Chroniques noires et partisanes

Étiquette : Terres d’ Amérique Albin Michel

TOUTES LES CHANCES QU’ON SE DONNE de Kevin Hardcastle / Terres d’Amérique / Albin Michel.

DEBRIS

Traduction: Janique Jouin-de-Laurens.

On avait découvert Kevin Hardcastle en 2018 avec “Dans la cage” un premier roman qui décrivait un homme qui retournait dans le monde du free fight pour sauver sa famille. Si le roman était plaisant, il ne se distinguait pas non plus réellement et souffrait de la comparaison sur le thème de la boxe. L’histoire était parfois poignante mais manquait comme une étincelle pour en faire un grand roman et ce malgré une écriture impeccable, marque de fabrique de la collection “Terres d’Amérique” de Francis Geffard. Ce dernier m’avait d’ailleurs conseillé à l’époque d’attendre la sortie de ce recueil avant de juger hâtivement Hardcastle.

Les onze nouvelles de ce recueil sont antérieures à “Dans la cage” et on peut décemment se demander pourquoi certaines n’ont pas été l’objet de son premier roman tant leur fin prématurée surprend et déçoit parfois de manière particulièrement injuste. On est au Canada au fin fond de l’Ontario et de l’Alberta avec des flashs en Colombie britannique. Bon, en gros, ça pèle, c’est isolé, la vie est rude, les gens sont rudes et leurs histoires sont au triste diapason.

Au cours de ces onze nouvelles, la plume de Kevin Hardscastle est à nouveau impeccable, alliant belles descriptions et dialogues percutants. Alors, pas de Line Renaud dans une cabane, pas trop le monde romantique Timberland non plus, les histoires s’avèrent violentes et révèlent les mêmes plaies que les Américains. De toute manière, les Canadiens sont des Américains, plus cools peut-être, mais des Américains quand même. On croise donc la même violence aveugle, les flingues, l’auto justice, la délinquance, la maladie, les addictions, la folie, la marge…

Si la plupart des histoires vous portent dans des univers à pick-up que vous connaissez déjà très bien si vous affectionnez ce genre de littérature noire rurale ricaine, trois d’entre elles surprennent et font pour moi vraiment la différence. Elles font le show au point de mériter une suite, des développements ou des flashbacks… “Bandits”, “Poursuivi par les coyotes” et la nouvelle éponyme “Toutes les chances qu’on se donne” ne seraient pas reniées par le Daniel Woodrell du “ Manuel du hors-la-loi” ou le Chris Offutt de “Kentucky Straight”.

L’un des thèmes principaux du recueil semble être les relations entre parents et enfants, les efforts que les uns doivent faire pour sauver les autres de leurs tourments. S’il y a beaucoup de violence dans les faits, beaucoup de réponses sont apportées par l’empathie, l’humanité et parfois aussi par la résignation des proches. De la tendresse pour soigner les maux mais aussi des moyens parfois nettement moins académiques et pacifiques, souvent épicés de l’humour brut de grands gaillards à chemises à carreaux un peu bourrés, un peu dangereux.

“Toutes les chances qu’on se donne” pour vivre, survivre, mieux vivre. 

Solide!

Clete.

FRIDAY BLACK de Nana Kwame Adjei-Brenyah / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Stéphane Roques.

Dans ce premier recueil de nouvelles foisonnant et insolite, Nana Kwame Adjei-Brenyah place la violence au cœur de son œuvre : violence du racisme ordinaire, de la consommation à outrance, des relations humaines agonisantes, de la passivité ambiante. Il nous embarque dans une virée urbaine surprenante, où il oscille entre la dystopie et le fantastique aux accents kafkaïens pour mieux dynamiter notre présent en perdition. Et pour conjurer le spectre de l’avenir qui hante déjà le monde d’aujourd’hui.

C’est sombre, intelligent, parfois drôle, souvent grinçant.

Trois nouvelles nous explosent au visage, dans ce kaléidoscope :

Les 5 de Finkelstein, qui ouvre le recueil et qu’on se prend dès l’entame comme un uppercut.

Emmanuel a appris depuis l’enfance à maîtriser « son Degré de Noirceur », qu’il évalue sur une échelle de 0 à 10. Il en a conscience « avant même de savoir poser une division : sourire quand il est en colère, murmurer quand il voudrait crier. » Au fil des pages, il essuie les humiliations racistes quotidiennes devenues habituelles – les regards méfiants à l’arrêt de bus, les contrôles systématiques des vigiles dans les magasins. 

En parallèle, la télé diffuse le procès d’un Blanc accusé d’avoir assassiné cinq enfants noirs devant une bibliothèque. Plaidant l’auto-défense, il explique à la cour comment, pour protéger ses deux enfants de l’agression imminente de ces gamins « qui rôdaient devant le bâtiment au lieu de lire à l’intérieur, comme on pourrait l’attendre de membres productifs de la société, » il est allé chercher sa tronçonneuse dans le coffre de sa voiture. Son acquittement, au terme d’un simulacre de procès absurde, met le feu aux poudres.

Alors que la tension monte crescendo, Emmanuel croise la route des « Nommeurs » qui ont choisi de se faire justice eux-mêmes dans les rues, portant la colère et la révolte en étendard.

Zimmer Land, c’est un parc d’attractions nouvelle génération, une sorte d’escape game (voire même de fury room) où le racisme et le meurtre sont synonymes d’exutoires divertissants. Dans une maison factice, Isaiah est un acteur employé par le parc pour incarner un rôdeur suspect, sur lequel les clients peuvent tirer. L’objectif du parc : « Créer un espace sécurisé permettant d’explorer les méthodes de résolution des problèmes, ainsi que les notions de justice et de jugement. » On trouve donc à Zimmer Land une attraction « Attentat ferroviaire », dans laquelle trois musulmans « ont ou non un rapport avec le complot terroriste pouvant entraîner la mort de plusieurs passagers à bord d’un train qui va de la ville A à la ville B. » Ou encore une réplique d’école primaire où les clients mineurs, « armés seulement de leurs yeux, de leurs oreilles et de leur présence d’esprit, devront deviner qui, à l’intérieur du bâtiment, est le terroriste qui projette de poser une bombe dans le gymnase. »

Dans Friday Black, un centre commercial est pris d’assaut par une horde de consommateurs que la moindre trace d’humanité a désertés. C’est une lutte sanglante pour obtenir coûte que coûte le dernier article à la mode, en cette période de soldes. 

Un récit remarquable, horrifiant et jubilatoire qui tacle le consumérisme aveugle en mettant en scène des accros au shopping zombifiés.

« — Tous à vos rayons ! crie Angela.

Un hurlement d’humains affamés. Notre rideau de fer gémit et grince tandis qu’ils le secouent et le tirent, leurs doigts sales remuant comme des vers à travers la grille. Je suis assis sur le toit d’une minuscule cabane en plastique rigide. Mes jambes pendent à hauteur des fenêtres, et des vestes polaires pendent à l’intérieur de la cabane. Je resserre ma prise, une barre métallique de deux mètres de long équipée à son extrémité d’une petit bouche en plastique qui permet de décrocher les cintres des portants les plus hauts. C’est aussi de cette barre que je me sers ce jour-là pour frapper les clients sur la tête. C’est mon quatrième Black Friday. Lors du premier, un gars du Connecticut m’a mordu au triceps en y laissant un trou. Sa bave chaude. Résultat, j’ai désormais un sourire dentelé tatoué sur le bras gauche. Une faucille, un demi-cercle, ma cicatrice porte-bonheur du Friday. »

Nana Kwame Adjei-Brenyah signe un recueil qui, à travers le recours au fantastique, dénonce avec une grande inventivité la folie d’un système inégalitaire, l’incohérence de ses rouages obsolètes et rouillés, l’aliénation d’une société déshumanisée. On découvre avec plaisir cette nouvelle voix, vive et tranchante, qui s’élève dans le paysage de la littérature américaine.

Glaçant, caustique, et férocement actuel.

Julia.

NICKEL BOYS de Colson Whitehead / Albin Michel / Terres d’Amérique.

Traduction: Charles Recoursé

Colson Whitehead avait soufflé le monde en 2017 avec “Underground railroad” pour lequel il avait obtenu le prix Pulitzer. Il revient cette année, très attendu avec “Nickel boys” qui a lui aussi a obtenu le célèbre prix, plaçant ainsi l’auteur, ou plutôt l’écrivain dans des hautes sphères où on retrouve Updike et Faulkner.

C’est une fois son précédent roman terminé que Whitehead a appris, dans un article du Tampa Bay Times, l’histoire terrible de  la “Arthur G. Dozier School for Boys” où ont séjourné ou trouvé la mort ou disparu des jeunes dans la Floride ségrégationniste des années 60 et qui n’a  fermé qu’au début des années 2010. Dans cet établissement destiné à corriger le parcours de vie de garçons âgés de 5 à 20 ans, pendant des décennies, on a battu, torturé, violé, tué ceux qui tentaient de résister à la camisole psychologique imposée par l’administration qui n’adressait un bon de sortie qu’après des étapes de soumission à l’autorité drastiquement étalonnées, ne supportant pas la moindre rébellion. Des fouilles ces dernières années ont permis de retrouver les corps identifiés ou pas de plus de cinquante victimes mais selon les témoignages et les travaux en cours le chiffre des disparus serait plus proche de la centaine.

“Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.”

La question raciale est le thème principal de l’oeuvre de Colson Whitehead et « Nickel Boys », fiction écrite à partir de l’histoire de la Dozier ne fait pas exception. Néanmoins, ce nouveau roman tout en abordant les différences de traitement entre pensionnaires blancs et noirs de l’établissement, le racisme ordinaire banalisé a une portée bien plus universelle montrant sans détours comment l’Amérique, à une époque pas si lointaine, s’occupait de ses enfants rebelles, gênants, abandonnés quelle que soit leur couleur.

On pourrait s’attendre à un roman dur, violent et il l’est mais pas uniquement pas entièrement, Whitehead se cantonnant souvent plus dans la suggestion que dans la démonstration de l’horreur. Le propos est mesuré, calibré, ôtant autant que possible la rage, la colère et mettant en avant la compassion sincère, la belle humanité, la solidarité des damnés. Evidemment, on suit le parcours d’Elwood, une boule au ventre, le coeur gros mais on sourit aussi parfois, à l’image de ces mômes devenant adultes bien malgré eux mais qui gardent aussi , parfois, l’insouciance que confère la jeunesse.

Ce serait bien injuste de terminer cette modeste recension sans parler de la plume de Colson Whitehead qui est belle depuis si longtemps, tentez “Zone1” en SF ainsi que le malicieux portrait amoureux de New York “Le Colosse de New York : Une ville en treize parties”. Il m’est impossible de comprendre et encore plus de l’expliquer en quoi “Nickel Boys” est magique… Tout est fluide, brillant, les enchaînements sont parfaits, la poésie offre des moments divins, en apesanteur… Une fois la lecture commencée, toute interruption ressemble  à une trahison vis à vis d’Elwood et Turner et de leur martyre et donc on continue, noué, mal à l’aise jusqu’à un twist final génial aussi effroyable qu’inattendu.

Merci Colson Whitehead mais aussi merci Francis Geffard qui, fin août, nous propose coup sur coup deux romans exceptionnels, rares qui feront date “Nickel Boys” et “Ohio”.

Chef d’oeuvre !

Clete.

OHIO de Stephen Markley / Albin Michel.

Traduction Charles Recoursé.

Premier roman de l’Américain Stephen Markley, “Ohio” décrit avec acuité la vie de quatre trentenaires qui se sont connus au lycée avant de se perdre de vue, des destins bien cabossés qui vont se croiser sans se voir un soir à New Canaan. Stephen Markley a grandi dans une ville similaire à la même époque, sous Obama, dans ce Midwest très touché par la récession et forcément même si on est ici dans une fiction, son ressenti de l’époque est prégnant, ajoutant une belle touche d’authenticité au roman.

“Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi.

Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet.

Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité.

Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit.”

Le roman se déroule sur une douzaine d’heures mais en raconte en fait une dizaine d’années. Il met à nu, sans artifices, quatre jeunes mais en fait découvrir plus d’une dizaine, petite constellation de gamins ayant cruellement découvert le monde adulte, sur les écrans du collège un 11 septembre de triste mémoire. Bienvenue dans le XXIème siècle version Ohio.

“Ohio” est un roman au crescendo patient. L’auteur prend son temps avec le cadre, les personnages, laissant momentanément incomplets des discours, des évènements, des interrogations du lecteur, créant une addiction progressive, nous conviant à des ténèbres intérieures surprenantes, éprouvantes au final d’un polar de tout premier plan. Le début du roman semble bien anodin, commun et nous fait découvrir des histoires de cul, de coeur, de jalousies de petits Américains finalement pas si mal lotis par la vie. Sûrement qu’en Syrie ou à Haïti, les jeunes connaissent pire maux et pourront trouver puérils certains atermoiements. 

Mais très vite, on entre dans le dur. Stephen Markley avait pensé écrire un polar, un roman noir et c’est en cours d’écriture qu’il a décidé de s’intéresser au passé de ces jeunes adultes. C’est ainsi que les flashbacks sont fréquents et que chaque moment important du passé a plusieurs versions selon le vécu de chaque personnage, offrant son libre arbitre au lecteur, lui proposant de trouver à quel moment chacun a déraillé, est resté planté ou s’est perdu.

“Ohio” est le roman de l’enclavement, de la récession, de l’isolement, du désabusement d’une jeunesse paumée, des mauvais choix, des regrets, des traumatismes adolescents qui bousillent toute une vie, des amours interdites, des passions éternelles, des addictions, de la guerre. “Ohio” est un roman éminemment politique, ça cogne dur, ça saigne, salope l’auréole de « Barack”et en même temps” Obama”, et effectue une troublante radioscopie d’une population qui va voter en masse Trump quelques années plus tard. 

Certainement écrit indépendamment, par petits bouts, quatre nouvelles correspondant aux quatre parties de l’histoire, “Ohio” a dû nécessiter un travail colossal de réécriture tant le discours ne souffre d’aucune incertitude, d’aucune redite, d’aucune zone d’ombre, les réponses aux interrogations initiales sont toutes données, c’est nickel ! D’entrée, on est frappé par la beauté de la plume (une constante de la collection “Terres d’Amérique”) et la séduction dure, plaçant cet auteur aux côtés d’un James Sallis ou d’un Willy Vlautin dans cet art oh combien complexe d’amener à la lumière les gens de l’ombre sans apitoiement, sans compassion putassière. Roman complexe, “Ohio” ne se laisse pas apprivoiser facilement, se mérite mais reste ancré très longtemps après un dénouement qui ébranle.

Beau et dur comme une chanson de Springsteen qui serait interprétée par Protomartyr.

Superbe !

Clete.

En cours d’adaptation par HBO.

CATARACT CITY de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Cataract City

Traduction: Jean Luc Piningre

Dernièrement, on vous avait présenté « Les bonnes âmes de Sarah Court » qui n’a finalement pas eu l’écho qu’il méritait légitimement. Mais, aussi bon soit-il et il l’est réellement, ce roman peut être aussi considéré comme le galop d’essai avant  » Cataract City » situé sur les mêmes terres autour des chutes du Niagara et qui, lui, est une véritable petite merveille noire.

« Duncan Diggs et Owen Stuckey ont grandi à Niagara Falls, surnommée par ses habitants Cataract City, petite ville ouvrière à la frontière du Canada et des États-Unis. Ils se sont promis de quitter ce lieu sans avenir où l’on n’a d’autre choix que de travailler à l’usine ou de vivoter de trafics et de paris.

Mais Owen et Duncan ne sont pas égaux devant le destin. Tandis que le premier, obligé de renoncer à une brillante carrière de basketteur, s’engage dans la police, le second collectionne les mauvaises fréquentations. Un temps inséparables, sont-ils prêts à sacrifier le lien qui les a unis, pour le meilleur et pour le pire ? »

Il est des romans qui vous secouent, des histoires qui vous happent contre votre gré, des écrivains qui vous prennent aux tripes sans pitié, des pages tendres, humaines et bonnes qui se mêlent à des scènes cruelles, barbares, des romans que vous n’oubliez pas une fois la lecture terminée tant les émotions nées de leur lecture restent gravées dans votre cerveau peu habitué à de tels transports, des histoires avec des héros très ordinaires habités par des sentiments extraordinaires… Il en est assez peu, finalement, de ce genre de romans et « Cataract City » en est.

Craig Davidson est devenu célèbre grâce à l’adaptation cinématographique de sa nouvelle « Un goût de rouille et d’os » tirée du recueil de nouvelles éponyme et adapté par le maître du film noir français, Jacques Audiard. Ce roman confirme son statut d’écrivain hors normes.

Duncan Diggs et Owen Stuckey, gamins de prolos de Niagara Falls à la frontière avec les USA vont quitter ensemble, brutalement, le monde de l’enfance le soir de leur étrange rencontre avec leur idole « Bruiser Mahoney » catcheur dans un circuit professionnel de bas de gamme. Cet événement sera le point d’ancrage de leur amitié et par là même le moment de leur séparation. Chacun va prendre les voies qui lui semblent opportunes pour réussir à quitter « Cataract city ». Le début du roman est serein, offrant des pages attendrissantes sur l’envers du décor de cette triste foire qu’est devenu le site des chutes du Niagara et des gens qui y vivent toute l’année. Certains passages font penser à du Mark Twain de Tom Sawyer, du Tom Drury. Mais très vite, les choix de vie risqués de Duncan : courses de lévriers, combats de chiens, contrebande, combats à main nue font entrer le roman dans une autre atmosphère bien crade, un décor empli d’adrénaline et de testostérone, de sueur, de sang, de souffrance. 

Sans dévoiler l’intrigue, il est évident que les deux amis vont se retrouver bien des années plus tard après s’être perdus de vue mais sans avoir jamais oublié ce que chacun devait à l’autre depuis l’enfance. L’amitié dont parle Davidson si talentueusement est tout sauf mièvre ou édulcorée tant elle est plus forte que la haine, plus puissante que la morale, la loi et l’ordre.

Le final, au premier abord redondant avec une nouvelle scène au fond des bois, s’avère époustouflant en nous projetant dans un pur thriller. Certains souffriront peut-être tant certains passages sont éprouvants et glauques mais si vous ne devez lire qu’un roman noir cette année, celui-là, c’est du très lourd et ce serait vraiment dommage de passer à côté.

Du sang, de la sueur et des larmes.

Wollanup.


LES BONNES ÂMES DE SARAH COURT de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Sarah Court.

Traduction: Eric Fontaine.

Depuis 2014, on n’avait plus de nouvelles de Craig Davidson. Sous le pseudonyme de Nick Cutter, il avait écrit des (bons) romans d’horreur TROUPE 52 et LITTLE HEAVEN mais si l’hémoglobine n’est pas trop votre truc, plus rien de “consensuel” (guillemets indispensables) à se mettre entre les mains du grand auteur canadien méconnu. Un de ses recueils de nouvelles avait tant séduit Jacques Audiard qu’il en avait fait “De rouille et d’os” avec l’excellent Matthias Schoenaerts et la pôôôvre Marion Cotillard dans les rôles principaux. 

Alors, voilà Davidson de retour dans les librairies françaises aujourd’hui avec un roman daté de 2010, jusqu’ici inédit chez nous et cette cruelle absence est enfin réparée. Ecrit avant le splendide CATARACT CITY de 2014, il contient beaucoup des thèmes qui exploseront au visage du lecteur quatre ans plus tard: les chutes du Niagara côté canadien, les souffrances du corps, la boxe, les combats de chiens, les vies à l’arrêt, la paternité, tout y est déjà. Mais, tout ceci est développé ici dans une version au premier abord, j’insiste au premier abord, beaucoup moins tragique, moins noire que dans CATARACT CITY. Mais, très comparable à Dan Chaon dans sa manière d’écrire, il faut se méfier de Craig Davidson car il secoue gravement, faisant naître l’horreur domestique d’une situation, en apparence, tout à fait banale. Davidson est capable de vous faire exploser de rire  puis de salement vous plomber la page suivante. Du coup, la lecture s’avère très prenante mais débordante d’incertitude et créant une réelle appréhension de chaque instant: chat échaudé…

Sarah Court est un petit lotissement banal de cinq maisons dans un coin gris de l’Ontario. Cinq maisons, cinq familles, cinq histoires dans cinq parties contenant toutes le terme noir dans leur appellation: Eau Noire, Poudre Noire, Boîte Noire, Carte Noire et Tache Noire et racontant trois générations. D’aucuns pourraient penser qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles assemblées pour faire un roman mais les récits sont inter-connectés et bien souvent le dénouement d’une histoire se trouve dans le développement d’une autre. On aimerait parfois bien connaître la réalité de nos voisins derrière le vernis des convenances et des apparences, la part sombre et c’est à pareille aventure que nous convie un Craig Davidson une fois de plus virtuose et osant même saupoudrer son récit de quelques petits éléments de surnaturel sur la fin sans rien gâcher. 

Le livre s’apprivoise lentement, les zones d’ombre sont souvent longuement préservées, beaucoup de gens bizarres, de situations improbables ou déjantées comme ridicules mais un ensemble parfaitement maîtrisé.

“Regardez un peu les différentes trames narratives de ce récit. Observez comment les histoires débutent et comment elles prennent fin. Celle d’un jeune pyromane fasciné par les feux d’artifice se termine avec de nouveaux yeux dans les orbites d’une femme. Celle du voleur de voiture qui explique à un étrange garçon comment on “chope un vé’cule” se termine avec un autre garçon tout aussi étrange qui se pend dans le placard d’un motel, mais qui finira par être sauvé par le premier de ces garçons, devenu un homme, qui un jour avait volé la Cadillac du grand-père du second.” raconte Davidson dans une épilogue de haut vol achevant un roman hors normes, loin des sentiers battus et rebattus.

Osez le trouble d’un très grand roman!

Wollanup.


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