Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 18 of 80)

L’OISEAU QUI BUVAIT DU LAIT de Jaroslav Melnik / Actes Noirs Actes Sud

Traduction: Michèle Kahn

Après un premier passage dans les bacs des librairies françaises en 1998, chez Robert Laffont, Jaroslav Melnik est revenu vingt ans après avec un récit de SF Horizon lointain paru chez Agullo. Une dystopie Macha ou le IVe Reich, en 2020, appréciée ici, scellera son arrivée chez Actes sud où il publie aujourd’hui son premier polar qui prend comme cadre la Lituanie et plus particulièrement Vilnius où vit l’auteur ukrainien depuis plusieurs années.

“Ce jour-là, Algimantas Butkus, commissaire à la police criminelle de Vilnius, la cinquantaine fatiguée, était assis sur un banc devant sa maison. Il toussait beaucoup, ses dents bougeaient et, comme on était samedi, il devait rendre visite à son vieux père. Bref, son humeur n’était pas au beau fixe.

Il se dirigeait vers sa voiture quand son portable sonna : on avait trouvé le cadavre dénudé d’une jeune femme sur le mont des Trois-Croix. Sur le front de la victime, un oiseau mort. Ses seins mutilés, souillés par un mélange de sang et de lait… Et voilà qu’en plus un aigle avait été aperçu planant au-dessus de la scène de crime. Tout ça ne lui disait rien qui vaille. Un meurtrier ordinaire ne joue pas avec la police. Il tue et disparaît.”

Bon, on ne va pas se mentir, une histoire de psychopathe, en Lituanie territoire déshérité et un peu méconnu de l’Europe et heureusement protégé des Russes comme les deux autres républiques baltes par son intégration  à l’Union européenne, a priori, ce n’est pas trop notre tasse de thé. Mais il en va des thrillers sur des tueurs en série comme avec d’autres genres romanesques moins goûtés, il suffit d’en apprécier un pour revenir, au moins provisoirement, sur son jugement. Peut-être, sûrement même, que l’écriture, le style, l’affectif créé emportent tous les préjugés. Des banalités bien sûr, juste une tentative d’explication de l’addiction née pour une histoire passionnante mais non exempte de défauts dans sa toute fin. 

Concernant le cadre, la Lituanie, patrie de Hannibal Lecter a tout d’un petit cauchemar éveillé, à portée de griffes de l’ogre russe. La situation économique est difficile, le pays est étouffé par des tarifs prohibitifs du gaz russe vendu beaucoup plus cher qu’aux Allemands par exemple. Les jeunes tentent tous de partir vers l’Angleterre ou les pays scandinaves.

L’ambiance est morne et  Algimantas Butkus, le flic chargé de l’enquête en est une belle illustration. Quinqua solitaire, abandonné par sa femme, les dents qui se déchaussent, une bronchite qui s’avère être finalement la tuberculose, un père qui se perd dans des histoires d’amour qui ne sont plus de son âge, sa fille qui doit avorter suite à un viol en Arable Saoudite où elle fait ses études… Beaucoup de clichés du flic cabossé bien sûr mais ça passe très bien parce que ce n’est pas appuyé trop lourdement d’une part mais aussi parce que le premier meurtre, particulièrement révoltant, glace et stupéfait d’emblée. Une deuxième victime, rapidement, achèvera bien sûr de créer la panique dans tout le pays et chez le lecteur, méchamment bousculé.

L’enquête est très délicate, toute l’équipe de flics de Algimantas Butkus subit une énorme pression des médias et du pouvoir, tâtonne, s’égare, doit plonger très loin dans l’ésotérisme,  dans un mysticisme qui tend vers le christianisme primitif avec une symbolique héritée de ses origines égyptiennes. C’est flippant et passionnant, Freud aurait adoré. On frôle juste le fantastique, l’intrigue est réellement fascinante, envoûtante et sa résolution nous entraîne très loin dans la psyché malade d’un tueur.

L’oiseau qui buvait du lait, roman passionnant, souffre néanmoins de quelques petites faiblesses vers la toute fin du livre. Si l’enquête est résolue de façon impeccable, on a néanmoins parfois le sentiment qu’elle se déroule un peu trop dans l’environnement proche de Butkus. Pareillement, une piste pourtant évidente, jamais suivie, a pour conséquence d’éliminer un gros suspect de nos cogitations embrumées. Les dernières révélations, probantes, sont peut-être aussi amenées de manière un peu précipitée et maladroite malgré leur pertinence. Enfin, si vous voulez garder en souvenir cette atmosphère très inquiétante, arrêtez vous avant le dernier chapitre où on semble débarquer chez Harlequin, incompréhensible dans le ton, totalement déplacé, bourré jusqu’à l’indigestion de “happy ends” aussi invraisemblables que parfaitement inutiles, dénaturant une ambiance générale pourtant délicieusement dérangeante. Ces menus tracas de fin de roman, néanmoins, ne ternissent pas vraiment un thriller tout à fait recommandable, une belle réussite. 

Clete.

PS: La couverture du roman ayant déjà été interdite par FB, nous craignons un peu pour la diffusion de cet avis sur les réseaux.

Et merci à Brother Jo pour cette illustration musicale parfaite, toute en délicatesse éclairée.

UN SIMPLE ENQUÊTEUR de Dror Mishani / Série Noire / Gallimard

Traduction: Laurence Sendrowicz

Quand Une deux trois de Dror Mishani était paru à la Série Noire, on avait apprécié de le trouver au catalogue de la SN. Il nous semblait alors qu’il avait trouvé sa juste place, même si on regrettait la disparition de son enquêteur Avraham Avraham qui nous avait tant plu dans ses trois enquêtes parues au Seuil. Surprise et joie, il est de retour et je vous envie vraiment si vous vous apprêtez à faire la connaissance de ce mec bien.

“Bientôt quarante-quatre ans, récemment marié et promu commissaire à Holon, Avraham est las d’enquêter sur des crimes domestiques dont la résolution ne rend service à personne. Il rêve de missions plus importantes. Aussi le jour où deux affaires se présentent simultanément délègue-t-il la plus banale — un nouveau-né découvert dans un sac plastique à proximité de l’hôpital — à une collaboratrice. C’est la disparition d’un touriste signalée par le directeur d’un hôtel du front de mer qui retient son attention…”

En attendant une éventuelle mutation plus proche des affaires concernant la sécurité d’Israël, Avraham doit retourner à l’ordinaire. Battre le pavé, frapper aux portes, un ordinaire qui ne lui plait plus vraiment mais Avraham est un type humain qui va s’acquitter de sa tâche du mieux qu’il pourra. L’homme, grand admirateur du commissaire Maigret, agit d’ailleurs comme son modèle fictif, en développant une réelle empathie pour les victimes, et par voie de conséquence, la moindre affaire le touche toujours profondément, le mine. 

Avraham prend son temps, fouille, furète, interroge et comme à chaque fois, ses affaires qui paraissent tristement banales s’avèrent en définitive tragiques, cruelles. Petit à petit, on descend vers des abîmes. L’histoire de la disparition de ce touriste qui n’en est pas un va lui poser un sacré cas de conscience et lui permettre d’entrevoir les hautes sphères de la sécurité du pays qu’il convoite. La deuxième affaire du bébé abandonné verra Mishani et Avraham revenir vers des drames familiaux souvent traités et mettra en évidence des plaies non cicatrisées et cachées du peuple israélien. 

Le hasard des deux investigations le mènera à Paris, seul point commun aux deux histoires. Une pointe d’exotisme pour son lectorat local mais qui nous prive un peu de son regard acerbe sur la société israélienne. Outre Maigret dont il apparaît comme un beau successeur, on peut aussi comparer Avraham à Erlendur d’Indridasson, même rythme, même empathie pour les victimes, même bonheur de noir.

Dror Mishani, certainement une des plus belles trouvailles de la SN de ces dernières années.

Clete.

HARLEM SHUFFLE de Colson Whitehead / Terres d’Amérique / Albin Michel

Traduction: Charles Recoursé

Époux aimant, père de famille attentionné et fils d’un homme de main lié à la pègre locale, Ray Carney, vendeur de meubles et d’électroménager à New York sur la 125e Rue, « n’est pas un voyou, tout juste un peu filou ». Jusqu’à ce que son cousin lui propose de cambrioler le célèbre Hôtel Theresa, surnommé le Waldorf de Harlem…

Chink Montague, habile à manier le coupe-chou, Pepper, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, Miami Joe, gangster tout de violet vêtu, et autres flics véreux ou pornographes pyromanes composent le paysage de ce roman…

On a tous des auteurs incontournables, quoi qu’ils écrivent, qu’importent les sujets, on suit. Leur talent, leur travail leur permet de traverser les genres, de les apprivoiser, de les faire leurs pour mieux transmettre leur message. Colson Whitehead fait partie pour moi de cette catégorie des auteurs immanquables.

Comme beaucoup en France, j’ai découvert Whitehead avec ses deux dernières fulgurances, Underground railroad et Nickel Boys, deux romans auréolés par le prix Pulitzer. On pouvait penser à ce moment-là que le New Yorkais était beaucoup dans l’affectif et aux marges du Noir. C’était oublier qu’il avait aussi écrit précédemment un roman d’initiation avec Sag Harbor et que Zone 1 était tout simplement une histoire de zombies. Colson Whitehead est donc capable de couvrir différents univers. Pas une réelle surprise donc de le voir débarquer dans le Noir.

Dans l’Intuitionniste, son premier roman (nouvelle parution à l’automne chez Albin Michel), on pouvait penser mais sans certitude qu’il montrait NY. Le Colosse de New York : Une ville en treize parties, très jolie variation sur New York que tout amoureux de la ville doit lire: des lieux célèbres, des coins discrets, des moments dans la journée. Il témoignait alors  «Si je suis ici, c’est parce que je suis né ici, à jamais perdu pour le reste du monde”.  New York, véritablement une passion.Ses débuts dans l’écriture se manifesteront par des articles pour le Village Voice, bible de l’agitation culturelle de la ville, très branché underground, indé, indie… Mais il n’avait encore jamais écrit une fiction sur New York, il a remédié à cette absence avec Harlem Shuffle, première partie d’une trilogie qu’il consacre à Harlem principalement mais en fait aussi à toute l’insularité de Manhattan. 

Harlem, dans les années 60, c’est le pire d’une ville très dangereuse, plus des deux tiers des toxicos de NY y résident avec la violence prévisible et incontrôlée qui en découle. C’est aussi le principal bastion dans la lutte pour les droits civiques des populations afro-américaines. Voilà pour le décor.

Colson Whitehead, pour ce roman, revendique l’héritage de deux grands auteurs de polars qui ont pris pour cadre la Grosse Pomme. La filiation entre Carney, le personnage de Whitehead et Jackson, le héros du fabuleux La reine des pommes de Chester Himes est évidente. Les points communs : Harlem et la naïveté “apparente” des deux personnages. L’héritage de Donald Westlake se retrouve dans une certaine similitude entre Carney  et le cambrioleur John Dortmunder, un homme qui a un talent surnaturel pour rater des coups immanquables ou pour dérober des objets qu’il n’aurait même pas dû effleurer du regard. John Dortmunder sait très bien que son destin est d’échouer mais il ne sait pas résister à la tentation, aux plans géniaux de ses camarades d’infortune. Et Carney, de la même manière, va se laisser entraîner par son cousin Freddie, son ami, son pote et surtout un vrai voyou, lui. Au début, ce sont des marchandises tombées du camion qui vont emplir le magasin de meubles de Carney avant qu’il devienne rapidement un fourgue qui va planquer des objets qu’il n’aurait jamais fallu dérober. La police aux trousses, ce n’est déjà pas toujours simple quand on n’a pas la même couleur de peau que les flics locaux irlandais. Mais avoir la moitié de la pègre new-yorkaise et une des familles les plus puissantes de la ville sur le dos, cela devient très dangereux.

Colson Whitehead raconte trois casses, cambriolages situés en 59, 61 et 64. Si l’humour est souvent présent, il ne masque pas pour autant le racisme, les discriminations. Carney en est souvent la première victime, lui qui veut juste le meilleur pour son épouse et ses deux enfants et devenir un simple commerçant respecté. Si le rythme, le ton, les histoires sont parfois de l’ordre de la comédie, le drame n’est jamais loin. Tous les ingrédients d’un polar délicieusement vintage sont réunis, mais ils ne sont néanmoins qu’une très jolie façon de raconter New York et Harlem dans les années 60. Et cela fonctionne très bien pendant les deux premières parties. La dernière partie, la plus dangereuse et la plus dramatique aussi, est par contre un tout petit peu encombrée par la narration des émeutes raciales de 64, des évocations de Martin Luther King et du KKK, éléments importants de l’époque, mais qui n’ont rien à voir avec le déroulement de l’intrigue et nuisent un peu à un suspense assez terrible. Mais on l’aura compris aussi, le personnage principal de l’histoire est Harlem.

La plume est superbe. Harlem Shuffle ne s’avèrera peut-être pas aussi évident que Nickel Boys pour les lecteurs de littérature blanche mais pour tous les amateurs de vieux polars en noir et blanc, des Série Noire de Duhamel, quel régal, quelle ivresse.

Clete

DOA / RÉTIAIRE(S) / ENTRETIEN

Quand DOA parle, c’est toujours clair, sans filtre et documenté. Et cette sixième rencontre chez Nyctalopes le confirme amplement:

Rétiaire(s), le trafic de came en France, les flics, les nouveaux dangers de l’écriture, le trafic d’armes, Samuel Paty, les privations de liberté en temps de pandémie, le COVID, le jackpot des labos pharmaceutiques et la suite de Rétiaire(s). Aucun sujet n’est évité, c’est très fort une fois de plus.

© Francesca Mantovani / Gallimard

C’est toujours un plaisir de vous rencontrer, c’est en l’occurrence la sixième fois que vous nous faites l’honneur d’écrire chez nous. Cet entretien n’aura pour but que de tenter de convaincre les indécis. Celles et ceux qui ont acheté « Rétiaire(s) » auront lu votre postface particulièrement intéressante où vous expliquez votre démarche, les origines du projet. Pour vos lecteurs, il y aura certainement peut-être parfois une impression de redite que je tenterai de limiter au maximum.

1 – La première interrogation qui est évidente pour tous ceux qui vous suivent : dites donc, ce n’est pas le roman que l’on attendait. Il y a beaucoup de sinistres personnages  dans votre roman mais il n’y a pas l’ombre d’un nazi ? 

Alors, tout d’abord, merci de m’accueillir une nouvelle fois dans vos colonnes, c’est toujours  un plaisir. Par ailleurs, la fidélité, c’est précieux. 

Il y a dans « Rétiaire(s) » un clin d’œil, et même plusieurs, à ce qui doit advenir mais a, pour  le moment, été contrarié par la crise traversée en 2020 et 2021. Ou plutôt par la panique  provoquée par cette crise et par les mesures délirantes que cette peur – jamais une bonne  conseillère la peur, parlez-en à des psys – a justifiées. Fermeture des archives, fermetures des  frontières, passeports vaccinaux, aller fouiller dans les fonds historiques s’est révélé, pendant  un temps, assez difficile, voire impossible, et m’a fait prendre du retard. D’où ma décision de  changer de projet temporairement et de m’attaquer à un texte plus « simple » dont la phase de  documentation serait moins empêchée. Ainsi, bizarrement, hanter les couloirs du centre  pénitentiaire de Paris-La Santé ou trouver, au-delà du périphérique, des pros du gros bizness s’est révélé moins ardu que se rendre au siège de la Bundesarchiv à Berlin. 

2 – Quand vous avez été obligé de changer votre fusil d’épaule, si j’ose dire, n’avez-vous  pas été tenté de franchir la porte que vous aviez laissée entrouverte à la fin de  « Pukhtu » ? 

Non. Avant de franchir cette porte particulière, il aurait fallu me livrer à une profonde  méditation. Et ça ne cadrait pas avec les circonstances de ma décision. Quand je l’ai prise, j’ai  hésité entre deux propositions : la non-fiction littéraire, avec une enquête sur l’affaire de  pédocriminalité qui a secoué le groupe scolaire Paul Dubois, à Paris, début 2019  (), scandaleusement ignorée par presque tout le monde à l’exception de  Mediapart, et la fiction, avec ce qui est devenu aujourd’hui « Rétiaire(s) « . 

3 – Le projet « Rétiaire(s) » date de 2006, vous l’avez actualisé pour nous amener à la  situation en 2021. Avez-vous constaté des évolutions notables dans l’histoire du trafic de  drogue en France ? 

Tout dépend ce que l’on entend par notables. Le trafic irrigue tout à présent et tend à supplanter  les autres grandes entreprises criminelles, parce qu’il est bien plus rentable et reste, toutes  proportions gardées, moins risqué. Il s’est structuré, professionnalisé et est dominé par des  groupes français d’origine étrangère, binationaux ou non, ou des groupes étrangers,  principalement originaires du Maghreb et, dans une moindre mesure, de l’Afrique  subsaharienne et des Balkans, qui ont remplacé les Corses et les voyous d’origine italienne d’antan. Il grossit d’année en année et je pense ne pas fantasmer en déclarant qu’il corrompt de  plus en plus tous les secteurs d’activité dont il a besoin pour exister (le transport maritime et routier, par exemple, c’est-à-dire la logistique, mais aussi la comptabilité, le droit, certains  types de commerce de détail et de services), et quelques administrations / institutions, au moins  à l’échelon local ou régional, mais sans doute aussi plus haut. Le Canard Enchaîné a, par  exemple, sorti il y a quelques temps une affaire impliquant deux hauts fonctionnaires et un  trafiquant, pacsé avec l’un et amant de l’autre. Précisons que l’un des deux fonctionnaires en  question émargeait au ministère de l’Intérieur à l’époque, en qualité de secrétaire général de la  DGSI, après un passage par la Défense et la DGSE.  

Nous avons affaire à l’accélération d’un double phénomène de société : ultra-valorisation du  Dieu-fric d’un côté, et affaiblissement de la morale individuelle et républicaine de l’autre.  Arrive forcément un moment où ces évolutions se rencontrent et se combinent. Pour le  romancier que je suis, c’est pain bénit.

4 – Quelles sont les difficultés rencontrées par le passage d’un scénario à un roman ? 

Il n’y en a pas vraiment eu, sauf une peut-être, qui a été de devoir travailler sans Michaël  Souhaité, mon coauteur sur le projet de 2006/7. Au départ, nous envisagions une collaboration  calquée sur celle, très fructueuse et intéressante, que j’avais eue avec Dominique Manotti pour  écrire « L’honorable société ». Ça n’a pas pu se faire pour des questions d’emploi du temps et  de calendrier. 

Fondamentalement, le cœur du problème est identique dans les deux cas : trouver une bonne  histoire à raconter, par le biais de personnages forts. Difficile quel que soit le support de  destination. Ensuite, il faut construire, et on le fait en fonction du medium, on ne raconte pas  les choses de la même façon en mots ou en images. Ici, j’avais une matière de base, mais  ancienne et parfois bancale, quelques figures. Il fallait en éliminer une partie, en garder une  autre, et apporter en plus des éléments nouveaux cohérents avec ce qui allait rester. Cet  arbitrage sur un travail qui était en partie le mien, le vital inventaire destiné à purger tout ce qui n’allait pas (et dieu sait que c’était nécessaire), fut l’étape la plus compliquée, ne serait-ce que  pour respecter l’héritage de Michaël. Et puis on prend ses propres limites en pleine poire, le  doux souvenir d’une création que l’on fantasmait encore exceptionnelle se dissipe d’un coup.  Le projet initial n’a pas vu le jour pour de nombreuses raisons, parmi lesquelles figurent sans  doute quelques-uns ses défauts. Donc le véritable écueil à franchir était de piger ceux-ci, puis  de les admettre, puis de les corriger si possible. Pas de changer de support. 

5 – Je suppose que vous aimez tous vos personnages. Dans tous les cas, vous les avez  brossés soigneusement avec leur part d’ombre, mais lesquels vous ont le plus entraîné ?  Quels sont ceux qui pourraient aller plus loin, qui sont pour vous les moteurs du roman ? 

Difficile à dire, mais s’il faut choisir, je dirais Amélie Vasseur, qui est une des anciennes – en  ce sens qu’elle était déjà présente dans notre projet de série, mais plus en retrait – parce qu’elle  constitue une sorte de fanal, un point de repère, elle figure la ligne bien / mal, et Lola Cerda,  absente dans la proposition de départ, parce qu’elle est l’avenir, une enfant du monde qui vient. 

6 – J’ai trouvé que « Rétiaire(s) » était un bel hommage aux forces de police et de  gendarmerie qui œuvrent dans l’ombre pour endiguer le trafic de la drogue jusqu’à ce que je lise dans la postface “ les flics et les voyous de maintenant sont moins grands et moins  beaux”. Qu’est-ce qui a changé pour vous chez les flics ? 

Je ne suis pas certain que « Rétiaire(s) » sera ainsi perçu par les membres des forces de l’ordre qui éventuellement le liront. Ce qu’il donne à voir, et qui est encore très en-dessous de la réalité,  des rapports entre fonctionnaires et militaires, d’une part, et de ceux-ci avec leur hiérarchie,  d’autre part, et enfin de la praxis de l’investigation, ne peut être qualifié d’hommage. Ou alors  avec beaucoup d’ironie. Il est vrai cependant que les enquêteurs de base triment comme des  bêtes, même dans ce qui pourrait être considéré comme le fer de lance de la lutte antidrogue  nationale, corsetés par des procédures lourdes et complexes, une absence assez effarante de  formation initiale ou de formation continue ou de moyens humains, techniques, logistiques.  Face à un adversaire riche, réactif et de plus en plus malin, obsédé par une seule chose, se faire  toujours plus de thunes, de toutes les façons possibles. Si l’on regarde les dégâts que cause le  trafic de stupéfiants en termes de criminalité, de fragilisation du tissu social, de violence  quotidienne, d’évasion fiscale et de gangrène financière ou, pour le dire autrement, d’instabilité républicaine, de menace à la cohésion nationale, c’est un problème beaucoup plus aigu que le  terrorisme. Pour autant, l’arsenal déployé pour lutter contre les mafias de la came est dérisoire comparé avec celui de l’antiterrorisme, par exemple. 

7 – Dans vos remerciements, vous citez plusieurs flics que vous avez rencontrés. Quel est  leur état d’esprit, qu’est-ce qui les fait encore avancer dans cette guerre de la drogue  qu’ils savent perdue depuis longtemps ? 

Je ne remercie pas que des policiers et des gendarmes, d’autres hommes de l’art m’ont aidé, il  ne faut pas les oublier. Et pour répondre à votre question je dirais : à l’heure actuelle, plus  grand-chose ; mon impression personnelle est qu’on ne se bouscule pas aux portes de l’OFAST, on cherche plutôt à le quitter. 

8 – Une scène effarante à la Courneuve, il y a plusieurs épisodes glaçants dans  « Rétiaire(s) » qui contribuent à donner un tableau assez sombre de la France. Sans être  du niveau de l’arrestation du fils d’El Chapo il y a quelques jours au Mexique : 10  militaires et 19 sicarios tués, des scènes de guerre, y a-t-il aussi une escalade de la violence,  un déni de la république en France ? 

L’escalade de la violence est principalement permise par la disponibilité des moyens de cette  violence. À ce titre, la France est encore protégée par la relative difficulté de se procurer des  armes, notamment des armes de guerre. Cela pourrait changer, en raison notamment du conflit  en cours aux portes de l’Europe – comme cela fut le cas durant et après la crise des Balkans – puisque de nombreux moyens offensifs plus ou moins légers sont envoyés en Ukraine et qu’il  semblerait que, pour une large part, ils ne parviennent pas jusqu’au front. Il y a eu, à ce sujet, un premier reportage de CBS, en avril dernier, faisant état de seulement 30 à 40 % d’armes  arrivant à destination (voir l’article connexe ici : https://cbsn.ws/3W2bpPP). Le reportage a été  censuré, parce que soi-disant pas assez sourcé ou à jour ; ce qui est comique quand on voit à  quel point cette problématique de la solidité des sources est à géométrie variable dans la presse.  Peu de temps après, Le Monde a fait état des inquiétudes des services secrets français à ce sujet.  En août 2022, les Américains ont été obligés de dépêcher sur place un général dont l’unique  tâche est de contrôler l’acheminement à bon port des fournitures militaires occidentales. Et  enfin, dès octobre dernier, New Voice of Ukraine, un site que l’on ne peut guère soupçonner d’amitiés pro-Poutine, mentionnait l’apparition, dans les milieux criminels tant finlandais que  suédois, d’armes à l’origine destinées au conflit contre la Russie (). Le  sujet est hypersensible, donc on évite de trop en parler afin de se prémunir des questions qui  fâchent, mais il y a fort à parier qu’une partie non négligeable de ces fusils d’assauts, grenades,  lance-roquettes et autres instruments de mort finira un jour ici entre de mauvaises mains. Si  l’on combine cette évolution probable avec l’escalade bien réelle du sentiment d’impunité et le  recul général des surmois, on a tous les ingrédients nécessaires à l’avènement d’une situation à la mexicaine, dans les dix, quinze ans à venir. God bless America. Vers une nouvelle pandémie, de Plombémie cette fois ? Disposerons-nous alors de vaccins  ARNm pare-balles ? Il paraît que c’est une technologie miraculeuse (sourire).

9 – Salman Rushdie, Charlie et même Samuel Paty sont des exemples assez clairs qu’on  ne peut plus vraiment écrire aussi librement qu’il y a quelques années. L’auteur DOA a t-il un instant d’appréhension quand il écrit sur les milieux islamistes ou apparentés ou  quand il conte avec beaucoup d’humour, le destin de petite frappe d’Adama de la Banane  dans le 20ème ? 

Je ne percevais pas de danger autre qu’idéologique et intellectuel quand j’ai écrit « Citoyens  clandestins », du fait des courants qui traversaient alors le milieu du noir / polar en France.  Pour une fois, on allait parler des barbouzes, sujet ô combien sensible dans ce milieu, sans les  ridiculiser, odieux crime politique. Ma réflexion avait déjà évolué au moment de « Pukhtu ».  Aujourd’hui, je crois que plus personne n’est à l’abri de rien, quel que soit le sujet, et ce pour  deux raisons : d’une part, les motifs de rage ne se limitent plus au seul islam ou islamisme, ou  à l’islamophobie, des tas de thématiques enflamment nos concitoyens, et d’autre part tout le  monde s’exprime plus ou moins dans l’espace public, via les réseaux sociaux, y compris et  surtout les jeunes générations, beaucoup moins inhibées. Tout le monde peut donc se retrouver,  du jour au lendemain, pour un propos mal compris ou détourné ou même volontairement  agressif, subversif, mais qui n’est qu’un propos – dans l’essentiel des cas ne tombant pas sous  le coup de la loi – victime d’une attaque en règle, d’un harcèlement, d’un dénigrement, bref  d’une violence virtuelle et / ou médiatique aux proportions démesurées contre laquelle il est  quasi-impossible de se défendre et avec des conséquences très concrètes, professionnelles par  exemple, qui vont potentiellement au-delà du seul individu visé et accable tout son cercle  proche. 

Ou victime d’une agression physique, peut-être mortelle, après un doxing en règle. 

Est-ce que cela va m’empêcher d’écrire ce que je veux, comme je le veux ? J’ose croire que  non. J’espère, si le cas se présente, avoir l’audace de continuer sur ma lancée, sans faire de  concession autres que celles nécessaires à l’intrigue du roman en cours. Il y a cependant  différents facteurs à considérer désormais. Le premier d’entre eux est que si la création sans  compromis est une chose, la publication de cette création en est une autre, de même que sa  diffusion. D’énormes pressions viennent de plus en plus souvent s’exercer sur les éditeurs et je  ne suis pas certain que les générations montantes à l’intérieur des différentes maisons aient ne  serait-ce que l’envie d’y résister. Un second facteur est la fin de mon anonymat. Mon  pseudonyme a dissimulé mon identité réelle pendant quinze ans, mais les forces combinées de  Wikipédia et de Libération ont mis un terme à cette protection ; sans mon accord, il va de soi.  Il faut croire que brandir mon nom à tout bout de champ était de nature à infléchir la marche  du monde. En ce qui me concerne, je ne l’ai pas encore constaté (sourire). Plus prosaïquement, si désormais, pour une raison ou pour une autre, je finis en tant qu’artiste par braquer quelqu’un,  je pourrais en faire les frais dans ma vie de tous les jours beaucoup plus facilement. 

Mes proches aussi et ça, c’est très ennuyeux. 

J’avais anticipé tout cela lorsque j’ai décidé d’écrire sous pseudo. Dès le début, cela m’a valu  des procès en paranoïa ou en complotisme ou en secrète malhonnêteté, délétère forcément (« le  mystérieux DOA, barbouze, hou hou ! »). Et puis, comme l’avez rappelé, il y a eu Charlie et  ensuite Samuel Paty. Un anonyme, un simple prof, qui faisait son boulot, a priori très bien,  dans une école républicaine et laïque. Pour avoir montré une ou des caricatures, de simples  dessins donc, on l’a DÉ-CA-PI-TÉ. Il faut prendre conscience de la réalité que recouvre ce  mot, décapité : Samuel Paty a, pour des croquis tout à fait légaux, précisons-le, eu la tête  tranchée, en pleine rue, en plein jour, en France, au XXIème siècle. Avec un couteau. Pas facile  de faire ça au couteau. J’imagine que cela a pris deux, peut-être trois minutes. D’interminables  minutes, au cours desquelles M. Paty a eu le temps de souffrir le martyre, de hurler, de se  désespérer de l’absence de secours, de renforts, d’un salut extérieur, en d’autres termes de se  savoir plus abandonné encore qu’il ne l’avait déjà été par l’État – retenez-le pour la suite de  cette interview –, par sa hiérarchie au préalable et ensuite par les forces de l’ordre sensées le  protéger au nom du pacte social et républicain. Il a eu le temps, aussi, de percevoir toute la rage  de son assassin dans la brutalité de ses gestes, sans doute de ses grognements, d’effort, de  colère, le temps de sentir la lame qui fouillait dans son cou, attaquait ses vertèbres cervicales,  la chaleur de son propre sang, bref, le temps de se voir mourir. J’espère pour Samuel Paty que  le choc de cette agression mortelle lui a rapidement fait perdre la conscience de ce qui se  passait. 

Il est loin d’être le seul à avoir été atteint dans sa chair. Grands ou petits, la cohorte des agressés  pour très peu – dans le grand ordre des choses – commence à être fort peuplée, même si dans  la plupart des cas, on n’en fait pas publicité. Dès lors, plus aucune des accusations ci-dessus ne  tient, je cesse d’être un artiste un poil hurluberlu, limite zinzin. Et la question de ma liberté de  création se pose de façon plus nette encore aujourd’hui, comme vous le faites si bien. 

Moi, ce que je me demande, c’est si les gens de Wikipédia, qui furent les premiers à lâcher  dans la nature le lien entre mon pseudonyme et mon vrai nom, bien cachés derrière des pseudos,  et donc à me refuser un droit à l’anonymat qu’ils préservent pour eux-mêmes – au nom de quoi  d’ailleurs, que pensent-ils défendre par cette révélation contre ma volonté ? – et, derrière eux, les journalistes qui leur ont emboîté le pas, ont conscience de la responsabilité qui est, à la  seconde où ils l’ont fait, devenue la leur.

10 – Un point de détail du roman qui à force d’être présent n’en est peut-être plus un. Par  des petites phrases parlant de la gêne occasionnée par les masques FFP2, de la COVID la  nouvelle peste noire, de l’impossibilité de boire l’apéro le soir en France, les acteurs de  « Rétiaire(s) » montrent particulièrement leur mécontentement, un écho de votre propre  colère face aux directives gouvernementales dans la gestion de la crise ? 

Avant de répondre à cette question, dire tout d’abord que « Rétiaire(s) » n’est pas un livre sur  la COVID et que celle-ci y apparaît seulement parce que l’action se déroule durant la pandémie.  Alors certes, il y a agacement de ma part, et il se ressent, visiblement, mais cela reste  particulièrement léger et coulé dans l’intrigue et ses personnages en ce qu’elle les contraint,  comme elle nous a tous contraints, mais n’est pas le sujet.

Ensuite, peut-être faut-il expliquer d’où je parle. Pour cela, je vous invite à lire ou relire,  écouter, regarder, l’une ou l’autre, ou toutes, les références suivantes : 

– La journaliste et essayiste Naomi Klein et son livre « La stratégie du choc »  (). 

– La philosophe et universitaire Barbara Stiegler, auteure de « De la démocratie en  pandémie : santé, recherche, éducation » () et de nombreuses  conférences, interventions et entretiens, comme celui-ci : . 

– Et enfin le Dr Alice Desbiolles, médecin (ainsi se présente-t-elle sur Twitter, au  masculin) en santé publique et épidémiologiste, qui a été entendue par le Sénat à ce sujet en février 2022 : .  

Quand la situation sanitaire chinoise est devenue ou, plus précisément, a commencé à nous être  présentée comme un problème mondial, une pandémie, je travaillais sur mon nazi et terminais la lecture d’une magnifique biographie d’Hitler en deux tomes () qui  évoque notamment sa prise de pouvoir et le contexte de celle-ci : instabilité politique, détresse  économique, sentiment de déclassement, insécurité, (re-)montée des nationalismes et angoisse  générale de la population. Sur ce terreau fertile on a d’abord transformé l’angoisse en peur,  ensuite on a nommé le responsable de cette peur, le juif, le communiste, le banquier  cosmopolite, qu’on a déshumanisé, sous-humanisé, diabolisé, puis on a attisé la haine pour  mobiliser, entraîner, galvaniser, et enfin, par l’imposition d’un dogme, avec des croyances et  des règles qui ne souffraient aucune discussion, on a justifié l’arbitraire et la violence. 

Un exemple de déshumanisation : « Bonne année à tous, sauf aux antivax, qui sont vraiment  soit des cons, soit des monstres. » (NDLR, c’est moi qui souligne, un monstre est tout sauf un  être humain, original ici : https://bit.ly/3QITf4s). 

Un exemple de violence justifiée : « On peut demander à ceux qui ont les noms des non  vaccinés de donner ces fichiers à des brigades, à des agents, à des équipes, qui vont aller frapper  à leur porte. » (original ici : ). 

Et ils vont faire quoi ensuite, ces agents ? Vacciner les gens de force en les attrapant et en les  immobilisant à plusieurs, comme en Inde ? Les mettre dans des camps, comme en Australie ?  Parce que les exemples ci-dessus ne sont malheureusement pas des cas isolés. Et moi, quand  je commence à voir, dans les journaux, sur les chaînes nationales ou d’information continue, à  des heures de grande écoute, ou sur les réseaux sociaux, la mise en place d’une véritable  religion de LA Science, incontestable sous peine d’excommunication, et la stigmatisation non stop d’une partie de la population devenue bouc-émissaire, moins que citoyenne, puis la  tentative de rendre acceptable la mise en place de listes de dénonciation – délation ? –, de  brigades spéciales, la privation de droits fondamentaux, je me dis qu’on a un sérieux problème,  qui n’est plus du tout d’ordre sanitaire. 

Comparaison n’est pas raison, je le sais, toutes les circonstances ne sont pas identiques, mais  les convergences restent nombreuses, qui ont justifié de constants changements de pied de la  part de l’État – plus prompt à nous emmerder, nous enfermer, nous contraindre, qu’à nous  protéger réellement, voir plus haut – et des commentateurs qui s’en sont fait les relais, sans le  moindre recul : pas de masque, masque, même quand on est seul sur une plage ou dans la forêt,  auto-autorisation de sortie (ausweis ?), pas de fermeture des frontières mais confinement individuel, c’est-à-dire repli à l’intérieur de ses frontières personnelles ou familiales, puis finalement si, fermeture des frontières, distanciation sociale, gestes barrières ridicules, pas de  couvre-feu, couvre-feu, café assis, pas debout, les virus volant à hauteur d’homme, pas de  passe, passe, debout, assis, couchés, debout, assis, couchés, le tout pour appuyer des solutions  dont on peut quand même dire sans risque de se tromper beaucoup que leur efficacité a laissé  à désirer. Sauf pour dissimuler cette autre grande faillite administrative qu’est l’hôpital public,  dont l’incapacité à faire face risquait de nous sauter à la gueule, révélant par voie de  conséquence la faiblesse et l’impuissance dudit État. Inacceptable. 

On ne peut que s’étonner – c’est ironique – de l’absence de volonté politique et médiatique de  dresser un bilan chiffré de toutes les mesures qui nous été imposées, le bon et le moins bon,  d’un point de vue sanitaire (pas seulement sur la COVID, sur les autres pathologies aussi),  démographique, psychosocial, éducatif, économique, alors que nous avons été noyés pendant  deux ans sous des chiffres, souvent contradictoires, toujours arrangés, pour valider, dans la  précipitation et l’urgence, un terrible n’importe quoi. Ce qu’on ne regarde pas, on ne le voit  pas, donc ça n’existe pas, passons vite à la crise suivante. 

Au risque de vous lasser, pour conclure, je vais vous en donner quelques-uns, des chiffres, mais  solides et qui montrent qu’un truc au moins aura été super efficace, pendant cette pandémie : 

– L’Union européenne (UE) a passé contrat pour la fourniture de 4,6 milliards de doses  de vaccins anti-COVID jusqu’en 2023 inclus, soit environ 10 doses par habitant de  l’UE, pour un montant de 71 milliards d’euros (source : Cour des comptes européenne,  rapport spécial n°19 de 2022 : ). Pour quel résultat effectif ? À quel montant s’élèvera le gaspillage pour les vaccins qui ne sont plus recommandés et  les boosters non employés ? Qui payera tout cela en fin de compte ? Et, puisque c’est à  la mode, quel est le bilan carbone de toutes ces opérations de construction d’usines  (surtout en Asie), de fabrication, de transport (maritime, très gourmand en énergies  fossiles et polluant), de réfrigération / conservation ? Sur ces 71 milliards d’euros, la  moitié est allée à Pfizer, dans le cadre d’un accord négocié en direct par la présidente  de l’UE, qui a court-circuité les instances ad hoc (contrairement à ce qui s’est passé  pour les autres labos, qui ont suivi la procédure normale. Cf. points 48 à 50 du rapport  n°19 ci-dessus). La susmentionnée présidente, déjà poursuivie en justice dans le cadre  d’une affaire de conflit d’intérêts en Allemagne, vient d’être convoquée devant le  Parlement européen pour s’expliquer à propos justement des zones d’ombres de sa  négociation hors des clous avec Pfizer. Par ailleurs, le Procureur de l’UE a lui-même  initié une procédure au sujet de cette négociation (https://politi.co/3k81n2k). – En 2021, la société Pfizer a vu son chiffre d’affaires augmenter de 95% – donc presque  doubler – et atteindre 81,3 milliards de dollars. Son bénéfice a lui aussi été multiplié  par deux et s’élevait à 22 milliards de dollars (). En 2022, Pfizer  anticipait un chiffre d’affaires de 100 milliards de dollars, dont environ 34 milliards  seraient le fruit des ventes de son vaccin anti-COVID et 22 milliards celui des ventes  de sa pilule anti-COVID, le Paxlovid (). Y a bon COVID !

11 – Je sais très bien que vous n’en direz rien mais je pose néanmoins la question. Pour  moi simple lecteur, il me semble que l’histoire est loin d’être close et que notamment un personnage fort a passé son temps à morfler pendant plus de 400 pages et qu’on aimerait  bien voir son retour. Y aura-t-il une suite à « Rétiaire(s) » ? 

L’histoire pourrait s’arrêter là. Elle pourrait aussi continuer. Je crois cependant que, puisque  mon nazi s’impatiente, il faut d’abord s’occuper de lui. 

12 – Une B.O pour Rétiaire(s) ? 

Au lieu d’un morceau de rap contemporain, par exemple « TP » de Soso Maness  () ou « Mannschaft » de SCH (), évoqué dans le  roman, je préfère revenir en arrière et suggérer « Cocaine » de JJ Cale  (.

Merci à DOA.

Clete.

Entretien réalisé par échange de mails mi-janvier 2023.

SIX VERSIONS / LES SIX ORPHELINS DU MONT SCARCLAW de Matt Wesolowski / EquinoX

Traduction: Antoine Chainas

“Un soir d’août, sur les pentes sauvages de la montagne écossaise, Tom Jeffries, quinze ans, disparaît. L’été suivant, son corps est retrouvé dans les marécages. Accident ou crime ? Le doute subsiste. 

Vingt ans plus tard, dans son célèbre podcast « Six Versions », Scott King donne la parole aux témoins pour tenter de résoudre l’énigme.« 

Matt Wesolowski a inventé le personnage de Scott King, animateur d’un podcast qui reprend en six épisodes hebdomadaires des affaires depuis longtemps enterrées, des cold cases qu’il réchauffe en interviewant six personnes, acteurs plus ou moins proches de la tragédie. Les orphelins de mont Scarclaw est le premier volume, le second, La tuerie Macleod sortira en mars.

Les séries true crime des plate-formes séduisent  mais aussi passionnantes qu’elles puissent être si le montage est performant, elles peuvent nuire au temps de lecture de chacun. D’ailleurs, autre débat hors sujet, les jeunes lisent-ils encore ou préfèrent-ils tout simplement être guidés confortablement par les épisodes que l’on prend quand l’envie vous prend et dont le format de 45 minutes est confortable, ne nuisant pas au temps dévolu à d’autres activités. 

 L’auteur, natif de Newcastle, Matt Wesolowki, éducateur pour jeunes a dû s’interroger sur ce phénomène avant de créer cette délicieuse « six versions » qui reprend de vieilles affaires non résolues, des « cold cases » sur le principe d’épisodes de podcasts qu’on peut lire d’une traite si on accroche et vous accrocherez ou qu’on peut reprendre aisément après une pause avec des parties très bien délimitées mettant en lumière un seul personnage à chaque fois.

Les orphelins de mont Scarclaw, premier de la série, avec cet ado perdu, bouffé par une forêt et recraché un an après ne brille pas, c’est évident, par son originalité scénaristique. Mais, après le premier épisode où on évacue l’éventuelle responsabilité des deux adultes accompagnateurs, on va vers une intrigue passionnante intéressant uniquement des ados, devenus aujourd’hui des adultes hantés plus ou moins par cette tragédie depuis deux décennies.

Et là, on a un beau florilège des désarrois et désordres habituels des adolescents: alcool, cannabis, histoires de cœur, de cul, rivalités dans le groupe, désirs de séduction, attrait du morbide, fréquentations dangereuses, méchanceté, mythomanie… Petit à petit, le lecteur se fait un opinion souvent battue en brèche par le témoignage suivant. On écoute, interprète, s’interroge, s’étonne de certains silences ou d’oublis.

Le suspense est crescendo, on avance bon train, en se dirigeant inexorablement vers le centre d’une cible toujours floue, accident ou meurtre ? Mais on est loin du compte quand apparaît en plus la possibilité, l’éventualité du surnaturel, de la légende ? Antoine Chainas, l’auteur du virtuose Bois aux renards  tout juste sorti et également traducteur du roman a dû apprécier cette intrigue frôlée, effleurée par le fantastique et animée par la mythification d’un lieu.

Matt Wesolowki, malin, sait très bien agripper son lecteur, l’épouvanter avec un roman qui ne comporte pourtant aucune goutte de sang, pas la moindre violence, pour mieux l’abandonner au bord du chemin avec une dernière version de l’histoire… la sienne.

Chapeau !

Clete.

ANTOINE CHAINAS / BOIS-AUX-RENARDS / Entretien

Nous avions déjà rencontré Antoine Chainas pour Empire des chimères et il avait répondu clairement à de nombreuses questions sur son écriture, son inspiration, sa façon de travailler. Ces réponses, pour un roman qui semble une suite logique d’Empire , paraissent toujours valides et cet entretien permettra de juste un peu mieux connaître Antoine Chainas, notre guide dans l’infernal « Bois-aux-Renards ».

1- Tout d’abord Antoine, où avez-vous situé ce coin des Appalaches de “Bois-aux-Renards” ? Y a t-il un lieu précis qui vous a inspiré et que je m’efforcerai d’éviter ?

Bois-aux-Renards est lointainement inspiré d’une région que je connais bien, dans les écarts de la vallée de la Roya. Vous en avez peut-être entendu parler puisqu’elle a été en partie dévastée par une tempête meurtrière en 2020. Si vous vous enfoncez dans les montagnes, vous découvrez beaucoup de hameaux, de villages abandonnés. Mais ce n’est pas une région qu’il faut éviter, au contraire, il faut s’y rendre. C’est un endroit où la nature se déploie dans ce qu’elle a de plus simple, de plus beau et de plus mystérieux. J’ai par ailleurs connu, dans ma jeunesse, une communauté itinérante, presque clandestine, qui se déplaçait de hameau en hameau, et profitait des infrastructures en place. Cette rencontre a servi de base très générale à la communauté de chasseurs fictive du roman.

2- Empire des chimères était situé en 1983 et on y voyait l’émergence d’une nouvelle société française s’ouvrant à la vague d’un monde de loisirs industriels et stéréotypés. Celui-ci est situé en 1986 mais comme il s’agit surtout d’un huis clos sylvestre, on y voit beaucoup moins la société en marche. Pourquoi 1986 ?

1986, c’est le début des codes barres et du traitement automatisé du passage en caisse. C’est également l’essor des hypermarchés, symboles de la consommation de masse et de la surabondance ; une sorte d’ubris qui ne dirait pas son nom. Les tueurs occupent des postes subalternes dans une de ces “usines à vendre”. La violence qu’ils vivent (violence morale au sens où l’homo economicus est poussé précisément à faire des choses contre son gré, à adopter un comportement en désaccord avec sa nature profonde), ils la retournent non plus contre eux-mêmes, mais contre autrui, ce qui est au fond la même chose. Bois-aux-Renards sera pour eux un lieu de révélation… et de chute.

3- Des contes, des légendes, des mythes parcourent le roman, le guident, l’enveloppent, le floutent. D’où sortent toutes ces histoires, certaines semblant des adaptations de contes populaires comme Le petit bonhomme de pain d’épice, tandis que d’autres n’évoquent rien d’emblée. Bien sûr le mystère doit perdurer mais ces symboles forts tels que le puits et la tour…sont-ils des signaux évidents que le lecteur ne voit pas forcément ou sont-ils amenés juste pour troubler encore plus le lecteur ?

Bois-aux-Renards se rapproche du conte, un conte pour adultes, et même un conte composé d’autres contes. Les références et les emprunts vont des présocratiques à Propp, en passant par les lais médiévaux et les religions du Livre. Il ne s’agissait pas d’être exhaustif mais, pour reprendre la terminologie de Jung, de s’appuyer sur « des archétypes renfermant un thème universel structurant ». J’ai souhaité, en privilégiant cette forme toujours identique dans le changement, placer la question du pouvoir des mots au centre de l’histoire. Quelle est l’étoffe du mythe ? Comment le conte dit le vrai ? Que signifie la tradition ? Qu’est-ce que raconter une histoire, la transmettre, susciter l’adhésion ou la réprobation ? Que signifie croire ? Quant aux éléments concrets, ce sont effectivement des signaux, puisqu’ils servent précisément à révéler ce qui est caché à partir de l’existant. Ce sont des repères universels qui accompagnent le lecteur au cœur de l’allégorie. Car Bois-aux-Renards peut se lire comme un roman traditionnel, une œuvre de divertissement, ou comme une allégorie.

4- En 2018, sur le ton de la boutade, vous m’aviez dit qu’ Empire des chimères” était, je cite, “ du rural noir quantique vintage peut-être”. Avez-vous une définition plus précise pour Bois-aux-Renards ou persistez-vous à vouloir nous faire croire que vous ne savez pas trop ce que vous écrivez malgré la grande maîtrise que vous montrez ?

J’y reviens toujours : tout est fiction, tout est identification (aux personnages, aux situations, aux schémas de pensée préexistants). Bois-aux-Renards comporte selon moi de multiples angles d’approche : histoire d’amour, d’action, d’horreur ; critique sociale ; conte philosophique ; parabole morale et spirituelle ; réflexion méta sur le pouvoir du récit ; roman noir teinté de fantastique… ou rien de tout cela. Il ressemble, je crois, à un prisme. Mes efforts ont consisté à en orienter les différentes facettes pour que chacun puisse, s’il le souhaite, s’approprier ou y déposer une partie de ce qu’il est déjà. Est-ce que ça répond à votre question ? Rien n’est moins sûr.

5- Peut-on dire, comme je l’ai écrit peut-être aventureusement, que Bois-aux-Renards est une suite logique, une évolution normale du propos d’ Empire qui introduisait déjà des pages taquinant le fantastique, frôlant l’ésotérique ? Peut-on imaginer que vous quittiez le Noir qui vous va si bien pour conquérir des territoires plus”fantastiques”?

Oui, Bois-aux-Renards peut être lu comme un prolongement d’Empire des Chimères. Mais je n’ai pas l’impression, ni l’intention de quitter les terres du Noir. Simplement, je demeure là où je suis, c’est-à-dire à la place qui est la mienne dans la littérature de genre : celle de la tension, de l’énergie, du vide qui n’est pas le néant. À la fois dans le genre – parce que je l’aime foncièrement – et hors du genre car ma personnalité obéit à d’autre forces, d’autres puissances que je laisse aller à leur destination naturelle. L’être est, le non-être n’est pas, disait Parménide.

6- On sait très bien le monde qu’il peut y avoir entre un projet et sa réalisation, mais quelle est la genèse du roman ? Un lieu ? Un choix d’écriture ? Une histoire ?

Encore une fois, dans mon esprit, il n’y a pas de choix. Tout vient à son pas, selon ce qui est nécessaire. Je laisse faire, je reste disponible à tout, et j’obéis de bon gré. Au bout d’un moment, il y a un livre. Finalement je suis assez satisfait de Bois-aux-Renards parce qu’il me semble proche de l’intention initiale : rester très libre dans le processus de création. Alors oui, si le roman résulte d’un choix d’écriture, celui-ci s’exprime par une absence de choix : une élimination optimale des contraintes, une réduction maximale de tous les frottements pour conserver l’énergie de départ.

7- Quand on s’est rencontrés brièvement en décembre à Paris chez Gallimard, vous m’aviez déclaré que Bois-aux-Renards avait connu plusieurs refontes, plusieurs cures d’amaigrissement avant sa version finale. Après lecture, on se sent donc un peu frustrés de savoir qu’on aurait pu partir bien plus loin en votre compagnie. Qu’est-ce qui a disparu ? Des contes, des histoires pour nous embrouiller, un peu plus ? Comment un auteur vit-il ce type d’amputations ?

L’existence même d’un livre est preuve de nécessité ; sans nécessité ontologique, il n’existe pas. Combien d’histoires avortées, de récits oubliés, jamais formulés ? C’est juste qu’ils n’étaient pas nécessaires. Bois-aux-Renards correspond à un tiers d’une histoire plus vaste, rédigée en détail pour la maison d’édition. Les deux tiers manquants sont restés au stade du traitement, c’est donc qu’ils n’étaient pas nécessaires sous une forme romanesque. Les lecteurs qui me suivent ne partiront pas plus loin que le texte publié dans son état actuel… mais ils partiront ailleurs une autre fois, avec d’autres livres, peut-être avec d’autres auteurs, et c’est tout aussi bien.

8- Devra-t-on patienter encore cinq ans avant de vous lire ?

Seuls les dieux, les muses et le daimon en moi en décideront. Je serai à l’écoute.

9- Et comme d’habitude la B.O. idéale pour “Bois-aux-Renards ?

Eliane Radigue. Kyema. Je ne vois pas d’autre œuvre que le premier tome de sa Trilogie de la Mort pour illustrer Bois-aux-Renards. Certains éléments spirituels du roman sont, comme Kyema, inspirés de l’univers du Bardo Thödöl, le Livre des morts tibétain. Je conseillerais d’écouter la totalité du disque au long de la lecture.

Entretien réalisé par échange de mails, janvier 2023. Un grand merci à Antoine Chainas.

Clete.



RÉTIAIRE(S) de DOA / Série Noire / Gallimard

Il y a eu bien sûr l’épisode Lykaia sur le BDSM en 2018 mais on était nombreux à attendre le DOA de Citoyens clandestins et de Pukhtu. Les années noires COVID auront eu au moins un effet positif puisqu’elles auront bloqué l’auteur dans ses recherches sur l’histoire d’un officier nazi en France. En attendant, DOA est donc revenu vers le Noir, ses premières amours et des univers où depuis de longues années, il nous séduit par la puissance de sa plume, son art à nous montrer le côté obscur, l’underground sans filtre.

“Une enquêtrice de l’Office anti-stupéfiants, l’élite de la lutte anti-drogue, qui a tout à prouver.

Un policier des Stups borderline qui n’a plus rien à perdre.

Un clan manouche qui lutte pour son honneur et sa survie.”

Un roman de DOA est difficile à résumer et je ne m’y risquerai pas plus que la Série Noire très minimaliste dans sa quatrième de couverture. Disons que très globalement si Pukhtu parlait de la guerre en Afghanistan, Rétiaire(s), lui, parle de la drogue en France, une autre guerre. On connaît la rigueur de DOA, sa volonté que certains trouvent farouche de se montrer inattaquable sur ce qu’il montre, raconte et on retrouve tout cela dans une intrigue très riche sur le trafic de came en France à différents niveaux. Tout d’abord l’internationale de la came avec les nouvelles routes de transit, des états bandits comme la Bolivie, la Mauritanie, beaux pays où, même en rêve, on n’a pas envie de séjourner. Ensuite, le trafic sur le pays avec une famille de trafiquants manouches de la région parisienne qui a maille à partir avec la concurrence et les forces de police et de gendarmerie, soldats de l’ombre, qui luttent avec leurs moyens et leurs limites et enfin, les sentinelles et spadassins de bas étage de la Courneuve et du quartier des amandiers du XXème.

L’histoire fait intervenir de nombreux personnages avec qui il faudra se familiariser au départ, effort nécessaire, on n’est pas dans un énième thriller à deux balles. Heureusement, l’annexe en fin d’ouvrage, avec ses deux entrées la loi et le crime, permet de bien ancrer s’il le faut, les différentes factions, organisations qui gravitent en périphérie de cette histoire. Par ailleurs, un glossaire regroupant acronymes, abréviations, services de police et judiciaires préserve un liant, une certaine urgence à l’intrigue.

Côté personnages, certains offrent tellement de facettes et de possibilités qu’ils ne peuvent pas avoir été créés pour un simple “one shot”. On pense à la jeune Lola, côté crime et à Théo Lasbleiz le Finistérien (tueur de loups en breton) flic des stups qui a perdu femme et fille exécutées et occupant cette place de guerrier solitaire incontrôlable qu’on a déjà rencontré un peu chez DOA autrefois sous les traits de Lynx. Pas de réelle barrière entre le bien et le mal, des personnalités complexes animées par des désirs et des volontés antagonistes. 

L’intrigue est béton, le roman vous saute à la gueule dès le prologue, du DOA quoi, vous savez déjà … mais le plus effrayant, c’est peut-être ce qui apparaît en filigrane, au détour des pages, ce que vous découvrirez entre les lignes ou à travers une petite histoire comme celle d’Adama de la Banane…DOA a toujours déclaré n’émettre aucun avis, aucune opinion, néanmoins, il dresse parfois, mine de rien, un tableau assez inquiétant de la France de 2021.

Superbement construit avec des interludes qui permettent quelques respirations, Rétiaire(s) était à l’origine, en 2006, un projet de série refusée par France Télévisions. Dommage ! Avec cette loupe sur le travail de fourmi des flics, les filatures et les écoutes ainsi qu’une étude sociétale très forte comme on retrouve dans toutes les productions de David Simon, cela aurait pu devenir une sorte de The Wire à la française très crédible. Mais, de manière je le reconnais très égoïste, le malheur de DOA à l’époque fait notre bonheur aujourd’hui.

Last but not least, l’histoire est loin d’être bouclée…

DOA est de retour et cela fait un putain de bien.

Clete.

PS: entretien à venir.

BOIS-AUX-RENARDS d’Antoine Chainas / La Noire Gallimard

“Un accident de voiture au beau milieu de nulle part laisse une fillette orpheline et estropiée, Chloé, sauvée in extremis par trois hommes et une guérisseuse.

Trente-cinq ans plus tard, Yves et Bernadette, un couple de tueurs en série, sillonnent les routes dans un camping-car Transporter T3 Joker Westfalia en quête d’auto-stoppeuses.Anna, une gamine témoin de leur premier meurtre de l’été, réussit à leur échapper et se réfugie au cœur d’un bois où une étrange femme boiteuse, entourée de renards, prend soin d’elle.

Dans ce bois vit une communauté coupée du monde moderne, au plus près de la nature et des mythologies du lieu tout en veillant à préserver quoi qu’il en coûte sa tranquillité et sa pérennité.

Quatre trajectoires, quatre histoires singulières…”

Au premier abord, un roman noir classique : Un couple de salauds qui tue, massacre pour être plus précis, prostituées, fugueuses et auto stoppeuses qui croisent leur route à bord de leur combi et cela depuis dix ans, depuis la mort de leur fils unique. Madame ne goûte réellement la vie qu’en donnant la mort. Mais monsieur, après un dernier meurtre apocalyptique, catastrophique et monstrueux pense qu’ils deviennent peut-être un peu vieux pour ce genre de loisirs qui s’avère parfois très sportif, vous verrez…

Une gamine perdue dans les bois, livrée à elle-même, recueillie par une femme étrange, sorte d’ermite dont on ne sait que penser et enfin cette communauté itinérante sur tout le vaste territoire de “Bois aux renards” dont on ne sait trop que penser non plus mais qui, par quelques indices, des bouts de phrases, des attitudes, des silences, inquiète aussi. Ceci dit, que ces deux ordures déguisées en bons babas dans leur combi Volkswagen puissent tomber sur plus mauvais qu’eux ne vous ébranlera pas outre mesure. On est certain que cela va mal se terminer, mais on ignore qui va en sortir gagnant ou s’en sortir tout simplement. C’est la partie classique du roman, on suit aisément, on est juste parfois horrifiés par le déchaînement d’une violence souvent imprévisible et parfois difficile à supporter. Mais si vous connaissez Antoine Chainas, ce n’est pas une surprise, il affectionne de bousculer son lecteur, de montrer sans fard ni filtre une réalité dure qu’on n’a pas nécessairement envie de contempler.

Et puis il y a une deuxième lecture du roman, celle évoquée en sous-titre entre parenthèses (contes, légendes et mythes), la plus ardue, la plus belle, la plus stupéfiante aussi. Dans Empire des chimères, pendant une trentaine de pages, Chainas nous avait fait pénétrer dans les mondes ludiques et virtuels d’ados. Quelques pages qui avaient le pouvoir de bien désarçonner le lecteur, lui faire perdre légèrement pied dans une intrigue aux multiples ramifications. Ce n’était qu’un galop d’essai finalement puisque dans Bois-aux-Renards il entreprend de nous abreuver, de nous submerger plus exactement, d’histoires, de contes, de mythes, de légendes et de rumeurs sur ce “Bois aux renards”. Certaines histoires sont belles, d’autres cruelles voire méchamment mauvaises, semblant parfois issues ou adaptées du répertoire commun de l’humanité ou sorties du cerveau des chefs de la communauté. Beaucoup de symboles : un puits, une tour qui la protège, un gardienne des lieux, une femme renard, des renards, des renardeaux martyrs. Ceci dit aussi surprenantes que les histoires peuvent paraître parfois, elles ne dépareillent pas dans le catalogue des grands mythes de l’humanité, pas plus tordues qu’un dieu qui enfante dans sa cuisse, qu’un serpent qui deale une pomme ou qu’un voyage en bateau avec tout le zoo à bord…

“An 01

Au commencement étaient les hommes. Puis vinrent les armes et la chasse. Ensuite, il y a eu l’accumulation, et l’on bâtit des routes et des abris.

La femme apparut alors que le prix des choses était déjà fixé. L’accumulation devint multiplication, il fallut restaurer l’équilibre ancien.

Ainsi fut créé l’animal. On l’appela vie, mais son œuvre était mort.”

Alors, pour apprécier pleinement cette œuvre démoniaque, hautement toxique, il faut accepter de perdre ses repères habituels et de se laisser porter ou emporter par ces récits souvent très sombres. Il faut se résigner aussi à avoir qu’une compréhension parcellaire, une vision floue pour un temps. Ces histoires, contées parfois le soir à la veillée, créent une sorte de voile de mystère qui couvre tout le roman, ajoutant des angoisses “surnaturelles” à un intrigue réelle déjà bien méchante. Leur répétition fait son travail chez le lecteur qui progressivement les intègre et par moments n’arrive plus à complètement discerner le vrai du faux, le réel de l’inventé. Petit à petit, on voit ou on croit voir des correspondances entre la situation vécue et les légendes. Pervers et brillant !

Si Bois-aux-Renards semble, intellectuellement, une suite logique mais encore plus barrée d’Empire des chimères, il montre aussi un auteur grand maître de son art et commençant à pratiquer une certaine dérision et un humour très noir… si on a le cœur bien accroché. Il serait criminel aussi de ne pas citer cette plume remarquable déjà visible dans Empire des chimères. Certaines scènes sont horribles mais divinement écrites. On retrouve aussi ses descriptions physiques glaçantes des personnages, en pointant les stigmates de l’existence, les cicatrices, les imperfections, les rides. Très proche de Harry Crews, Chainas est aussi capable de créer l’effroi et le malaise dans la forêt à la manière éminemment gothique d’un William Gay dans La mort au crépuscule, créant une zone appalachienne vraisemblablement dans l’arrière-pays niçois.

J’avais usé de beaucoup de superlatifs pour Empire des chimères, je les renouvelle en vous enviant vraiment d’avoir encore à lire ce chef d’œuvre. Ne le ratez pas ; il n’y en aura peut-être pas d’autres de ce niveau cette année.

Bois-aux-Renards, les démons et merveilles d’Antoine Chainas.

Clete.

CUPIDITÉ de Deon Meyer / Série Noire

Donkerdrif

Traduction: Georges Lory

“Benny Griessel et Vaughn Cupido, ravalés au rang d’enquêteurs de base pour avoir enfreint les ordres de leur hiérarchie, soupçonnent leur punition d’être liée au meurtre en plein jour d’un de leurs collègues et aux lettres anonymes qu’ils ont reçues récemment. Mais ils n’ont pas le loisir d’approfondir la question car on les charge d’élucider la disparition de Callie, brillant étudiant en informatique.

Dans le même temps, Jasper Boonstra, milliardaire et escroc notoire, confie à une agente immobilière accablée de dettes la vente de son prestigieux domaine viticole. Conscient que la commission de trois millions de rands réglerait tous les problèmes de la jeune femme, l’homme d’affaires exerce sur elle un chantage qui la met au pied du mur.

A priori, il n’y a aucun lien entre les deux affaires, sauf le lieu, Stellenbosch, au coeur des vignobles du Cap. Mais lorsqu’elles convergent, la cupidité se révèle être leur moteur commun.”

Je ne suis pas le plus grand fan de l’auteur sud-africain, je tiens à le souligner avant d’être taxé de subjectivité devant les éloges que je pourrais faire sur ce Cupidité qui est de très loin ce que j’ai lu de meilleur chez Deon Meyer. Ce peu d’appétence vient surtout de ces histoires lassantes d’anciens combattants de l’ANC de Mandela et aussi peut-être parce que j’avais deviné beaucoup trop rapidement le coupable dans un de ses premiers romans. C’était un très mauvais signe, étant souvent très crédule dans mes lectures.

Cupidité, par contre, est un excellent thriller combinant deux intrigues dans deux domaines du polar très différents. La première avance assez tranquillement après un départ digne d’un épisode de Fast and furious, technique d’écriture classique du thriller où on en met plein les yeux au lecteur, on le secoue d’emblée pour ensuite dérouler plus tranquillement en commençant par les problèmes professionnels et domestiques de Griessel et Cupido. Si vous êtes des fans de sa doublette de flics, vous pouvez être émus par leur destitution en flics lambda. Même si ces deux gars-là sont sympathiques, ils sont quand même loin affectivement, pour moi, d’un duo Robicheaux/Purcel. Leurs problèmes domestiques un peu plaqués pour montrer leur humanité permettent de reprendre un peu sa respiration: dans le précédent une attente d’accord de prêt pour un achat de bague pour la fiancée d’un des deux (je les confonds un peu), dans celui-ci le régime amaigrissant de l’autre et ne nuisent cependant pas à la qualité d’une superbe intrigue sur une disparition. L’investigation fouillée, minutieuse, patiente mais passionnante se révèle un vrai régal pour les amateurs.

La seconde intrigue s’inscrit dans un méchant jeu du chat et de la souris entre un homme d’affaires puissant, riche et ordure notoire et Sandra, une jeune agente immobilière surendettée et tout au bord du gouffre. On est là dans le polar psychologique mais de haut vol. On sent le piège, Sandra aussi, mais la belle se croit plus forte…

Meyer passe d’une intrigue à l’autre, au départ de manière très tranquille, puis le rythme s’affole vers la moitié du roman. Les intrigues rebondissent et se rejoignent de fort belle manière pour aller vers un final commun mais néanmoins avec un traitement différent pour chacune, l’une d’entre elles restant même sur des points de suspension.

Deux intrigues brillamment menées, pas de temps mort, du très bon polar.

Clete.

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