Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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DANS LES ANGLES MORTS de Elizabeth Brundage / La Table ronde / Quai Voltaire.

Traduction: Cécile Arnaud.

“En rentrant chez lui un soir de tempête de neige, George Clare trouve sa femme assassinée, et leur fille de trois ans seule dans sa chambre – depuis combien de temps?

Huit mois plus tôt, engagé à l’université de Chosen, il avait acheté pour une bouchée de pain une ancienne ferme laitière, et emménagé avec sa famille dans cette petite ville étriquée et appauvrie, en passe d’être repeuplée par de riches New-Yorkais. Ce qu’il a omis de dire à sa femme, c’est que les anciens propriétaires, acculés par les dettes, s’y étaient suicidés, en laissant trois orphelins, Eddy, Wade et Cole. “

Étiqueté thriller, “Dans les angles morts” m’obligera donc à mieux appréhender la définition de thriller parce qu’enfin, il ne faut pas être grand expert pour comprendre rapidement qui est le coupable. Envisager le roman comme un thriller psychologique peut gravement décevoir l’adepte du genre alors que l’intérêt de ce roman, fortement honorable, se situe bien ailleurs.

Entamé par l’accroche que l’on retrouve beaucoup trop souvent actuellement d’un premier chapitre particulièrement éprouvant contant la découverte de sa femme morte d’un coup de hache restée plantée dans le crâne par son mari, Elizabeth Brundage raconte ensuite avec une plume, ma foi, très belle, l’amont, l’avant, depuis l’arrivée dans leur ferme de Catherine et George accompagnés de leur petite fille Franny jusqu’au drame final lu en préambule. On ne peut nier l’évidence, l’auteure a écrit une histoire minutieusement construite qui, si elle n’est pas bâtie sur un réel suspense analyse par contre de manière très fine le parcours d’un sociopathe, d’un pervers narcissique particulièrement toxique, d’une belle saloperie sans conscience ni âme.

L’auteure lie à son histoire le calvaire de ces trois ados et jeunes adultes, orphelins, brisés dans leur coeur par la perte mais aussi dans leur histoire par leur expropriation de la maison natale par le couple Clare qu’ils vont, destin cruel, côtoyer en créant des liens, chacun à sa manière, avec Catherine. Leur univers poignant, leur comportement désillusionné et pourtant gardant foi en l’humanité, en l’univers est aussi bien peint et permet d’entretenir quelques doutes dans la recherche du coupable.

S’il s’agit bien d’une histoire criminelle, l’aspect policier de l’enquête est quasiment inexistant; la recherche de la vérité se trouve dans le discours parfois un peu crypté voire fumeux et inutile à partir du milieu du roman où on a la certitude d’avoir identifié le coupable. Les changements de situation, de lieux, de personnages, de points de vue, d’époque sont parfois abrupts. Bien sûr, dans un premier temps, ces astuces littéraires, en masquant l’identité des acteurs, de la situation contribuent à créer un mystère, un flou mais ensuite elles contribuent plus à rendre le discours parfois un peu indigeste ou nécessitant une lecture hyper attentive pour trouver des inférences salvatrices dans les lignes lues. Le roman n’est absolument pas confus mais ces petites fantaisies peuvent commencer un peu à agacer quand on se trouve dans un espèce de ventre mou médian du roman avec ces passages qui montrent, sans réel intérêt pour l’intrigue les relations de la famille Clare avec les universitaires et bobos new yorkais qu’ils côtoient sur les bords magnifiques de l’Hudson dans la région d’Albany.

Le dernier quart du roman, heureusement, remet le roman sur de très bons rails et offre les vrais moments de terreur pour le lecteur horrifié à la pensée de l’éventualité que l’ordure s’en sorte indemne..

“Dans les angles morts”, au final, s’avère être un roman particulièrement prenant servi par une belle écriture, teinté finement de surnaturel mais parfois plombé par des astuces et des choix littéraires pas forcément judicieux.

Wollanup / Clete.

LAROSE de Louise Erdrich chez Albin Michel

Traduction : Isabelle Reinharez.

Louise Erdrich est une grande voix de la littérature américaine : elle a écrit de la poésie, des nouvelles et une quinzaine de romans. Elle a été encouragée à écrire des histoires par ses parents dès son enfance dans une réserve indienne. Son œuvre est singulière, puissante et une fois encore, elle nous offre avec « LaRose » un livre fort et magnifique.

« Dakota du Nord, 1999. Un vent glacial souffle sur la plaine et le ciel, d’un gris acier, recouvre les champs nus d’un linceul. Ici, des coutumes immémoriales marquent le passage des saisons, et c’est la chasse au cerf qui annonce l’entrée dans l’automne. Landreaux Iron, un Indien Ojibwé, est impatient d’honorer la tradition. Sûr de son coup, il vise et tire. Et tandis que l’animal continue de courir sous ses yeux, un enfant s’effondre. Dusty, le fils de son ami et voisin Peter Ravich, avait cinq ans. »

Pour réparer sa faute, suivant une ancienne tradition indienne, Landreaux va donner son plus jeune fils, LaRose, aux parents de Dusty. Les Iron, Landreaux et Emmaline habitent avec leurs enfants à la frontière de la réserve ojibwé, les Ravich, Peter et Nola, leurs voisins, sont en dehors mais acceptent l’offrande. Ce sont des personnages vivants, crédibles, magnifiques, chacun affronte à sa manière le deuil, la douleur, la culpabilité. Louise Erdrich écrit d’une plume éblouissante, avec une grande empathie pour chacun mais sans verser dans l’émotion facile. La souffrance les isole et les fait osciller entre le désir d’en finir et le besoin de se venger, de faire mal, des réactions si humaines, si vraies…

Louise Erdrich nous offre toute une galerie de très beaux personnages, ils sont tous tout aussi fouillés, drôles, pitoyables ou tragiques, ils sont terriblement humains et vivants, avec une mention spéciales pour les femmes : les vieilles dames de la maison de retraite qui cancanent, se disputent, jouent des tours pendables ; les sœurs de LaRose, sœurs de sang ou sœur d’accueil avec leur rage, leur amour et leur énergie… Et LaRose bien sûr ! Le petit garçon au prénom sacré qui accepte son rôle de consolation est tout simplement sublime, à la fois ordinaire avec ses jouets en plastique et magique ! Et toutes les LaRose…

Car LaRose est un prénom spécial, transmis de génération en génération depuis la première LaRose, six générations auparavant. Louise Erdrich conte plusieurs histoires : celle de la première LaRose, celle de l’enfance de Landreaux. En inscrivant son roman dans plusieurs époques, Louise Erdrich montre en toile de fond l’histoire du peuple ojibwé, parqué dans une réserve, décimé par les maladies, acculturé par l’éducation forcée de plusieurs générations d’enfants dans des pensionnats catholiques. Sur la réserve les cultures catholique et ojibwé se mélangent et la famille de Landreaux respecte les deux. La culture indienne est toujours puissante, transmise par les histoires et beaucoup de personnages en racontent ! Louise Erdrich alterne les récits qui s’entremêlent brillamment, reliés à des niveaux divers : esprit, rêve, réalité. On découvre des visions de la famille, du temps, de la mort, de la vie, vraiment différentes des nôtres, deux mondes, deux idéaux dont la confrontation est parfois chaotique mais que les jeunes intègrent peut-être plus sereinement que leurs aînés.

Louise Erdrich est une conteuse hors pair, on est captivé par la puissance de son style, la force de son histoire, des émotions, des sentiments exprimés. On est saisi, bousculé mais on rit aussi parfois, on n’est pas dans un mélo. C’est un bouquin qu’on a du mal à lâcher et qui nous touche profondément par son universalité, car on est tous confrontés à la mort un jour. C’est par l’amour, force de vie, et les liens qu’il crée qu’on peut surmonter la douleur du deuil : combat difficile, jamais gagné d’avance, parfois refusé…

Sombre et lumineux, un roman fort, un chef d’œuvre !

Raccoon

LES NUITS INDOMPTABLES de Hicham Nazzal / Plon.

Hicham Nazzal, acteur de cinéma et de télévision, navigue entre le Maroc et la France, signe à 39 ans son premier roman entre thriller et roman d’intrigue. Dans un format ramassé il nous prouve son sens du dialogue et une certaine poésie en filigrane d’une ligne résolument noire.

«Dans un train, Karim, 25 ans, d’une beauté sans égal, éclate en sanglots.Dans un autre train, le même Karim regarde le paysage défiler, l’air plus léger.Entre ces deux trains, un séjour dans un Paris pluvieux et sombre pendant lequel il commet une série de crimes.Aucune préméditation.Pourtant, toutes les victimes présentent un point commun.Ce n’est pas l’histoire d’un serial killer, c’est l’histoire d’une série de passages à l’acte. L’histoire d’une recherche inconsciente qui s’affine.Chacun de nous a été, est, ou sera, ce tueur en puissance.Chacun de nous, à un moment, est confronté au voyage. »

On est dans les chocs d’illusions perdues où les souffrances frontales cinglent des êtres à la dérive. Ils cherchent un chemin, un trajet, sans but, sans orientation afin de se défaire d’une guide qui n’a pas été là quand il devait l’être.

La pugnacité inconsciente de son acrimonie envers ce père cristallise ses haines, dirige sa perdition et se joue de ses pulsions. Ses failles béantes le poussent vers une violence insoupçonnée, incontrôlée, incompréhensible. Ces tableaux de rages symbolisent par ellipse cette relation père-fils fracturée.

Et Karim plonge dans un dédale glauque dans ce Paris inconnu, dans ce Paris impersonnel, dans ce Paris en quelque sorte déshumanisé. A quoi se raccrocher? Vers qui se tourner? Il n’y a plus d’horizon, plus d’aurores que des crépuscules. Karim ne se meut que dans les pénombres, les seuls rais lumineux ne sont qu’artificiels. Il s’emploie inconsciemment à chercher le père, à tuer le père. Ce père qui a la mission d’épauler un fils, d’être présent, compréhensif, qui fait fi des us et coutumes. Il est là derrière ces portes vermoulues, derrière ces tentures crasseuses de lieux de perditions, derrière ces colonnes Morris de la place de Clichy où traînent mélancolie, solitude et êtres égarés.

La violence est bien réelle. La douleur de Karim s’exprime et se matérialise dans un déchaînement non programmé, non prémédité et sûrement pas calculé. Ses actes pulsionnels sembleraient être l’absolution de ce rejet paternel destructeur.

Dans une rythmique balisée par des dialogues arides et anguleux, l’auteur nous prend à la gorge et assène des coups violents en nous immergeant dans ce monde qui semble en perte de repères, de bon sens, se laisser guider par une nostalgie délétère, des croyances héritées de valeurs passéistes. Il faut se reconstruire en tentant de se détacher de liens entravant sa morale, une réflexion propre tout en ayant conscience pleinement d’où l’on vient et où l’on va. Ces meurtres parviendront-ils à reconstruire Karim?

Un livre fort qui pose la question cruciale de la relation Père/Fils et où le meurtre sert de thérapie!

Chouchou.

DES JOURS SANS FIN de Sebastian Barry /Editions Joelle Losfeld.

 

Traduction: Laetitia Devaux.

J’ai lu ces deux dernières années un certain nombre de romans auxquels j’ai pensé au fil de pages de celui de l’Irlandais Sebastian Barry. Des romans qui, par leur cadre historique, leurs personnages, leurs choix narratifs et dramatiques, se sont imposés comme des références à mes yeux. Je me suis posé cette question : peut-on encore lire et apprécier un texte comme Des jours sans fin après avoir été marqué par les lectures cumulées de Neverhome de Laird Hunt, L’oiseau du Bon Dieu de James McBride, Les marches de l’Amérique de Lance Weller, La poudre et la cendre de Taylor Brown (ouvrages tous chroniqués par Nyctalopes, ce qui n’est pas hasard) ?

La réponse, fort heureusement, est oui.

Des Jours sans fin est le récit de Thomas McNulty, jeune Irlandais, seul survivant de sa famille décimée par la famine, qui n’arrive pas cadavre sur la terre d’Amérique, comme des milliers d’autres, abîmés par les privations et l’éprouvante traversée. Thomas va lier son destin à celui de John Cole, un paria vagabond comme lui, rencontré sur un chemin qui n’a pas de direction véritable. Ils sont jeunes, doivent survivre, leur gracile constitution physique va leur permettre dans un premier temps de travailler dans un saloon, grimés en femmes. Ce n’est pas sans provoquer des émois profonds à Thomas, qui se sait très vite attiré par John Cole. Pudiquement, Sebastian Barry nous fait comprendre que ces deux-là sont plus qu’un couple d’amis. Les garçons mûrissent physiquement et changent, ils n’ont d’autre choix à un moment que d’embrasser une carrière militaire. Sous l’uniforme, après tout, la promiscuité masculine n’a rien de suspect. Cette décision les emmènera dans l’ouest. Avec leur unité, ils « pacifient » la nouvelle colonie de Californie, combattent plus tard les Indiens des Plaines. Ce à quoi ils participent, ils le réalisent, est de la violence pure, raciste, aveugle. De façon incompréhensible, cela se déroule dans un pays magnifique et redoutable et parmi les êtres vrillés par la guerre qu’ils côtoient, il y en a certains pourtant qui deviennent leurs fidèles amis. A l’issue d’un énième affrontement avec une tribu tantôt amicale tantôt rétive, ils recueillent Winona, petite fille sioux désormais orpheline. Quand vient le temps de la démobilisation, Winona est comme la fille du couple John Cole – Thomas McNulty. Celui-ci reprend sa vie de travestis de cabaret, avec un talent nouveau. Un vieillard noir, McSweny, devient le grand-père de cette famille improbable. Mais quand résonnent à nouveau les tambours de la guerre, Thomas et John rejoignent leurs frères d’armes et les troupes de l’Union sur le champ de bataille, jusqu’à la capture et l’emprisonnement, puis la paix. Cette fois, il faudra payer un prix bien plus lourd pour trouver le peu de bonheur auquel ils aspirent tous ensemble avec Winona. Ce n’est qu’une particule dans des existences âpres, brutales, mais qui donne l’impression que, malgré tout, la vie vaut la peine d’être vécue et que, au moment où elle est goûtée, « le jour sera sans fin. »

Le texte de Sebastian Barry est tout simplement magnifique. Il repose sur une voix, celle de Thomas McNulty. D’origine populaire, il s’exprime comme tel. Le travail d’écriture est là. Les phrases sont courtes, épurées, l’expression est « vulgaire » (au sens de contraire à « littéraire »). Pourtant c’est d’une puissance imagée rare. Bien souvent, la poésie étincelle. Et par poésie, j’entends le pouvoir du parler du banal, du trivial, du détail, d’une façon unique. Sebastian Barry évoque une violence terrible, les souffrances, le sang, la merde, la beauté du monde aussi et la quête d’un sens que nous cherchons à donner à notre passage sur terre (aussi particuliers soyons-nous ou pensons-nous être).  Il a été écrit ailleurs que l’écriture de ce roman doit beaucoup au fait que l’auteur et son fils homosexuel se sont libérés l’un et l’autre de se dire la vérité sur qui ils étaient et ressentaient l’un pour l’autre.  Il ne faut pas oublier que ce roman nous parle de l’homosexualité de l’identité sexuelle, avec beaucoup de justesse et de délicatesse.

Dans le tohu-bohu de nos vies, où qu’elles se passent, n’importe quand et comment elles se passent, nous ne cherchons sans doute que de simples moments de bonheur (un foyer, des proches, des sentiments) qui nous permettront peut-être de traverser nos existences sans être dominés par la défaite de l’absurdité. Alors voilà un roman historique empli de vacarme, aux ramifications existentielles, qui pourrait, vous donner à penser et, comme à moi, vous serrer les tripes et la gorge.

Vif et poignant. Même si l’année est loin d’avoir donné toutes ses récoltes, il me semble déjà qu’il me sera difficile d’ignorer ce roman à l’heure des bilans.

« On échange une poignée de main, et Lige part, peut-être à pied jusqu’au Tennessee. Il dit qu’il doit bien y avoir un moyen de traverser les Blue Ridge Mountains. Personne le sait. Il va tenter sa chance. Ecris-nous dès que tu peux, dit John Cole. Nous oublie pas. Je garde le contact, dit Lige, je vous abandonnerai pas. John est un type grand et maigre dont le visage exprime jamais grand-chose. Quand il prend une décision, il s’y tient. Il a mon soutien, il veut le meilleur monde possible pour Winona et il néglige pas non plus ses amis. Pourtant, quand Lige Magan sous-entend cette sorte d’amour pour lui, on distingue quelque chose sur le visage de John Cole. Peut-être qu’il se rappelle de sa maladie, quand il pouvait pas bouger un muscle, et que Lige était aux petits soins. Pourquoi un homme en aide-t-il un autre ? Ça sert à rien, la vie s’en moque. La vie, c’est qu’une succession de moments difficiles en alternance avec des longues périodes où il se passe rien, à part boire de la chicorée, du whisky, et jouer aux cartes. Sans aucune exigence. On est bizarres, nous autres soldats engoncés dans la guerre. On est pas en train de discuter des lois à Washington. On foule pas leurs grandes pelouses. On meurt dans des tempêtes ou des batailles, puis la terre se referme sur nous sans qu’il y ait besoin de dire un mot, et je crois pas que ça nous dérange. On est heureux de respirer encore quand on a vu la terreur et l’horreur qui, juste après, se font oublier. La Bible a pas été écrite pour nous, ni aucun livre. On est peut-être même pas des humains, puisqu’on rompt pas le pain céleste. Pourtant, si Dieu essayait de nous trouver une excuse, il pourrait invoquer cet étrange amour parmi nous. C’est comme quand on cherche dans l’obscurité, qu’on allume une lampe et que la lumière vient à notre rescousse. On découvre des objets ainsi que le visage d’un homme qui est pour vous comme un trésor déterré. John Cole. Une sorte de nourriture. De pain terrestre. La lumière de la lampe va jusqu’à ses yeux, et une lueur leur répond. »

Paotrsaout

ENTRETIEN Caroline De Mulder / BYE BYE ELVIS et CALCAIRE / Actes Sud.

Photographe Julie Grégoire

Née à Gand, Caroline De Mulder est l’auteur de 4 romans. Ego tango (Prix rossel 2010) et Nous les bêtes traquées (2012) ont paru aux éditions Champ Vallon puis en Babel; Bye bye Elvis (2014) et Calcaire (2017) aux éditions Actes Sud. Elle est aussi enseignante de lettres modernes à l’université de Namur. On lui doit aussi  un essai “Libido sciendi: le savant, le désir, la femme” (2012), aux éditions du Seuil.
Très impressionné par le style de Caroline De Mulder, une envie d’approfondir un peu son propos m’a semblé utile. La gentillesse et la disponibilité de Caroline De Mulder ont fait le reste. On la retrouvera aussi fin janvier, début février pour nous parler de son Amérique.

***

1 – « Bye bye Elvis » est votre troisième roman paru chez Actes Sud en 2014. Il précède de trois ans « Calcaire », belle réussite de l’année passée. Si les informations glanées sur le web sont exactes, Belge de naissance, vous avez été élevée en hollandais et vous avez appris à lire en français aussi pourquoi avez-vous fait le choix d’écrire en français ?

Élevée en flamand – le hollandais est un dialecte comme chacun sait (sourire). J’ai commencé à écrire en français, parce que je lisais en français, ayant appris à lire dans cette langue.   

 

2- De par votre bilinguisme et ce que cela peut certainement avoir comme écho dans votre pays, vous devez être considérée comme un exemple à suivre en Belgique, non? D’ailleurs, qu’est ce que cela veut dire d’être belge? L’histoire de la Belgique se situant très souvent dans les pages des manuels d’Histoire de ses voisins, qu’est ce qui réunit tous les Belges?

Le bilinguisme est une richesse, un atout qui permet de vivre une double vie, et, dans un pays bilingue comme la Belgique, je regrette qu’il ne soit pas plus répandu. Quant à l’identité belge, question complexe, elle est nécessairement plurielle. Comme vous le dites, beaucoup de voisins sont venus apporter leur influence (de manière plus ou moins brutale – non je ne vise pas les Français). Par ailleurs, c’est un pays double, avec deux langues, deux cultures, deux littératures. Ce qui fait sa beauté et son intérêt.    

Couverture initiale du roman refusée par les ayants droits de la famille d’ Elvis.

3-« Bye bye Elvis » parle de la déchéance d’Elvis Presley, on comprend très vite que vous vouliez montrer l’envers du décor, déboulonner un mythe américain mais pourquoi le choix s’est-il porté sur Elvis?

Pas pour sa musique, encore moins pour ses films. Parce que la figure d’Elvis me touche. L’ascension fulgurante d’un white trash trop fragile, d’un grand enfant qui ne parviendra jamais à grandir, très vite broyé par l’énorme machine que met en branle la gloire. Broyé, et défiguré, aussi, lui qui avait été d’une beauté solaire. (J’ajoute qu’il aurait été difficile de s’attaquer à Marylin, après Blonde de Joyce Carol Oates.)

Photo très proche de l’univers de Walker Evans.

 

4- Du « white trash », qu’entendez-vous par là ?

« Mulberry Alley, on avait eu une baraque insalubre près des rails et de la décharge publique, limitrophe de Shake Rags, le quartier noir le plus pauvre de Tupelo, un quartier surpeuplé qui dégueulait de partout. Du blues et du gospel montaient des porches. On avait habité aussi North Green Street, voisinage déjà plus respectable, à condition d’être Noir. Le R’n B, le jump blues, le swing passaient les murs de cabanes qu’on aurait pu crever d’un coup de poing. Les Presley étaient des Blancs cassés, déclassés, des Blancs blancs. Certains jours, ils se nourrissaient de maïs et d’eau. Au rythme où ils déménageaient, le tour de Tupelo avait rapidement été bouclé. Les débiteurs se multipliaient, il devenait difficile de sortir de chez soi ou même de se cacher. Elvis avait treize ans et son père des dettes à faire un trou dans la lune: il était temps de gagner le taillis. Aussi les Presley avaient-ils serré leurs guenilles dans quelques caisses ligotées sur le toit de la vieille Plymouth. Une fois de plus, ils fuyaient la misère » (Bye bye Elvis)

Je pourrais citer aussi le passage où je décris Graceland, qui se trouve bientôt envahie par la famille d’Elvis, principalement constituée de bras cassés, d’alcooliques et autres cas sociaux.

 

5- La récente actualité frappant à la porte, en aparté, que vous a inspiré le barnum médiatique, économique, politique et même étatique autour du décès de Johnny Hallyday, le French Elvis comme l’ont nommé beaucoup de médias étrangers? Pensez-vous que leur rayonnement est comparable?

Absolument pas comparable, Johnny était un phénomène franco-français, qui n’a pas passé les frontières. Par ailleurs a-t-on entendu une seule voix émettre l’idée que Johnny n’était pas mort? Or voyez sur Google, Elvis is not dead. Elvis court toujours.  

 

6- Est-ce que c’est le rêve américain de petits blancs qui a détruit Elvis ? Pouvait-il en être autrement, la star ne doit-elle pas mourir pour entrer dans la légende ?

Ce qui a détruit Elvis, c’est la gloire, c’est l’image qu’il est devenue et à laquelle il a fini par se réduire. D’une certaine manière, d’une certaine manière, son image a fini par occulter entièrement son âme – fragile. La star Elvis a vampirisé l’homme (ou plutôt, le petit garçon qu’il est resté au fond). En somme, l’image, artificielle par essence, a fini par occulter entièrement l’être et par le dévorer. D’ailleurs, dans son processus d’auto-destruction, c’est elle qu’il a tout d’abord attaquée – son apparence. Les vidéos des derniers concerts sont poignantes. Pas seulement à cause de la grande souffrance qui s’en dégage; on voit aussi cet homme qui avait été d’une si grande beauté, présenter, à l’âge d’à peine plus de quarante ans, une apparence quasi monstrueuse. Il a détruit ce qui le détruisait et il en est mort.

 

7- Si on rapproche la vie d’ Elvis de celle d’un autre mythe américain Sinatra, on s’aperçoit que le comportement vis à vis des femmes était quasiment identique, des filles kleenex que l’on jette après usage, est-ce un modèle d’homme vanté par l’ Amérique des années 60? Est-ce que les « légendes » du XXIème siècle ressembleront à ce modèle?

Aussi longtemps qu’il y aura des groupies et des filles kleenex pour s’aligner devant des chambres d’hôtel, on peut craindre que le comportement que vous décrivez persistera. Dans le cas d’Elvis, paradoxalement très complexé, la multiplication des conquêtes relevait moins du machisme que d’un narcissisme fragile et d’une immaturité très grande qui ne lui ont au fond jamais permis d’accéder à l’autre, dans la complexité et la difficulté que cela implique ; dans toutes ces filles, il cherchait une femme-miroir et surtout, désespérément, sa propre mère, morte quand il avait une vingtaine d’années.  

 

8- Votre personnage John White dont les lecteurs découvriront la personnalité n’aime pas du tout Michaël Jackson, mythe américain du XXIème siècle, le mythe de l’Américain moderne est-il en train d’évoluer vers un modèle moins empreint de machisme?

La fille d’Elvis ayant épousé Michael Jackson, que pouvait-on attendre de John White? C’est un clin d’œil, bien sûr. Au fond, Michael Jackson, tout comme Elvis Presley, a été broyé par la gloire (et abimé par les drogues légales ou non, médicales parfois, mais finalement létales). Deux personnalités fragiles, que je ne considérerais machistes ni l’une ni l’autre. John White (Elvis vieux?) le considère avec colère parce qu’il se reconnaît en lui.

9- En 2011, vous avez fait partie des cent personnalités féminines invitées au Sénat pour y célébrer les cent ans de la Journée de la Femme et vous êtes par ailleurs une personnalité publique, que pensez-vous justement des actions telles que « Times up » à Hollywood ou l’appel des femmes françaises « liberté d’importuner » ? De quel côté pencheriez-vous le plus ?

Tout d’abord, j’aime la compagnie des hommes, qui sont loin d’être tous des porcs. L’épisode de délation publique et hystérique auquel a donné lieu l’affaire Weinstein, me met mal à l’aise, ainsi que l’auto-flagellation tout aussi publique d’hommes qui justement n’avaient rien à se reprocher, eux. Je connais très bien les nombreux inconvénients liés à mon sexe pour en avoir souffert et je peux donc comprendre l’esprit revanchard qui règne dans les rangs néo-féministes (le vocabulaire guerrier me paraît de mise), mais substituer une violence à une autre ne me paraît au fond pas constructif. Et puisqu’il est question de « libérer la parole », je suis tout de même étonnée de l’agressivité que provoquent les voix dissidentes, quelquefois plus élégantes.  

En somme, hors cadre professionnel (dans ce cadre-là, le mélange des registres est humiliant), je serais donc plutôt pour la liberté d’importuner, si elle s’arrête où commence la liberté de gifler, et plus si affinités.  

 

10 -J’imagine que vous avez dû crouler sous la documentation concernant Presley, comment se sont effectués les choix narratifs, qu’avez-vous choisi de privilégier dans la vie du chanteur?

Oui, j’ai lu énormément, j’ai même visionné un nombre important de navets. Je recommande aux amateurs l’excellente et volumineuse bio de Peter Gulnarick. La difficulté de la fiction biographique (dans Bye bye Elvis l’un des deux fils narratifs) est qu’il faut éviter de proposer une énumération d’anecdotes. Dans le matériau très riche, j’ai choisi ce qui m’a paru le plus signifiant, le plus à même d’exprimer l’intériorité, l’âme d’Elvis. Parce que, certes, il y a eu énormément de livres sur Elvis; toute personne l’ayant côtoyé, fut-ce brièvement, s’est fendu d’un livre (infirmière, femmes, famille, ex-femme, ex-musiciens …). Mais ces livres ramènent presque toujours Elvis à l’auteur du livre, et à la relation qu’ils ont pu avoir. J’ai été frappée dans mes lectures par le fait qu’au fond, personne n’a réellement essayé de comprendre cet homme, de voir les choses depuis sa perspective et sa personnalité. C’est un travail, je pense, que seule la fiction peut faire – même si tous les faits se rapportant à la vie d’Elvis sont rigoureusement exacts.
Même pour le deuxième fil rouge de mon roman, fiction pure, ce travail de recherche m’a été indispensable. En effet, si John White est la possibilité d’un Elvis qui aurait réussi à fuir ses fans cannibales, la possibilité d’un Elvis vieux, alors pour l’imaginer il fallait nécessairement le connaître enfant, adolescent, adulte, et sous toutes ses facettes.

 

11- « Bye bye Elvis  » est sombre, « Calcaire », dans un autre genre l’est encore plus, allez-vous continuer à écrire dans cette veine noire ?

Ça dépend de ce que vous entendez par « noire ». En tout cas, je ne compte pas me mettre au feel good book.

12- Quel morceau d’Elvis retiendrez-vous?

« Are you lonesome tonight? » pendant le concert de 1977 à Rapid city, où on voit un Elvis devenu difforme transpirer la souffrance et la solitude et bégayer son texte au milieu de l’arène. Poignant.

 

***

Entretien réalisé par mail entre le 6 et le 17 janvier.

Wollanup.

PS: Merci à Caroline pour ce grand moment.

BYE BYE ELVIS de Caroline De Mulder / Actes Sud.

L ’an dernier, j’avais beaucoup aimé “Calcaire” de Caroline De Mulder mais c’est vrai que cela ne veut pas dire grand chose… Il y a les bons romans que vous oubliez beaucoup trop rapidement.Le plaisir immédiat a pu être grand mais le souvenir s’avère minuscule rapidement.Et puis il y a les autres, plus rares, qui vous marquent durablement. Pareillement, l’empreinte du roman peut s’avérer tangible longtemps par la qualité de l’oeuvre, la beauté du verbe ou par le choc qu’il provoque et quand toutes ces conditions sont réunies comme dans Calcaire, cela fait un très bon roman dynamité par un premier chapitre urgent et noir et que la suite ne démentira jamais.

Alors, dans une rentrée littéraire très moyenne pour l’instant, pourquoi ne pas s’attarder à des romans plus anciens et ce “Bye bye Elvis”, titre un peu irrévérencieux et en même temps finalement assez tendre, à la simplicité complice, je l’avais repéré mais j’avais été stoppé net par la couverture. Il y a plusieurs hypothèses concernant la laideur des couvertures des romans de madame De Mulder chez Actes Sud. Soit quelqu’un dans la maison lui voue une haine sans nom, ou bien à chaque fois elle tombe au moment où on fait plaisir au stagiaire troisième ou enfin la maison a décidé de ne plus s’attacher à la forme du produit livre proposé et interroge le futur lecteur par  des couvertures cryptées, ésotériques et complètement à l’ouest. C’est Vegas que l’on est censé voir? Que nenni, cela ressemble plus à une enseigne de couscous à Barbès. Mais qu’importe le flacon…

Graceland, 16 août 1977, Elvis Presley disparaît et laisse derrière lui des millions d’adorateurs éperdus. Crépuscule du Roi du Rock. Jusqu’à la fin, la longue fréquentation du désastre ne lui avait pas fait perdre toute sa candeur.

Dix-sept ans plus tard, Yvonne entre au service de John White, un vieil Américain au physique fragile. Elle va passer vingt ans à ses côtés, tissant une relation de dépendance avec cet homme dont elle ne sait rien et qu’elle s’efforce de sauver d’une fin misérable…

La pire façon d’aborder ce roman serait de croire qu’ici a été fait un travail à dominante journalistique sur Elvis. Ce roman ne figure pas au catalogue de l’excellente collection Rivages Rouge. Caroline De Mulder a beaucoup lu, écouté, regardé Elvis mais son histoire n’est pas centrée uniquement sur lui. Bye Bye Elvis relève de l’oeuvre romanesque. Le roman se décline en deux narrations s’entrelaçant tout au long du roman. La première raconte Elvis, l’ascension puis le déclin jusqu’ à la chute finale. On entame d’ailleurs le parcours du King par son épilogue, à son retour mort à Graceland au milieu de sa famille et de ses Gars, amis parasites, garde rapprochée et beaux représentants du distingué milieu white trash, des rednecks de classe mondiale quand les fans commencent à affluer. L’auteur reprendra ensuite chronologiquement les étapes phares de sa vie et le propos est tellement addictif, le style convenant parfaitement au ton voulu, froid, désenchanté au départ pour, par la suite, par instants, devenir plus clément, plus compatissant parfois amusé voire tendre vis à vis d’ Elvis sur la fin adoucissant ainsi un ton le plus souvent cassant, dur, sans fard, rock n’ roll. L’auteure avait dû enfiler le perfecto pour écrire.

Alors, forcément on est un peu désarçonné au départ quand nous est racontée l’histoire de ce vieil Américain excentrique, au cerveau en partie décimé  et tout la monotonie, la tristesse, le chagrin de vies perdues ou jamais gagnées qui accompagnent l’histoire de John White et de sa dame de compagnie veuve Yvonne  du milieu des années 90 à nos jours. Bien sûr, la question est quel est le lien avec la foutraque, ringarde et triste geste d’Elvis ? Que vient faire cette histoire, s’insurgeront même certains sûrement ?

A mesure que les histoires avancent dans des lieux et des époques différents, les liens apparaissent, des similitudes dans les situations, des réflexions, des attitudes… L’histoire d’Elvis racontée a bien sûr pour volonté de montrer le côté sombre, la face cachée du mythe américain , vitrine flashy et burnée d’une certaine Amérique blanche du Sud des USA du début des années 60, avant de se faire salement flinguer comme Sinatra par les Beatles. Mais c’est dans les moments de la vie de John White, dans ses excentricités, que l’on trouve les éléments qui permettent de hausser le niveau du roman. Caroline De Mulder montre deux tragédies, l’une sous les feux de la scène, l’autre dans l’anonymat banal du déclin solitaire. Deux univers différents et la même douleur, les mêmes souffrances, les mêmes plaies des mêmes failles mais aussi deux histoires d’amour, amours interdites, amours impossibles, amours destructrices à la même fin glauque.

On ne peut pas non plus ne pas parler de ces personnages qui dans les deux histoires faisant abstraction de leur personne, de leur vie, par pitié ou par réelle compassion, tendresse… donnent éperdument à l’autre parce que de toutes façons, sinon à qui donner ? Caroline De Mulder, ne voulant rien oublier sur ce mythe a su, très finement, lui adjoindre sa continuité délirante à laquelle vous penserez de plus en plus précisément au fur et à mesure que l’intrigue avance.Paradoxalement, en nous montrant le marasme, Caroline De Mulder parle beaucoup de tendresse, d’attachement et d’amour.

“Entre white trash et trash noir, Bye bye Elvis ou l’envers de la gloire.” Caroline De Mulder.

Talent!

Wollanup.

PS: Caroline De Mulder en entretien samedi.

PLEASANTVILLE d’Attica Locke à la Série Noire

Traduction : Clément Baude.

« Pleasantville » est le troisième roman d’Attica Locke et le deuxième mettant en scène l’avocat Jay Porter, déjà présent dans « Marée noire ». « Pleasantville » a reçu le prix Harper Lee for legal fiction. Née à Houston, Attica Locke vit désormais à Los Angeles. Elle est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

« Houston, Texas, 1996. Les élections municipales approchent, qui voient s’affronter Sandy Wolcott, actuelle district attorney du comté, et Axel Hathorne, l’ancien chef de la police. Pour la première fois, un Afro-Américain est sur le point de l’emporter grâce au soutien massif des habitants de Pleasantville, bastion de la middle class noire avec laquelle la famille Hathorne entretient des liens politiques et sociaux très étroits.

Alors que la campagne bat son plein, la jeune Alicia Nowell disparaît. S’agit-il d’une fugue? D’un crime de rôdeur? D’un coup tordu pour infléchir le cours de l’élection? »

Attica Locke nous entraîne dans les arcanes d’élections municipales à Houston, Texas. Si elle précise au début du bouquin que « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait fortuite », on sent bien qu’elle s’inspire de faits réels. Son père s’est présenté lors d’élections locales et elle a sans doute pu apprécier dans la vraie vie les coups tordus qu’une campagne électorale pouvait déclencher… Et son roman sonne juste.

Elle décrit un monde très noir, glauque, où, les candidats et leurs équipes sont prêts à tous les coups bas pour gagner le pouvoir. Les voix des électeurs de Pleasantville, quartier historique de la classe moyenne noire en pleine évolution, sont nécessaires pour la victoire alors le meurtre de la jeune fille est instrumentalisé sans aucun scrupule. Collusion, manipulations, intimidation, les coulisses de ces élections sont vraiment peu reluisantes.

Jay Porter, le héros, ancien militant des droits civiques devenu avocat a défendu les habitants de Pleasantville contre une grosse boîte pétrolière qui leur pourrit la vie. Il a gagné son procès mais en attend toujours le règlement. 15 ans après « Marée noire », Jay qui a perdu sa femme, morte d’un cancer l’année précédente se démène pour assurer auprès de ses enfants mais n’a plus de ressort pour son travail et laisse péricliter son affaire. Attica Locke réussit ce personnage attachant en proie à la douleur du deuil et aux doutes qui se retrouve malgré lui embringué dans cette affaire de meurtre. L’enquête est bien menée, il y a du rythme. Mon petit bémol concerne les personnages secondaires moins fouillés, ils manquent d’épaisseur ou sont plus convenus. Cela aurait donné plus de puissance à ce roman intéressant au niveau social et politique.

Un portrait solide de la démocratie version texane.

Raccoon

 

JUSTE APRES LA VAGUE de Sandrine COLLETTE/ Denoël.

Ce pourrait être nulle part, ce pourrait être partout. Ça semblerait être maintenant ou bien dans un autre temps. Le unités de lieu et de temps sont subalternes dans la narration de cette tragédie, où se mêleront des oppositions issues de forces naturelles et des cas de conscience lacérant des âmes meurtries, ce qui incline le récit à un dénuement, rattaché tel le muscle à son os. La force, le poids de l’histoire contée se logeront, donc, dans l’affrontement de destins infléchis par la colère de la terre, et où ambivalence, nuance, révolte sont bannis des mots clefs du roman.

«Une petite barque, seule sur l’océan en furie. Trois enfants isolés sur une île mangée par les flots. Un combat inouï pour la survie d’une famille.

Il y a six jours, un volcan s’est effondré dans l’océan, soulevant une vague titanesque, et le monde a disparu autour de Louie, de ses parents et de ses huit frères et sœurs. Leur maison, perchée sur un sommet, a tenu bon. Alentour, à perte de vue, il n’y a plus qu’une étendue d’eau argentée. Une eau secouée de tempêtes violentes, comme des soubresauts de rage. Depuis six jours, ils espèrent voir arriver des secours, car la nourriture se raréfie. Seuls des débris et des corps gonflés approchent de leur île.

Et l’eau recommence à monter. Les parents comprennent qu’il faut partir vers les hautes terres, là où ils trouveront de l’aide. Mais sur leur barque, il n’y a pas de place pour tous. Il va falloir choisir entre les enfants. »

L’on aime à reconnaître que Sandrine Collette est dans un renouvellement constant au fil de son oeuvre. Cependant se proposent à ses lectures des thématiques communes et, alors, l’on pourrait imaginer qu’elles sont constitutives de sa volonté d’écrire ou d’un inconscient expiatoire. L’une de celles-ci, principale, que j’ai isolée pour chacun de ses tableaux est l’enfermement. Et dans cet acte, il apparaît de même sous une forme symbolisée par le radeau, et par l’île absorbée par les flots. Mais effectivement ce renouvellement s’affiche, par contre, au travers les thématiques associées et le cadre stylistique.

La morale, l’éthique, la conscience de parents rongées par un choix inacceptable, la culpabilité, traduisent la noirceur et le drame se jouant devant nos pupilles écarquillées. Écartelés par des incertitudes, suffocant dans leur lien parents/enfants, la souffrance ultime est à son apogée et le besoin impérieux, inextinguible de rédemption se joue des évidences.

Un livre, pour sa lecture, c’est l’essence d’une unité de temps, d’état d’esprit et d’adhésion à un message. L’attractivité, le magnétisme dans cet opus n’ont pas atteint  le niveau du précédent. Le discours sous jacent reste plus fermé à mes yeux en balayant moins de sujets propices à la réflexion. Le paraphe du littérateur est bien là avec aussi ce désir de chercher d’autres sentiers parcourant les itinéraires du mots. La farouche volonté d’imprimer une tension reste toujours bien présente. J’aimerais voir Sandrine Collette s’emparer de sujets permettant d’entrevoir un horizon plus large et de méditer les critiques de notre société. (comme pour « Les Larmes Noires sur la Terre » sans pour autant en produire une resucée stricto sensu- on ne compte pas quand on s’engouffre corps et âme!)

Livre réussi, indéniablement, qui ne m’a pas apporté les mêmes plaisirs que le précédent!

Chouchou.

 

LA NUIT PASSERA QUAND MÊME de Emilie Houssa / Denoël.

Dans ce roman, on accède à une famille qui a ses préceptes. Elle affiche une articulation, dans le foyer, plutôt huilée et équilibrée, bien que l’originalité, le décalage soient de mise en certaines occasions. Sa dimension nucléaire se verra affligée de maux dans les mots. Et parfois ces maux saignent l’âme, pas de fleur bleue dans cet écrit qui aurait pu en présenter les atours qui révèle une richesse subtile, sous jacente.

La famille prit la direction de la mer le premier matin d’août. Ce fut un grand déménagement. Chacun muni d’une valise, d’un chapeau ou d’une casquette se vit également doté d’un attirail spécial à porter : un parasol, confectionné par Martha pour éviter d’en acheter un «les yeux de la tête» près de la plage, une canne à pêche, deux épuisettes et une bouée qu’on avait déjà gonflée pour être sûr qu’elle n’était pas percée mais qu’on n’osait plus dégonfler de peur d’endommager le système. La famille au complet sortit de l’appartement en short et en sandales. On n’avait d’ailleurs pas pris le temps de tester ces dernières et elles firent mal aux pieds avant même d’atteindre la bouche de métro. Tout le monde savait ce qu’il devait faire mais chacun criait à l’autre de faire quelque chose. Le casse-croûte fut donc scrupuleusement oublié sur la toile cirée élégante du salon.

Dans la famille Bernstein, Squatsh est le deuxième des trois enfants : avant lui il y a Ludovic, après lui Marie. Ses parents se nomment Simon et Martha. Ils tiennent une boutique, La Vie moderne, située au 393, rue des Pyrénées à Paris. Outre une famille, Squatsh Bernstein a des principes, comme de s’enfermer aux toilettes pour réfléchir ou de ne jamais porter d’imprimé fleuri. Il fait de la boxe et aime la danse. Pour le reste, il possède peu de choses : un scarabée dans une boîte en carton, des livres, une solide réputation et, quelque part, nichée dans un creux, la mélancolie des gens qui se cognent au monde.

Le cadre familial initial est composé d’un couple et de deux garçons qui se voient annoncer la venue d’un troisième enfant dans la fratrie en la personne de Marie. Ce foyer « traîne » déjà un traumatisme en lien avec le second conflit armé mondial et leur origine juive. Or point de surlignage appuyé sur ce facteur précis mais l’auteur dresse un panoramique pointilliste et coloré bordé d’un zeste de fantaisie, d’audace,  qui m’évoque les tableaux de Pennac. C’est objectivement la première qualité de l’ouvrage sachant manier la légèreté avec les désillusions ou les traumatismes.

Le personnage épicentrique de Squatsh revêt, justement, les ambivalences, les déséquilibres, les paradoxes voulus, probablement, par l’auteur. De part ses origines professionnelles, tournant autour du 7ème art et de l’histoire de l’art, qui ne sont que le reflet de ses passions, elle ne pouvait qu’entrevoir de respirer par l’écriture comme une inspiration saisissante de son amour de la lecture. Sa structure intrinsèque confère à sa plume un espace de vie, de rythme, d’émotions pures qui se jouent du papier avec une fluidité et une constante franchise dans l’amour voué à ses personnages. J’ai, d’ailleurs, une interrogation sur son inspiration qui nous ballade dans le Paris bellevillois, à Saint Marc sur Mer bénéficiant de l’aura de M. Hulot, pour lequel d’ailleurs, dès le prologue, je ressentais des points fugaces de similarités, la station morzinoise et sa « Clef des Champs » face à l’Olympique et en obliquant sur sa gauche apercevoir la majestueuse pointe de Nyon et Chamossière. Toutes ces balises forment un film empli d’une émotion, qui pourrait paraître surannée, et d’une concrète mélancolie sans violons ni excès, toute en subtilité, instillant à intervalles sa dose de pittoresque, singularité.

Car l’écrit est aussi une suite de drames qui déboulonnent des certitudes que Squatsh ne possédait pas en son for intérieur. Sa vie, d’ailleurs, est une perpétuelle recherche de soi s’accouplant avec, paradoxalement, une envie intangible de rebondir. Il se ferme des portes mais en ouvre d’autres qui montrent au fur et à mesure du récit son rôle de phare, tant pour son sens premier que pour son éclairage spirituel.

Emilie Houssa m’a embarqué dans une histoire belle et forte qui a cette acuité pour transcender celle-ci par sa sincérité, sa plume de coeur et son attachement viscéral à ses personnages.

Le sang est le liquide de vie et il n’a fait qu’un tour à cette lecture chaude et inspirante…

Chouchou.

 

 

 

SIMPLE MORTELLE de Lilian Bathelot / La Manufacture De Livres.

Simple Mortelle c’est le récit d’une passion foudroyante, d’une passion pyrogène. C’est l’accord et l’assemblage de deux êtres qui, outre à conquérir leur reconstruction, cherchent à évacuer leur passé. Leurs passés dans les non-dits, dans les souvenirs enfouis dans les limbes de leur inconscient, sur des cicatrices profondes inflammatoires se révèleront des ponts, des jonctions à leur amour inconditionnel. Or comme souvent dans l’état passionnel flirte la tragédie, telle Pyrame et Thisbé, noircissant une fresque initialement multicolore.

«Nicole, institutrice, a quitté son mari et choisit un coin reculé de l’Aude pour sa première affectation. Elle y rencontre Louis Lacan, un être solitaire qui vit comme un ermite. Entre eux, naît un amour passionnel. Mais Louis est rattrapé par son passé d’ancien mercenaire et devient le bouc-émissaire d’une machination politique. »

Nicole décide de se couper de son passé. Elle prend de même le parti de s’évader professionnellement et géographiquement. En se fixant ses objectifs, elle tente de repartir à zéro dans un inconnu qu’elle souhaiterait salvateur et résilient. Et le « choc » est de taille quand, dès son arrivée, elle fait face à Louis. L’alchimie, la symbiose semble évidente et découle naturellement, brutalement sur une idylle sans préambule ni réflexion. C’est une relation viscérale qui ronge les sens qui se joue d’une quelconque rationalité.  

Mais l’institutrice et l’homme, que l’on pourrait qualifier d’ermite, se trouvent aussi mêlés à la vie d’une bourgade qui ne laisse peu de place à l’intimité, au respect des vies au sein d’une communauté avide de ragots ou autres médisances. Cette relation ravivera, par la même, les inconscients des deux et en particulier celui de Louis qui traîne des blessures de l’âme séquellaires d’un passé destructeur. C’est aussi ces parallèles de tranches d’existences qui construit le roman de Lilian Bathelot. Dans ces alternances du présent et d’un passé dévastateur, la trame se tisse avec les accrocs d’une ligne de vie constellée de fractures, d’inflexions, de paraboles régressives.

Simple Mortelle possède en son cœur, tel un fil d’ Ariane, un journal intime qui pourrait être le négatif d’un cliché panoramique de l’histoire singulière de Nicole et Louis. Ce journal symbolise aussi le roman, ou plus précisément le récit, d’une vérité des protagonistes qui ouvre des « portes qu’ils avaient fermées toutes ces années ». Un aveu d’une renaissance, l’objection d’une floraison d’un bourgeon qui paraissait fermé pour l’éternité.

Mais au centre de cette passion dévorante et belle pointe des forces institutionnelles, pensant rendre justice sur des problématiques liées à des groupuscules bataillant contre des projets nuisant à l’écosystème. Louis y est lié, il se bat pour des idéaux, il lutte pour un bien fondé mais fait face, irrémédiablement, aux décisions iniques, irrationnelles de pouvoirs politiques à la vue basse. Il se sent investi d’une mission qui fait écho à son passé douloureux et ne peut se résoudre à l’abandon  mais impulse plutôt une sédition sans retour. Malgré son inconditionnel amour, malgré un sens nouveau donné à son existence il se doit de porter à son terme son engagement citoyen et politique afin de s’absoudre des scories antérieures.

L’auteur fait montre d’une sensibilité supérieure au service d’une plume tout à la fois poétique et magnétique. Il nous avise avec finesse et subtilité de notre statut intangible de mortel en nous tançant de vivre sans frein, sans méditation exacerbée, en nous délestant des carcans du conformisme et ceux des guides, des gourous politiques lumière artificielle des peuples.

Ce roman m’a profondément touché par son message et la route empruntée pour nous le délivrer.

Premier coup de cœur de l’année!

Chouchou

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