Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 17 of 80)

LE COUTEAU DES SABLES de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud

Traduction: Lucile Arnoux-Farnoux

“Le meurtre d’un inconnu dans les rues de Montmartre plonge les enquêteurs de la police française dans une impasse. De son côté, Théodore Richter, le jeune fils de la victime, tient à ce que les dernières volontés de son père soient respectées. Il engage le détective privé Chris Papas pour faire rapatrier le corps du défunt en Grèce, où il voulait être inhumé. C’est là, dans le cimetière d’un village grec, que Papas va mettre la main sur une vieille carte mystérieuse…”

On avait découvert Minos Efstathiadis avec son premier roman paru en France en 2020. Le plongeur  était un bon polar mais également un roman avec certains passages très durs relatant des pratiques odieuses des nazis en Grèce durant la seconde guerre mondiale. On avait d’ailleurs alors signalé le caractère glaçant de certaines scènes, un roman à ne surtout pas mettre entre toutes les mains. D’emblée, on peut dire que si ce roman n’est pas un long fleuve tranquille et heureusement d’ailleurs, la violence, bien présente, n’atteint jamais les sommets d’abomination connus dans le passé. Tout n’est pas parfait non plus. Commençons donc par ce qui fâche un peu.

Petite déception, alors qu’on envisage aisément le bleu de la mer Egée en ouvrant un polar grec, nous voilà propulsés d’entrée dans la grisaille parisienne à Montmartre plus précisément. Une grande partie de l’histoire se déroule d’ailleurs à Paname et pour l’exotisme, le soleil, la bouffe méditerranéenne, on repassera. Ceci dit, vous verrez que la vision de la capitale par un regard extérieur ne manque pas de piquant parfois. 

Deuxième regret, peut-être encore plus subjectif, le roman est très (trop) court tant certaines histoires, à forte coloration onirique ou magique, auraient mérité d’être beaucoup plus détaillées. On sent une sorte d’emballement, peut-être un peu regrettable, à en faire un thriller blindé qui décolle dès le départ et qui ne vous laissera souffler, et encore, qu’une fois la dernière ligne lue. 

C’est indéniablement du très bon dans le genre polar d’investigation avec un Chris Papas, tout simplement humain, aux prises avec une histoire qui le fascine peut-être autant que les soucis de son chien hospitalisé. Homme solitaire, discret, Chris se dévoile un peu plus que dans le précédent opus. L’histoire, lancée comme une enquête sur un banal fait divers part très vite sur les thèmes des trafics internationaux d’œuvres d’art et du commerce des humains…quelques belles ordures et de nombreuses vies brisées ou scarifiées. 

Le couteau des sables, deuxième enquête béton signée Chris Papas et la confirmation du talent de Minos Efstathiadis.

Clete.

TRUE CRIME STORY de Joseph Knox / Le Masque.

Traduction: Jean Esch

Introduit certes il y a fort longtemps en littérature avec Truman Capote et De sang-froid racontant journalistiquement une tuerie aux USA en 1959, le True Crime connaît actuellement un fort succès, le nouveau truc pour vendre des bouquins d’une manière pour l’instant encore originale. En s’appuyant sur des histoires réelles où on instille une part de fiction ou en créant une histoire et en y mettant les ingrédients nécessaires à une impression tangible de réalité, des auteurs anglo-saxons commencent à occuper les bacs polars des librairies françaises. On vous a déjà proposé le premier épisode de six versions de Matt Wesolowski Les orphelins du Mont Scarclaw. Là, c’est Joseph Knox, déjà connu pour sa trilogie du flic Adain Watts (Sirènes, Chambre 413 et Somnambule) qui s’y colle pour True Crime Story, son nouveau roman.

“Manchester, 17 décembre 2011. Zoe Nolan, 19 ans, quitte la tour de sa résidence universitaire à l’aube, après le déclenchement de l’alarme incendie lors d’une fête organisée dans sa colocation. C’est la dernière fois qu’elle est aperçue vivante.

Sept ans plus tard, l’écrivaine Evelyn Mitchell, qui s’intéresse aux disparitions inexpliquées de jeunes femmes, devient obsédée par celle-ci et décide de creuser l’enquête. Alors qu’elle envoie, au fur et à mesure de ses avancées, les chapitres de ce qui constituera son prochain livre à son ami Joseph Knox, elle disparaît à son tour.

Joseph plonge dans ses notes et ses retranscriptions d’interviews, et découvre les témoignages des proches de Zoe.”

Il est évident que ce nouveau roman de Joseph Knox dont on connaîtra en partie la solution en fin de lecture ne fonctionnera que si vous acceptez de vous laisser balader par un auteur particulièrement expert dans l’art de distiller le suspense et de retarder les informations importantes. Dans ce cas, et même si on note des invariants qui pourraient très vite lasser à l’avenir dans ce sous-genre mais que je ne citerai pas pour ne pas spoiler, le roman devient vite passionnant. Rapidement, devant les mensonges, les incertitudes, les oublis, les inexactitudes, on ne peut s’empêcher d’aller soi-même à la pêche aux indices dans une phrase, dans une situation, dans une attitude, un comportement. On voit très vite que certains mentent mais pour quoi, pour qui ou contre qui d’ailleurs. Personne n’a vraiment d’alibi pour cette nuit et logiquement se dévoilent comme le signale Joseph Knox, les “usual suspects” : le petit copain, les colocs, les amis, la sœur jumelle, les parents… auxquels Knox ajoutera d’autres éléments périphériques mais importants. Il n’est pas exagéré de dire que se dégagent rapidement au moins quatre “gros” suspects.

L’affaire est complexe, le petit monde fermé de Zoe s’ouvre petit à petit et il y a des surprises pour ceux et celles qui pensaient vraiment la connaître. Démarrant six mois avant la disparition, l’histoire se termine sept ans après la tragédie. Knox décortique, fouille, expertise, relance de manière très recevable, propose quatre ou cinq versions de chaque moment-clé et c’est un puzzle infernal qui apparait. Knox a parfaitement réussi son challenge et son instantané d’une jeunesse mancunienne. La lecture est souvent agréablement parasitée par des “celle-là, je ne l’avais pas vu venir” ou des “ah mince !”, agrémentée aussi par la musique de Mogwai.

Franchement addictif, un thriller parfaitement réussi dans le fond comme sur la forme.

Clete

MOLLESSE de Franck Mignot / P.O.L.

Samuel, un quadra sans réels problèmes ni grandes passions, promène son spleen, sa “mollesse” en Bretagne, vraisemblablement à Brest. Il a un job, est marié et père de trois charmants bambins. On le découvre à la plage où il retrouve une des mères d’élèves de l’école de ses enfants mais en tout bien tout honneur. Tout semble passer sur la vie de Samuel sans que ça l’émeuve particulièrement, une routine rassurante et ennuyeuse…

Il rencontre aussi beaucoup de parents, à l’entrée et à la sortie des classes, à la fameuse “heure des mamans” que connaissent bien les enseignants de primaire et de maternelle où les parents discutent, traînent… En l’occurrence, ce moment est présenté de façon idyllique car bien souvent, dans la réalité, ce petit quart d’heure est souvent le moment du grand réquisitoire et du procès des enseignants. Ici, on cause de la pluie et du beau temps, on fait connaissance, on raconte son parcours… Samuel connaît des problèmes dans son couple et il n’est pas indifférent au charme de certaines femmes qu’il observe avec paresse…

Et puis, l’occasion faisant le larron, pas vu pas pris, un matin, il franchit le pas. Alors, on pense tous à ces histoires d’adultère qu’on a lues ou vécues ou imaginées. Mais ici, pas de passion dévorante, pas d’histoire d’amour qui rend fou. Non, juste une histoire de cul, un petit coup vite fait entre deux adultes responsables et consentants, un moment qu’il pense sans conséquences, un désir animal, une envie de possession, un moyen de sentir à nouveau vivant… à vous de voir…

On a parfois beaucoup de mal à comprendre le comportement de personnes qu’on pense connaître par cœur, alors, quand on se lance dans une histoire qui doit rester secrète avec des inconnues, cela relève de la loterie. Et arrive très vite le drame qui va se muer en sanglant cauchemar. Samuel va vite regretter cette petite baise. Alors, on a déjà lu voire connu pareilles entreprises avec leurs conséquences, mais il faut reconnaître que la partition de Franck Mignot est très originale, réussie et particulièrement dérangeante.

Mollesse est le premier roman de Franck Mignot. Il fait vraisemblablement partie des histoires conçues pendant le break en COVID, on sent d’ailleurs souvent sa présence. Partant d’une idée très originale, il écrit son très court roman, en se concentrant sur Samuel racontant son histoire. Cela lui permet de faire souvent l’économie du cadre, de l’explication de certains comportements, en se concentrant sur le drame et la “misère” de Samuel, le rythme d’écriture comme seul réel indicateur de la tension.

Interrogeant sur les relations adultérines mais aussi sur l’amitié et ses limites comme sur l’image de la femme-objet, “Mollesse” est un cauchemar hurlant. Eh ouais, des gens comme ça, existent… Le roman laisse durablement un sale goût dans la bouche, une histoire très noire, un nom à retenir.

Clete.

PÉCHÉ MORTEL de Carlo Lucarelli / Métailié Noir.

Peccato Mortale

Traduction: Carlo Lucarelli

“La période entre le 25 juillet et l’armistice du 8 septembre 1943 est un moment étrange, hallucinant, dans l’histoire italienne. Entre bombardements de Bologne, coup d’État contre Mussolini, et occupation allemande du nord de l’Italie. Un moment idéal pour faire les mauvais choix.

Dans ce chaos, au cœur du fascisme italien, le commissaire De Luca poursuit son travail de policier, en obsessionnel indifférent aux changements politiques. Il doit identifier un corps sans tête retrouvé dans un canal.”

On avait redécouvert De Luca en 2021 dans Une histoire italienne, le personnage ayant été créé dans les années 90. L’histoire était située en 1953. Péché mortel, lui, replonge De Luca dans la guerre, en 43, quand il servait le pouvoir fasciste.

On le voit très vite. De Luca n’est pas fasciste, il fait juste son job de flic dans un grand bordel bolognais: on ne sait plus qui gouverne, les communistes sortent du bois violemment, les bombardements alliés détruisent Bologne et sèment la mort tandis que l’armée nazie décide de s’installer en ville. Faut être très fort pour essayer de faire régner la loi et l’ordre, un peu comme le Gunther de Kerr dans l’Allemagne nazie. Et De Luca aura bien du mal…

Alors qu’il mène une intervention chez un trafiquant, un pro du marché noir, De Luca tombe sur un corps sans tête. Mais De Luca est très futé, il cherche et retrouve la tête. Pas de chance… elle ne correspond point au corps mon cher monsieur… Le mystère s’épaissit. Sa hiérarchie ne semble pas trop s’émouvoir de la chose. Ok, c’est la guerre, le malheur, on en a déjà sa dose. Pas de vagues De Luca, semblent lui dire aussi certaines autorités politiques et judiciaires. Et cela semble très louche à notre flic cet empressement à vouloir enterrer cette histoire qui va prendre rapidement des directions inquiétantes pour les autorités, les voies de la corruption, la valeur d’une vie…

De Luca a levé un lièvre voire plusieurs et il ne le lâchera pas. C’est un enquêteur de haut vol, l’as de la criminelle locale et il va le prouver. Bon, peut-être que c’est un peu dommage qu’il ait toujours les bonnes intuitions, mais l’enquête est vraiment jubilatoire pour ceux qui aiment les bons vieux polars à l’intrigue très riche, de quoi bien vous surprendre plusieurs fois. Et comme De Luca est un mec bien, c’est souvent un régal. J’ai déjà dit ma grande affection pour les polars ritals. Métailié, avec sa collection italienne dirigée par Serge Quadrupanni, a tout pour ravir les fans.

Un bon polar, tout simplement.

Clete.

JE NE SUIS PAS LÀ de Lize Spit / Actes Sud

Ik ben er niet

Traduction du néerlandais: Emmanuelle Tardif

Si le nom de Lize Spit, l’auteure belge ne vous dit rien, c’est que vous n’avez pas lu son premier roman Débâcle. Ceux qui en étaient venus à bout, avaient vécu cette tragédie racontant la terrible histoire d’une pauvre môme et de sa petite sœur dans un monde où la beaufitude des adultes règne, en l’occurrence dans une Belgique tellement proche de nos chères campagnes muettes. Ils n’ont sûrement pas oublié la crudité des propos de Lize Spit, sa puissance à générer chez un lecteur rendu rapidement à cran, une grande variété de sentiments comme la répulsion, la révolte, la colère, la douleur, le chagrin enfin, beaucoup de chagrin. Une véritable épreuve Débâcle, ça bouscule, ça ébranle, tout le monde ne peut ou n’a pas envie d’être témoin de tant de souffrance mais quel talent sur plus de 500 pages. La dame revient avec Je ne suis pas ici. Et on l’attendait depuis longtemps, moi en tout cas…

« Nous étions deux piliers de guingois qui, dès lors qu’on les appuierait l’un contre l’autre, auraient plus de stabilité qu’un seul pilier à la verticale. Tout irait bien tant que nous resterions ensemble. »

Leo vit avec son petit ami Simon depuis dix ans. Lié par une enfance troublée, le couple vit parfaitement heureux. Jusqu’à ce que tout change : Simon rentre chez eux au milieu de la nuit et Leo ne le reconnaît plus, ni dans ses gestes, ni dans ses mots. Lentement, l’existence méticuleusement construite de Leo s’effondre, jusqu’à mettre sa vie en danger…”

Débâcle parlait d’une enfance à la campagne, Je ne suis pas ici raconte l’existence de deux adultes plombés par l’aliénation de l’un par le bipolarité. Il fonctionne exactement avec la même mécanique perverse que Débâcle. Le roman débutant dans les derniers moments avant un drame inévitable, on rentre très vite dans l’urgence, mais on va nous livrer les clés lentement, avec une méchante parcimonie, une avarice coupable. Un compte à rebours apparaît, mais on n’est pas dans un thriller, on est juste au bord du précipice, avant le grand saut possible et très prévisible vers un océan de noirceur, les lecteurs de Débâcle se souviennent encore des moments d’horreur… Parallèlement Lize Spit va nous raconter l’histoire de Simon et Léo, surtout les six derniers mois, ceux de la maladie de Simon, et rien ne nous sera caché.

Un couple de trentenaires bobos, bruxellois, geeks aux métiers branchouille, pas de quoi créer au départ une réelle attirance pour cette histoire, mais c’est Lize Spit aux commandes et son talent, une fois de plus, opère. Rapidement, comme pour son premier roman, on se prend d’affection pour la victime, cette petite nana, Léo qui va supporter un Simon devenu incontrôlable, à l’ouest de l’ouest. Et si au départ, on peut parfois sourire, on est très vite figé. L’épreuve endurée est largement à la hauteur de son amour fou… et le plus terrible arrive.

La plume est adroite, la construction parfaite, le suspense extrêmement tendu et la dernière phrase, l’apanage des grands, vous achève. Talentueux !

Clete

LES MILLE CRIMES DE MING TSU de Tom Lin / La Noire Gallimard

The Thousand Crimes Of Ming Tsu

Traduction: Doug Headline

“Dans les années 1860-1870, ce sont des immigrés chinois qui construisent la voie ferrée pour la Central Pacific. Ming Tsu est l’un d’eux, orphelin formé à l’art de tuer par son père adoptif américain. Pour retrouver Ada, l’épouse blanche que les hommes de main de son beau-père lui ont enlevée, il va traverser l’Utah, le Nevada et la Californie en fugitif dont la tête est mise à prix. En cours de route, il exécute chacun des hommes qui lui ont « volé sa vie ».”

Quand il démarre sa route sanglante, Ming Tsu est déjà coupable de plus de deux cents meurtres et on se doute bien que sa quête sera impitoyable. Le premier nom qu’il peut barrer sur sa petite liste arrive très rapidement. On comprend rapidement que sa colère froide et ses compétences dans l’art de tuer feront de lui un guerrier solitaire redoutable, sans affects pour les éventuelles victimes collatérales.

Tous les éléments du décor et les personnages le montrent, on est dans un western, un rude même. Mais ce premier roman d’un auteur de vingt-cinq ans est bien plus que cela.

Tout d’abord, et c’est devenu en quelques mois la marque de fabrique de la Noire, l’histoire est vraiment joliment écrite, les descriptions sont souvent très cinématographiques, le phrasé toujours soigné, adapté à la situation.

Mais c’est la créativité et la fantaisie de l’auteur qui en font un roman à part.

Tout d’abord, Tom Lin raconte l’Ouest dans le prisme de ces populations chinoises venues tâter le rêve américain et souvent absentes du tableau historique et de la mythologie western hollywoodienne, un peu comme les cow-boys de couleur. Cet éclairage nouveau profite au roman.

Ensuite, si Ming Tsu ne crée aucune empathie, les autres personnages sont riches, souvent source de bonheur. Un peu à la manière du personnage principal de Nightmare Alley de William Lindsay Gresham, Ming Tsu va accompagner une petite troupe itinérante où chacun possède un “miracle”, un talent surnaturel et vous serez surpris, stupéfaits sûrement. Peut-être que votre esprit cartésien n’acceptera pas cette irruption du surnaturel. Et ce sera dommage car certaines pages, certaines situations provoquent l’émerveillement, incitent à la rêverie, embellissent l’histoire, sidèrent… de la belle ouvrage si vous vous laissez envoûter.

Enfin, Ming Tsu est accompagné pendant les deux tiers du roman par un vieux Chinois aveugle qui voit l’avenir et qui peut notamment vous dire la date de votre décès si vous voulez vraiment le savoir. “Le prophète” lit toutes les vies sauf celle de Ming Tsu “l’homme sans limites”. Philosophe, il se montre sibyllin, humoriste à ses heures et ajoute une touche supplémentaire d’étrangeté, validant pleinement cette fable surnaturelle où il a la personnalité peut-être la plus attachante.

La dernière partie revient de pleine boot dans le western sauvage qu’on verrait bien filmé par le Paul Thomas Anderson de There will be blood. L’ultime assaut est dantesque et le duel final, terrible et particulièrement original, emporte tout.

Du plaisir à lire cet enchanteur Les mille crimes de Ming Tsu, manque juste un peu l’émotion que Ming Tsu ne daigne pas offrir.

Clete

SANGS MÊLÉS de John Vercher / EquinoX / les Arènes

Three-Fifths

Traduction: Clément Baude.

“Né d’un père noir inconnu, Bobby s’est toujours fait passer pour Blanc. Un soir d’hiver, il retrouve enfin Aaron, son meilleur ami, qui a passé trois ans en prison pour trafic de stupéfiants. Mais les retrouvailles tournent au drame : Aaron agresse sauvagement un jeune Noir, rendant Bobby complice d’un meurtre raciste.

Dès lors, la vie de Bobby bascule dans la tragédie. Il fuit la police qui enquête sur ce crime ; il fuit Aaron devenu son ennemi ; il fuit sa propre identité qu’il ne peut révéler…”

Situé à Pittsburgh en 1995, au moment du procès d’O.J. Simpson, Sangs mêlés est le premier roman époustouflant de John Vercher. C’est un polar, sans nul doute, surtout dans son début et à la toute fin, mais l’intérêt est vraiment ailleurs que dans ces deux déchaînements de violence qui inaugurent et closent une histoire bouleversante.

Les thématiques sont nombreuses, certaines évidentes comme l’identité, le racisme, d’autres apparaissent en filigrane, l’alcoolisme, l’univers carcéral, la pauvreté, l’amour défendu. Le talent, manifeste, de John Vercher tient dans la maîtrise de ses thématiques dans un format relativement court, à sa faculté d’explorer les personnages très humains, imparfaits mais tellement crédibles, à une justesse de son propos qui frôle la perfection, à ces silences pudiques qui valent plus que des faits. Le drame que nous vivons, comme la chronique d’une mort annoncée finalement, est éclairé par des flashbacks qui nous racontent Bobby, sa mère, Robert un médecin qui accompagne les derniers instants de la victime de la folie d’ Aaron, devenu une bête raciste, embrigadé par la fraternité aryenne en prison.

Deux semaines après sa lecture, l’écriture d’un avis à peu près lisible apparaît comme impossible et j’y renonce. Le roman vous travaille bien après sa lecture, révolte par son final dramatique, vous laissant bien seul et démuni avec vos questions, avec vos “et si…”, vous noie de regrets pour les routes possibles non empruntées par Bobby et Aaron. Un roman magnifique, qui risque de vous briser le cœur, à ranger par son humanité, son intelligence et sa plume à côté des précieux romans de William Boyle.

Ne passez pas à côté.

Clete.

DE FEMME EN FEMME de Hélène Couturier / Rivages

Depuis quelque temps, Rivages fait découvrir de nouvelles plumes féminines comme Noëlle Renaude, ou en ressuscitent d’autres comme Hélène Couturier, déjà présente chez l’éditeur avec “ Fils de femme” et “Sarah”, respectivement en 1996 et en 1997, au siècle dernier donc, avant de se lancer dans de nouveaux projets littéraires. Elle était alors la première femme à entrer dans le catalogue de l’éditeur.

« Ilyas aime sortir la nuit, il aime les femmes, il aime danser.

Une nuit, il rencontre Elodie, une flic, dans une boîte. Elodie n’a pas froid aux yeux. Ils repartent ensemble. Le drame va se nouer et la vie d’Ilyas basculer. »

Le format court de ce roman très, très percutant nous place dans le cerveau de Ilyas et nous interdit de parler de l’issue de cette rencontre avec Elodie, flic de son état, sans spoiler la suite. Ilyas est sympathique, aucun doute là-dessus, il peut même être touchant, il est amoureux des femmes, de toutes les femmes, mais il sait aussi qu’il ne peut pas toutes les séduire. Peu importe, sur le dancefloor dont il est le roi, il existe toujours une femme avec le même objectif que lui : un coup d’un soir. Il peut être attiré par un physique mais aussi par un regard, une beauté callipyge, une ressemblance, il a le cœur assez grand pour toutes. En plagiant l’auteure qui truffe très plaisamment son récit d’extraits de chansons très populaires des années 80, 90, on pourrait qualifier Ilyas ainsi :

« Je ne suis pas homme à femmes

Dans ma vie la solitude

Si souvent, souvent

A pris ses habitudes

Je serais plutôt de ceux

Qui parlent en baissant les yeux

Et qui disent encore madame aux dames”

Et ce voyage dans la psyché d’Ilyas s’avère bien plus ardu qu’il pouvait sembler de prime abord. On ne peut que louer Hélène Couturier pour nous avoir troussé un personnage masculin aussi crédible, qu’on a déjà certainement croisé dans la vie. Beaucoup d’hommes s’y reconnaîtront mais aucun ne s’en vantera, c’est certain. On retrouve ici les thèmes récurrents de l’auteure : la difficulté d’aimer, la sexualité décomplexée et les traumatismes de l’enfance.

Ce voyage de trente-six heures vers l’enfer d’Ilyas permet surtout à Hélène Couturier de dresser quatre portraits de femmes qu’il croise : la beurette lesbienne épanouie qui prend son envol loin de chez elle, la mère soumise, la fliquette très joueuse et une quadra un peu perdue. Ce sont ces femmes qui sont le bonheur de notre dragueur mais qui, bien involontairement je préfère préciser, conduiront à sa perte.

Hélène Couturier, sous des abords légers, monte une tragédie qui fait très mal, qui nous renvoie à une triste réalité barbare de notre époque et qui nous laisse sonnés avec cette terrible errance sur l’origine de la violence faite aux femmes.

Clete.

FLORIDA de Jon Sealy / EquinoX / Les Arènes

The Edge Of America

Traduction: Mathilde Helleu

Jon Sealy était apparu dans les librairies en 2017 avec Un seul parmi les vivants publié par Terres d’Amérique d’Albin Michel, un impressionnant premier roman. Six ans plus tard, exit Albin Michel et arrivée dans la collection EquinoX des Arènes chez qui il se passe beaucoup de choses intéressantes en ce début 2023: nouvelle maquette, format resserré et surtout venue de deux jeunes auteurs américains qui sont loin d’être des seconds couteaux Jon Sealy et John Vercher dont nous reparlerons aussi bientôt avec beaucoup de plaisir.

Un seul parmi les vivants traitait d’une histoire de contrebande d’alcool au moment de la prohibition en Caroline dont est issu l’auteur. Les trafics sur le sol américain ne doivent pas laisser insensible Jon Sealy puisque Florida parle, entre autres, du trafic de came tout particulièrement à Miami, Magic City comme on la nomme souvent au milieu des années 80 quand la Floride était la plaque tournante du trafic sur le sol ricain.

“Bobby West règne en maître sur Miami.

La quarantaine florissante, il surveille le sud des États-Unis pour le compte de la CIA.

Ruiné par ses investissements politiques et son divorce, il accepte une opération de blanchiment pour le trafiquant Alexander French. Mais sa fille s’empare du pactole et s’enfuit avec un inconnu.”

La couverture et la quatrième de couverture, aussi réussies soient-elles, laissent peut-être présager un bouquin un peu déjanté avec une course poursuite d’un père aux abois mais ce n’est pas du tout cela. The Edge of America, le titre original, beaucoup plus maline, n’incitait pas une confusion possible avec les polars azimutés de Carl Hiassen ou de Tim Dorsey, dont les romans se situent aussi en Floride.

S’il fallait situer ce roman, disons qu’on est très souvent proche d’une écriture journalistique comme le faisait si bien Tom Wolfe, auteur par ailleurs d’un très bizarre Bloody Miami et surtout un grand observateur de la société américaine qu’il mettait génialement à nu dans ces trop rares romans. On peut ainsi établir une certaine similitude entre la chute de Bobby West et celle du héros bouffi d’orgueil et de certitudes narrée par Wolfe dans Le bûcher des vanités. Le destin de West pourra aussi s’apparenter à celui du héros du film Cartel de Ridley Scott dont le scénario avait été écrit par Cormac McCarthy.

Le ton est parfois humoristique, léger en apparence au début du roman où se mettent en place tous les éléments qui vont conduire aux sales ennuis de West. 

“Le pays était au bord du gouffre et il voulait seulement se tirer d’affaire avant que l’histoire se répète et que le château de cartes ne s’effondre”

Mais on s’aperçoit très vite que West, ponte de la CIA, qui a voulu se préparer une retraite dorée à peu de frais, est dans une belle panade. La mafia veut récupérer son argent, trois millions de dollars quand même, dérobés par une gamine en fuite avec un jeune nouvellement embauché par la Pieuvre locale. La direction de la CIA sent qu’il y a un problème dans les finances de sa boutique de Miami d’où elle surveille le Cuba de Castro mais aussi les puissants opposants au régime. 

Le cauchemar de West, très prenant, ne saurait cacher tout le travail effectué par Jon Sealy pour nous raconter, à travers cette histoire, de manière très claire, brillante parfois les sales affaires de la CIA: sa collusion avec les barons de la drogue, ses financement sales dans les guerres d’opposition aux régimes communistes, ses modes opératoires au-dessus des lois, au-dessus du Congrès, ses méthodes de désinformation, de falsification de la vérité, ses meurtres.

“Il ne s’agissait pas de servir son pays, mais de se servir soi-même. Depuis plus de dix ans, Miami était inondé par l’argent des drogues colombiennes, mais cela ne dérangeait personne. Pas plus qu’on ne s’inquiétait du fait que la CIA s’enrichissait secrètement grâce aux drogues en provenance d’Asie centrale. Mais que Bobby West redistribue cet argent à des exilés voulant renverser Fidel Castro, alors là-non, ça ferait mauvais genre.”

Puissant, percutant, éclairant et passionnant de bout en bout, un très grand roman. 

Clete

NOTRE DERNIÈRE PART DE CIEL de Nicolas Ferraro / Rivages

El cielo que nos queda

Traduction: Alexandra Carrasco et Georges Tyras

“Keegan et Zambrano, deux narcotrafiquants, se battent à bord d’un Cesna bourré de cocaïne qui finit par s’écraser. La cargaison se retrouve disséminée dans la campagne argentine.

 Survivants du crash, Keegan et le pilote sauvent une partie de la drogue et volent une voiture pour l’emporter. Mais ils savent que le reste va exciter les convoitises. Entre le gang qui veut récupérer son dû et les pauvres qui voient dans cette drogue une manne inespérée, une course poursuite s’engage.”

Notre dernière part de ciel, prenez donc un instant pour savourer le titre vu que c’est le seul instant de poésie du premier roman à paraître en France de l’auteur argentin Nicolas Ferraro. 

Tout est parti en couilles en sept coups de fusil”. D’entrée Ferraro ferre ou perd son lecteur. Cette phrase introduit un premier chapitre tout simplement dantesque se terminant par le premier d’une longue, très longue série de meurtres abominables. C’est d’ailleurs la mort la plus sympathique à vivre pour le lecteur dans la mesure où, balancée d’un avion, on ne voit pas, pour la seule fois, les dégâts subis par la victime.

Alors, un premier chapitre qui déchire méchamment, balançant entre horreur et humour très, très noir, on connaît bien. On a déjà vécu aussi souvent ces intrigues alimentées à l’hémoglobine et à la violence bestiale qui se dégonflent une fois le premier moment de bravoure achevé. Mais, mais dans Notre dernière part de ciel, cette intro n’est qu’un tout petit shoot, une simple mise en bouche. Ce roman est très fortement déconseillé aux personnes sensibles et aux vegans, on y abat beaucoup de barbaque dans ce trou du cul dangereux de l’Amérique latine qu’est la zone de la “triple frontière” entre l’Argentine, le Paraguay et le Brésil, un espace que la loi et l’humanité ont quitté depuis longtemps.

Notre dernière part de ciel raconte une histoire de narcos et ces gens-là ne font jamais dans la dentelle, on le sait mais, généralement, certains de leurs sicaires savent à peu près se tenir vis à vis de la came. Ici, ils ont tous le pif emplâtré de cocaïne inhalée à la truelle. Et forcément, conséquences: perte de discernement et folie meurtrière chez ces enculés. Le maillot jaune sera attribué au dénommé Zupay, belle ordure dont on espère la mort, avec le maximum de souffrances si possible. Monsieur Zupay est un artiste, un petit Mozart de la torture. Psychologique au tout début puis physique rapidement ensuite quand on attend de lui de prompts résultats. Lors de quatre “happenings”, certains particulièrement durs à encaisser, Zupay montre toute l’étendue de son art en variant les outils, les techniques, les coups, avec toujours une brillante réussite, conséquence d’une grande virtuosité qui rend quand même souvent très nauséeux un public pourtant bien aguerri. Les victimes? vous verrez bien assez tôt.

Notre belle équipe de cramés du bulbe va donc se frotter aux frères Vargas, deux frangins, deux paysans qui ont récupéré quelques paquets et veulent les vendre pour tenter une nouvelle vie à Buenos Aires. Ils sont aidés par deux anciens venus dans la région pour se faire oublier après une vie criminelle visiblement bien remplie. L’un des deux, Raiser, est pris d’un soudain désir de rédemption et va aider nos deux jeunes neuneus qui ont pris la mauvaise option vis à vis de la came. Là, surprise, on s’aperçoit que Raiser, lui aussi, sait faire parler les gens à l’aide de clous de voirie pour voies de chemin de fer. 

 Notre dernière part de ciel est extrêmement violent. On pourrait le rapprocher des bons polars du Brésilien Edyr Augusto chez Asphalte ou du génial Entre hommes de German Maggiori sorti, il y a quelques années, chez La dernière goutte.

Manque à ce roman, un petit peu d’affectif, un soupçon d’humanité, qui permettrait de se passionner, de trembler pour certains personnages. Là, au bout d’un moment, on s’en fout.  On est simplement spectateur de beaucoup d’abominations. Pas de message apparent, juste des pages noyées dans le sang, le sperme, les larmes, la merde…

Il faut certainement aborder ce roman avec un peu de recul, en se distanciant, en se préparant un peu au pire comme pour un film de Tarantino ou de Dario Argento.  Alors, est-ce que ce roman est gore ? Non, pas tout à fait mais on est à l’extrême limite néanmoins et on n’a pas tous le même seuil de tolérance… Lu avec un certain détachement nécessaire, Notre dernière part de ciel s’avère jubilatoire, très addictif, quelques heures de lecture en apnée, du sang sur les murs, un massacre sans nom…

Une boucherie !

Clete

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