Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 6 of 161)

BAGARRE d’Yvan Robin / In8

Bergerac, Aurillac, Muzillac, Jonzac… des noms aux sonorités qui fleurent bon la France des campagnes plutôt vers la façade atlantique et le Sud-ouest. Des communes assoupies, une vie au ralenti, paisible ou ennuyeuse selon les avis, des terrasses de café sur des places ombragées, des gens qui se connaissent un peu tous flinguant l’anonymat certes mais procurant parfois un sentiment protecteur par l’appartenance à une communauté qui fonctionne au rythme des horaires des boutiques et des troquets. Rien de plus erroné comme va nous le monter Yvan Robin que nous suivons depuis quelques années déjà et qui propose un court récit, une novella nommée sobrement et sombrement Bagarre.

Originaire de la ville, Yvan Robin a fouillé dans les archives communales et dans la mémoire des témoins pour nous raconter la baston du siècle à Jonzac, « paisible » commune de moins de 4000 habitants, son château et son bar « Le canotier » où se pratiquent des joutes de karaoké le samedi soir. Mais en ce samedi 2 octobre 1999, tout va partir en « distribil » et le bar « branchouille » de Jonzac va devenir le furieux théâtre d’une version charentaise de Fort Alamo.

Yvan Robin nous raconte la soirée, se concentrant sur l’évènement, à l’os, se protégeant d’une quelconque partialité. Le récit est tendu et si on ne connait pas l’événement, on peut s’inquiéter sur le devenir de certains innocents piégés dans ce déferlement de violence. On est à une époque où les réseaux sociaux n’existent pas et donc le récit n’a pas été pollué par de multiples versions aussi farfelues et faussées que complotistes.

Pour aider à une plus fine compréhension, Yvan Robin raconte aussi l’avant regrettable et l’après lamentable menant finalement les deux clans à une parfaite égalité dans la connerie. Bien sûr, durant ce « Blitz » jonzacais que d’aucuns prévoyaient, il y aura bien du sang, de la sueur et des larmes noyés dans des relents d’alcool et de testotérone, parfaitement guidés par une évidente connerie, une xénophobie flagrante et magnifiés par l’alcool.

L’actualité de ces derniers mois avec ces drames lors d’affrontements entre bandes dans des soirées rurales indique qu’une forme de violence gagne la campagne jusqu’alors protégée et cet intéressant instantané d’une fin de siècle à Jonzac montre que ce n’est pas un phénomène aussi récent qu’on veut bien nous le répéter. Un jour en France !

Clete.

Du même auteur chez Nyctalopes:

HERVÉ LE CORRE, MÉLANCOLIE RÉVOLUTIONNAIRE, LA FAUVE, APRÈS NOUS LE DÉLUGE, L’ APPÉTIT DE LA DESTRUCTION.

Sur un mode beaucoup plus léger, on pourra aussi écouter une version finistérienne épique, légendaire de bagarres dans les bars et ailleurs… La légende des frères Guillevic ! Personnes sensibles s’abstenir.

WHITE CITY de Dominic Nolan / Rivages / Noir.

White City

Traduction: David Fauquemberg

«– Il est où, Papa ?
– Au travail, j’imagine.
– Elle voulait quoi, Maman ?
– Que j’éteigne le soleil. »
Nees haussa les épaules, cette requête n’étant pas la plus impossible que leur mère eût jamais faite.»

Tout est là, dans les premières pages du livre, le début d’une histoire discrète : Un papa jamaïcain soudainement absent, une mère déjà à la dérive, une fillette, Addly, qui va devoir prendre en charge sa petite sœur Nees, et un adorable petit voisin, Chabon, débrouillard et généreux… Des enfants qui vont devoir grandir avec le manque d’argent, de nourriture, le logement insalubre, les escrocs et la peur. Il y a un autre père qui ne rentre pas non plus à la maison, le mari de Claire et le papa de Ray… Nous allons les suivre dans leurs tourments dans cette ville de Londres de 1952 jusqu’aux émeutes raciales de Notting Hill en 1958.

Mais où est le spectaculaire ? le braquage du fourgon postal ? le plus grand vol de l’histoire britannique ? celui qui affole, politiques, flics et médias ? N’est- il pas le sujet principal du livre ? Le déclencheur sans doute, mais on peut ne pas lui accorder la vedette…On connaît d’ailleurs tout de suite les coupables : Teddy Nunn alias « Mother », lieutenant sanguinaire de Billy Hill, chef de la pègre…Mother qui va avoir la cruauté d’exécuter les quatre braqueurs …une vraie boucherie…

Alors on revient à cette ville ravagée par les bombes nazies de la deuxième guerre mondiale, qui tarde à se reconstruire, « ses zones d’anéantissement » que se partagent les enfants pauvres et les rats. Les quartiers délabrés et les bars malfamés, empires du racket et de la drogue, dans lesquels navigue un personnage ambigu et torturé, blessé, trahi, Dave Lander :

«Perché depuis six ans sur le fil du rasoir entre flics et gangsters, Lander ne voyait plus guère de différence entre les deux. Peu lui importait»

Les personnages sont complexes, attachants ou odieux, mais toujours bien travaillés. Mais… (et c’est tellement dommage !) on peut regretter des passages confus avec quelques redites, des erreurs dans le nom des personnages : l’auteur lui-même confond Ray et Chay : Charles Bonamy, alias Chabon ou Chay…mais comment ne pas s’y perdre ?

Ce deuxième roman de Dominic Nolan (en 2024 paraissait Vine Street), est aussi un polar très dense et de belle facture. Il raconte plusieurs histoires tissées au sein d’une société en crise et aux prises avec les premières vagues d’immigration : A la fin du livre, quelques centaines de Blancs, les Teddy Boys , s’en prendront aux gens de couleur, aux cris de « Keep Britain White ».
Se rappeler que le 13 septembre 2025, ils étaient 150 000 manifestants d’extrême droite à défiler dans ces mêmes rues de Londres, réunis sous le slogan « Unite the Kingdom » et sur leurs pancartes on pouvait lire « renvoyez-les chez eux »…

Un sombre et admirable roman, avec, en équilibre précaire, la violence et la chaleur d’une humanité qui veut garder quelques éclats d’espoir.

Soaz

VERS MA FIN de Sophie White / Styx / Fleuve.

Where I End

Traduction: Anne-Sylvie Homassel

Sur une île au large de l’Irlande, Aoileann vit recluse avec sa grand-mère et sa mère, une présence inerte qu’elle appelle la « chose du lit ». Jamais elle n’a quitté cet endroit hostile, où les murmures du vent semblent porteurs de mystères anciens. Lorsque Rachel, une artiste venue du continent, débarque avec son nourrisson, Aoileann découvre une douceur et une chaleur qui lui ont toujours été refusées.

Mais sa fascination grandissante pour cette femme et son enfant se transforme bientôt en une obsession dévorante, réveillant les fantômes du passé et libérant des ténèbres qu’elle ne peut plus contenir.

Deuxième livre publié dans la toute nouvelle collection Styx chez Fleuve, qui je le rappelle met l’accent sur la littérature horrifique et fantastique, Vers ma fin de l’Irlandaise Sophie White est l’un de ces romans qui ne peut pas laisser indifférent. Après le déjà surprenant La mer se rêve en ciel de John Hornor Jacobs, je crois que l’on peut dire que cette nouvelle collection est plutôt prometteuse.

Si j’avais une petite appréhension lorsque j’ai réceptionné Vers ma fin, que je ne peux vraiment expliquer mais qui me faisait craindre plutôt le pire qu’espérer le meilleur, celle-ci s’est très rapidement dissipée. Je me suis immédiatement laissé happer par l’atmosphère de cette île toxique à l’air vicié où évoluent nos protagonistes. Qu’on se le dise, personne n’a envie de rester dans ce terrible décor qui apparemment ne rend personne sain d’esprit, mais il fascine et pique notre curiosité. Ici, il ne fait ni bon vivre, ni même mourir. Le sol étant trop dur, on pend les corps des défunts aux falaises et on laisse la nature faire son œuvre. A cela s’ajoute le portrait d’une macabre famille, dressé par Sophie White, et des quelques habitants guère plus sympathiques. Dans cette famille, une fille légitimement perturbée et traitée comme une paria, Aoileann, s’occupe de sa mère qui, depuis qu’elle lui a donné naissance, n’est plus qu’un corps en complète décrépitude qui imprimera d’assez atroces images dans votre cerveau. Tout cela se fait sous la pression constante de la grand-mère, qui fait vivre un calvaire à sa petite fille qu’elle exploite et avili au quotidien. C’est sombre et particulièrement glauque, vous êtes prévenu.

La principale qualité de Vers ma fin est peut-être aussi son seul véritable défaut. C’est excellemment bien écrit. La prose poétique et littéraire de l’autrice, qu’on prend un réel plaisir à lire, nous permet de supporter les atrocités qu’elle nous inflige. Mais le livre étant écrit à la première personne, le niveau de langue m’a semblé peu cohérent avec notre narratrice qui a la vingtaine, avec une éducation assez minimale, et dont le cadre de vie laisse peu de place à l’épanouissement intellectuel. Ce serait là ma seule critique négative. Néanmoins, cette contradiction mise à part, il est difficile de ne pas apprécier sa plume. Pour une autrice plutôt habituée aux comédies romantiques, de ce que j’ai compris, Sophie White a l’art et la manière pour nous immerger dans un récit glaçant et suffocant, au point que l’on ne sait plus où placer le curseur de l’empathie.

Vers ma fin est un roman d’horreur monstrueux, peu ragoûtant et viscéralement dérangeant. Vous aurez certainement envie de poser ce livre mais ne pourrez pas le lâcher. Tout à fait prenant et tout ce qu’il y a de plus noir.

Brother Jo.

ON NE SAIT RIEN DE TOI de Fabrice Tassel / La manufacture de livres.

« « J’ai une histoire à vous raconter, madame Bontet. Je ne sais pas si c’est un délit, un crime ou rien du tout, mais c’est une histoire qui depuis trente ans me rend folle. Folle de joie et de souffrance. »

Charles Perrière est un grand flic, directeur de l’IGPN, la police de la police. Droit et cartésien, il est porté par des idéaux d’ordre et de justice qu’il investit entièrement dans son travail. Il partage sa vie avec sa femme Aline et ses enfants, formant une famille comme il y en a tant, à l’existence tracée, simple et paisible. Une ombre pèse sur ce tableau : Alexandra, l’aînée, avec qui le dialogue est rompu. Mais quand une femme vient toquer à la porte de Dominique Bontet, juge d’instruction approchant de la retraite, pour discuter et lui raconter la grande histoire de sa vie, l’harmonie familiale de façade finit de se briser. Connaît-on vraiment la personne avec qui l’on partage sa vie, même après autant de décennies passées ensemble ? »

« On ne sait rien de toi », voilà ce que plusieurs de ses intimes, trois femmes, auraient dû ou pu déclarer à Charles mais jamais aucune ne le fera. Ce sera la juge, Dominique Bontet, déjà vue dans le précédent roman de Fabrice Tassel, qui va tirer sur un fil, rembobiner toute l’histoire, trente ans de la vie d’une famille avec ses joies et ses peines mais aussi ses zones d’ombre de la fin du siècle dernier à un peu plus tard qu’aujourd’hui car on y enterre Drucker, Mick Jagger…

On ne sait rien de toi, c’est d’abord l’histoire de l’explosion d’une famille et la disparition pendant 25 ans de l’une des filles. C’est bien sûr aussi la déliquescence d’un couple et toutes ses conséquences éprouvantes: trahisons, mensonges et ses non-dits. C’est enfin le déclin d’un homme finalement mis à nu, souffrant d’un cancer et montrant tous les signes du déclin. Alors, bien sûr tout cela ne baigne pas dans le bonheur, la légèreté ou la tendresse et vous n’allez pas mourir de rire ici.

Mais, surtout, On ne sait rien de toi est un roman très noir, au suspense psychologique joliment distillé. Ecrit avec beaucoup de finesse, de pudeur et d’intelligence, le roman utilise de multiples temporalités, nous promenant beaucoup mais toujours brillamment. Les repères temporels sont brillamment posés et jamais la lecture n’est ralentie, signe d’une maîtrise narrative de belle qualité.

Sombre, plombant mais passionnant.

Clete.

LES YEUX DANS LES ARBRES de Barbara Kingsolver / Albin Michel.

The Poisonwood Bible

Traduction révisée de l’américain de Guillemette Belleteste

«Eguor emulp euqinu’l. Tant de choses tiennent à l’unique plume rouge que j’ai aperçue en sortant des latrines. C’est le matin de bonne heure, ciel rose fanfaron, matinée d’air enfumé. De longues ombres cisaillant la route, d’ici à n’importe où. Le jour de l’indépendance. Le 30 juin.»

C’est Adah qui parle, la petite infirme. Elle aime Emily Dickinson et écrit et lit à l’endroit comme à l’envers…mais reste muette.

Le 30 juin 1960. Dans le Congo belge, Le chef du groupe nationaliste, Patrice Lumumba proclame l’indépendance du Congo. Il pense se libérer de cette « poigne paternelle » du gouvernement belge tout en faisant face à de nombreux groupes ethniques qui s’opposent, militairement parlant, appuyés par les Etats-Unis et l’Union soviétique, les rapaces à l’affût …Le chaos donc.

Chaos dans lequel Nathan Price, pasteur baptiste américain, fanatique, violent, brutal, va plonger sa famille. Il rêve d’évangéliser le petit village de Kilanga, malgré l’ordre d’évacuation des lieux imposé par sa congrégation. Tellement fermé à la langue congolaise, tellement obtus, qu’il ne comprend pas le refus de la population de faire baptiser les enfants dans le fleuve, tellement fou qu’il nie même la présence des crocodiles…

Cette famille, « bête à manger du foin » selon lui, et qu’il maltraite et méprise, c’est sa femme et ses quatre filles qui vont s’exprimer tout au long du livre, livrant leurs peurs, leurs terreurs, leurs enchantements aussi parfois.

-La mère, Orleanna, soumise et terrorisée par un cinglé d’époux évangéliste (en conviendra-t-elle beaucoup plus tard)

-Rachel, l’aînée, 15 ans, princesse au miroir, haïssant le Congo.

– Leah et Adah les deux jumelles, 14 ans, surdouées, sans concession, observatrices affûtées, tantôt cyniques ou (et) drôles.

-Ruth May, 5 ans, qui raconte elle aussi sa perception des choses, et nous fait sentir combien le regard d’un enfant est précieux.

Leur vie va prendre un tour différent au cours de la trentaine d’années qui va suivre « la crise congolaise », chacune  essayant de détricoter les nœuds de rancune, de surmonter sa culpabilité face à la tragédie, et de reconstruire sa propre version de l’histoire.

Barbara Kingsolver qui, rappelons-le, a vécu deux ans au Congo, à l’âge de 7 ans, a publié 9 romans, dont On m’appelle Demon Copperhead (2024) et Les yeux dans les arbres publié en 1999 par les Editions Rivages et en 2025 par Albin Michel.


«J’ai eu, en effet, la chance d’avoir pour parents des gens qui, en tant que personnel de santé, ont été attirés au Congo par la compassion et par la curiosité. Ils m’y ont fait découvrir un lieu d’émerveillement, d’attention aux autres et m’ont lancée très tôt dans l’exploration du vaste terrain toujours mouvant entre rectitude et justice.» (Prologue)

Que l’écriture est belle ! Quelle puissance d’évocation de cette Afrique flamboyante, généreuse, courageuse et pourtant pillée, tyrannisée, assassinée !

Les larmes aux yeux, souvent. Emotion suscitée par l’histoire intense et tragique de ces enfants et de leur mère, mais aussi, tout simplement, par la beauté des mots :

«le monde entier est une scène de terre ocre damée par les pieds nus »

A lire absolument !

Soaz.

LA MER SE RÊVE EN CIEL de John Hornor Jacobs / Styx / Fleuve.

The Sea Dreams It Is the Sky

Traduction: Maxime le Dain

Pour fuir la violente dictature qui a décimé sa famille, Isabel s’est exilée en Espagne. Un soir, elle fait la rencontre d’un poète dissident, Rafael Avendaño, surnommé l’Œil. Cet énigmatique intellectuel vient comme elle du Magera, et porte les stigmates des tortures subies aux mains de la répression politique.
Pourtant, lorsqu’il reçoit une mystérieuse lettre, il repart brusquement au Magera, sans plus donner de nouvelles. Chez lui, Isabel découvre d’étranges textes, parmi lesquels le récit détaillé de la capture de l’Œil pendant la révolution. Ces pages obscures et écœurantes l’entraînent dans une spirale d’événements surnaturels et oppressants qui la poussent à retourner dans sa contrée d’origine.
Son pays est perdu comme l’est son seul ami, désormais. Pour les retrouver, il ne lui reste qu’elle-même à sacrifier.

Styx, toute nouvelle collection chez Fleuve éditions dirigée par Laurent Queyssi, entend faire la part belle à l’horreur et au fantastique les prochains temps. Celle-ci s’inaugure avec La mer se rêve en ciel, roman de l’écrivain américain John Hornor Jacobs, qui n’en est clairement pas à son coup d’essai, mais n’avait jusqu’alors jamais été publié en France.

Sous des promesses de récit à la Lovecraft, selon Fleuve éditions, John Hornor Jacobs nous livre une histoire qui n’est pas tout à fait ce que l’on aurait pu s’imaginer. Si vous pensiez plonger, comme moi, dans un roman purement fantastique, il y a matière à être surpris.
Tout d’abord, nous avons la rencontre de deux personnages exilés en Espagne du sud. Une jeune enseignante universitaire lettrée, Isabel, et un poète à la réputation sulfureuse, Rafael Avendaño. Le profil de ce dernier m’a un peu évoqué une sorte de croisement entre un Edouard Limonov et un William S. Burroughs. Enfin, c’est ainsi que je l’ai visualisé dans ma tête. Un personnage mystérieux qui a vite fait de fasciner Isabel, ainsi que le lecteur, et dont le mystère ne désemplit pas au fil des pages.
Alors que Rafael quitte l’Espagne pour retourner au Magera, le pays d’origine (fictif) de nos deux protagonistes, qui subit les affres d’un climat géopolitique tendu qui n’est pas sans rappeler le régime de Pinochet (mais on peut en imaginer d’autres), Isabel va investiguer plus encore le mystère Avendaño et ce au point de partir sur ses traces, à ses risques et périls, et d’abandonner brutalement son quotidien.

Dans La mer se rêve en ciel, si on retrouve bien dans l’air quelque chose du cosmicisme de Lovecraft, cela n’occupe, au final, qu’une petite partie du livre. Du fantastique plus suggéré, que concret. Et pour garder une part de mystère, je n’en dirai pas plus. Mais ici, l’horreur est avant tout humaine. Elle est le fruit du climat géopolitique en place. Et c’est là-dedans que se jette notre protagoniste Isabel, dans la gueule du loup, soumettant le lecteur a une tension grandissante et a un suspens de toutes les pages. On traverse des paysages fascinants en s’enfonçant toujours plus dans les racines du mystère. Si le roman n’est pas bien long, cela n’empêche pas John Hornor Jacobs d’arriver à produire des personnages avec une certaine profondeur, ainsi que de développer une écriture diversifiée et d’un niveau littéraire évident et appréciable.

« Il est des poètes qui se prennent pour des anges et pensent devoir leur inspiration à quelque puissance divine et transcendante. Il en est d’autres qui se croient démons, donnant voix aux paroles en fusion du subconscient, vomissant la poix chaude de leur psyché sur le monde qui les entoure. »

La mer se rêve en ciel est un roman inattendu, d’apparence un poil trompeuse, mais qui nous absorbe de bout en bout. John Hornor Jacobs nous rappelle que les pires monstres ne viennent pas forcément d’ailleurs. Un rude et risqué voyage aux frontières du fantastique et au cœur du mal.

Brother Jo.

LA SUÉDOISE de Giancarlo De Cataldo / Métailié

La Svedese

Traduction: Anne Echenoz

« Sharon, dite Sharo, est une fille de banlieue comme tant d’autres, avec des rêves pas trop grands. Elle est blonde, grande, mince et a toujours l’air renfrogné ; ce n’est pas une beauté classique, mais elle attire les hommes comme le miel attire les mouches. Ayant grandi aux Tours, dans la banlieue romaine, elle a une vie plus dure que la moyenne. Elle vit avec sa mère invalide et a enchaîné les petits boulots précaires pour la même raison : les mains baladeuses de ses patrons. Puis, une mystérieuse livraison effectuée pour le compte de son petit ami, un petit voyou, change le cours de son existence. Sous la protection d’un aristocrate blasé, Sharo entame son irrésistible ascension criminelle. »

Sharo devient ainsi la Suédoise, à cause de sa chevelure blonde. Et elle monte dans les réseaux criminels de la came. Alors certains y verront une victime entrée dans ce trafic accidentellement, pour se sortir d’une situation difficile à s’occuper de sa mère invalide… Néanmoins, aussi sympathique qu’elle puisse paraître, elle s’engage et devient tout simplement et vulgairement une dealeuse spécialisée dans la « gina » mixture bourrée de GHB qui, quand elle est prise de manière consciente provoque une grande euphorie, une désinhibition… dont les clients friqués de Sharo se délectent pour rendre encore plus « libres » leurs victimes consentantes… ou pas ! Et bienvenue dans les orgies romaines modernes.

 — Tu as besoin de quelque chose ?

— La Suédoise

—  Quoi ?

—  Elle doit mourir.

Dès le premier chapitre, on sait que les jours de la jeune femme sont comptés, malgré le soutien d’un de ses admirateurs, noble désœuvré, très classe en apparence, mais en fait un sinistre individu aux loisirs et pulsions bien dégueulasses. On va suivre le parcours de Sharo pendant quinze mois, en espérant que la gamine des quartiers populaires s’en sortira face aux chefs mafieux…

S’il n’a pas l’ampleur de certains autres de ses romans, — Giancarlo De Cataldo glisse d’ailleurs au détour d’une page « on n’est pas dans Romanzo Criminale » — La Suédoise n’est pas pour autant une série B. Le roman offre un bel instantané de la capitale italienne en période de confinement COVID ainsi que des éléments sur les nouvelles drogues en vogue chez une population romaine très friquée et très perverse, voire puante. Parallèlement, De Cataldo montre les quartiers périphériques de la cité, misérables, où certains desperados tentent l’aventure comme Sharo. De Cataldo, c’est l’esprit du roman noir romain, sa plus belle et plus convaincante émanation.

Clete

Du même auteur:

JE SUIS LE CHÂTIMENT, ALBA NERA, L’ AGENT DU CHAOS, ROME BRÛLE, SUBURRA.

UN AVENIR RADIEUX de Pierre Lemaitre / Calmann Levy

«Il en allait ainsi chez les Pelletier. Émotions, secrets, silences, aveux et déclarations se succédaient, il y aurait eu un roman à écrire sur les pensées des uns et des autres. Une vie de famille.» (Pierre Lemaitre, Le Silence et la Colère)

Le premier volet de la tétralogie Les Années Glorieuses était Le Grand Monde (2022). Le second, Le Silence et la Colère (2023). Le troisième, Un avenir radieux (2025).

Les Pelletier, ce sont Jean, François, Hélène, Etienne…et Dagobert…Non, je plaisante… et Joseph et c’est un chat… Si cette allusion irrévérencieuse au Club des cinq me traverse l’esprit, c’est peut-être parce que Pierre Lemaitre, lui-même, reconnaît volontiers dans le Dictionnaire amoureux du polar (paru chez Plon en 2020) avoir « palpité des heures et des jours » avec ces « histoires approximatives ! » du Club des cinq… Il avait 8 ou 9 ans …

Revenons aux Pelletier. Leur histoire est loin d’être approximative ! Aujourd’hui, ils sont en couples, ont des enfants (sauf le plus jeune, Etienne qui est mort à Saïgon)…C’est d’ailleurs Colette, une petite fille mal aimée, maltraitée, violentée, qui relance l’histoire…Sa mère est haïssable «d’une injustice ravageuse. », son père, incapable « de résister à la perversité des attaques » de sa femme, se libère du poids de l’humiliation en tuant des jeunes femmes …des excès de violence inouïs qu’il semble oublier, jusqu’à la prochaine victime…
Le reste de la famille, pourtant souvent bienveillante, va devoir faire face à une manipulation extravagante des Services du Renseignement , autrement dit l’espionnage, qui, jouant sur sa corde patriotique et sa loyauté vont entraîner François, le brillant journaliste, dans les serres terrifiantes de la police Tchèque…(on est en 1959 !)

Si on prend cet ample roman sans en avoir lu les premiers volets, qu’on se rassure, les événements précédents sont évoqués comme des souvenirs qui nous reviendraient naturellement et suffisent pour suivre la trame du récit.

On est tellement près des personnages, que l’émotion ressentie semble nous protéger de la fébrilité et l’anxiété de l’époque: guerre froide, menace nucléaire, guerre d’Algérie… C’est tout le talent de l’auteur !

Le travail de Pierre Lemaitre est précis, méticuleux. Son style est à la fois fluide et charpenté. Les mots sonnent juste.

«Pour le moment, on se gorgeait de profits, plus ou moins licites, on roulait plus vite, on lavait plus blanc, tout se vendait, tout s’achetait. Mais rien ne resterait impuni. Les années à venir allaient demander des comptes à ceux qui avaient vécu sans compter et sans crainte du lendemain. C’est ce que craignait Jean, et il n’avait pas tort.» : Dans l’épilogue, c’est le quatrième volet qui se profile: Les Belles Promesses, qui va paraître le 6 janvier prochain toujours chez Calmann-Lévy. On a hâte !

Soaz.

Du même auteur chez Nyctalopes: Couleurs de l’incendie, Trois jours et une vie.

L’ECLAT DES FRACAS de Jérémy Beschon / Editions Quiero.

La nuit se déposait comme un film de ténèbres. Les premières étoiles scintillaient. J’avais fini, et n’étais pourtant pas moins déprimé. Je rangeai les outils dans le coffre de la voiture et j’entrai dans la boulangerie boire un dernier chocolat. Dedans, la tiédeur était étouffante. Aucun client dans la salle, personne derrière la caisse. Je m’assis et attendis. La Sainte-Victoire veillait comme un dieu malfaisant sur l’écran des cloisons.

Parfois, une action en appelle une autre, et éventuellement pour le meilleur. C’est quand j’ai publié mon entretien avec Donald Ray Pollock que j’ai été contacté par les éditions Quiero, qui m’invitaient à jeter un œil à L’éclat des fracas de Jérémy Beschon publié cette année par leurs soins. Ne connaissant ni les éditions Quiero, ni l’ouvrage en question, mais ayant foi dans les personnes qui portent un intérêt à Donald Ray Pollock, j’ai présumé que cela pourrait être l’occasion d’une bonne découverte.

Recueil de nouvelles protéiforme plutôt que roman, et peut-être même plus encore recueil de vignettes, L’éclat des fracas est composé de toute une série de petites histoires. Ces vignettes nous plongent dans l’intime de toute une galerie de personnages, tous abîmés, au cœur de leurs douleurs et dérives. Des damnés de la vie relégués à la marge. Des êtres humains abattus et désabusés ici dans des épisodes de vies fracassées, frappés par une réalité économique et sociale implacable. Toutes proportions gardées, on peut voir dans ce livre un petit air de l’inégalable Knockemstiff de Donald Ray Pollock.

Avec son ouvrage, pourtant relativement court (seulement 82 pages), Jérémy Beschon passe la société au vitriol. Une sorte de constat d’échec. C’est noir, très noir, et bien cru. Le trait est peut-être même un peu trop forcé. Il y a, par moment, une certaine lourdeur. De par sa construction un peu chaotique, voire décousue, une confusion règne mais participe à créer un climat un poil oppressant. Le ton est irascible, enragé et un peu désespéré. S’il y a certains moments plus forts que d’autres, l’auteur arrive tout de même à nous cueillir et on se laisse porter sans mal.

L’éclat des fracas c’est la découverte d’un auteur et d’une maison d’édition. C’est une expérience littéraire rude, imparfaite mais assez solide pour marquer. Une bouffée d’air rance dans ce monde aliéné et aliénant. Court mais féroce.

Brother Jo.

COMME UN PAPILLON de Christophe Molmy / La Martinière

Avec Comme un papillon, Christophe Molmy signe cette année son cinquième roman chez la Martinière. Il a également remporté le grand prix du Quai des Orfèvres 2026 récompensant un manuscrit inédit de roman policier soumis anonymement à un jury de 22 personnes du milieu judiciaire. Brûlez tout est sorti dernièrement chez un éditeur que nous tairons qui a publié dernièrement Bardella, De Villiers, Zemmour en attendant Jean Valjean Sarkozy… donc pas un écho, pas un écu ici. Passons…

Le nom de Christophe Molmy ne doit pas vous être inconnu si vous suivez un peu l’actualité. Flic, il était le boss de la BRI en 2015 et est entré en premier dans le Bataclan avec son groupe un triste soir de novembre pour sauver des vies et stopper les barbares. Pénétrer dans le pandémonium ce soir-là doit poser un homme, une vie. Respect ! Christophe Molmy est entré en littérature en 2015 mais ces polars n’ont jamais été chroniqués chez nous. Il est vrai que notre plaisir se manifeste plus dans le Noir que dans le polar ces derniers temps. « Armé » de son expérience professionnelle, l’auteur a ainsi écrit trois histoires où sont présentes les luttes entre les gangs et les flics. Son quatrième roman, La fosse aux âmes racontant un attentat et ses conséquences directes ou indirectes sur les victimes, montrait peut-être une nouvelle direction donnée à son œuvre. Ce virage vers le Noir est joliment confirmé par ce nouveau roman qui m’a bluffé.

« Comme un papillon : épinglé au mur.

 Mathieu Ezcurra n’avait jamais douté de lui. De ses actes. De sa légitimité. De son mariage. Jusqu’au jour où il est arrêté pour viol, les menottes passées devant l’école de ses enfants. C’est le début d’un vertige sans fin pour cet homme qui ne savait pas qu’il pouvait tomber.Autour de lui, les voix des femmes qui croisent sa trajectoire. Son épouse qui décide que c’est la fois de trop. La psychologue experte auprès de la Cour d’Appel, qui l’invite à remonter aux origines de la faille. Et puis cette femme dont on ignore l’identité, mais dont la vie a été percutée par celle de Mathieu, et qui ne s’en est jamais remise. »

Comme un papillon raconte la chute d’un homme qui n’a pas compris les effets du mouvement Me too, prenant en considération la parole des femmes, mettant à la lumière la notion de consentement que les hommes depuis le début des temps n’avaient jamais vraiment acquise, mettant ainsi fin à des siècles d’omerta. Matthieu Ezcurra, le mâle Alpha, Priape moderne, universitaire qui laisse son cerveau à la fac le soir pour devenir l’étalon de Tinder va tout perdre du jour au lendemain… famille, boulot, respectabilité et même conscience, la folie le guette, la prison aussi. Allez, on ne va pleurer non plus sur le sort d’un pervers narcissique même si Molmy fait le choix de raconter le coupable et son déni qui ne le quitte pas. Tout en traitant avec intelligence le thème du consentement, des violences physiques infligées aux femmes, des blessures psychiques inoculées, Christophe Molmy y adjoint deux thèmes aussi costauds dont le respect pour l’intrigue, prenante, ne nous autorise pas à parler. Ajoutons que le final, très surprenant, en laissera plus d’un sur les fesses.

Pour la réflexion qu’il impose aux hommes, pour la sobriété et l’efficacité de la plume et pour son final machiavélique Comme un papillon est une réussite. Un roman intelligent, creusant profondément, invitant parfois à se retourner sur sa propre histoire… peut-être…

Clete.

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