Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 57 of 165)

ONE KISS de Jean-Pierre Cretin et Matthieu Messagier/ Médiapop

À l’origine, One Kiss était destiné à la Série Noire de Marcel Duhamel. Son bienveillant effarement et son incompréhension devant notre enthousiasme et notre naïveté arrogante de 19 ans remirent l’aventure à sa plus juste place, novatrice, de « roman policier poétique et moderne » comme nous le nommions affectueusement tandis que l’écrivant en marchant à haute voix et sous les pluies tièdes d’un avril prodigieux.

Voici donc, retrouvé cinquante ans plus tard dans la robe des vents, One Kiss le petit-fils naturel de La Reine des pommes, de Chéri-Bibi et du Surmâle.

Je ne savais pas le moins du monde dans quoi je m’engageais en acquérant One Kiss. On m’a dit « Tu verras, c’est le bouquin le plus dingue que j’ai publié. » J’ai pensé « Ouais, c’est pas la première fois qu’on me dit ça… » J’ai donc ramené le bouquin chez moi puis j’ai lu les premiers mots. Là, j’ai tout de suite compris. Enfin, je dis « compris », mais pas « compris » comme « comprendre », car il y a « comprendre » et « comprendre »… Est-ce que vous voyez ce que je veux dire ? Non ? C’est normal.

Avez-vous déjà lu et apprécié des livres difficilement lisibles, voire inappréciables ? Je ne parle pas là de mauvais livres mais plutôt d’œuvres inclassables, de ces bouquins dont on ne sait pas toujours quoi faire. Avez-vous déjà passé toute une lecture à chercher le sens des mots, l’histoire ou encore une quelconque logique à ce que vous avez sous les yeux ? Peut-être bien que non. Il faut dire que c’est assez difficile à vendre donc, forcément, pas si courant. Cela demande d’avoir des éditeurs courageux et des lecteurs aventureux. Ici, Mediapop est indéniablement courageux, mais serez-vous assez aventureux pour lire One Kiss ?

A ce stade vous avez peut être déjà saisi que j’essaye de vous présenter un livre auquel je n’ai strictement rien compris. Impossible de vous dire si celui-ci contient la moindre histoire. Nos deux auteurs, Jean-Pierre Cretin et Matthieu Messagier, nous retournent le cerveau dès les premières lignes et sans interruption, jusqu’au point final. On est tenté de rapidement déclarer forfait mais on peut aussi – et c’est bien ce qui m’est arrivé – se laisser porter par cette espèce d’exercice poétique abscons. Car oui, de la poésie, il y en a dans cet amas chaotique de mots. Une poésie hypnotisante et protéiforme. Je vous en propose un exemple, pioché au hasard de ces 220 pages : « Une vit d’un microsillon obligatoire dans la synagogue de son pouce les dents jaunies je trouvai enfin liquider au bout d’une longue attente le dernier paquet de girofle-holding, lecteurs, fredonnant sous la douche que tous les babouins sont des scarabées d’asphalte ». Le lecteur est ainsi mené, de bout en bout, sur un flow de mots, d’images, de bizarreries, d’absurdité, qui fascine autant qu’il perturbe. On a un peu l’impression de lire du Boris Vian halluciné et hallucinant. C’est incompréhensible mais beau. Beau car totalement autre, hors normes, hors tout. Les codes sont dynamités, les conventions aussi. Il faut accepté d’être laissé sans repères, sans direction, sans fil conducteur pour appréhender au mieux cette œuvre singulière. 

On a là un O.L.N.I (Objet Lisible Non Identifié), un vrai. Une lecture qui sera jubilatoire pour certains, pour moi tout du moins, ou insupportable pour d’autres. Point de demi-mesure ou de juste milieu. C’est un peu tout ou rien. A recommander à qui ? Je ne sais pas. Mais ça existe. Je voulais juste que vous le sachiez. 

Brother Jo.

Bilan 2021 / Clete Purcell

Bon, quand on fait l’inventaire, 2021, dans la vie comme en littérature, c’était loin d’être génial même si le pire est peut-être encore à venir. Bref, au niveau polars et littérature noire de manière plus générale, de la quantité pour rattraper 2020, première année de gouvernance du COVID, mais du coup quelques foutages de gueule et certainement beaucoup de bouquins restés dans l’ombre, noyés dans la masse.

Néanmoins la qualité était parfois au rendez-vous et ces dix romans en provenance de Belgique, Irlande, Pologne, Espagne, USA, Australie et France, ces dix coups de cœur, ces bons coups de latte le démontrent haut la main. Chronologiquement…

MANGER BAMBI de Caroline De Mulder / La Noire Gallimard

 « Et petit à petit, à l’effarement et à l’irritation provoqués par les agissements barges des gamines succède une autre lecture, celle du mal être, de l’abandon, de la difficulté de la création de la personnalité quand on n’a aucun modèle autre que ceux proposés par les réseaux sociaux ou MTV, les affres et le drame des gamins abandonnés à leurs peurs. »

TRAVERSER LA NUIT de Hervé Le Corre / Rivages

“TRAVERSER LA NUIT est l’exemple du roman noir parfait ».

UNE GUERRE SANS FIN de Jean-Pierre Perrin / Rivages/ Noir

« Rejoignant parfois “Pukhtu” de DOA dans sa réflexion sur la guerre et sur les hommes et les femmes qui la vivent et la subissent, “ Une guerre sans fin” est un putain de grand roman.« 

NE ME CHERCHE PAS DEMAIN de Adrian McKinty / Actes noirs

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 9782330148607.jpg.

« Sean Duffy, un peu intello, un peu alcoolo, un peu toxico et néanmoins peu chargé des poncifs traditionnels et finalement assez irritants des policiers de papier est un personnage en tous points réussi et c’est bien volontiers qu’on le suit dans cette nouvelle enquête. »

ÉBLOUIS PAR LA NUIT de Jakub Zulczyk / Rivages

“ Éblouis par la nuit” est un roman magnifique. Du grand noir écrit intelligemment, du très lourd. Gros, gros coup de cœur.« 

TERRA ALTA de Javier Cercas / Actes Sud.

« Les habitués de Cercas seront en terrain connu avec la continuité des thèmes majeurs de son œuvre: la justice, la vengeance, le pardon, la guerre d’Espagne. On retrouve tout cela au service d’un roman noir et le résultat est très emballant. »

LE SYSTÈME de Ryan Gattis / Fayard.

« Ryan Gattis, sans aucun doute, le meilleur du polar américain actuellement. »

LA CITÉ DES MARGES de William Boyle / Gallmeister

 « William Boyle a écrit un bien beau roman, tout en empathie, respect et délicatesse. »

SARAH JANE de James Sallis / Rivages

« Toute l’oeuvre de Sallis explore le grand thème de la solitude des êtres, leur cruelle confrontation solitaire à des situations qui les dépassent. Si le propos est lourdement triste,  méchamment mélancolique, on voit néanmoins le malin plaisir que prend Sallis à nous égarer, à nous aveugler, à nous renseigner, à nous interroger, à nous faire hésiter. « 

MURMURER LE NOM DES DISPARUS de Rohan Wilson / Albin Michel

« On peut décemment évoquer Cormac McCarthy par la puissance de la plume et la description de l’inhumanité. »

Enfin hors concours, The Big Boss.

UNE CATHÉDRALE À SOI de James Lee Burke / Rivages

“Une cathédrale à soi”, tout en étant très classique des polars de Burke, ouvre vers un univers hanté, habité et montre que l’auteur peut encore beaucoup surprendre. »  

Clete.

Et puis le retour inespéré d’Arab Strap avec « As Days Get Dark », parfait reflet de l’époque.

PASSEUR de Jean Daniel Beauvallet / Editions Braquage

Il est étrange de lire les mémoires d’une personne qui a participé à mon éducation musicale. J’ai lu les Inrockuptibles pendant une dizaine d’années (du numéro trois jusqu’à la fin des années 90), après plus sporadiquement puis quasiment plus du tout.  J’y ai fait de nombreuses découvertes, j’y ai forgé ma culture musicale, grâce à lui, JD Beauvallet et à quelques autres, Christian Fevret, Emmanuel Tellier, etc. 

J’ai découvert, grâce aux tirs croisés de Bernard Lenoir à la radio et des Inrockuptibles, des tas de groupes, dont, au premier rang les Pixies et les Breeders, Dinosaur jr, Massive Attack, PJ Harvey, Björk et bien sûr Wedding Present, Miossec et Dominique A, sans oublier les vétérans du Velvet Underground et des Byrds pour les ancêtres ; et tant d’autres que j’oublie ou que j’ai remisé bien loin dans ma mémoire. Quand d’autres magazines hautains et sentencieux comme &#$*’n F{<|| s’extasiaient sur les derniers Genesis ou Supertramp, eux parlaient de gens qui me ressemblaient, et la solitude était d’un coup plus ensoleillée. 

Je ne compte pas le nombre de disques achetés souvent sur la foi de quelques lignes imprimées, aussi justes qu’abstraites, de quoi nourrir une insatiable curiosité.

“Les premières années aux Inrocks, nous sommes si fiers d’avoir des bureaux que nous y passons notre vie. S’y jouent d’interminables blind-tests. Chacun vient avec ses disques cultes et les fait découvrir aux autres. Je me souviens du choc en entendant pour la première fois Tim Hardin ou The Zombies. Nous sommes des éponges. Chacun enrichit l’autre jusqu’à ce que le dernier ferme la porte. Et la discussion reprend, enragée, sur le trottoir, avant que nos chemins ne se séparent enfin sur un joyeux « à demain ». Car demain serait pareil : entièrement dédié à la musique, à la découverte, à l’échange.”


Les premiers chapitres de « Passeur » sont ceux de l’enfance, de l’adolescence et des grandes découvertes, parfois drôles ou touchants. Dès qu’arrive la musique, l’écriture se fait plus pétillante, pressée de raconter. Chaque chapitre démarre sur un sujet, une ville, un artiste puis dévie, comme une conversation entre potes. Chaque page est l’occasion de ressortir au moins un album, et d’en découvrir deux autres ! 

Son enthousiasme n’est en rien émoussé par le temps. Il suffit de lire les passages sur les Smiths et les Stone Roses par exemple, ou sur le hip-hop, pour se rendre compte qu’il est un amoureux fervent du rock, de la musique. Ces phrases sont les plus belles du livre.

JD Beauvallet est aussi un homme sans qui. Quand « Boire » sort en 1995, il en a déjà fait la promo dix fois avec la cassette de démos envoyée par un Miossec sans maison de disques. Ces pages restent malgré tout modestes, il est, comme Miossec, là par accident, s’excusant presque. 

Il n’y a jamais de nostalgie dans tout ça, ni dans son écriture, ni dans ma lecture. Le temps qui passe suffit. Et le plaisir de lire, probablement d’écrire aussi.
Beauvallet est l’anti-Manœuvre, ce Lester Bangs de pacotille, et c’est très bien comme ça. « Passeur » est donc à poser sur l’étagère à côté des « Coins Coupés » de Philippe Garnier et du « Sur Le Rock » de François Gorin.

NicoTag


Avec un tel livre il est difficile de choisir un groupe ou un titre, une playlist de cent morceaux ne serait même pas exhaustive. Alors en voici un choisi chez Sarah Records.

LA VAGUE ARRÊTÉE de Juan Carlos Méndez Guédez / Métailié Noir.

Traduction: René Solis

“Magdalena a quitté le Venezuela pour Madrid, elle est devenue une enquêtrice réputée, tout va bien pour elle, à l’exception d’un amant envahissant et indiscret. On lui propose une nouvelle affaire : un homme politique madrilène lui demande de retrouver sa fille et de la lui ramener, elle aurait été enlevée et retenue à Caracas.

Magdalena est sûre de ses compétences et elle a une arme secrète : des dons que lui a accordés María Lionza, la déesse guerrière vénézuélienne, bref elle est un peu sorcière et a des intuitions salvatrices. Mais rien ne va se passer comme prévu, sa magie est intermittente…”

On avait découvert Juan Carlos Méndez Guédez avec “Les valises” chez Métailié en 2018. Dans ce premier polar paru en France, l’auteur émigré à Madrid dressait un tableau terrible de son pays natal le Venezuela . Il enfonce méchamment le clou avec “la vague arrêtée” thriller de bonne tenue, dont il  profite pour pointer la déliquescence d’un pays souvent considéré autrefois comme le paradis socialiste.

C’est aussi le récit du retour pour Magdalena qui a quitté Caracas il y a  une quinzaine d’années. Elle redécouvre la corruption institutionnalisée, constate l’explosion de la violence urbaine et le marasme économique rythmé par les pénuries de produits essentiels.

Mais Magdalena n’a pas froid aux yeux et se croit protégée par des dons que lui a accordés María Lionza, la déesse guerrière vénézuélienne. Douée d’une forte personnalité, elle ne craint pas les machos sud-américains, mais va devoir mettre de côté son penchant spirituel pour revenir aux fondamentaux : coups de poings, coups de latte et flingues.

Outre une héroïne plutôt sympathique, le roman bénéficie de pas mal des ingrédients du polar: une détective tenace, une disparition mystérieuse, des fréquentations douteuses, des espions, tout cela à Caracas, la capitale, souvent considérée comme la ville la plus dangereuse du monde.

Adoptant d’emblée un bon rythme où fleure souvent l’humour, “La vague arrêtée” peut très bien se lire d’une traite et vous incitera sûrement à mettre cette destination sur une liste noire. 

L’enfer de Caracas, le paradis socialiste de Mélenchon.

Clete.

KATJA de Marion Brunet / In8

 Elle le voit pour la première fois, enfin. Dans sa tête, elle l’appelle le vieux. Il ne l’est pas tant que ça mais les traces de son cancer le marquent déjà de manière irréversible. C’est bien la maladie qui lui a tanné la face, pas le boulot. La maladie et ces dernières années sur la presqu’île — le vent, surtout. 

 Il la regarde avec insistance, comme pour la mettre mal à l’aise.

— Vous avez déjà fait ce genre de travail ?

Un homme dans la force de l’âge, et au bord de la mort, embauche une jeune femme pour s’occuper de lui pendant ce qui lui reste à vivre, un peu de cuisine, de ménage, etc.
À la lumière des phrases denses de Marion Brunet on comprend que, si lui ne la reconnaît pas, elle n’a pas répondu à l’annonce par hasard. Elle le connaît, il est proche de la tombe, mais pas suffisamment pour qu’elle ne puisse pas rappeler une vieille histoire à sa mémoire de reporter.

Grâce à quelques flash-backs bien sentis, on comprend ce qui les lie intimement, et ce n’est pas beau. Katja est en colère. L’homme va se souvenir, et Katja va apprendre ce qui se cache derrière une vérité prétendument simple.

Le thème de l’enfance, cher à l’autrice, est ici traité de loin, comme effleuré, mais il n’est pas absent.

Si le texte est court, environ soixante-dix pages, la lecture se doit d’être lente. Il s’agit de ne rien manquer, de ne louper aucun détail, car il s’en passe dans les interstices des phrases et des paragraphes de  » Katja ».
Chaque mot est soupesé, chaque mot compte. Marion Brunet n’écrit pas pour ne rien dire, pas de dilutions ni de digressions.
Il n’y a pas besoin d’écrire quatre cents pages pour envoyer une bonne histoire. La preuve avec « Katja ».

NicoTag

La musique des mots de Marion Brunet est sensible et agitée, tout comme les chansons de Laura Gibson.

LE FILM VOLÉ de You Sun-Dong / Matin Calme

Traduction: Han Yumi et Hervé Péjaudier 

“Pourquoi est-ce que le prix attribué à Kim Yeong-hoe me met dans un tel état ? Est-ce que je suis dépourvu de fierté à ce point-là ? C’est une bonne question. Qu’est-ce que ça peut me foutre, à moi, que ce mec reçoive un prix et se retrouve sous les projecteurs ? C’est quoi, cet état dans lequel je me vautre dès qu’il remonte à la surface, à ton avis ? Qu’est-ce que tu t’imagines que j’éprouve, quand je vois Jang Bo-yun pleurer en pensant à son mari ? Eh bien, c’est simple, je savoure le sentiment puissant de ma médiocrité et m’abandonne au vertige d’une chute infinie dans le gouffre, ça, tu piges ?”

« Le film volé » est un roman accidentel, il est d’abord écrit pour l’épouse de l’auteur en guise de divertissement quotidien, se transforme ensuite en webtoon, en pièce de théâtre, et enfin, à la demande d’un éditeur, You Sun-dong le reprend pour en faire un roman. Il a bien fait.


Et un drôle de roman. On a d’abord affaire à Seo Dong-yun, un scénariste vaguement cliché et bien loser, qui subit les petites humiliations quotidiennes de son milieu professionnel, de sa vie privée, des élèves de fac à qui il fait cours alimentairement. Mais il s’avère assez retors par moment. Et comme c’est lui qui raconte, il se révèle être aussi un sacré sale type.

C’était pendant le procès qui devait juger de l’assassinat de Kim Yeong-hoe, j’étais assis au fond du tribunal où j’assistais aux débats. Le juge interrogeait un témoin. « Vous affirmez que le coupable se trouve ici présent ? — Oui. » L’homme qui se tenait dans la pénombre à la barre des témoins répondait d’une voix ferme. Le juge a poursuivi l’interrogatoire. « Dans ce cas, pourriez-vous nous le désigner ? » Le témoin a alors levé lentement la main et a pointé du doigt un endroit précis. La direction de son index désignait très exactement une des personnes présentes dans le public, moi. Soudain, plein feu sur le visage du témoin accusateur…il s’agissait de Kim Yeong-hoe en personne !” 


L’histoire, qui débute avec une bonne dose d’humour, devient de plus en plus grave, noire. Ce scénariste au bord du gouffre s’accapare, sans trop de scrupules, du manuscrit d’un de ses étudiants. Et c’est à ce moment que sa vie commence à bien déraper : l’étudiant est… Je ne dévoilerai rien de plus. Je peux juste assurer que ce qui arrive, met ce scénariste à la manque sans dessus dessous, et surtout prêt à tout pour que sa face d’usurpateur reste bien planquée. Mais c’est sans compter sur ceux qu’il a humiliés, et qui sont très, très, en colère.

You Sun-dong s’amuse avec les codes du roman policier classique et du roman populaire. Tous les ressorts du polar sont au rendez-vous : trahison, vengeance, doigts coupés, sang sur les murs, etc.


« Le film volé » a tout les atouts d’une bonne série B, voire même série Z. C’est souvent outrancier, et même parfois inutilement cru. On navigue dans le milieu du cinéma en général, coréen en particulier. Ce qui au départ était une simple histoire d’écriture de scénario se transforme en roman hard-boiled bien ficelé. Quelque part entre Stephen King, David Lynch et Dashiell Hammett. 

NicoTag

Ce n’est pas parce que You Sun-Dong est coréen que l’on doit se farcir de la K-pop. Écoutons plutôt « Revenge (Of The Great Leader Of Rock’n Roll) » de Kim Jong 4 !

LE DERNIER DES MOCASSINS de Charles Plymell / Sonatine

The Last of the Moccasins

Traduction : Nicolas Richard

Il était comme ça, Charles Plymell, né en 1935 au Kansas : il avait une sacré bougeotte et avait exercé pas mal des métiers les plus  éreintants du Midwest (à la ferme, aux champs, à la mine…) avant de s’installer à San Francisco au début des années 1960, au carrefour entre Haight et Ashbury. C’était déjà à l’époque un routier de l’abus de drogues récréatives ou expérimentales, versé dans l’expérimentation littéraire et l’érotomanie, une sorte de hipster. Son appartement devient un lieu de passage obligé de la contre-culture naissante. C’est là, lors d’une LSD party, que les écrivains de la Beat Generation font la connaissance des hippies. Très vite, Neal Cassady et Allen Ginsberg, qu’il va présenter à Bob Dylan, viennent habiter chez lui. Infatigable animateur du mouvement Beat, il publiera des dizaines de revues underground (c’est lui qui découvre Robert Crumb) et de recueils de poésie.

Il faut prendre ce texte comme le témoignage d’une époque. Il est parfois envapé, les visions et déclamations de ces tox sont alors grandiloquentes et barbantes. Fort heureusement, elles ne s’éternisent pas et Plymell peut tirer ses flèches humoristiques. Nos grands hommes du Beat en prennent alors pour leur grade.

Le lendemain ou peu après, je me suis allé chez Radar, qui l’hébergeait. Il avait apporté toutes sortes de mets délicats. Du caviar… que je n’ai pas supporté. Des fromages, des crackers. Il m’a montré des lettres et des épreuves de l’énorme quantité d’écrits qu’il avait rédigés. Il a voulu presque automatiquement me tailler une pipe. M’a demandé si j’avais déjà eu des relations homosexuelles et j’ai dit qu’à Wichita on avait tous l’habitude de se taper Danny. Allen semblait pris d’un besoin désespéré. d’avoir des relations sexuelles avec un homme. Je ne sais pas pourquoi en fait. Comme disait toujours Neal : « Allen est très anal. »

    Bien souvent, Plymell prend la Route, va se perdre ou se ressourcer dans la contrée ou dans son Kansas natal. Il déborde d’idées, d’initiatives arty. Le besoin d’argent l’oblige à accepter les pis-aller et les boulots de prolo. Finalement, le même ennui l’y retrouve. Alors retour à Frisco où tout bouge à (trop) vive allure. Le Vortex. Ses pérégrinations produisent des instantanés d’une hyperlucidité corrosive ou d’une poésie rythmée. 

Mais à Wichita, les choses n’avaient pas vraiment changé. Des gens empotés sans envergures. Des mégères. Des Nuevo Rich, des descendants d’intrépides Européens. Ils avaient désormais quelques possessions. Une bonne maison. Une bonne voiture. Une pelouse. Une tondeuse à gazon. Ils n’étaient pas prêts de mettre cela en péril. Certains sortaient de taudis du Sud. Ils avaient l’impression d’avoir réussi quand ils pouvaient se payer un repas dans les Restaurants Plastique Propre. Et ce n’était pas grave que la nourriture soit infecte, du moment que l’endroit était propre. Les fermiers et les employés de l’aviation emmenaient leurs familles dans ces immondes chaînes de restaurants géants en bordure des nouvelles autoroutes. La direction connaissait bien ces gogos. Au lieu d’un bon repas, ils leur servaient la plus ignoble bouffe plastique qu’on puisse imaginer.

Dédié à tous ceux qui ont fait le voyage avec l’auteur « sur l’autoroute de la benzédrine », Le Dernier des mocassins tient sa promesse : vous faire voir du pays. Ce n’est pas reposant mais c’est diablement pittoresque.

Paotrsaout

L’ ORIGINE DU MAL de José Carlos Somoza / Actes Sud.

Traduction: Marianne Millon.

Afrique du Nord à la fin des années 1950 : une ambiance en noir et blanc, à la « Casablanca », l’Algérie est en ébullition, le Maroc a des velléités d’indépendance, les ambassades bruissent de manoeuvres et d’intrigues. C’est dans ce cadre suranné que se déploie une histoire d’amitié et de trahison entre deux jeunes phalangistes dans le protectorat espagnol de Tétouan, au cœur du Rif occidental. Quelques 70 ans plus tard, un manuscrit surgit chez un libraire madrilène qui rétablit la vérité de l’histoire mais commence par cet impossible constat : « Je suis mort. On m’a tué un jour de septembre 1957 d’une balle dans la tête ».

La réputation de l’Espagnol José Carlos Somoza dans le domaine de la littérature fantastique n’est plus à faire et donc c’est avec une grande curiosité qu’on embarque avec lui dans son virage vers le roman historique et d’espionnage. Un auteur expérimenté qu’on apprécie, une genre apprécié et une couverture superbe signée Loustal, tous les clignotants sont au vert.

On a tous des mauvaises expériences de lecture qui sont souvent le résultat d’une obstination, malgré des signaux pourtant très visibles comme le le manque d’entrain, les escapades incessantes vers Internet pour tenter de comprendre de quoi on cause, des personnages dont on se fout complètement et dont la moralité, dès le départ, vous gêne, des annonces de tragédies qu’on ne verra jamais venir… 

Roman gigogne, “L’origine du mal” bénéficie de la belle plume de Somoza. Durant les trois quarts du roman, c’est Angel Carvajal qui raconte sa vie et sa mort, depuis son engagement dans la Phalange en 36 jusqu’à sa mort en 57, militaire et espion franquiste, exécuté dans le rif marocain. Les soixante dernières pages, elles, nettement moins ennuyeuses mais totalement abracadabrantes, racontent l’enquête d’un écrivain pour comprendre cette histoire. Le manuscrit autobiographique en question est raconté par un Carvajal, chrétien de droite, entré dans l’organisation fasciste sans savoir vraiment pourquoi, ce qui ne l’empêchera pas de rester un facho toute sa vie.

Alors, tout n’est pas condamnable dans “L’origine du mal” . Si on met de côté l’ennui créé par des personnages sans aucun relief et une histoire qui apparaît  totalement obscure si vous ne connaissez pas de bons rudiments d’histoire espagnole, il reste le cadre de la période de la décolonisation du Maroc et de l’Algérie et des luttes d’influence des grands du monde pour avoir leur part du gâteau à l’heure de l’indépendance. Certaines jolies considérations sur les soldats de l’ombre ne sauveront néanmoins pas un roman qui s’enlise dans une histoire d’espionnage, d’amitié et de trahison, volontairement ou involontairement cryptée… On est très loin de la réussite d’un Javier Cercas, autre auteur espagnol chez Actes Sud, sorti de sa zone de confort cette année pour offrir un superbe “Terra Alta” mêlant intelligemment  Histoire et polar.

Il est très difficile d’imaginer Somoza persister dans cette voie du roman historique, dans tous les cas, il le fera sans moi. Bref, si vous appréciez Somoza, fuyez et si vous aimez l’espionnage, vous pouvez aisément passer votre chemin

Interminable.

Clete.

LE POÈTE DE SAFI de Mohamed Nedali / L’ Aube

 « Cest lui l’auteur du faux appel ! tonne le muezzin, écumant de rage. C’est lui le profanateur de la maison d’Allah ! »

 À ces mots, un solide luron d’une trentaine d’années, la barbe teinte au henné, charge Moncef par  derrière et lui assène un violent coup de pied au bas du dos, accompagné d’un « Allahou akbar ! », détonant comme une bombe. Les autres lui emboîtent le pas : les coups de poing et de pied pleuvent de partout avec une bestialité effrayante, suivis d’imprécations, insultes et crachats ; c’est comme si on ouvrait la boîte de Pandore. Face à des scènes pareilles, assez fréquentes dans les rues populeuses, on prend soudain conscience que la plupart de nos concitoyens, quoique souvent d’une apparence moderne et émancipée, tiennent moins de l’homme civilisé que du troglodyte mal dégrossi.« 
 
A Safi, la jeunesse masculine se divise principalement en deux. Les Homo Islamicus d’un côté, et les Égarés de l’autre. Ce qui change est le rapport plus ou moins assidu à la religion. Se trouver entre ses deux bandes n’a rien de facile. Utiliser le minaret pour déclamer des poèmes n’a rien d’une bonne idée. Ça coûte un cassage de gueule en règle à ce pauvre poète de Moncef.

On rembobine pour retracer la brève vie de Moncef, lui « Le poète de Safi », racontée avec drôlerie par Mohamed Nedali. Sa description de la société marocaine est pleine de coups de griffes.  On voit surtout Moncef et ses deux amis se cogner contre les murs d’une réalité sociale qui ne propose rien à sa jeunesse, et ne veut pas d’eux. D’autant plus s’ils sont poètes, ou même simplement différents. C’est un portrait parfois drôle, voire moqueur, et surtout sombre que dessine M. Nedali. A Safi comme ailleurs rêver est à peu près tout ce qui reste aux gens ordinaires qui ont envie de s’échapper de leur univers, du chemin tracé à l’avance par un déterminisme aussi tenace que buté.

« Peuple borné, peuple ignare, 

Réveille-toi !

Sors de ta léthargie !

Reviens à la vie !

Renais au monde !« 

On retrouve ensuite Moncef au commissariat, en garde à vue, lui le blessé, le tabassé. La suite du portrait vire carrément au noir. Corruption, radicalisation, enfermement commencent à résonner autour de ce pauvre poète. Et surtout, le discours des policiers fait penser aux dystopies comme « 1984 » ou « Fahrenheit 451 ». L’état et surtout la religion répondent à l’ensemble des problèmes quotidiens, s’élever contre est à la fois une hérésie et un non-sens. Le huis-clos de la déposition, quand Moncef est interrogé par deux policiers, surnommés Hercule et Raffarin par l’auteur, est un beau mélange d’humour, de politique, de poésie, de bêtise, et d’éloge de la libre pensée. On se demande quand même comment cela va se terminer.

Le roman n’a de cesse de balancer entre l’humour, l’ironie, et la noirceur sociale. Les amateurs d’enquête peuvent passer leur chemin. Il y a bien un crime mais pas de victime, hormis Moncef. Très vite se pose la question de son devenir immédiat, Mohamed Nedali maintient un certain suspense jusqu’aux toutes dernières pages, tout en décochant des flèches bien acérées n’épargnant personne. 

NicoTag

A plusieurs moments, Mohamed Nedali met son héros dans des impasses. Comme les Kinks.

UNE ODYSSÉE AMÉRICAINE de Jim Harrison / J’ai Lu

The English Major

Traduction : Brice Matthieussent

Plaqué par sa femme à soixante-deux ans, Cliff quitte tout et prend la route. II traverse les États-Unis de part en part, bientôt rejoint par la peu farouche Marybelle. Parfois mélancolique, toujours truculent, ce voyage lui apportera-t-il la renaissance tant recherchée ?

“Une odyssée américaine”, le roman que l’on doit à Jim Harrison et publié originellement en France en 2009, revient dans une nouvelle édition poche chez J’ai Lu.

Qui bouffe du noir et du policier, comme cela se pratique chez Nyctalopes, a parfois besoin de retrouver un peu la lumière. Point trop n’en faut. Une bonne dose salvatrice, régénératrice, de temps en temps. N’abusons pas des choses saines. Enfin, je ne suis pas docteur… Le doc Brother Jo ? Allez, pourquoi pas ? Ça sonne bien. Juste pour une fois ! Je vous fais une petite prescription non remboursée par la sécurité sociale. C’est bon pour ce que vous avez. N’allez pas croire non plus que je vais vous recommander un banal « feel-good book ». J’ai mieux. C’est de la bonne qui libère l’esprit.

Jim Harrison est toujours présenté comme l’écrivain des grands espaces. Ce qui n’est pas faux. Mais c’est aussi l’écrivain des petites choses de la vie qui parfois mènent à de grands bonheurs. En écrivant simplement, sans envolées lyriques, sans tournures de phrases alambiquées, sans se répandre et sans jamais nous perdre, il nous fait goûter à la vie et Une odyssée américaine en est un parfait exemple.

Cliff est à la fin d’une vie et peut-être à l’aune d’une nouvelle. Sa femme le quitte, emportant avec elle sa ferme qui faisait de lui un paysan heureux, le laissant déraciné : « Je me retrouvais donc, à soixante ans, sans foyer vers où retourner, ce qui ne faisait pas de moi un cas isolé. Le temps nous convainc que nous faisons corps avec lui, après quoi il nous laisse sur le carreau. » A cela s’ajoute la perte récente de sa chienne bien-aimée dont il fait toujours le deuil. Pour renouer avec lui-même, il décide de prendre la route à travers les Etats-Unis. Il en profite pour essayer de refaire le puzzle de sa vie, revisiter son passé, revivre sa sexualité qui lui réserve encore quelques surprises. 

L’odyssée à laquelle nous convie Jim Harrison est délicieusement grivoise, drôle et pleine d’humanité. On rencontre toute une galerie de personnages insolites qui n’en finissent pas de bousculer notre héros dans sa quête, un peu hasardeuse, de frugalité et de liberté. La nature n’est jamais loin, comme toujours. On visite, on apprend, on respire. On avale les kilomètres avec Cliff. On se délecte de la plume de notre auteur : « Enfant, quand j’ai commencé à pêcher la truite avec mon père, il me disait tous les jours que les dieux et les esprits vivaient dans les torrents et les rivières, une information qu’il tenait du copain chippewa de son propre père. Je n’en ai jamais douté. Où pourraient-ils vivre sinon ? » Peut être dans les mots de Jim Harrison ? 

A lire, à relire, à recommander et à partager.

Brother Jo.

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