y fait-on des rencontres qui marquent ?

 

Ce qui permet de cerner plus précisément la portée d’un roman, ce sont les ventes, les commentaires mis en ligne et les éventuels courriers reçus. On a commencé à m’adresser plus de lettres chez Gallimard avec « Pukhtu », un phénomène très rare au cours des huit années qui ont précédé sa publication. Pour ce qui est des salons et des librairies, la réalité est légèrement différente. On m’invite plus dans des salons généralistes alors que jusque-là, c’étaient les manifestations spécialisées polar qui constituaient l’essentiel des requêtes. Néanmoins, à mon niveau, un succès – relatif, voir le début de la réponse précédente – ne signifie pas nécessairement de longues files devant les stands des salons, spécialisés ou pas. Parfois, c’est même le contraire. Difficile ainsi de se rendre compte de quoi que ce soit. En ce qui concerne les librairies, les invitations sont aussi, évidemment, plus nombreuses, mais d’une enseigne à l’autre, et malgré toute la bonne volonté des hôtes, l’affluence est aléatoire, pas nécessairement le reflet du succès perçu. La taille du commerce n’est pas non plus un facteur déterminant. J’ai été confronté à des auditoires nombreux dans de toutes petites structures et à de véritables déserts dans des établissements beaucoup plus importants. C’est très étrange.

 

Maintenant, à titre personnel, j’ai toujours considéré que mon activité traversait différentes phases, de la création à la promotion. Cette dernière n’est pas moins nécessaire ou prenante et, dans une certaine mesure, constitue une manière de récompense. Rencontrer ceux qui prêchent votre bonne parole et ceux qui vous lisent est intéressant et enrichissant, et rassurant aussi disons-le, bien que je ne me sente pas toujours très à l’aise dans cet exercice – après tout, casanier, pudique et un peu timide, j’ai choisi un travail solitaire et je le pratique sous pseudo, c’est dire ma sociabilité (sourire). Je préfère aller au contact des gens en librairie ou en médiathèque, où l’échange est souvent plus riche que lors d’un salon, du simple fait de la configuration de l’événement. Je le disais plus haut, bibliothécaires et libraires qui invitent un auteur mettent en général les bouchées doubles pour faire de la rencontre organisée un épisode mémorable pour tout le monde, et laissent l’espace et le temps à chacun de s’exprimer. Dans un festival, forcément, les choses se passent différemment, de façon plus impersonnelle, même s’il faut saluer le travail effectué par tous les bénévoles qui, chaque week-end, organisent des manifestations dans toute la France.

 

Je dois néanmoins avouer que l’ambiance régnant dans certains festivals spécialisés m’en a, année après année, éloigné. A de notables exceptions près, je n’accepte plus d’invitation à ce type d’évènements. Je n’y ai en effet pas souvent trouvé la franchise, la chaleur, la fraternité et l’amitié, tant vis-à-vis de moi que d’autres – certaines de nos camarades romancières, par exemple, ne sont pas toujours traitées avec le respect dû à des égales – dont aime se prévaloir « la grande famille du polar ».

3 – Comme vous vous êtes lancé dans d’autres projets d’écriture totalement différents, semble-t-il, à quel moment avez-vous décidé de tourner la page, si vous avez réussi à le faire?

 

La page a été tournée à la seconde où j’ai mis le point final à « Secundo ». Par cette action, je concluais dix ans de travail et disais adieu aux personnages qui peuplent les quatre récits du « Cycle clandestin », avec un pincement au cœur mais sans regret. Je n’étais, au départ, pas parti pour écrire autant de romans dans cet univers et, si j’y ai pris du plaisir, je n’avais aucunement l’intention de devenir un monomaniaque des barbus et barbouzes littéraires. Voire du roman documenté à caractère politique. J’ai besoin d’abreuver ma plume à d’autres sources, d’autres formes littéraires, d’autres personnalités, d’autres thématiques et d’autres univers, parce que si je ne le fais pas, j’ai le sentiment que je vais finir par tourner en rond ou pire, régresser, m’ennuyer, m’épuiser, m’étioler. Et le lecteur avec moi. J’espère seulement ne pas payer le prix fort de mon changement brutal – dans tous les sens du terme – de paradigme et que ceux qui ont apprécié mon travail me feront suffisamment confiance pour accepter d’être bousculés différemment par et avec moi. Le risque existe néanmoins. Et il fait tout le sel de mon métier puisqu’il me semble indispensable d’essayer de se renouveler, vital même. Alors en avant, jouons !

4 – Y a-t-il eu en 2017, des événements qui auraient très bien plu à un DOA en manque d’inspiration ?

 

Les sujets, on peut les trouver partout, tout le temps. Je ne peux donc imaginer que 2017 n’a pas été riche en possibilités intéressantes. Cependant, occupé à diverses choses, dont l’écriture de mon dernier roman, je n’étais pas du tout réceptif à quoi que ce soit. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas suivi ce qui se passait, juste que je ne l’ai pas fait dans le but d’en extraire quelque chose. Mon esprit était ailleurs.

 

5 – D’où vous est venue l’idée de ce nouveau roman qui sort ce printemps ou est-ce trop tôt pour dévoiler le sujet ?

 

C’est un récit noir et passionnel empruntant à l’univers du BDSM – Bondage & discipline, domination et soumission, sadomasochisme – et lorgnant vers le conte pour adultes. A la façon de mes écrits précédents, il plonge dans les ténèbres de l’humain et le fait sans retenue. Mais vous dire où et pourquoi ce sujet n’est pas si simple. Il n’y a pas une seule origine ou raison, comme à chaque fois que j’aborde un récit. C’est un processus lent, multiple, interne et externe, intime et étranger à soi, qui finit par cristalliser sous la forme d’un roman. Je m’attends cependant à devoir répondre beaucoup et souvent à cette interrogation, compte tenu de la thématique et de la rupture qu’elle opère – en apparence – avec mes travaux plus anciens (et contrairement à ce qui s’est passé pour les travaux en question où l’on m’a finalement très peu interrogé sur mes motivations). Possible que je me contente de répondre : « Pourquoi pas ? » A mon sens, ce qui définit en premier lieu un créateur c’est sa liberté, de dire et faire ce qu’il veut, artistiquement parlant bien sûr, et donc de transgresser, d’aller à contre-courant. Ou pas. Mais sa liberté envers et contre tout. Et ce qui compte, c’est la qualité de la proposition finale, pas le pourquoi ni le comment. Je fais partie de ceux qui déplorent que l’époque soit plutôt au mème et au même, à la limitation des risques, à l’exploitation du filon, autant de conceptions très libérales, « industrielles », et que la singularité, l’exploration de genres et de territoires nouveaux soient généralement très mal récompensées, surtout lorsque l’on est déjà « catalogué ». Et contrairement aux idées reçues, dans le domaine culturel comme ailleurs, l’originalité, l’audace, le radical sont aussi surtout loués en discours. En actes, beaucoup plus rarement. J’en ai la confirmation très régulièrement.

 

6 – Dans votre actu des derniers mois, il y a eu aussi l’adaptation ciné du « Serpent aux mille coupures », qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous été partie prenante dans le projet ? Rêvez-vous d’un film à partir de « Pukhtu » et qui verriez-vous pour l’adapter sans le dénaturer ?

 

J’ai décidé, au moment de la sortie du film, de ne pas faire de commentaire sur celui-ci. Je ne souhaite pas déroger à cette règle aujourd’hui. Quant à des adaptations audiovisuelles futures, il est très peu probable, si cela devait se passer, que je sois impliqué dans celles-ci d’une manière quelconque. Le processus par lequel des romans sont portés à l’écran s’accorde mal avec ma façon de faire et je ne souhaite plus frotter directement ma plume à ce milieu. Cela n’exclut pas, en revanche, que je cède mes droits, tant que je ne suis pas obligé de m’associer à un résultat qui sera, dans tous les cas de figure, une œuvre étrangère à la mienne. Il me semblerait stupide, si le projet paraît solide et a des chances de voir le jour – deux conditions rarement réunies, je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends – de cracher sur d’éventuels moyens financiers supplémentaires de poursuivre mon travail personnel.

 

7 – Ne pensez-vous pas que « Pukhtu » restera lié à votre image d’auteur ? Avez-vous l’impression que l’on vous attend au tournant maintenant ?

 

Tant mieux, si l’on me reconnaît au moins ça, il y a pire, non ? Quant à être attendu au tournant, je l’ai déjà été auparavant. Au moins dans le monde du noir. Avant « Pukhtu » par exemple, lorsque la rumeur soufflait que j’allais me planter, que je ne ferais jamais aussi bien que « Citoyens clandestins ». Ou avant « Citoyens clandestins », quand on s’en prenait à Aurélien Masson et à moi, lui parce qu’il venait de remplacer Patrick Raynal, renouvelait la ligne éditoriale et changeait le format de la Série Noire – ce qui a empêché cette collection alors moribonde de disparaître, on a tendance à l’oublier – et moi, parce que je sortais un « gros » livre, une rareté sous nos latitudes, sur l’espionnage de surcroît, sujet soi-disant impopulaire auprès des lecteurs français. Dont le traitement m’a aussi valu d’être soupçonné du pire sur le plan politique. Et puis, vous savez quoi, d’aucuns prétendent également que je suis un « plagiaire ». Depuis une petite dizaine d’années en effet, j’ai un troll personnel, un monsieur désormais publié qui continue à m’accuser à tort – mais seulement en petit comité, jamais franchement, il risquerait gros sur le plan juridique s’il me diffamait ouvertement – d’avoir « plagié », avec « La ligne de sang », un de ses textes inédit à ce jour. Evidemment, il n’a jamais été mis à jour dans mon livre le moindre extrait qui aurait été un décalque de sa prose, donc le terme « plagiat » est inapproprié. Ce monsieur s’est d’ailleurs finalement résolu à m’attaquer en « contrefaçon », ce qui est très différent, avant de perdre sa procédure. C’est pour cela que j’écris « continue à m’accuser à tort », parce qu’à l’issue de l’action en justice qu’il a intenté contre moi en 2006, trois magistrats de Lyon – tribunal choisi par lui et, avant qu’on le suggère, pas soudoyé par moi – ont, notamment après lecture de nos textes respectifs, estimé que ses accusations étaient infondées. Ils l’ont également condamné à me verser de l’argent. Et il n’a pas fait appel de leur décision. Etrange pour un mec tellement convaincu de son bon droit, non ? Cette fin de non-recevoir judiciaire ne l’empêche cependant pas de tenter de salir ma réputation à l’occasion, lorsque c’est sans risque ; il a su trouver des oreilles complaisantes pour écouter ses calomnies et les répandre ensuite, autant d’idiots utiles dont je doute qu’ils aient ne serait-ce que pris la peine de lire les écrits en question pour se faire leur propre idée. L’anecdote fait vibrer une corde sensible, celle de l’injustice frappant le « petit » auteur talentueux abusé par le « grand », usurpateur forcément, avec la complicité du « malhonnête » monde de l’édition (qui m’aurait transmis son texte). Dans notre milieu, où tout début de réussite est systématiquement perçu comme suspect, la parabole de David contre Goliath rencontre toujours un franc succès, même si elle résiste mal à la confrontation avec le réel. Ainsi, selon la version des faits présentée par mon contempteur au tribunal, l’incident en question se serait déroulé entre 2002 et 2003. Or, à cette époque, aucun de mes livres n’avait encore été commercialisé : je ne pouvais pas être un « grand » auteur, je n’étais rien. Et aucun éditeur digne de ce nom n’aurait pris le risque d’une telle manipulation, qui plus est pour un inconnu. Mais ça ne compte pas pour certains, aujourd’hui, je le suis, édité, et je vends un peu, donc j’ai tort. Pierre Desproges a écrit, dans ses « Chroniques de la haine ordinaire », que « la rumeur, c’est le glaive merdeux souillé de germes épidermiques que brandissent dans l’ombre les impuissants honteux. Elle se profile à peine au sortir des égouts pour vomir ses miasmes poisseux aux brouillards crépusculaires des hivers bronchiteux. » C’est si joli. Et si juste.

 

Vous le voyez, « être attendu au tournant » n’est, au fond, pas très nouveau pour moi et mon petit doigt me dit que cela va être plus encore le cas cette fois, mais j’essaie d’en prendre mon parti et de compter sur l’intelligente bienveillance que libraires et lecteurs m’ont jusqu’ici témoigné.

Entretien réalisé par échange de mails en janvier 2018.

Wollanup.

 

 

 

AVANT PUKHTU de D.O.A. / Folio Gallimard.

« La peur, prélude à la violence, est là elle aussi. Jamais montrée, parfois discutée, mais avec une infinie pudeur. La guerre est un mystère intime qui place ceux qui la vivent face à eux-mêmes et les oblige sans cesse à redessiner les contours de leur humanité. »

Hou là, on ne s’excite pas en vain. DOA  n’a pas sacrifié à la mode du prequel utilisé par de plus en plus d’auteurs en mal d’inspiration ou voulant reprendre ou approfondir une histoire.

Franchement, vous pensez que DOA a besoin d’approfondir sa furieuse épopée ? il est passé à autre chose depuis, très loin des barbus et  barbouzes..

« Avant Pukhtu » n’est juste qu’une nouvelle de moins de vingt pages écrite à l’occasion du dixième anniversaire de Quais du Polar et qui « sera ajoutée à la version numérique de Pukhtu à sortir le 7 septembre (Folio Gallimard) ou téléchargeable seule, mais payante. Il n’y aura pas de version papier. »

« Le 24 mai 2005, assistés d’une compagnie de soldats irakiens, mille marines se lancent dans une opération, dite d’encerclement et fouille, à Haditha. Son objectif est de localiser et neutraliser les groupes terroristes qui contrôlent cette cité. Ce jour-là̀, ils ne sont pas les seuls Américains à grenouiller dans le coin. Un groupe de paramilitaires, embauché par une société de sécurité privée et mené par Voodoo, se lance aussi dans la chasse à l’homme… »

En une quinzaine de pages hallucinées, on retrouve avec un énorme plaisir, peut-être coupable, Voodoo, Ghost et les membres de son commando privé dans une opération de traque de Abou Moussab Al-Zarqaoui à l’origine du projet Etat Islamique. Excellente introduction à l’aspect guerre du roman, « Avant Pukhtu » vous envoie dans une guerilla urbaine du XXIème siècle avec armes sophistiquées et appui de drones, fulgurant, de quoi vous donner envie d’acheter le bouquin et d’ entrapercevoir la qualité de l’écriture de DOA.

Pour celles et ceux qui n’ont pas encore entendu parler de « Pukhtu » et qui ne devaient donc pas être en France ces deux dernières années et n’être jamais passé chez nous avant, nos petits liens (chroniques et entretiens avec DOA) qui vous informeront un peu sur l’oeuvre, l’auteur et l’homme :

Entretien sur le cycle « Clandestin » de DOA.

Pukhtu Secundo par Wollanup.

Entretien avec DOA pour Pukhtu Primo.

Mon Amérique à moi

Pukhtu secundo par Chouchou.

Notons qu’avant la sortie folio de « Primo » et « Secundo » les deux parties du roman, le téléchargement de la nouvelle est gratuit et légal…

 

 

                                                                                                

 

Où télécharger « Avant Pukhtu » ? Allez, DOA se mérite et Google est votre ami.

Wollanup.

 

 

 

 

 

 

 

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