Yishaï Sarid, dont c’est ici le cinquième roman à paraître à France, s’est rendu célèbre chez nous avec Le poète de Gaza, grand prix de la littérature policière en 2011.
« Surdoué du piratage informatique, Ziv est débauché à l’armée par une start-up qui offre ses services de cybersurveillance et de détournement de systèmes de communication à de petits États en délicatesse avec leurs dissidents. Tétanisé dans sa vie intime par une culpabilité qui le poursuit depuis l’adolescence, il noie dans l’exercice aveugle de ses compétences professionnelles toute notion de scrupule. Mais il n’en demeure pas moins tiraillé entre le désir de laisser derrière lui sa dépouille d’asocial angoissé pour embrasser sa réussite et le fantasme de devenir enfin le tout-puissant protecteur qu’il n’a pas su être pour sa jeune sœur à la dérive. »
L’épisode récent des bipeurs du Hezbollah qui explosent a montré une fois de plus la maîtrise technologique des services d’espionnage d’Israël, à la pointe de toutes les nouvelles armes des guerres à venir. Ce roman s’envisage d’abord comme une passionnante et effrayante plongée dans les nouveaux mondes du flicage des individus, des nouvelles manières d’épier son voisin afin de lui nuire. Pour autant, on n’est nullement dans un thriller techno-futuriste, plutôt dans l’histoire de Ziv, sa brillante ascension professionnelle mais aussi son histoire familiale douloureuse. Alors, on le sait bien « il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne ». Pourquoi Ziv échapperait-il à l’adage quand, de son plein gré, il va commencer à franchir la ligne, se montrant hautement méprisable et indéfendable. Et quand bien même on aurait peut-être agi pareillement.
A l’heure où tous les géants de la tech s’aplatissent devant Trump, La nuit du hackeur apporte une terrible et brillante illustration du monde qui arrive et des choix que chacun peut ou doit faire.
Hervé Commère, on connaît mais on n’était pas retourné le lire depuis très longtemps. C’était une erreur de lâcher ainsi une valeur sûre au discours aussi grave que passionnant.
« Au cours de la nuit adultère qu’Etienne Rozier, ancien policier devenu lobbyiste, passe avec une journaliste, cette dernière est assassinée. S’il ne démasque pas lui-même le meurtrier, Rozier sait qu’il sera le coupable idéal.
Il n’a alors d’autre choix que de disparaître des radars et reprendre à son compte l’enquête qu’elle menait parmi les travailleurs pauvres, dans les coulisses de l’industrie textile. Cette immersion le conduit jusqu’à une ville qu’il pensait ne jamais revoir, liée à un passé qu’il avait préféré renier : Elbeuf. »
Eh ouais, quand on pense plus avec sa bite qu’avec son cerveau, dans l’emballement, on peut parfois se planter. Et en l’occurrence Etienne Rozier, super mercenaire à la solde des puissants du monde, se prend à la tronche un bel accident nucléaire, le crash ultime. Son amour d’ado étranglé dans la chambre de leurs premiers ébats adultes et lui, en fuite, pour pouvoir se disculper.
Dernier cri commence tous chevaux hurlants comme la fuite en moto de Rozier pour rejoindre Elbeuf où il est né et a vécu son enfance. On est dans un thriller urgent mais dès que l’on arrive à Elbeuf, ville qui a vu grandir aussi Hervé Commère, le ton change. La ville montre ses signes de récession comme les derniers vestiges architecturaux d’une époque où la ville brillait par ses filatures, avant d’être victime de la concurrence chinoise et d’extrême Orient et de l’incurie des politiques successives. De la tristesse, de la nostalgie, des souvenirs…
Durant sa carrière de flic, Rozier a touché la misère humaine mais ne l’a jamais vécue et l’apprentissage s’avère complexe. Agir comme un pauvre, penser comme un pauvre et surtout fermer sa gueule comme un pauvre s’il veut remonter l’écheveau d’une affaire dont l’origine est forcément à Elbeuf, la mal aimée, la sinistrée. La fibre sociale couvre tous les romans d’Hervé Commère mais le discours semble aujourd’hui plus grave qu’à l’accoutumée, évoquant les cicatrices, les plaies d’une ville tout comme les stigmates portées par ses habitants.
Dans Dernier cri, Hervé Commère montre la marge, plusieurs marges : ceux qui un jour, lassés du paradis consumériste, ont choisi de vivre autrement et que l’on retrouve de zad en combats pour la vie ; ceux qui subissent tête basse, les masses résignées plantées dans un grand nulle part, ce « peuple » de Pôle Emploi qui crève en silence et puis tous ceux qui, mal nés, ont vu un jour dans l’Europe un mieux par rapport à ce qu’ils vivaient depuis la naissance sans espoir de changement. Un ultime combat, une guerre à gagner. C’est dans ce cadre de misère finalement très ordinaire que se cache la clé de l’énigme et Rozier n’est pas au bout de ses surprises. Sous ces histoires souvent poignantes, racontées avec talent, plus que la peine, domine une colère que Hervé Commère a un mal fou à contenir.
Le roman cogne fort. De la littérature de combat, du Noir de lutte, bravo !
« Quelles sont les perspectives au moment de sauver sa peau ? A quoi pense-t-on quand on est bientôt accusé de meurtre et qu’on doit fuir ? A rien. A l’instant. Tout est contenu dans la seconde qui vient, la vie entière. »
« Au Sénégal, l’inspecteur Gabriel Latyr Faye vient de réussir, après deux ans d’investigations, à coincer l’un des plus gros trafiquants de drogue du pays. Mais sitôt arrêté, celui-ci est relâché. Pour s’être rebellé contre cette décision venue de sa hiérarchie, Latyr est muté en Casamance dans une zone sous haute tension où s’affrontent trois groupes ennemis. Le jeune homme, qui ne connaît rien de son pays au-delà de la capitale, rencontre Aguène, une journaliste locale qui va l’aider à comprendre les enjeux de ce territoire et l’accompagner dans sa croisade contre la corruption. Au cœur de la tourmente : l’armée, les sécessionnistes, un clan secret baptisé « les chasseurs » et une curieuse panthère… »
Macodou Attolodé a quitté son Sénégal natal pour poursuivre ses études en France. Il s’y est installé ensuite de manière définitive. Par ailleurs, Ce néo-Rennais a été piqué un jour et de façon durable par une envie d’écrire. Une entreprise finalement couronnée de succès puisque le voilà qui débarque pour la rentrée hivernale avec un premier roman à la Série Noire, excusez du peu…
Un héros raide comme la justice (beaucoup plus que la justice en fait comme souvent en ce bas-monde, celle-ci servant surtout à préserver les intérêts des plus riches et à continuer à accabler les modestes) et surtout animé par une envie mordante de vengeance, se retrouve isolé en Casamance, région oubliée du Sénégal où persistent les vestiges bien réels d’un conflit qui dure depuis des décennies. Se sentant investi d’une mission alors que sa mutation n’a de raison que l’éloignement d’un jeune flic beaucoup trop zélé, Latyr va vite retrouver un terrain d’exercice à sa mesure et dont tout le monde se fout. Il ignore tout de cette région, de ces villages sans électricité qui vivent comme il y a des millénaires mais qui se retrouvent catapultés de sale manière dans le XXIème siècle par une excroissance monstrueuse du capitalisme et de la mondialisation, le trafic de stupéfiants. La came en provenance de Colombie emprunte maintenant de nouvelles voies avec des zones de transit africaines avant de débarquer au Havre ou à Anvers pour ensuite inonder l’Europe.
Avec la thune qui découle de ces trafics, les rats de tous bords montrent les dents et veulent une part du gâteau. Rebelles, forces gouvernementales, jusqu’au sommet de l’état, tout le monde veut en croquer et Latyr voit rapidement que les zones d’ombre qu’il entreprend d’éclairer agitent beaucoup de gens. Aidé par un petit groupe autonome qui lutte juste pour que son village soit épargné, Latyr ira au bout, quitte à éclabousser des « légendes » locales.
A une époque où tant de romans sont formatés sur le modèle anglo-saxon dominant, où l’ennui du « déjà vu » vous poisse rapidement, on ne peut que se réjouir de lire un polar sénégalais prenant une autre voie, plus originale, moins connue. Bien que racontant une histoire si tristement et universellement narrée, lue, montrée : trafic de came, blanchiment d’argent, corruption, violence aveugle inhérente à ce business… Macodou Attolodé se démarque en l’infusant dans un monde différent du nôtre, où existent encore des principes devenus obsolètes chez nous parfois : le respect de la parole des parents, l’écoute des anciens, considérés comme des sages, où la communication est encore très fortement oralisée avec parfois certains dialogues interminables quand ils ne sont pas un peu redondants. Le surnaturel, qu’on trouve souvent dans les romans d’Afrique noire, effectue de fugitives et terribles apparitions animalières sans influer néanmoins sur le cours de l’histoire. Sans être vraiment infernal, le rythme est maîtrisé, le suspense toujours présent et parfois éclairé par des scènes particulièrement spectaculaires.
Un instantané sénégalais instructif et intéressant.
« Sur le tabouret que Sully occupait au bar du Horse est désormais assis son fils Peter, professeur d’université encore aux prises avec cet héritage écrasant lorsque son propre rejeton, Thomas, refait surface après des années de séparation. C’est aussi au Horse que Doug Raymer, ancien chef de la police de North Bath, et Charice Bond, fraîchement nommée à la tête de la police de Schuyler, se retrouvent un samedi soir après la découverte d’un corps en décomposition dans la salle de bal du Sans Souci, hôtel abandonné situé à la limite entre les deux villes. Au Horse, toujours, que Janey fait des extras pour arrondir ses fins de mois et sortir de l’ornière. Ne serait-il pas temps de mettre fin à ses relations toxiques avec les hommes et de pardonner à sa mère, Ruth, son ancienne liaison avec Sully ? Tandis que dehors un ballet de chasse-neige, de dépanneuses et d’ambulances sillonne la ville, tout ce petit monde se demande qui a bien pu disparaître sans que personne s’en rende compte. »
Le testament de Sully (Somebody’s Fool) est le troisième volet d’une série entamée en 1993 avec Un homme presque parfait(Nobody’s Fool) et poursuivie en 2016 par À malin, malin et demi (Everybody’s Fool).
Richard Russo est un grand de la littérature américaine et en l’occurrence, ici, un conteur exceptionnel de l’existence compliquée de gens ordinaires, les heurts et malheurs d’une communauté rurale de l’état de New York. Une magnifique comédie humaine où l’humour très fin de l’auteur panse les blessures au cœur qu’il nous inflige parfois. Bien sûr, encore une fois, il est toujours préférable d’entamer une série par son début mais vous le faites rarement, vous oubliez, vous passez à autre chose et Richard Russo ne rentrera jamais dans votre existence. Ce roman, même s’il fait revenir beaucoup de personnages dont les existences nous ont déjà émus, surpris ou amusés, est un univers à lui tout seul. Russo vous y entraîne avec bonheur, ravive vos souvenirs ou vous crée un univers de gens simples, sympas souvent et qui vivent leurs problèmes existentiels comme ils le peuvent, aidés parfois par le « buddy ». Rien de vraiment remarquable dans ce que nous conte Russo mais certains de ses personnages crèvent la page et s’avèrent inoubliables. L’envie de connaître la vie de ce Sully qui manque tellement à ces gens vous titillera certainement. On sent la bonté dans l’écriture de Richard Russo, son empathie pour ceux qui galèrent. Cette mélodie mélancolique de la vie voit passer avec bonheur des vérités et des réflexions sur la vieillesse, la récession, le chômage, la solitude, la famille… la vie tout simplement et ce qu’on peut encore en sauver.
On pourrait bien sûr parler très longtemps de la beauté de ce roman… Personnellement, la lecture de Richard Russo me provoque le même plaisir que celle de Larry McMurtry. Un grand talent au service de romans soignés, lustrés, illuminés et profondément humains.
« Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou. Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d’esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l’école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules. Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l’agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l’enquête. »
Mathilde Beaussault a grandi dans une ferme en Bretagne et comme on le dit parfois, raconter ce que l’on connait le mieux ou qu’on a devant les yeux peut aider l’auteur débutant dans sa tâche. En tout cas, c’est le parti pris par la jeune auteure et cela s’est avéré très judicieux.
A partir de multiples exemples de la littérature cosy-polar, feel good et sentimentale la Bretagne est devenu un atout, on accumule les clichetons, des images cool et apaisantes où n’importe quel lecteur pourra se retrouver : des marinières, du Kouign Amann, des galettes et des bolées de cidre, des rochers, des phares dans la tempête… Rien de ça ici, mais pas grand-chose de la Bretagne non plus si on excepte une allusion à la timidité du soleil, et la presse, Ouest France bien sûr mais surtout le Télégramme, compagnon des campagnes bretonnes. Par contre, aucun souci, on est très vite installé dans une intrigue rurale de chair et de sang, de peine et de souffrance, de méfiance et de malchance. On pourrait se trouver dans le Berry comme dans l’Ariège. Des vies difficiles, une ruralité qui vous marginalise, très loin de la vision des salons parisiens et autres romanciers de passage.
Mathilde Beaussault montre rapidement sa belle maîtrise du récit. Le verbe se fait vif, méchant, sans fard, montrant une réalité brute, sale, vulgaire. Eh ouais, quand on est dans la gadoue les trois quarts du temps, on ne saisit plus trop la beauté de la vie à la campagne si souvent racontée ou décrite. Du coup, on se méfie aussi des nouveaux arrivants venus, eux, de leur plein gré vivre dans cet isolement économique, social et culturel.
Mathilde Beaussault excelle dans la description de cette ruralité à deux visages qui s’opposent, s’ignorent, ce qui constitue souvent une règle de nos campagnes. Elle montre très rapidement aussi ses lettres dans un chapitre 2 qui n’est rien d’autre qu’une récriture du Dormeur du val avec, évidemment, une issue identique pour le gisant et lançant de bien belle manière une intrigue policière qui sert surtout à mieux montrer la crasse, la détresse, la noirceur, sans voiles… Néanmoins, les indices délivrés avec parcimonie, entraînant des moments de suspicion, entretiennent un suspense. L’intrigue, sans être à tomber, se tient.
Mais l’aspect polar est souvent supplanté par la ruralité et l’évocation de vies à l’arrêt. L’âpreté de ce monde se découvrira à hauteur d’une enfant de huit ans Marguerite, une pauvre môme que toute le monde ignore y compris sa famille et dont la vie mal partie fait naître une réelle et durable émotion, un peu comme chez Lise Spit dans son douloureux et magnifique Débâcle auquel on peut aisément rapprocher ce roman. Du lourd…
Les saules est assurément une belle découverte dont on soulignera une évocation très réaliste de la campagne et de tous les maux qui la rongent.
« Pour la première fois de sa vie, Kalmann Óðinsson a raté le feu d’artifice du Nouvel An à Raufarhöfn, petit port islandais tout proche du cercle polaire arctique. Car son père biologique l’a invité chez lui, aux États-Unis, pour qu’il rencontre son autre famille. Mais Kalmann, shérif d’honneur et cœur simple de son village qu’il n’avait jamais quitté, se laisse embarquer par son oncle américain et quelques-uns de ses copains chasseurs dans une drôle d’histoire, le 6 janvier 2021, à Washington… Et le voilà maintenant dans une salle d’interrogatoire du FBI, ignorant encore que l’aventure américaine jouera les prolongations quand, de retour au pays, il sera appelé à enquêter sur le passé de son cher grand-père, notoirement communiste et vraisemblablement assassiné… »
Quelle joie de retrouver Kalmann Óðinsson, dont les premières aventures extraordinaires nous avaient tant enchantés en 2023, dans une première épopée située dans le trou du cul de l’Islande à Raufarhöfn, village fantôme sinistré comme tant d’autres par une sale affaire islandaise de brevets de pêche.
Souvent, grâce au talent des auteurs, on peut prendre le train en marche dans une suite romancière mais là, à mon avis, ce serait catastrophique. D’une part parce que vous rateriez un roman exceptionnel et fort drôle (juste sorti chez Folio) entre tradition et modernité, étoilé d’une certaine magie, et d’autre part parce que vous n’auriez jamais ce rare de moment de stupéfaction qui s’empare du lecteur quand il apprend, en tout début de roman, que notre gentil neuneu, un gaillard de 35 ans avec un cerveau même pas valide pour s’en sortir en CP, est à Washington pendant l’évènement le plus honteux de la démocratie aux USA au XXIème siècle. Kalmann impliqué et arrêté par la police, interrogé par le FBI ? Comment ce brave Kalmann peut-il se trouver là ? Et vous foncez vous isoler pour tenter de comprendre.
Voilà le talent de Joachim B. Schmidt, Suisse, ayant découvert l’Islande lors d’un voyage scolaire et qui est ensuite retourné très vite y vivre. On retrouve le décor local si populaire jusqu’à l’indigestion sur les étalages des librairies françaises, mais on découvre surtout une certaine folie et un humour ravageur totalement inconnus chez les autochtones. Peut-être que le climat n’incite pas trop à une certaine fantaisie, allez savoir. Pour notre plus grand bonheur, Kalmann reviendra sur ses terres assez rapidement après un épisode antiaméricaniste si primaire et de si mauvaise foi qu’il en devient très réjouissant. Il nous en resservira une seconde couche dans une enquête pour réhabiliter la mémoire de son grand-père que Kalmann entreprend avec ténacité tant la perte de celui qui l’a élevé lui est douloureuse. Et après Kalmann contre le FBI, nous découvrirons Kalmann contre la CIA… En fait nous lisons Kalmann contre l’Amérique, rien de moins !
Affinant son personnage si joliment esquissé dans le premier roman, Schmidt, fait apparaître d’autres aspects plus sombres de sa personnalité, de sa vie. Si le ton général est toujours à la comédie, à des quêtes du Graal dérisoires mais précieuses, la gravité est également plus présente, les misères sociales plus évidentes, les plaies du cœur plus visibles. Mais Kalmann, l’homme qui a tué un ours polaire, qui met une volée à tous les services secrets US qui l’approchent, n’est pas à un exploit près.
Le précieux rayon de soleil au cœur de l’hiver viendra d’Islande cette année.
C’est toujours au moment du périlleux exercice du choix de dix romans à conserver pour l’année qu’apparait l’ampleur du plaisir de lecture rencontré dans l’année. 2024 fut exceptionnelle pour moi, même si la liste souligne et déplore un certain manque de bons polars. Anyway, une magnifique année noire à forte connotation ricaine et ce n’est pas une surprise non plus. Dix plus un romans, brillants, où l’histoire vous emporte tandis que la plume vous charme. J’ai pas mieux, Enjoy !
« Des œuvres majeures qui vous laissent abasourdis et comblés, franchement on n’en rencontre pas plus d’une ou deux par an. Somnambule est un très grand roman noir, violent, bourré d’humour et de tendresse qu’on ne quitte pas vraiment totalement à la dernière page. Remarquable. »
« Une superbe leçon d’humanité et un roman remarquable réhabilitant ces populations du Sud des USA qu’on désigne souvent globalement comme les “rednecks”. Inoubliable Demon Copperhead ! »
« On est dans du polar pur jus : la pègre, les notables, les flics, les victimes innocentes, les mal nés, le Celtic Fc et les Rangers, les putains d’Irlandais et bien sûr un McCormack déterminé qui ne lâche rien… tous contribuent à faire de Retour de flamme un roman béton, particulièrement sombre et violent et en même temps d’une humanité et d’une tristesse remarquables. »
« Le propos est très humain, l’empathie est visible mais ce n’est pas nouveau et jamais feint chez Antonin Varenne. L’écriture est belle, l’histoire passionnante malgré son apparente simplicité… »
“La casse, moins de deux cents pages, doit se consommer en “one shot” pour apprécier les prouesses d’une auteure qui cogne très dur. Les temps morts sont absents, les personnages souvent réduits à leurs paroles, une urgence nécessitant une réelle attention pour comprendre l’intrigue et apprécier les multiples et superbes fulgurances d’un roman furieusement noir et létal. »
« Comme tout bon élixir, Vine Street se savoure, se laisse apprivoiser lentement pour enfin développer les effluves puissantes d’une intrigue complexe et passionnante. L’étoffe des grands polars.«
« On a tous connu des lectures profondément marquantes mais personnellement je n’ai pas le souvenir d’un roman qui m’ait à ce point choqué, terrifié et bouleversé. On quitte Le déluge avec un sentiment d’épuisement et une tristesse incommensurable, infinie. »
« Roman admirable, habité par une grâce à laquelle Ron Rash nous a souvent habitués, Une tombe pour deux ravira tous les amoureux de sa plume et laissera peut-être un peu sur leur faim les lecteurs avides de plus de noirceur. »
« Colson Whitehead est un grand conteur et si les digressions sont nombreuses, elles contribuent à finir d’envoûter le lecteur, si ce n’est pas fait dès la première page engloutie. Un enchantement de polar new-yorkais ! »
« Un autre Eden, écrit par la plume mélancolique, crépusculaire belle à en pleurer d’un James Lee Burke au sommet de son art porte un titre qui l’habille parfaitement. »
Et enfin, puisque Spotify me le dit, l’album que j’ai le plus écouté en 2024.
On avait raté les deux premiers romans de Mattias Köping Les Démoniaques et Le Manufacturier publiés chez un éditeur avec lequel nous n’entendions pas « collaborer ». On le découvre donc maintenant édité chez Flammarion avec Cartel 1011 une trilogie sur un nouveau cartel. Les bâtisseurs est donc le premier tome racontant l’émergence dans la violence de cette nouvelle galaxie narcotrafiquante.
« La péninsule du Yucatán, entre le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes. Des sites d’une beauté renversante mais qui, depuis des siècles, se résignent à la violence. Le Yucatán est le fief du clan Hernandez, arrivé avec les premiers conquistadors et qui compte sur le pharaonique projet du Train Maya pour resserrer encore l’emprise qu’exerce son conglomérat, la toute-puissante Comex.
C’est là aussi, entre Cancún et Tulum, qu’émerge un nouveau cartel, le 1011, capable du pire pour asseoir son hégémonie sur les trafics internationaux.
Comme celui des capitaines d’industrie, l’appétit des criminels est sans limite. Tout s’achète et tout se vend : drogues, armes, matières premières, animaux, territoires, corps, âmes. Rares sont les téméraires qui osent leur résister.
En Europe aussi, les victimes s’accumulent. Les forces de police sont sur les dents, confrontées à une sauvagerie inédite.
Car nul ne bâtit de nouvel empire sans anéantir les précédents. »
Il est certain qu’on ne peut que louer le travail d’orfèvre de Köping, cette réussite à créer une histoire saisissante et passionnante en montrant la naissance d’une nouvelle figure du mal : le Cartel 1011. Il apparait un peu comme Anonymous : secret, indécelable et hyper informé sur ses adversaires et ennemis. Débuté furieusement avec des scènes de violence souvent insoutenables situées aux quatre coins du globe où le groupe veut s’implanter, le roman laisse abasourdi, provoque une onde de choc qui n’est jamais démentie durant 600 pages explosives. Tout en détaillant cette guerre au départ mexicaine, Köping élargit la sphère pour montrer les « United colors » de la sauvagerie et de la barbarie tout en explorant aussi toutes les ramifications de ces cartels dans l’économie mondiale, la finance mais aussi dans la vie politique des états. Le constat est horrible, parfois connu mais mis en pleine lumière par un auteur qui sait, sans lasser, par sa documentation très pointue sur les cartels, les drogues et leurs réseaux de distribution, créer une addiction de premier ordre. Peuplé de personnages haïssables et de quelques « héros » suicidaires, « Cartel 1011 » parvient très rapidement à ferrer le lecteur qui ne lâchera plus l’histoire si…
Il y a un « si » et non des moindres. La violence sans nom, présente dès le début, est utile à comprendre l’ascension d’un cartel qui, comme les autres, adore médiatiser ses œuvres, massacres, viols et séances de torture pour rester dans un convenable dont l’auteur n’aura que faire… Mais ces horreurs, petit à petit, commencent à lasser car au bout d’un moment, elles n’apportent plus rien et ralentissent finalement une intrigue pourtant béton. Alors, un petit conseil, on peut sauter ces pages douloureuses, très, trop théâtralisées et dont on connait dès le début l’issue dégueulasse.
J’ai lu beaucoup de comparaisons de « Cartel 1011» avec des romans de Don Winslow ou même de D.O.A . et s’il est vrai que d’un point de vue de la documentation, de sa capacité à nous immerger avec précision et bonheur dans des théâtres de guerre très divers aux quatre coins du globe, Köping est à leur niveau , il échoue totalement dans la démonstration de la violence. Jamais la suggestion pourtant parfois bien plus terrifiante que le relatation chirurgicale, ne remplace le spectacle répétitif de la mise en pièces d’un individu… on patauge dans le sang, encouragé par un éditeur qui met en exergue sur la quatrième de couverture la phrase « « Cette violence-là ne ressemblait pas à celle qui se pratiquait en Europe. Pas encore, du moins. »
Si l’objectif de l’auteur et de l’éditeur était de montrer, sans voile, cette violence en train de s’exporter, le terme de « mexicanisation » de plus en plus présent dans le discours des politiques français, l’objectif est pleinement atteint, au-dessus des espérances certainement mais laisse apparaître néanmoins une certaine complaisance pour les scènes d’« abattage ». On aurait aimé un peu de finesse. C’est bien dommage car ce parti pris de montrer continuellement la violence physique met un peu en retrait toute la partie surprenante et géniale du roman sur le blanchiment de l’agent de la came dans des sociétés avec pignon sur rue, les belles vitrines respectables des salauds, le développement de sociétés toxiques aux apparences lisses, toute cette criminalité en col blanc, la plus dangereuse. Tous ces gens empoisonnent les populations puis pillent la planète avec l’aide des acteurs de la vie économique, politique ou religieuse.
Du très lourd, un peu relou parfois, dommage. Néanmoins un roman béton, vivement la suite.
Traduction: Karine Lalechere, Nadine Gassie et Guillaume Rebillon.
Version 1.0.0
De 2008 à 2014, les éphémères 13ième Note Editions nous avait offert de multiples plongées dans l’underground ricain, en nous faisant découvrir des auteurs inconnus, des romans inédits d’auteurs plus ou moins connus, reconnus… un bonheur pour tous les amoureux des States. Dans cette belle déferlante composée de pointures comme Jerry Stahl, Willy Vlautin, Dan Fante, Kent Anderson… se trouvait un auteur totalement inconnu chez nous Mark SaFranko, auteur d’une belle quadrilogie autour d’un personnage Max Zajack, sorte de clone littéraire de l’auteur originaire du New Jersey. Depuis quelques années, ces quatre romans étaient introuvables et on ne peut que se réjouir de l’initiative des Editions la Croisée de réunir ces quatre écrits en un seul volume.
La série est initiée en 2009 avec Putain d’Olivia (c’est vrai qu’elle est très chiante !) où SaFranko raconte sa vie amoureuse très explosive avec Olivia, son addiction à cette fille. Suivront Confessions d’un loser et Travaux forcés où Jack affronte la réalité du monde de travail et de la vie lui qui n’aspire qu’à écrire. Entre les deux se glisse Dieu bénisse l’Amérique, récit touchant et parfois irrésistible de l’enfance américaine de Zack, particulièrement propice à déclencher une addiction à SaFranko et dont je conseillerais la lecture en premier.
Ignoré aux USA, Mark SaFranko, grâce au courage de plusieurs éditeurs français, a continué à être édité chez nous et Nyctalopes l’a suivi. On signalera tout d’abord une suite des aventures de Zack sortie en 2022 chez Mediapop éditions Tout sauf Hollywood.Sont parus aussi un recueil de nouvelles Le fracas d’une vague chez Kicking Records et des romans très malins commeUn faux pas chez la Dragonne et le sombreSuicidechez Inculteque nous avons tout particulièrement apprécié.
Adepte du « dirty realism », on peut aisément rapprocher SaFranko de John Fante ou Bukowski mais aussi évidemment de Arthur Nersesian que la Croisée nous a fait découvrir récemment. Il est certain que les lecteurs de Fuck up et Dogrun vivront dans ce joli volume particulièrement roboratif multiples petits bonheurs au milieu de toutes ces galères.
Culte !
Clete.
PS: Mark SaFranko est aussi, entre autres, musicien.
Pascale Dietrich, sociologue de profession, possède une bibliographie déjà importante, portée par ses précédents « polars » à l’humour noir roboratif. On avait déjà constaté le succès critique de ses autres romans et il nous a semblé qu’il était bon de franchir le pas et de se laisser guider par l’auteure dans une histoire abracadabrantesque en diable.
« Après une enfance calamiteuse, Anthony Barreau s’enorgueillit d’habiter le XVIe arrondissement parisien, de porter d’impeccables chemises blanches et de mener une brillante carrière d’agent. Pas agent d’auteurs ou de stars. Non, lui gère les contrats qu’on pose sur la tête de certains indésirables et qui rapportent dix pour cent du montant destiné au tueur. Un travail méticuleux et tranquille, tant qu’on efface ses traces et qu’on évite les ratés. Mais le jour où une mission tourne au fiasco et que le commanditaire, un caïd redoutable, se retourne contre lui, tout part en vrille. Face au règlement de comptes annoncé, Anthony doit au plus vite trouver une planque. Quoi de plus insoupçonnable que le camping de Vierzon ? Et quelle meilleure couverture qu’une vieille dame en cavale prête à tout pour échapper à l’Ehpad ? »
La première erreur à faire en ouvrant ce roman serait de le considérer comme un polar, qu’il n’est absolument pas. Dès les premières pages, au ton, on comprend vite qu’on est plutôt dans une comédie plus ou moins noire, empruntant des décors, des personnages, des situations propres au polar. Le premier moment chaud du roman, non crédible, achèvera de vous convaincre. Pour autant, il serait dommage de s’arrêter en si bon chemin. Si la crédibilité n’est pas à l’ordre du jour, on suit avec le sourire des personnages charmants dont on n’a pas envie qu’ils aient des problèmes. Un agent de tueurs Anthony Barreau aux allures de gendre idéal, une vieille dame craquante voulant éviter la prison des personnes âgées, l’Ehpad, et une jeune sportive à la carrière brisée, un joli trio qui va s’unir pour combattre l’adversité et les tueurs.
Survolant avec respect les thèmes de la marginalité, de la vieillesse et des tueurs de l’ombre, Pascale Dietrich mène bien sa barque jusqu’à une issue qui laisse envisager avec une certaine sérénité une suite qu’on espèrera aussi sympathique que L’agent, gentil remède à la « merditude des choses ».
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