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Chroniques noires et partisanes

BORDERLINE de Jessie Cole chez Actes Sud

Traduction : Hélène Frappat.

Borderline est le premier roman de Jessie Cole, jeune romancière australienne. Elle s’est inspirée de la chanson « Darkness on the edge of town » de Bruce Springsteen, qui est aussi le titre original du bouquin, une chanson sur les secrets si lourds à porter, sur le sort qui s’acharne… Une belle chanson pour un roman qui ne l’est pas moins.

« Un soir d’automne, Vincent rentre chez lui après quelques bières au pub avec des potes. Perchée sur les hauteurs, sa maison n’est accessible que par une route sinueuse. Dans le dernier virage, il avise une voiture renversée, dont le moteur tourne encore. Il se gare, sort de son pick-up et se précipite vers l’épave. Il n’y a personne dans la voiture, mais il perçoit du mouvement au bord de la route. C’est alors qu’il la voit, accroupie, le talus plongeant à pic derrière elle. Elle se balance légèrement et chantonne. Quand elle lève la tête, ses longs cheveux s’écartent, découvrant le bébé mort qu’elle tient dans les bras. Il les ramène chez lui en attendant l’arrivée des secours. La jeune femme est hospitalisée en état de choc. Quelques jours plus tard, il la retrouve, pieds nus, tremblante, perdue, dans son jardin.

Il la recueille et prend soin d’elle, sous le regard de sa fille adolescente. À mesure qu’il s’attache à elle, Vincent comprend que son traumatisme est plus ancien que la mort de l’enfant. Ce qu’il ignore, c’est que le père du bébé est sur le point de retrouver la trace de celle qui avait décidé de le fuir à tout jamais… »

Vincent et Gemma, sa fille de 16 ans vivent en pleine nature à l’écart d’une petite ville dans le bush australien, un univers que Jessie Cole connaît bien, elle vit depuis son enfance dans le même coin. Le père et la fille sont tour à tour narrateurs, Jessie Cole écrit vraiment comme ils parlent, et on s’habitue très vite à ce style oral, cash mais efficace et non sans charme.

Vincent et Gemma forment une famille réduite, atypique, un peu marginale dans cette Australie rurale qui n’a rien à envier à toutes les régions isolées du monde : tout le monde se connaît, peu de distractions à part les soirées alcoolisées et les ragots qui vont bon train quand l’occasion se présente. Dans ce monde plutôt fruste Vincent a créé une sorte de refuge.

« Mon père, il collectionne les trucs cassés. On habite près de la décharge – pas assez près pour sentir l’odeur ou un truc dans le genre, mais suffisamment pour qu’en rentrant du travail papa puisse faire un saut pour ramasser quelque chose. Là où d’autres voit de la camelote, lui voit du potentiel, et notre maison est remplie de trucs pas assortis, ou qui penchent légèrement d’un côté. […] Ça ne me dérange pas, tous ces trucs cassés […] mais les gens, eux, ils me dérangent. Parce que mon père collectionne aussi les gens cassés. »

La mère de Gemma, une junkie, est partie en lui laissant sa fille, lui enchaîne les liaisons avec des femmes instables, se contente de petits boulots. La narration alternée permet d’entrer rapidement dans leur monde, de découvrir leur lien très fort mais également leurs secrets, car ils en ont tous les deux.

Quand Rachel débarque dans leur vie, fracassée au sens propre comme au sens figuré, elle trouve un havre pour panser ses blessures. Jessie Cole nous fait découvrir petit à petit son histoire, une histoire dangereuse et violente qui ne se laisse pas oublier et va bouleverser leur vie.

Jessie Cole sait décrire des personnages vraiment attachants qui tous ont des fêlures : Vincent et son besoin de réparation, Gemma dans les tourments de l’adolescence, Rachel anéantie dans le deuil. L’empathie fonctionne tout de suite. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, ils nous mettent dans l’ambiance de ce petit coin d’Australie, un pays qu’on connaît peu par ici en littérature. Que ce soit là-bas ou ici, ce roman nous touche par ce qu’il a d’universel.

Un beau roman, noir et émouvant.

Raccoon

2 Comments

  1. Plaisir de commencer la journée en écoutant la Voix du Boss, un café noir et brûlant. Il y a de quoi émouvoir. Le roman ? noir et émouvant dans le bush… Une idée !

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