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Chroniques noires et partisanes

LA MONTAGNE ROUGE de Olivier Truc chez Métailié noir

Journaliste, correspondant au Monde pour les pays nordiques, documentariste, Olivier Truc vit depuis plus de vingt ans à Stockholm. Il a écrit quatre romans, et le premier tome de la série des enquêtes de la police des rennes « le dernier Lapon » a obtenu une myriade de prix. Je n’ai pas lu les autres tomes de cette série et je sens bien que j’ai loupé des choses au niveau des rapports entre les personnages qui sont complexes et découlent de ce qu’ils ont vécu dans les autres enquêtes. Néanmoins l’auteur donne assez de clés pour qu’on puisse lire ce livre indépendamment. Si je n’ai pas été gênée au niveau de la compréhension, j’ai désormais une grande envie de lire les deux premiers tomes et de retrouver Klemet et Nina dans cet univers si particulier du grand nord.

 « Enclos de la Montagne rouge, sud de la Laponie. Sous une pluie torrentielle, les éleveurs procèdent à l’abattage annuel de leurs rennes. Mais dans la boue, on retrouve des ossements humains.

Qui est ce mort dont la tête a disparu ? Son âge va le mettre au centre d’un procès exceptionnel qui oppose forestiers suédois et éleveurs lapons à la Cour suprême de Stockholm : à qui appartiennent les terres ? À ceux qui ont les papiers ou à ceux qui peuvent prouver leur présence originelle ?

Klemet et Nina, de la police des rennes, sont chargés de l’enquête. Ils découvrent une mystérieuse vague de disparition d’ossements et de vestiges sami. Ils croisent des archéologues aux agendas obscurs, mais aussi Petrus, le chef sami à la poursuite des rêves de son père dans les forêts primaires de la Laponie, Bertil l’antiquaire, Justina l’octogénaire et son groupe de marche nordique et de bilbingo. »

Les deux premiers tomes se passaient dans le nord de la Laponie, en Norvège. Ici c’est dans le sud de ce territoire situé en Suède que l’histoire principale se déroule. En réalité, s’il y a véritablement beaucoup de coopération entre les polices de ces deux pays nordiques, la police des rennes n’existe en tant que telle qu’en Norvège. En dehors de ce point, Olivier Truc qui vit en Suède depuis plus de vingt ans parle de problèmes réels qu’il connaît bien puisque ce sont ses enquêtes et ses reportages qui lui ont apporté la matière brute de ce roman : faits et personnages.

C’est l’automne en Laponie, les températures baissent, la nuit s’allonge et chez les éleveurs de rennes, il y a beaucoup de travail. Beaucoup de tension aussi avec un procès en cours contre les forestiers et les paysans, dont les syndicats sont puissants, riches avec beaucoup d’influence et de grands avocats. Ils refusent aux éleveurs samis le droit d’utiliser certaines terres pour lesquelles ils ont des titres de propriété leur déniant presque ainsi le droit d’exister. Les Samis doivent prouver qu’ils vivaient sur ces terres bien avant les autres mais ils n’ont aucun écrit pour le faire, leur culture étant orale. Leur seule chance d’aboutir est de trouver une preuve archéologique.

Un squelette sans crâne est découvert, il paraît ancien et le crâne manquant pourrait fournir plus de renseignements encore. S’il s’agissait d’un Sami ce serait la preuve d’une présence ancienne des Samis… mais le site est saccagé. Klemet et Nina enquêtent et partent à la recherche de ce crâne. L’enquête est lente, les deux policiers doivent jouer les historiens, se plonger dans les archives et les collections des musées tout en veillant à ce que le conflit ne dégénère pas car les esprits s’échauffent dans les deux camps.

Comme partout, de tous temps, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire et la théorie dominante, non discutée, est que les Samis ont colonisé ce territoire au XVIIIe, alors que les Scandinaves étaient déjà dans la place. Olivier Truc nous emmène au cœur d’un conflit inédit pour moi et qui ressemble fort à ce que peuvent vivre les Indiens en Amérique du Nord ou les Aborigènes en Australie. Les Samis, des Indiens en Europe…

Au cours de leur enquête, Klemet et Nina se heurtent à des silences, des pressions et des pensées d’un autre âge. C’est lent mais tendu et Olivier Truc dévoile avec cette sombre histoire un pan peu reluisant de l’Histoire, aux relents franchement nauséabonds d’eugénisme avec un institut de biologie raciale créé en 1922 mais qui a perduré bien après la guerre (où pourtant la Suède était neutre) et provoqué des horreurs.

On suit de curieux personnages, tous impliqués, marqués dans leur tête et parfois dans leur chair. La vieille Justina et son sourire plaqué, Klemet le Sami qui se questionne sur son identité car il n’élève plus de rennes, Petrus le vieux chef qui se sent débordé et s’inquiète de ce qu’il va transmettre, Nina qui n’arrive pas à communiquer avec son père… Tous sont humains, attachants, broyés par des histoires qui les dépassent.

Olivier Truc raconte cette histoire en prenant son temps, mettant en scène des éléments épars qui finalement prennent sens dévoilant une part sombre de ce pays dont on idéalise souvent la solidarité. Il n’oublie pas de nous décrire les paysages nordiques dans cet automne où la pluie laisse peu à peu la place aux premiers flocons de neige. Ces paysages sauvages qui permettront peut-être à qui sait les lire de trouver des traces de la présence des Samis au XVIIe voire avant. C’est beau et noir.

Un très bon polar.

Raccoon

2 Comments

  1. A ce jour, je n’ai lu que le premier que j’ai beaucoup aimé. J’aime la lenteur qui apparemment est de mise aussi ici, j’aime les personnages, et j’aime aussi le fait qu’Olivier Truc me donne l’impression de lever un coin du voile.

    • Apparemment, d’après ce qu’Olivier Truc dit dans une interview, dans les deux premiers volumes il prenait ses marques pour en arriver à celui-ci où il soulève bien plus qu’un coin du voile. C’est vraiment un livre passionnant.

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