Chroniques noires et partisanes

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L’HEURE DE PLOMB de Bruce Holbert / Gallmeister

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Second roman de Bruce Holbert après « Animaux solitaires » de très belle facture en 2013. Ce premier roman, assez controversé à l’époque, était pourtant un petit bijou de roman noir, sorte de western très dur avec une nature hostile et des accents de « la mort au crépuscule »du regretté William Gay.

« Hiver 1918. L’État de Washington connaît, durant un instant, l’Apocalypse : l’un des pires blizzards de l’histoire du pays balaie tout sur son passage. Perdus dans la neige, pétrifiés par le gel, des jumeaux de quatorze ans, Luke et Matt Lawson, sont recueillis in extremis par une femme qui tente de les ranimer à la chaleur de son corps. Seul Matt reprend vie. Le lendemain, le voilà devenu un homme, trop tôt et malgré lui. Car le désastre l’a également privé de son père, le laissant à la tête du ranch familial. Labeur, amour et violence, autant de découvertes pour Matt, qui se retrouve face à la beauté sauvage de cette terre, tentant de maintenir l’équilibre fragile entre les êtres qui l’entourent. »

S’il est bien un roman qui a sa place chez Gallmeister, maison qui a offert dans tant de beaux romans mettant en scène l’Américain confronté à la nature de son pays-continent, c’est bien celui-ci qui contribue bien à promouvoir ce genre devenu très connu maintenant « le nature writing » dont beaucoup d’œuvres parmi les plus connues comme les plus réussies se trouvent dans le catalogue de l’éditeur. Si Gallmeister a bien diversifié son offre par rapport à ses débuts il y a dix ans avec l’arrivée de la collection néo-noir notamment, c’est bien de cette littérature des hommes confrontés aux forces de la nature qu’il est question ici et plus du tout de littérature noire comme dans le terrible « Animaux solitaires ».

Alors, l’écriture de Holbert est toujours aussi belle, appliquée, faisant bien ressentir le drame, la douleur, l’amour, la souffrance… l’humanité simple de gens très communs comme la beauté, la force la dangerosité de la nature que parfois l’homme doit combattre pour exister ou simplement pour ne pas périr. Cette humanité face aux éléments souvent hostiles est personnifiée par le combat de Matt dont l’existence de l’adolescence à sa mort nous est contée ici avec un talent certain.

Les lecteurs ayant adoré le côté malfaisant de beaucoup des personnages du premier roman seront peut-être un peu déçus mais le voyage à côté de Matt réserve aussi son lot de drames et de passions tout à fait recommandable même si la folie du premier roman n’est plus lisible.

Rustique.

Wollanup.

BRÈVE HISTOIRE DE SEPT MEURTRES de Marlon James / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction: Valérie Malfoy.

 

 

 

« Kingston, 3 décembre 1976. Deux jours avant un concert en faveur de la paix organisé par le parti au pouvoir, dans un climat d’extrême tension politique, sept hommes armés font irruption au domicile de Bob Marley. Le chanteur est touché à la poitrine et au bras. Pourtant, à la date prévue, il réunit 80 000 personnes lors d’un concert historique. »

Dans le flux des sorties de la rentrée août, septembre dans le domaine du polar/noir, il y  a ceux que vous attendez depuis un moment voire des années, d’autres plus classiques mais qui font le job tel que vous l’espériez et puis il y a toujours quelques missiles que vous n’avez pas vu venir et c’est ce qui fait les grands moments de lecteur et ce roman de Marlon James restera certainement comme l’un des grands bouquins de l’année.

« Brève histoire de sept meurtres » du Jamaïquain  Marlon James bien qu’auréolé  du « Man Booker Prize for Fiction » en 2015 est sorti en catimini au cœur de l’été mais depuis, tous ceux qui se sont lancés de haute lutte dans cette énorme saga explosive sur la Jamaïque de 1970 à nos jours, sont unanimes quant à la qualité du roman.

Ile poudrière, république bananière, la Jamaïque comme le reste de la zone Caraïbe, est un pays dangereux et Marlon James par le biais d’un attentat raté contre le Chanteur nous raconte son pays des années 70  aux années 90. Forcément univers beaucoup moins conté que les USA, par exemple, l’œuvre de James offre de suite un dépaysement immédiatement jouissif dans un décor très violent qui, lui, nous est beaucoup plus familier, avec juste des particularismes criminels locaux.

L’auteur, lors d’un bref échange durant America m’avait avoué sa grande admiration pour Ellroy et c’est bien du côté de l’œuvre ancienne du Dog qu’il faut chercher des équivalents aussi détonants, aussi richement complexes et passionnants. Et comme chez Ellroy, il est très difficile de parler intelligemment du roman tant les intrigues se croisent, se télescopent, se succèdent. Les multiples voix avec chacune sa saveur, leur ton propre apportent leurs vérités et leurs mensonges sur une cour des miracles étendue à l’ensemble d’un pays.

Des meurtres, des attentats, des magouilles, de la came, des flingues, des gangs, des politiciens véreux, des salopards, des victimes,des journalistes, le système D institué modèle économique, des quêtes de rédemption, des regrets, la CIA bien sûr, toujours là pour amplifier le chaos ambiant et… Bob Marley en messie.

Une pyrotechnie de l’apocalypse, un grand trip, génial.

Ruddy !

Wollanup.

https://www.youtube.com/watch?v=_XlkFLVS_0E

TANT DE CHIENS de Boris Quercia / Asphalte.

Traduction : Isabel Siklodi

Le roman a remporté aujourd’hui le grand prix de la littérature policière…Ce n’est pas volé. On ressort une chronique de novembre 2015.

Un polar chilien déjà ce n’est pas banal, un polar chilien qui est le deuxième d’une série après « les rues de Santiago » au titre un peu passe-partout et qui semble avoir une côte élevée auprès des amateurs de polar, cela semble assez irréel et en même temps assez jouissif car il sort chez Asphalte et pour ce qui est des polars sud-américains intelligents, vous pouvez leur faire confiance. Et je ne peux que me joindre au chœur des louanges tant ce roman, garanti, c’est de la bonne came.

« Encore une mauvaise période pour Santiago Quiñones, flic à Santiago du Chili. Son partenaire Jiménez vient de mourir au cours d’une fusillade avec des narcotrafiquants. Pire encore, le défunt semble avoir été mêlé à des histoires peu claires, et il avait les Affaires internes sur le dos. Il était également lié à une « association de divulgation philosophique » aux allures de secte, la Nouvelle Lumière. Interrogé par les Affaires internes, Santiago a du mal à croire ce qu’on lui dit de Jiménez. En se rendant à la Nouvelle Lumière, par curiosité autant que par désœuvrement, il tombe sur la jeune Yesenia, qu’il connaît bien. Tous deux ont grandi dans le même quartier, puis leurs chemins se sont séparés. Entretemps, Yesenia a connu l’enfer : elle raconte à Santiago avoir été séquestrée et violée par son beau-père. Depuis, elle ne vit plus que pour une seule chose, et elle va demander à Santiago de l’aider, au nom de leur amitié passée : il s’agit d’abattre son bourreau… »

Une quatrième de couverture particulièrement réussie ne vous indiquant que le début des problèmes de Santiago Quiñones qui en verra des vertes et des pas mûres dans un court roman particulièrement explosif mais pas seulement parce que s’il a tout d’un hardboiled, il présente bien d’autres aspects positifs qui en font autre chose qu’un petit polar où ça défouraille à tout va.

Grâce au talent de Boris Quercia, on a ici un héros particulièrement intéressant car malgré les clichés habituels sur les policiers déglingués à moitié défoncés, on a néanmoins quelqu’un de terriblement humain, de lamentablement humain aussi. Santiago se défonce, a des jugements peu sûrs, perturbés par la coke qu’il s’enfile, ne sait plus vraiment où il en est dans sa vie amoureuse, n’hésite pas à baisouiller si l’occasion se présente quitte à le regretter après, pense de façon très émotive à ses parents, veut aider autrui mais doute aussi énormément et souffre de la mort de son partenaire dans une capitale chilienne qui ne semble pas être une destination de villégiature à privilégier. C’est ce côté faillible de Santiago qui crée une sorte de paranoïa tout au long de l’histoire. Santiago se montrant sympathique, on tremble pour lui qui donne l’impression de tomber de Charybde en Scylla et ceci, quoi qu’il fasse. Il m’a fait un peu penser à Milogradovitch dans « La Danse de l’Ours » de James Crumley qui connait lui aussi des moments de terreur incontrôlables dans des situations qui le dépassent.

En 200 pages bien souvent vitriolées (les lecteurs hommes vont sûrement se sentir visés, agressés), on a une histoire particulièrement bien montée, passionnante où n’est conté que l’essentiel pour offrir, comme dans le bouillant premier chapitre, certains tableaux apocalyptiques de première bourre mais aussi des passages plus intimistes très troublants, magnifiques malgré ou grâce à leur tristesse ou mélancolie. Beaucoup ont déjà dit avec justesse le bien qu’ils pensaient de ce roman et… je confirme, c’est très, très bien mais je m’en doutais un peu car j’avais déjà été bien époustouflé par « basse saison » de Saccommano cette année chez Asphalte qui est une maison d’édition, on ne le dira jamais assez, offrant toute l’Amérique latine et hispanophone version macadam dangereux dans des histoires bien noires et très pointues pour qui s’intéresse à cette partie du monde et bien sûr, à ce genre de littérature. Franchement, je n’imagine pas un quelconque vrai amateur de polars ne pas trouver ici son bonheur tout en découvrant un Chili bien mal en point si on juge la corruption et la criminalité. Ceci dit, dans quel pays la corruption est-elle absente? Elle est visible et médiocre dans les pays pauvres, souvent invisible et particulièrement rémunératrice dans les pays riches.

Un grand polar. Faut pas le rater celui-là!

Wollanup.

Novembre 2015 /  Unwalkers.

BONDRÉE d’ Andrée A. Michaud / Rivages.

Andrée A. Michaud est l’auteure québécoise de ce roman paru en 2013 et récompensé à plusieurs reprises outre-atlantique dans sa partie francophone.

« À l’été 67, une jeune fille disparaît dans les épaisses forêts entourant Boundary Pond, un lac des confins du Québec rebaptisé Bondrée par un trappeur mort depuis longtemps. Elle est retrouvée morte. On veut croire à un accident, lorsqu’une deuxième adolescente disparaît à son tour… »

Les femmes sont à l’honneur chez Rivages en cette rentrée: Jane Smiley et Emily Saint John Mandel pour les romancières reconnues internationalement et donc maintenant Andrée Michaud qui n’est pas totalement inconnue chez nous puisqu’un de ses précédents polars est paru en France et qui, par cette histoire, devrait atteindre une reconnaissance amplement méritée.

Alors, premièrement, vous l’aurez compris par le résumé de l’éditeur un tueur rôde dans cette communauté installée dans des chalets de vacances autour d’un étang à cheval sur la frontière entre le Canada et les Etats Unis. C’est une période heureuse, les familles profitent de l’été , « Lucy in the sky with diamonds » dans le transistor, les épouses semblent passer leur temps à préparer des gâteaux tandis que les maris pêchent ou chassent. Bel été, loin des clameurs du monde, le français et l’anglais se côtoient dans les conversations lors des barbecues nocturnes quand la bière a échauffé les esprits pour devenir un franglais cocasse agrémenté de pointes lexicales québécoises que nous, Français, adorons, entendre avec un brin de curiosité condescendante.

Et dans ce petit éden, rêvent de petites ados en passe de devenir des lolitas mais que la plupart des hommes voient finalement comme des gamines qu’elles sont toujours même si de récentes formes féminines, des attitudes, tendent à faire penser qu’elles ont passé un cap,quitté l’innocence de la tendre enfance. Et c’est sur elles que va tomber la foudre. Une première victime puis rapidement une deuxième pour énoncer l’horreur et prouver qu’un salopard est tapi dans la forêt aux alentours de ce havre si hospitalier.

C’est à ce moment que l’on remarque l’omniprésence des hommes, des maris, des pères, des frères qui par leur agitation, leur douleur, leur colère, leurs soupçons, leurs initiatives, leurs muscles, leur détresse occupent tout le devant de la scène. Ils sont rejoints par Michaud, flic américain ne parlant pas un traître mot de français malgré un patronyme qui trahit des origines francophones. Personnage hanté par une autre histoire de jeune fille assassinée, Michaud flic expérimenté paraissant usé par son boulot vit très mal cette affaire qui le ramène à son échec précédent.

De facture très classique, Bondrée ne vous séduira sûrement pas par son aspect thriller mais ce huis-clos est absolument à lire tant la plume de Andrée Michaud est belle, travaillée avec malice parfois et classe toujours. Certains magnifiques passages se superposent à un ton général de haute tenue qui donne à la lecture un ton désuet, mélancolique qui sied parfaitement à l’atmosphère générale d’une histoire qui semble au départ suspendue hors du temps pour mieux accélérer sur la fin dans une symphonie triste de la douleur, de la perte et de l’incompréhension jusqu’au dénouement dramatique et tellement regrettable, une vérité qu’ apporteront finalement les femmes, les petites filles moins visibles mais finalement bien plus présentes que la gente masculine. Elles dévoileront cette lumière sale qui souillera, tuera un si joli petit coin, jusqu’à ce qu’un jour, une autre génération reprenne possession de ces lieux oubliant qu’à une époque la mort a frappé si sauvagement et de manière si injuste.

Si le roman ne brille pas par ses péripéties, il offre, par contre de très belles scènes et des passages beaux, tellement beaux comme les paroles d’une petite fille à propos de sa mère.

« Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’ avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée… »

Insidieuse, la plume de Michaud instille une petite musique qui ne s’arrête pas une fois la dernière page tournée, imposant une réflexion sur l’humain, sur le temps qui passe et relativise les plus grands drames, les immenses douleurs… la marque des grands romans.

Outrageusement beau.

Wollanup.

PS1: une belle chronique québécoise du roman.

http://www.hopsouslacouette.com/2016/09/bondree-andree-michaud.html

PS2: un petit clin d’œil amical, l’intéressé se reconnaîtra. Je ne cite pas le traducteur et le félicite encore moins parce que tout simplement le roman est écrit en français, Tabernacle!

CABOSSÉ de Benoît Philippon / Série Noire.

 

« Quand Roy est né, il s’appelait Raymond. C’était à Clermont. Il y a quarante-deux ans. Il avait une sale tronche. Bâti comme un Minotaure, il s’est taillé son chemin dans sa chienne de vie à coups de poing : une vie de boxeur ratée et d’homme de main à peine plus glorieuse. Jusqu’au jour où il rencontre Guillemette, une luciole fêlée qui succombe à son charme, malgré son visage de «tomate écrasée»… Et jusqu’au soir où il croise Xavier, l’ex jaloux et arrogant de la belle – lequel ne s’en relèvera pas…
Roy et Guillemette prennent alors la fuite sur une route sans but. Une cavale jalonnée de révélations noires, de souvenirs amers, d’obstacles sanglants et de rencontres lumineuses. »

Premier roman pour Benoît Philippon par ailleurs scénariste et réalisateur du film d’animation « Mune, le gardien de la lune » et tout de suite la consécration avec une publication dans le panthéon de la littérature noire en France, la Série Noire de Gallimard. Il y a pire comme débuts.

« Cabossé » est donc comme l’indique la quatrième de couverture « une cavale jalonnée de révélations noires » de deux personnages qu’on compare dans le récit à « la belle et la bête » ou à « Bonnie and Clyde ». On pourrait aisément évoquer d’autres couples héroïques tirés de la littérature ou du cinéma.

Alors, si vous cherchez un récit bourré de testostérone, débordant d’adrénaline, vous allez être servis dans ce roman comparable à une certaine littérature ricaine qu’on nous offre un peu, beaucoup en ce moment. De la même manière qu’on se promène souvent au fin fond de l’Arizona ou du Wyoming pour découvrir la pire engeance de ces coins abrutie de meth, ici, nous avons une version française, beaucoup moins présente dans les bacs des libraires, quoique, en Auvergne et sans meth mais avec la même violence aveugle.

Il faut souligner que le roman se lit d’une traite, avec beaucoup de plaisir parce que ça bouscule bien et que c’est écrit avec un bel humour et des réflexions notamment sur les Ricains que j’ai trouvées très justes. C’est du brut de décoffrage, du plaisir immédiat mais, pour moi juste immédiat.

Chaque lecteur a ses propres stimuli et ici, sans jamais m’ennuyer, je n’ai jamais vraiment accroché. Fonctionnant à l’empathie, mis à part l’histoire d’une môme de six ans en fin de roman, aucun des deux personnages n’a réussi à m’attendrir. Tous les enfants au physique ingrat et ayant vécu une enfance malheureuse ne deviennent pas des tueurs professionnels et le fait de tuer des « méchants » ne justifie pas une vie de psychopathe. Basé initialement sur des extrêmes, « la belle et la bête », on s’aperçoit que finalement la belle, en matière de réponses démesurées à une « agression », ne laisse absolument pas sa part au chien.

La Série Noire, depuis de nombreuses années, a publié des auteurs français qui sont toujours des indispensables lanceurs d’alerte, des observateurs fins de notre société offrant un message sur le monde que nous vivons, que nous subissons… un réalisme social dur mais ô combien utile que je n’ai pas trouvé ou su voir ici. Je ne remets pas en cause les choix de la collection d’Aurélien Masson, j’ai juste été surpris de ne pas retrouver ici ce qui m’enchante, me provoque, m’émeut, me rappelle, m’informe d’habitude.

« Cabossé », conte cruel, réjouira tous les lecteurs voulant s’offrir un bon shoot de violence et d’humour.

Passé à côté!

Wollanup.

PERFECTIBLES! A VENIR!

ange-gardien

Septembre, on reprend le boulot et on s’aperçoit que l’aisance qu’on avait à chroniquer un bouquin par jour a disparu en même temps que les dernières chaleurs estivales. Il est certain qu’on n’arrive plus à avoir le même rythme. Les pavés ne couvrent pas la plage comme le proclamait le slogan de 1968 mais sont sur nos tables de chevet. La rentrée littéraire, de mon modeste point de vue est excellente, coup de chance ou qualité au rendez-vous de l’énorme quantité,je ne saurai dire mais quand il faut s’enfiler des monstres comme Marlon James, DOA et Don Winslow, il est certain qu’on a moins de loisirs pour d’autres romans moins imposants mais autant désirés.

« America » a aussi créé des envies de vous faire connaître des auteurs que nous avons rencontrés et qui sont à l’image de leurs romans, magnifiquement humains, passionnés. Et ces entretiens (entre la préparation, la traduction…) contribuent aussi à diminuer le temps de lecture. Néanmoins, sous peu, vous devriez lire les propos de Smith Henderson grâce à la bienveillance du service presse de Belfond, ceux de David Joy grâce à la disponibilité et à la gentillesse de Muriel et de la maison Sonatine tout en rêvant de pouvoir atteindre Atticus Lish dont le roman foudroyant continue à hanter mes pensées.

On vous attend aussi pour un entretien avec DOA au moment de la sortie de PUKHTU secundo et ceux qui ont lu ses propos sur le site connaissent sa puissance d’évocation et son franc parler qui le rend si crédible.

On relance aussi « Mon Amérique à moi » et malgré des promesses non tenues et qu’on regrette,on ferre actuellement des gros poissons… à suivre.

Donc, on est bien là, on bosse dur mais ce n’est que du plaisir, du bonheur. Si jamais, on est absents un matin, c’est que vraiment, vraiment, on n’a pas pu.

De plus, si vous adhérez de manière générale à nos goûts, le 28 au matin, allez acheter ce roman, même choc que « le diable tout le temps » dans un style totalement différent, la marque des très grands ! Même Calex ne quitte plus Pollock.

Wollanup.

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AMERICA! AMERICA!

Mon deuxième festival America et s’il n’ y a plus la surprise de la nouveauté comme en 2014 où l’amateur de littérature ricaine que je suis s’était retrouvé comme un gosse devant cette galerie de grands écrivains, le plateau, cette année, malgré l’absence de dernière minute de Don Winslow était à nouveau de tout premier plan.

Alors, je vais encore me faire des nouveaux amis mais je voudrais juste faire une petite parenthèse. Dans le relationnel avec le lecteur, il y a une énorme différence entre les auteurs français et les auteurs américains. Les Américains sont des pros pour la grande majorité. Ils couplent souvent leur job de romancier avec des cours qu’ils donnent plus ou moins bien dans des facs mais qui leur laissent suffisamment de temps, d’une part pour écrire et d’autre part pour apprendre à vendre leur produit.

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Jamie Poissant

Il suffisait de voir Ellroy faire le cabot ce weekend à Vincennes avec sa chemise hawaïenne qu’il remet à chaque fois qu’il vient en France. On peut donc avoir des bateleurs comme lui mais on a surtout des auteurs dispos, à l’écoute, sympas, sachant parler intelligemment de leurs bouquins, approfondir leur propos, c’est du grand art. D’expérience, je vous garantis qu’il est plus facile d’obtenir un entretien d’un grand romancier américain que d’obtenir, parfois, une réponse à un mail envoyé à un auteur français.

Ils font le job, c’est sûr, cela ne paraît pas toujours innocent, spontané, sincère mais cela fait partie de leur métier d’auteur commencé à la force du poignet dans des ateliers d’écriture quand en France, certains pensent qu’il suffit de noircir une page ou de raconter son petit déjeuner sur Facebook pour envisager l’immortalité.

 

Et donc à America, les auteurs font leur métier dont une partie est de rencontrer leur lectorat et c’est du pain bénit pour les lecteurs et bien sûr pour les bloggeurs en goguette.

Emily Saint John Mandel

En vrac et encore sous le charme:

l’énorme gentillesse de Bret Anthony Johnson, la puissance, la verve de Marlon James égales à celle de son tonitruant roman sur la Jamaïque, la classe d’ Emily Saint John Mandel se promenant dans le parc dimanche matin, la puissance, la force dégagée par Atticus Lish, la grande humanité et les excellents goûts musicaux de Smith Henderson (on en reparlera), une discussion à propos de Woodrell avec l’étonnant David Joy ( à suivre), la bonne santé de David James Poissant, les qualités de sprinter de Brian Hart en retard conséquence certaine d’ un problème de réveil dimanche, les regrets de n’ avoir pas osé dire mon admiration à Thomas H. Cook, Joseph Boyden à la terrasse d’un café, l’excellence de Megan Abbott…

Et tout cela fonctionne à merveille dans un cadre magnifique, dans une ville qui donne (presque) envie d’y vivre, où les différents lieux du festival sont joignables à pied très rapidement et sont autant de lieux magiques où se révèlent la passion, le talent, l’intelligence, la classe et la réflexion .

Atticus Lish

Atticus Lish

L’organisation est, elle aussi, très pro et les hôtesses comme les animateurs de débats, tous bénévoles, contribuent par leurs sourires et leur altruisme pour les unes et leurs compétences pour les autres à faire de l’événement un rendez-vous culturel de premier plan pour les amoureux de littérature d ‘outre atlantique.

Les grands pros comme Christine Ferniot de Télérama ou Bruno Corty du Figaro qui a animé avec talent un poignant « Après la guerre »avec Willy Vlautin, Atticus Lish et Kevin Powers tout comme les passionnés éclairés comme Sandrine Brugot- Maillard du site « tête de lecture » ont su se mettre au diapason pour élever les débats à un niveau passionnant au travers d’animations très travaillées.

America, personnellement, c’est aussi des rencontres avec des personnes avec qui je corresponds ou que je lis depuis des années sans les avoir jamais vues: Hélène, Léa de « Léa Touch book » qui venant de l’ Hérault a découvert la pluie, Chouchou qui fait un bout de chemin sur Nyctalopes, Sandrine de « Tête de Lecture », Brigitte Semler de Belfond qui m’a offert une rencontre magique avec Smith Henderson, Nathalie Perrony traductrice de « Yaak valley Montana » qui m’a sauvé plusieurs fois dans l’entretien, Muriel Poletti attachée de presse « free lance » qui fut une des premières à me faire confiance …et des rencontres ratées avec Christelle de « Dealeur de lignes », Diane de Belfond l’ Arlésienne de Vincennes, Joséphine de Denoël…

Smith Henderson et Nathalie Perrony

Smith Henderson et Nathalie Perrony

C’est tout ce petit monde réuni autour d’une passion pour un continent, une culture, une littérature, une histoire par le plus grands des passionnés Francis Geffard que je tiens à remercier pour ce beau weekend.

Wollanup.

PS: manque juste un peu de bonne zik.

Entretien avec Joseph Boyden « DANS LE GRAND CERCLE DU MONDE ».

Entretien réalisé à « Etonnants Voyageurs » en mai 2014.

 

J’aurais plusieurs questions. S’il y en a que vous n’aimez pas, vous pouvez les passer. Vous avez dit que « Dans le grand cercle du monde, c’est l’histoire de mon ADN ». Qui êtes-vous, Joseph ?

Je n’aime pas cette question.

Ah ?

Qui suis-je ? Ca enregistre ?

Oui.

Oh merde. Désolé. Putain ! L’histoire de mon ADN…qui suis-je ? Salut, je m’appelle Joseph, je viens d’une très grande famille de onze enfants. Une famille de sang mêlé, metis comme on dit au Canada, métisse en France. Je suis un auteur canadien, j’habite aux Etats-Unis pendant la plus grande partie de l’année. On m’a dit que je faisais pont entre des cultures qui souvent ne se comprennent pas : la culture des Amérindiens, les cultures indiennes du Canada et celle comment l’appeler de l’Ouest du Canada ?

Dans le grand cercle du monde est votre troisième roman, le plus ambitieux aussi ; quelles ont été les différentes étapes de son écriture ?

De ce roman ? J’ai attendu pour écrire ce roman. Je voulais déjà l’écrire il y a un moment mais je n’étais pas assez bon pour l’écrire. Je devais apprendre à écrire d’abord en écrivant d’autres romans parce que c’est un roman imposant, en termes de paysages et d’histoire. Il est important même au niveau du projet que j’ai plus ou moins essayé d’accomplir. Mais, de fait, il y avait trois cultures principales impliquées dans l’intrigue, française, huronne et iroquoise, et une fois que je me suis rendu compte que chacune d’elles devait être représentée, incarnée par un personnage, le plus important de la démarche était fait.

Dans le grand cercle du monde raconte, entre autres, la guerre entre Hurons et Iroquois et met en lumière le rôle joué par les Français et les Anglais. Votre roman met en scène deux approches différentes de la colonisation : pour résumer, les Français offraient la religion, les Britanniques, des armes ?

Oui, ça me semble bien vu. Les Français étaient réputés pour aller à la rencontre des tribus indiennes et se mêler à eux. C’est de là que viennent les metis, du mélange de sang français et indien. Alors que les Anglais et les Néerlandais…Les Néerlandais avant les Anglais…

Distribuaient des armes ?

Ils distribuaient des armes, mais ils exigeaient que les Amérindiens viennent à eux, dans leurs…ce qu’ils appelaient des usines. Ils en avaient en divers endroits, les villes, la Nouvelle Amsterdam, maintenant New York ; la Nouvelle-France, Montréal et Québec… les Anglais et les Néerlandais…disaient aux tribus « c’est vous qui venez » tandis que les Français se déplaçaient pour aller à leur rencontre. C’était une toute autre façon d’établir le contact…

Pensez-vous que les Européens soient responsables des conflits entre les Amérindiens ou n’étaient-ils qu’un moyen ?

Ils n’en étaient pas la cause. L’Amérique du Nord n’était pas un paradis avant leur arrivée. Mais c’était de fait un pays immense qui maintenait un subtil équilibre entre toutes ces différentes tribus qui vivaient ensemble et se faisaient la guerre souvent. Les Européens n’ont pas amené la violence, mais certainement…ce que j’ai appelé la première course à l’armement. Vous voyez ce que je veux dire par course à l’armement ? C’était la première course à l’armement, ils ont fourni les armes et les conflits se sont envenimés parce que tout le monde se battait pour le commerce et je crois que tout le monde est responsable. Ce que les Européens ont effectivement importé, ce sont les maladies – pas volontairement, mais les maladies ont décimé la population.

Vous le racontez dans le roman. Christophe, un jésuite français, est un des personnages principaux du roman. Que pensez-vous des jésuites du 17e siècle et quelle est plus généralement votre position sur la religion ?

Les religieux du 17e siècle étaient très profondément convaincus que leurs actions étaient justes, qu’ils étaient dans leur droit mais ils n’étaient pas très ouverts.

Ils ne vous paraissent pas fous ?

Ils n’étaient pas très ouverts et très ancrés dans leurs convictions. A mon avis, ils n’étaient pas fous – je les trouve fascinants. Ils jouaient leur vie…Ils ont quitté leur pays, sachant qu’ils ne reviendraient jamais, qu’ils mourraient dans un pays étranger. C’étaient de vrais croyants – on les appelait les soldats du Christ. Mais ils étaient aussi très courageux, très bien entraînés, érudits et intellectuels. Ils n’étaient pas mesquins ou fous, même si certains l’étaient – comme les humains, certains êtres humains sont horribles, d’autres merveilleux.

Il y a des passages dans votre roman où ils sont aussi cruels.

Oui, ils peuvent être aussi cruels et atroces que n’importe qui. Quant à mon rapport avec la religion, j’ai grandi dans la religion catholique. Mais je me suis éloigné du catholicisme, une fois adulte, pour

mieux comprendre, je crois que les règles de vie de Jésus sont merveilleuses, mais je n’aime pas qu’une religion puisse contrôler et s’imposer à une autre.

En France, nous avons souvent une vision idyllique du Canada et notamment du Québec. Est-ce que les Canadiens ont-ils mieux réussi la cohabitation européens-Amérindiens que leur voisin du sud ?

A les intégrer vous voulez dire ?

Non, pas les intégrer : les Amérindiens étaient là avant. La manière dont ils ont traité les Amérindiens, les gens, la culture…

Ah, oui. Les Américains ont été très américains dans leur action contre les Amérindiens – ils ont juste annoncé « ils sont dans le passage, ils mourront, nous les tuerons ». Les Canadiens ont été plus passif-agressifs – nous n’avons pas eu de grosses guerres avec les Amérindiens. Nous, nous leur avons enlevé leurs enfants parfois sur plusieurs générations pour les envoyer dans des écoles de « résidents ». La manière canadienne était bien plus pernicieuse que la manière américaine. Les Américains ont fait comme pour tout : ce qu’ils n’aiment pas, ils essaient de le détruire. Les Canadiens ont été plus subtils, nous vous enlevons vos enfants pour effacer votre peuple, ce qui n’a pas marché et qui cause encore des problèmes très profonds dans notre pays.

A part vos romans, agissez-vous pour les droits des Amérindiens ?

Oui, tout à fait. J’écris sur ce sujet tout le temps. Je suis aussi journaliste et je m’intéresse aux questions de la société amérindienne. Il y a aussi le mouvement Idle No Morei. Vous en avez entendu parler ? C’est assez compliqué à expliquer… Je suis pour les droits des Amérindiens, la gouvernance sud et la souveraineté.

Vous vivez à la Nouvelle-Orléans ?

Oui, une partie de l’année ; mon épouse est américaine. J’ai arrêté d’enseigner à l’université, je vis à la Nouvelle-Orléans mais je rentre au pays tous les mois.

Vous écrivez en ce moment ?

Oui. Il y aura bientôt deux nouveaux romans. Il y aura un troisième roman dans la trilogie qui a commencé avec le Chemin des âmesii, donc un nouveau dans cette série. Je travaille à une suite à Dans le grand cercle

du monde, en cinq romans.

Au début, vous aviez parlé d’une trilogie – et maintenant, c’est cinq.

Elle s’étoffe. Comme moi, elle s’étoffe.

Dernière question: quelle est votre définition de l’Orenda ?

L’Orenda, c’est un souffle de vie qu’on trouve partout, pas seulement chez les humains. Vous savez que les êtres humains ont une âme, mais je crois que les animaux ont aussi un souffle de vie, que les arbres ont le leur, leur propre énergie, l’eau également, les pierres et tout dans le monde, dans le monde physique, a cet élément, comme cette mouche qui vient de passer a son propre Orenda, sa propre énergie, son souffle de vie.

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boyden

Merci à Morgane pour la traduction.

Wollanup, saint Malo, mai 2014.

iPour plus d’infos : http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_Idle_No_More ; site officiel : http://www.idlenomore.ca/

iiEn français dans la conversation originale

 

DANS LE GRAND CERCLE DU MONDE de Joseph Boyden / Albin Michel.

Joseph Boyden est présent à America à  Vincennes ce weekend et je ne résiste pas à l’envie de rediffuser cette chronique de son extraordinaire dernier roman de 2014. L’Histoire ne retient que les vainqueurs, on le dit souvent, et dans ce roman que tous les passionnés d’Histoire et les fous de belle littérature se doivent d’avoir lu, Joseph Boyden vous raconte le choc de la rencontre  entre les Amérindiens et les Européens. De plus, un des personnages principaux est Breton, ce qui ne gâche rien, au contraire. Allez à la rencontre de l’auteur si vous pouvez, il est passionnant. Je joindrai samedi un entretien que j’ai réalisé à « Etonnants Voyageurs » en 2014.

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Joseph Boyden est un auteur canadien aux origines multiples : écossaises, irlandaises et surtout indiennes, dont c’est ici le troisième roman et quel roman ! Ses deux premiers ouvrages lui ont permis de faire connaître le peuple cree et la tribu anishnabe dont il est en partie originaire ou plus simplement les descendants des Algonquins ou des Amérindiens qui résidaient autour du lac Ontario avant l’arrivée des Européens en nous plongeant dans l’histoire d’individus issus de ces tribus au XXème siècle.

Là, il nous convie à un fantastique voyage au 17ème siècle, aux origines du Canada avec la narration de la guerre fratricide entre les Hurons et les Iroquois. Les historiens ont donné plusieurs versions des origines de ce conflit et Boyden y va de sa plume talentueuse pour nous raconter cette tragédie à sa manière, vue du côté huron-wendat. C’est un fabuleux voyage que l’on fait en sa compagnie et vous n’aurez certainement pas énormément d’occasions similaires d’éblouissement cette année.

Trois voix racontent cet épisode des débuts de l’histoire moderne du Canada car, outre Oiseau chef de guerre huron veuf par le fait des Iroquois qui ont massacré sa femme et ses deux filles, nous rencontrerons Chutes de neige, une enfant iroquoise enlevée pendant le massacre de sa famille pour devenir la fille de Oiseau et Christophe Corbeau (surnom donné aux missionnaires) prêtre jésuite breton, prisonnier des Hurons puis compagnon d’infortune de la tribu. Chaque voix donnera sa propre version poignante, partielle des évènements qui se déroulent pendant plusieurs années précédant l’explosion finale et permettra de se rendre compte du fossé qui sépare l’ancien et le nouveau monde.

Outre l’épisode guerrier, le roman permet une connaissance des Indiens très loin du romantisme qui parfois les décrit encore. Il ne s’agit pas réellement des relations entre la France et ces « Sauvages » mais plutôt des conséquences humaines, philosophiques, sociétales, économiques et politiques de l’arrivée des Européens sur le sol américain. On voit très vite que les Indiens n’étaient déjà plus les « oies blanches » qui avaient vendu l’île de Manhattan contre de la verroterie de pacotille mais des gens intelligents qui voulaient se servir de ces nouveaux alliés pour commercer et se débarrasser des ennemis intérieurs.

Boyden, tout au long du roman, montrera les limites de cette « invasion » et de cette alliance avec l’arrivée des maladies en provenance d’Europe, la propagation du christianisme, la cupidité nouvelle de certains Amérindiens, l’alcoolisme destructeur, l’inadéquation flagrante entre les religions et croyances européennes et la réalité indienne, les armes à feu… Aucun discours moralisateur, juste une démonstration du choc subi par ces populations encore à l’âge de pierre entrant de façon anarchique dans le monde du XVIIème siècle européen.

C’est avant tout, mais pas uniquement, loin de là, un livre très dur parce qu’il est situé dans une période apocalyptique pour Hurons et Iroquois engagés dans une lutte cruelle et barbare. Il est bon de signaler que certaines pages de torture au milieu du roman sont particulièrement insoutenables. Il suffit, éventuellement, de les sauter quand vous saurez que le destin des prisonniers est définitivement scellé et de reprendre la lecture d’un roman magique, exceptionnel et unique et je pèse mes mots malgré tous les romans extraordinaires que j’ai pu lire déjà cette année. C’est une histoire de mort mais aussi de vie, de souffrance et de bonheur familial, de haine et de compassion, de partage et d’exclusion.

C’est un livre qui va devenir rapidement un classique. J’ai passé deux nuits en pays huron et c’est un séjour effroyable et fantastique tant l’histoire semble authentique, le décor vivant et les personnages inoubliables (y compris et peut-être surtout le jésuite…).

Un chef d’œuvre de roman d’aventures et d’intelligence qui ouvre sur une grande réflexion sur le monde et ce que nous en faisons. Le titre original du roman est « l’Orenda » qui est l’équivalent de notre âme chez les Indiens, et ici c’est « l’Orenda » du Canada originel, cruelle, héroïque que vous offre Joseph Boyden sur 600 pages talentueuses, émouvantes, sauvages et magnifiques.

Wollanup.

SPORTING CLUB d’Emmanuel Villin / Asphalte

« Maison d’édition indépendante, Asphalte publie depuis 2010 des fictions urbaines et cosmopolites. Attachée à la ville et à ses marges, elle défend une littérature à la frontière des genres, nourrie de pop-culture, de voyages et de musique. » tel est le slogan de la maison maintes fois vérifié par de grands romans noirs souvent sud-américains qui ont fait découvrir de grands auteurs traitant la ville jusqu’ici inconnus en France. Je citerai ceux qui m’ont particulièrement séduit, surpris, comblé: le Chilien Quercia, l’Argentin Saccommano, l’Australien Knox, l’Américain Larson, l’Espagnol Zanon…

Mais Asphalte sait aussi donner sa chance à des auteurs français s’intéressant à la ville dans ses multiples dimensions sociologiques, économiques, politiques, voire poétiques ou utopiques puisqu’ après « Prague, faubourgs est » de Thimothée Demeillers » en 2014, c’est au tour d ‘Emmanuel Villin de nous présenter, dans un premier roman, sa version d’une ville bien réelle mais qui ne sera jamais nommée afin d’éviter les clichés inhérents à cette grande capitale méditerranéenne au croisement de l’Occident et de l’Orient ayant connu des décennies de guerre .

spo

Le narrateur de « Sporting Club » arrive dans la ville pour une série d’entretiens avec Camille grand réalisateur de cinéma. Il s’y installe fiévreux de commencer le travail mais peu à peu s’aperçoit qu’il n’est pas vraiment le bienvenu. Si Camille accepte bien de le rencontrer, il fuit par contre les entretiens préférant promener le narrateur, lui assignant des tâches de collaborateur, l’emmenant au gré de ses humeurs se baigner ou déjeuner mais toujours avec le même fuite concernant sa vie. Ainsi, le narrateur passe ses journées au Sporting Club, une piscine au bord de mer qui semble avoir connu des jours meilleurs et où le temps semble s’être arrêté au milieu des années 70… avant la guerre. Le narrateur se morfond, progresse en natation et surtout observe cette ville au début des années 2000 en proie à de profondes transformations frénétiques.

Le narrateur nous montre cette ville mais s’attache surtout à cet hypothétique âge d’or d’avant le conflit. Emmanuel Villin truffe son récit de références architecturales et culturelles ancrées pour les plus récentes au milieu des années 70. On évoque « la panthère rose », devine « Casino Royale », roule en Fiat 124, visionne du Super 8, raconte le naufrage du Champollion en 1952, décrit le vieux phare devenu obsolète avec les constructions modernes le dépassant, boit des Martini dry au Palace Café, fume des gros cigares au bord de la piscine, s’imagine voir voler des Super Constellation, rencontre des alter égos du Peter Sellers de « the party », parle d’Alphaville et de Brasilia, écoute du Neil Young daté de 1974…

Seul lien réellement tangible avec le présent, les longs courriers qui passent au-dessus de la piscine où notre héros rêve, imagine, réfléchit aux décisions qu’il va devoir prendre pour son avenir et… progresse en natation.

Emmanuel Villin avec un côté dandy évoque avec charme et références classy un monde désuet et dont il tente de retrouver les traces en les créant, les imaginant, les fantasmant. Un portrait très attachant d’une ville, d’un art de vivre précieux aujourd’hui disparu à jamais.

Dilettante.

Wollanup.

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