Un petit commentaire en soirée… qui ne serait sûrement pas beaucoup lu. Et pourtant, c’est un truc bien sympa et qui semble très important pour son auteur.
Antonin Varenne s’exprime sur DOA, sur la démarche de l’auteur, loin de la complaisance et qui l’interpelle. La même honnêteté, la même intégrité, la même discrétion, tout sauf une surprise. Moment intelligent.
« Belle interview, le piège de la paraphrase du livre y est bien déjoué. Au point de donner envie de lire le bouquin. Parfaite démonstration d’intelligence.
Les différences évoquées entre fiction et non-fiction, les distinctions faites entre les goûts et la qualité, la condamnation morale d’une oeuvre, sa censure légale, un hastag et une réaction critique digne, sont essentielles.
Je suis dans les premiers moments d’un prochain livre, et la lecture de cet entretien remet quelques boussoles dans la bonne direction. A commencer par ces conseils —ou règles— que les auteurs ne devraient pas oublier: ne pas penser aux lecteurs (ni aux éditeurs); raconter et non asséner; éventuellement se donner pour objectif, comme le disait Benjamin Whitmer lors d’une rencontre à Limoges il y a peu: « to slowly crush the heart of the reader in my hand », de faire passer des émotions, donc (douloureuses ou moins); d’assumer cet « affranchissement total » que permet la création.
Mais la liberté —artistique, philosophique, physique…— n’est pas donnée. Elle n’est presque toujours qu’une conquête. Une bataille a priori sans victoire, mais sans défaite non plus. Pour les auteurs comme pour les autres. On n’est jamais libre, on essaie seulement de se libérer (que serait un être entièrement libre?…Dieu, dévoreur de chair humaine, fou, artiste total muet sourd et aveugle, homme transformé en meuble?). Et c’est la dernière boussole, avec la prise de risque, que je retiendrai de la lecture de cet entretien: ce qu’a fait DOA avec ce livre, et qu’importe à ce stade que je ne l’ai pas encore lu. Il a cassé le moule, il s’est libéré d’un des auteurs qu’il était pour en devenir un différent. Parce qu’il est vite tentant de se contenter d’en être un seul, celui qui vend ou celui qui nous fait du bien, celui en qui on a le plus confiance, et de ne pas se frotter aux autres. Intéressant que ce soit par ce livre qu’il s’essaie au « JE ». Merci aux questions, et un grand merci aux réponses.
“Pas si simple d’être le Iggy Pop d’une petite ville de province…”
Le début des années 80 à Airdrie en Ecosse. A moins d’y être passé, vous ne devez pas connaître. Situé dans la campagne du comté du North Lanarkshire, ouais, vous ne voyez pas vraiment mieux. On pourrait dire comme on le fait si souvent pour parler de petites villes d’une trentaine de mille habitants que Airdrie est le trou du cul du monde ou du moins de l’Ecosse mais la ville n’est située qu’à une vingtaine de kilomètres de Glasgow donc pas réellement isolée. Là, les jeunes rêvent de partir loin de la Calédonie et de ses tartans mais le plus souvent ils restent plantés là reprenant les emplois de leurs parents dans les usines et depuis des décennies, peu d’évolution. Mais la vague punk de la fin des années 70 a créé un espoir pour tous ces jeunes, qui ont vu que trois accords de guitare, des épingles à nourrice, de la provocation, du nihilisme et de l’anarchie primaire suffisaient parfois à lancer une carrière dans l’industrie musicale si on était suffisamment malin et chanceux. “ Phony Beatlemania has bitten the dust” chantait the Clash, on déboulonne les idoles friquées, le souffle de la révolte d’une jeunesse prolo a atteint aussi Airdrie. Les major companies ont compris et sont à la recherche des nouveaux Damned, Sex Pistols, Clash, Exploited, Sham 69, Jam…
“Memorial Device” raconte les tout débuts, les hésitations, les plantages mais aussi les fols espoirs et la destinée de ces jeunes sans avenir et surtout sans réel talent. Toute la faune locale est finalement sur scène dans ce grand “ great rock’n’roll swindle” d’Airdrie. On croise bien sûr des zicos, des paumés, des grands malades, de grands mythos, des pseudo intellos, des toxicos, des membres de l’Ira planqués, des pères alcoolos, des stars du porno, une grande comédie douce-amère particulièrement touchante et souvent hilarante, des légions d’ados qui se cherchent sans finalement vraiment se trouver.
“J’ai souffert de troubles mentaux toute ma vie. Mais rien que pour l’aspect créatif, ça vaut le coup”
David Keenan connaît parfaitement la scène punk et post-punk de ces années et c’est un vrai bonheur de retrouver tous ces groupes aux carrières météoriques ou tombés complètement dans l’oubli depuis. Keenan maîtrise, redoutable expert de cette époque d’explosion salutaire d’un monde rock bien essoufflé par des dinosaures endormis et le lecteur qui a connu, qui a participé à cette fureur reconnaîtra le niveau d’expertise de l’auteur et le remerciera pour le belle Madeleine de Proust. Keenan a travaillé pour l’excellent magazine musical british The Wire et a vécu enfant à Airdrie au moment de la déflagration punk. Maîtrise parfaite du sujet donc associée à une connaissance du décor et magnifiée par une construction virtuose inspirée du roman de Georges Perec “la vie, mode d’emploi” qui racontait la vie des habitants d’un immeuble sur six ans. Keenan reprend ce schéma narratif en l’adaptant à la jeunesse rock d’ Airdrie sur plusieurs années autour du groupe “Memorial Device”, sa naissance, sa vie, son oeuvre… imaginaire à travers une narration surprenante au départ à base de témoignages, d’interviews, lettres, articles, témoignages où chacun tente de bien se placer dans la lumière, compilée par Ross Raymond un aspirant rock critique. La mosaïque prend forme rapidement pour créer une tableau particulièrement déjanté, foutraque.
En fait, le monde de la musique punk n’est qu’un moteur, un puissant moteur certes, pour développer l’environnement social britannique des années 80. Nick Hornby pour l’univers musical ainsi qu’ une certaine tendresse et Irvine Welsh pour l’ hommage à ces losers magnifiques et le côté déjanté, Memorial Device est un très grand moment de rock’n’ roll, un roman superbe, qui laisse néanmoins l’immense regret que le groupe n’ait jamais existé.
Donald Westlake était un grand écrivain de polars new-yorkais décédé il y a 10 ans laissant un vide abyssal jamais comblé derrière lui. Depuis, Rivages, son éditeur français a publié quelques inédits, puis la source s’est tarie. Et soudain arrive maintenant ce “tous les Mayas sont bons “ avec un titre français sentant bon les jeux de mots à deux balles que nous offraient les éditeurs français dans les années 60, 70 et 80 pour les polars. Alors, si vous ne connaissez pas ce grand maître, nul doute que ce ne sera pas forcément un roman marquant pour vous et que de multiples autres entrées beaucoup plus riches sont recommandées. Tout bon libraire saura vous guider entre autres vers “le couperet” ou “ Aztèques dansants”, très réussi qui montre un peu lui aussi un réel intérêt de Westlake pour les civilisations précolombiennes.
Si vous êtes un fan, par contre, malgré que vous puissiez légitimement vous demander pourquoi ce roman sorti en 1985 aux States ne fasse son entrée chez nous que plus de trente ans plus tard, vous ne pourrez certainement pas résister et je vous comprends très bien… j’ai craqué immédiatement. Et, rassurons tout le monde, ce roman n’est pas une daube, n’est pas juste un fond de tiroir.
“Kirby, un Américain installé au Bélize – minuscule État d’Amérique centrale -, a acquis un terrain dans la jungle sur lequel il a édifié un faux temple maya avec la complicité de villageois locaux. Ces derniers fabriquent pour lui des « antiquités » qu’il entend vendre à des clients américains. Son but est quand même de s’enrichir le plus possible, on ne va pas se le cacher. Mais lorsque lesdits clients arrivent au Bélize en même temps qu’une archéologue idéaliste, certaines complications se font jour. Car l’archéologue est une vraie spécialiste qui sait distinguer le vrai du faux. Comme dit Kirby, « une fichue peste ».”
Capable d’écrire des comédies policières ébouriffées et hilarantes dans sa série consacrée à John Dortmunder cambrioleur new-yorkais particulièrement touché par une scoumoune qui ne le lâche jamais avec sa bande sympathique de bras cassés et des polars beaucoup plus sombres avec sa série Parker, Westlake était brillant dans tous les genres qu’il touchait. Celui-ci avec sa profusion d’informations sur le Bélize en Amérique Centrale, se rapproche de “Kawaha”, roman d’aventures situé dans l’Ouganda des années 70 du triste sire Idi Amin Dada.
Roman d’aventures donc situé dans la jungle du Bélize qu’il a arpentée avec son épouse et à qui il a dédié le roman pour avoir enduré un trip avec lui dans l’enfer vert, se double aussi d’une farce et d’un énorme jeu de dupes, d’arnaques avec moult rebondissements, trahisons en cascade. Ce n’est sûrement pas le meilleur de Weslake que l’on retrouve ici mais le rythme est bien là, le ton gentiment moqueur et un humour souvent très fin, pince sans rire qui est une de ces marques de fabrique, bien présents, font que c’est du Weslake et… c’est bon.
Les novices découvriront plus facilement le grand Donald Westlake en achetant le recueil de Rivages nouvellement sorti “Encore raté” proposant la première cata de Dortmunder “Pierre qui roule” et deux autres très bonnes aventures “ Personne n’est parfait” et “Dégâts des eaux”. “Pierre qui roule” a d’ailleurs été adapté en 1972 par Peter Yates sous le titre ”Les quatre malfrats” avec un très incongru Robert Redford dans le rôle de Dortmunder. Christophe Lambert, dans un nanar ricain s’y est aussi essayé mais le costume était bien trop grand pour lui. Nombreuses ont été les adaptations des œuvres de Westlake, peu ont été convaincantes, la finesse de l’humour n’étant que très rarement retrouvée à l’écran. Dortmunder est un poissard, souvent aigri, totalement désabusé: le personnage que joue souvent jean Pierre Bacri correspondrait assez bien au tempérament et à l’état d’esprit du New-Yorkais.
“Tous les Mayas sont bons” à glisser légitimement et obligatoirement sous le sapin de tous les fans de Westlake et le volume “ Encore raté” sous le sapin de tous les amateurs de polars old school.
Rivages Rouge est une collection particulièrement riche s’adressant à tous les mélomanes, les aficionados, les fans de zik, tous les gens qui s’intéressent au rock de très près ou de loin. Nommée ainsi par opposition à Rivages/ Noir créé par François Guérif, elle se signale par la qualité le professionnalisme de ses productions, souffle le feu et diffuse allègrement une connaissance de faits de société, tout sauf mineurs, quand on prend un peu de recul historique.
Vous aimez le rock, vous êtes dans la place et vous allez trouver votre place. Couvrant des univers allant de Sinatra aux Ramones, la collection ne s’intéresse pas uniquement à un artiste mais plus souvent à des mouvements comme la country aux USA, le mouvement hippie des années 60, le mouvement punk, les mods… Vous comprendrez aisément que la collection s’intéresse avant tout aux courants et à leur influence sur la société de la deuxième partie du XXème siècle aux USA, chez les Anglais mais aussi en France: tout l’environnement historique, social,culturel, politique… la musique comme instrument de contre culture, comme étendard d’une certaine subculture.
“Le temps des rock stars, comme celui des cowboys, est révolu. Tué par le streaming, les réseaux sociaux, l’électro, le hip hop… Mais comme pour les cowboys, le mythe de la rock star continue de vivre dans notre imagination. On demandait aux rock stars de littéralement incarner leurs chansons, d’être tout ce que l’on n’était pas, et de nous ressembler en même temps. D’accompagner notre vie. Et surtout de symboliser la jeunesse éternelle. Mission accomplie.”
Nul doute que certains s’interrogent déjà sur les étrennes de Noël. Tout amateur de rock ayant un petit peu sué dans des salles de concert sera évidemment sous le charme de ce bouquin dont le thème montre à partir de quarante portraits d’artistes l’ascension puis la chute de la rock star de la fin du siècle dernier remplacée en ce début de siècle par la facebook star bling bling. Nous parlons d’une époque où la promo existait bien sûr mais où les artistes ne passaient pas leur vie à mettre le contenu de leur assiette sur les réseaux sociaux. Espèce disparue, la rock star revit sous la plume journalistique mais aussi parfois attendrie ou moqueuse d’un David Hepworth qui nous offre un bien bel ouvrage documentaire courant sur 40 ans.
Alors, bien sûr, ses choix sont parfois discutables, on peut noter certains oublis regrettables. Par contre, chaque chapitre est une jolie petit mine d’infos, de surprises y compris sur des artistes que vous n’appréciez pas forcément. Vous remettant dans un contexte que vous avez peut-être oublié, Hepworth vous montre l’envers du décor… je ne donnerai aucun exemple mais il y a de belles surprises (le premier Black Sabbath enregistré en un prise unique et dans les bacs deux jours plus tard) et certaines rock stars verront peut-être leur étoile pâlir.
Un artiste par année, au moment de son ascension ou de sa fin mais un moment clé à chaque fois. Gros avantage, vous pouvez sauter des portraits. L’éclosion d’ Elton John me restera totalement inconnue, ne m’intéressant pas. Cerise sur le gâteau, une playlist des succès de l’année évoquée est donnée en fin d’article. Un index et une belle bibliographie permettront à chacun d’approfondir sa connaissance des sujets… un petit bijou de rock culture.
« Ozzy Osbourne préférait voyager en bus. Non seulement il économisait sur les billets d’avion, mais cela lui permettait aussi de prendre la route dès la fin de ses concerts plutôt que de voir sa chambre accueillir tous les alcooliques et les drogués du coin. Il savait que la tentation serait trop forte. Ozzy avait été renvoyé de Black Sabbath deux ans plus tôt. Les autres membres avaient leurs propres problèmes de drogue et étaient incapables de le gérer. »
Traduction: Jean Esch. ( Ce monsieur est la pointure, l’épée du genre. Sur son CV: Chesbro, Westlake, Pelecanos, Block, CRUMLEY et Winslow…toute la crème du roman noir ricain!)
Ce roman est tout sauf une surprise, c’est juste le retour du Grand Don Winslow, du très grand Winslow, jusqu’au vertige. Il y a deux Winslow, un auteur capable d’écrire des romans grandioses mais aussi du très quelconque même si ses bouquins les plus ordinaires feraient le bonheur de bien des auteurs. Seulement, on peut avoir du mal à supporter des daubes comme ses histoires de surfers écrites quand il s’est installé à San Diego au paradis de la glisse californien, sur les bords du Pacifique et les insupportablement xénophobes et clichetons “Savages” et “Cool” de la part d’un écrivain qui nous a offert le chef d’oeuvre que l’on n’attendait pas vraiment de lui, qu’il n’avait pas laissé vraiment deviner, au cœur de l’été 2007… “la griffe du chien”. Neuf ans après, retour de l’extase avec “Cartel” qui continuera ce qui sera une trilogie exceptionnelle sur la guerre contre les narcos-trafiquants. Enfin, début novembre déboule un nouveau monument nommé “the force”, hélas très pauvrement rebaptisé “Corruption” .
“Denny Malone est le roi de Manhattan North, le leader charismatique de La Force, une unité d’élite qui fait la loi dans les rues de New York et n’hésite pas à se salir les mains pour combattre les gangs, les dealers et les trafiquants d’armes. Après dix-huit années de service, il est respecté et admiré de tous. Mais le jour où, après une descente, Malone et sa garde rapprochée planquent pour des millions de dollars de drogue, la ligne jaune est franchie. Le FBI le rattrape et va tout mettre en œuvre pour le force à dénoncer ses coéquipiers. Dans le même temps, il devient une cible pour les mafieux et les politiques corrompus. Seulement, Malone connaît tous leurs secrets. Et tous, il peut les faire tomber……”
Denny Malone et ses trois collègues, potes, amis, frères forment une équipe soudée qui fait la guerre jour après jour et qui comme les autres flics, les politiciens, les juges, les avocats, les promoteurs en croque. Pas de raison de faire le sale boulot dans la rue tandis que les cols blancs s’en foutent plein les poches. Ils vont chercher le pognon sur le territoire des gangs (voir la stupéfiante carte interactive du crime), des prises de guerre. Les dealers vivent vite et meurent jeunes, Malone vit vite et veut mourir vieux. Il pense à sa retraite, les études des gosses… Il faut beaucoup de thune pour pouvoir vivre à New York, il amasse mais en risquant sa vie jour et nuit et il tombe… Malone, héros ou salaud, les deux ou ni l’un ni l’autre? Avant tout un très grand personnage romanesque, un mec inoubliable avec ses convictions, ses contradictions, ses failles… « Serpico », Le prince de New York », Denny Malone le cinéma de Sydney Lumet.
Quand les Noirs ne tuent pas des Noirs, les flics s’en chargent. Dans un cas comme dans l’autre, se dit Malone, des Noirs meurent.
Et il est toujours flic.
New York est toujours New York.
Le monde est toujours le monde.
Oui et non. Son monde a changé.
Il a mouchardé.
La première fois, se dit-il, ça change la vie.
La deuxième fois, c’est juste la vie.
La troisième fois,c’est votre vie.
C’ est ce que vous êtes devenu.
Une balance.
Mais Malone a du sang irlandais qui coule dans ses veines, la famille, le clan c’est sa vie son graal. Le fighting spirit, il l’a appris dans la rue, il maîtrise et il va entamer une putain de guerre dégueulasse pour sa vie, pour les siens et surtout son honneur. Don Winslow, dans des rues sordides, dans des halls dégueulasses, dans des apparts immondes peuplés de malades, de salauds, de paumés, de criminels crée la plus stupéfiante, la plus frappante des tragédies, un roman que vous n’oublierez sûrement jamais.
Corruption, c’est aussi et surtout New York et Manhattan mais pas celui des touristes et du faste, une zone qui commence quand Central Park disparaît, des endroits que le touriste n’entrapercevra que s’il monte jusqu’au musée des Cloisters. Harlem en intro colorée puis Washington Heighs et Inwood que la Harlem River séparera du Bronx. Des rues plus étroites où la pierre conserve la mémoire et les stigmates de guerres antérieures, des occupations irlandaises ou ritales puis hispanophones puis caribéennes et mettent en garde le passant imprudent, territoires attendant chaque soir que le soleil disparaisse derrière la skyline pour devenir des zones de guerre urbaine quand les junkies vont chercher leur dose. Winslow est originaire de New-York et on le sent, on le voit, on le touche immédiatement. Et son immense talent de conteur allié à une connaissance parfaite de son environnement romanesque entièrement dévoué au lecteur novice fonctionne une nouvelle fois à merveille.
Si vous connaissez New York, c’est un bonheur. Si vous avez vécu à New York, c’est un immense bonheur, si vous ne connaissez pas New York, c’est aussi un bonheur. Winslow aime New York, vous fait aimer New York, vous emporte, vous chavire, vous émeut. Il y a très longtemps que je n’avais pas connu un tel bonheur de lecture.
“Dans une seule rue vous entendez cinq langues, vous sentez six cultures, vous écoutez sept genres musicaux, vous voyez une centaine de personnes, un millier d’histoires, et tout ça c’est New York.
« J’ai rencontré Jedidiah à Philadelphie, là même où je suis tombé sur le livre de Patrick M. Finn. Il lisait ses nouvelles sur une scène et je dois avouer que j’avais beaucoup de mal à tout capter tellement son accent texan était à couper au couteau. Mais le type avait l’air sauvage et totalement habité. Après la lecture, nous sommes allés boire des bières et des whiskeys dans un bar texan du coin où les serveuses étaient légèrement vêtues et les buveurs édentés et j’ai réellement fait la connaissance de Jedidiah. Fils de pasteur, amateur de noir et de rock, il place sur le même plan l’Ancien Testament, les livres d’Ellroy et les films de Peckinpah. Que pouvais-je lui dire à part : «Travaillons ensemble» ? Plus le temps passe, moins je crois au hasard. » Le mot de l’éditeur Aurélien Masson.
Dernière livraison de l’année de la collection d’ Aurélien Masson qui aura bien négocié cette première année, creusant son sillon dans une certaine « subculture » très appréciable. Si certains auteurs francophones l’ont suivi dans cette nouvelle aventure et ont permis un début de reconnaissance de la collection auprès du public, c’est néanmoins avec les deux novellas ricaines qu’il a apporté un nouveau souffle. Sauvage, sans pitié, sans rédemption, tel pourrait être le credo ricain d’ EquinoX . Après, tout le monde n’aime pas forcément lire le spectacle de la bestialité, de la déchéance qui caractérisent « Ceci est mon corps » de Patrick Michael Smith et « Les féroces » qui clôt cette première saison mais quel que soit votre sentiment en fin de lecture, il est exclu que vous ne ressentiez rien devant ces Cours des Miracles modernes.
« À la frontière entre le Mexique et les États-Unis, la mafia a bâti un hameau fait de bric et de broc, aux allures de village fantôme. Ses hommes de main s’y réfugient de temps en temps, histoire de se faire oublier des forces de l’ordre quand cela chauffe trop. Pas grand-chose à faire, à part se soûler jusqu’à plus soif et se taper une des innombrables putes qu’ils appellent « les Marias ». Jusqu’au jour où les Marias relèvent la tête. Elles déferlent dans le désert. Gare aux hommes qui croiseront leur chemin. L’heure de la vengeance a sonné. »
Jedidiah Ayres a dit de cette nouvelle qu’ elle était » la plus douce histoire d’amour que je n’écrirai jamais ». Ce fan halluciné de Sam Peckinpah se double donc d’un sacré farceur et le lecteur conviendra aisément qu’il faut creuser très profondément dans le désert mexicain pour trouver un ersatz d’amour ici ou quelque chose y ressemblant vaguement.
Conte de l’horreur, « Les Féroces » raconte le bras armé de la vengeance, le sang des salopards, leur sacrifice, leur souffrance pour la purification des suppliciés de la barbarie, la réponse barbare à la barbarie. Au milieu des massacres, à la périphérie des abominations, dans l’immonde cloaque de sang, de merde, d’urine, de sueur, de sperme, affleure ce qui pourrait être, parfois, un semblant d’ humanité de la part de ses femmes détruites.
« Ceci n’est pas un polar pour votre grand-mère, avec des gentils et des méchants. C’est un bouquin pour adulte. Et honnêtement, je dois dire qu’il est moralement répréhensible. Vous allez l’adorer, et à cause de cela, vous allez vous sentir coupable. Mieux vaudra ne pas le laisser traîner : les gens vous regarderont comme si quelque chose ne tournait pas très rond chez vous. Le mieux, c’est peut-être de le glisser dans un autre livre, avec des fleurs sur la couverture. Comme ça quand vous rirez personne ne se fera une piètre opinion de l’état de votre âme.” Aidan Truhen
Qui a donc commis ce roman, également auteur de la citation d’avertissement au lecteur? Ce serait un célèbre auteur britannique écrivant sous pseudo. Pour le NY Times, il s’agirait de Nick Harkaway, le nom de plume de Nicholas Cornwell, qui écrit de la science-fiction et de fantasy et accessoirement fils du romancier John le Carré. Nul doute que l’oeuvre de son père ne lui a pas réellement servi pour ce roman, son premier dans le genre thriller. Truhen a -t-il eu peur de choquer son entourage et son lectorat pour avancer ainsi masqué ? Peut-être a-t-il simplement voulu se défouler, lâcher tous les chevaux mais sans inquiéter ses fans ? Mais qu’importe le flacon…
Jack Price est à la cocaïne ce qu’Über est au transport. C’est un criminel en col blanc, parfaitement organisé, avec une force de vente décentralisée et un produit de marque. Quand sa voisine du dessous se fait tuer, façon exécution, Jack doit savoir pourquoi. C’est une simple question de business et de sécurité personnelle, mais quelqu’un n’aime pas qu’il la pose. La preuve : les Sept Démons, probablement les sept personnes les pires de la terre, ont été engagées pour le liquider.
Jack Price s’est mis dans de sales draps, il en a conscience mais il a le courage et la confiance des barges, c’est certain, et sa folie lui permet aussi de se montrer très imaginatif dans la manière de se défendre contre les fameux tueurs légendaires les Sept démons. Moins célèbres que les quatre cavaliers de l’apocalypse, moins doués que les sept mercenaires, leur nombre va très rapidement salement diminuer au fur et à mesure des attaques d’un Jack Price particulièrement remonté. En fait, les Sept Démons sont des grosses quiches, Price nous le montrera tout au long de son monologue dérangé de 276 pages.
Alors, qu’en retenir ? Je dois dire que ce roman lu il y a une quinzaine est totalement sorti de mon esprit et a disparu de ma mémoire si on fait exception une des outrances du sieur Price, grand, très grand malade. Attention, c’est déjanté, sauvage, borderline, provoc et se lit très rapidement en donnant le plaisir brut d’une série Z et ce n’est pas non plus négligeable. On est très loin d’un Willocks sorti il y a peu chez le même éditeur. “Allez tous vous faire foutre » se rapproche d’un comic destiné à faire rire ou tout au moins sourire si vous êtes dans le bon ou plutôt le mauvais état d’esprit. On peut très bien ranger cet opus aux côtés des œuvres de Bourbon Kid ou du Néo- Zélandais Paul Cleave aux romans très violents à l’humour très noir et outrancier semblant sortis d’un cerveau alimenté par des substances telles que celles vendues par Price et également au catalogue des éditions Sonatine. Un de temps en temps, quand l’envie d’un shot terrible se fait sentir mais qui ne provoquera pas chez moi, loin de là, un début d’addiction avec ce ton qui se voudrait rock n’ roll et qui fait plutôt vieux punk à chien, majeur dressé.
Suz a dix- neuf ans mais en paraît douze, petite gamine informe vivant dans un cité HLM délabrée de Copenhague. Suz n’a pas d’ amis, pas de vie hors de son triste univers solitaire, malbouffe, shit médiocre, horizon bouché sans éclaircie à prévoir. Un jour, deux flics, plutôt paternalistes dans leur intentions, l’ avertissent que son père, détenu modèle, va sortir de prison plus tôt que prévu. Elle doit donc se préparer à affronter à nouveau le cauchemar. Elle commence à se bouger, se crée des épreuves, des tests, pour forger son caractère, fuir sa peur, pour se préparer à affronter un monstre dont le sang coule dans ses veines et à le tuer.
Il y a eu un drame familial mais on en ignore la teneur. Sont évoqués une mère inconsciente dans son lit, un frère parti se battre en Afghanistan et ce père donc qu’elle veut supprimer. On n’en saura pas plus dans la première partie, on suivra juste Suz dans ses rapports difficiles avec les gens de son quartier, se méfiant des petites frappes tout en refusant les quelques mains tendues. Suz vit la pire des solitudes mais ses tests lui permettent de tenir puis quelques activités de deal d’herbe et de shit la feront rêver de pouvoir acheter une arme et de buter l’ordure le moment venu.
Malgré le calvaire vécu par Suz, le ton n’est pas toujours morbide et ces relations de petite sauvageonne avec son entourage des enceintes bétonnées oubliées déclenchent parfois le sourire malgré le drame vécu, malgré la misère, malgré la merditude de son existence…
Sans l’envoi de la bonne fée Joséphine de chez Denoël, je serais passé à côté de ce roman, aucun doute. Les histoires de jeunes paumés dans des zones urbaines, sortes de prisons à ciel ouvert sans réel échappatoire, sont légions mais “la fille-hérisson” se distingue vraiment du lot par l’empathie pour Suz que sait créer, sans compassion putassière, sans misérabilisme larmoyant Jonas T. Bengtsson. A chaque fois que Suz sort de son appart, on tremble pour elle. On s’inquiète de ses rencontres avec la racaille locale, des tests qu’elle s’impose, de ses envies d’en finir. Suz est aussi touchante que Eva l’héroïne de l’effroyable “Débâcle” de Lize Spit. Pareille enfance flinguée par les parents, même drame, même dégoût de la vie, même horreur vécue jour après jour même si les projets des filles sont différents et ne situent ni à la même latitude ni dans un tissu social comparable.
Suz, un personnage qu’on n’oublie pas, Petite Sirène du chaos…
“Sébastien Raizer est le cofondateur des Éditions du Camion Blanc, qui ont publié des cargaisons d’ouvrages sur le rock, et de la collection Camion Noir, aliénée aux cultures sombres.Il est l’auteur de la trilogie transréaliste des « Équinoxes » à la Série Noire (L’alignement des équinoxes, Sagittarius, Minuit à contre-jour), ainsi que d’un Petit éloge du zen.Il vit à Kyoto où il pratique le iaido et le zazen.” Présentation de La manufacture de livres.
Sébastien Raizer s’est fait connaître du plus grand public par sa trilogie des Equinoxes, oeuvre imposante, impressionnante et très exigeante. Aussi après lecture, est-il curieux de de le voir rompre le silence, rejoindre les rivages occidentaux, les étals des librairies françaises avec uniquement une novella.
Ceci dit, “ 3 minutes 7 secondes” prolonge cette réflexion personnelle lue précédemment, alimentée par un souffle oriental qu’il respire maintenant tous les jours. Si vous ne connaissez pas Sébastien Raizer, le propos, plus facilement abordable ici, sera certainement une belle manière d’entrer dans l’univers complexe de l’auteur tandis que les aficionados retrouveront certaines thématiques, évolueront dans une certaine paramnésie douce.
“Au crépuscule, le vol MU 729 a quitté Shanghai pour rejoindre Kyoto. Mais tandis que l’appareil survole la mer de Chine, un missile balistique nord-coréen prend le Boeing 777 pour cible. L’information est transmise au pilote. Dans quelques instants, l’appareil sera détruit. Aucune échappatoire. À bord de l’avion, trois cent seize passagers vivent leurs derniers instants. Il ne leur reste que 3 minutes et 7 secondes pour savoir quel sens donner à ces ultimes moments.”
Le commandant de bord, son second, des membres du personnel navigant, un photographe hollandais, un jeune Américain, les protagonistes de cette “chronique d’un mort annoncée”. Trois minutes et 7 secondes avant le chaos, le néant .
Plusieurs destins confrontés à la fin, la manière de chacun d’aborder cette issue fatale… On est très loin d’un roman catastrophe. Dans cet avion, les personnes ne sont plus sur Terre mais ne sont pas mortes non plus. C’est ce passage vers le néant, cet état instable et hautement déstabilisant qui est raconté: les considérations de chacun, les souvenirs, les regrets, les ultimes désirs pour quitter la vie parfois très antagonistes, les cruelles terribles dernières trahisons. C’est du grand art, puissamment troublant !
Commentaires récents