Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Raccoon (Page 7 of 13)

LE PORT SECRET de Maria Oruña chez Actes Sud / Actes noirs

Traduction : Amandine Py.

Maria Oruña est une jeune auteure espagnole née à Vigo. « Le port secret » est son premier roman.

« En délicatesse avec Londres et avec ses fantômes, Oliver Gordon gagne un petit village côtier de Cantabrie afin de redonner tout son lustre à l’imposante bâtisse familiale héritée de sa mère espagnole et de la transformer en havre de paix pour citadins stressés. Au cours des travaux, les ouvriers exhument le cadavre momifié d’un nouveau-né (qui semble dater de la Guerre civile) accompagné d’une mystérieuse et anachronique amulette aztèque. À la macabre découverte succèdent l’assassinat d’un vieil homme puis celui d’un paisible médecin de campagne – autant de faits divers qui détonnent dans ces contrées tranquilles. La garde civile est dépêchée sur place.

À mesure qu’avance l’enquête, se mêlent au récit les fragments d’un journal anonyme ouvert pendant les prémices de la Guerre civile. On y lit l’existence d’une famille ordinaire dont le destin bascule sous les mitrailleuses des avions de chasse nationalistes. À la suite de la mort de la mère et de son plus jeune fils, le père, incapable d’élever seul ses enfants, commet l’irréparable en séparant la fratrie ; qui partira travailler à la ferme et qui ira “servir” chez les riches. La rancœur et l’ambition nourries par les années d’infortune ont engendré un monstre insatiable qui crie vengeance. Pourrait-il être lié aux inquiétants secrets que recèle sa maison ? Pour le découvrir, Oliver devra laver tout le linge sale de sa famille sous le regard intrigué d’un mystérieux lieutenant aux yeux vairons. »

C’est un premier roman très réussi, Maria Oruña capte vite notre attention dans cette enquête entre présent et passé et les personnages sont attachants : Oliver Gordon, un Anglais un peu paumé venu panser ses plaies en Espagne et chercher une vie plus lumineuse que celle qu’il menait dans son pays, Valentina Redondo, policière maniaque de l’ordre qui cache elle aussi de sacrées blessures… Et beaucoup d’autres qui se débattent face à des vies parsemées de difficultés aujourd’hui ou broyées par la violence de la guerre civile et les années de dictature de Franco hier. Car les enquêteurs vont devoir remonter assez loin dans le temps, au moment où ont été commises des horreurs dans la folie meurtrière de la guerre.

Maria Oruña alterne le récit de l’enquête, menée par des personnages dont les vies sont tourmentées par des drames actuels et le journal d’un mystérieux narrateur dont on comprend vite qu’il est lié de près à la tragédie sans pour autant savoir qui il est. Et le suspense fonctionne, il va même aller crescendo au fur et à mesure de la lecture. Le mystère s’épaissit et on se rend compte que la découverte de ce cadavre de bébé a réveillé un monstre qui n’hésite pas à tuer encore pour couvrir ses méfaits.

Maria Oruña rappelle ce que fut la vie en Espagne pendant la guerre civile et juste après : les attaques des avions, la terreur, la misère, les républicains pourchassés, les franquistes triomphants, les riches encore plus puissants parmi toute cette détresse. Un temps d’horreurs, de traumatismes énormes, propice à l’éclosion d’un tueur psychopathe. Pour survivre ou échapper à la misère, certains ont dû passer outre certains scrupules mais quelqu’un y a pris goût et est tombé dans une malfaisance profonde…

Un temps béni pour un meurtrier : il est facile de camoufler une disparition ou de faire endosser un meurtre à d’autres. Un temps pas si lointain dont les souvenirs sont encore vifs dans certaines têtes avec des conséquences violentes. Maria Oruña réussit à mêler les deux récits habilement, l’enquête est bien menée et le journal dévoile un personnage de plus en plus inquiétant mais dont l’identité n’est percée qu’à la fin.

Le roman se finit sur un début d’idylle qu’on voyait venir, elle, à  grand pas et sur un rebondissement qui laisse à penser qu’on pourrait peut-être retrouver ces personnages… et pourquoi pas ? Le voyage n’était pas déplaisant.

Un bon polar noir.

Raccoon.

LE BIG BOSS de Bill James chez Rivages/Noir

Traduction : Danièle Bondil.

Bill James est né au Pays de Galles où il a fait ses études avant de devenir journaliste. C’est un écrivain très prolifique qui a écrit plus d’une cinquantaine de romans sous différents pseudonymes. Il a notamment écrit « lettres de Carthage », un roman épistolaire et subversif sur la bourgeoisie et la série des Harpur et Iles dont  « le big boss » fait partie. Sur les trente volumes que comprend cette série, douze ont été traduits en français mais ils n’ont pas été publiés dans l’ordre de parution original, comme souvent, je ne sais pas pour quelles raisons. Ce livre date de 1996.

« Elle s’appelle Mandy mais a décidé qu’elle serait « NOON ». Elle a 13 ans, vit dans une cité et a fait les gros titres des journaux : elle a pris une balle perdue lors d’un règlement de comptes entre truands. Cependant, l’histoire se révèle plus complexe ; Mandy transportait de la drogue pour le compte d’un gang et l’examen balistique démontre que la balle lui était destinée. Qui pouvait avoir intérêt à sa mort ?

Du côté de la police, l’enquête s’enlise car le torchon brûle entre le chef de la police Mark Lane et son adjoint, le retors Desmond Iles. Mais comme toujours, le superintendant Colin Harpur tirera son épingle du jeu. »

La fusillade a lieu dans un quartier où les trafiquants font la loi, il y a vingt ans c’était déjà d’actualité… Dans cette petite ville ravagée par le chômage, le trafic rapporte, c’est le seul débouché pour les enfants qui n’aiment pas trop l’école et il fait bouillir bien des marmites. Les truands contrôlent le quartier et les flics se heurtent à la loi du silence, seuls des gens étrangers au quartier parlent.

Mais la mort d’une enfant est choquante, elle fait les gros titres de la presse et les policiers sont sous pression. Certains dépriment même, estimant avoir déjà perdu la bataille, culpabilisant d’avoir laissé les choses en arriver là. Les tensions qui règnent au commissariat de police s’intensifient. Différentes écoles s’affrontent sur fond de luttes de pouvoir entre le chef Lane et son adjoint Iles : passer des accords avec les gangs pour gagner la paix dans la rue, ou intensifier la lutte en infiltrant les gangs quitte à mettre la vie d’un policier en danger…

Bill James connaît bien le milieu de la police. Il nous décrit les rapports existants dans ce commissariat où tous se connaissent depuis longtemps, femmes et enfants compris : l’ambition, les entourloupes, les coups bas, les rapports dangereux avec les indics, la trahison qui peut parfois aller très loin… Il suit également les truands : le chef de gang aux grands principes, un « baron de la drogue » qui se prend vraiment pour un seigneur, sûr de son pouvoir, ses associés, ses concurrents… Tout cela avec un regard un peu ironique qui donne un ton particulier au roman, tout le monde se connaît, personne n’est dupe.

Bill James n’est pas un débutant, et si l’enquête est menée de façon classique elle fonctionne, et très bien même.

Un bon polar noir.

Raccoon.

AQUARIUM de David Vann chez Gallmeister

Traduction : Laura Derajinski.

David Vann est un écrivain américain dont le succès est venu de France après la publication en 2010 du magnifique et très noir « Sukkwan Island » qui a reçu, entre autres, le prix Médicis du meilleur roman étranger. « Aquarium » est selon ses dires son premier roman sans aucun personnage issu de sa famille, le premier aussi qui n’est pas une tragédie. L’idée du roman lui est venue d’une image : une petite fille et un vieil homme visitant un aquarium…

« Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme. »

Je me suis lancée dans ce roman, un peu curieuse, sans me méfier : la quatrième parle de conte de fée, il y a des dessins de poissons… Effectivement, pas d’arme à feu, pas de meurtre, mais quelle violence ! David Vann nous entraîne dans un récit d’une intensité extraordinaire. Son écriture est d’une telle justesse, d’une telle puissance qu’on ressort de cette lecture abasourdi.

Caitlin est la narratrice, vingt ans plus tard. David Vann nous plonge dans ses pensées, ses souvenirs, il écrit comme elle pense, faits et dialogues mêlés. Ce n’est vraiment pas gênant pour la lecture, au contraire, on est dans sa tête, on la comprend très vite.

Caitlin et Sheri sa mère sont seules, mais elles s’aiment. Sheri est tout pour Caitlin, ça l’angoisse parfois et l’intrigue : à l’école, elle est la seule à n’avoir aucune famille. Ses questions se heurtent à un mur, sa mère refuse d’évoquer son enfance ou sa famille mais sa seule présence suffit à Caitlin. Elles sont pauvres aussi et Sheri travaillant tard, Caitlin l’attend à l’aquarium. Le monde des poissons la fascine, la happe et lui permet d’échapper à ces heures de solitude. C’est un monde plus rassurant que le monde réel : « La vraie vie ressemblait davantage à l’océan, où n’importe quel prédateur pouvait surgir d’un instant à l’autre. » C’est avec le monde marin qu’on se trouve ici dans le « nature writing » sinon, tout se passe en ville, ici pas de grands espaces. Caitlin voit tout sous l’angle marin : Seattle est une étoile de mer, leur appartement, une grotte… En observant l’aquarium, les poissons, elle observe le monde et les hommes. C’est ainsi qu’elle entre en contact avec le vieil homme.

Cette rencontre fait remonter chez Sheri des souvenirs insupportables qu’elle voulait fuir à jamais et déclenche une tornade de rage et de violence. Elle pète complètement les plombs, oubliant son rôle de mère, l’âge de sa fille. La violence née de la souffrance est effroyable ! Le style de David Vann est simple mais efficace, c’est peu de dire qu’on assiste à des scènes abominables et il nous les fait ressentir presque physiquement.

Caitlin découvre des côtés plus que sombres chez les gens qu’elle aime et toutes ces horreurs vont la changer à jamais. C’est un personnage magnifique. A la manière butée des enfants, elle résiste, elle s’oppose, elle refuse de porter le fardeau de sa mère. Ainsi de façon brutale, en quelques jours elle vit la fin de son enfance et elle l’affronte avec une grande force.

Les autres personnages ne sont pas en reste, David Vann a ce grand talent de créer de beaux personnages, humains, qu’on comprend même quand ils se comportent de manière odieuse car on connaît leurs douleurs et certains vont loin: lâcheté, cruauté, violence…

David Vann écrit un roman initiatique à couper le souffle. Un roman d’une grande intensité sur la fin de l’enfance et sur le pardon aussi, dernière et difficile étape vers l’apaisement. Un roman universel.

Très beau et très fort!

Raccoon.

LA MONTAGNE ROUGE de Olivier Truc chez Métailié noir

Journaliste, correspondant au Monde pour les pays nordiques, documentariste, Olivier Truc vit depuis plus de vingt ans à Stockholm. Il a écrit quatre romans, et le premier tome de la série des enquêtes de la police des rennes « le dernier Lapon » a obtenu une myriade de prix. Je n’ai pas lu les autres tomes de cette série et je sens bien que j’ai loupé des choses au niveau des rapports entre les personnages qui sont complexes et découlent de ce qu’ils ont vécu dans les autres enquêtes. Néanmoins l’auteur donne assez de clés pour qu’on puisse lire ce livre indépendamment. Si je n’ai pas été gênée au niveau de la compréhension, j’ai désormais une grande envie de lire les deux premiers tomes et de retrouver Klemet et Nina dans cet univers si particulier du grand nord.

 « Enclos de la Montagne rouge, sud de la Laponie. Sous une pluie torrentielle, les éleveurs procèdent à l’abattage annuel de leurs rennes. Mais dans la boue, on retrouve des ossements humains.

Qui est ce mort dont la tête a disparu ? Son âge va le mettre au centre d’un procès exceptionnel qui oppose forestiers suédois et éleveurs lapons à la Cour suprême de Stockholm : à qui appartiennent les terres ? À ceux qui ont les papiers ou à ceux qui peuvent prouver leur présence originelle ?

Klemet et Nina, de la police des rennes, sont chargés de l’enquête. Ils découvrent une mystérieuse vague de disparition d’ossements et de vestiges sami. Ils croisent des archéologues aux agendas obscurs, mais aussi Petrus, le chef sami à la poursuite des rêves de son père dans les forêts primaires de la Laponie, Bertil l’antiquaire, Justina l’octogénaire et son groupe de marche nordique et de bilbingo. »

Les deux premiers tomes se passaient dans le nord de la Laponie, en Norvège. Ici c’est dans le sud de ce territoire situé en Suède que l’histoire principale se déroule. En réalité, s’il y a véritablement beaucoup de coopération entre les polices de ces deux pays nordiques, la police des rennes n’existe en tant que telle qu’en Norvège. En dehors de ce point, Olivier Truc qui vit en Suède depuis plus de vingt ans parle de problèmes réels qu’il connaît bien puisque ce sont ses enquêtes et ses reportages qui lui ont apporté la matière brute de ce roman : faits et personnages.

C’est l’automne en Laponie, les températures baissent, la nuit s’allonge et chez les éleveurs de rennes, il y a beaucoup de travail. Beaucoup de tension aussi avec un procès en cours contre les forestiers et les paysans, dont les syndicats sont puissants, riches avec beaucoup d’influence et de grands avocats. Ils refusent aux éleveurs samis le droit d’utiliser certaines terres pour lesquelles ils ont des titres de propriété leur déniant presque ainsi le droit d’exister. Les Samis doivent prouver qu’ils vivaient sur ces terres bien avant les autres mais ils n’ont aucun écrit pour le faire, leur culture étant orale. Leur seule chance d’aboutir est de trouver une preuve archéologique.

Un squelette sans crâne est découvert, il paraît ancien et le crâne manquant pourrait fournir plus de renseignements encore. S’il s’agissait d’un Sami ce serait la preuve d’une présence ancienne des Samis… mais le site est saccagé. Klemet et Nina enquêtent et partent à la recherche de ce crâne. L’enquête est lente, les deux policiers doivent jouer les historiens, se plonger dans les archives et les collections des musées tout en veillant à ce que le conflit ne dégénère pas car les esprits s’échauffent dans les deux camps.

Comme partout, de tous temps, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire et la théorie dominante, non discutée, est que les Samis ont colonisé ce territoire au XVIIIe, alors que les Scandinaves étaient déjà dans la place. Olivier Truc nous emmène au cœur d’un conflit inédit pour moi et qui ressemble fort à ce que peuvent vivre les Indiens en Amérique du Nord ou les Aborigènes en Australie. Les Samis, des Indiens en Europe…

Au cours de leur enquête, Klemet et Nina se heurtent à des silences, des pressions et des pensées d’un autre âge. C’est lent mais tendu et Olivier Truc dévoile avec cette sombre histoire un pan peu reluisant de l’Histoire, aux relents franchement nauséabonds d’eugénisme avec un institut de biologie raciale créé en 1922 mais qui a perduré bien après la guerre (où pourtant la Suède était neutre) et provoqué des horreurs.

On suit de curieux personnages, tous impliqués, marqués dans leur tête et parfois dans leur chair. La vieille Justina et son sourire plaqué, Klemet le Sami qui se questionne sur son identité car il n’élève plus de rennes, Petrus le vieux chef qui se sent débordé et s’inquiète de ce qu’il va transmettre, Nina qui n’arrive pas à communiquer avec son père… Tous sont humains, attachants, broyés par des histoires qui les dépassent.

Olivier Truc raconte cette histoire en prenant son temps, mettant en scène des éléments épars qui finalement prennent sens dévoilant une part sombre de ce pays dont on idéalise souvent la solidarité. Il n’oublie pas de nous décrire les paysages nordiques dans cet automne où la pluie laisse peu à peu la place aux premiers flocons de neige. Ces paysages sauvages qui permettront peut-être à qui sait les lire de trouver des traces de la présence des Samis au XVIIe voire avant. C’est beau et noir.

Un très bon polar.

Raccoon

LE VOLEUR QUI COMPTAIT LES CUILLÈRES de Lawrence Block à la Série Noire

Traduction : Mona de Pracontal.

Lawrence Block fait partie des grands écrivains américains, il a écrit plus d’une cinquantaine de romans dont bien sûr la série des Matt Scudder, des polars bien noirs. La série des aventures de Bernie Rhodenbarr, libraire-cambrioleur a un ton beaucoup plus léger et plus drôle. Bernie est l’équivalent de Dortmunder chez Westlake en plus joyeux et moins poissard ! Aux Etats-Unis, tous les romans de la série commencent par « the  buglar », ce qui n’avait pas été respecté en France jusqu’à présent, cet épisode date de 2013.

« À l’heure du numérique, difficile de gagner sa vie avec une modeste boutique de livres anciens et d’occasion sur la 11e Rue Est de New York… Heureusement, Bernie Rhodenbarr a d’autres atouts dans sa manche. Cambrioleur chevronné, on fait souvent plus volontiers appel à lui pour ses talents de crocheteur de serrures que pour ceux de bouquiniste. Mais lorsque «M. Smith», un mystérieux collectionneur, lui propose une petite fortune pour plusieurs vols (incluant aussi bien le manuscrit de L’Étrange Histoire de Benjamin Button de F. Scott Fitzgerald que d’inestimables cuillères en argent), Bernie ignore dans quelle histoire improbable il met les pieds.

Car, pendant ce temps, une riche vieille dame a été retrouvée morte à son domicile, apparemment terrassée par une attaque lors d’un cambriolage qui aurait mal tourné. Toutefois les raisons de son décès ne sont pas si évidentes, et l’expertise de Bernie est également requise par son meilleur ennemi, le policier Ray Kirschmann, afin de l’aider dans son enquête…

Voleur rémunéré et détective amateur, notre (anti-)héros trouve en outre des messages rageurs sur la porte de la librairie qu’il est bien obligé de délaisser… Y aurait-il encore des gens qui lisent? »

Bernie Rhodenbarr est un de ces personnages que j’adore retrouver : sympathique, séduisant, plein d’esprit… Très cultivé, il aime la vie et tous ses plaisirs, les livres bien sûr mais pas seulement ! Et sa liberté de ton, de parole, sa liberté tout court en fait… est souvent réjouissante. Les autres personnages aussi sont attachants : Carolyn, sa meilleure amie toiletteuse de chiens lesbienne, Ray son meilleur ennemi, flic un peu crétin dont l’honnêteté est discutable et même Raffles, son chat qui sait se servir des toilettes…

On se retrouve toujours à New York (avec ou sans trait d’union, vous le saurez en lisant le livre), les bars, les brownstones, les escaliers de secours… c’est un bonheur de retrouver cette ville si particulière, une ville-monde où tout est possible, le meilleur comme le pire. Bernie Rhodenbarr fait partie du meilleur ! C’est un observateur lucide et amusé de ses contemporains et s’il ne vieillit pas vraiment, le monde autour de lui change et il commente, car c’est à lui que Lawrence Block donne la parole. Il n’a pas la langue dans sa poche et n’hésite pas à s’adresser au lecteur, à faire des digressions pleines d’humour tout en préservant son intimité avec des astérisques, à l’ancienne.

Souvent, Bernie est obligé de s’improviser enquêteur pour s’innocenter lui-même. Ici ce n’est pas le cas, c’est Ray qui l’appelle à la rescousse pour résoudre une enquête sur un meurtre alors que lui vaque à d’autres choses, beaucoup moins légales avec un collectionneur fou de « buttons » sous toutes leurs formes, de Benjamin Button aux simples boutons en passant par les badges/boutons des campagnes présidentielles. Le grand talent de conteur de Block entre alors en jeu : il sait mener et mêler les intrigues, maintenir le suspense. Les nouveaux personnages qui apparaissent sont tous hauts en couleur : un riche agoraphobe, des jeunes femmes délurées appréciant Bernie qui le leur rend bien, une serveuse de restaurant taïwanaise à l’anglais approximatif…. et les dialogues sont savoureux.

Si Bernie ne respecte pas forcément la loi, il respecte toujours la vie. Ce n’est pas forcément le cas  de la justice qui a parfois des incohérences, des méandres que savent suivre certains coupables, souvent des riches, pour s’en tirer. On retrouve tout de même un peu de noir, l’univers de Block. Mais Bernie est loin d’être naïf, et, à l’occasion, se sert de ses talents, avec ou sans la bénédiction de Ray, pour que des crimes ne restent pas impunis et c’est plutôt jouissif !

Les enquêtes de Bernie se terminent toujours sur la même scène finale où il réunit les suspects et démasque le coupable en hommage à Nero Wolfe le « détective en fauteuil » de Red Stout, mais ce n’est pas la seule référence que Block nous offre : les histoires de Bernie Rhodenbarr sont toujours truffées de clins d’œil à des livres, des auteurs, il n’est pas libraire pour rien ! On les repère quand elles concernent un auteur qu’on connaît et cela ajoute encore à la connivence qu’on a avec Bernie et au plaisir de la lecture.

Bon, vous avez compris que je suis fan !

Un plaisir de lecture familier mais toujours renouvelé et qui donne la patate ! Que demander de plus ?

Raccoon

AVANT QUE TOUT SE BRISE de Megan Abbott aux éditions du Masque

Traduction : Jean Esch.

Megan Abbott est une auteure américaine reconnue, elle a déjà écrit huit romans et a reçu le prix Edgar Allan Poe pour « Adieu Gloria » en 2008. « Avant que tout se brise » se situe dans l’univers peu connu des gymnastes.

« Elle a les épaules élancées, les hanches étroites et des yeux sombres qui transpirent une détermination presque glaçante. À quinze ans, Devon est le jeune espoir du club de gymnastique Belstars, l’étoile montante sur qui se posent tous les regards, celle qui suscite tour à tour l’admiration et l’envie. Quand on est les parents d’une enfant hors norme, impossible de glisser sur les rails d’une vie ordinaire. C’est du moins ce que pense Katie, la mère de Devon, qui se dévoue corps et âme à la réussite de sa fille, même si cela demande des sacrifices.

Lorsqu’un incident tragique au sein de leur communauté réveille les pires rumeurs et jalousies, Katie flaire le danger s’approcher de sa fille et sort les griffes. Rien ni personne ne doit déconcentrer sa fille ou entraver la route toute tracée pour elle. Mais les rumeurs ne sont pas toujours infondées… et les enfants rarement conscients des montagnes qu’on déplace pour eux. Reste à déterminer quel prix Katie est  prête à payer pour voir Devon atteindre le sommet. »

Megan Abbott s’attache à Katie, la mère de Devon, et c’est en la suivant qu’on va découvrir la vie de cette famille rythmée par la carrière de Devon : entraînements, compétitions, blessures… Devon ne comble pas des désirs frustrés de ses parents comme c’est le cas pour d’autres filles du club, aucun des deux ne s’intéressait à la gym dans leur enfance, mais il y a une grande part de culpabilité dans leur dévouement après un accident survenu dans la prime enfance de Devon. Puis la fierté, la joie d’avoir engendré un génie, un être exceptionnel dont les désirs et les besoins doivent être assouvis et sont si puissants qu’ils jugent les leurs ordinaires et banals. « C’étaient eux qui l’avaient faite. Et, d’une certaine façon, elle les avait faits. » Et focaliser sur cette enfant, se battre ensemble pour elle est aussi un moyen d’être toujours en phase pour le couple.

Devon est le moteur de sa famille mais aussi celui de son club et du groupe de supporters car sa réussite fait une pub énorme à Belstars. La gloire mais aussi des intérêts financiers sont en jeu. Megan Abbott décrit parfaitement ce monde étrange qui fait froid dans le dos : l’ascèse permanente, la puberté vécue comme une catastrophe par ces filles car leurs nouvelles formes les déstabilisent, les font régresser, les corps difformes à force d’être musclés… elles sacrifient tout à leur passion. Mais ce monde en vase clos leur suffit et tout leur semble naturel, personne n’a l’impression de dysfonctionner. Le haut niveau demande des sacrifices, engendre cette population de parents obnubilés, d’enfants conditionnés, tournés uniquement vers leur réussite peu vers les autres qui constituent potentiellement de dangereux adversaires : l’empathie ne les étouffent pas, l’ambition, oui.

La mort tragique d’un employé du club va tout faire voler en éclat. Les rancœurs et les jalousies vont éclater au grand jour au club, univers pourtant extrêmement policé et dans la famille, des failles énormes vont apparaître. Megan Abbott maîtrise son récit et réussit à nous entraîner dans cette histoire par la justesse psychologique de ses personnages, surtout Katie, la mère, qu’on voit assister à l’écroulement de son monde, se battre et se débattre contre des doutes atroces et se lancer dans une quête de vérité qui laissera le lecteur pantois.

Un roman noir au suspense haletant dans un monde glaçant.

Raccoon

TELS DES LOUPS AFFAMÉS de Ian Rankin aux éditions du Masque

Traduction : Freddy Michalski.

Ian Rankin est le plus populaire de tous les auteurs de polars du Royaume-Uni, notamment avec la série des « inspecteur Rebus ». Dans une interview, il explique qu’il est parti d’une image pour écrire ce roman : celle de Big Ger Cafferty seul chez lui, visé par un homme qui le tient en joue depuis son jardin plongé dans le noir et d’une anecdote qu’il a entendue dans un petit village d’Ecosse où les gens partaient creuser les environs car la rumeur courait qu’un trésor y avait été enterré par des gangsters. Ian Rankin, fan de musique et qui a fait partie d’un groupe punk dans sa jeunesse, donne souvent à ses romans un titre d’album ou de chanson et c’est le cas ici avec le titre « even dogs in the wild » de « the associates ». « Tels des loups affamés » écrit en 2015 est le vingtième tome de la série : Rebus est à la retraite, toujours aussi bourru, mais il rempile avec joie comme consultant à la demande de ses ex-collègues, Siobbhan Clarke et Malcom Fox qui ont pris de l’importance au fil des romans.

« Décidément John Rebus n’est pas fait pour la retraite. Il ne s’intéresse ni aux vacances, ni au bricolage ; être policier, c’est toute sa vie. Alors quand l’inspectrice Siobhan Clarke fait appel à lui, Rebus saute sur l’occasion d’être à nouveau en première ligne.

 Son plus vieil ennemi, Big Ger Caffety, a reçu une lettre de menaces et échappé à une tentative de meurtre. Il se trouve que la lettre est identique à celle découverte près du corps d’un juge célèbre, Lord Minton, retrouvé étranglé chez lui le même jour. Profitant de sa relation privilégiée avec Caffety, le caïd d’Édimbourg, et de ses contacts parmi les patrons du crime organisé concurrents, Rebus cherche le lien entre ces deux hommes ainsi qu’une troisième victime, un récent gagnant de la loterie.

 Entretemps, Malcolm Fox, du service des Plaintes, a rejoint une opération secrète surveillant une famille de criminels de Glasgow. Leur arrivée à Édimbourg va déstabiliser les rapports de force existants et rendre l’enquête de Rebus encore plus compliquée.

 L’homme est un loup pour l’homme, en ville comme dans la nature, et Rebus, Clarke et Fox vont tout mettre en œuvre pour arrêter ce tueur qui les menace tous. »

C’est un plaisir de retrouver Rebus qui a du mal à supporter la retraite et retrouve une nouvelle jeunesse en repartant au boulot avec en prime une liberté nouvelle : il est beaucoup moins obligé de tenir compte de la hiérarchie et n’a pas de rapports à rédiger…

Ian Rankin décrit une Edimbourg sombre où les truands installés et vieillissants sont attaqués « sans respect » par la génération montante, beaucoup plus violente qui n’a pas peur de déclencher une guerre des clans sanglante. Les trafics se gèrent comme des entreprises capitalistes ordinaires, il faut étendre son territoire ou disparaître et les jeunes loups de la pègre, parfois les fils, font peu de cas des statu quo de leurs aînés.

L’enquête se déroule sur fond de lutte de pouvoir entre différentes bandes mafieuses mais Rankin va dévoiler des pans bien plus sombres de l’histoire d’Edimbourg, remontant loin dans le passé, plongeant dans des crimes anciens, révélant la collusion entre la pègre et les puissants : des juges, des politiques, des flics haut placés, ces gens qui ont les moyens d’étouffer les affaires, de faire disparaître les preuves, d’intimider les journalistes fouineurs… Tout ça avec l’aide des gangsters qui en échange pouvaient se développer en toute impunité : les pires criminels ne sont pas forcément les truands. Même Big Ger Cafferty a certaines « valeurs »… Il refuse de parler aux flics, mais Rebus n’est plus flic, ils vont travailler ensemble et ces deux personnages, leurs relations toujours ambigües sont parmi les points forts de ce livre.

Ian Rankin construit son roman en suivant les différents protagonistes sur les dix jours de l’enquête ou plutôt des enquêtes imbriquées, entrecroisées brillamment. Les personnages jouent une partie d’échecs géante et dangereuse où chacun essaie de garder un coup d’avance tout en réagissant aux coups des autres. Tous veulent maîtriser les choses mais la surprise viendra de ce qu’on ne peut contrôler : les sentiments les plus profonds des êtres, leurs blessures les plus intimes.

Et l’intérêt du bouquin bascule bien au-delà de l’enquête, Ian Rankin parle des pères et des fils, de l’héritage que l’on transmet, que l’on reçoit, des traumatismes de l’enfance qui marquent à jamais. Cet élément déstabilise tous les personnages, les amène à s’interroger et les rend encore plus humains.

Un excellent polar, très noir et poignant.

Raccoon

LES DOUTES D’AVRAHAM de Dror Mishani au Seuil Policiers

Traduction : Laurence Sendrowicz.

Dror Mishani, né à Holon, banlieue de Tel-Aviv où vit son héros Avraham Avraham enseigne la littérature et l’histoire du roman policier à l’université de Tel-Aviv. Il est entré dans l’univers du polar avec Simenon et son intérêt pour tous les personnages, victimes comme assassins donne à ses romans une atmosphère particulière. « Les doutes d’Avraham » est le troisième volet de cette série.

« Une veuve sexagénaire est retrouvée étranglée dans son appartement de Tel-Aviv. Peu après l’heure probable du décès, un voisin a vu un policier descendre l’escalier de l’immeuble. Avraham, promu chef de la section des homicides, est confronté à sa première enquête de meurtre. Il doute plus que jamais de lui-même, sur le plan personnel autant que professionnel. Pendant que la police s’active, une jeune mère de famille, Maly, s’inquiète du comportement insolite de son mari : ayant renoncé à trouver un emploi, il la délaisse depuis quelques jours, fréquentant trop assidûment la salle de boxe et refusant de répondre aux questions pressantes qu’elle lui pose. »

Comme l’indique le titre, Avraham est en plein doute : nouvellement promu chef de la section des homicides, c’est la première enquête pour meurtre qu’il doit diriger. Chef de ses anciens collègues, il a du mal à trouver les bons rapports, à accepter de n’être plus en première ligne sur le terrain, à subir les pressions de sa hiérarchie, la malveillance de celui qui voulait être chef…

On retrouve Holon, banlieue de Tel-Aviv où vit et travaille Avraham. Dror Mishani plonge la ville dans une atmosphère hivernale surprenante pour Israël : tempête, pluie, froid, autant d’éléments qui évoquent Maigret à Avraham et qui le réjouissent un peu car Marianka, sa compagne belge installée depuis peu avec lui cesse de parler de l’hiver bruxellois avec nostalgie quand l’atmosphère fraîchit. Encore des doutes, bien plus personnels pour Avraham…

Dror Mishani construit son roman en suivant deux histoires : celle d’Avraham, qui mène l’enquête en remontant la piste de la vie de la victime et celle d’une famille, d’un couple qui se débat dans des difficultés économiques et se défait suite à un drame. On sait bien sûr que ces deux histoires vont se mêler. En fait, le lecteur en sait bien plus qu’Avraham et l’intérêt ici n’est pas la recherche du coupable, mais le pourquoi, Dror Mishani réussit à créer le suspense sur ce simple élément.

L’empathie qu’il exprime pour tous les personnages fonctionne, ils sont tous humains. Des êtres blessés, meurtris qu’on va suivre en sachant qu’il n’y aura pas de gagnant. L’univers de Dror Mishani est loin d’être manichéen : pas de méchants haïssables, mais des êtres ordinaires qui pètent les plombs face au malheur et basculent par faiblesse, par bêtise, par accident. Le meurtre est toujours une tragédie dont les dégâts ne s’arrêtent pas avec la résolution de l’affaire, l’enquêteur lui non plus ne peut pas en sortir indemne. Un univers bien sombre mais si humain.

Un très bon polar où le noir se détache d’une palette de gris.

Raccoon

UN CŒUR SOMBRE de R. J. Ellory chez Sonatine

Traduction : Fabrice Pointeau.

On ne présente plus R. J. Ellory, écrivain britannique fasciné par l’Amérique où tous ses romans se déroulent. Dans celui-ci, écrit en 2012 il nous emmène à New-York, dans un quartier où règne d’une main de fer un truand sans pitié, avec un flic corrompu : Vincent Madigan.

« Sous sa façade respectable, Vincent Madigan, mauvais mari et mauvais père, est un homme que ses démons ont entraîné dans une spirale infernale. Aujourd’hui, il a touché le fond, et la grosse somme d’argent qu’il doit à Sandià, le roi de la pègre d’East Harlem, risque de compromettre son identité officielle, voire de lui coûter la vie. Il n’a plus le choix, il doit cette fois franchir la ligne jaune et monter un gros coup pour pouvoir prendre un nouveau départ. Il décide donc de braquer 400 000 dollars dans une des planques de Sandià. Mais les choses tournent très mal, il doit se débarrasser de ses complices, et un enfant est blessé lors d’échanges de tirs. Comble de malchance, le NYPD confie l’enquête à la dernière personne qu’il aurait souhaitée. Rongé par l’angoisse et la culpabilité, Madigan va s’engager sur la dernière voie qu’il lui reste : celle d’une impossible rédemption. »

Vincent Madigan est un vrai pourri, flic corrompu ravagé par la drogue, les cachets, l’alcool, il est aux abois, et imagine ce dernier coup, le seul qui peut lui permettre de se remettre d’aplomb. Au bord du précipice, il tente sa dernière chance mais n’a aucune illusion sur sa propre valeur et n’est pas vraiment surpris quand ça tourne mal. Entraîné de plus en plus loin dans l’abjection et le dégoût de lui-même, s’il se débat c’est plus pour réparer les dégâts qu’il a infligés aux autres, les enfants surtout, les siens dont il ne s’est jamais préoccupé et l’enfant blessée pendant le casse, la mort est une éventualité qu’il accepte.

Ellory rythme son récit en alternant les chapitres où on suit l’histoire et ses rebondissements avec des chapitres où Vincent est le narrateur. On plonge dans les pensées de ce « cœur sombre » et par le style tendu, nerveux, rageur et on ressent son désespoir et le tourbillon où il sombre, parant au plus pressé dans tout ce qui dérape. Un style qui correspond à l’urgence et la rage de la musique du Gun Club ou de son leader Jeffrey Lee Pierce dont les titres des chansons servent de titres aux chapitres du bouquin. Un héros rock n’roll bien noir !

Ellory raconte la quête de rédemption de ce pourri, thème très classique dans le noir, mais il sait raconter des histoires et tenir son lecteur en haleine : par le rythme, par la force de ses personnages car il y a Madigan, mais aussi Isabella, la mère de la fillette blessée et d’autres encore, par l’empathie qu’il réussit à créer avec son « héros ». On plonge avec lui au plus profond de ce cœur sombre à la recherche d’une étincelle d’humanité.

Classique dans le thème mais très bon !

Raccoon

CARTEL de Don Winslow au Seuil

Traduction : Jean Esch.

Don Winslow, écrivain américain prolifique qu’on ne présente plus, écrit la suite de « la griffe du chien », livre devenu culte. C’est peu de dire que cette suite était attendue ! Dix ans après, il reprend son immense fresque sur le trafic de drogue au Mexique, un roman documenté (Don Winslow a fait des études de journalisme) dont déjà la dédicace fait froid dans le dos : une liste interminable et hélas non exhaustive de noms, ceux de journalistes assassinés ou disparus au Mexique pendant la période couverte par le roman, de 2004 à 2014. Le ton est donné.

« 2004. Adan Barrera, incarnation romanesque d’El Chapo, ronge son frein dans une prison fédérale de Californie, tandis qu’Art Keller, l’ex-agent de la DEA qui a causé sa chute, veille sur les abeilles dans un monastère.

Quand Barrera s’échappe, reprend les affaires en main et met la tête de Keller à prix, la CIA et les Mexicains sortent l’Américain de sa retraite : lui seul connaît intimement le fugitif.

La guerre de la drogue reprend de plus belle entre les différentes organisations, brillamment orchestrée par Barrera qui tire toutes les ficelles : la police, l’armée et jusqu’aux plus hauts fonctionnaires mexicains sont à sa solde. Alors que la lutte pour le contrôle de tous les cartels fait rage, avec une violence inouïe, Art Keller s’emploie à abattre son ennemi de toujours. »

L’absence d’Adan Barrera, emprisonné dans un premier temps aux Etats-Unis, a créé des vides dans son empire. Ils ont tous été occupés par de nouveaux chefs pas forcément prêts à redonner les clés. Pour rentrer au Mexique, où il a trouvé des conditions de détention bien plus confortables, il s’est mis à table et a livré son rival le plus puissant… il doit jouer serré pour récupérer le pouvoir.

La puissance des narcotrafiquants est telle que désormais, ils ne mènent plus eux-mêmes les assauts mais engagent des armées de professionnels : anciens militaires, combattants aguerris et formés à la torture. Winslow montre la lutte de tous ces narcotrafiquants et c’est une véritable guerre, une guerre qui va toucher plusieurs états du Mexique, l’ensemble du pays pratiquement, avec des points chauds au niveau des villes frontières dont l’importance stratégique est évidente pour inonder le marché américain.

Ce roman est une gigantesque fresque avec une multitude de lieux, de personnages, de dates, l’action s’étale sur dix ans. Forcément, il y a beaucoup de scènes d’action, et les personnages de « la griffe du chien » sont resitués : dans un premier temps, on se dit qu’on est dans un livre d’action genre Hollywood, Winslow présente des faits, il n’approfondit pas les personnages. En particulier Art Keller et Adan Barrera : mis à part la haine éternelle qu’ils se vouent et leur désir de vengeance, on ne les voit pas évoluer… on est un peu déçu… dix ans depuis « la griffe du chien », on se rappelle la claque prise en lisant ce bouquin, on attendait autre chose.

Puis Winslow s’attarde sur d’autres personnages, des figures de femmes notamment : Magda obligée d’Adan en prison qui va peu à peu devenir son égale, Marisol, médecin de Mexico qui retourne exercer dans la région de Juarez, sa terre natale, après une élection confisquée, des journalistes Ana, Jimena, Pablo, un enfant tueur avant ses douze ans… et une foule de personnages mêlés de près ou de loin au trafic mais qui vont tous en souffrir ou en mourir parce qu’en fait il n’y a pas beaucoup d’autres choix. Winslow grâce à son talent nous les présente en peu de mots, les rend vivants, humains, et l’empathie fonctionne, on ressent leur souffrance, leurs peurs et on comprend l’ampleur de cette tragédie. Tous ces gens entraînés dans cette guerre horrible parce qu’ils sont nés au mauvais endroit au mauvais moment… Alors l’accumulation de scènes violentes, d’horreur prend une autre tonalité, on se sent bien loin d’Hollywood !

Les narcos prennent des populations en otage, menacent des villes entières, tuent tous ceux qui ne collaborent pas, avec leur famille pour faire bonne mesure. Ils inspirent la terreur et des villes tombent dans le chaos, elles se retrouvent sans élus, sans police, sans justice car qui veut tenir ce rôle en étant sûr d’être abattu ? Winslow ne nous épargne pas et montre un pays où les exécutions sont monnaie courante dans la population, où la police et l’armée complètement corrompues ne font pas grand-chose pour arrêter le carnage parfois empêchent même les secours d’arriver à temps aux victimes.

Les armées des différents cartels ont quartier libre quand il s’agit de conquérir un territoire et elles s’en donnent à cœur joie, sans aucune limite à la cruauté : tortures, représailles, nul n’est épargné. Parmi les personnages les plus forts, se trouvent ceux qui résistent avec un incroyable courage car c’est leur vie qu’ils mettent en jeu, mais certains ne peuvent se résoudre à renoncer à la démocratie, à la liberté. C’est un roman bien sûr, et un très bon, mais il s’inspire de faits réels : rien qu’en 2010, plus de 15 000 personnes sont mortes au Mexique, on est plus dans des chiffres de guerre que de criminalité…

Les narcos se conduisent en terroristes. Une unité spéciale, totalement secrète est créée au Mexique, avec laquelle Art Keller travaille officieusement. Elle s’inspire des méthodes utilisées contre les terroristes islamistes. C’est vers eux que sont tournés les services secrets américains, la guerre contre la drogue est moins la priorité depuis 2001. Art Keller réussit à obtenir l’attention de ses chefs en leur montrant une connexion entre ces deux fléaux.

Par la construction de son roman multipliant les points de vue : les chefs des cartels qui nouent des alliances, soudoient les politiques, placent leurs pions tels des joueurs d’échecs, quelques résistants qui luttent avec des mots principalement et les pauvres gens ordinaires qui ne peuvent que subir, Winslow réussit à donner un aperçu global de la situation et c’est effrayant ! Ce trafic brasse de telles sommes, est si puissant qu’il y a peu de chances qu’il s’arrête un jour. La demande augmente encore et toujours dans les pays « riches » où le capitalisme triomphant laisse de côté de plus en plus de gens. Cette guerre contre la drogue est une guerre contre les pauvres. Les riches, les puissants s’en accommodent quand ils ne trempent pas dedans ! L’argent n’a pas d’odeur et l’argent de la drogue amène du cash dans l’économie légale.

En replongeant au cœur de cette guerre des cartels au Mexique, Winslow  montre que rien ne s’est arrangé en dix ans, au contraire ! On se rend compte du désastre avec toutes ces vies détruites mais on ne voit pas bien comment ça pourrait cesser tant que l’argent est roi… Les victimes qui le peuvent encore doivent panser leurs plaies seules, paix à l’âme des autres.

Très fort et effarant !

Raccoon

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