Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 46 of 80)

OUTRESABLE de Hugh Howey / Actes Sud / Exofictions

“Depuis des siècles, le sable a tout englouti. À la surface, battu par les vents et harcelé par des dunes mouvantes, un nouveau monde essaie tant bien que mal de survivre. À sa tête, les plongeurs, une petite élite qui descend toujours plus profond à la recherche des artefacts de jadis, prisés comme autant de trésors. L’un de ces plongeurs s’apprête à partir à la recherche de Danvar, la cité mythique objet de tous les fantasmes. Pour espérer la trouver, Palmer sait qu’il lui faudra atteindre des profondeurs jamais encore explorées. Et si elle n’existe pas, sa combinaison de plongée sera son sarcophage.”

Hugh Howey a connu la célébrité avec “Silo” et une nouvelle fois les univers sous-terrains l’ont inspiré. Il nous renvoie à nouveau sous la surface de la planète depuis des siècles enfouie sous le sable. Dans cette dystopie, le sable remplace l’eau comme rempart infranchissable, obstacle à l’acquisition de trésors enfouis de cités disparues au fond de la masse.

Le roman est addictif et la couverture, magnifique, avec ce scaphandrier en posture messianique invite à y entrer, à ses risques et périls évidemment car ce monde futur n’a rien de bien enthousiasmant. N’étant point un grand fan de SF, je me suis laissé guider par un auteur qui a eu tendance à user néanmoins de beaucoup de rebondissements. Par ailleurs, les chapitres relativement courts ajoutent à une impression de roman un peu formaté et s’ils siéent parfaitement à un thriller de grande consommation, ils n’en feront pas non plus un roman forcément inoubliable. En fait, c’est plutôt la fusion de cinq novellas si on croit les médias anglo-saxons. Mais ne boudons pas notre plaisir, on ne s’ennuie pas une seconde, les descentes des plongeurs sont assez sidérantes et les claustrophobes connaîtront certainement bien des tourments .

Hugh Howey n’est pas un marchand de sable, loin de là, et les amoureux de ces mondes post-apocalyptiques devraient y trouver leur compte.

Wollanup.

TROUVER L’ENFANT de Rene Denfeld / Rivages / Noir

Traduction: Pierre Bondil

“Madison Culver a disparu alors que ses parents choisissaient un arbre de Noël dans la forêt nationale de Skookum, Oregon. Elle aurait aujourd’hui huit ans. Certains qu’elle est encore vivante, les Culver se tournent vers Naomi Cottle. Enquêtrice privée connue de la police comme « la femme qui retrouve les enfants », Naomi est leur dernier espoir. Sa recherche méthodique l’emmène dans les terres sauvages du Nord-Ouest Pacifique, et au coeur de son propre passé. Alors que Naomi suit la piste de l’enfant, les fragments d’un rêve sombre viennent lui rappeler une perte terrible depuis longtemps refoulée.”

Alors les romans parlant des disparitions d’enfant sont légions et beaucoup d’amateurs de polar sont lassés  du sujet tant les différents aspects ont déjà été lus et relus avec avec plus ou moins de talent, plus ou moins de force, donnant des histoires plus ou moins réussies. Mais, parfois certains se distinguent du lot soit par leurs qualités d’écriture ou par leurs intrigues urgentes, addictives voire violentes. Et assurément, celui-ci, premier d’une série, sans renouveler le genre lui donne des lettres de noblesse à l’égal du formidable “filles” de Frederick Busch qui malgré une intrigue bien différente montre la même force, le même entêtement, la même détermination ou folie dans la recherche de la personne disparue.

Alors, bien sûr, on ne peut tout renouveler et on retrouve les parents détruits, les recherches en amont abandonnées, les flics locaux, les tâtonnements, les faux coupables, les échecs, les soupçons, le détail qui éclaire mais Rene Denfeld est allée beaucoup plus loin pour créer un roman exemplaire et particulièrement original. Evidemment, on s’en doute puis on le sait, Madison est vivante, retenue prisonnière depuis trois ans, vit un cauchemar qui nous sera conté avec énormément de pudeur, rendant finalement le propos encore plus cruel par ses non-dits ravageurs et créant par là un très beau personnage qui risque de vous briser. Naomi, par son histoire, par sa quête à jamais reconduite, par sa force saura elle aussi vous chavirer, faire vôtre sa reconstruction douloureuse.

Ne vous arrêtez pas à la couverture avec ces pôvres huskies à collier suggérant Perrault ou Grimm. Même si l’univers des contes est bien présent dans le roman lui apportant une magnifique et prégnante touche poétique noire, la puissance du roman est ailleurs. On pourra peut-être s’interroger sur les compétences de lectrice précoce de Madison ou sur ses réflexions pas toujours très en phase avec le supposé développement psychologique d’une enfant de cet âge mais ce ne sont que menus détails par rapport à l’originalité du traitement du sujet offert par Rene Denfeld.

Sans entrer dans des détails qui pourraient spoiler une intrigue particulièrement bien menée, l’auteure nous raconte trois terribles histoires: celle d’un personnage qui vit l’enfer de l’enlèvement, d’un second qui l’a vécu et d’un troisième qui l’a vécu, le vit et le vivra éternellement et si l’histoire est douloureuse, grave, horrible, elle est avant tout particulièrement talentueuse. Trois destins et le même pandémonium.

Superbe.

Wollanup.

L’ APPÉTIT DE LA DESTRUCTION d’ Yvan Robin / Lajouanie

« Travailler tue », le précédent roman, d’Yvan Robin avait eu un certain écho dans la presse et les blogs. Quatre ans plus tard, pour son retour, il quitte le milieu du travail et de l’ultra libéralisme pour nous parler Rock n’ Roll.

Dans ce roman à trois voix, l’auteur emprunte trois voies pour raconter le groupe fictif « Ame Less », quatuor né d’un amour ado commun de la zik et qui a gravi rapidement les marches vers le succès et la reconnaissance. L’histoire du groupe, l’ascension puis la gloire puis l’ennui puis la désolation jusqu’à la chute prévisible et annoncée dès le départ, est racontée sous trois volets bien distincts. L’un raconte la genèse et l’histoire auréolée d’une gloire aussi fulgurante qu’inattendue, le second conte les ultimes heures du groupe durant une tournée qui sera la dernière au grand dam des acteurs qui ignorent le drame qui va se jouer et le troisième recueille les pensées du leader tentant de guérir de ses multiples addictions.

Les connaisseurs reconnaîtront des éléments du destin d’Indochine et de Noir Désir (Yvan est bordelais) mais aussi celui de L’ Affaire Louis Trio ou de Girls in Hawaï comme celui de Nirvana ou des Stones entre autres. Les autres lecteurs, moins au fait du monde du rock que semble très bien connaître Yvan Robin, découvriront l’envers du décor, la réalité derrière les paillettes, les média, les réseaux sociaux.


« Et puis communiquer sur les réseaux sociaux, être là toujours. A la page. Inviter la mercatique jusque dans l’intime. J’ai faim, j’ai froid, j’ai soif. Le faire savoir, le crier haut et fort, le partager. J’ai mal, j’ai triste. J’arrive plus à bander.Il faut des followers, il faut des abonnés. Des selfies. Des hashtags. Des likes. Le sens de la formule, pour stimuler la publication. »

Tout sonne juste, la scène racontant le dernier concert est magnifique et nul doute que les aficionados seront à la fête mais il serait très réducteur de limiter ce roman très bien construit et écrit à juste l’histoire d’un groupe de rock qui s’est, un de plus, brûlé les ailes au contact des spotlights .

Yvan Robin a un regard très juste, à nouveau, sur le groupe, restant très nuancé dans les heures de gloire comme dans le bordel de la fin, sans compassion réelle mais sans condamnation non plus. « Ame less » connaîtra une trajectoire, somme toute, finalement, banale dans un milieu qui dégomme rapidement ses héros une fois que ceux-ci perdent pied avec la réalité dans des paradis artificiels.

Afin que le roman trouve un public large qu’il mérite, il est utile d’insister sur le fait que « L’appétit de la destruction » est avant tout un roman noir, et qu’il est particulièrement recommandable. Yvan Robin est un bel observateur de ses contemporains et sa plume s’avère très pointue, réaliste sans être manichéenne quand il parle de la triste réalité des gens qui ne vivent pas dans le grand cirque du Rock n’Roll et que le  « band » côtoie par instants avant de retourner dans son Eden doré : une laverie, les urgences d’un hôpital, des SDF dans la panade, une station-service… autant de tableaux ordinaires particulièrement bien peints et dépeints qui donnent au roman une dimension humaine et sociale de qualité.

Du groupe à ses débuts : « Seule Nina Mélina possède un réel bagage théorique. Les trois autres jouent à l’oreille en bons autodidactes, plus à cheval sur l’intention que sur la pulse ».

Que ce soit en littérature noire comme sur le rock, vraiment pas dans l’intention, loin de faire ses gammes, Yvan Robin connaît déjà parfaitement la musique.

Rock on !

Wollanup.

La PEAU DU PAPILLON de Sergey Kuznetsov / Série Noire.

Traduction: Raphaelle Pache

«Dans ma cave bétonnée, sur le petit lopin de terre qui entoure ma maison, parfois dans une forêt des environs de Moscou ou dans un ascenseur, j’essaie de parler de moi aux gens. Si j’avais été écrivain, les mots seraient venus à mon secours. Finalement, mes auxiliaires, ce sont un couteau, un scalpel ,et une lampe à souder.» 
À Moscou, les agissements d’un tueur en série particuIièrement sadique attirent l’intérêt de Xénia, l’ambitieuse rédactrice en chef d’un site Web d’actualités – elle-même adepte de pratiques sexuelles extrêmes – qui voit dans cette affaire la chance inespérée de gagner en notoriété. 
Intérêt bientôt partagé, quand une relation virtuelle via une messagerie instantanée se noue entre le tueur et la jeune femme. 
Mais à la frontière entre fantasme et passage à l’acte, entre fascination et répulsion, Xénia devra se confronter à ses propres désirs.

Sûrement un roman que le plus grand nombre appréciera bien mieux que moi. D’ailleurs, les premières critiques sont laudatrices.

Pour faire corps avec des personnages pendant quelques chapitres, un roman, il est nécessaire que naisse une certaine empathie ou tout au moins un intérêt pour leur parcours, leur destin. Et ici rien! Les deux petites demoiselles Xénia et Olga et leurs problèmes existentiels, leur vie sexuelle, rien à foutre, pas mon monde, pas passionnant tout cela, limite soporifique pendant un interminable premier tiers du livre. “la peau du papillon” privilégie la psychologie des personnages mais ceux-ci m’ont paru vraiment trop étrangers, insipides, peu dignes d’intérêt.

Ensuite, enfin, arrive ce fameux tueur de Moscou apôtre du sadisme, et à partir de là les pages où il se raconte, parfois avec une très belle et troublante poésie sont fascinantes et peuvent emporter le lecteur lui laissant une méchante impression de préférence pour le salaud que pour les deux petites nanas, ce fut mon cas, je sais, c’est regrettable . Xénia est actrice d’un vilain jeu du chat et de la souris et j’ai vraiment désiré que le vilain matou fasse un carnage. Car, vous vous en doutez très rapidement, la jeune femme adepte du masochisme et le grand malade sadique ne peuvent que se rencontrer et plus si affinités…  J’avais connu pareille mésaventure avec une héroïne tête à claques d’un roman mineur du grand William Bayer dont je tairai le titre. Que le lecteur préfère le bourreau aux éventuelles victimes, ce n’est sûrement pas un effet voulu.

Attention, c’est la SN, ce roman est loin d’être une série Z, la photographie de la société moscovite est intéressante, les rêves très, très modestes de réussite d’une certaine jeunesse “dorée” russe apportent un éclairage sur la Russie urbaine. Tiens, ils n’ont pas de gilets jaunes là-bas… Sergey Kuznetsov sait aussi se montrer passionnant dans des passages sur des tueurs en série ricains et sur des Russes beaucoup moins connus, l’internationale de l’horreur…Ces histoires, ces révélations, ces descriptions, ces analyses relèvent un roman qui est par ailleurs trop souvent plombé par certains choix narratifs sans grand intérêt pour l’intrigue ou le suspense et qui obligent le lecteur à des recherches frénétiques d’inférences salvatrices

Enfin, aussi, tout dépend de votre parcours de lecteur. Si vous avez morflé avec le cauchemar “Lykaia” de DOA, également chez Gallimard, vous trouverez “La peau du papillon” bien pâle.

Pas touché.

Wollanup.


GRACE de Paul Lynch / Albin Michel.

Traduction: Marina Boraso.

“GRACE” est le troisième roman de l’Irlandais originaire du Donegal Paul Lynch. Même si l’habit ne fait pas le moine, on a du mal à croire qu’un homme ressemblant un peu à l’acteur Jason Schwartzman, un look de dandy 60’s à la George Best soit capable d’une telle noirceur servie par une plume de tout premier ordre, de l’orfèvrerie.

Paul Lynch a commencé sa carrière d’auteur avec le terrible “Un ciel rouge le matin” où un Irlandais, au 19ème siècle quittait le Donegal pour la Pennsylvanie afin de fuir un tueur à ses trousses. Un an plus tard, il nous proposait “La neige noire” racontant le retour d’un Irlandais dans le Donegal après des années passées aux USA et affrontant l’obscurantisme de ses compatriotes dans sa quête de faire vivre sa famille dans une ferme moderne en 1945. Cette fois, l’Amérique souvent présente dans les écrits des Irlandais n’est pas dans le décor même si l’époque de la “grande famine” racontée dans “Grace”, tragédie qui a tué plus d’un million de personnes sous le regard indifférent des Anglais, a été le moteur de l’exil d’ un million d’Irlandais vers les rives de New York ou de Boston.

“Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.”

Avec son entame quasiment biblique qui rappelle le début de  » Le diable tout le temps » de Pollock,“Grace” est avant tout un grand roman picaresque, égal des grandes oeuvres du genre comme “Water Music” de TC Boyle, une histoire où le déterminisme s’échine à détruire le peu d’espoir, le peu de vie restants. La presse anglo-saxonne a coutume de comparer Lynch aux plus grands auteurs américains et ceci n’a rien de galvaudé, loin de là. Paul Lynch  a une plume extraordinaire, une simple phrase peut parfois vous illuminer pour toute une journée. Lynch est capable par le chant d’un oiseau, le scintillement d’un minuscule grain de granit d’un rocher éveillé par le soleil, de rendre moins dur la peine, la désolation, le Malheur. Même dans les moments les plus faibles du “chemin de croix” de Grace, la prose lyrique, poétique vous porte, vous guide dans sa beauté de la description de la nature si hostile à la mauvaise saison, quand la neige est vécue avec terreur par tous ces pauvres hères sans toit. On touche souvent l’indicible, on vit avec le malheur. La “route” de McCarthy, dans la symbolique, dans sa noirceur comme dans l’histoire vient bien sûr à l’esprit.

Remarquable roman d’initition où le passage à l’âge adulte se paie à un prix bien trop fort, revêtant toutes les couleurs du noir pour n’y échapper que par petits touches pâlement gris colorés animées par une plume brillante sans être clinquante, riche sans être ampoulée, “old style” sans être démodée.

”Grace” nous amène aussi vers des aspects jusqu’alors inconnus dans l’oeuvre de Paul Lynch. L’intrigue, cette fois, est souvent grisement voilée par des espaces devenant de plus en plus réduits entre réalité et tous les songes, les rêves ou vies intérieures de Grace lui permettant, dans la folie, d’échapper à l’horrible réalité de sa vie. Ce crescendo fantasmagorique provoque le vertige sans jamais perdre le lecteur. On est parfois dans l’univers gothique de “la mort au crépuscule” de Willam Gay tout en affirmant un espace bien personnel empreint des légendes irlandaises et celtiques.

Grace, de la même famille que Ree de “Winter’s bone” de Daniel Woodrell, chef d’oeuvre!

Wollanup.


LE GARDIEN DE LA JOCONDE de Jorge Fernández Díaz / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Amandine Py.

« La mission de Rémil, vétéran de la guerre des Malouines, semble un rien frustrante : assurer la protection d’une jeune avocate espagnole envoyée à Buenos Aires pour exporter des vins vers l’Europe. Mais si l’agence officieuse des renseignements argentins a fait appel à l’un de ses plus brillants éléments, c’est que les malbecs tanniques et colorés, auxquels la belle s’intéresse, sont agrémentés d’une précieuse poudre blanche qui sait se faire très discrète. »

Un auteur inconnu, une lecture non prévue, des première pages séduisantes et en définitif un polar particulièrement costaud racontant un trafic de coke, entre autres, entre l’Argentine et l’Europe. Pourtant l’Argentine en littérature, j’ai quelques réticences après avoir lu à de trop multiples reprises la tragédie de la dictature militaire et ses tristes conséquences…

Jorge Fernandez Diaz auteur de plusieurs ouvrages dans son pays est journaliste d’investigation à l’origine et il a mis ici la somme de ses connaissances des affaires argentines au service d’un  roman inspiré de faits réels qui a dû bien décoiffer dans son pays à sa sortie en 2014 mais qui sera aussi pour les lecteurs français un témoignage assez édifiant de l’universalité des agissements des puissants et des nantis pour se faire de la thune au mépris des lois et d’une certaine conscience avec la poudre blanche.

Quand on pense cocaïne en Amérique latine, on voit de suite la Colombie mais cette affaire racontée de façon très détaillée et précise (parfois peut-être un peu trop pour une ou deux scènes secondaires) montre que d’autres pays sud-américains lui ont emboîté le pas avec ou sans l’aval du suzerain colombien. Alors, évidemment rien de bien nouveau, les mêmes magouilles entre politiciens, flics, avocats, journalistes, courtiers, narcotrafiquants et officines hyper secrètes, bras armé du pouvoir mais également porte-flingues incontrôlables et indécelables… le narcotrafic mondialisé, la narcopolitique des seigneurs… Tous pourris !

Rien d’original au départ mais l’écriture de Diaz parvient d’emblée à accrocher le lecteur pour le posséder tout au long d’un récit au long cours où est expliqué et narré le montage d’un transport de montagnes de coke de l’Argentine vers l’Espagne.Tout sauf indigeste même si, parfois, certains passages au début pourront paraître un peu fastidieux. Mais on s’apercevra à posteriori que ces détails ont leur importance dans la résolution de l’intrigue criminelle hyper violente qui va s’immiscer à partir de la moitié du livre.

Le roman explore minutieusement la vie, le parcours, les intérêts, l’environnement familial et économique des personnages importants investis dans l’affaire et Jorge Fernandez Diaz élabore des portraits assez édifiants de ces puissants engagés dans la même quête et dont les invariants psychologiques sont la cupidité, l’arrogance née d’un sentiment d’impunité et une suffisance engendrée par l’argent facile et en grande quantité.

Mais c’est Rémil qui détient la palme, qui anime le roman, le fait exploser, au moment de sa colère. Rémil, vétéran de la guerre des Malouines de sinistre mémoire pour son pays, est un dur, un inflexible, un “soldat” qui officie pour l’annexe des services secrets argentins, agence autonome dans ses opérations et son financement. Rémil ne connaît pas la peur, la compassion, la pitié, la confiance, sait évoluer au milieu de la faune dominante comme au milieu de la lie de Buenos Aires… Rémil est un roc, un pro qui va succomber aux charmes vénéneux de Nuria “la Joconde” qu’il est chargé de protéger, tomber dans les filets de  “la dame blanche” jusqu’ à la catastrophe prévisible.

Rémil est-il amoureux? Nuria est-elle éprise ? Peu importe ce sera le début de la fin pour l’entreprise et pour cette passion avec cette Méssaline moderne mais absolument pas façon bluette ou mainstream. Le roman s’avère particulièrement éprouvant et violent dans sa seconde partie quand les personnages enlèvent leur masque de bienveillance civilisée et nul doute qu’ Emil ne vous quittera pas une fois la dernière page tournée.

Violemment édifiant et superbement prenant.

Wollanup.

Wollanup/Clete Purcell/ 2018.

Tout avis est par essence subjectif et donc une sélection annuelle représente un sommet dans la partialité tout en entrant certainement un peu dans l’intimité de l’émetteur. Peu importe, ces dix bouquins ne sont peut-être pas les meilleurs de l’année mais ils ont franchi la première étape de mes choix de lecteur par hasard ou par conviction tout comme certainement par envie dans l’instant en adéquation avec l’état d’esprit du moment. Tous par contre sont des romans qui m’ont offert de grands moments d’évasion, d’intérêt, de plaisir éveillant des sentiments pas toujours forcément charmants et restant très longtemps dans la mémoire, continuant à alimenter réflexions bien après leur lecture. C’est tout simplement ce que j’ai lu de mieux cette année et à l’heure de Noël et des cadeaux, ils sont tout ce que j’aimerais vraiment partager avec ceux qui comptent pour moi. Du plaisir, de l’intelligence, de la noirceur, du talent, de l’immense talent…

DÉBÂCLE de Lize Spit / Actes sud.

Un premier roman belge et une énorme force dévastatrice pour raconter l’enfance mal aimée et l’adolescence flinguée. La colère, la douleur, Le Noir social au plus haut niveau, terrible !

CECI EST MON CORPS de Patrick Michael Finn / EquinoX / Les Arènes.

L’adolescence déglinguée vue cette fois-ci des USA. Sale, dégueulasse, dérangeant, sans pitié et sans merci. Urgent et en même temps dérisoire par son nihilisme, aussi con et vulgaire que du “Green Day” mais aussi, surtout, indispensable.

AVANT LA CHUTE de Noah Hawley / Série Noire.

Le roman noir ricain intelligent, sociétal, sombre mais terriblement profond. Beaucoup ont pleurniché avec le pitoyable “Jake” chez le même éditeur. Noah Hawley, c’est la série « Fargo »… Saisissez ici l’effet papillon, la vie et son incertitude, dans un roman particulièrement abouti. Beau!

BRASIER NOIR de Greg Iles / Actes Sud.

La grosse surprise de l’année. Populaire aux USA, quasiment inconnu en France, Greg Iles sort le premier volume fulgurant d’une trilogie sur la ville de Natchez dans le Mississipi dans les années 60 et de nos jours. Le Sud, le Mississipi, le KKK, des disparitions inexpliquées, des salopards qui s’en sortent, une lecture particulièrement addictive. La suite “l’arbre aux morts” en librairie le 2 janvier. Du bonheur !

LA MAISON DU SOLEIL LEVANT de James Lee Burke / Rivages

Qui raconte mieux ou ne serait-ce au moins aussi bien le Sud que le vieux cowboy James Lee Burke. Deux pages et vous êtes ferré, le talent, une plume magnifique, de l’action et de la réflexion, des descriptions à couper le souflle qui vous font aimer des régions que vous n’avez jamais foulées. Un intérêt profond pour l’humain et la nature. Burke est Dieu.

UNE DOUCE LUEUR DE MALVEILLANCE de Dan Chaon / Albin Michel.

Un roman noir qui va fouiller très loin dans le cerveau des personnages mais aussi dans le vôtre. Ecrit avec un style finalement très ordinaire, parfois peu en adéquation avec l’intelligence du propos, un roman vertigineux, dérangeant jusqu’au malaise, hantant de façon très durable, la grande classe.

LYKAIA de DOA / Gallimard.

En délaissant le créneau “Pukhtu”, DOA aborde d’autres mondes douloureux une fois de plus avec talent. Loin des réseaux sociaux, fidèle à des choix d’écrire d’abord pour lui, nous offrant, malgré lui peut-être, ses traumas, ses luttes, ses incertitudes, ses interrogations, ses indignations, DOA frappe encore très fort, fait très mal au lecteur. Un grand, un mec bien.

CORRUPTION de DON WINSLOW / Harper Collins Noir.

North Manhattan, un personnage de tragédie, un crescendo infernal, le retour du grand Winslow. Si vous ne connaissez pas l’auteur, Corruption fera une très bonne entrée dans son monde de polars où le fric est roi et la corruption sa belle pute amante.

LA LEGENDE DE SANTIAGO de Boris Quercia / Asphalte.

Troisième volet des enquêtes de Santiago Quiñones, flic chilien. Tout simplement impeccable, rien à jeter, urgent, imparable.

EMPIRE DES CHIMÈRES d’Antoine Chainas / Série Noire.

Il aura fallu attendre de longues années mais l’attente valait la peine. Toujours aussi violent, sombre dans les mondes racontés mais avec une plume de plus en plus virtuose. Capable de vous immerger dans ces univers fictionnels, Antoine Chainas multiplie puis entremêle les intrigues mais sans jamais noyer le lecteur. Le grand vertige, la déstabilisation érigée en art, le très grand trip 2018. Chainas est grand.

Wollanup/Clete Purcell, décembre 2018.

TREIZE JOURS de Arni Thorarinsson / Métailié noir.

Traduction: Eric Boury.

« 13 jours, c’est le délai que sa dernière petite amie, banquière recherchée par la police, a donné à Einar pour la rejoindre à l’étranger.

13 jours, c’est le temps qu’il va lui falloir pour décider s’il veut accepter la direction du grand journal dans lequel il a toujours travaillé.

13 jours, c’est le temps qui sera nécessaire pour trouver qui a tué la lycéenne dont le corps profané a été retrouvé dans le parc. Quelque chose dans son visage rappelle à Einar sa propre fille, Gunnsa, quand elle était un peu plus jeune et encore innocente. Mais aujourd’hui Gunnsa est devenue photographe et travaille dans le même journal que son père ; elle s’intéresse de près à ces adolescents paumés et ultra connectés qui fuguent ou disparaissent, elle a plus de ressources et d’audace pour faire avancer l’enquête – et moins de désillusions. »

Arni Thorarinsson a déjà une belle carrière d’auteur. Et à part le très, très dispensable “le crime” sorti l’an dernier, son bilan est très positif et le plante comme un auteur important du polar dit nordique originaire d’Islande, ce petit pays popularisé par son collègue et compatriote Arnaldur Indridason. On peut d’ailleurs relier les deux auteurs par ce souci de montrer la société islandaise, les maux qui la rongent, les failles, les souffrances des minorités au sein d’intrigues fouillées. Mais si Indridason gratte souvent le passé et son propre passé, Thorarisson, lui, manoeuvre, explore, montre le présent de son pays, écrivant des drames au cœur des heurs et malheurs occidentaux comme les conséquences de la crise des subprimes dans un très bon « le septième fils » .

Plus jeune, plus expansif, moins tourmenté, mieux dans son époque que le Erlendur d’Indridason, Einar le héros de Thorarinsson est journaliste et le papa protecteur de Gunnsa une ado qui grandit et qui voudrait suivre les pas de son père. Si parfois, dans certaines aventures précédentes, les affaires concernant le journal ont pu paraître bien trop importantes dans le propos, nul doute que le milieu est propice à des intrigues plus rapides, plus rythmés que les “chemins de croix” d’Erlendur.

Et du rythme, il y en a, des rebondissements aussi, une réflexion sur l’adolescence et ses fragilités, de quoi faire un polar, loin d’être exceptionnel, pas tout à fait du niveau du très bon “ l’ange du matin” mais suffisamment solide pour satisfaire les amateurs du genre.

Wollanup.

LISTE NOIRE de Yvon Coquil / Editions In8.

D’un gars qui fut toute sa vie charpentier-tôlier à l’arsenal de Brest, il ne faut certes pas attendre des pétales de roses à peine susurrés. Et effectivement, Yvon Coquil crache une fois encore des scories métalliques, sombres et mordantes. À l’instar des onze nouvelles qui charpentaient son précédent Métal amer (éditions Sixto), le présent Liste noire télescope des trafics torves sur des destins mal ébarbés en une trame équarrie au marteau-pilon. Sans révolutionner le genre noir, Yvon Coquil maîtrise l’art d’en conjuguer les thèmes, de les souder plutôt, puisque c’est justement son présent sujet.

Une vague de licenciements rince l’ambiance des docks brestois et Lucas, soudeur donc sur les chantiers navals, attend le ressac qui l’entrainera à son tour. L’annonce d’une prochaine liste de têtes à faire tomber le pousse à gamberger de travers et bouscule ses neurones déjà mis à mal par l’alcool et le besoin primaire d’argent. Entre autres garrots budgétaires, on retrouve ici, sous le spectre du chômage, le délicat sujet du financement du mouroir des parents. On pense du coup à l’excellent Aux animaux la guerre, le premier roman de Nicolas Mathieu, récent lauréat du Goncourt pour Leurs enfants après eux (parus tous les deux chez Actes Sud). Pour Lucas, la seule solution s’appelle Marco, un collègue à deux encablures de la retraite, qui pourrait bien anticiper son départ, et ainsi sauver un poste. Hélas, le Marco en question se volatilise et la pirouette semble prendre l’eau.

En 76 pages raides comme une lame d’acier, cette novella, publiée dans la collection Polaroid dirigée par Marc Villard aux éditions In8, fonce sans digressions superflues entre une écriture simple, mais régulièrement lacérée à grands coups de griffe tour à tour souriants ou aigres, et des phrases courtes qui éclatent au métronome comme des gouttes de pluie sur le bitume breton. Sûr qu’Yvon Coquil s’y connait question rythme. En marge, nous le remercierons d’ailleurs de citer Humble Pie, les Faces, les Kinks et les Yardbirds, seuls traits lumineux au milieu d’un décor gris et d’existence ternes.

Et lorsque la fameuse liste tombe enfin, c’est Clarisse, l’ex de Lucas devenue responsable syndicale, qui la débite…

 

   « Nous ne formons plus qu’un seul corps, tendu vers l’oratrice, le souffle court dans l’attente de l’annonce de l’Apocalypse.

   – Mécaniciens, dix-sept. Electriciens, douze. Chaudronniers, trois. Charpentiers-tôliers, six. Soudeurs, un. »

Un seul soudeur ! Reste à retrouver Marco, englué dans ses trafics miteux de drogue et de caravanes, et le convaincre de faire valoir ses droits. Ça se dessine et l’avenir s’éclaircit brièvement. Mais l’horizon reste bouché à jamais et les lendemains ne sauraient passer que de peu à rien.

JLM

 

 

 

MAUVAISES NOUVELLES DU FRONT de Hugues Pagan / Rivages.

“Des portes ouvertes sur des lieux de transit, tel Ostende, où les destins se croisent. Sur des bureaux où règne le silence fiévreux des brigades de la Nuit. Sur des rues noyées de pluie, arpentées par des personnages qui se posent l’éternelle question : savoir ce qu’on a bien pu faire pour mériter « ça ».”

“Dernière station avant l’autoroute”, grand roman datait de 1997, il aura donc fallu attendre 20 ans avant de retrouver Hugues Pagan auteur de polars, absence durant laquelle il a participé à plusieurs projets audiovisuels. Avec « Profil perdu”, en 2017, on retrouvait Hugues Pagan tel qu’on l’avait quitté, comme si le temps n’avait eu aucune influence sur sa plume. Tant mieux pour certains, dommage pour d’ autres. Le même bonheur néanmoins de le lire à nouveau, de retrouver ces univers policiers rudes, glaçants souvent et une écriture de premier ordre que vous retrouverez aussi dans ces nouvelles qui forment ce “ Mauvaises nouvelles du front” introduit par Michel Embareck, de belle et très juste manière, on s’en doute.

“Ce recueil de nouvelles parues au hasard, balles traçantes entre 1982 et 2010, augmentées de l’inédite “Mauvaises nouvelles du front”, le place au premier rang des orfèvres à quai”.

Ces nouvelles, impeccables, n’ont pas forcément la force des romans de Pagan plairont surtout aux fans de l’auteur, les novices lui préféreront “ Profil perdu”, lui aussi empreint de cet univers si personnel qu’il évoque qu’ il envisage dans “Et pour finir…” où il raconte l’histoire de ces histoires…

“Alors, ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drolatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vie, qui sont les leurs et par voie de conséquence un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres.”

La seule différence notable avec tous les romans que j’ai avalés d’une traite après la précieuse découverte “Dernière station avec l’autoroute”, il y a une quinzaine d’années réside dans l’apparition épisodiquement d’une certaine forme d’humour rendant le propos parfois plus facile à assimiler.

Pagan, c’est du polar, il a été flic lui-même, c’est un univers qu’il dépeint en le connaissant, exprimant ce que lui même a vu, vécu, senti, ressenti dans ces lieux de désespérance que semblent être les commissariats dans l’histoire de Pagan, l’homme. Pagan raconte les vies brisées, les flics, brisés eux aussi. L’intrigue policière semble en arrière plan chez Pagan, toute la lumière est donnée au noir, au drame subi au cauchemar vécu. Terrible univers où le noir se fait poisseux, insondable… Pagan raconte la vie, le malheur, le désabusement, la démission, la désillusion.

La grande classe .

Wollanup.

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