Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 6 of 164)

CONTINUONS LE DÉBUT de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Ils sont treize sur la ligne de départ mais seront bien moins nombreux à l’arrivée. Sûr qu’il ne faut pas beaucoup de pages à Marc Villard pour transformer l’élan des starting-blocks en une course éperdue et perdue d’avance vers un destin funeste ou misérable, au mieux sans gloire et tordu. Ҫa ne s’engage effectivement pas bien pour Henri du côté de la Porte de Clignancourt (Le Normandie). Le stock de came de Fofana est planqué chez lui mais s’évapore, comme neige au soleil dirons-nous pour rester dans la poudre blanche. De fait, le train-train miteux d’Henri s’ennuage sévèrement et les douces notes jazzy de son saxophone ne pourront pas couvrir le métal sec des fusils à pompes lorsque ceux-ci viendront prendre la scène d’assaut. Exit Henri. Place à d’autres Gisèle ou Catherine qui ne tiendront guère plus longtemps sur le ring. L’une, guitare en bandoulière, finira dans une benne à ordures, tel un détritus recraché par les aléas de la vie citadine. L’autre, victime d’un contrat sur sa tête bientôt tranchée, n’aura guère le temps de se demander si prendre un Thalis pour Ostende était une bonne idée.
Ils étaient donc treize au départ, essayant de survivre aux treize nouvelles que compte ce nouveau recueil de Marc Villard. Certains arriveront à ne pas trépasser, profiteront d’un genre d’armistice ou d’une porte de sortie en loucedé, certes sans tambour ni trompette pour filer la note bleue chère à l’auteur. Le saxophone de Charlie Parker s’immisce d’ailleurs entre une averse de neige et le souffle mélancolique du vent (L’Oiseau de nuit) pour nous le rappeler. Encore un saxophone, encore de la neige : comme un refrain en blues majeur au cœur d’une partition cohérente. Et question cohérence, Continuons le début n’en manque pas. Tout le monde est là pour morfler, tout le monde au même niveau, plutôt proche du trottoir le niveau, voire du caniveau. Niveau, caniveau, la rime fonctionne et s’intègre au refrain précité.
Balayé d’un uppercut ou renvoyé dans les cordes sans sommation, aucun acteur présent n’échappe aux séquelles et stigmates d’une écriture sobre et aiguisée, sans véhémence ni superfétation. Seule peut-être, la Clem du Paris-Venise ne s’encombre pas de principes pour faire les poches d’un petit voleur de pommes rital. Son job au commissariat de Trappes lui donne sans doute ce droit de s’en tirer sans une égratignure. Iris l’Arlésienne n’a pas cette chance. Son quotidien à elle, c’est serrer les dents. Pas d’sa faute si sa vie vire au rouge : celui du sang des mecs qui lui manquent de respect, celui des taureaux sacrifiés dans l’arène, celui surtout de l’ultime pigment qu’elle recherche pour ses toiles. Rouge est ma couleur nous a dit Marc Villard un jour lointain. Et c’est toujours avec le même plaisir que nous retrouvons aujourd’hui (après d’autres récents Raser les murs en 2022 ou Ciel de réglisse en 2023) l’aisance d’un style unique, charpenté depuis des décennies par une esthétique et poétique économie des mots, par une concision et une musicalité digne des meilleurs sprints binaires du rock’n’roll. À ce propos et en logique addenda, on croise ici l’icône punk Sid Vicious et sa maman, leurs ombres plutôt, soit un fils en cendres et une mère en ruine, pour une version revisitée du No Future, traduite pour le coup en un ironique Continuons le début, puisque le futur n’est pas envisageable…

JLM

Egalement de Marc Villard sur Nyctalopes:

BARBÈS TRILOGIE, TERRE PROMISE, LA MERE NOIRE.

ICI TOMBENT LES FILLES de Stephene Gillieux/ Editions Phébus.

«La Butte est certes plus proche que la ville. Techniquement, elle fait même partie du village. Pourtant, elle est une terre de pure étrangeté dont le grain irradie jusque sous la peau des fillettes qui leur offre un miroir hostile.»

Les frères Grimm seraient déçus de ne pas avoir écrit ce conte ! Sombre et violent, il est traversé de malédictions, de rites de passage cruels et de merveilleux. La nature y est puissante, belle et hostile. La fin de l’histoire laisse apparaître une morale…

  Les frères Grimm étaient aussi des linguistes et le style de Stephene Gilleux les aurait sans doute comblés… Ici tombent les filles est son le premier livre. Elle y déploie une connaissance fine de la psychologie des enfants et de leur famille. Sa plume est incisive et poétique

Les Editions Phébus — « Maison d’histoires et d’étonnements » — présentent sobrement l’ ouvrage :

«… Dans un futur proche où le grand dérèglement contraint aux migrations, un père a choisi de fuir la ville pour emmener sa famille sur la Butte, le domaine de ses ancêtres isolé en montagne. Pilha, Dag et Mette, ses trois filles y mènent une vie de servitude sous les ordres de leur mère. Il y a aussi Finn, le frère, né un jour de tempête, le seul pour lequel le Père envisage un avenir »

La Butte est un  « Paysage de glace, de neige et d’eau », nimbé d’une « lumière étouffée par des nuages de cendres ». Régulièrement dévastée par des tornades et des séismes apocalyptiques, elle incarne « un monde où les hommes croient encore que la nature les punit d’avoir profité d’elle ».

Pilha, l’aînée, dès l’apparition « de la maladie du sang », sera la première en âge de « suivre le protocole » et à subir « l’entraînement » décrété par le père.

La tension ne cesse de s’intensifier jusqu’à la dernière page du livre, faisant osciller le lecteur entre l’espoir de voir ces enfants échapper au pouvoir effroyable du père, et la déception de les voir retomber dans ses griffes. Impossible d’interrompre ce rythme ensorcelant …

Comment vont-ils s’organiser pour résister au désastre causé par la violence et la folie du père, et par celles, d’une autre nature, de la mère 

Violence des superstitions, violence faite aux femmes, maltraitance, mensonges, souffrance de la forêt elle aussi décimée … Mais « la collusion avec les plantes en compagnie desquelles Dag se sent vivante», le sourire de cette renarde qui « troue sa solitude » et lui fait signe, l’institutrice bienveillante et courageuse …agissent comme ces baumes d’Arnica que fabrique Dag : ils soulagent, apaisent et redonnent espoir.

Soaz.

American Spirits de Russell Banks / Actes sud.

American Spirits

Traduction: Pierre Furlan

Russell Banks nous a quittés il y a tout juste 3 ans. Grand chroniqueur de l’Amérique ouvrière et rurale, il s’est éteint à Saratora Springs, au nord d’Albany dans l’état de New York pas très loin de la frontière canadienne, une région enfouie sous la neige une grande partie de l’hiver. Russell Banks, grand conteur, peut se voir comme l’équivalent très sombre du génial Richard Russo qui dépeint lui aussi admirablement les heurs et malheurs des petits blancs des campagnes américaines.

American Spirits est donc un très joli cadeau posthume que nous fait l’auteur de l’inoubliable « De beaux lendemains » qui était situé dans le décor imaginaire de Sam Dent, un bourg au nord du nord de l’état de New York. Retour à Sam Dent autrefois ville industrielle et maintenant village désenchanté pour trois histoires méchamment puissantes.

Si American Spirits qui donne le titre du recueil est une marque de cigarettes évoquée dans la première nouvelle, il est certain que la métaphore va bien plus loin. Banks aimait trouver l’inspiration dans des rencontres autour d’une bière dans des bars borgnes enfumés et ces histoires sont une vision puissante du petit monde, invisible depuis Washington, qui l’entourait et qu’il aimait.

Si les histoires se situent sous le premier mandat de Trump, il ne faut pas y voir pour autant une charge véhémente contre le président orange. Les protagonistes de ces histoires sont des électeurs de Trump et le revendiquent avec une casquette MAGA présente dans les trois histoires mais ce sont d’abord les victimes d’une histoire américaine ancrée et perpétuée depuis longtemps. Ils ont voté Trump parce qu’ils espéraient un changement mais ils ne sont pas dupes non plus…

« Rendez sa grandeur à l’Amérique. Trump est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud à nous, pas vrai ? »

American spirits montre les maux éternels de l’Amérique, existant avant le Donald et qui se perpétueront longtemps après lui. Dans ces trois histoires cruelles brisant des familles, on retrouve le capitalisme sauvage, le surendettement, les banques assassines, la prolifération des armes à feu, la drogue, l’impossibilité à obtenir une couverture sociale décente, le racisme (dans une contrée où les seuls Noirs qu’on rencontre se trouvent au centre pénitentiaire), le puritanisme, la violence…

Ces trois nouvelles vous briseront le cœur. Et, bien pire finalement, vous constaterez qu’à chaque fois ce sont les mômes qui morflent pour la connerie de leurs aînés, qui paient de leur vie la stupidité de leurs parents. Signalons que la deuxième nouvelle « L’école à la maison », présente aussi dans un épisode de la série Atlanta de Dan Glover, est tirée d’un fait divers tristement authentique.

Très loin des clichés vus, lus, entendus et entretenus sur nos médias, Russell Banks nous offre un regard sombre, juste et souvent empathique de ces abandonnés de l’American Dream dans des histoires qui vous hantent longtemps.

« Sans ce lien ancien à la terre, qui donc était Doug Lafleur ? Personne. Rien. Juste un musicien amateur sans grand talent qui aurait traîné toute sa vie dans cette petite ville en trouvant des moyens faciles de loger et de nourrir sa fem­me et ses enfants et en passant trop de temps dans la taverne locale à amuser ses voisins avec ses histoires abracadabrantes et ses chansons ineptes, quel­qu’un qui n’aurait pas eu de bonne raison de vivre et de travailler ici plutôt qu’ailleurs. N’importe où, bordel ! Et quel que soit l’endroit où il aurait vécu et travaillé, les choses n’auraient-elles pas été pareilles ? »

Une œuvre impressionnante, dure, violente et cruelle… comme l’Amérique.

Clete.

PS: Pour l’anecdote, James McMurtry est le fils de l’immense écrivain Larry McMurtry et, comme son père, il sait raconter des histoires.

NOS FEMMES SOUS LA MER de Julia Armfield / Editions La Croisée.

Our Wives Under the Sea

Traduction : Laetitia Devaux, Laure Jouanneau-Lopez

La maison d’édition La Croisée définit sa ligne éditoriale ainsi:
« C’est la fenêtre qui aimante le regard, l’appel du dehors, les lignes de mire… C’est l’endroit vers lequel on tend – l’autre, l’ailleurs – et le point de rencontre
(Émilie Lassus, Éditions La Croisée)

Le roman Nos femmes sous la mer s’inscrit parfaitement dans cette vision. Il raconte l’histoire d’ « une personne qui a laissé son regard sombrer si profondément qu’elle ne parvient pas à le récupérer » : Leah. Et de celle de Miri, qui assiste, impuissante, à la mue — métamorphose ?décomposition ? — de la femme qu’elle aime.

Le récit alterne entre ces deux voix, sous forme de courts fragments.

Leah, biologiste, participe à une mission de recherche sous-marine à plus de six mille mètres de profondeur. Elle s’embarque pour trois semaines avec deux collègues à bord d’un submersible. Dès le début du roman, le sous-marin s’enfonce dans les abysses et tombe en panne. Une panne étrange : tout s’arrête, sauf les productions d’air et d’eau douce. Leah raconte lentement, paisiblement, les réactions singulières des trois naufragés.

« À part le fait qu’on était incapables de se déplacer dans une direction ou une autre, et incapables de communiquer avec la surface, ce voyage inaugural se déroulait en vérité sans accroc. »

Miri, la compagne de Leah, attendra six mois avant de la retrouver. Mais est-ce encore SA Leah ? Dans cette ville gorgée d’eau, où tout semble suinter, où même « le bruit saigne du plafond », Leah commence à présenter des altérations troublantes sur sa peau:
« Celle-ci est argentée, voire nacrée comme une huître, dans les plis du coude et au creux de la nuque. »
Elle ne se nourrit bientôt plus que d’eau salée et refuse de quitter la baignoire…

Avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, Julia Armfield aborde dans ce premier roman les thèmes du deuil, de la désagrégation des corps mais aussi la puissance de l’amour face à la transformation irréversible de l’être aimé.

Nos femmes sous la mer est un roman profondément mystérieux. Le lecteur rationnel n’y trouvera pas les réponses qu’il espère et pourra ressentir une certaine frustration. En revanche, s’il accepte de se laisser porter par le rythme lent et fluide du texte, par les sensations et l’émotion, il restera libre d’accueillir les ambiguïtés du récit.

Un roman troublant, d’une cruauté presque douce qui dilue les frontières entre l’inconnu et nos certitudes.

Soaz.

KNOCKEMSTIFF, OHIO de Donald Ray Pollock / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Knockemstiff

Traduction: Philippe Garnier

Knockemstiff, un hameau aujourd’hui fantôme du Midwest. C’est l’inquiétant décor de ces récits à couper le souffle, peuplés de personnages entre fiction et réalité, qui ont en partage la cruauté, la folie et le désenchantement. Mais qu’ils soient paumés, cinglés, camés, ou simplement brisés par la vie, tous portent en eux une extraordinaire force vitale.

Dans l’attente d’un nouveau livre de l’écrivain américain Donald Ray Pollock, depuis bientôt dix ans maintenant, je m’étais entretenu avec lui en 2025 pour revenir sur son parcours d’écrivain et prendre de ses nouvelles. Toujours pas de nouveau roman en vue, bien qu’en cours d’écriture. Les fans vont devoir être patients. Néanmoins, à l’occasion des 30 ans de la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel en 2026, Pollock voit certains de ses ouvrages réédités. Longtemps épuisé et donc introuvable, Knockemstiff, Ohio, initialement publié chez Buchet-Chastel, est de retour. Tout premier livre de l’auteur, ce recueil de nouvelles, si vous ne l’avez jamais lu, va sacrément vous remuer.

Tout d’abord édité sous le titre Knockemstiff, ce recueil est réédité avec le titre Knockemstiff, Ohio et ce dans une traduction révisée que l’on doit à Philippe Garnier qui avait déjà œuvré sur la première mouture du livre. Si l’on trouve toujours en ouverture du livre une carte de Knockemstiff, celle-ci s’étoffe légèrement avec l’un ou l’autre détails supplémentaires permettant de nous immerger plus facilement dans le décor. Mais la véritable petite nouveauté, pas si anodine que cela, c’est que le recueil qui était constitué de dix-huit nouvelles, comporte désormais une dix-neuvième nouvelle inédite : Le Jésus en bois.

Je ne m’étale plus sur le parcours de Donald Ray Pollock. Je vous invite à vous référer à notre entretien si vous ne connaissez pas l’auteur. Pour faire court, il faut savoir que Pollock vient vraiment de l’endroit sur lequel il écrit ici. Pour certain(e)s, après lecture, cet endroit aura certainement l’air d’être l’enfer sur Terre. Pour Pollock, qui dit bien avoir grossi le trait pour servir le récit, ce n’est pas qu’un trou paumé peuplé d’êtres humains tout aussi paumés, c’est l’un des visages de l’Amérique face auquel on a tendance à détourner le regard ou à juger trop promptement.

Ces textes, qui se déroulent sur une trentaine d’années, entre les années 1960 et 1990, sont souvent brutaux et particulièrement noirs. Toute une galerie de personnages, semblant vivre des vies sans issue dans un lieu sans échappatoire, peuple ces pages. La récurrence de certains donne cette particularité au recueil d’avoir des nouvelles liées entre elles. Parmi eux des gamins paumés, des parents violents, des alcooliques, des dealers de drogue, un homme qui perd l’esprit quand il pleut, des bodybuildeurs, des jeunes qui pratiquent l’inceste et j’en passe. Beaucoup de pauvreté et de misère humaine. Des petites gens avec des petites histoires, dont la violence et le tragique peuvent perturber, parfois prêter à rire, mais ne laissent jamais indifférent.

Ce qui frappe avec Donald Ray Pollock, c’est la justesse du ton et cette espèce de véracité qui semble émaner de sa plume sans superflu. Il n’y a ni jugement, ni condescendance, dans le regard qu’il porte sur ses personnages abîmés par la vie. Il a cette capacité d’arriver à préserver une forme d’humanité là où on pourrait aisément ne voir que désespoir et cruauté. Dès La vie en vrai, première nouvelle de ce livre dont le final laisse une image mentale inoubliable, on comprend que l’on a affaire à du très lourd tant la secousse est puissante.

Knockemstiff, Ohio est le plus remarquable recueil de nouvelles que j’ai lu à ce jour. Une chance que celui-ci soit à nouveau disponible ! Texte après texte, c’est claque sur claque que l’on se prend. Aussi terriblement noir et implacable ce livre soit-il, la profonde humanité qui subsiste au coeur de toute cette crasse, cette déchéance, cette indigence, nous prend aux tripes et à la gorge. Une entrée fracassante dans le monde de la littérature de la part d’un très grand écrivain qui mérite toute votre attention.

Brother Jo.

VOIR VENISE… de Lionel Destremau / Esprit noir / Melmac éditions.

Les éditions Melmac originaires de Marseille proposent une collection Esprit Noir dédicacée au Noir dans toutes ses formes « consacrée au polar, au roman noir, au roman policier et au thriller. Tous les genres qui constituent le polar, de l’humour jusqu’au fantastique ou presque, en passant par le roman social ou les pas de côté, le décalage, qui est la marque de fabrique de MELMAC. »

Esprit noir engage cette nouvelle année avec quatre sorties, trois en poche et un grand format. Voici donc la première livraison avec Voir Venise… de Lionel Destremau que l’on retrouve habituellement au catalogue de la Manufacture de Livres.

Un palace vénitien, le glamour, le romantisme, le gothique de la cité des Doges et une orgie de drogue et de sexe qui dégénère gravement à cause d’une drogue expérimentale et testée par une assemblée de glandeurs, de crypto monnayeurs, d’influenceurs à deux balles squattant à Dubaï ou ailleurs… du moment que ça pue bien le fric. Dans cet immeuble où l’indicible s’est produit, relaté dans une première partie nommée, cela coule de source, « … Et mourir », est logée aussi une famille française. La famille de Paul  (« Manman », les gosses et la belle famille) se plaint d’une fuite de liquide provenant de l’appartement voisin. Paul, qui a toujours rêvé de la Sérénissime, veut passer un séjour parfait et va ouvrir la porte qui donne sur l’enfer. Ce sera l’entame d’une seconde partie nommée « … Et courir » car Paul a découvert de la thune, beaucoup de thune dans des enveloppes et de quoi bien cimenter ses narines et flinguer son cerveau. Mais, mais tout le monde sait que « Bien mal acquis ne profite jamais » …

Melmac évoque un court roman mais il n’est pas non plus faux de parler d’une grande novella. Conte noir violent, Voir Venise est addictif au plus haut point. A la sidération de la première partie succédera une seconde partie épouvantable elle aussi, mais animée d’un humour noir des plus corrosifs. Voir Venise… s’appréciera en un « one shot » tendu, horrible et monstrueusement jouissif.

Clete.

LE PETIT de Fernando Aramburu/ Actes Sud.

El Niño

Traduction: Pierre Mestre

«On dirait qu’en attendant une étrange tension se déploie dans l’air. On dirait qu’une substance invisible et volatile est en train de déposer un léger vernis de mauvais augure sur les objets, les dalles du trottoir, l’asphalte de la chaussée. »

Quel risque immense Fernando Aramburu a pris en nous confrontant à cet effroyable drame ! Une explosion dans une école maternelle d’Ortuella, près de Bilbao, au Pays basque espagnol – un fait réel – tue cinquante enfants entre cinq et six ans, et trois adultes.

On repose le livre et l’on dit non. NON, ce n’est pas supportable.

Nuco, Le Petit avait six ans.

Et pourtant, presque malgré nous, nous y revenons … Parce qu’il y a Nicasio, l’adorable grand père du petit Nuco, celui qui « préfère les oiseaux aux hommes», « le fada », comme va très vite l’appeler le village. Mais est-il vraiment devenu fou ? Joue-t-il à un jeu pour assurer sa survie? Le déni est-il, pour lui, la seule parade à une douleur qu’il est incapable de comprendre?

Ce qui nous ramène aussi au livre, ce sont ces passages dans lesquels « le roman prétend se commenter lui-même ». Le texte, comme un personnage qui s’invite, s’exprime librement, adressant des critiques à son auteur, souvent avec humour. Ces passages en italique, loin de gêner la fluidité de la narration, nous permettent de prendre de la distance avec nos émotions, et introduisent « de larges plages de réflexion paisible au sein d’une histoire qui se veut fréquemment intense. »

L’auteur fait entendre la voix de Mariaje, la mère du Petit, tout au long du roman. Elle raconte cette journée du 23 octobre 1980 et ce qu’était sa vie avant puis après la perte du Petit. Et elle raconte aussi son père, Nicasio.
«Autrement dit, elle oscille entre l’oubli et la mémoire et, dans le fond, elle se réjouit de ne pas pouvoir contrôler directement ses souvenirs.» Avec une grande pudeur, elle livre sa douleur, mais aussi ses trahisons, son désir de se reconstruire.

La force de Fernando Aramburu tient à cette sobriété digne avec laquelle il évoque une tragédie effroyable, d’en avoir eu le courage et le talent poétique pour traduire l’indicible. Sa sensibilité nous avait déjà profondément touchés dans Patria.

Laissons enfin au texte la satisfaction d’avoir le dernier mot : Espérant que l’auteur ne fasse pas de lui « une succession de paragraphes larmoyants ou un plaidoyer en faveur des nobles sentiments. » il nourrit « l’espoir (je suppose immodeste) d’être un jour jugé positivement.»

Soaz

CATHEDRALE de Tarik Noui / Actes noirs / Actes Sud.

« Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de « la plus grande cathédrale du monde ».
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable… »

Et de fait, la pègre est bien à la recherche de Sarah, nièce du baron local. Celui-ci va mettre tous les moyens possibles pour retrouver la disparue. Ne nous aventurons pas plus dans la quête de Jonathan Lamm, flic dangereux, en pleine tentative de rédemption, carburant au cocktail « Tramadol, joints et vodka ». Oublier la déchéance d’une civilisation et expier ses fautes, tel semble son mantra.

Cathédrale est un roman noir particulièrement réussi. Tarik Noui a su créer un décor très sombre de fin de civilisation avec un ton très incantatoire, parfois scandé qui souffre de quelques excès mettant inutilement l’intrigue en attente. Néanmoins, reconnaissons à l’auteur un vrai talent d’écriture rappelant très avantageusement les pages talentueuses de Et le verbe s’est fait chair ou de Porno Palace de Jack O’Connell (Rivages). Enoch, théâtre abject, montre tous les signes, les stigmates de l’écroulement d’un monde. On entre dans la folie, dans la dernière étape avant l’effondrement final, le pandémonium précédant les enfers avec des milliers de corneilles suivant l’agonie.

Roman particulièrement dérangeant et totalement désenchanté, Cathédrale peut se voir comme la vision d’un nouveau Moyen Age : le chantier d’une cathédrale avec, à ses pieds, une nouvelle Cour des Miracles et ses hordes d’illuminés et d’âmes en perdition se livrant à tous les excès et perversions. Le roman n’est absolument pas aimable, mais sa lecture bouscule et tranche très avantageusement avec toutes les sorties formatées du moment. Une intrigue très éprouvante dans un environnement collant, poisseux, dégueulasse.

« Histoire des vivants, des morts, et de ceux qui ne les ont pas connus ».

Clete.

ALBIN de Martin Harníček / Editions Monts Métallifères.

O Albinovi

Traduction: Benoit Meunier

Afin de lutter contre la surpopulation, le Parti mondial décrète la « dévitalisation » systématique des hommes à 50 ans et des femmes à 45 ans. Dans cette société hyper répressive où il faut savoir tuer, la violence et l’absence d’empathie deviennent les valeurs essentielles, et le Parti recrute ses membres parmi les jeunes garçons les plus brutaux.

Albin, que ses parents destinaient à libérer le monde de la tyrannie, se révèle au contraire particulièrement doué pour la torture et la manipulation. Vite repéré et choyé par les autorités, il met son génie au service de ses ambitions dans l’espoir de devenir, un jour, président du Parti mondial. Mais les règles du jeu peuvent changer à tout moment…

Déjà pleinement convaincu par Viande, le second mais premier roman de l’auteur tchécoslovaque Martin Harníček publié en France en 2024, par les éditions Monts Métallifères dans leur réjouissante collection Pb82, nul besoin de dire que j’attendais vivement de pouvoir lire autre chose de ce curieux et passionnant écrivain. C’est désormais chose faite avec Albin. Ecrits au début des années 1980 sous le régime en place en Tchécoslovaquie, ces romans qui circulèrent alors sous le manteau auraient très bien pu ne jamais arriver jusqu’à chez nous puisque Harníček fut contraint de quitter son pays et a depuis longtemps cessé d’écrire. C’est donc une chance que l’on puisse enfin lire son œuvre, et ce grâce au travail des éditions Monts Métallifère qu’il me semble pertinent de saluer.

Sous un régime totalitaire, comment un monstre devient un roi parmi les monstres ? En nous confrontant à la trajectoire d’Albin, un ignoble et sadique manipulateur dont on va découvrir le parcours, Martin Harníček met en exergue les rouages d’un système qui traversé l’Histoire de l’humanité et aura permis les pires exactions. Nul besoin de citer d’exemples puisqu’ils sont nombreux et pour certains ont toujours cours. Notre cher Albin, très tôt appelé par une volonté de faire le mal, va suivre une ascension parfaitement calculée et assez fulgurante, au sein du Parti mondial au sein duquel il va pouvoir allègrement satisfaire son sadisme exacerbé et jouir d’une redoutable réputation. Il est sans pitié et entend bien grimper au plus haut de la pyramide hiérarchique. Mais pour ce faire, « dévitalisation » oblige, soit mis à mort des hommes à partir de 50 ans, le temps lui est compté. Pensant que jamais rien ne pourrait se mettre en travers de son chemin, trop obsédé par sa propre réussite, il ne voit pas venir l’inéluctable chute.

Plus classique dans l’écriture et le traitement de son sujet que Viande, donc à mon sens un poil moins fascinant quand même, Albin demeure tout à fait percutant et incisif. C’est encore une fois un roman court qui ne laisse, ni à l’auteur ni au lecteur, le temps de se disperser. Martin Harníček est efficace dans sa narration et le propos est sans ambiguïté. Il va à l’essentiel, peut-être parfois un peu vite, mais arrive tout de même à déployer un récit fort qui pousse inévitablement à la réflexion et marque les esprits.

A l’image de Viande de Martin Harníček, Albin est un livre rude et sans espoir. Une dystopie qui prend sa source dans le paysage politique vécu par l’auteur dans les années 1980 en Tchécoslovaquie et qui se fait aujourd’hui encore l’écho de régimes pourris qui continuent de gangréner notre monde. Une plongée dans l’abject qui doit impérativement faire peur tant on est encore en mesure de percevoir des ponts avec le réel. De la littérature qui remet les idées en place et n’est pas là pour divertir.

Brother Jo.

UN HOMME RAISONNABLE de Hélène Couturier / Rivages.

« Il y avait une chose qui échappait encore plus que les autres à la capitaine Blandine Blanco, pourquoi un homme était plus attristé que sa femme, de la mort de l’amant de sa femme ? »

Serions-nous dans un vaudeville? Orso Orsini découvre que sa femme le trompe. Il s’empresse d’annoncer à la femme de l’amant que son mari couche avec sa femme…Elle le gifle. Il se met à suivre l’amant …
Ernesto Diaz, l’amant magnifique, fin, cultivé, marchand d’art et cubain… est assassiné. Pourquoi ?
Orsini est bien sûr le suspect numéro un.

Mais, fort heureusement, le livre va progressivement abandonner la légèreté du début et gagner en intensité et en profondeur.
On va en effet comprendre que la fascination éprouvée par Orso Orsini pour Ernesto, son obsession à le suivre est une sorte de compensation destinée à combler un sentiment de vide, laissé par le départ de son fils en Somalie.

« mon antidépresseur s’appelle Ernesto Diaz, lui et moi passons des heures à marcher dans Paris… »
«Et on me l’assassine !

La femme d’Orso est une copiste talentueuse spécialiste des peintres cubains. Peut-elle se retrouver « au centre d’un trafic d’œuvres d’art » ?…Peut-elle franchir la ligne parfois assez floue qui sépare le métier de copiste de celui de faussaire ?

Orso Orsini , en homme raisonnable, avec sa logique et son sens de l’observation, mais aussi son irrationalité, va s’attacher à aider la commissaire Blandine Blanco dans son enquête…

La Corse est très présente tout au long du roman. La Corse est l’enfance d’Orsini. Il l’a quittée depuis quarante ans mais se sent toujours déraciné. Son ascendance autonomiste et violente, peut-elle faire de lui « naturellement » un suspect potentiel ?

« Sur l’île, des tas d’enfants, corses ou pas, vivaient normalement, mais pas Orso, pas Stella, pas Antoine, la capitaine l’avait capté. Les détonations et les coups à la porte avaient traversé leurs nuits, toujours peur que les gendarmes débarquent, ou qu’un clan rival surgisse.  »

Une autre île, Cuba, est au cœur de l’enquête : Ernesto Diaz avait pour mission « d’assurer la protection des œuvres en danger, les éloigner des réseaux mafieux qui les exportent en secret vers des collections privées »
L’hémorragie des peintures cubaines, témoins de la sensibilité et de l’histoire du pays, qui finissent reléguées dans des coffres étrangers à des fins spéculatives, m’a particulièrement captivée.

Les recherches sur les peintres cubains sont bien travaillées et l’analyse de la personnalité d’Orso Orsini est fine et sensible. Les rebondissements de la fin du roman sont assez spectaculaires. On passe donc un bon moment avec toutefois la vague impression que l’auteure est « partagée entre la volonté que l’enquête progresse et la peur qu’elle progresse. »

D’autres livres parus chez Rivages Fils de femme (1996), Sarah, (1997) et De femme en femme (2023).

Soaz

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