Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 68 of 80)

LE BON FILS de Steve Weddle / Gallmeiser / Néonoir.

Traduction: Josette Chicheportiche.

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« À vingt-six ans, Roy Allison retrouve la liberté après dix années passées en prison. De retour chez lui, il a la ferme intention de redevenir un type bien. Pas question de replonger. Mais dans cette région à la frontière de l’Arkansas et de la Louisiane, la crise économique a fait des ravages, la guerre a brisé des familles, et le monde qu’il retrouve part à la dérive. Et personne n’a oublié les raisons pour lesquelles Roy s’était retrouvé derrière les barreaux ni ne lui a pardonné ses erreurs. Alors, à quoi sert de se comporter en bon fils dans ce pays en ruine où seul le crime vous donne encore l’impression d’être en vie ? »

Il est certain que les romans parlant des rednecks sont maintenant légion et qu’on peut parfois souffrir de l’indigestion tant ils ont tendance à se ressembler dans la forme et souvent dans le fond avec des histoires violentes sous meth, explorant le filon de situations choquantes où la pire vermine blanche ricaine devient la star de romans hallucinés où le déchaînement d’ignominies peut paraitre parfois légitimé pour les auteurs par la situation bien triste de ces coins perdus où la loi n’a pas eu cours très longtemps. Alors, ce « bon fils » est-il une énième inutile preuve de la chute de la maison Amérique gangrénée par le chômage, le trafic de came et l’abandon de l’Etat dans les coins les plus reculés ? Non, le roman de Steve Weddle est bien plus ambitieux, brillamment écrit et construit, propice à la réflexion et parfois un vrai crève–cœur par ces tragédies banales, ordinaires, ces choix à faire dans la douleur ou dans ce parti pris choisi de la délinquance. Bien sûr, ces calamités du chômage, du portefeuille vide, de la solitude, de l’abandon, elles ont de plus en plus un caractère universel dans des pays occidentaux où l’écart continue de se creuser de manière folle entre les nantis et les autres en proie à la précarité mais il me semble que cet aspect est beaucoup plus évoqué par les auteurs ricains. Aussi quand  Benjamin Whitmer du fin fond du Colorado, Steve Weddle de la frontière entre l’Arkansas et la Louisiane vous montrent la misère ordinaire avec une plume largement au-dessus du lot d’un point de vue émotionnel, le combat souvent vain pour sortir la tête de l’eau, il ne faut pas rater ces rendez-vous éprouvants mais si prenants.

Le roman commence et se termine avec Roy mais c’est aussi et surtout l’histoire de la communauté rurale qu’il retrouve qui est ici racontée. Le chômage, les traites à payer, les combines minables, les petits trafics, la solitude, la corruption, la came, la délinquance, la guerre, le système de santé, la violence, la mort, la perte, les espoirs, les rêves, le baseball… tout y passe et parfois le propos peut paraître complexe et il est sûr que le roman demande une certaine attention afin de comprendre les liens qui unissent tous ces moments, tous ces lieux, tous ces gens mais on est récompensés tant l’empathie qu’arrive parfois à faire naître Weddle vaut vraiment la lecture tout comme chez Whitmer.

Ne nous trompons pas, non plus, nous sommes bien dans la collection néonoir et si la violence physique est moins visible que dans certains autres opus de la collection, il existe néanmoins des fulgurances qui ne font pas du « Bon fils » un roman juste contemplatif même si le plus douloureux, le plus terrible est provoqué par des histoires à la fois tristes et banales.

Enfin, n’oublions pas que c’est une Amérique réelle qui nous est présentée ici, un réservoir pour Trump, qui, hélas, est leur seul espoir face à une Hillary Clinton qui fait des conférences pour Goldman Sachs (à 250 00 dollars l’heure) en expliquant que ce ne sont pas les banques qui sont les responsables de la crise de 2008 mais les classes ouvrières qui se sont trop endettées… Hillary Clinton dont la campagne sénatoriale sur l’état de New York au début des années 2000 a été financée par Donald Trump.

Prenant et important.

Wollanup.

« L’ ACTEUR QUI VOULAIT TUER STALINE » de Paul Goldberg / Sonatine.

Traduction: Caroline Nicolas

« URSS, février 1953. Alors que les purges antisémites font rage, trois émissaires du gouvernement soviétique débarquent au beau milieu de la nuit chez le vieux Solomon Shimonovich Levinson, ancien acteur du défunt théâtre yiddish de Moscou. À leur grande surprise, Solomon s’avère un adepte hors pair du close-combat et sa réaction est aussi inattendue que douloureuse.

En fuite, notre homme imagine la solution qui lui permettrait d’arranger ses affaires, et par la même occasion celles de son pays : en finir avec Staline. Il décide donc de réunir un petit groupe d’acteurs et d’intellectuels dans le but d’assassiner le « petit père des peuples ».

Il faut dire que depuis quelque temps déjà ce dernier a sombré dans la folie. Le complot juif fait à nouveau la une des journaux. On parle de convois de déportés juifs vers la Sibérie, d’un nouvel holocauste. Devant la menace d’une guerre nucléaire, les Occidentaux hésitent à intervenir. Solomon, entouré entre autre d’un médecin et d’un ingénieur noir américain, arrivera-t-il à mener sa mission à bien ? Le 5 mars 1953, Joseph Staline meurt officiellement des suites d’une hémorragie cérébrale. Que s’est-il réellement passé ? »

C’est le premier roman de Paul Goldberg, journaliste d’investigation ayant quitté l’URSS en 1974 pour les USA où il travaille pour des journaux comme le New York Times et le Washington post.

Je pensais adorer ce roman historique qui raconte le complot ourdi par trois hommes pour mettre fin aux agissements de celui qui était surnommé affectueusement « le petit père des peuples » et dont le dessein était bien l’extermination de ces peuples qui le gênaient. Si pendant la période glorieuse du communisme soviétique, certains de ces crimes sont longtemps restés sous silence, maintenant chacun peut connaître le terrible bilan du tyran.

Entamé par un magnifique premier chapitre, le roman, malgré certains passages très iconoclastes et souvent non dénué d’humour, a tendance à bien trop revenir sur le passé des héros et ces flash-backs nuisent à l’intérêt qu’avait induit le commencement. La manière de laisser les dialogues en russe pour ne les traduire qu’à la fin de la phrase alourdit aussi le texte et contribue à une certaine lenteur qui est complétée par l’histoire de la traduction du Roi Lear en langue yiddish qui m’a laissé assez indifférent même si elle montre bien la haine du juif présente dans toutes les strates  de la vie publique

Roman historique qui met bien en lumière à quel point l’holocauste des années 40 aurait très bien pu avoir une suite terrible en URSS, « L’acteur qui voulait tuer Staline » ravira les passionnés de l’ histoire de l’URSS et tous ceux qui veulent voir la réalité de la dictature stalinienne longtemps camouflée et les autres…  s’ils ne sont pas intéressés par ce pan éprouvant de l’histoire du XXème siècle ne seront pas forcément plus captivés par une histoire qui peine à prendre de l’ampleur et auront tout intérêt à fureter ailleurs dans le solide catalogue Sonatine.

Témoin.

Wollanup.

DOA, LE CYCLE CLANDESTIN / Entretien.

J’avais longuement parlé de la guerre avec DOA dans un entretien réalisé au moment de la sortie de « Pukhtu primo » et en accord avec l’auteur, il m’a semblé plus judicieux d’évoquer son parcours d’écrivain depuis « Citoyens clandestins » qui inaugure le cycle jusqu’à ce « Secundo » sans négliger par ailleurs sa riche collaboration avec Dominique Manotti pour « l’honorable société ». Comme à son habitude, DOA s’exprime sans mâcher ses mots. Enjoy!

La sortie d’un roman, c’est sûrement une période de doute, qu’en est-il pour vous ? Vu que c’est la sortie de la deuxième partie de « Pukhtu », l’angoisse est-elle moindre, différente ou tout simplement magnifiée ?

De quoi parle-t-on, de doute ou d’angoisse ? Je ne doute pas. Ce « Pukhtu », c’était ce que je pouvais écrire de mieux au moment où je l’ai rédigé. Ce ne sera sans doute plus vrai dans un an ou deux, du moins je l’espère, mais dans l’immédiat je ne pouvais pas aller plus haut, plus fort. Par ailleurs, le texte correspond à ce que j’avais en tête. Il n’y a donc aucun problème de ce côté-là. Néanmoins, je suis partagé entre deux émotions : le soulagement heureux, parce que c’est enfin terminé, les gens vont pouvoir juger l’ensemble, et l’angoisse, parce que j’aimerais, par mégalomanie sans doute, voir mon travail rencontrer un très large public. Ces six années de turbin acharné, de saines mais épuisantes remises en cause, de réflexions et d’arbitrages, elles ont nourri ma vie personnelle et ont été nourries par elle. Il était temps que cela s’achève et il serait bien que cela paye (ça y est, j’ai dit un premier gros mot – sourire).


Si on revient en arrière, dix ans plus tôt, quand vous commencez à écrire «Citoyens Clandestins », est-ce que vous savez déjà que vont succéder à ce roman « le serpent aux mille coupures » et « Pukhtu » ?

Non. « Citoyens » a été pensé comme un récit unique et c’est la (surprenante) popularité de l’un de ses principaux personnages qui a déclenché la réflexion sur une ou plusieurs suites éventuelles. En revanche, une fois cette cogitation amorcée, il a toujours été très clair pour moi que je ne suivrais pas la voie de « héros » récurrents apparaissant dans des récits conçus comme autant d’épisodes, avec un potentiel quasi infini, mais comme les acteurs d’un tout limité dans le temps et le nombre de volumes.

Pourquoi inattendu, pensez-vous qu’il existe des canons universels pour un héros et s’agit-il de Lynx ou de Fennec ?

Inattendu, parce que je ne donnais pas cher de la réputation d’un agent clandestin tortionnaire et assassin d’état a priori. Il faut se souvenir du contexte de l’époque. En Iraq, le conflit s’envenime et s’enlise, et c’est aussi le moment où sont sorties les histoires de kidnappings, vols secrets et tortures de la CIA. Honnêtement, j’aurais pu me faire lyncher pour ce roman et surtout ce personnage (c’est ce qui est arrivé au film « Zero dark thirty », sorti en 2012, attaqué par la critique pour sa façon de rendre compte de la torture). Il n’en a rien été. Pire, beaucoup de lecteurs se sont entichés de mon loup cervier.

Quelle est la genèse de « Citoyens clandestins » si éloigné de votre précédent roman « la ligne de sang » ? Une envie d’écrire sur les magouilles peu connues des gens qui finalement dirigent la planète, un événement, une conscience politique ? J’imagine qu’on ne se lève pas un matin en se disant « tiens, je vais écrire Citoyens clandestins, aujourd’hui, moi ».

Je n’ai aucune conscience politique (rires) et je ne cherche pas à faire passer de message dans mes textes. Le réel m’intéresse uniquement comme matière première à façonner, dans laquelle intégrer des éléments et des figures de fiction à mon goût. Le point de départ de « Citoyens » est donc, aussi étonnant que cela puisse paraître, véritablement trivial, c’est la combinaison de l’attentat du 11 septembre et de la question : « Et ici, on pourrait faire quoi ? » Quand on voit l’actualité, on s’aperçoit que c’était vraiment n’importe quoi, ce roman.

Est-ce le succès de ce roman récompensé par le grand prix de la littérature policière dont le jury se trompe rarement qui vous incite à retourner dans des histoires sombres et secrètes avec « le serpent… » ? Avez-vous déjà en tête le projet grandiose « Pukhtu » ?

Le Grand Prix de Littérature Policière, un gage de qualité effectivement – qui a néanmoins préféré « La princesse des glaces » à « La griffe du chien », il faut s’en souvenir au moment où la suite de ce dernier roman, « Cartel », recueille un grand nombre de critiques élogieuses de la part du milieu du polar – est décerné chaque année fin septembre. En général, pour les auteurs honorés, les romans sont publiés depuis au moins six mois. Le succès, si succès il y a, est déjà en cours. Ou plus. Ou n’a jamais eu lieu. Le prix relance un peu les ventes mais ne les fait pas décoller. Le phénomène n’a rien de comparable, loin de là, avec celui qui propulse en tête des classements les livres primés par l’une des récompenses d’automne de la littérature générale (Goncourt, Renaudot, etc.) qui, de plus, interviennent dans les deux ou trois mois suivant leur publication. Si « Citoyens » a pu marquer un peu les esprits à l’époque de sa sortie, c’est seulement à partir de son édition de poche que son lectorat s’est développé de façon remarquable. Le prix m’a surtout aidé à cette étape-là. Mais, ainsi que je l’ai expliqué plus haut, ce n’est pas cela qui a déclenché mon envie de plus, c’est l’inattendu potentiel empathique de l’un de ses personnages principaux auprès du public.

Vient ensuite « L’honorable société » et une collaboration avec Dominique Manotti qui coulait de source. Qu’est-ce que l’écriture à quatre mains avec cette grande dame du polar vous a apporté ?

Beaucoup de plaisir, des moments complices, une belle amitié et, d’un point de vue technique, l’obligation d’écrire au présent. Une révolution en ce qui me concerne. En m’imposant cette contrainte, Dominique a influencé et, selon moi, fait progresser mon travail plus profondément que n’importe quel autre écrivain.

Cette révolution dans votre style née d’une contrainte technique vous obligeant à utiliser le présent de narration, c’est donc plus difficile d’écrire au présent ? Quels automatismes cela demande-t-il d’acquérir qui soient plus tordus que la maîtrise de la concordance des temps ?

D’abord, la problématique de la concordance ne disparaît pas avec le présent. Ensuite, ce n’est pas plus difficile, ce n’est juste pas l’usage en littérature française, qui fait la part belle à l’imparfait et au passé simple, temps de la narration. Le présent c’est l’immédiateté, le mouvement, l’action, la proximité et donc, en poussant le raisonnement, le réel. Raison pour laquelle il est employé par la presse, par exemple. Et la littérature anglo-saxonne. Il incite
naturellement à la sécheresse, à la traque du superflu, essentielle à tout roman de qualité. Le problème, c’est que l’on peut rapidement passer de l’assèchement à l’aridité. Or l’écrit de fiction, me semble-t-il, a besoin de garder un minimum de gourmandise, de chair, pour embarquer un lecteur, le séduire. La difficulté de l’usage du présent est donc là, dans le juste équilibre et la conservation d’un bon « cholestérol » littéraire.

Qui décide que Pukhtu sera en deux parties avec une attente de plus de 18 mois pour le lecteur, vous ou des contraintes éditoriales ?

La taille que prend le récit à mesure que je l’écris (qui dépasse mes prévisions), l’anticipation des réactions des critiques (qui râlent quand un Français écrit trop épais), des lecteurs (qui prennent facilement peur pour la même raison), moi (qui le suggère), Aurélien Masson, mon éditeur (qui l’accepte), la promo de « Pukhtu Primo » (qui décale la reprise du travail de rédaction de quatre mois), la fatigue accumulée au cours des deux années et demie précédentes (qui me ralentit, je ne suis pas un robot) et le temps nécessaire à Gallimard pour la fabrication d’un livre à partir d’un manuscrit définitif (qui prend entre quatre et cinq mois).

Au fil des entretiens et des conversations « off » c’est un plaisir de constater que vous ne pratiquez pas la langue de bois et je suis très surpris que vous parliez de l’influence de la critique. Pensez-vous ou avez-vous constaté que la critique professionnelle peut faire le succès d’un livre ?

Je ne parle pas de l’influence de la critique mais des « réactions des critiques » face à la taille d’un livre. Quelle est l’influence qu’ils exercent réellement, cette question n’a pas de réponse évidente. On a vu des bouquins très soutenus par la presse ne pas se vendre et d’autres, pas du tout exposés dans les médias, partir comme des petits pains. Empiriquement, compte tenu du nombre de titres publiés chaque année et de la concurrence de fait qui s’exerce entre les auteurs pour obtenir une part du budget « livres » des lecteurs – je ne dis pas que c’est ce que nous cherchons mais c’est quand même un peu ce qui nous arrive quand nous nous retrouvons tous alignés en rangs d’oignons sur les tables des libraires – j’aurais tendance à croire qu’il vaut mieux être « critiqué » – à prendre au sens large – qu’ignoré par les organes vecteurs de visibilité. Et, retour à mon propos initial, pour plein de raisons, les journalistes en charge des pages ou des émissions littéraires ont tendance à renâcler devant les gros romans. C’est compréhensible quand on sait le nombre de textes dont ils sont destinataires chaque année, moins lorsque l’on constate l’existence d’une véritable prime à l’exotisme, assez injuste, qui tend à les rendre bien mieux disposés à l’égard des « pavés » étrangers, anglo-saxons en particulier. J’emploie le terme « pavé » à dessein, parce que vous le retrouverez très souvent utilisé lorsqu’il s’agit de chroniquer un ouvrage français de taille conséquente et quasiment jamais pour son équivalent d’ailleurs. Comme s’il était, dans le premier cas, indispensable de « prévenir » le potentiel lecteur, mais pas dans le second, où l’on préférera louer l’ampleur littéraire et pas faire référence à son véritable encombrement physique. Pourquoi ? Mystère.

Savez-vous en démarrant ce « monstre » que vous êtes parti pour 1317 pages sans les annexes ? Avez-vous eu la pleine conscience de l’épreuve qui vous attendait ou tel Colomb si vous aviez su que cela serait si terrible vous n’auriez jamais entrepris le voyage ?

Je tablais sur mille pages en un seul volume. Je me suis trompé. Je pressentais / craignais que ce serait long et difficile, mais pas assez pour ne pas tenter l’aventure. Si un auteur ne se fait pas mal, ne prend pas de risques en accouchant de ses romans, valent-ils la peine d’être écrits et, plus encore, d’être lus ?

Je suppose que les recherches documentaires pour ce genre de roman qui se promène sur quatre continents ont dû être pharaoniques, mis à part celles que vous ne pouvez citer, comment trouvez-vous vos sources ? Vous êtes-vous rendu  à Ponta Do Ouro par exemple ?

Les sources, elles sont multiples et nombreuses. Certaines sont plus longues et pénibles à obtenir que d’autres, il faut être créatif, patient et réactif – et parfois n’avoir pas (trop) peur – mais aucune n’est inaccessible. Quand on cherche, on trouve, une vérité intangible, encore plus aujourd’hui que dans le passé. Et pour répondre à votre question sur Ponta do Ouro, oui, j’y suis allé, trois fois. La dernière, c’était en 2009. Mon meilleur ami, sud-africain et plongeur comme moi, possédait une petite maison là-bas. Il l’a revendue il y a quatre ans, l’endroit, devenu très (trop) touristique, ayant perdu son charme rustique. Un détail : le vrai nom du Cafe do Sol a longtemps été Cafe del Mar. Pour les curieux, il s’appelle maintenant Cafe Batuque.

Peut-on avoir un plan quand on écrit un tel roman, la trame reste-t-elle figée ?

Avoir un plan n’est pas une option, c’est une nécessité absolue. Et un plan bien conçu permet, au moment de l’écriture, de faire évoluer les arcs narratifs prévus. La solidité de ses fondations autorise chamboulements et spontanéité. Ainsi, pour « Pukhtu », le personnage de l’enfant à la fleur n’était mentionné nulle part dans mon plan, il n’existait pas. Il est apparu au détour d’une scène, dans le décor, pendant la rédaction, et s’est mis à suivre Shere Khan à la trace dans ses aventures. Chose extraordinaire, il a même fini par s’inscrire parfaitement dans l’une des thématiques sous-jacentes du récit, relative à l’enfance, la filiation, la parentalité.

Qui peut mieux que vous peut le faire… Comment présenteriez-vous votre roman ou plutôt chacune des deux parties qui sont finalement assez différentes ?

Des tas de gens pourraient le faire mieux que moi, je manque de recul et ne me vois pas en « représentant » de mon travail. Je ne peux que renvoyer aux quatrièmes de couverture de « Primo » et « Secundo », identiques, puisque tous les thèmes abordés s’y trouvent mentionnés. C’est un long voyage, mouvementé, souvent difficile, parfois grandiose, à travers le monde d’aujourd’hui – son versant noir et caché s’entend – mais, à l’instar de tous les périples lointains, il est exigeant et se mérite. Quant aux deux parties, leur différence perçue est surtout la conséquence de leur séparation physique. Lue dans la continuité, la seconde moitié apparaît pour ce qu’elle est, l’évolution logique de la première, un resserrement du général au détail et au personnel.

Et voilà, vous ne voulez pas être le « représentant » de votre livre mais vous en êtes néanmoins le créateur ce qui fait de vous la personne qui le connait le mieux et votre démonstration à l’instant le prouve sans appel. Vous avez la vérité et les lecteurs ne pourront avoir que des interprétations de votre réalité.

Oui, un créateur qui a mis, comme vous l’avez fait remarquer plus haut, 1317 pages sans les annexes et six ans à raconter sa putain d’histoire, et pas quelques lignes et cinq minutes. Il faut croire que je ne savais pas faire autrement. Aucune condensation ne peut rendre justice à un travail tel que celui-ci quand vous en êtes l’auteur. Il me semble donc que seul un lecteur, avec son oeil neuf et son recul de découvreur, est en mesure de faire ce genre de présentation, par le truchement de son ressenti et de ce que sa mémoire a retenu, de son expérience personnelle du texte donc. S’il a aimé. Et même s’il a détesté.

Vous écrivez Secundo à l’automne 2015 quand en France, on s’aperçoit que la barbarie très lointaine que vous racontez dans Pukhtu est entrée dans Paris. A moins que vous vous soyez coupé du monde à ce moment-là, quels sont vos sentiments ? Les attentats qui se déroulent en France ont-ils un impact sur votre écrit ?

Il aurait été difficile pour moi d’ignorer les attentats de l’automne 2015, j’habite à cent cinquante mètres du Bataclan. Je n’ai pas eu peur. Et je n’ai pas été surpris. Ou accablé ensuite (mais je n’ai perdu personne, moi). Pour diverses raisons, je vis avec la certitude d’attaques terroristes chez nous, surtout islamistes, depuis très longtemps. La France, jusqu’à un passé récent, s’est crue à l’abri, aidée en cela par le mythe d’un renseignement national efficace et de gouvernements successifs prompts à nous endormir sur le sujet. Nous n’étions en réalité pas en sécurité, bien au-delà des pires anticipations, et nous en faisons l’amère expérience depuis non pas deux, mais presque cinq ans, puisque la première véritable alerte sanglante, après une longue période de calme trompeur, du genre à précéder les tempêtes, c’était Mohammed Merah, en mars 2012. En pleine campagne présidentielle, rappelons-nous en. De fait, tous les prétendants à l’Elysée ont, ce mois-là, entendu le coup de semonce. En théorie. Donc ni peur, ni surprise, ni déprime. Beaucoup de colère, en revanche, ne serait-ce que vis-à-vis du sommet de l’état, parce que ce qui arrive n’est pas une fatalité, c’est le résultat de la négligence, de l’incompétence, de l’aveuglement idéologique, de la veulerie et d’une culture de l’opportunisme politique des plus crasses. Merah est un échec cuisant de l’administration française. Un ratage magistral, j’insiste. Un retour d’expérience digne de ce nom, demandé par de vrais dirigeants, un minimum connaisseurs, aurait conduit à de profondes réformes dans l’organisation de tous les services concernés – police, justice, défense – au renouvellement de leurs échelons de commandement et de leurs effectifs, à la remise à niveau du recrutement et de la formation de leurs fonctionnaires, ainsi que de leurs procédures de contrôle (fiches S, entre autres). Il n’en a rien été, on a distribué des médailles en chocolat pour cacher la misère et après, fermez le ban, circulez, il n’y a plus rien à voir. Ensuite non plus, on n’a rien fait « pour de vrai », malgré la multiplication des attaques (presque autant d’autres ratages). Les mêmes sont toujours là et font toujours la même chose, mal, peu efficace. Plusieurs vagues d’individus, qui ne sont pas les « déséquilibrés » ou les « loups solitaires » qu’on essaie de nous vendre à chaque fois, mais dont on ne peut pas dire non plus qu’ils brillent par leur intelligence, ni même par leur expérience réelle du combat clandestin, ont infligé de sérieux revers – et ce n’est pas terminé – à nos appareils policier et de renseignement, y compris de l’extérieur, et judiciaire. En termes plus crus, on n’arrête pas de se retrouver le pantalon sur les chevilles, cul nu, à se faire dérouiller par des « cosmotruffes ». Et le nombre de morts et de blessés, de victimes collatérales – leurs proches – augmente mois après mois. Qu’est-ce que cela dit sur nous ? Et que signifie notre absence de réaction en tant que peuple ? Ne serait-ce que pour demander des comptes à nos gouvernants, à leurs prédécesseurs, à ceux qui prétendent leur succéder, tous issus du même monde ou pas loin, celui des héritiers et des rentiers de la politique et de la haute fonction publique, mais aussi aux gens censés leur obéir et nous protéger, et à toute la clique d’observateurs et d’« apostériologues » bavards qui se targuent de représenter un vital contre-pouvoir ? Sinon non, aucune influence sur mon récit, même si celui-ci, dans ce qu’il raconte en creux sur les services secrets français, n’est pas sans rapport avec la saillie ci-dessus.

Voterez-vous à la prochaine élection ? Que redoutez-vous le plus pour la sécurité du pays ? Le vote d’un peuple apathique ou une nouvelle présidence identique aux précédentes ? Chaque nouveau président met aux postes clés des renseignements, des services secrets, de la diplomatie et du gouvernement des amis ou des valets fidèles, quel candidat vous fait le plus peur sur le dossier de la sécurité intérieure qui sera un des grands thèmes de la campagne ?

J’ai l’impression d’être déjà suffisamment sorti de mon rôle avec ma réponse précédente et, n’étant pas plus qu’un autre à l’abri du syndrome du café du commerce, je vais éviter de m’étendre sur le sujet. Aucun des candidats déclarés à ce jour ne me semble à la hauteur de la fonction auxquels tous aspirent et je ne vois pas, à moyen terme, comment pourraient émerger des profils, femmes et / ou hommes, ayant la légitimité, la carrure, l’intégrité et la vision suffisantes. Il appartient donc, selon moi, à chacun de décider s’il doit ou non voter pour le moins « pire » ou « flippant » à son avis. Ou prendre le maquis (sourire).

David Joy raconte qu’il a attaché son personnage principal à un morceau de musique afin de le garder bien en tête dans son roman, avez-vous vous-même un truc qui vous permet de le garder bien en tête ? Il y a à peu près dix ans d’écart entre la création de Montana dans « Citoyens clandestins » et sa présence dans Secundo et même si cela représente une durée bien moindre dans le roman, comment faites-vous pour conserver le même homme avec la même psychologie?

D’une part, Alain Montana n’est pas un personnage principal, il tient dans mes écrits un rôle important certes, mais secondaire. D’autre part, comme David Joy j’imagine, je construis des biographies pour mes protagonistes, tous, surtout factuelles : année et lieu de naissance, parcours scolaire, professionnel, environnement familial, parfois des ébauches de motivations. Cela me donne un cadre général et un type, assez grossier, de personnalité, auxquels je
m’efforce de rester fidèle. Une fois dans le texte, j’affine en fonction de ces contraintes et des contraintes que pose le récit lui-même. Ainsi, au fur et à mesure des péripéties traversées, les caractères se précisent. Pour reprendre l’exemple de Montana, c’est le même homme sans l’être, il a vécu, son profil psychologique n’est pas totalement éloigné de ce qu’il était avant, mais il a évolué. La seule difficulté au moment de le faire intervenir était donc de l’incarner par les bons mots, en se souvenant d’où il venait et en s’interrogeant sur son « mûrissement » probable au fil des ans et des évènements, rien d’insurmontable. J’ajoute que le coeur véritable du travail du romancier se trouve là, pas dans la documentation.

Il n’y aurait pas un petit côté macho chez vous avec ses personnages féminins qu’on aime mais qu’on doit néanmoins toujours sauver ou protéger ?

Postulat : le lecteur a tous les droits, y compris celui de penser que je suis un « macho ». Et vous avez raison, j’aurais dû, au moment de construire le roman, interroger à ce sujet les intermédiaires de l’ombre – sur le terrain, dans le vrai monde, très majoritairement des hommes – qui s’occupent de négocier, rechercher, escorter, secourir des otages – capturés par d’autres hommes – comme la femme politique Ingrid Betancourt, les humanitaires Margaret Hassan, Christina Meier, Clementina Cantoni, Linda Norgrove, Anetta Flanigan, Cydney Mizell, Simona Pari et Simona Toretta, les journalistes Melissa Fung, Joanie de Rijke ou Florence Aubenas, entre autres, pour savoir s’ils avaient « un petit côté macho » qui sauve les « femelles » en détresse. Je suis sûr que Nicola Calipari, du SISMI, aurait eu des trucs intéressants à me dire s’il n’avait pas été tué – par des soldats US – en raccompagnant Giuliana Sgrena, une des plumes d’« Il Manifesto », à l’aéroport de Bagdad après avoir participé à sa libération. J’aurais même pu aller plus loin et leur demander à tous s’ils ne sont pas carrément phallocrates lorsqu’ils préfèrent s’occuper plutôt des mecs kidnappés sur les différents fronts ouverts ces dernières années. Plus sérieusement, auriez-vous posé la question à un auteur étranger, en particulier américain, sachant que la production littéraire de ce pays, dont on salue souvent la prise avec le réel, nous abreuve de ce genre de figures narratives ?

Vous avez déjà dit que « Pukhtu » était la fin d’un cycle et sans me faire la moindre illusion sur une réponse, avez-vous des projets d’écriture ?

Il y a quelques jours, j’ai déclaré à un autre interlocuteur que j’abandonnais les « barbus », pour me concentrer sur l’épilé – un premier récit, à venir dans deux ans a priori – et le glabre – un second roman, dont la construction et l’écriture réclameront plus de temps.

Parce que la dernière fois j’avais oublié de vous le demander, sinon comment ça va la vie ?

Très bien, le pire est à venir, je ne vais pas manquer de sujets de réflexion.

Encore merci et surtout, surtout, bravo.

Merci à vous d’avoir pris la peine de me lire et m’interroger.

Entretien réalisé par mail fin septembre dans un premier temps et complété par des relances à certaines réponses et des échanges off parfois « chauds »… Je ne saurai trop remercier DOA pour le temps consacré et les lumières apportées.

Wollanup le 14 / 10 / 2016.

 

SOCIÉTÉ NOIRE de Andreu Martin/ Asphalte

Traduction: Marianne Millon.

Andreu Martin est, entre autres, un auteur catalan de romans policiers. Autrefois publié à la Série Noire, il revient sur le devant de la scène chez Asphalte dont les polars, souvent en langue espagnole, sont redoutables de noirceur urbaine. Citons pour exemples le Chilien Quercia récemment récompensé par un prix de la littérature policière bien mérité et Zanon un autre Catalan dont le « J’ai été Johnny Thunders » fait partie des très belles réussites de l’année. J’ai l’ impression de souffrir de paramnésie mais peu importe les polars d’Asphalte déménagent salement et il faut que cela se sache.

« Les triades ne sévissent pas qu’en Chine : elles se déploient aux États-Unis et en Europe. Seule Barcelone se croit encore épargnée. À tort, selon l’inspecteur Diego Cañas. Il charge son indic Liang, un Sino-Espagnol né à Hong Kong, d’infiltrer pour lui la très discrète mafia chinoise. 
Un mois plus tard, on retrouve au petit matin la tête d’une femme sur un capot de voiture. Un crime atroce qui porte la marque des maras, ces gangs ultra-violents d’Amérique centrale. Mais Cañas est convaincu que l’affaire est liée, d’une façon ou d’une autre, à son enquête sur les triades. Reste à le prouver à ses supérieurs… »

« Société Noire » démarre le pied au plancher et le rythme ne ralentira que très rarement grâce à des chapitres courts et souvent survoltés, surtout dans la deuxième moitié. Pendant la première partie, Martin utilise de façon intelligente des flash-back qui nous amènent à comprendre le pourquoi de l’abjection décrite au premier chapitre ainsi que deux autres tueries dont le massacre d’une famille aux modes opératoires qui semblent indiquer qu’ elles ont un lien. Andreu Martin utilise deux fils conducteurs Diego Cañas le flic incompris par sa hiérarchie et en proie à de grosses difficultés familiales avec sa fille ado et Liang, son jeune indic assez attachant et dont on n’imagine pas au départ le rôle crucial qu’il tiendra dans la seconde moitié du roman qui raconte l’après tuerie.

Outre un suspense très bien maîtrisé, ne laissant pas vraiment l’occasion de souffler à cause d’une envie de comprendre et d’un certain attachement qui peut naître pour Liang, petit voyou et surtout grand gosse inconscient qui s’est mis dans une belle panade, le roman, comme toujours chez Asphalte, offre un éclairage sociologique particulièrement intéressant,en l’occurence sur les Triades et les Maras organisations criminelles qui, de manière « cocasse », élisent Barcelone comme nouvelle terre d’épouvante. Enfin, vous comprendrez en  lisant, que ne ferait-on pas pour sa mère, le meilleur comme le pire…

Adictivo!

Wollanup.

 

AVENUE NATIONALE de Jaroslav Rudis / Mirobole.

Vandam est un gros con de Prague en république tchèque. Son surnom provient de sa fascination pour l’acteur belge dont il a fait sienne la philosophie du corps et autres inepties qui font le bonheur des bêtisiers à chacune de ses interventions. Vandam est peintre en bâtiment, passionné d’histoire militaire qu’il interprète à sa sauce, s’invente des ancêtres germains et même romains.

Il harangue, donne des leçons de vie dans un troquet pourri où se retrouvent tous ses amis à picoler et à s’inventer des vies. Vandam se vante d’avoir été le premier à agir lors de la manifestation pacifique contre le régime communiste en novembre 1989 lançant la « révolution de velours » qui mènera au pouvoir  Václav Havel et fera sortir le pays du joug soviétique tout comme d’autres satellites d’Europe de l’Est à l’époque.

« Adolf Hitler m’a sauvé la vie. Je sais ce que tu veux dire. Mais ne dis rien. »

Dès la première phrase de ce long monologue de Vandam qui s’adresse à une personne dont on ignore tout au début, on sait dans quelles eaux dégueulasses on va évoluer, un marécage puant d’ultra nationalisme mélangé à la plus criante des beaufitudes accentuée par l’abus d’alcool bas de gamme et de dope qui tue les quelques neurones survivants de crétins dont les plus lamentables représentants se sont illustrés en marge de l’Euro l’été dernier.

Alors, pourquoi parler de ces abrutis qu’ils soient de république tchèque ou d’ailleurs, pourquoi mettre en lumière ces sombres bouffons, pourquoi vanter une telle littérature au style que certains élèves de l’école primaire railleraient ? Eh bien, le roman est très fort, très surprenant passant progressivement, sans réellement changer de ton de la fanfaronnade crétine à une harangue où se sentent le caractère vain des discours des politiciens, la pérennité du malheur pour des générations que ce soit sous des régimes totalitaires ou des démocraties inféodées à une Europe, idéal sans réalité pour beaucoup d’entre elles.

Et puis la forêt, les ormes…

Et peu à peu, en grattant, on entrevoit une certaine tendresse cachée sous des monceaux de conneries, de testostérone, de grands idéaux stupides échafaudés pour montrer en fait, simplement, qu’on existe. Et puis, finalement, sans éprouver réellement de la sympathie pour Vandam, son histoire prend sens, n’excuse pas son comportement mais le rend plus lisible, n’excuse pas ses outrances mais rend son histoire troublante parce qu’en fait, pour ma part, j’ai ressenti un certain attachement pour ce boulet et son destin terrible.

« Adolf Hitler m’a pas sauvé la vie. Je sais ce que tu veux dire. Mais ne dis rien. »

Rageur.

Wollanup.

EFFETS INDÉSIRABLES de Larry Fondation / Editions Tusitala.

Traduction: Romain Guillou.

Larry Fondation a grandi dans un quartier chaud de Boston et quand à l’âge adulte, il déménage à L.A. pour sa carrière de journaliste, il devient médiateur de quartier à South Central L.A. et Compton et certainement que son expérience personnelle lui a servi pour ses écrits. Quatrième partie d’une œuvre qu’il envisage comme un octet sur los Angeles « Effets indésirables » est paru en 2009 aux USA et on ne peut que féliciter les éditions Tusitala pour la poursuite de la diffusion des bouquins de Fondation autrefois édités par Fayard.

Fondation photographie la ville de Los Angeles ou plutôt ses habitants mais pas les Californiens bronzés et bodybuildés qui pensent être les élus du troisième millénaire mais plutôt ceux que le grand rêve américain (vaste farce) a laissés sur le bord de la route par leur faute ou par la folie d’un monde occidental sans pitié pour les plus faibles, les plus démunis ou les plus malchanceux.

Formé de nouvelles allant de quelques pages à quelques lignes « Effets indésirables » offre des instantanés terribles, crus, toujours tendus où la morale est souvent battue en brèche par la folie, l’addiction ou le désir de s’en sortir coûte que coûte. La chute de ces petits instants de vie est souvent à couper le souffle, sidérante, nous choquant, nous provoquant de la même manière qu’un Eric Williamson, c’est dire l’urgence de lire Fondation.

De sales histoires qui donnent à réfléchir, comme un Carver qui aurait changé de public pour s’intéresser aux plus démunis, lancées par des phrases qui cognent dur « J’avais vraiment envie de tuer quelqu’un mais je ne voulais pas aller en taule. », « J’étais censé l’abattre, mais je me suis dégonflé. » mais aussi parfois agrémentées d’un ton très enthousiasmant comme pour dégonfler un peu la pression« Je ne parlais que l’anglais quand je suis entré dans le taxi-phone ; en sortant, je parlais aussi espagnol. »  ou par des passages plus lyriques « le soleil apporte avec lui son lot de contraintes. » . Beauté vénéneuse.

Indispensable !

Wollanup.

PUKHTU Secundo / DOA / SN.

« C’est un long voyage, mouvementé, souvent difficile, parfois grandiose, à travers le monde d’aujourd’hui – son versant noir et caché s’entend – mais, à l’instar de tous les périples lointains, il est exigeant et se mérite. Quant aux deux parties, leur différence perçue est surtout la conséquence de leur séparation physique. Lue dans la continuité, la seconde moitié apparaît pour ce qu’elle est, l’évolution logique de la première, un resserrement du général au détail et au personnel. » (DOA, extrait de l’entretien en ligne le 14/10/2016)

Les propos de l’auteur vous garantissent une continuité entre les deux tomes de Pukhtu mais ne parlent aucunement des énormes surprises que ce second opus réserve au lecteur. Il va sans dire que ceux qui n’ont pas lu Primo doivent commencer par le faire. Le mieux est même de commencer par « Citoyens clandestins », d’enchaîner par « le serpent aux mille coupures » pour bien appréhender le final de ce cycle que DOA expliquera avec la franchise qu’on lui connait dans l’entretien haut de gamme qu’il nous a accordé, en ligne vendredi. Cette fin de cycle qui représente plus de dix ans de travail, ce qui n’aurait pas à être mentionné s’il aboutissait à un résultat médiocre, mais c’est loin d’être le cas et même l’emploi de superlatifs ne peut rendre compte de ce que j’ai pu éprouver à la lecture de Secundo.

« Un resserrement du général au détail et au personnel ». Le général, c’est bien sûr Primo avec la guerre au XXIème siècle et je reprends ici des passages de ma chro du livre parue chez Unwalkers à l’époque, avril 2015, et aujourd’hui disparue du Net.

[Ce pavé parle de la guerre en Afghanistan à une époque, 2008, dans un pays rendu exsangue par les ravages de la guerre et où les magouilles traditionnelles du pays le plus corrompu de la planète à égalité avec la Corée du Nord et la Somalie se sont développées avec l’argent des occupants américains et à la faveur de l’anonymat créé par la guerre en Irak. Mais avant tout, comme dans « la Religion », c’est le combat entre deux sociétés qui ne se comprennent pas et se combattent comme à l’époque des croisades. Rien n’a changé. Comme Willocks, DOA sait décrire les combats, la peur, l’horreur, la folie meurtrière, l’héroïsme, la boucherie, la folie des hommes… et comme chez Willocks, on reste hébété devant le carnage décrit très maladroitement par les média et que les auteurs arrivent à nous faire vivre comme l’enfer sur Terre avec ces combattants, dans chaque camp, égarés, complices d’intérêts qu’ils ne comprennent pas et dont ils sont les premières victimes.]

 

Quand on reprend l’histoire, c’est le même enfer :

« Ouais, ouais y a du déchet, quelques morts, enfin pas mal, des blessés et des innocents qui finissent dans des cages, des jeunes et des vieux aussi, des gentilles barbes grises, et eux, c’est presque sûr, ils se retrouvent là pour des comptes mal réglés ou parce qu’ils l’ont ouvert trop grand, contre le président afghan qui pédale dans l’ opium, les alliés du président qui les rackettent, les battent et violent leurs femmes et leurs gosses, ou nous autres, les alliés des alliés du président qui fermons les yeux… Mais tu le sais toi, que c’est pas simple de trouver qui est qui dans ce pays de putains d’enculés de leur mère, qu’a pas envie de sortir de sa merde… Alors s’il faut marcher sur des pieds, tordre des bras, fracasser deux trois crânes voire buter des inoffensifs pour leur mettre la main dessus, aux nuisibles, tant pis, ils avaient qu’à pas être là, hein ? Eux ou nous, mon frère, eux ou nous. » (page 312).

Mais la grande particularité de Secundo, c’est « au détail et au personnel » car, après nous avoir conté de manière très didactique et passionnante cette guerre et toutes les guerres souterraines, toute la folie, les magouilles des différents camps, DOA va se consacrer à ce que tout lecteur attend avec force, l’heure où certains salopards vont payer pour leurs exactions, leurs manœuvres, leurs profits. Certains doivent payer mais ce n’est jamais si simple chez DOA et vous n’êtes pas au bout de vos surprises parce que si châtiment il y aura bien, impossible de savoir qui tiendra le glaive et qui seront les victimes.

La grande force de Secundo, c’est d’arriver à faire vivre la multitude de personnages qui peuplent son œuvre, d’analyser en détail la psychologie de chacun, les principaux comme les secondaires tout en réveillant des fantômes, créant ainsi un immense tableau apocalyptique dont tous les participants vont se diriger inexorablement, implacablement vers un chaos prévisible, espéré pour certains et bien regrettable pour d’autres.

Comme jamais auparavant, même si certaines pages de Primo, déjà, débordaient de tristesse, DOA fait ressentir la douleur de la disparition, la folie, le désespoir, la misère du monde chez des hommes, des femmes et des enfants victimes du côté sombre de l’humanité. Il prouve ainsi à ceux qui en doutaient encore qu’il est un grand écrivain, malgré sa volonté de rester invisible et imperméable aux émotions dans ces romans, animé d’une grande humanité.

On connait l’impact douloureux des scènes choc chez DOA et finalement, c’est dans les scènes les plus intimes comme l’errance solitaire dans les montagnes afghanes d’un personnage ou la relation entre un enfant et une personne emprisonnée ou enfin le dernier moment de grâce d’un homme qui sait sa mort prochaine qu’il se montre le plus redoutable, qu’il émeut, qu’il renverse comme seuls les plus grands savent le faire.Un crescendo infernal !

Géant !

Wollanup.

IDAHO BABYLONE de Théo Hakola /Actes Sud / Actes Noirs.

Traduction : Yoann Gentric.

Theo Hakola est un musicien américain vivant en France depuis 1978 et connu depuis le début des années 80 pour son talent dans l’indie rock au sein de formations comme Orchestre Rouge puis Passion Fodder avant de se consacrer à une carrière solo à partir de 1992. Il fut aussi le producteur du premier album d’un groupe bordelais nommé « Noir désir ». Mais Hakola a plusieurs cordes à son arc puisqu’il a aussi réalisé des musiques de films et est également un homme de théâtre et bien sûr et c’est ce qui nous intéresse particulièrement un auteur dont le cinquième roman fait son entrée chez Actes Sud.

« Metteur en scène originaire de Spokane, dans l’État de Washington, Peter Fellenberg réside en France depuis plus de trente ans. Alors qu’il est sur le point de monter une nouvelle pièce de théâtre dont le rôle principal sera tenu par une célèbre actrice de cinéma, sa soeur Marnie l’appelle des États-Unis, affolée : sa fille aînée, Macie, vient de disparaître lors d’un camp de vacances organisé par l’Église, dont l’adolescente a récemment embrassé un peu trop ardemment les principes… À moins qu’elle ne se soit enfuie avec un certain Brandon, neveu d’un suprémaciste blanc notoire de l’Idaho voisin ?
Si Marnie fait appel à ce frère qu’un sombre chapitre du roman familial a définitivement éloigné de ses origines, c’est que Peter a été le grand ami d’enfance de Tom Palm, pasteur, précisément, de l’église évangéliste dont la jeune fille est une prosélyte.
Secrètement taraudé par un désir confus de renouer avec son pays, Peter saisit cette occasion de retrouver Spokane et va tenter d’arracher Macie aux griffes d’un destin qui menace les enfants d’une Amérique victime de tous ses aveuglements. »

Attiré par le nom de l’auteur et le souvenir de son œuvre musicale assez sombre, la couverture du livre et la quatrième de couverture, je me suis jeté sur un roman qui n’est finalement pas celui que j’attendais. Si le propos est bien l’enlèvement d’une jeune fille par une congrégation religieuse trouble du côté de Spokane au cœur d’une Amérique très bigote et blanche, le roman raconte aussi et peut-être surtout le retour au pays d’un homme qui a atteint la cinquantaine en France et qui tente de retrouver ses racines au sein d’une famille qu’il a quittée depuis longtemps. Et c’est intéressant, pas décevant et sans être réellement bouleversant mais néanmoins touchant et il est certain que vous l’apprécierez bien plus que moi si vous ignorez tout de la première vie artistique de Théo Hakola.

La plume est alerte, vivante et le propos est animé d’un bel humour que je ne pensais pas trouver ici. Les personnages issus de la famille et des relations passées de Fellenberg, (à l’identique de Hakola ?), la propension du héros à être victime d’une lolitalisation font que nombreuses scènes sont très drôles sans que l’aspect plus sombre de l’embrigadement de la jeunesse et des plaies provoquées par la religion soit pour autant mal exploité mais sachez néanmoins que c’est l’aspect comédie qui est le plus remarquable dans ce « Idaho Babylone ».

A pratiquer sans retenue.

Wollanup.

UNE MORT QUI EN VAUT LA PEINE de Donald Ray Pollock /Albin Michel/Terres d’Amérique.

« 1917. Quelque part entre la Géorgie et l’Alabama. Le vieux Jewett, veuf et récemment exproprié de sa ferme, mène une existence de misère avec ses fils Cane, Cob et Chimney, à qui il promet le paradis en échange de leur labeur. À sa mort, inspirés par le héros d’un roman à quatre sous, les trois frères enfourchent leurs chevaux, décidés à troquer leur condition d’ouvriers agricoles contre celle de braqueurs de banque. Mais rien ne se passe comme prévu et ils se retrouvent avec toute la région lancée à leurs trousses. Et si la belle vie à laquelle ils aspiraient tant se révélait pire que l’enfer auquel ils viennent d’échapper ? »

Depuis « le diable tout le temps » en 2012, s’il est un roman que j’attendais avec fièvre et appréhension aussi c’est bien ce deuxième roman de Donald Ray Pollock. J’avais écouté l’auteur lors de ses interventions pendant America en 2014 et son comportement de l’époque empreint de timidité, de réserve, limite autiste, fuyant les questions générales et se contentant de répondre qu’il ne connaissait que l’Ohio et plus particulièrement le comté de Ross dont il est originaire pouvait inquiéter le fan. Je l’ai revu cette année à Saint Malo pendant « Etonnants Voyageurs » et ce n’était plus le même homme, avenant, souriant, confiant, heureux de parler de son nouveau roman qu’il avait finalement réussi à écrire trois ans après son premier chef d’œuvre et je dis premier parce que la seconde « masterpiece », c’est bien celle-ci et il va surprendre un paquet de monde le Donald beaucoup plus espiègle, roublard, malin qu’il n’y parait et peut-être aussi soulagé d’avoir réussi pareil coup de maître.

La chape de plomb qui s’abat sur vous dès les premières lignes (vous vous rappelez sûrement, l’histoire de l’arbre à prières dans « le diable… »), un climat étouffant, sordide ne vous laissant pas une seconde de répit avec des histoires lancées par juste quelques petites phrases assassines qui vous percutent immédiatement pour vous faire vivre  un autre aspect effroyable du cauchemar indicible de la cité maléfique où les pire perversions humaines sont à la fête, peu d’humour et toujours du genre qui vous fait presque honte d’en rire tant l’imbécilité qui en est l’origine est pitoyable ou effroyable, voilà résumé très rapidement « le diable tout le temps » très grand roman s’il en existe.

Et là, première surprise, l’action démarre entre la Georgie et l’Alabama et non dans l’Ohio avec trois frères ados qui bossent comme des bêtes pour un propriétaire qui se fout ouvertement d’eux, bêtes de somme ignares et corvéables à souhait. Trois frères totalement illettrés sauf l’ainé dont l’existence jour après jour est un dur labeur dans les champs avec leur père en pleine crise mystique depuis la mort dans des conditions épouvantables de sa femme. Ils triment jour après jour pour gagner juste de quoi ne pas mourir de faim. Continuer à croire encore en Dieu parce qu’on sait d’expérience qu’on ne peut pas croire en l’homme, on est dans l’univers grotesque de Flannery O’ Connor, une nouvelle chape de plomb et on a mal devant tant de souffrance.

Et puis à la mort d’épuisement du père, on entre dans un autre roman, on découvre une autre facette du génial Pollock, le même talentueux conteur au service d’une histoire terrible mais tellement belle, émouvante, surprenante et ma foi, fabuleusement drôle.

On peut parler de western avec la création d’une légende autour de ses piètres et sympathiques outlaws braqueurs de banques, frères James du pauvre , mais aussi de road movie avec de multiples rencontres aussi étranges, épiques, décalées que séduisantes tout au long de leur cavale et narrées par un auteur au sommet de son art décrivant le nouvel huluberlu en deux, trois phrases bien troussées pour nous signaler quelle calamité est en approche, de roman sociétal enfin en voyant les prémices des organisations des villes avec le problème de l’assainissement, l’émergence de notables imbus de leur pouvoir, le début des chaînes de montage à Detroit et l’arrivée des premières automobiles marquant la fin proche du règne du cheval, la guerre lointaine en Europe dont l’issue mettra en évidence la fin de l’hégémonie européenne au profit de ce pays foutraque en train de se construire. Tout cet aspect sera visualisé par la lorgnette d’une petite ville de l’Ohio où viendront s’échouer les trois desperados.

Bien sûr, les trois frères Jewett sont des fripouilles mais leur parcours criminel a démarré par hasard et dans ce roman, ils seront loin d’être les pires ainsi rapidement, on va s’attacher à eux, à leur naïveté, à leurs rêves de gosses qui n’ont pas eu d’enfance et au fil des rencontres on découvrira que les vraies ordures sont tout autres, bien ancrées dans le tissu social.

Pollock est capable de scènes horribles et il y en a des particulièrement gratinées ici mais maintenant on sait qu’il est capable aussi d’une énorme tendresse pour les humbles, les accidentés de la vie, les symboles vivants de la poisse. Vous n’oublierez jamais l’histoire de cet ermite qui se déplace depuis des années en suivant un oiseau, pas plus que celle du génial « ministre » des fosses d’aisance de la ville et encore moins l’affection de Cane Jawett pour son petit frère qui bouleverse comme le Steinbeck de « Des souris et des hommes ».

Persévérant dans une terrible veine noire, Donald Ray Pollock, conteur hors pair a su y adjoindre l’humour, la légende d’ un Ouest déclinant et une profonde humanité pour créer un roman immanquable pour tout amoureux de cette littérature.

Chef d’œuvre.

Clete.

Entretien avec DAVID JOY « là où les lumières se perdent » chez Sonatine.

 

David Joy est l’auteur d’un premier roman sublime « Là où les lumières se perdent » paru chez Sonatine fin août 2016. En lisant l’entretien, vous comprendrez que David Joy est un mec bien , aussi précieux que son  roman.

Enjoy!

 

 

  • David Joy, Là où les lumières se perdent est votre premier roman. Qui êtes-vous, et d’où venez-vous ?

 

 

J’ai grandi à Charlotte, en Caroline du Nord, où la famille de mon père vit depuis la fin du XVIIè siècle. C’est donc un sacré euphémisme de dire que je tire mes racines de cet État. Dès le moment où ils ont posé le pied dans ce pays, mes ancêtres sont restés ici, dans le Piedmont, à vivre de l’agriculture – notamment celle du tabac et du coton, ces dernières années. Mes grands-parents maternels vivaient quant à eux dans les montagnes, à Wilkesboro, donc j’y allais souvent, quand j’étais enfant. À dix-huit ans, j’ai emménagé dans le Comté de Jackson, qui se trouve au cœur des Appalaches, et je n’en suis jamais parti depuis. À ce jour, j’ai passé presque la moitié de ma vie dans les montagnes, et j’imagine que j’y resterai jusqu’à ma mort. Je n’ai aucune envie de quitter cet endroit un jour.

Comté de jackson

Comté de Jackson, Caroline du Nord.

 

  • Comment avez-vous commencé à écrire ? Était-ce inné, ou avez-vous pris des cours d’écriture ?

 

 

J’ai toujours écrit des histoires, même enfant. Dans l’un de mes plus vieux souvenirs concernant l’écriture, je devais avoir cinq ans. Je ne savais même pas écrire. Mes parents possédaient cette vieille machine à écrire, sous l’une des petites tables près du canapé. J’avais l’habitude de la sortir et de taper à la machine. Comme je le disais, je ne savais pas écrire, alors j’expliquais à ma mère ce que je voulais dire, et elle m’épelait les mots. Je me souviens encore du son des touches, et de l’odeur de cette machine, quand le papier chauffait. Donc aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours écrit. Attention, ça ne veut pas dire que ce que j’écrivais était bon. En entrant à l’université, j’avais déjà probablement écrit un millier de pages, mais le fait est qu’il m’a fallu en écrire mille de plus avant d’obtenir un résultat convenable. J’avais la trentaine quand j’ai commencé à voir une réelle différence, et je pense que c’est à ce moment précis que l’idée d’être écrivain a vraiment pris forme. J’ai toujours adoré raconter des histoires.

 

 

  • L’intrigue se déroule en Caroline du Nord. Comme Ron Rash, pensez-vous que le lieu fait la personne ? Avez-vous le sentiment de mieux écrire, quand le sujet vous est familier ?

 

 

Si vous demandez à Ron de vous parler de son travail, il vous dira que tout est intimement lié à l’environnement, mais qu’il espère malgré tout que ça dépasse le cadre géographique pour atteindre un plus grand nombre de gens.  Il cite souvent Eudora Welty, qui disait : « Comprendre entièrement un seul endroit nous aide à mieux comprendre tous les autres. » Je crois que c’est la même chose, pour moi : j’écris sur les Appalaches parce que je ne connais rien d’autre. Ce n’est alors pas avec une page blanche, que je commence à travailler : je peux déjà y voir des lieux et des personnages qui me sont familiers. La voix de ces gens a un son bien particulier. Leur vision du monde est liée aux montagnes qui les entourent, et façonnée par elles. Mais j’ai le même espoir que Ron, en écrivant sur eux ; celui d’atteindre quelque chose de plus grand que cet endroit. Vous savez, un jour, on a demandé à James Joyce pourquoi il n’écrivait que sur Dublin, et voilà ce qu’il a répondu : « parce que si j’arrive à comprendre l’âme de Dublin, je peux comprendre l’âme de toutes les villes du monde. » Je pense que c’est le tour de force que tout écrivain souhaite réussir un jour.

Le monde à l'endroit de Ron Rash

Le monde à l’endroit de Ron Rash

 

 

  • Sur le site de Goodreads, vous avez chroniqué énormément de romans noirs dans lesquels la relation père/fils est au cœur de l’intrigue. Pensez-vous que l’histoire d’un homme est déjà tout tracée à sa naissance ? Si oui,  comment peut-il changer son destin ?

 

 

Je ne suis pas sûr de savoir si le destin d’une personne est déterminé uniquement à sa naissance, mais je peux affirmer avec certitude que beaucoup de gens nés dans un contexte désastreux ont un impact énorme sur la mobilité sociale. Dans d’autres termes, ce que j’essaye de dire c’est que, souvent, les gens naissent dans des situations qui les dépassent, et qui finissent par dicter qui ils sont. Mais ce n’est pas vrai tout le temps. Il y a certainement des gens qui ont réussi à s’en sortir malgré tout. Mais d’après moi, c’est très rare. Toute ma vie, j’ai vu des gens que j’aimais être victimes du monde dans lequel ils sont nés. Alors même sans en avoir la certitude, je crois que neuf fois sur dix, une histoire qui commence mal finira mal.

 

  • Vous nous avez dit que pour Là où les lumières se perdent, vous aviez été influencé par une image, et une chanson. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

 

Je pense que quand je commence à écrire, c’est toujours avec une espèce d’image en tête, ou parfois un bout de scène. Pour Là où les lumières se perdent, j’ai vu un jeune homme accroupi près d’un porc qu’il venait de tuer au couteau. Je pouvais sentir son père, debout, derrière lui, et je savais que ce gamin était au bord des larmes, mais qu’il devait le cacher à tout prix, sous peine de passer pour un faible. C’était la toute première image que j’ai eue de Jacob McNeely, et elle revient dans le roman, quand il revoit  un flashback de son enfance. Quoi qu’il en soit, j’avais cette image en tête, et je l’ai gardée un bon moment, en essayant d’écrire l’histoire de Jacob. Mais ça sonnait faux. La première fois, j’ai peut-être écrit dix-mille mots, que j’ai fini par brûler. La suivante, ça devait être trente-mille, que j’ai également brûlés. Des mois plus tard, l’histoire m’est soudainement apparue dans un rêve. Je me suis réveillé en plein milieu de la nuit, et j’entendais la voix de Jacob dans mon oreille, comme si elle était réelle. Il y avait cette musique, aussi, une chanson de Townes Van Zandt. « Rex’s Blues ». Quand j’y repense, je me dis que c’est à cause du sentiment de désespoir, de perte inévitable que véhicule ce morceau.  À mes yeux, ce roman était plus une tentative de reproduire une ambiance, une tonalité, un sentiment qui perdurait du début jusqu’à la fin, comme le fait cette musique de Townes. Cette chanson a ouvert la voie à tout ce que je voulais écrire.

 

  • Votre prochain roman, qui sera publié en 2017, a-t-il été écrit suivant le même procédé ? Quel en est le thème ?

 

 

Ce nouveau roman, The Weight of This World, m’est venu de la même manière, oui. J’avais un minuscule fragment de scène : je voyais deux amis allant acheter de la méthamphétamine, et je les voyais l’acheter à quelqu’un qu’ils avaient toujours connu. Je voyais que ce dealer avait amassé un tas d’objets volés en guise de paiement pour la drogue – quelque chose de très représentatif de là où je vis – et que dans le tas, il y avait des armes. Je le voyais se vanter d’avoir toutes ces armes volées, et pointer un flingue vers l’un des deux amis. Ils se lèvent subitement, et lui crient de ne pas faire ça. Le mec commence à rire, et leur dit de se détendre. Que le flingue n’est même pas chargé. Et il ajoute : « Regardez, vous allez voir… », tout en portant l’arme à sa tempe. Il appuie sur la gâchette, pour prouver que la chambre est vide, mais elle ne l’était pas. En une seconde, le type s’est fait exploser la cervelle. Alors tout d’un coup, les deux camés se retrouvent assis sur un canapé, avec une pile d’armes, de drogue et d’argent devant eux, et un dealer mort à leurs pieds. C’est la première image que j’ai eue, et c’est comme ça que commence l’histoire. On ne passe pas les vitesses une à une, on démarre sur les chapeaux de roue dès que le top départ est lancé.

 

 

  • Quand on lit Là où les lumières se perdent, on pense tout de suite à Daniel Woodrell, Ron Rash ou Larry Brown. Êtes vous d’accord avec cette comparaison ? Avez-vous été influencé par des auteurs en particulier ?

 

 

Vous ne pourriez pas tomber plus juste, avec ces noms-là. Ron Rash est à la fois un ami et un mentor, pour moi ; Larry Brown est peut-être mon auteur préféré de tous les temps ; et Daniel Woodrell est indubitablement celui qui a le plus influencé mon écriture de Là où les lumières se perdent. À ce moment-là, j’étais tout simplement obsédé par lui, plus particulièrement par deux de ses œuvres : La Fille aux cheveux rouge tomate, et La Mort du petit cœur. Pendant un mois entier, j’ai lu en boucle La Fille aux cheveux rouge tomate, surtout les premiers chapitres, parce que j’étais fasciné par le rythme, fasciné par le fait que Daniel ait réussi forcer ses lecteurs à lire soixante pages avant de leur donner la possibilité de reprendre leur souffle. Alors quand j’ai commencé à écrire Là où les lumières se perdent, je pense que j’ai essayé de reproduire un rythme similaire. Je voulais que ce livre bouge. Je voulais que mes lecteurs le prennent entre les mains, qu’ils commencent à le lire pour finalement lever le nez une heure plus tard et se rendre compte qu’ils ont complètement perdu la notion du temps. C’est ce que Daniel Woodrell fait de mieux, et c’est ce que j’aspire à faire moi aussi. Concernant les auteurs qui m’ont influencé, je pense que ce sont les mêmes que beaucoup de gens, dans le Sud : de Poe à Faulker, en passant par Flannery O’Connor et Cormac McCarthy, et de Larry Brown à Barry Hannah, William Gay et Ron Rash. C’est la lignée à laquelle j’appartiens. Ce sont de vrais modèles d’excellence, pour moi. Ces dernières années, j’ai aussi été influencé par un auteur du nom de Donald Ray Pollock. Tous ces auteurs me fascinent : il suffit de lire la première phrase de n’importe laquelle de leurs œuvres, pour savoir tout de suite à qui on a affaire.

  • Qu’en est-il des auteurs plus modernes ? Y en a-t-il quelques-uns dont vous vous sentez proche ?

 

Comme écrivains originaires du Sud qui possèdent le même héritage que moi, je pense à Mark Powell, Charles Dodd White, Robert Gipe, Alex Taylor, Glenn Taylor, Jamie Kornegay, Michael Farris Smith, Taylor Brown, Sheldon Lee Compton, et je pourrais continuer à donner des noms pendant un bon moment. Je pense que le premier roman de Robert Gipe, Trampoline, est le meilleur qui soit sorti des Appalaches l’année dernière, et de la même manière, je pense que le prochain roman de Michael Farris Smith, Desperation Road, qui paraîtra en début d’année prochaine sera simplement époustouflant. Voici deux livres écrits par des hommes de mon temps qui ont vraiment eu un impact gigantesque sur moi, ces dernières années.

  • Y a-t-il une question que nous aurions oublié de vous poser ?

Je voudrais juste sincèrement remercier tous les fans extraordinaires que j’ai rencontrés en France, ainsi que le Festival America et les éditions Sonatine pour avoir rendu tout ça possible. Vous savez, je n’avais jamais vraiment quitté la Caroline du Nord avant de commencer à vendre des livres, et je n’avais jamais pris l’avion non plus. Quand je pense que j’ai parcouru la moitié du globe et rencontré des gens exceptionnels qui apprécient mon travail, ça me fait toujours un peu bizarre. C’était rafraîchissant de pouvoir parler d’art et de littérature à Vincennes. Je pense que les lecteurs français sont courageux, et qu’ils n’ont pas peur de prendre le risque de lire quelque chose de différent. Et ça, ça change vraiment de là où je viens, parce que j’ai souvent l’impression que mon public ici ne comprend pas ce que j’essaye de faire, ou n’est pas prêt à se laisser porter vers les lieux où j’aimerais les emmener. Je suis profondément reconnaissant envers tous ceux qui m’aiment et me soutiennent, et j’ai vraiment hâte de revenir. J’espère être invité à Lyon, à un moment ou un autre, et si ça arrive, je vous y retrouverai bien volontiers.

david-joy

Muriel, Raccoon et Wollanup, septembre 2016.

PS: Nous avons eu la chance de  rencontrer David Joy à America mais pas suffisamment pour l’interviewer. Qu’à cela ne tienne, grâce au professionnalisme et à la gentillesse de Muriel Poletti de Sonatine avec qui j’ai l’énorme chance de collaborer depuis quelques années, nous avons pu lui  envoyer des questions qui sont revenues très rapidement et qui ont été traduites impeccablement par Jessica Haouzi. Quand les relations avec un service de presse sont de la sorte, je peux vous dire que c’est un enchantement d’avoir un blog.Merci!

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