Knockemstiff
Traduction: Philippe Garnier

Knockemstiff, un hameau aujourd’hui fantôme du Midwest. C’est l’inquiétant décor de ces récits à couper le souffle, peuplés de personnages entre fiction et réalité, qui ont en partage la cruauté, la folie et le désenchantement. Mais qu’ils soient paumés, cinglés, camés, ou simplement brisés par la vie, tous portent en eux une extraordinaire force vitale.
Dans l’attente d’un nouveau livre de l’écrivain américain Donald Ray Pollock, depuis bientôt dix ans maintenant, je m’étais entretenu avec lui en 2025 pour revenir sur son parcours d’écrivain et prendre de ses nouvelles. Toujours pas de nouveau roman en vue, bien qu’en cours d’écriture. Les fans vont devoir être patients. Néanmoins, à l’occasion des 30 ans de la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel en 2026, Pollock voit certains de ses ouvrages réédités. Longtemps épuisé et donc introuvable, Knockemstiff, Ohio, initialement publié chez Buchet-Chastel, est de retour. Tout premier livre de l’auteur, ce recueil de nouvelles, si vous ne l’avez jamais lu, va sacrément vous remuer.
Tout d’abord édité sous le titre Knockemstiff, ce recueil est réédité avec le titre Knockemstiff, Ohio et ce dans une traduction révisée que l’on doit à Philippe Garnier qui avait déjà œuvré sur la première mouture du livre. Si l’on trouve toujours en ouverture du livre une carte de Knockemstiff, celle-ci s’étoffe légèrement avec l’un ou l’autre détails supplémentaires permettant de nous immerger plus facilement dans le décor. Mais la véritable petite nouveauté, pas si anodine que cela, c’est que le recueil qui était constitué de dix-huit nouvelles, comporte désormais une dix-neuvième nouvelle inédite : Le Jésus en bois.
Je ne m’étale plus sur le parcours de Donald Ray Pollock. Je vous invite à vous référer à notre entretien si vous ne connaissez pas l’auteur. Pour faire court, il faut savoir que Pollock vient vraiment de l’endroit sur lequel il écrit ici. Pour certain(e)s, après lecture, cet endroit aura certainement l’air d’être l’enfer sur Terre. Pour Pollock, qui dit bien avoir grossi le trait pour servir le récit, ce n’est pas qu’un trou paumé peuplé d’êtres humains tout aussi paumés, c’est l’un des visages de l’Amérique face auquel on a tendance à détourner le regard ou à juger trop promptement.
Ces textes, qui se déroulent sur une trentaine d’années, entre les années 1960 et 1990, sont souvent brutaux et particulièrement noirs. Toute une galerie de personnages, semblant vivre des vies sans issue dans un lieu sans échappatoire, peuple ces pages. La récurrence de certains donne cette particularité au recueil d’avoir des nouvelles liées entre elles. Parmi eux des gamins paumés, des parents violents, des alcooliques, des dealers de drogue, un homme qui perd l’esprit quand il pleut, des bodybuildeurs, des jeunes qui pratiquent l’inceste et j’en passe. Beaucoup de pauvreté et de misère humaine. Des petites gens avec des petites histoires, dont la violence et le tragique peuvent perturber, parfois prêter à rire, mais ne laissent jamais indifférent.
Ce qui frappe avec Donald Ray Pollock, c’est la justesse du ton et cette espèce de véracité qui semble émaner de sa plume sans superflu. Il n’y a ni jugement, ni condescendance, dans le regard qu’il porte sur ses personnages abîmés par la vie. Il a cette capacité d’arriver à préserver une forme d’humanité là où on pourrait aisément ne voir que désespoir et cruauté. Dès La vie en vrai, première nouvelle de ce livre dont le final laisse une image mentale inoubliable, on comprend que l’on a affaire à du très lourd tant la secousse est puissante.
Knockemstiff, Ohio est le plus remarquable recueil de nouvelles que j’ai lu à ce jour. Une chance que celui-ci soit à nouveau disponible ! Texte après texte, c’est claque sur claque que l’on se prend. Aussi terriblement noir et implacable ce livre soit-il, la profonde humanité qui subsiste au coeur de toute cette crasse, cette déchéance, cette indigence, nous prend aux tripes et à la gorge. Une entrée fracassante dans le monde de la littérature de la part d’un très grand écrivain qui mérite toute votre attention.
Brother Jo.









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