Chroniques noires et partisanes

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CATHEDRALE de Tarik Noui / Actes noirs / Actes Sud.

« Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de « la plus grande cathédrale du monde ».
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable… »

Et de fait, la pègre est bien à la recherche de Sarah, nièce du baron local. Celui-ci va mettre tous les moyens possibles pour retrouver la disparue. Ne nous aventurons pas plus dans la quête de Jonathan Lamm, flic dangereux, en pleine tentative de rédemption, carburant au cocktail « Tramadol, joints et vodka ». Oublier la déchéance d’une civilisation et expier ses fautes, tel semble son mantra.

Cathédrale est un roman noir particulièrement réussi. Tarik Noui a su créer un décor très sombre de fin de civilisation avec un ton très incantatoire, parfois scandé qui souffre de quelques excès mettant inutilement l’intrigue en attente. Néanmoins, reconnaissons à l’auteur un vrai talent d’écriture rappelant très avantageusement les pages talentueuses de Et le verbe s’est fait chair ou de Porno Palace de Jack O’Connell (Rivages). Enoch, théâtre abject, montre tous les signes, les stigmates de l’écroulement d’un monde. On entre dans la folie, dans la dernière étape avant l’effondrement final, le pandémonium précédant les enfers avec des milliers de corneilles suivant l’agonie.

Roman particulièrement dérangeant et totalement désenchanté, Cathédrale peut se voir comme la vision d’un nouveau Moyen Age : le chantier d’une cathédrale avec, à ses pieds, une nouvelle Cour des Miracles et ses hordes d’illuminés et d’âmes en perdition se livrant à tous les excès et perversions. Le roman n’est absolument pas aimable, mais sa lecture bouscule et tranche très avantageusement avec toutes les sorties formatées du moment. Une intrigue très éprouvante dans un environnement collant, poisseux, dégueulasse.

« Histoire des vivants, des morts, et de ceux qui ne les ont pas connus ».

Clete.

LE FARDEAU DU PASSÉ de Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt / Actes Noirs / Actes Sud

Skulden man bär

Traduction: Rémi Cassaigne

« Hjorth & Rosenfeldt frappent à nouveau avec ce dernier opus de leur série phénomène consacrée au profileur Sébastian Bergman. » (Actes Sud)

Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt sont deux scénaristes et producteurs suédois qui connaissent quelques succès dans les « polars nordiques » !
Il s’agit en effet du 8ème tome de la série Dark secrets, qui, au début, (2011), devait être une trilogie…

Je les ai tous lus …mais Nyctalopes n’en a retenu aucun…d’où une certaine inquiétude de ma part, FORCÉMENT ! et l’impression de me faire l’avocate du diable…

Le diable étant … Sébastian Bergman lui-même !

Sébastien Bergman est un psychologue et profileur expérimenté et ancien policier. Dès que la police, et plus précisément, la police criminelle suédoise, s’embourbe, elle fait appel à lui.
Il est brillant et imbattable dans son domaine…
MAIS : antipathique, égocentrique, cavaleur, arrogant, cynique. Il se fait détester de tout le monde sauf…de certains lecteurs assidus qui sont les seuls à connaître ses failles.
Il est devenu au fil du temps un grand-père que la petite Amanda adore. (l’espoir d’amélioration est donc permis !)

Au cours des enquêtes on s’est attaché à Torkel, Vanja, Carlos, Billy…

Et Billy, parlons-en : le collègue, le policier exemplaire, l’ami… vient d’être arrêté : c’est un tueur en série : « Il a tué huit personnes. Parce qu’il le voulait. Parce qu’il y prenait du plaisir. »
Et cette découverte sidérante met l’avenir de la section de la police criminelle (avec, en plus, ses intrigues et ses luttes de pouvoir proches du pouvoir politique) dans une mauvaise posture pour affronter la nouvelle enquête : celle d’un meurtrier qui semble vouloir se venger de Sébastien Bergman, et lui lancer un défi .Mais se venger de quoi ?

«La femme dans le coffre de la voiture était la première. Combien en faudrait-il d’autres, cela dépendrait de son adversaire : était-il aussi malin qu’il le prétendait ?
Ce salaud arrogant. Sébastian Bergman.»

Contrairement à certains auteurs habitués aux longues séries, Hjorth et Rosenfeldt  n’entravent pas l’intrigue avec de nombreux ressassements. Les allusions aux histoires précédentes sont concises et s’inscrivent juste dans la compréhension ponctuelle des éléments de l’enquête.

Bien sûr, comme d’habitude, la vie personnelle de Bergman s’imbrique dans sa vie professionnelle :
Le lecteur est dans le secret depuis longtemps : Sébastien a perdu sa femme et sa petite fille de trois ans dans un Tsunami , en 2004, en Thaïlande.  Mais « que s’est-il réellement passé ce Noël-là, il y a presque vingt ans ? »

Vingt ans de deuil pendant lesquels Bergman s’est peut-être fabriqué de toutes pièces ce rôle de dinosaure autodestructeur et insupportable?…
Ce rôle qu’il a joué si longtemps lui permettra-t-il d’en endosser un nouveau si un évènement bouleversant surgit ? En est-il capable ?

L’écriture est nette, précise, sans fioritures, elle va direct à l’essentiel …

Dans Le fardeau du passé  il y a un savoir-faire indéniable qui maintient le suspens constant… Pas beaucoup de nuances, ni de sensibilité, ni peut-être de subtilité mais seulement du travail bien fait, bien agencé. Peut-être avons-nous là, le reflet d’un système implacable, technique et froid, celui de la police suédoise ou…d’ailleurs.

Soaz.


PERSONNE SUR CETTE TERRE de Víctor Del Árbol / Actes Noirs-Actes Sud.

Nadie en esta terra

Traduction: Alexandra Carrasco

Víctor del Árbol, neuf romans dans la collection est le fer de lance d’une littérature policière espagnole de grande qualité présente chez Actes Noirs. Aro Sáinz de la Maza, Mikel Santiago, Carmen Mola, Agustin Martinez… se sont glissés dans la faille créée par Del Arbol en 2011 avec le succès de La tristesse du samouraï.

Dans un village côtier de Galice, en 1975, un enfant assiste à l’incendie criminel de sa maison et au meurtre de son père. En 2005, à Barcelone, l’adulte qu’il est devenu semble avoir enfreint toutes les règles éthiques et morales qui avaient présidé à son entrée dans la police. Il a battu (presque) à mort un entrepreneur sans histoire et reste obstinément muet sur les raisons de son acte. Atteint d’une maladie incurable, il revient sur les terres où il est né. Pour déterrer le passé et venger sa triste enfance ? Ou pour affronter ses vieux démons et trouver le repos de l’âme ? Trente années défilent alors, qui voient des hommes chasser en meute pour garder leurs secrets, des serments d’amitié se briser contre l’intérêt supérieur du clan, la “blanche” mexicaine remplacer le bourbon irlandais de contrebande, des hommes puissants cachés derrière des masques de loup abuser d’enfants rêveurs, et un tueur à gages aux yeux noirs accomplir son office avec une éblouissante humanité.

Au premier abord, Julian, flic condamné par la maladie se rendant sur les terres maudites de son enfance, nous entraîne dans une histoire où résilience, rémission, rédemption seront une nouvelle fois un peu trop à la fête. Le décor est soigné “gothiquement”, la tragédie rurale avec ses gros sabots est en place. En fait non, la voix off d’un tueur à gages qui va semer la mort dans le sillage de Julian et nous entraîner vers des réalités beaucoup plus contemporaines, montre une autre voie et semble indiquer que l’intrigue sera retorse. Un ange de la mort aux yeux noirs comme une évocation des vers de Pavese en exergue de La mort aura tes yeux de James Sallis:

 » La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
« 

La phrase complète dont est extrait le titre est “Personne sur cette terre n’est innocent, personne n’oublie, personne ne pardonne”. Elle éclaire sur la réalité d’une intrigue qui va montrer de manière remarquable que nous sommes l’addition de toutes nos histoires (nos réussites mais aussi nos échecs, nos blessures, nos douleurs) et que nos réactions parfois surprenantes ne sont que les réponses aux maux de notre existence.

Alors, faut-il encore présenter Víctor del Árbol ? Je ne le pense pas. Si vous n’avez jamais lu Víctor del Árbol, cela signifie peut-être tout simplement que vous n’êtes pas faits pour les polars et cela n’est pas très grave. Víctor del Árbol est certainement un des plus grands du polar actuellement. Il y a une certaine noblesse dans l’écriture de cet ancien flic qui avance à son rythme, économe de ses indices, jouant avec la perception erronée du lecteur, irritant dans son avarice et surprenant dans les esquisses joliment humaines de ses personnages. Les histoires de Víctor del Árbol sont sombres, violentes, mais animées d’une grande humanité. On est rapidement oppressés par le propos et si Víctor del Árbol en joue sans en abuser, il a néanmoins la belle élégance des très grands en nous cachant l’indicible, se contentant de le suggérer. La fin ne séduira sûrement pas tous les lecteurs, mais ne laissera personne indifférent.

Le beau retour d’un Grand d’Espagne !

Clete

Víctor del Árbol chez Nyctalopes: LE FILS DU PÈRE, LA VEILLE DE PRESQUE TOUT.

LE FANTOME DE MEXICO d’Ulrich Effenhauser /Actes noirs Actes Sud.

Traduction: Carole Fily

Il y a plus de trente ans, à la veille de la catastrophe de Tchernobyl, un meurtre a lieu à Mexico. La victime, un inconnu d’une soixantaine d’années, est probablement originaire du bloc de l’Est. Pourquoi l’homme était-il au Mexique à ce moment-là ? Et quel est le rapport entre l’accident du réacteur nucléaire et son assassinat ? Celui-ci est-il le fait du KGB ? Ou, peut-être, des responsables de l’industrie nucléaire américaine ?

Nous retrouvons le commissaire Heller dont nous avions lu les débuts dans la police est-allemande dans Je vis sortir la bête de la mer, sorti chez Actes Sud en 2022. Il proposait déjà un voyage dans le passé nazi de l’Allemagne. Tout comme dans le premier opus, c’est surtout la fuite des cerveaux scientifiques allemands à la chute du régime, les uns vers les USA et les autres vers l’URSS et leur contribution essentielle à la création de la bombe nucléaire et leur investissement dans le nucléaire civil dans les deux empires qui est le moteur d’une intrigue mêlant astucieusement éléments de polars d’investigation et pur roman d’espionnage.

Heller est traumatisé par le passé de son pays, son père ayant répondu aux sirènes du national-socialisme jusqu’à perdre la vie sur le front de l’Est, en Ukraine en combattant le communisme pour le Reich. Alors que le meurtre d’un inconnu dans les rues de Mexico n’est pas de son ressort, à un moment où sa vie bascule avec le départ de sa femme, un détail va attirer son attention et créer une fascination qui va l’expédier au Mexique, à New-York, à Harrisburg sur les lieux de l’accident à la centrale de Three Mile Island. Néanmoins, les pages les plus fortes de son investigation se trouvent en URSS et surtout en Ukraine où on voit le traitement étatique réservé aux victimes de la catastrophe de Tchernobyl et les malfaçons et détournements de fonds qui ont permis un tel désastre. On sait depuis longtemps que la vie d’un homme n’a pas la même valeur en Russie qu’en occident et le propos s’avère essentiellement pesant, grave, triste, austère, pas une once d’humour, la triste réalité du bloc de l’Est des années 80.

« Ne rien savoir quand quelqu’un disparaît, ce n’est pas bon signe. D’habitude, on entend dire qu’un tel a été emmené à tel ou tel endroit, tout le monde est censé le savoir, et puis les autres sont de nouveau sur leurs gardes, la famille sait que tout est normal, il est dans un camp, il reviendra un jour. Mais quand personne ne sait rien, ça veut dire que c’est grave, qu’il vaut mieux ne pas poser de questions. Je n’ai pas posé de question. J’étais un bon fonctionnaire. J’ai peut-être été un mauvais frère. Mais c’est comme ça dans notre pays. Certains disparaissent, c’est comme ça, les familles se sont habituées. C’est comme la guerre, on s’habitue. »

Alors que l’enquête montre du doigt, accuse le KGB, le lecteur apprendra que les apparences sont parfois trompeuses et qu’il existe d’autres leviers que l’obéissance à un régime ou l’amour de la patrie, plus personnels, plus intimes, qui peuvent animer les êtres humains.

Prenant et particulièrement instructif en cette période trouble.

Clete.

LA FERTILITE DU MAL d’Amara Lakhous / Actes Noirs / Actes Sud

Tair al-lail

Traduction: Lotfi Nia

Algérien de naissance, Amara Lakhous né en 70 , a vécu en Italie à partir de 1995 avant de s’exiler aux USA où il exerce la charge de professeur à l’université de Yale. Il a déjà écrit plusieurs comédies en italien, traduites par Actes Sud. « La fertilité du mal » marque son entrée dans le monde du polar et se trouve être le premier de ses romans écrits en arabe et mettant en scène l’Algérie, comme pour mieux se faire entendre de ses compatriotes.

« Oran, le 5 juillet 2018, fête de l’Indépendance en Algérie. Soltani, colonel spécialisé dans l’antiterrorisme, doit renoncer à profiter de ce jour férié : son supérieur l’a débusqué chez sa maîtresse, où il se pensait injoignable. Car l’affaire est grave. Un ancien combattant du FLN, membre des services de renseignement et magnat du pouvoir algérien, a été retrouvé mutilé et égorgé. »

Soltani, bon flic, marche sur des œufs dès le début de son investigation qui ne durera pas plus d’une journée, ce fameux 5 juillet où l’Algérie s’affranchit de la pression coloniale de la France. Egorger et trancher le nez d’un ancien héros de la révolution algérienne et notable oranais le jour de la fête nationale fait mauvais effet et Soltani est pressé par sa hiérarchie et par le pouvoir de réussir rapidement dans son entreprise. Très vite, trois directions se présentent : la voie historique, la victime a fait partie d’un petit groupe de résistants du FLN ayant connu la clandestinité suite à une trahison dans le groupe jamais élucidée. Une autre, beaucoup plus actuelle avec des soupçons de trafic d’armes avec la Libye et de cocaïne et autres activités coupables très familières à Miloud Sabri la victime. S’y ajoutera l’option familiale parce beaucoup de monde finalement avait très envie d’en finir avec ce salaud de Sabri, protégé par les dossiers qu’il a accumulé sur les gens de pouvoir depuis des décennies.

L’enquête, assez brève et très bien montée, est entrecoupée de retours dans le temps très efficaces : la guerre d’indépendance, la libération, la guerre civile, les diverses politiques mises en place, les luttes de pouvoir… qui permettent de connaître ou de rappeler l’histoire chaotique d’un pays qui n’a jamais réussi à connaître l’accalmie, la paix des braves. Classique dans la mesure où la corruption, les abus de pouvoir, les magouilles financières, ne sont pas l’apanage de cette seule Algérie, La fertilité du mal offre par contre un joli visuel surla particularité algérienne.

Didactique à souhait mais sans excès, avec un suspense tenu de bout en bout, la fertilité du mal s’avère au final un polar tout à fait recommandable surtout si vous désirez découvrir l’Algérie et Oran « la radieuse ».

Clete.

L’ANNEE DU COCHON de Carmen Mola / Actes noirs Actes Sud.

La nena

Traduction: Anne Proenza

Derrière le nom de Carmen Mola, se cachent trois auteurs espagnols. Si les deux premiers Jorge Díaz et Antonio Santos Mercero nous sont inconnus, il n’en est pas de même du troisième, Agustín Martínez dont nous avons énormément apprécié deux romans : La mauvaise herbe en 2017 et Monteperdido en 2020. Reconnaissons que c’est la présence de Martinez qui nous a incité à lire ce roman.

L’année du cochon est le troisième volet d’une série qui en compte pour l’instant cinq et met en scène une BAC (brigade d’analyse des cas) dont le personnage principal est l’inspectrice Elena Blanco dont nous avons pu déjà lire les précédentes enquêtes dans  La fiancée gitane  et Le réseau pourpre  également sortis aux Actes noirs d’Actes sud. Cette collection de polars fait d’ailleurs la part belle aux auteurs espagnols et à leur reconnaissance chez nous. Citons très rapidement les indispensables Victor del Arbol et Aro Sainz de la Maza dont le dernier roman Malart présente quelques similitudes, au début, avec « l’Année du cochon ».

« Après avoir fêté le nouvel an chinois, qui ouvre l’année du cochon, l’inspectrice Olmo disparaît dans des conditions inquiétantes. A son réveil d’un sommeil comateux, trois hommes gravitent autour de son lit, qui attendent de prendre part au festin.
Elena Blanco reprend du Service au sein de la Brigade d’analyse de cas pour mener une enquête qui les conduira dans une ferme sordide recelant des secrets inavouables. »

Ce nouvel opus, très dur, est plus centré sur l’unité policière que sur son héroïne Elena Blanco qui ne réapparait qu’une fois l’intrigue véritablement lancée. La quatrième de couverture parle pudiquement de famille dysfonctionnelle mais appelons un chat un chat, l’inspectrice Olmo se retrouve entre les mains d’une famille de gros malades. Si le roman ne plonge pas totalement dans le gore, les auteurs nous évitant les scènes les plus horribles, les plus dégueulasses (je n’ai pas d’autres mots), il vaut mieux néanmoins avoir le cœur bien accroché et être bien dans sa tête pour apprécier sans traumatisme l’histoire. On pourra regretter peut-être que les auteurs ne fournissent pas plus de raisons d’empathie pour les personnages et on peut très bien lire cette histoire sans éprouver de réels sentiments pour ce qui s’y passe. Néanmoins, reconnaissons que le roman s’avère addictif, les trois auteurs connaissent bien les recettes d’un thriller qui fonctionne : chapitres courts avec toujours un élément qui incite à aller plus profondément dans l’indicible, format assez léger de trois cents pages comme la plupart des romans qui marchent en ce moment et bien sûr une histoire très flippante si on entre vraiment dans ce pandémonium.

Intitulé « l’Année du Cochon », le roman pourrait aussi, tout simplement, s’appeler l’année du porc.

Clete.

LE DERNIER ROI DE CALIFORNIE de Jordan Harper / Actes noirs / Actes Sud.

The Last King of California

Traduction: Laure Manceau

Jordan Harper nous avait stupéfié en 2017 avec son recueil L’amour et autres blessures. Quinze histoires terribles où Harper vous balance au cœur du chaos, juste avant le drame ou l’irréparable, un régal de noir. Ce premier coup de poing sera confirmé par un passage au roman réussi avec La place du mort en  2019, belle histoire d’un père criminel et de sa fille dans un joli mix de suspense et de sentiments “nobles”, alliage qui semble guider l’oeuvre naissante d’un Jordan Harper à la très belle plume par ailleurs aiguisée par l’écriture des scénarios des séries telles que The Mentalist et Gotham.

Le dernier roi de Californie qui sort cette année chez nous a été en fait écrit avant La place du mort et serait donc le premier roman noir de Jordan Harper. Ce dernier a eu d’ailleurs du mal à le placer aux USA devant se contenter d’une diffusion britannique dans un premier temps. Les mystères de l’édition…

Devore, Californie. Luke aurait préféré ne jamais retourner sur les terres de son enfance – l’événement traumatisant dont il a été témoin à l’âge de sept ans l’a changé à tout jamais. Il est hanté par la honte de ne pas avoir su l’encaisser comme un homme, un vrai Crosswhite, en digne héritier de son père, Big Bobby, à la tête du redoutable Combine. Mais une guerre de clans éclate et le fils prodigue se retrouve confronté à ce qu’il a toujours cherché à fuir. La devise de la famille ne laisse aucune place au doute : “Sang et amour”.

Luke, 19 ans et déjà au bout de tout, souffrant du traumatisme de la vision de son père défonçant la tête d’un type à coups de bottes contre le bord du trottoir, décide de retourner dans sa famille, dans le gang criminel de son père là où s’est produit l’abomination douze ans auparavant.  Du haut de ses sept ans alors, il se considérait comme le petit prince puisque son père était sûrement le roi de Californie vu le nombre de gens à se prosterner devant lui. Le rêve s’est brisé ce jour-là. Son retour n’est pas vraiment souhaité mais il est accepté par la famille toujours dirigée par son père depuis Folsom où il est encore incarcéré. On est dans l’archétype, les stéréotypes d’un gang criminel américain où on traficote un peu de tout mais sans autre ambition que d’arriver à se faire de la thune pour la famille pour qui on doit  également donner son sang. Très rapidement, dès la première scène, on découvre la violence inhérente à ces histoires de guerres de gangs et qui imprégnera tout le roman. 

“Un meurtre, ça a quelque chose magique. Des pouvoirs qui font qu’une seule personne tuée exprès hantera bien plus le monde qu’un million de vies écourtées par un accident de voiture ou un cancer. Best Daniels le sait. C’est pour ça qu’avec ses hommes il a crucifié Troy au sol de cette caravane et l’a laissé brûler vif.”

Mais sous cette intrigue qui pue les incendies de forêts, l’adrénaline, la poudre, le graillon et la testostérone en marcel se tisse une toute autre histoire, une initiation, un passage à l’âge adulte pour quatre ados. C’est l’heure des choix pour Luke bien sûr mais aussi pour Callie et “Pretty Baby” aussi fous amoureux que dopés et qui veulent monter une arnaque pour fuir la famille et enfin pour Sam qui voudrait être un bon soldat mais qui ne peut nier ses faiblesses, sa gentillesse. C’est le moment de bascule pour eux, au milieu d’une guerre sans merci qui ne les regarde pas mais qui les frappera et guidera leur vie future. Cet aspect tragédie est le vrai et beau moteur d’un roman qu’on pourrait rapprocher du premier David Joy Là où les lumières se perdent ainsi qu’ à Le monde à l’endroit de Ron Rash.

Le dernier roi de Californie, cauchemar aux accents Thrash Metal hurlant prend aussi souvent aux tripes. Du bon noir.

Clete.

MISSION TIGRE de Mick Herron / Actes noirs / Actes sud.

Real Tigers

Traduction: Laure Manceau

Mission Tigre est le troisième volet de la série La maison des tocards qui en compte déjà huit outre Manche. En France, plus de nouvelles depuis 2017. Cet épisode date en fait de 2016, date à laquelle Mike Herron a repris les aventures de cette officine du MI5 pour ensuite annualiser sa livraison.

“La Maison des tocards” est la branche du mi5 où atterrissent les agents secrets en disgrâce qui ont tellement foiré qu’on ne peut plus leur confier de vraies missions de renseignement. Ces espions ratés, ces rebuts de la profession dénommés “tocards”, sont condamnés à passer le reste de leur “carrière” à végéter dans ce trou sous les ordres toujours aussi saugrenus de Jackson Lamb, enchaînant les missions sans intérêt, bouffant de la paperasse tout en rêvant de pouvoir un jour sortir du placard et retourner au coeur de l’action.”

Et les malheureux, les bannis pour des raisons variables et pas toujours valables vont reprendre du service puisqu’un de leurs membres est kidnappé. Eux qui avaient été dégagés se retrouvent soudain très engagés. En fait, et ils l’ignorent, leur service est victime d’une “mission tigre”, un exercice commandité par les plus hautes autorités britanniques afin de juger de leur réactivité et de leur utilité en situation brûlante. Parallèlement, on comprend que cette situation de crise est le résultat d’une guerre entre deux femmes qui commandent les services secrets britanniques.

On peut très bien aborder ce roman comme le premier d’une série, malgré le fait que l’auteur fasse beaucoup (trop ?) de rappels des aventures antérieures mais qui ne suffiront peut-être pas totalement à bien appréhender l’ensemble des nombreux personnages. Le roman, comme beaucoup de polars, débute par une scène choc pour ensuite revenir à un rythme plus calme, un peu bavard parfois mais surtout très humoristique dans les dialogues, enfin si on apprécie l’humour souvent scato de leur chef alcoolo complètement décomplexé Jackon Lamb. Pas d’ennui notable parce que Mick Herron sait tenir son lecteur avant le grand “Shoot em up” final.

On regrettera l’écart de sept ans entre deux tomes donnant l’impression que le roman comble un trou éditorial à moins qu’il ne soit le premier lancer d’une série qu’on retrouvera tous les ans. Dans ce cas, à l’avenir, il serait plus facile de s’approprier les multiples acteurs de “la maison des tocards”. Même si le roman est promu par l’éditeur dans la catégorie thriller d’espionnage, c’est son aspect humoristique qui retiendra le plus sûrement l’attention. Peu d’effroi ici et pas de réelle empathie pour les personnages. Enfin, La maison des tocards est aussi une série programmée sur Apple tv sous le nom de Slow horses interprétée par un Gary Oldman impeccable et une Kristin Scott Thomas bien fielleuse. Si vous avez vu les deux premières saisons plus de problèmes de compréhension, la toute nouvelle saison 3 reprenant Mission tigre. Roman plaisant et on espère une suite rapide.

Comme disent les Anglais: “Wait and see” !

Clete

LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS de Keigo Higashino / Actes Noirs / Actes Sud

Traduction Sophie Refle

Après Les sept divinités du bonheur en 2022, retour dans l’univers noir de Keigo Higashino, grand du polar japonais.

“La vie de Kazuma bascule lorsqu’il apprend que son père, Kuraki, vient d’avouer un double homicide, le premier en 1984 – prescrit – et celui d’un avocat qui fait la une des journaux.

Bien que l’enquête policière soit close et que le procès approche, la fille de la dernière victime, Mirei, et le fils de l’accusé ont l’intime conviction que Kuraki a menti. S’il est le véritable meurtrier, pourquoi n’arrivent-ils pas à corroborer ses aveux ?”

Cette quête entamée solitaire réunira rapidement les deux adultes, l’un issu de la famille de la victime et l’autre de l’assassin et permettra une double expression du drame vécu, de la douleur ressentie par les deux parties. Les codes d’honneur, la mentalité, le ressenti, la pensée… sont très différents de nos standards occidentaux. On est en Orient et c’est très dépaysant voire même déstabilisant. 

Une fois de plus, mais toujours dans une partition renouvelée, c’est dans le passé des personnages que l’auteur installe le cœur d’une intrigue tortueuse à souhait, un peu lente au début mais qui prend vite de l’ampleur, tout en finesse, en douceur autour de trois familles qui souffrent de la perte ou de la honte. Rapidement s’installe un suspense savamment entretenu racontant  le passé tourmenté de gens qui étaient connus comme sans histoires… On ne connaît jamais vraiment les gens, même les plus proches.

Alors bien sûr ce n’est pas très rockn’roll cette affaire. Higashino prend son temps, file patiemment sa toile mais le résultat est béton, du polar, du vrai, du bon. 

Clete.

AU FIN FOND DE DÉCEMBRE de Patrick Conrad / Actes Noirs / Actes Sud

Diep in december

Traduction: Noëlle Michel

Le Noir belge, c’est un peu comme leur rock et leur cinéma, au premier abord, on peut trouver que ça ressemble beaucoup à ce qu’on fait ici et puis on s’aperçoit, surtout chez les Flamands, qu’il y a quelque chose en plus ou de différent qui leur donne du charme, un supplément d’âme peut-être, une noirceur qui sonne vrai. Bon, c’est juste perso, basé sur mon expérience, ils ont aussi leurs daubes vraisemblablement mais, néanmoins… une nouvelle confirmation avec Patrick Conrad.

“Après avoir tué le mauvais suspect du viol et meurtre de sa fille, l’ancien inspecteur de police Theo Wolf sort de prison. Désormais devenu exterminateur de rats, il découvre le cadavre putride d’une femme lors de sa première mission.”

Un décor qui ressemble à un studio de cinéma porno abandonné, un sac en plastique qui recouvre la tête d’une femme d’une soixantaine d’années dont l’apparence vestimentaire détonne dans ce lieu désolé, un vinyle rayé qui émet en boucle une rengaine sucrée de Harry Belafonte. Victime d’une attirance morbide pour la mise en scène macabre, Theo se lance dans une enquête en solo pour montrer qu’il reste un enquêteur hors pair, peut-être sa dernière investigation.

Nous sommes à Anvers et vous avez certainement deviné qu’on ne va pas vraiment se marrer mais vous ignorez à quel point ce polar à l’ancienne est bon. Pas de fin du monde ici, pas d’arbres à honorer ou de forêts dévoreuses d’enfants ni d’IA déviantes, juste la possibilité d’un tueur en série. Toute la richesse vient ici d’une investigation fine dans un parcours rempli de désolation dans les endroits les plus tristes de la cité flamande, du désespoir d’êtres qui ont manqué une marche, n’ont pas su contrarier un destin bien néfaste et Theo n’en est qu’une première illustration, pas la plus regrettable.

Alors, il vaut mieux être en forme pour s’engager Au fin fond de décembre. Si le propos suinte les blessures, les parcours malheureux, les espoirs toujours déçus, il brille par contre d’une intrigue très réussie, d’un final imprévisible provoquant une émotion remarquable, laissant à sa suite une mélodie bien triste et si banalement humaine.

Clete

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