Chroniques noires et partisanes

Étiquette : jigal polar (Page 2 of 2)

LES VOLEURS DE SEXE de Janis Otsiemi / Jigal polar.

Alors, redisons- le une dernière fois,  les romans que sort Jimmy Gallier dans sa petite maison d’édition marseillaise Jigal sont bons. Je ne les ai pas tous lus mais je n’ai jamais été déçu. Aussi il était bien temps de s’intéresser au plus éloigné géographiquement des auteurs Jigal, je veux parler de Janis Otsiemi, originaire du Gabon et à ses dires devenu romancier « par effraction » et dont Jimmy n’arrête pas de me vanter sa tchatche depuis longtemps.

« À Libreville, une folle rumeur envahit la ville et crée la psychose… Dans la rue, tout le monde marche les mains dans les poches en évitant soigneusement d’approcher des inconnus… Il semblerait en effet que d’une simple poignée de main, de louches individus détroussent les passants de leurs « bijoux de famille » ! On les appelle les voleurs de sexe… C’est dans cette atmosphère électrique que, parallèlement, les gendarmes de la Direction générale des recherches mènent leur enquête sur un trafic de photos compromettantes touchant le président de la République… De son côté, la police recherche activement les auteurs du braquage qui a mal tourné d’un homme d’affaires chinois, laissant trois morts sur le carreau… À Libreville, la vie n’est pas tous les jours un long fleuve tranquille… »

Dépaysement total avec ce roman, vous je ne sais pas, mais moi, mis à part un excellent « Lagos lady », il y a quelques mois, cette partie de l’Afrique m’est totalement inconnue d’un point de vue littéraire… à tous points de vue finalement . Le Gabon, ancienne colonie française ( et patrie du grand footballeur  Pierre Emerick Aubameyang! ) où les administrations encore en place semblent être encore très inspirées des nôtres est la trame de fond francophone de ce roman où l’équipe de flics ripoux du capitaine Pierre Koumba, directeur des affaires criminelles de la PJ de Libreville va devoir s’escrimer, à sa manière et pour différents motifs, sur trois affaires .

La première concerne une magouille de petits chelous locaux qui tentent un chantage avec des photos compromettantes, une affaire bien trop ambitieuse pour eux surtout quand elle touche le pouvoir, jusqu’au plus haut personnage de l’exécutif « Papa Roméo, le grand émergent », c’est à dire Ali bongo le fils d’Omar Bongo et actuel président du pays. L’histoire racontée par Janis Otsiemi lui a été inspirée par une réalité de 2010 qu’il vous fera découvrir lui même. Il a écrit en 2007 « guerre de succession au Gabon: les prétendants » et connait donc très bien, pour le plus grand bonheur du lecteur, les rouages politiques de son pays .

La seconde affaire suivie par la PJ de Libreville montre un aspect moins amateur de la criminalité de la capitale Libreville quoique… le terrible bilan du braquage raté mettra en évidence les carences des acteurs et Janis Otsiemi en profite pour exposer la corruption des élites policières et le rôle de plus en plus important de la Chine dans l’exploitation des ressources économiques du pays, prenant de plus en plus la place de la France.

Enfin, le troisième pensum de Kouma et de ses adjoints consiste à faire taire ou pour le moins comprendre la réalité d ‘une rumeur qui prêterait uniquement y à rire si elle n’avait pas pour conséquence le lynchage des personnes accusées bien à tort de vol de sexe. N’ayant pas d’intérêts politiques et financiers dans la résolution de cette intrigue, Kouma and co ne s’y intéressent qu’à la suite de la pression qu’exerce sur eux les plus hautes autorités, les gênant ainsi dans l’étude de leurs paris PMU. Là encore et c’est passionnant janis Otsiémi s’est inspiré d’une rumeur qui a vraiment circulé dans plusieurs pays de la région pendant plusieurs décennies.(lire à ce propos l’intéressant article de l’ Obs de 2010 mis en lien en fin de chronique.)

Et tout cela sera résolu en un peu moins de 200 pages, vives, alertes, sans temps mort, avec une verve réjouissante,un bagout explosif qui rappelle Frédéric Dard par cet emploi d’un argot délicieux et ici très ensoleillé. L’auteur manie le verbe brillamment pour les besoins de son histoire mais aussi pour montrer voire dénoncer certains aspects de la société gabonaise et cela allume fort même si l’auteur avoue se mettre des limites  « Il m’arrive de m’autocensurer, c’est-à-dire de m’autoriser des prudences, pour éviter de m’attirer des ennuis. Ce qui m’oblige à utiliser des euphémismes, à créer un langage, à contorsionner la langue à la limite de l’hermétisme pour échapper à cette autocensure » (article de Françoise Alexander, le Monde du 26/10/2015. )

En conclusion, Janis Otsiémi a réussi la parfaite harmonie entre un roman policier intelligent et prenant, basé sur la réalité urbaine de sa ville et une photographie subversive de la société gabonaise et de ses institutions et tout cela avec un franc parler percutant et une verve irrésistible.

Jubilatoire et couillu!

article de l’Obs sur la rumeur des voleurs de sexe.

http://rue89.nouvelobs.com/rue69/2010/11/01/en-afrique-les-voleurs-de-sexe-alimentent-les-rumeurs-173226

Wollanup.

 

RIEN NE SE PERD de Cloé Mehdi / Jigal Polar

La vie ne vaut d’être vécue que si celle-ci conserve un but, un sens, une cohérence… La lutte de ce foyer bancal nous ballote entre souffrances, passés lestés de non-dits et d’épreuves, cassures, fêlures d’existences en recherche d’une hypothétique résilience.

« Une petite ville semblable à tant d’autres… Et puis un jour, la bavure… Un contrôle d’identité qui dégénère… Il s’appelait Saïd. Il avait quinze ans. Et il est mort… Moi, Mattia, onze ans, je ne l’ai pas connu, mais après, j’ai vu la haine, la tristesse et la folie ronger ma famille jusqu’à la dislocation… Plus tard, alors que d’étranges individus qui ressemblent à des flics rôdent autour de moi, j’ai reconnu son visage tagué sur les murs du quartier. Des tags à la peinture rouge, accompagnés de mots réclamant justice ! C’est à ce moment-là que pour faire exploser le silence, les gens du quartier vont s’en mêler, les mères, les sœurs, les amis… Alors moi, Mattia, onze ans, je ramasse les pièces du puzzle, j’essaie de comprendre et je vois que même mort, le passé n’est jamais vraiment enterré ! Et personne n’a dit que c’était juste… »

Sans tergiverser Cloé Mehdi accapare notre esprit dans un style et un discours direct qui nous clouent dans les pages du récit ! Franchise et rudesse  le caractérisent et son incontestable aura littéraire nous éblouit de cette noirceur brute.

Embarqués dans cette histoire où évoluent trois personnages centraux, on est confronté aux maux des banlieues, à l’irrémédiable iniquité des valeurs gravées aux frontispices de nos monuments institutionnels. Les luttes intemporelles sociales, de mixité, profèrent de terribles vérités et démontrent, une fois de plus, que la nation ne propose pas le même chemin, n’offre pas les mêmes outils, les mêmes chances aux enfants de la République.

Gabrielle, Zé et Mattia sont les symboles de ces différences. Leurs parcours dissonants matérialisent les symptômes de cette, de notre société. Ils se serrent les coudes, se frictionnent, se détachent, se retrouvent entre gris clair et gris soutenu pour purger, expier, leurs peines et les scories de leurs histoires. Face à leurs démons, face à leurs peurs et face à leurs combats ils évoluent en brisant des murs, en fracturant leurs inconscients, en luttant contre l’ordre établi. On souffre avec eux, on se révolte, la haine nous envahit contre des systèmes iniques, pervertis par les hommes les constituant. On est furieux, on s’insurge pour des idéaux qui nous sont refusés et l’on se bat contre des chimères mais on ne renie rien et l’on continue de se battre pour nos consciences, pour notre futur !

Dur tel le granit ou le marbre des maisons du peuple, ce cri déchire notre esprit et réveille notre subconscient bien trop souvent formaté. Notre abdomen est mis à rude épreuve là où siègent nos émotions !

Chouchou.

 

 

JE VIS, JE MEURS de Philippe Hauret / Jigal Polar

« C’est en noyant sa soixantaine désabusée dans un bar de quartier que Serge croise les yeux de Janis la première fois. Elle est jeune, jolie, serveuse de son état mais en proie à la violence quotidienne de son petit ami. De confidences en services rendus, de regards en caresses rêvées, une étrange amitié va alors se nouer… De son côté, l’inspecteur Mattis est proche de l’implosion. Divorce, alcool, sexe et dettes de jeux, un grand classique qui dégénère en spirale infernale. S’il tient encore à la vie, il commence sérieusement à être à court d’arguments ! En enquêtant sur une affaire de deal dans une cité, il croise la route de José, le fameux petit ami qui tient ici le business de la dope. Incidemment, l’engrenage vient de se mettre en place : l’espoir d’une autre vie, les rêves envolés, le fric, la violence, les flingues, la cavale… »

Jigal, on aime bien à Nyctalopes. Jimmy Gallier dénicheur de talents, n’a pas son pareil pour nous faire découvrir de bon auteurs français, des mecs hors mode, hors des circuits parisiens où parfois on « construit » des réputations où on se pâme devant des bouquins qui ne valent pas tripette. Ici, ce « Je vis, je meurs », une fois entamé, difficile de le lâcher tant Philippe Hauret avec ses personnages criants de vérité au point que vous pourriez les connaître vous entraîne de suite dans leur désespoir, leur ennui, leur mal de vivre. Vous savez pertinemment qu’il y aura de la casse, que ces inconscients, ces naufragés n’en sortiront pas tous indemnes évidemment, malheureusement et vous ne pouvez plus lâcher le bouquin.

Premier roman déjà sacrément virtuose tournant autour de deux hommes: Serge qui s’imagine une nouvelle vie bien plus belle que son existence de retraité solitaire avec sa caisse pourrie et son morne pavillon et Franck Matthis le flic qui s’enfonce en ne voyant pas l’éclaircie possible. Tous deux sont aveugles et c’est cette cécité qui va créer un roman à lire si vous appréciez la littérature noire vraie, authentique, sans aucun artifice racontant des drames ordinaires de gens eux-aussi bien ordinaires que vous cotoyez tous les jours sans les voir.

Point de gros coups d’éclat, juste des existences poissardes avec des issues très prévisibles et pénibles de banalité et puis soudain l’engrenage à cause d’un sourire, d’un regard qu’on s’imagine si lourd de sens qu’il devient tellement porteur et qu’on en oublie son âge et vogue la galère pour Serge tandis que pour Franck c’est la fuite aidée par l’alcool, une noyade dans les bars, le dégoût de soi, de la vie gâchée et une échéance prochaine terrible. Tout respire la vraie vie dans l’écriture de Philippe Hauret, observateur pointu de ses contemporains. A de maintes reprises je me suis vraiment identifié aux personnages, ai été percuté par la pertinence des réflexions, par la justesse des sentiments et ai été épaté par l’humanité et la bienveillance d’un Philippe Hauret nouvelle belle voix du roman noir social.

Finement juste.

Wollanup.

VIOLENCE D’ÉTAT D’André Blanc/Jigal polar.

Les odeurs du cuir des holsters, de la cordite, de l’âcreté de la « C » se mêlent, s’entremêlent dans un ballet huilé dans les catacombes, les remugles de nos politiques et les contreforts du « contre » pouvoir des services de la police judiciaire. Transporté dans cet univers manichéen, le lecteur se laisse irrémédiablement happé !

« Suite à un tragique accident survenu sur le périphérique lyonnais, le commandant Farel découvre un important stock de drogue et d’armes planqué dans un cercueil. En remontant la piste de ce qui semble être un trafic régulier, Farel fait sortir du bois une figure du grand banditisme local, un mafieux russe, des hommes de main en provenance des Balkans, une société de sécurité privée et un mystérieux Lupus… Mais au fil de l’enquête, c’est au plus haut sommet de l’État qu’apparaissent quelques personnages inattendus – officier d’état-major, flic à la retraite, énarque, directeur de cabinet – qui semblent, dans le plus grand secret, tirer les ficelles. Après avoir esquivé menaces, intimidations, attentats et autres coups bas, c’est dans un réel climat de guerre froide que Farel et son équipe vont devoir affronter cette étrange coalition ! »

Enquête de contenu plutôt classique, la création littéraire d’André Blanc se pare et se solidifie par des personnages, des personnalités fortes, de vécu complexe mais crédible. Et secondairement, ou sans nul doute, principalement de protagonistes attachants qui évoluent sur des lignes interactives balisées par le respect, la droiture, la dignité et l’attachement à des convictions et valeurs humaines.

Le contrepoint régulier du récit s’établit aussi par l’introspection et les pensées du personnage central Farel, qui mis en exergue, permet d’éclaircir le récit et de le crédibiliser. Cette technique narrative apporte pep’s et étincelle le déroulé.

La dualité et , parfois , des liens licencieux , voire contraire aux préceptes d’une démocratie républicaine nous renvoient vers des heures sombres passées et présentes de notre nation à travers ses dérives honteuses, contraires au contrat moral avec le peuple, l’électorat.

De ce souffle venteux catabatique empruntant la vallée du Rhône, tel “ Le crépuscule des Dieux” de Wagner où Siegfried mort a été placé sur un bûcher et Brunhilde se jette à cheval dans les flammes pour mourir avec lui, se dessine indéfectiblement l’esquisse Préraphaélite du couple fusionnel qui pimentera et bonifiera l’ensemble.

Ce thriller politique est bien plus qu’un “policier”, c’est aussi une lecture d’empathie pour ses personnages intangibles et profondément humains. Notre souffle de lecteur s’accroit vers la polypnée, l’identification aux désordres de vies cabossées mais fidèles à des idéaux indéfectibles.

André Blanc peut aisément se ranger dans la catégorie d’un Hugues Pagan ou autre, plus récent, Olivier Norek, l’auteur a du sens, de la hauteur littéraire, de la sincérité et le souci de son lectorat!

Chouchou.

 

 

 

 

 

 

TRAIT BLEU de Jacques Bablon/Jigal

Le trait, c’est le symbole de la trajectoire d’une Chevrolet sur une route rapide. Le trait, c’est aussi le symbole de la trajectoire d’une vie moins linéaire que la parabole motorisée…

Ça ressemble à l’Amérique, là où les vivants barbotent dans les grands lacs et les morts dans des baignoires remplies d’acide… »« Tout a commencé quand on a retrouvé le corps de Julian McBridge au fond de l’étang que les Jones avaient fait assécher pour compter les carpes. Ils auraient plutôt eu l’idée de repeindre leur porte de grange ou de s’enfiler en buvant des Budweiser et c’était bon pour moi. McBridge n’était pas venu ici faire trempette, ça faisait deux ans que je l’avais balancé là par une nuit sans lune avec un couteau de chasse planté dans le bide. 835 carpes et 1 restant de McBridge. Les Jones avaient un cadavre sur les bras, ils ont commencé à se poser les questions qui vont avec… »

D’ une écriture racée, directe et viscérale, Jacques Bablon nous emporte dans ce road trip sans but évident. Au fil de l’écrit les portes s’ouvrent, la trame prend sens .

Sur un point de départ “banal” d’une incarcération pour crime, le protagoniste central entrevoit une lumière. Sa souffrance, son nœud gordien ajusté à son enfance , sa filiation génère une boule enchevêtrée de haine, de rancœur, de froideur. Progressivement celui-ci se meut en une chrysalide douée de sentiments, de contradictions qui sauront le mener à la félicité.

L’utilisation de la narration à la première personne recentre la trame sur l’épicentre d’une histoire de vie d’un personnage qui se pose des questions, cherchant des réponses à des zones d’ombre.

Le mystère de la filiation, les risques de l’impulsivité sont traqués, déjoués, et joueront paradoxalement un rôle rédempteur. La lecture de Bablon est un combat sur un ring sans cordes ni arbitre , notre ressenti est un assentiment sincère à ses estafilades prosaïques. On en ressort ragaillardi d’une alacrité romanesque directe et emplie de références américaines et françaises évidentes.

La chance est une déesse qui se lasse d’habiter constamment auprès des mêmes….

 

Chouchou.

 

 

 

Newer posts »

© 2021 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑