Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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LES CHIENS DE CAIRNGORMS de Guillaume Audru / Editions du Caïman.

C’est en Ecosse que Guillaume vous emmène. Et je vous conseille de vous habiller chaudement ainsi que d’entreprendre une forte préparation psychologique car ces Chiens de Cairngorms n’ont rien, mais absolument rien de sympathique !

Que se passe-t-il quand deux petits vieux sont libérés de prison pour bonne conduite et cherchent à se venger ? Que se passe-t-il quand deux frères que tout oppose décident de travailler ensemble dans un commerce illégal mais très lucratif ? Que se passe-t-il quand une inspectrice de police, têtue et déçue par ces hommes, se lance sur leur piste ?

C’est en Ecosse que l’intrigue de ce roman prend place. Ce pays semblable à un personnage placé en arrière plan fait office de ring pour l’affrontement dans lequel les personnages vont se jeter. Durant les événements de cette histoire l’hiver bat son plein, et bien que hostile, le paysage parait essayer de faire obstacle à la violence grandissante.

Ici, les régions parcourues par Liam, Roy, Shane, Moira, Eddie, Johnny et Gemma fonctionnent comme des huis clos qu’il faut fuir à tout prix.

L’auteur donne la parole aux personnages tour à tour, les chapitres portent leur nom. Cette structure est particulièrement intéressante car elle nous permet d’apprendre à les connaitre et de découvrir le regard qu’ils portent sur  les autres. D’autant plus que ce procédé n’interfère en rien dans l’évolution de l’intrigue qui nous happe de page en page. En les côtoyant de cette façon, nous découvrons très vite que la plupart de ces protagonistes sont de véritables ordures : vicieux, traitres et pour noircir le tableau, ils sont des salopards de violeurs. Tous sont prêts à tout pour parvenir à leur fin ! Leur but : l’argent pour certains, une femme pour l’autre.

Décrit de cette manière, ils peuvent paraitre stéréotypés mais l’auteur manie la plume subtilement pour leur apporter une dose poétique qui leur permet d’échapper à cet écueil (sans pour autant adoucir l’essence maléfique qui bouillonne en eux). Ils sont lâches.

Est-ce un roman d’hommes ? Cinq bonhommes et deux femmes sont les personnages principaux. Les hommes dans les règles de la loi du plus fort ne font cesse de gueuler, comme des chiens. Les femmes, Gemma et Moira se font plus discrètes et sortent peu à peu de leur cachette pour se révéler être les véritables héroïnes de ce roman. Elles subissent et à l’image des roseaux, se plient pour mieux se redresser. Très vite on s’aperçoit que sans ces femmes, ces hommes ne seraient rien. Ces femmes vous marqueront, j’en suis certain !

Alors que l’Ecosse teinte et pose une frontière dans ce livre, un drame familial se joue dans son cœur. Les protagonistes sont issus de la même famille, d’autres sont amis, et tous sont prêts à en découdre. Les chiens de Cainrgorms porte bien son titre, les animaux n’ont rien à voir là dedans car les vrais chiens sont les hommes.

Un magnifique roman !

Golden Buffalo.

MA ZAD de Jean-Bernard POUY/ Série Noire.

Lieu et contexte du récit sont dans une ZAD…La ZAD, un lieu communautaire, d’échanges et d’affrontements drainant une population hétéroclite reste, de la même, l’épicentre d’un discours politique marqué. Fusions et antagonismes coexistent. Camille, la figure centrale du roman, se retrouve dans une période d’existence où les éléments contraires se mutualisent à son encontre. Professionnelle, personnelle, philosophique, sa destinée est plongée dans des incertitudes menaçantes et ses roubignoles auront tout de même voix au chapitre. (…!)

«Camille Destroit, quadra, célibataire, responsable des achats du rayon frais à l’hyper de Cassel, est interpellé lors de l’évacuation du site de Zavenghem, occupé par des activistes. A sa sortie de GAV, le hangar où il stockait des objets de récup’ destinés à ses potes zadistes (ZAD = Zone à défendre), n’est plus qu’un tas de ruines fumantes. Son employeur le licencie, sa copine le quitte et il se fait tabasser par des crânes rasés. Difficile d’avoir pire karma et de ne pas se radicaliser.Heureusement, la jeune Claire est là qui, avec quelques compagnons de lutte, égaye le quotidien de Camille et lui redonne petit à petit l’envie de se révolter et de tuer tous les affreux : en l’occurrence la famille Valter, les potentats locaux et ennemis désignés des zadistes, sur qui Camille va enquêter pour trouver de quoi les neutraliser. »

La problématique de la Zone A Défendre reste, à mes yeux, un prétexte contextuel. Ma « véritable » lecture de cet écrit s’est focalisée sur ce personnage connecté avec son temps mais victime, néanmoins, de cette modernité. Victime, oui donc, dans ses différents aspects, tant sur le plan de son engagement salarié et ses conflits hiérarchiques, erratiques que dans sa vie d’homme avec ses affres myocardiques en relation directe avec le genre opposé, que dans sa (dé)construction de valeurs idoines à ses engagements sociaux, associatifs où les préceptes sont basés sur la notion exclusive d’égalité. (marqueur intangible et indélébile d’inflexion politique)

Jean-Bernard Pouy nous habitue, à l’instar des perles telles « Spinoza encule Hegel », « Suzanne et les ringards », « La Belle de Fontenay » ou autre « Roubignoles du destin », à un style propre. L’auteur se joue des mots en s’inscrivant dans un burlesque décalé, exacerbé de façade. Emporté par sa fougue joyeuse, dont l’homme-écrivain ne semblant ne faire qu’un, il nous mitraille d’une culture tous azimuts jouant ce jeu populaire baltringue du ping-pong verbal sans règles pré-établies. Mais, mais, ses règles sont bien présentes derrière les lourdes tentures vaudevillesques. Car il y a toujours, dans ses efforts littéraires, un fondement, pas de la luxure, une architecture nous dirigeant vers une morale profondément humaine, humaniste nous pouvons le clamer, et indéfectiblement politique. Il est de ces homo sapiens sapiens qui ont le goût du paraître verbal sans se prendre au sérieux mais désireux de transmettre des idées, un message, un discours pour et par la cité. Est-ce philosophique? N’ayant jamais forniqué avec Spinoza, ni Hegel, je ne saurai l’affirmer or cette constance stylistique ainsi que cette volonté, ce but, cette mission objective de nous délivrer une vérité, sa vérité nous aident à diagnostiquer son penchant inné…

JBP, jongleur des mots, n’est pas qu’un saltimbanque il est aussi, voire surtout, un oculiste pointant nos déficiences sociétales. Hypermétrope ou presbyte il éclaire de la même façon, avec sa faconde, notre dédale d’esprits formatés, cadenassés.

Jubilatoire (mais) didactique!

Chouchou.

 

 

CEUX D’ICI de Jonathan Dee/ Plon.

Traduction: Elisabeth Peellaert

Jonathan Dee, né en 1962 à New-York, enseigne le creative writing à la Columbia university, il écrit pour The New York Times Magazine et Harper’s Magazine.Suivant Les Privilèges, consacré par le prix Scott Fitzgerald et découverte étrangère de l’année 2011 par le magasine Lire, La Fabrique des Illusions et Mille Excuses. Ce présent ouvrage représente son quatrième édité chez Plon.

La loupe grossissante, sur une société américaine en perte de repères, diffracte les idéaux et la nature même des hommes qui la peuplent. De cette bourgade du Massachusetts s’extrait un exemple type d’un système atone qui perd son relief et l’essence, la nature intrinsèque de ceux qui ont contribué à échafauder leurs forces. Forces, qui concomitamment, sont leur talon d’Achille, le grain de silice grippant des rouages huilés de prime abord. Cet ouvrage nous décrira de parfaite manière ces travers et apposera en exergue la désillusion morne d’une nation qui avait un rêve.

«Howland, petite ville du Massachusetts, attire de nombreux riches vacanciers venus de New York. Mark, lui, fait partie des locaux. Entrepreneur en bâtiment, il peine à joindre les deux bouts depuis un placement hasardeux. Lorsque Philip Hadi, un richissime gestionnaire de fonds d’investissement, s’installe dans la maison d’à côté, cela ne se fait pas sans heurt. Le quotidien de Mark et de sa famille se transforme lentement…

 Quand Hadi se lance en politique et devient maire de Howland, modelant par petites touches la ville à son image, le fossé se creuse encore un peu entre le New-Yorkais et les habitants de la petite ville. »

Personnages campés, profils réalistes sortant d’un manichéisme surfait, utopique structure, ce récit qui pourrait se rapprocher, par certains aspects et par son style, d’un reportage écrit fourni, donnant le temps au temps.Le point d’arrimage primaire semble être à dessein le 11.09.2001. Il illustre avec emphase la dualité d’une population et sa capacité à renvoyer des images, des vertus contradictoires faisant le sel de paradoxes assumés (ou pas!). On pourrait aussi s’interroger sur un éventuel déterminisme politique binaire qui n’entrevoit pas de point intermédiaire à leur propre réflexion, et aux actions qui en découlent. Jonathan Dee possède, sans doute, la faculté effective de décrypter sa société par un prisme spécifique, certes, qui néanmoins peut avoir une valeur standard, voire universelle. L’étoffe du roman réside bien par sa lucidité, par un message sous jacent sans fard ni compromissions. Il a cette volonté manifeste de narrer une histoire dans l’Histoire présente sans attributs ostentatoires, de détournements superfétatoires qui ouvre, par la même, les prémices étiologiques de l’avènement de leur 45ème président…On comprend mieux dans ce cadre, somme toute banni de problématiques sociales, ou sociétales, majeures, la genèse d’un désabusement qui infiltrera différentes couches du peuple américain.

Ce livre est un éclairage franc de la nation à la bannière étoilée en nous proposant la mise à plat de fondements politiques mis à mal au niveau national, mondial, à l’échelle local. La politique surtout dans l’étymologie de la vie de la cité et par extension les acteurs qui la constitue. On est donc bien face à un document résolument romancé important qui dilate les pupilles et instille une réflexion légitime, structuré sur ce qui nous entoure sans s’arrêter sur des concepts de frontières éculées.

Lecture enrichissante par ses mots et ce qu’il y a derrière ces mots!

Chouchou.

 

TAQAWAN de Eric Plamondon / Quidam.

Taqawan est le nouveau roman de l’auteur québécois Eric Plamondon résidant dans la région bordelaise depuis quelques années. Je n’avais jamais eu l’occasion de lire cet auteur et je dois dire que je n’ai pas regretté même si j’ai été un peu dérouté au départ par ce roman puzzle.

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

« Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s’emparer des filets des Indiens mig’maq. Emeutes, répression et crise d’ampleur : le pays découvre son angle mort.

Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l’immensité d’un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source… »

En évoquant un conflit de 1981 entre les autorités québécoises et la communauté des Indiens mig’maq de la réserve de Restigouche pour une histoire de droits de pêche du saumon, Plamandon montre tout son amour pour les peuples amérindiens qui ont peuplé la Gaspésie et l’ensemble du Canada avant l’arrivée des Européens. Alors, on peut parfois s’interroger sur la version idyllique de la région décrite par l’auteur si on a lu un peu Joseph Boyden, personne qu’on ne peut taxer de sentiments frileux vis à vis des Indiens, et qui explique que les autochtones n’avaient pas attendu l’arrivée des Européens pour se foutre sur la tronche. Mais, tout ce qui concerne leur arrivée, leurs traditions, leurs coutumes sont décrites avec beaucoup de passion, montrant un bel attachement jamais  démenti tout au long du roman.

En fait, cet incident regrettable, ce coup de force est une manœuvre de la région du Québec pour mettre une certaine pression sur le pourvoir fédéral canadien en place détenu à l’époque par un certain Trudeau. Pauvres Mig’maq qui avaient choisi le mauvais camp lors de la guerre de la nouvelle France au 18ème siècle en s’alliant à la France et qui se retrouvent encore les victimes de la rivalité entre pouvoir canadien et ambitions québécoises plusieurs siècles plus tard.

« Taqawan », Roman fourre-tout, avec des évocations de Gilles Villeneuve le pilote de F1, Céline Dion… mais  beaucoup plus organisé qu’il n’y parait au premier abord, donne aussi la vedette au saumon si important pour la communauté mig’mac. Et on apprend des choses intéressantes sur le poisson, on en apprend d’ailleurs beaucoup sur ce petit monde de la Gaspesie. Le roman se couvre aussi d’une intrigue policière particulièrement noire qui, si elle ne vous transporte pas, aura l’avantage de faire valoir les différents points de vue de l’époque concernant les Indiens parqués dans leurs réserves.

« Taqawan »  propose donc un instantané de ce qu’était le Québec au début des années 80 tout en rendant un bel hommage aux Amérindiens et à leur sagesse concernant la nature et le respect qui devrait lui être dû et tout cela en 200 belles pages tout sauf superflues et bien souvent très didactiques.

Attachant.

Wollanup.

4 3 2 1 de Paul Auster chez Actes Sud

Traduction : Gérard Meudal.

Paul Auster a publié une trentaine de livres, écrit et traduit de la poésie, réalisé des films… il est pour moi parmi les très grands de la littérature américaine. Il a mis trois ans à écrire ce roman, plus de mille pages, une quadruple fresque dans l’Amérique des années 50 et 60, quatre destins différents pour le même personnage, Archibald Isaac Ferguson né comme l’auteur en 47 dans le New Jersey. Un roman immense, au sens propre comme au sens figuré dont voici le premier paragraphe.

Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXe siècle. Pendant qu’il attendait d’être interrogé par un agent du service d’immigration à Ellis Island, il engagea la conversation avec un compatriote juif russe. L’homme lui dit : Oublie ton nom de Reznikoff. Il ne t’attirera que des ennuis dans ce pays. Il te faut un nom américain pour ta nouvelle vie en Amérique, quelque chose qui sonne vraiment américain. Comme l’anglais était encore une langue étrangère pour Reznikoff en 1900, il demanda à son compatriote plus âgé et plus expérimenté de lui faire une suggestion. Dis-leur que tu t’appelles Rockefeller, lui répondit l’homme. Tout ira bien avec un nom pareil. Une heure s’écoula, puis une autre et au moment où Reznikoff alors âgé de dix-neuf ans s’assit en face de l’agent de l’immigration pour être interrogé, il avait oublié le nom que l’homme lui avait dit de donner. Votre nom ? demanda l’agent. Se frappant le front de frustration l’immigrant épuisé laissa échapper en yiddish, Ikh hob fargessen ! (J’ai oublié !) Ainsi Isaac Reznikoff commença-t-il sa nouvelle vie en Amérique sous le nom d’Ichabod Ferguson.

Beau début, non ?

Après un bref aperçu des origines d’Archie Ferguson : l’arrivée de son grand-père en Amérique, la rencontre de ses parents… base commune à toutes les versions, Paul Auster, écrivain du hasard et des contingences se lance et raconte l’enfance puis la jeunesse de quatre versions d’Archibald Ferguson à tour de rôle, chapitre par chapitre, nous entraînant rapidement dans un tourbillon narratif extraordinaire. Au début, c’est un peu perturbant, les différences sont minimes, le choix de la ville où s’installent ses parents dans le New Jersey… puis les choses s’accélèrent, Archie grandit et change rapidement et on est happé par ces histoires.

Chacune d’elles prise séparément pourrait être un roman. Quatre romans simultanés, quatre vies parallèles mêlées avec un talent éblouissant car si elles sont indépendantes, elles s’éclairent l’une l’autre, parfois en creux et s’enrichissent mutuellement. C’est bien du même Archie qu’il s’agit à chaque fois : il a les mêmes passions, les mêmes parents, Rose et Stanley, les mêmes oncles et tantes, les mêmes proches dont la bien aimée Amy mais au gré du hasard, des choix, des rencontres, les relations vont se développer diversement et tous auront des destins différents. Paul Auster joue avec « et si ? », cette question universelle et obsédante qu’on se pose tous à certains moments. Il le fait brillamment et quelle que soit la version, Archie est toujours Archie tout en étant complètement différent. Un véritable tour de force déjà !

Et puis il y a le style ! Paul Auster nous offre des phrases magnifiques, ciselées avec un rythme et une musique tellement époustouflants qu’on a envie de les savourer lentement. Et on a la chance d’être assurés de l’excellence de la traduction puisque Paul Auster qui maîtrise parfaitement le français l’a validée. Il est lui-même traducteur de poètes français à l’instar d’un des Ferguson…

Paul Auster puise beaucoup d’éléments de sa propre vie pour nourrir celles de ses personnages : ce qu’il a connu, ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu… autant d’éléments qui font que toutes les versions de Ferguson sonnent juste. Ils ont les mêmes passions : le sport, le cinéma, la littérature qui s’exprimeront différemment selon l’évolution de chacun mais dont ils parlent tous avec ferveur. Les années cinquante et soixante sont aussi celles de la jeunesse de Paul Auster, il a vécu les événements qu’il raconte : la lutte pour les droits civiques, l’assassinat de Kennedy, les émeutes raciales de Newark, la révolte étudiante de Columbia, le refus de la guerre du Vietnam, des pages noires de l’histoire de l’Amérique dont il réussit à rendre l’atmosphère d’une manière très réaliste.

Mais il puise également dans son œuvre et dans ses propres fictions : un scénario qu’il a écrit, des poèmes qu’il a traduits et Marco Stanley Fogg de « Moon Palace », David Zimmer de « Le livre des illusions », Adam Walker d’ « Invisible » qui apparaissent brièvement, clin d’œil et lien avec ses autres romans. Et une pirouette finale transforme encore ce roman vraiment foisonnant !

Un chef d’œuvre !

Raccoon

Nyctalopes, deux ans après.

Chema Madoz

Encore une fois, mais la dernière,  buvons  à la nouvelle année littéraire bien sûr mais aussi à la vraie qui, espérons le, sera moins terrible et douloureuse que les précédentes.

Nyctalopes a commencé l’année en douceur mais il faut dire qu’en deux ans et un peu plus de 590 articles, on n’avait pas chômé. Le blog, conçu au départ pour être un duo Raccoon / Wollanup, Clete Purcell, a vite grandi. Chouchou est arrivé dès les premières heures et puis nous ont rejoints, de manière épisodique ou continue, Fab, Job, Bison d’or, Paotrsaout, Wangobi et Marie-Laure, deuxième voix féminine.

Le blog s’exprime donc depuis Brest, Nice, Paris(2), Montreuil, Besançon, le Sud-ouest et le golfe du Morbihan, en zone urbaine comme en zone rurale et ses voix sont âgées de 25 à 57 ans. Exerçant tous des professions différentes et ne se connaissant pas dans la vie, le groupe, le clan, la famille, l’association… s’est réalisée sur une passion commune pour une certaine littérature noire et une littérature défendant certaines valeurs qui nous sont communes à tous ici.

Par nos statistiques, modestes, de la page facebook, on peut voir aussi qui nous lit, enfin par le biais de Facebook qui n’est qu’une petite partie des gens qui passent ou nous suivent. Nous sommes suivis très majoritairement en France mais nous avons aussi de très bonnes données en Belgique et au Canada. Au niveau des villes, un lecteur sur quatre est Parisien, ensuite, pourquoi, je l’ignore, c’est à Bordeaux et à Bruxelles, villes où nous n’avons aucune histoire, que nous avons le plus d’amis.

Hauts les coeurs, nous repartons pour une troisième année qui pourrait être aussi la dernière, à voir. On ne va donc pas se priver de teaser les prochains deux mois. Du lourd, madame monsieur avec le nouveau Paul Auster et ses 1000 pages lumineuses, le retour de la grande Louise Erdrich, Pouy et sa ZAD, un étonnant polar albanais.

Côté entretiens, on aura, sûr, Caroline De Mulder, qui m’avait épaté avec  « Calcaire » l’an dernier qui nous parlera de « Bye bye Elvis » dans une période où certains peinent à se remettre de la perte de notre French Elvis et puis, aussi, très,très bientôt des nouvelles de DOA.

Allez, Rock on!

Wollanup.

MILENA OU LE PLUS BEAU FÉMUR DU MONDE de Jorge Zepeda Patterson / Actes Sud.

Traduction: Claude Bleton.

Tel un Félix Faure des Tropiques, un patron de presse mexi­cain succombe dans les bras d’une ravissante Croate, connue sous le nom de Milena. À seize ans, elle a quitté son village pour suivre un passeur lui faisant miroiter les fastes de Ber­lin. Le voyage s’arrêta à quelques encablures de Zagreb, dans une bâtisse délabrée qui ouvrait grandes ses portes sur l’en­fer de la prostitution.

Privée de son protecteur, voilà Milena livrée de nouveau aux exactions de la mafia ukrainienne qui pendant des années l’a contrainte à vendre son corps dans tous les palaces et les cloaques de Marbella. Son seul sauf-conduit : un précieux carnet où sont consignés des numéros de comptes bancaires prouvant l’implication de sociétés russes dans des opérations illicites. Pour lutter contre l’avilissement et le dégoût de soi, elle y avait aussi noté les confidences de diverses figures de la vie publique (l’évêque, le magistrat, l’avocat…) passées par son lit, justifiant toutes, avec un naturel confondant, de leur recours au commerce des femmes. Nombreux sont donc ceux qui veulent aujourd’hui la faire taire.”

Mais, mais, la belle demoiselle n’est pas seule. Quatre amis de 40 ans dans la force de l’âge, vont tout faire pour la retrouver. Comme ils sont beaux, puissants et sacrément intelligents, les quatre membres de ce club des “Bleus” unis depuis la plus tendre enfance et ayant tous quatre réussi leur parcours dans la vie. D’un point de vue affectif, on remarque aussi qu’ils n’ont pas atteint encore la maturité que l’on serait en droit d’attendre d’eux puisque deux continuent à se chamailler pour la représentante,très séduisante et puissante, du club des Bleus. Un universitaire, un spécialiste de la cybersécurité ancien patron des services secrets mexicains, le nouveau patron d’un puissant quotidien et la leader du plus grand parti de gauche vont unir leurs efforts pour sauver la belle Slave de ses tourmenteurs dans un pays qui bat des records en matière de délinquance et de criminalité en tous genres, hérités de traditions ou nés de nouvelles demandes.

Alors, ce roman luxueux dans sa couverture, ne m’a pas totalement séduit. D’abord, il convient de savoir que ce roman reprend les personnages de “les corrupteurs” sorti en mars 2015 chez Actes Sud et si ne vous ne connaissez pas ce précédent, les allusions dans le début de “Milena” vous priveront d’une lecture ultérieure non spoilée. Pourtant, l’auteur écrit bien, très bien, les situations s’enchaînent, le propos est tout sauf ennuyeux et souvent teinté d’humour. Peut-être est-ce dû à un manque de réalisme, cette âpreté que l’on retrouve abondamment chez d’autres auteurs mexicains écrivant leur pays de façon bien plus dure et mordante.Et puis, j’avoue les héros,sans défauts, ne m’intéressent pas trop. Un roman un peu lisse, pas assez noir, finalement, malgré certains passages. Les maux qui gangrènent le pays sont pourtant dénoncés à l’unisson des Arriaga, Sariaba, Diez et autres Serna et Taibo II mais… trop vus ici du côté d’une élite nantie, pas assez du côté des populations qui en souffrent le plus.

Néanmoins, « Milena »  devrait drainer un très large public car l’auteur montre de belles qualités de conteur et propose un déroulement tout à fait prenant.

De qualité, romanesque, mais néanmoins mainstream.

Wollanup.

LES CHEMINS DE LA HAINE d’Eva Dolan / Liana Levi.

Traduction: Lise Garond.

“Pas de corps reconnaissable, pas d’empreintes, pas de témoin. L’homme brûlé vif dans l’abri de jardin des Barlow est difficilement identifiable. Pourtant la police parvient assez vite à une conclusion: il s’agit d’un travailleur immigré estonien, Jaan Stepulov. Ils sont nombreux, à Peterborough, ceux qui arrivent des pays de l’Est, et de plus loin encore, à la recherche d’une vie meilleure. Et nombreux sont ceux qui voudraient s’en débarrasser. Les deux policiers qui enquêtent sur le meurtre, Zigic et sa partenaire Ferreira, ne l’ignorent pas.”

Une nouvelle auteure anglaise de polars dont c’est ici le premier roman et quel bon roman, une nouvelle série policière puisque quatre romans sont déjà parus en Angleterre et également un bon duo de flics performant et déjà très attachant dans leur simplicité, leur simple humanlté: Zigic le chef d’ascendance serbe et Mel Ferreira d’origine portugaise. Les deux flics œuvrent au sein de la brigade des crimes de haine créée  pour tenter d’endiguer la criminalité liée à l’afflux de main d’oeuvre étrangère à bas coût à Peterborough, ancienne ville industrielle en grand déclin  qui depuis quelques années a néanmoins besoin de beaucoup de main d’oeuvre pour ses terres agricoles comme pour ses grands chantiers et qui utilise des populations venues des pays de l’Est mais aussi de toutes les autres contrées un peu abandonnées par le mirage de l’ Europe que l’on nous vend, vante et qui se prennent la triste réalité dans la gueule.

Appelés dans le quartier de New England aussi connu aussi sous le nom d’ Englandistan, Zigic et Ferreira vont très vite s’apercevoir que l’incendie est criminel et que leur enquête , qui ne fera pas la une des quotidiens, risque d’être compliquée à résoudre, tout le monde se moquant bien du décès d’un travailleur estonien en voie de clochardisation, squattant un abri de jardin. Pour les deux policiers, tout devient très difficile car toute une économie souterraine, avec l’aval de l’état, s’est mise en marche, une économie puante où on exploite le pauvre pécule des travailleurs et les « bons » Anglais ne sont pas très bavards à propos de leurs vaines ou avilissantes entreprises et réalisations.

Des pauvres types, autrefois coincés dans la spirale du déclin des classes moyennes anglaises, ont su profiter de la précarité de ses populations en gérant leur vie en Angleterre: le placement dans des fermes ou sur des chantiers dont ils récupéreront une partie du salaire perçu sous les normes anglaises et le toit dans des conditions insalubres à des tarifs exorbitants. Beaucoup, pour sortir la tête hors de l’eau, sont prêts à profiter de l’aubaine en allant jusqu’à louer leur cave, leur garage ou leur abri de jardin. Reste déjà à savoir si la famille Barlow dont l’abri a pris feu fait partie de ses crevards avides? Mais les suspects sont très nombreux et l’enquête, fastidieuse, assez stupéfiante n’en est qu’à ses débuts…

La bio d’ Eva Dolan révèle qu’elle a été critique de polars et nul doute que la série Charles Resnick de John Harvey comme certains policiers de Bill James ont dû faire partie de ses grandes lectures tant on retrouve beaucoup  des qualités de ses glorieux et talentueux aînés. L’auteur a fait montre de  beaucoup de maturité pour mener à bien une enquête truffée de faux semblants, de chausse trappes, d’écueils, de mensonges, de découvertes, de ramifications à la fois familiales mais aussi affectives, publiques, économiques…Tout le flegme, le calme, la patience, le talent de Zigic, flic privilégiant les joutes verbales à l’usage de la force, alliés au dynamisme de l’impulsive jeune Mel Ferreira seront nécessaires pour connaître le fin mot de cette histoire à rebondissements dans une Angleterre bien blafarde et très, très inattendue et décevante.

Un fois passé un premier chapitre inutilement racoleur et très trompeur sur la suite, “Les chemins de la haine” séduira assurément les amateurs de polars d’investigation de qualité avec des flics tout simplement humains et sera certainement très goûté par tous ceux qui apprécient d’être complètement impliqués dans un univers, une région, un tableau vivant, bref, tous ceux qui auront envie d’entrapercevoir comment fonctionne le monde aujourd’hui,  le monde des vainqueurs comme celui des vaincus et en occurrence ici dans l’Europe droguée au libéralisme.

Passionnant et important.

Wollanup.

 

POUR DONNER LA MORT, TAPEZ 1 de Ahmed TIAB/ L’AUBE NOIRE

Ahmed Tiab nous propose un polar marseillais, un polar marseillais avec tout ce qui est charrié par la cité phocéenne. De la Canebière aux quartiers nord, des forces s’opposent entre services de police de l’évêché et jeunesse en recherche chimérique d’une identité, d’une voie, d’un idéal de vie. C’est un polar d’aujourd’hui balisé par les scories, les déviances de notre société déliquescente qui renvoie des images froides par instant et fébriles à d’autres.

« Marseille, 2017. Les vidéos d’exécutions qui circulent sur l’internet donnent des idées macabres à un groupe d’adolescents, subjugués par la détermination et la froideur des bourreaux de Daech. Le commissaire Massonnier, lui, enquête sur une affaire de trafic de drogue et d’islamisme. Affaire qui va le concerner personnellement quand il s’apercevra que sa fille Maï y est intimement mêlée ! L’adolescente, en révolte depuis le divorce de ses parents et la nouvelle vie de son père, a décidé en effet d’entrer dans la cour des grands. Mais sera-t-elle à la hauteur du jeu proposé ? 

Il est certain que l’on est dans un classicisme éprouvé et l’originalité n’est pas un des points forts du roman. Il affiche avec rigueur, mais néanmoins sensibilité, les rouages de la conversion religieuse, voire dans des entreprises licencieuses terroristes, d’une jeunesse en perte de repères et surtout de compréhension, d’amour. Le désenchantement n’est pas l’apanage exclusif de celle-ci hors il contribue invariablement à cette perte d’estime, cette perte de latitude décisionnelle. Et c’est sans cette autonomie que la mue de l’adolescent, le jeune adulte, grève sa naturelle évolution. Par cela, ce prisme, l’auteur nous délivre un message simple, simple comme l’engrenage glissant vers l’abîme.

Donc effectivement l’on pourrait trouver ce récit basique sur ses fondements, n’usant pas de subterfuges ampoulés mais c’est bien aussi la force de ce réalisme cru. Les profils des personnages ancrés dans l’histoire restent crédibles malgré quelques menues incohérences ou passages manquant de fluidité. Face aux oppositions frontales des sensibilités s’affichent et créent un équilibre, un tableau consistant, réaliste.

Si cet effort nous présente le prologue d’une série marseillaise, à l’instar de sa trilogie oranaise, sa ville natale, il n’en est que plus d’intérêt, car effectivement on peut ressentir comme une certaine concision dans le propos et les personnages évoqués qui méritent ce développement constituant l’ouvrage kaléidoscope d’une mégapole bien trop souvent cantonnée dans des poncifs, des raccourcis éculés, des images d’Epinal paradoxales…

L’adolescence noire et la relation filiale mis à mal dans une société, une ville à la dérive.

Préambule d’une série qui pourrait présager d’une réussite à l’issue.

Classique sans circonvolutions!

Chouchou.

Chouchou

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