Chroniques noires et partisanes

Étiquette : actes noirs (Page 1 of 3)

L’HOMME DU SUD de Greg Iles / Actes Noirs / Actes Sud.

Southern Man

Traduction: Jessica Shapiro.

En 2011, Greg Iles, écrivain déjà reconnu, a été victime d’un grave accident de la route lui occasionnant un coma de huit jours et la perte d’une jambe. C’est à ce moment-là, en se rendant compte de la brièveté possible d’une vie, qu’il se décide à écrire Brasier noir, son grand roman noir sur sa ville natale de Natchez, bourgade perdue au fin fond du Mississipi dans le Deep South, un des états les plus pauvres des USA. Il y évoque sa ville et surtout raconte les luttes raciales, les injustices toujours présentes dans cet état, berceau des encagoulés du KKK. Les vestiges glauques des années de l’esclavage et des grandes plantations où un tout petit nombre a fait fortune en exploitant la douleur, la souffrance et la peine des esclaves sont racontés. En montrant aussi la connerie des héritiers de ces fortunes volées comme la nostalgie pour cette époque chez les descendants de gueux racistes, Greg Iles a produit un roman exceptionnel qu’on quittait franchement désolé tant l’envie d’en connaître plus était grande. Brasier Noir sorti en 2018, chef d’œuvre et premier volet de la trilogie Natchez Burning sera suivi par L’Arbre aux morts en 2019 et Le Sang du Mississippi en 2021 qui poursuivront l’histoire de Natchez et la quête de Penn Cage maire de la ville face au chaos. En 2021, dans Cemetery Road, Iles quittera Natchez pour rejoindre la ville de Bienville et Marshall McEwan un journaliste revenant dans sa ville natale pour découvrir une société fracturée où les injustices d’autrefois sont toujours aussi présentes. On retrouvera d’ailleurs Bienville et Marshall McEwan dans L’homme du sud qui nous intéresse aujourd’hui. Signalons qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les premiers tomes pour apprécier la qualité de ce roman hors normes. Vous aurez déjà beaucoup à faire avec cette/ces intrigues dissimulées dans le passé ou explosant en 2023.

« Bienville, Mississippi, 2023. À la suite d’une bavure policière qui a coûté la vie à un garçon noir de douze ans, un grand concert hip-hop est organisé à Mission Hill, une ancienne plantation de coton. Des coups de feu éclatent, la police panique et tue une quinzaine de festivaliers innocents, tous noirs. Sans l’intervention pacifiste de Kendrick Washington – qui quelques minutes plus tôt avait marqué les esprits en interprétant sur scène une version détournée de Southern Man de Neil Young, paré d’imposantes chaînes d’esclave –, c’était le carnage assuré. Les images font le tour du monde : un symbole est né.

Mais les symboles attisent les tensions autant qu’ils apaisent. Dans le Sud profond, les vieilles haines se réveillent : incendies meurtriers, représailles, conspirations suprémacistes, mensonges officiels. Tandis que l’Amérique post-Trump s’embrase et va tout droit vers la guerre civile, un candidat indépendant à la présidentielle voit dans le chaos une opportunité historique. »

« L’homme du sud », exploration du Deep South, est une œuvre phénoménale mais qui demande beaucoup de patience et parfois de concentration pour comprendre toutes les finesses de l’intrigue comme ses terribles répercussions. « L’homme du sud » raconte comment, de nos jours, une étincelle et de nombreux quiproquo peuvent engendrer colère et haine pouvant aller jusqu’à une version tout à fait valide d’une guerre civile. Qui est cet Homme du sud, clin d’œil à un morceau de Neil Young qu’évoque l’auteur ? Est-ce Penn Cage combattant inlassable des injustices raciales ? Est-ce Kendrick Washington, un militant noir qui a évité un massacre en se levant, seul, face aux flingues de la police ou est-ce Bobby White un animateur radio qui se rêve président des Etats Unis et qui est prêt à toutes les abominations pour parvenir à ses fins ?  Il est évident qu’on penchera facilement pour Penn Cage qui a tant de similitudes avec son auteur : originaire de Natchez, écrivain, amputé d’une jambe suite à un accident de voiture, atteint d’un cancer depuis des décennies… Greg Iles a certainement mis beaucoup de lui dans le personnage de Penn Cage. Sûrement se doutait-il qu’il n’y aurait jamais de suite. En 2024, Greg Iles se déplaçait en chaise roulante et suivait une chimio pour soigner un cancer qui aura raison de lui début 2025 à 65 ans, quelques mois après la parution de son roman aux USA.

« L’Homme du sud », s’il n’est pas exempt de quelques menues imperfections, est un roman exceptionnel, une fresque extraordinaire sur le Mississippi qui chavire, effraie, enthousiasme, emporte, au suspense bien entretenu avec des scènes parfois ahurissantes, un terrible instantané de ce que l’humanité peut produire de plus abject.

Attention, avec ses monstrueuses 1300 pages, le roman s’appréhende, se mérite, s’escalade, s’explore parfois assez difficilement et nécessite une lecture régulière et particulièrement attentive. On parle d’une immense fresque qui file des plantations du 18ième jusqu’aux luttes ouvertes de « Black Lives Matter ». On est dans la grande littérature noire ; le Deep South qu’on aime. Puisqu’il est cité trois fois dans le roman on évoquera bien sûr, James Lee Burke, plus la série avec  Billy Bob Holland, avocat texan ( La Rose de Cimarron, Heartwood et Bitterhood) que la saga Robicheaux. On pensera aussi à Un homme, un vrai de Tom Wolfe, Ville noire, ville blanche de Richard Price, Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren tout comme on appréciera les petites touches de Norman Mailer… Que du très fort et tellement plus percutant que le très vilain Châtiment de Percival Everett dont on a préféré ne pas vous parler en son temps. Enfin, et ce n’est pas le moindre, ceux qui suivent l’auteur depuis longtemps connaîtront des moments de grande émotion, c’est certain.

Sublime cadeau d’adieu de Greg Iles, L’homme du sud, assurément un roman appelé à devenir culte pour tous les amoureux du Deep South.

Clete.

LE TEMPS DES BÊTES FÉROCES de Víctor Del Árbol / Actes Noirs/Actes Sud.

El Tiempo de las fieras.

Traduction: Alexandra Carrasco.

« Hormis les roues qui tournaient dans l’espace et sa respiration, on n’entendait aucun bruit. Ce silence lunaire, la route déserte qui traversait l’étendue sans relief, le noir absolu faisaient un peu peur. »
Nous sommes à Lanzarote, « une île tranquille, peut-être pas paradisiaque, mais pas loin ». Vesna vient d’être percutée par un véhicule lancé « à fond en pleine nuit, tous phares éteints ». Elle est laissée pour morte au fond d’un ravin. Arrivée de Tuzla, une ville de Bosnie-Herzégovine, elle espérait « voir le monde sous une autre perspective, le rendre meilleur. »

Accident de voiture, délit de fuite : C’est d’abord ainsi que l’affaire apparaît à Soria, le gros sous-inspecteur Soria, dont tout le monde cherche à se débarrasser depuis « l’affaire de Barcelone », trois ans plus tôt. Passionné de dioramas de la Première Guerre mondiale, il garde toujours « de la peinture de ses petits soldats de plomb sous ses ongles…» et ses collègues le prennent pour une « enclume rescapée du Pléistocène ». Ils ont tort : Soria est tenace, et assoiffé de justice.

Très vite, l’enquête déborde largement l’accident initial. Le lecteur se retrouve entraîné du Venezuela au Texas, du Mexique aux montagnes du Volujak, en Bosnie. Un chasseur de primes mexicain prend parfois la parole et devient narrateur, tandis qu’un autre fil nous ramène quinze ans en arrière, sur ces crêtes sauvages où une famille tentait de fuir la guerre.

L’intrigue est complexe — mais l’on sent que lecteur et auteur se font mutuellement confiance pour maintenir la tension sans se perdre. Derrière les événements affleurent peu à peu les véritables « bêtes féroces » : celles du crime organisé, du trafic d’influence et du blanchiment d’argent, où l’arrogance culmine.
«L’erreur des arrogants consiste à croire que le monde est tel qu’ils le voient, que le monde est un miroir où ils se reflètent. Ils tiennent pour acquis que tout le monde agit pour les mêmes raisons qu’eux. Et cette erreur d’appréciation les mène tôt ou tard à leur perte » (ou à celles des pays qu’ils entraînent dans leurs guerres…)

Sur cette trame noire, Víctor del Árbol entrelace souvenirs traumatiques, destins croisés et secrets familiaux. Le lecteur suit, haletant, ces fils narratifs qui se croisent et se tendent jusqu’à former un motif précieux.

Complexe, sombre, élégant : un véritable travail d’orfèvre, quelque part entre les ateliers de damasquinage de Tolède et un grand roman en clair-obscur.

C’est le dixième roman de Víctor del Árbol chez Actes Sud et chez Nyctalopes: LE FILS DU PÈRE, LA VEILLE DE PRESQUE TOUT, PERSONNE SUR CETTE TERRE.

Soaz.

TOUT LE MONDE SAIT de Jordan Harper / Actes Sud.

Everybody Knows

Traduction: Laure Manceau

Tout le monde sait est le troisième roman de Jordan Harper, auteur que nous suivons depuis ses débuts avec L’amour et autres blessures un recueil de nouvelles effroyable et remarquable publié il y a bientôt dix ans.

« Dans un Los Angeles crépusculaire s’étend un royaume de secrets ensevelis. Mae Pruett, publiciste spécialisée en gestion de crise, sait mieux que quiconque comment enterrer les scandales, salir les adversaires et manipuler l’opinion pour protéger les tout- puissants. Mais lorsque son patron est abattu devant le Beverly Hills Hotel, Mae voit sa vie basculer. Résolue à élucider le mystère, elle s’engouffre dans un labyrinthe de rumeurs et de silences, découvrant peu à peu l’étendue de cette “bête” tentaculaire qui régit la ville. » Elle sera aidée dans sa quête par Chris, ex-flic et également son ex-amant.

Quittant les grandes étendues désertiques d’une Californie sous meth de son dernier roman (Le dernier roi de Californie), Jordan Harper ancre cette fois son intrigue en ville, dans le strass hollywoodien. Changement de cadre radical pour un Jordan Harper qui avait certainement été chagriné par ses difficultés à faire éditer Le dernier roi de Californie dans son propre pays. Le lectorat américain est visiblement lassé des histoires de came rurales, un thème qui fonctionne encore bien en France où des éditeurs hébergent des romanciers ricains qui ne sont plus édités chez eux.

Alors, il semblerait que Jordan Harper a beaucoup mieux géré son affaire cette fois-ci puisque Actes Sud annonce que ce roman est en cours d’adaptation audiovisuelle par Warner Bros. Le jackpot certainement pour Jordan Harper, déjà scénariste pour des séries comme Mentalist (14 épisodes) et Gotham (4 épisodes). En conséquence, nous découvrons un autre Jordan Harper, , expert pour nous promener dans L.A. où il réside, et nous créant une intrigue à laquelle on adhère rapidement. Jordan Harper connaît bien le milieu du cinéma et des affaires et ses prédateurs au-dessus des lois. Il nous en montre quelques exemple effrayants, adaptés des affaires Ed Buck et Dan Schneider sans parler bien sûr de l’ombre menaçante des clones de Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.

Rien de bien neuf, mais néanmoins on peut faire confiance au talent de Harper pour rendre unique un sujet si souvent lu, en théorie… En pratique, j’ai eu du mal à reconnaître le Jordan Harper que j’aime tant. On retrouve son thème favori, l’enfance en danger, qu’il a si bien traité dans ses deux romans, créant des drames shakespeariens sous le cagnard californien, mais ici difficile de reconnaître la plume, la faconde de l’auteur. Tout est survolé, rien n’est terminé. On se retrouve avec une fin méchamment bâclée après avoir été invités au moins deux fois à envisager un second tome…

Point de procès à un Jordan Harper qui est en droit de vouloir bien vivre de son art et de son travail en produisant maintenant des intrigues rapides, très rythmées, addictives et dans l’air du temps avec une écriture sans aucun, absolument aucun effet de style. Outre la profusion de personnages juste griffonnés qui rendent parfois l’intrigue un peu difficile à suivre, Jordan Harper a, trois fois hélas, abandonné sa belle plume racée, très évocatrice et capable de transcender une histoire. Ici, que dalle, j’écris comme je parle, j’accumule les répétitions pour faire genre. On aborde plusieurs thèmes passionnants sans rien approfondir puis on passe à autre chose pour terminer hâtivement, en laissant beaucoup de choses en plan, afin de rester dans un format correct pour le lecteur lambda.

Alors, je ne dirai pas que Jordan Harper a vendu son âme, on prend quand même quelque plaisir à lire ce roman, mais on regrette qu’il ait abandonné tout ce qui faisait sa différence, son originalité, sa classe : une écriture puissante, un style, des moments d’introspection, de réflexion, d’émotion. Il semble avoir préféré s’adapter aux canons de l’énorme cohorte des thrillers ricains de grande consommation dont on nous étouffe tous les ans. Des héros sans aspérités, du « mainstream »… aucun jugement de valeur ça plaît, c’est juste pas pour nous.

Le plus triste, c’est que l’éventuelle suite est certainement conditionnée au succès de l’adaptation télévisuelle de ce roman…

Déception.

Clete.

Egalement de Jordan Harper: LA PLACE DU MORT

LEGITIME DEMENCE de Laurent Philipparie / Actes Noirs – Actes Sud.

Légitime démence est le quatrième polar de Laurent Philipparie criminologue et commandant de police mais également son premier dans la collection Actes Noirs d’Actes Sud.

« Une opération de police vire au cauchemar. Le capitaine Thierry Bar tue le leader des « Servants de Gaïa », premier groupe écoterroriste français. Quand sa supérieure et amie, Catherine Novac, suspecte une bavure, il n’a d’autre choix que de l’exécuter elle aussi…Traqué par toutes les polices du pays, et prêt à tout pour accomplir une mystérieuse mission, Bar élimine un à un les membres du groupuscule terroriste. L’enquête est confiée au commissaire Nicolas Novac, frère de la commandante assassinée, qui, guidé par une experte des mouvances écoguerrières, met au jour un effroyable secret… »

Ce roman de Laurent Philipparie plaira certainement à tous les amateurs de thrillers explosifs où les situations chaudes et les coups de théâtre, très impressionnants, s’enchaînent pour créer une addiction certaine. De par sa fonction, l’auteur dresse un tableau assez cinglant de la police, de l’inertie dans sa lutte contre la criminalité handicapée par une hiérarchie et des politiques adeptes du principe du « pas de vagues ». C’est une police désabusée, déconsidérée, désarmée qui est confrontée à une criminalité de plus en plus diversifiée et insaisissable. L’exemple le plus frappant de ces nouveaux maux qui nous guettent est ici l’écoterrorisme ; ces écoguerriers qui, sous couvert de protection de la planète et des animaux, s’attaquent aux humains, fomentent des complots et pourraient presque faire passer Poutine et Trump pour de jolis plaisantins. Sont contés des groupuscules fictifs mais aussi des organisations réelles ayant pignon sur rue et dont les desseins et les vues sur l’humanité sont particulièrement terrifiants.

Si on peut trouver que la figure du mal combattue ici par le commissaire Novac possède quand même beaucoup de talents pour une seule et même personne, il n’empêche que l‘histoire ne souffre d’aucun temps mort et apporte son lot d’enseignements sombres qui donnent à réfléchir.

Clete

DREAM GIRL de Laura Lippman / Actes Noirs-Actes Sud

Dream Girl

Traduction: Thierry Arson

« Gerry rêve. Dans son lit médicalisé de location, surplombant la ville plus haut qu’il ne l’aurait jamais cru possible dans ce Baltimore à l’architecture écrasée et sans grâce, Gerry passe plus de temps endormi qu’éveillé. Il flotte, il s’éveille, il dérive, il rêve. »

Gerald Andersen – Gerry – Ecrivain, auteur du roman Dream Girl qui l’a rendu célèbre.

On ne va pas l’aimer ce sexagénaire. Il est autoritaire, cynique, égocentrique. Il rame dans son appartement à 1,75 millions de dollars pour se maintenir un beau torse, mange des carottes râpées, se préoccupe de sa densité osseuse…
Il a été un mari médiocre, 3 femmes dont il a divorcé, et un coureur de jupons effréné : 37 partenaires sexuelles (il en donne le compte exact) « des assistantes qui travaillaient pour lui »…

Et… il apprécie peu les auteurs de romans noirs…

Il se retrouve là, cloué, au vingt-cinquième étage d’un immeuble luxueux dans une Baltimore « il est assez malvenu de parler des événements de 2015 » et d’évoquer la mort de Freddy Gray (un Afro-Américain  de 25 ans, tabassé à mort par six agents de la police de Baltimore ) à la suite d’une chute violente dans son « escalier flottant »…

Une infirmière Eileen et une assistante, Victoria, se relaient pour le soigner, le nourrir, obéir à ses ordres… et filtrer et gérer  un quotidien de plus en plus inquiétant…

«Il n’y a pas de démarcation claire entre ses songes et son imagination, son demi-sommeil et son état de veille embrumé. Les engrenages de son cerveau sont grippés »

Et quand « une lettre adresse écrite en cursive à l’ancienne » qu’il est sûr d’avoir aperçue, reste introuvable, lorsqu’il reçoit des appels de Aubrey, l’héroïne de fiction de son dernier roman, qui ne laissent aucune trace sur l’écran du récepteur, quand les tweets disparaissent …c’est le chaos :

« Était-ce un rêve ? Une hallucination ? L’effet de ses médicaments ? Une combinaison des trois ? »

C’est une errance kaléidoscopique d’une bonne cinquantaine d’années. De petites bulles colorées réfléchissant sa mère (morte récemment), son père qui a décampé et refondé une deuxième famille, des amis disparus, des souvenirs d’enfance, des femmes ambigües et machiavéliques…

Le rythme imposé par Laura Lippman est assez lent…  Les évocations incessantes d’auteurs (une quarantaine !) ou de films (une trentaine !) censées ajouter de la profondeur à un personnage qui, pendant toute sa vie a oscillé entre réalité et fiction, plombent, par leur surdosage, la montée en puissance de ce huis clos macabre…
Mais Il y a une présence littéraire, saluée déjà pour La Voix du lac . L’intrigue est bien travaillée et le suspens assuré…

Soaz

LE FIL DE L’ESPOIR de Keigo Higashino / Actes Noirs / Actes sud.

Traduction: Sophie Refle.

« Quand Yayoi, propriétaire d’un paisible salon de thé, est retrouvée assassinée, les enquêteurs Kaga et Matsumiya plongent au cœur d’une affaire aussi complexe qu’émouvante. Leurs investigations les conduisent à Shiomi, un homme marqué par une tragédie indescriptible… »

Le fil de l’espoir est le quatrième volume de la série mettant en scène le flic Kaga Kyōichirō du romancier japonais Keigo Higashino, incontestable grand maître du polar d’investigation qui doit certainement à son éloignement géographique le fait que son œuvre, brillante, ne soit pas encore aussi reconnue en France que celle de l’Islandais Indridason.

Les doigts rouges, début d’une série publiée en 2009 débarque chez nous en 2019 et sera suivi par Le Nouveau et Les Sept Divinités du bonheur l’an dernier. Cet opus qui est loin d’être le dernier d’une série ce qui ravira les fans, est une nouvelle plongée dans un Japon actuel si éloigné de nos valeurs et de nos comportements. Une plongée dans le malheur aussi, dans un drame qui amènera l’émotion, énorme, à vous briser le cœur.

Kaga aura dans cette enquête un rôle secondaire se contentant de donner des conseils à Mastsumiya l’enquêteur qui en plus d’être son subalterne s’avère être son cousin. A noter que parallèlement à l’enquête, Matsumiya se verra confronté à un évènement familial particulièrement troublant. Ainsi les moments où les deux hommes confrontent leurs sources et leurs opinions seront complétés par des parenthèses beaucoup plus intimes mais aussi stupéfiantes.

Il serait vain de détailler l’intrigue magistrale, relancée intelligemment à chaque fin de chapitre et qui vous entraîne, vous oblige à poursuivre, à ne pas lâcher les victimes. Comme dans les précédents opus, on trouvera les révélations dans une histoire de famille, bien dissimulées dans le passé malchanceux de personnages particulièrement bien brossés.

Higashino fait sentir, éprouver la malchance, la douleur, la peine incommensurable, du point de vue de la victime mais aussi de son entourage familial et également de la part du coupable. L’enfer intime de certains personnages est décrit de manière poignante et la résolution achèvera de montrer que certaines personnes vivent toute leur existence un calvaire qu’ils n’ont pas cherché. Si vous connaissez le bonheur d’être père ou mère, vous serez particulièrement touchés.

Brillant, mémorable, la classe.

Clete.

Du même auteur: LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS, LES SEPT DIVINITÉS DU BONHEUR, LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA .

LA NUIT DU HACKEUR de Yishaï Sarid / Actes Noirs / Actes Sud.

Megaleh HaHulshot

Traduction: Rosie Pinhas-Delpuech

Yishaï Sarid, dont c’est ici le cinquième roman à paraître à France, s’est rendu célèbre chez nous avec Le poète de Gaza, grand prix de la littérature policière en 2011.

« Surdoué du piratage informatique, Ziv est débauché à l’armée par une start-up qui offre ses services de cybersurveillance et de détournement de systèmes de communication à de petits États en délicatesse avec leurs dissidents. Tétanisé dans sa vie intime par une culpabilité qui le poursuit depuis l’adolescence, il noie dans l’exercice aveugle de ses compétences professionnelles toute notion de scrupule. Mais il n’en demeure pas moins tiraillé entre le désir de laisser derrière lui sa dépouille d’asocial angoissé pour embrasser sa réussite et le fantasme de devenir enfin le tout-puissant protecteur qu’il n’a pas su être pour sa jeune sœur à la dérive. »

L’épisode récent des bipeurs du Hezbollah qui explosent a montré une fois de plus la maîtrise technologique des services d’espionnage d’Israël, à la pointe de toutes les nouvelles armes des guerres à venir. Ce roman s’envisage d’abord comme une passionnante et effrayante plongée dans les nouveaux mondes du flicage des individus, des nouvelles manières d’épier son voisin afin de lui nuire. Pour autant, on n’est nullement dans un thriller techno-futuriste, plutôt dans l’histoire de Ziv, sa brillante ascension professionnelle mais aussi son histoire familiale douloureuse. Alors, on le sait bien « il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne ». Pourquoi Ziv échapperait-il à l’adage quand, de son plein gré, il va commencer à franchir la ligne, se montrant hautement méprisable et indéfendable. Et quand bien même on aurait peut-être agi pareillement.

A l’heure où tous les géants de la tech s’aplatissent devant Trump, La nuit du hackeur apporte une terrible et brillante illustration du monde qui arrive et des choix que chacun peut ou doit faire.

Clete.

LES SEPT DIVINITÉS DU BONHEUR de Keigo Higashino / Actes noirs / Actes Sud

Traduction: Sophie Refle

Avec dix romans dans la collection “Actes noirs”, Keigo Higashino est un auteur de polars japonais reconnu internationalement. En France, il a reçu le prix du meilleur roman international du Festival Polar de Cognac 2010 pour La maison où je suis mort autrefois, roman qui a permis sa reconnaissance en France. Citons aussi le sublime roman fantastique Les miracles de bazar Namiya paru dans la collection Exofictions début 2020 et qui montrait un autre aspect du talent de conteur du Japonais. Les sept divinités du bonheur est le troisième roman mettant en scène l’inspecteur Kaga découvert dans Les doigts rouges et retrouvé l’an dernier dans Le nouveau. Nul besoin d’avoir lu les deux premiers volumes pour apprécier et comprendre cette nouvelle enquête.

“Aoyagi Takeaki, un homme d’une cinquantaine d’années, est assassiné au pied de la statue du dragon ailé qui orne le pont de Nihonbashi, à Tokyo. Une enquête apparemment simple pour l’enquêteur Kaga, fraîchement arrivé au commissariat d’un quartier d’affaires prospère de la capitale. Mais les apparences sont parfois trompeuses : comment servir la vérité lorsque le suspect numéro un s’avère innocent ?”

Les sept divinités du bonheur est un pur polar d’investigation, bien dans ses bottes, offrant tout ce qu’on aime trouver dans ce genre de romans où un flic un peu allumé, se fie à son instinct et fouille pour découvrir une vérité bien enfouie et nullement envisageable pour le lecteur. Bon, on se doute que le suspect, décédé, n’est pas coupable sinon l’auteur serait bien embarrassé pour meubler ses trois cents feuillets. Par ailleurs, une description un peu trop détaillée de certains personnages semble indiquer que certains n’ont pas tout révélé et qu’on pourrait les retrouver. Les romans japonais sont souvent très mystérieux d’emblée, de part leur cadre bien sûr mais surtout de part une culture et une morale très différentes des canons occidentaux et qui interrogent souvent, surprennent.

L’intrigue est béton, très surprenante, documentée et met l’accent, à l’image de la Coréenne Hye-Young Pyun, sur la précarité de la vie et la pression exercée sur les salariés japonais. Aucun temps mort, on suit Kaga qui a de plus la bonne idée de ne pas nous saouler avec ses problèmes personnels. Et sans être le polar de l’année, Les sept divinités du bonheur, fait généreusement le job.

Clete

LE PLONGEUR de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Lucile Arnoux-Farnoux.

Premier roman en France d’un auteur grec “le plongeur” souffrira bien évidemment de sa sortie en plein confinement mais par contre ne sera pas sacrifié, pour une fois chez Actes Noirs, par une horreur de médaillon en couverture. Là, vous enlevez juste les ptérodactyles et la couverture a une certaine tenue.

“Chris Papas, détective privé à Hambourg, de père grec et de mère allemande, reçoit la visite d’un homme très âgé qui lui offre une avance importante simplement pour suivre une femme durant quarante-huit heures. La filature commence au pied de l’immeuble de la dame, et se poursuit jusqu’à un hôtel minable où elle retrouve un jeune homme dans la chambre 107 tandis que Papas, installé dans la pièce mitoyenne, s’endort lamentablement.

Le lendemain, c’est la police qui sonne chez lui : un vieillard a été retrouvé pendu dans la fameuse chambre 107. Au fond de sa poche, la carte de visite du détective. Forcément suspect, Papas poursuit seul une enquête qui l’emmène bientôt dans un coin du Péloponnèse où se trouve son propre village natal.”

Et c’est dans ce village d’Aigion où vit également l’auteur que l’affaire prend une très sale tournure pour Chris Papas de retour aux sources. Commencé comme une histoire ordinaire de détectives à l’ancienne, “le plongeur” part plus loin dans le passé, raconte l’occupation nazie de la Grèce, les plaies jamais guéries pour revenir vers le marasme économique actuel du pays avec toujours cette animosité contre les rois de l’Europe.

Je ne me planterai pas en tentant de vous raconter l’histoire. C’est tout simplement du Thomas H. Cook et ses histoires d’amour dramatiques, du Indridason de la grande époque de “la femme en vert” pour le rythme, la parole donnée aux anonymes. Il se dégage beaucoup d’émotion dans la deuxième partie, un inquiétant crescendo qui culminera en fin de roman vers l’abomination ou à la stupéfaction pour le moins. Les personnes sensibles feront bien de se contenter de la première phrase du dernier chapitre, leur imagination fera très bien le reste.

A la page 187 d’un roman qui en propose à peine plus de deux cents, Minos Efstathiadis montre clairement tout le chemin parcouru par le lecteur et la vue est vertigineuse. Roman particulièrement intelligent, ”Le plongeur” maltraite, fait mal au cœur et aux tripes et prend la tête longtemps. Bien sûr, il y a eu Incardona et Taylor mais s’il fallait n’en garder qu’un cette année, ce serait vraisemblablement celui-là.

Clete.

UNE SOIRÉE DE TOUTE CRUAUTÉ de Karo HÄMÄLÄINEN / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Sébastien Cagnoli.

“Trois portables sonnent dans le vide au cœur de Londres dans un appartement de luxe. Plus tôt en soirée, quatre amis finlandais se sont retrouvés pour dîner. Robert, l’hôte, est un banquier qui a empoché des millions par le biais de manipulations pas très éthiques de taux d’intérêt. Cela fait plus de dix ans qu’il n’a pas vu son meilleur ami, Mikko, un journaliste d’investigation qui a consacré sa vie à démasquer les politiciens et hommes d’affaires corrompus. L’épouse de ce dernier, Veera – avec laquelle Robert a eu une brève liaison –, et Elise, la nouvelle femme “trophée” du banquier, font également partie de la mêlée. Mikko est arrivé à Londres muni de sombres desseins : il pense pouvoir commettre le meurtre parfait. Mais il est encore loin de se douter du menu des festivités. Un lourd secret pèse sur les convives, et leur réunion après toutes ces années est manifestement un jeu dangereux.”

Le printemps, les beaux jours des envies de lectures paresseuses dans le jardin lors d’un weekend dans la belle famille… Vous aimez les drames psychologiques? Les histoires de couple qui se mentent ? Vous n’avez rien contre les Finlandais? Si, que soient conviés Van Gogh, l’athlète Paavo Nurmi ne vous déplaît pas et si ce n’est pas un problème pour vous que les jeux olympiques et le monde économique version néo-libéralisme soient souvent au centre des conversations? Eh bien pourquoi ne pas se lancer dans ce jeu de massacre gentiment bourgeois proposé par Karo HÄMÄLÄINEN, auteur finlandais et journaliste économique et dont “Une soirée de toute cruauté” signe l’arrivée dans les librairies français.

“Une soirée de toute cruauté” est un huis clos entre deux couples et on sait dès le départ que trois mourront dans les prochaines heures et que le dernier personnage sera en fuite. Il y a bien sûr une montée du suspense, des révélations, des coups de théâtre, beaucoup d’éléments que l’on rencontre dans des vaudevilles. Le décorum est aussi très kitsch: chandelier, poison, sabre, armure, corde, une vraie petite partie de Cluedo à Londres de nos jours. Les découvertes comme les déductions personnelles permettent d’avancer dans un marigot de sentiments pas très sains mais curieusement, comme aucun des quatre personnages n’ est particulièrement attachant, on ne tremble pas réellement. On poursuit avec un certain amusement mais il est certain que sous des apparences légères, sous le masque de la parodie, l’auteur interroge aussi sur le rapport à l’autre, sur l’amour et donne une certaine gravité à une histoire qui va finir dans le sordide tangible. Une certitude, Quand on a de tels amis, pas besoin de s’embarrasser d’ennemis.

Wollanup.


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