Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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UN ANGE BRÛLE de Tawni O’Dell chez Belfond

Traduction : Bernard Cohen.

Tawni O’Dell est née et vit en Pennsylvannie, une région à la fois sauvage et minière où elle situe son œuvre. Son premier roman « le temps de la colère » a obtenu un grand succès et est en cours d’adaptation au cinéma. « Un ange brûle » est son cinquième roman.

« Dove Carnahan n’est pas femme à se laisser déstabiliser. À bientôt cinquante ans, la chef de police d’une petite ville minière de Pennsylvanie a l’habitude des situations difficiles. Pourtant, devant le corps à demi calciné de la jeune Camio Truly, Dove vacille.

Issue d’une famille de rednecks versée dans l’alcool et les magouilles, l’adolescente était promise à un autre avenir : une bourse universitaire, une porte de sortie vers un monde meilleur. Un rêve soudain brisé.

Dove prend l’affaire personnellement. Elle qui a dû se battre pour se sortir d’une enfance chaotique veut rendre justice à cette innocente. Après tout, sa propre famille n’est pas si différente des Truly.

Au même moment, un homme est remis en liberté après trente-cinq ans passés sous les verrous. Pour Dove, pour les siens, c’est le souvenir d’un indicible drame qui ressurgit. »

Dove Carnahan vit depuis toujours à Buchanan, petite ville minière de Pennsylvanie située à côté d’une ville fantôme évacuée après un incendie d’une mine de charbon qui fait encore rage quelques quarante ans après. Si Buchanan est une ville imaginaire, il existe bien en Pennsylvanie une ville désertée à cause d’une mine de charbon qui brûle depuis 1962 : Centralia ! C’est dans une crevasse brûlante de ce genre qu’on retrouve le corps de Camio Truly, l’adolescente assassinée.

Une route près de Centralia.

Cette mine en feu fait partie de leur vie depuis longtemps pour les habitants de Buchanan. Tawni O’Dell évoque magistralement l’ambiance étouffante de cette ville où tout le monde se connaît, où les ragots et les préjugés vont bon train, où les rancœurs sont tenaces et les frontières bien établies entre les classes. C’est une ville plutôt tranquille, il ne s’y passe pas grand-chose mais la misère, la violence et le malheur y sont bien présents.

Le dernier meurtre sanglant qui a défrayé la chronique à Buchanan était celui de la mère de Dove, il y a trente-cinq ans, une femme follement belle, aux mœurs légères, incapable de s’occuper de ses enfants. Dove, l’aînée, sa sœur Neely et son frère Champ ont grandi seuls : délaissés puis orphelins. Marquées par cette enfance chaotique, les deux sœurs, très proches, ont réussi malgré tout à se faire une vie, leur frère est parti dès sa majorité pour ne plus revenir. Pour Dove, chef de la police, l’enquête qu’elle doit mener sur le meurtre de cette adolescence ravive douloureusement les souvenirs liés au meurtre de sa mère. C’est elle la narratrice. Tawni O’Dell construit son roman en alternant les deux histoires au gré des pensées de Dove, l’enquête actuelle et le récit du meurtre de sa mère, et dans les deux elle réussit à maintenir le suspense.

Dove est un très beau personnage de femme forte et libre malgré les traces et les blessures de son enfance cabossée. Elle a cinquante ans, âge inconfortable où l’on voit la vieillesse s’approcher. Elle pose sur la vie, la sienne en particulier un regard extrêmement lucide, elle est sans grandes illusions sur le genre humain et manie l’humour aussi bien envers les autres qu’envers elle-même. Elle connaît la maltraitance et cette compréhension l’empêche d’emprunter les raccourcis faciles et évidents. Tawni O’Dell lui donne un ton vivant, sombre, tendre, parfois ironique avec des répliques cinglantes et l’empathie pour Dove fonctionne très vite.

Les autres personnages ne sont pas négligés : Neely, Champ, Nolan le collègue de Dove, trois générations de Truly (un clan de rednecks bien atteints qui vivent selon leurs propres règles). Ils sont hauts en couleur mais jamais caricaturaux. Tawni O’Dell réussit à créer des personnages crédibles, tristement humains. Dans cet univers noir et violent où les familles dysfonctionnent, ne protègent pas, les secrets révélés ne pourront être que sordides.

Un bon polar dans un univers bien sombre.

Raccoon.

A COUPS DE PELLE de Cynan Jones / Editions Joëlle Losfeld.

Traduction: Mona de Pracontal.

C’est parfois des romans dont vous n’attendez pas réellement grand-chose, d’auteurs inconnus loin des sentiers battus, de maisons d’édition que vous ne lisez pas fréquemment, de sujets qui apparemment ne font pas partie de votre univers que vous arrivent les plus grands chocs, la rencontre improbable entre un auteur, son écriture et vous, pas du tout préparé au choc que vous allez avoir ou plutôt subir tant la violence et la beauté parfaite quasiment irréelle de ce court roman anodin, rural entre élevage de moutons et dératisation de granges au Pays de Galles, foudroiera tous ceux qui ont aimé « grossir le ciel ».

Cette comparaison avec le roman de Franck Bouysse m’a paru évidente pas vraiment sur le style, qui, ici, est aussi virtuose mais dans un genre différent où chaque phrase, chaque mot, chaque silence contribuent à créer un immense océan de réflexion dans un texte réduit à une épure pour en faire un immense roman, un diamant brut. C’est plutôt dans la poésie et la tendresse réelle dans une terrible douleur que se retrouvent la parenté.

Deux hommes, deux destins autour des animaux. Daniel élève des moutons. Sa première apparition le montre dans l’étable en train d’aider une brebis à mettre bas. Le Grand, lui, connu comme un gitan, débute le roman en massacrant volontairement un blaireau déjà mort et mutilé qui a servi dans des combats illégaux contre des chiens auxquels il participe en débusquant les animaux et en les vendant aux organisateurs bestiaux.

Deux personnalités différentes dans leur rapport à la vie, aux animaux. Le Grand a déjà fait de la prison pour ces méfaits, Daniel vient de perdre sa femme, son amour, victime d’une ruade de leur cheval… Ils se côtoient mais ne se fréquentent pas et finiront par se rencontrer…

Tout est enchantement dans ce roman. Amour, solitude, tendresse, cruauté et désespoir humains et animaux se côtoient dans une magnifique ode à la vie, à la mort, à l’humanité. Les parallèles et les croisements entre destins des hommes et des bêtes sont prodigieusement amenés. C’est beau, triste à pleurer mais c’est magnifique. Du noir dans toute sa noblesse.

Mawreddog !

Sortie le 23.

Wollanup.

 

UN SEUL PARMI LES VIVANTS de Jon Sealy /Albin Michel.

Traduction: Michel Lederer.

Caroline du Sud, 1932. Par un soir d’été caniculaire, le vieux shérif Furman Chambers est tiré de son sommeil par un coup de téléphone : deux hommes ont été froidement abattus à la sortie d’une ancienne auberge qui sert désormais de couverture au trafic d’alcool de Larthan Tull, le « magnat du bourbon ».

Quand Chambers arrive sur les lieux, le nom du coupable circule déjà : Mary Jane Hopewell, un vétéran de la Grande Guerre, qui vit en marge de la société. Mais le shérif, sceptique de nature, décide de mener l’enquête et se retrouve plongé dans une spirale de violence.

Jon Sealy est un jeune auteur originaire de Caroline du Sud dont le premier roman paru en 2014 sous le titre « the Whiskey Baron » nous arrive cette année chez Terres d’ Amérique où il est à sa juste place tant il rassemble des qualités que l’on aime retrouver dans la collection d’Albin Michel.

L’éditeur, Francis Geffard, se défend de faire dans le polar bien qu’il y fasse quelques rares incursions comme avec « Angel Baby » de Richard Lange. Le descriptif de la quatrième de couverture pourrait induire en erreur les lecteurs ne connaissant pas la collection car, s’il y a bien un sheriff en quête de vérité dans une affaire de meurtre et s’il y a bien résolution de l’enquête, il semble que l’intention de l’auteur, enfin c’est ainsi que je l’ai compris, était tout autre.

La quatrième de couverture parle de personnages inoubliables et on ne peut qu’approuver. Chambers, le vieux sheriff proche de la retraite qui lit un jeune auteur nommé Erskine Caldwell sera le témoin bien impuissant de la tragédie qui va se jouer durant ses 355 pages mariant moments évoquant la Caroline au moment de la Grande Dépression d’un point de vue économique et social et explosions de haine, de perfidie, de bassesse et de violence aveugle.

Mary Jane, coupable idéal revenu cabossé des tranchées de France de 1918, la veuve Coleman qui a perdu son mari là-bas, Lartham Tull, bootlegger et figure du mal locale, ses tristes comparses, la famille Hopewell qui a été obligée de vendre sa ferme avec la crise et qui a échoué en Caroline pour s’épuiser et perdre la santé dans une usine de cotonnade : du grand père quasiment sénile au petit fils en âge d’être scolarisé sont quelques-uns des personnages qui marquent.

« Ici, on n’avait le choix qu’entre l’usine et l’armée. Le pays entier allait mal. Des terres que les familles possédaient depuis des générations devenaient soudain sans valeur ».

Toute cette petite société à laquelle viennent s’ajouter des familles flinguées par la crise, errant sur les routes comme des damnés est décrite avec précision et intelligence pour bien montrer qu’en cette époque bien grave chacun fait ce qu’il peut pour  s’en sortir et que la propriété, le monopole ne sont pas négociables et qu’importe la manière puisqu’ il en va de sa vie et de la survie de sa famille. La loi du plus fort n’a que faire des lois fédérales.

 « Les années de crise avaient fait de chaque inconnu une canaille, de chaque vagabond un voleur et un bandit ».

Alors, l’histoire est parfois bien sale mais aussi souvent évocatrice d’un monde que la crise de 29 a fait disparaitre, de l’énorme poussée du capitalisme qui se met en place depuis la fin de la première guerre mondiale qui a rendu l’Europe exsangue et permis aux USA de devenir la première puissance mondiale avec son libéralisme sauvage et l’absence de sentiments des nantis pour ceux qui n’ont pas pris le bon train ou eu de la chance.

Par ailleurs, cet ancrage de l’intrigue dans la période de la prohibition montre, une fois de plus que l’interdiction d’un produit produit plus de criminalité et de vice que de vertus.

« Un seul parmi les vivants », particulièrement bien écrit aux multiples personnages frappants, dignes des grandes tragédies, séduira les lecteurs exigeants désirant connaître toutes les ramifications du mal, de ses origines, à sa réalisation et à ses conséquences. Roman noir s’il en est « Un seul parmi les vivants » peut aisément être comparé par son style, sa puissance, son ampleur, sa dimension dramatique à un autre premier roman le fabuleux « la culasse de l’enfer » de Tom Franklin et souhaitons à Jon Sealy la même carrière que celle de l’auteur du « retour de Silas Jones ».

Puissant.

Wollanup.

 

CONNEMARA BLACK de Gérard Coquet/ Jigal Polar.

Les effluves et les vapeurs distillées des Jameson, Paddy ou autre Bushmills exhalent les rancoeurs, les inimitiés, le conflit Ìrlando-anglais encore dans les esprits des vieux mais aussi, tel un génotype culturel, d’éducation, chez les plus jeunes. Dans cette terre des lacs du Conmaicne Mara, « descendants de Con Mhac de la mer », sur la côte occidentale du pays, les ressources se résument à l’élevage de moutons, l’exploitation de la tourbe et le tourisme. On entre dans ce milieu féru de pêche à la mouche mais nulle nécessité de maîtriser des notions halieutiques. Les bottes et cirés restent de mises en raison de précipitations brutales et massives de macchabés.

« La Connemara Black est une mouche artificielle permettant au pêcheur de ne jamais rentrer bredouille… C’est également le nom d’un ancien groupe armé de l’IRA, l’Armée Républicaine Irlandaise. Mais c’est aussi le surnom donné aux filles vivant dans cette baie, à l’ouest de l’Irlande. Elles sont souvent très belles mais plus revêches à apprivoiser qu’un poney des tourbières. Ciara McMurphy en est une. Après un mariage raté, elle a fui la région et s’est engagée dans la Garda, la police locale. Mais lorsqu’une série de meurtres balaie la ville de Galway, c’est elle que le commissaire Grady choisit d’envoyer sur ses terres natales afin de surveiller ce qui reste des indépendantistes. Et entre autres le vieux Zack, un chef de clan, un patriarche qui – entre terres désolées, légendes d’un autre temps, cimetières abandonnés et ex-combattants de tous bords – veille dans l’ombre… Mais sur quoi veille-t-il ? »

Ciara mène l’enquête et se voit contrainte de retourner sur ses terres d’origine, sur sa vie antérieure. Elle y découvre, ou y redécouvre, des rites et des habitudes tenaces liés aux pratiques druidiques tournant autour d’une sorte de grimoire, et en particulier l’un de ses exemplaires, ponctuant l’enquête et l’hécatombe de personnalités afférentes à l’ouvrage tel un jeu de quilles. Les hommes sont rudes, sont épais, sont taiseux, l’histoire de cette nation et de son peuple déteignent sur les âmes et leurs psychologies. C’est dans cette âpreté qu’elle tente d’avancer ses pions mais rien ne progresse sans ce maudit passé, en occultant la politique conflictuelle des affrontements catholiques/protestants.

Gérard Coquet possède un don du dialogue et impose, sans forceps, son atmosphère conjuguant le verbe et maîtrisant le second degré dans un style propre. Sa plume est fine, tantôt empreinte d’un raffinement marquant, tantôt, donc, sous l’égide d’un ton virevoltant et désarmant d’un burlesque évoquant des situations cocasses dans une effusion d’hémoglobine. En affichant son identité littéraire sous ce jour, il affirme une propension solide dans le genre et capte notre intérêt par cette double entrée stylistique et une capacité de dérision. De cet opus, où les clins d’œil à Sam Millar sont multiples, on tire de notre lecture comme une offrande sincère à notre satiété noire.

La dent est carnassière, la pensée noire, mais le cœur est ouvert attiré par la lumière chaleureuse de l’âtre où la tourbe se consume.

Une réussite dans ce jeu de cartes où ne domine que le trèfle !

Chouchou.

COMME UN BLUES d’ Aníbal Malvar / Asphalte.

Traduction: Hélène Serrano.

 

En Espagne, la pluie est forte et lourde; qui l’aurait cru ?

Carlos Ovelar, l’aurait-il cru qu’un soir pluvieux en 1996, un avocat ferait appel à lui pour retrouver sa fille de 18 ans, Ânia.

Pourquoi faire appel à lui, un simple photographe dans une agence madrilène ?

Parce que Carlos Ovelar est un ancien des services secrets.

Dès les premières pages, on tombe nez à nez avec une note de l’auteur à propos de la figure de Janus. Puis, sur un avertissement à propos du langage utilisé dans le roman, non dénué d’humour : Il espère toutefois que cette petite immersion sera utile à l’aimable lecteur, si d’aventure on le mettait un jour au trou.

Autant le dire tout de suite, l’intrigue de “Comme un Blues” est on ne peut plus simple. L’auteur fait le boulot nécessaire pour nous tenir en haleine et, finalement, on ne lui en demande pas plus lorsqu’on découvre le final très noir. “Comme un Blues” est un grand roman : les personnages sont géniaux! Sombres et résignés, mais géniaux! On se retrouve avec Carlos, quarantenaire et en pleine crise. Un bon flic, cynique et ayant un amour démesuré pour le whisky. Et Carlos est habité par la petite voix Janus, violente réminiscence de son temps dans les services secrets. Le malheur de Carlos est d’être écrasé par deux autres personnages, deux mastodontes: son père dit le Vieux et Gualtrapa. Deux phénomènes qui ont la réplique facile, cinglante et qui imposent le respect. Tous deux d’anciens barbouzes qui ont déjoué le coup d’état du 23 février 1981, d’une manière impossible à dévoiler ici sans risquer de révéler une partie de l’essence qui fait ce roman.

Avec « Comme un Blues », le lecteur découvre une partie de l’histoire espagnole post-franquiste – on devine la difficulté du service de renseignements à s’adapter à un nouveau régime politique, ainsi que le déroulement des opérations, des magouilles pour éviter le putsch du F-23.

Car c’est bien la grande époque (ou ce qu’on veut nous faire croire) des services secrets qui plane sur le roman, qui en fait l’essence. Les vieux barbouzes ne peuvent se défaire de cette partie de leur vie. Et Carlos essaye tant bien que mal à se libérer de cette emprise, en vain.

“Comme un Blues” est un roman de la mémoire et de l’impossible oubli. La pluie tombante sur Compostelle a une étrange ressemblance avec l’antichambre de la mort. Que ce soit pour la jeunesse accro aux drogues, et pour ces fossiles accrochés à la vie qui ne peuvent s’empêcher de mettre des bâtons dans les roues de leurs enfants, de les manipuler jusqu’à une fin tragique.

“Comme un Blues” est un roman noir savamment écrit. On y apprend l’histoire de l’Espagne.

On découvre que là-bas, la pluie est parfois omniprésente. Et Anibal Malvar nous pousse à réfléchir à ce qu’est «l’héritage». Celui laissé par nos aînés.

Bison d’Or.

LE PLUS LOIN POSSIBLE de Maureen McCarthy / Denoël suspense.

Traduction : Frédéric Brument (Australie)

 

L’existence de chacun est jalonnée de rives à atteindre. Tantôt lointaines, tantôt proches, elles sont les passages intermédiaires mais essentielles à nos constructions. Parfois on y accède par ses propres moyens et d’autres par des ponts salvateurs. Tess en est là ; elle désire franchir ce cours tumultueux et elle sera assistée mais la substance de sa mue ne pourra s’extraire que de son être…

« Tess, vingt et un ans, vit avec son mari Jay et leur petite fille de trois ans dans une ferme isolée en Australie. Elle est régulièrement battue par son mari, mais les frères et la mère de Jay font semblant de ne rien voir. Un jour, un jeune couple qui voyage à travers le pays s’arrête dans leur village. Tess décide de saisir sa chance et, à l’aube, en cachette de tous, elle monte dans la voiture des inconnus avec sa petite fille. Un périlleux chemin vers la liberté commence alors… »

Maureeen McCarthy est issue d’une famille de fermiers australiens et elle est la neuvième d’une fratrie de dix enfants. Professeure d’art, elle est désormais écrivaine à temps plein. A la clôture de cette lecture il est mal aisé de ne pas reconnaître que l’auteure a, sans nul doute, couché une partie de sa vie.

Dans ses thématiques de la fuite face aux violences conjugales, on accompagne cette embarcation composée d’une mère et de sa fille soutenues dans le projet par un homme providentiel. Chaque personnage de ce récit possède sa propre histoire cabossée. Par étapes, on découvre leur parcours de vie avec leurs souffrances, leurs constructions singulières et insidieusement on aborde leur personnalité sous une lumière de plus en plus claire.

Tess doit se sauver, elle doit sauver sa fille, l’emprise toxique de Jay s’insinue dans sa conscience et son subconscient. Sa souffrance c’est aussi son manque de confiance à autrui. C’est là qu’Harry, l’homme providentiel, joue un rôle majeur, prépondérant, dans sa faculté à délier les nœuds de Tess. Il saura,  pas à pas, rendre une humanité, un équilibre, une vision vers l’avant et plus dans son dos, permettant à Tess de faire face à son passé et, surtout, d’entrevoir un avenir.

On est aussi dans un road trip où règne la hantise d’entrapercevoir son bourreau dans son sillage, cette angoisse concourt à tracer un parcours d’un coup de kohl. Mais la fuite n’est pas infinie et celle-ci s’accolera avec une histoire familiale lourde, qui garde les béances des non-dits, des incompréhensions, de la difficulté liée à l’empathie, et Tess se doit aussi de passer par cette étape pour se confondre dans ses racines, distinguer sa substantifique moëlle. L’alchimie d’une vie est à ce prix et le puzzle possède de nombreuses pièces.

Sous couvert d’un style cinématographique, l’auteur révèle avec sensibilité, sans artifices, la primordiale résurrection  d’un être perdu, blessé, désarticulé. On rentre de plain pied dans ce récit fort dans une réelle alacrité de lecture et comme le disait Cioran : «On peut dire tout ce qu’on veut, Il est impossible de vivre sans aucun espoir. On en garde toujours un, à son insu, et cet espoir inconscient compense tous les espoirs qu’on a rejetés ou perdus »

Un  pont vers la rive espoir !

Chouchou.

LES MARCHES DE L’ AMÉRIQUE de LANCE WELLER / Gallmeister.

Traduit par François Happe(American Marchlands, 2017), Gallmeister, 2017.

 

Tu les avais vu venir à des kilomètres de distance. Le ciel brûlant que l’après-midi avait blanchi semblait aspirer la chaleur de la terre pour la rejeter sous forme d’un voile liquide entre eux et votre petite caravane de trois chariots. La promesse du Territoire de l’Oregon paraissait encore si lointaine derrière le ciel atroce de ce soir-là. Ils s’approchaient en chatoyant ; ils s’amalgamaient, puis éclataient avant de fusionner à nouveau comme du mercure, comme s’ils n’étaient qu’une seule entité, ne devant plus jamais se séparer. Au début tu n’aurais pas pu dire si c’étaient vraiment des êtres humains. Tu n’aurais pas pu dire ce qu’ils étaient. Tu te souviens que ton père avait demandé qu’on lui apporte son fusil mais Dizzy avait dit :

Nan, j’crois que c’est juste des gens avec un chariot.

 

(…)

Et enfin, tu te souviens d’eux, repartis, disparus dans le lointain, un lointain liquide où la chaleur du monde suintait comme le pus d’une blessure. L’énergie fiévreuse de leur voyage en direction du sud, associée à votre propre marche incessante vers l’ouest, produisant une autre sorte de chaleur qui se joignit à celle du monde, celle du ciel, ainsi que celle des étoiles, pour hâter l’extinction finale de tout ce qui existait.

Il est des fois quand une quatrième de couverture dit la vérité. C’est une impression confirmée très vite (les lignes ci-dessus appartiennent au premier chapitre du roman de Lance Weller) : ce texte est un voyage, une errance en charriot. Je veux dire physiquement. Un chariot qui se dirige lentement et inexorablement vers son destin. Il branle, gémit, couine, ses roues épousent la boue, luttent pour se dégager, éclatent la surface de la terre craquelée, s’y enfoncent. Vous reniflez la sueur des chevaux, votre propre sueur, miel de mouches méchantes et bourdonnantes. Vous sentez votre propre angoisse. Elle a un parfum. Car le pays terrible et immense qui s’ouvre devant vous vous impressionne et vous fait peur. Même si il signifie s’éloigner un peu plus d’un passé de honte et de douleur. Elles aussi ont leur odeur entêtante dont on ne peut se débarrasser.

Ils sont trois, réunis par le désir de vengeance et de revanche. Tom Browning, visage d’ange et conscience termite dans le vieux bois du monde. Trop lucide. Ses crises de migraine le rendent dingue, à intervalles réguliers. Il tue pour survivre. Il tue pour avancer encore même si la mort est au bout du chemin. Il doit faire ce chemin. Pisgmeat, son ami d’enfance. Une âme presque innocente mais remodelée à jamais par la brutalité des guerres indiennes et la perte de sa femme chérie. Eux deux se pardonnent leur condition. Ils sont amis. Et puis il y a Flora, l’esclave à la beauté inquiétante, qui trouve son oxygène dans la haine. Elle a été avilie et ne peut pas l’oublier*. Ils iront jusqu’au bout, au Mexique, et présenter à l’ancien maître de Flora le corps de son fils unique conservé dans un cercueil rempli de sel.

Tous trois sont des victimes aussi, d’un monde en construction. Il est violent. Il s’appelle l’Amérique. Et si en cette première moitié du XIXe siècle, il n’occupe géographiquement que la partie orientale du continent, jusqu’au fleuve Mississippi, il avance, grignote l’ouest et le sud, vers l’autre côte et le Mexique. Ceux qui rêvent d’un avenir meilleur, ceux qui fuient un passé lourd ou raté se sont mis en route. Si leur chariot semble chargé du strict minimum, ils portent déjà en eux, avec eux, ils poussent devant eux, les tares et les péchés de la société qu’ils veulent fuir. Les essieux de leur chariot grincent, ils sont grippés par une intrinsèque rouille.

C’est peut-être un talent de Lance Weller. Vous faire subir physiquement un pays et des scènes. Vous n’y échapperez pas. Ses phrases vous garrottent. Lumières, sons, odeurs s’imposent à vos sens. Par petits gestes précis, répétés, on pourrait croire qu’il charge le tableau, écrasant même ses personnages sous des coups de marteau. Lance Weller ciselle. En défonce et relief, vous retrouverez quelque chose de saisissant. De même qu’il faudra un tour de roue complet pour avancer, il faudra attendre la fin de ce travail pour saisir l’importance du moment écrit. Rien n’est gratuit.

Mais ce roman peut aller bien plus loin. Il a des ramifications philosophiques. Il affronte l’Histoire et le Mythe, les désigne du doigt, l’index. Oui, l’Amérique s’est construit avec un esprit d’aventure, terriblement humain mais aussi dans la violence et le sang, et sans doute qu’elle s’en nourrit encore. D’innombrables vies ont été broyées ou abîmées sur le chemin, ce que la fresque vive omet d’évoquer. Elle ne veut en conserver que quelques figures choisies. Avec trois personnages, à taille humaine, Lance Weller nous invite à envisager la force mais aussi le caractère destructeur de l’Amérique. Un pays mais aussi un concept.

Les Marches de l’Amérique est le deuxième roman de Lance Weller, après Wilderness, publié en 2013 chez Gallmeister. Beau et abouti, déjà. Lance Weller était attendu. Il revient avec tout ce souffle historique et humain.

– Ecoute. Tu n’en es qu’au début de ton voyage. Et de l’autre côté de cette rivière, il y a des choses à voir que tu ne trouveras nulle part ailleurs que là où elles sont. Des paysages et des ciels si beaux que tu en auras des douleurs dans les dents. Mais tu rencontreras le mal aussi. Le mal en abondance.  Alors il va falloir que tu sois équipé. (Il haletait dans l’obscurité. Sa respiration était sifflante.) Ces beaux petits bijoux que je t’ai montrés. Vas-y, prend-les. **

*magnifiques lignes quand nous découvrons le regard sur le monde de Flora, femme, belle, esclave, objet donc. Terrible et juste, me semble-t-il.

** Le locuteur, Gaspar, parle d’un sabre et d’un pistolet.

Paotrsaout.

LA CHAMBRE D’AMI de James Lasdun / Sonatine.

 

 

Traduction: Claude et Jean Demanuelli.

Harry, banquier fortuné qui s’intéresse aux micro-crédits qu’il va pouvoir fourguer aux gens fauchés pour s’enrichir un peu plus, Chloé son épouse pseudo photographe talentueuse et parfaite dilettante depuis qu’elle est mariée et Matthew le cousin de Harry qui ne sait pas trop quoi faire de sa vie depuis qu’il a vendu son restau new yorkais, secrètement amoureux de Chloé et envieux de la réussite sociale, économique et sentimentale de son cousin, voilà les trois personnages de ce huis-clos estival.

Les trois ont quitté la chaleur éprouvante de l’été new-yorkais pour rejoindre les Catskills, région très légèrement montagneuse sur les bords de l’Hudson, à une heure de voiture de Big Apple et villégiature préférée des New Yorkais friqués et qui pensent ainsi retourner à une vie plus en harmonie avec la nature tout en y retrouvant beaucoup de leurs relations fortunées qu’ils côtoient toute l’année à Manhattan ou à Brooklyn. Les Catskills, un coin que l’on apprécie pour sa ruralité, ses températures plus tempérées mais on est dans le même luxe accommodé d’une certaine rusticité qui donne bonne conscience.

Bien sûr, le schéma classique se dessine de suite, le mari, l’épouse et l’amant mais non, parce que je ne serai jamais allé jusqu’au bout du roman et je ne vous en parlerai pas maintenant. J’avoue avoir eu peur parce que les cinquante premières sont lourdes à supporter. Les états d’âme d’un banquier, ceux de son cousin sans réel charisme, passant son temps à arpenter la campagne pour chercher les meilleurs produits du coin pour créer de délicieux mets auxquels vous pouvez ajouter les pérégrinations de l’épouse pour photographier au meilleur moment de la journée les boîtes aux lettres décorées des autres bourges du coin. Mouais, rien de bien passionnant. On comprend bien que Matthew est amoureux mais que de toute manière, ce n’est pas réciproque. Voilà, voilà.

Et puis, un jour alors qu’elle est censée être à son cours de yoga, Matthew surprend Chloé qui entre dans un motel pour n’en ressortir qu’une heure plus tard. Il attendra un peu pour voir un homme quitter lui-aussi l’établissement quelques minutes plus tard. Hésitant à raconter ce qu’il a vu à son cousin car il tient, parasite, à profiter de la belle maison tout l’été quand même, il préfère se taire mais n’aura de cesse ensuite d’espionner Chloé et son amant et là, le suspense démarre et ira crescendo jusqu’à l’explosion finale.

Bien sûr, on est dans un thriller psychologique, pas de furie meurtrière mais une ambiance bien tordue narrée par un Matthew, principal personnage de cette immense comédie de dupes où chacun des trois se fait des idées fausses de ce que pensent les deux autres. C’est finement travaillé, l’issue est imprévisible et sans vous coller à votre siège, « la chambre d’amis » fait montre du talent d’un auteur bon observateur de ses contemporains particulièrement apte vous faire enchaîner les chapitres. Bizarrement, le roman fait penser à deux films interprétés par Alain Delon, « la piscine » d’abord et puis « plein soleil » tiré d’un roman de Patricia Highsmith dont on retrouve ici beaucoup de l’univers.

Trompeur !

Wollanup.

UNE AFFAIRE D’HOMMES de Todd Robinson chez Gallmeister

Traduction : Laurent Bury.

Avant de devenir écrivain, Todd Robinson a créé une revue spécialisée dans la littérature noire et policière. Il a exercé plusieurs métiers dont barman et videur, à Boston et à New York. Il connaît bien ce milieu des bars et des clubs qui l’a inspiré. Dans ce deuxième roman, on retrouve Boo et Junior, les deux héros de « Cassandra ». Je ne l’avais pas lu à l’époque et ça ne m’a pas empêché d’apprécier « Une affaire d’hommes », mais j’ai désormais une furieuse envie de découvrir les débuts de ces enquêteurs attachants, percutants et drôles.

« Boo et Junior sont amis depuis l’orphelinat et videurs dans un club depuis que leurs muscles et tatouages en imposent suffisamment. Ils cultivent depuis toujours leur talent pour se mettre dans les pires situations et s’en sortir avec de manière surprenante. Quand une de leurs collègues leur demande d’avoir une conversation avec un petit ami trop violent, nos deux compères sont trop heureux de jouer les chevaliers servants. Lorsque le type en question est retrouvé mort, Boo et Junior font des coupables parfaits. »

Boo a grandi dans un orphelinat après le meurtre de sa mère, un lieu où les ados vivaient dans un climat de tension permanente et de violence où seuls les plus forts pouvaient avoir la paix. Leur seule protection, une bande : d’autres pauvres mômes livrés à eux-mêmes, paumés, terrorisés qui sont devenus des adultes complètement déglingués. Ils se débrouillent tous avec leurs blessures, leurs cicatrices plus ou moins secrètes, plus ou moins à vif mais ne se sont pas perdus de vue depuis cette époque et se soutiennent toujours même si les noms d’oiseaux fusent. Il y a Boo et Junior, videurs dans le même club miteux, mais aussi Ollie et Twitch.

Todd Robinson nous offre une galerie de personnages fracassés, susceptibles, violents, paranos et pourtant touchants. Quelques flash-backs seulement, souvent dans le feu de l’action, et Todd Robinson les rend attachants, l’empathie fonctionne. C’est Boo le narrateur, il parle dans un langage cru, drôle, car s’il est lucide sur lui-même, sur les autres, sur sa vie, ça ne l’empêche pas de voir rouge assez souvent, de péter les plombs et de se fourrer dans le pétrin même quand il le sent venir. La violence, il connaît, donner et prendre des coups, ça fait partie de son univers. Il a également le sens de la répartie et de la provoc, si ça lui cause des ennuis, ça donne des dialogues plutôt savoureux. Les autres personnages ne sont pas en reste et sont également hauts en couleur. On est dans un univers qui fait penser à celui d’Hap et Leonard de Lansdale sauf qu’ici on est en ville, à Boston.

Junior est accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis et toute la bande va devoir enquêter pour le disculper car la police se satisfait de ce suspect, un coupable idéal et ne cherche pas plus loin. Todd Robinson nous entraîne sur un rythme d’enfer dans une enquête où les scènes d’action s’enchaînent sans temps mort. Il sait brouiller les pistes, entretenir le suspense : on se retrouve aussi perdus que les personnages (sauf que nous on rit, on ne prend pas de baffes !) jusqu’au dénouement.

Tout en réussissant un roman d’action où le lecteur n’a pas le temps de souffler, Todd Robinson creuse la psychologie des personnages. De leur adolescence en cage, sombre, dangereuse où ils se sont éduqués seuls, nos héros ont acquis une notion de la virilité spéciale sur laquelle ils sont extrêmement chatouilleux et qui se rapproche dangereusement de l’homophobie. Cela leur fait commettre des erreurs graves et si Boo en prend conscience, c’est plus difficile pour Junior. Todd Robinson s’attaque mine de rien à ces préjugés tenaces qui gangrènent la société américaine des bas-fonds, loin de la tolérance des bobos cultivés.

Un roman où testostérone, adrénaline, humour et intelligence font bon ménage.

Un très bon buddy roman noir.

Raccoon

LES VIEILLES FILLES de Pagan Kennedy : Denoël et d’Ailleurs.

Traduction : Philippe Brossaud (Etats Unis).

Telle votre écharpe fétiche qui ne vous quitte jamais, tel un gilet, un pull, étoilé de bouloches que vous rêvez d’enfiler dès votre retour du taf sous les frimas hivernaux, votre veste de jean en lambeaux que vous rejetez de livrer au rebut, ce bouquin a une attache singulière, une aura définitive, envoûtante. Dans celui-ci deux pôles antagonistes fusionnent et leur choix de vie décrit, en quelque sorte, une liberté retrouvée, expurgée.

« Dans l’Amérique des sixties, deux sœurs d’une trentaine d’années vivent coupées du monde, seules avec leur père malade. Quand il décède, c’est la libération! Chouette, se dit Frannie, je vais pouvoir passer le reste de mes jours avec ma sœur, une vraie vie de vieilles filles, le rêve!

Extra, je vais enfin m’amuser, rire, découvrir le monde… et les hommes, pense Doris.

Les deux sœurs décident de se lancer dans un road-trip décoiffant à bord de leur Plymouth bien-aimée. » Continue reading

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