Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 53 of 162)

LA COUR DES MIRAGES de Benjamin Dierstein / EquinoX / Les Arènes

Comme beaucoup j’ai découvert Benjamin Dierstein avec son western armoricain déjanté “ Un dernier ballon pour la route” qui signait l’arrivée dans la collection EquinoX de l’auteur breton, producteur de musiques électroniques. Mais les lecteurs les plus pointus en littérature policière le suivaient depuis “ La sirène qui fume” et “La défaite des idoles” parus il y a peu aux éditions du Nouveau Monde, deux premiers volets d’une trilogie qui s’achève avec “La cour des mirages”.  Précisons que vous n’avez absolument pas obligation d’avoir lu les premiers pour vous faire proprement dézinguer dans ce final.

“Juin 2012. Triomphe politique pour la gauche et gueule de bois pour la droite. Les têtes tombent. Les purges anti-sarkozystes au sein du ministère de l’Intérieur commencent. La commandante Laurence Verhaeghen quitte la DCRI et rallie la Brigade criminelle de Paris. Elle est rapidement rejointe par son ancien collègue Gabriel Prigent, hanté par la disparition de sa fille six ans plus tôt. Pour leur retour au 36, les deux flics écopent d’une scène de crime sauvage : un ancien cadre politique a tué sa femme et son fils avant de se suicider.”

D’emblée, vous comprendrez que Dierstein fait fi de la dentelle. On comprend, par les débuts de l’enquête, que l’on s’apprête à vivre des heures douloureuses. L’enquête cavale vers la prostitution enfantine organisée en réseaux pédophiles puissants et protégés dans cette nouvelle France politique qui s’organise autour du pouvoir politique socialiste de Hollande. 

On comprend qu’à remuer le caniveau de la sorte on va nous faire morfler gravement. Les souffrances infligées aux mômes sont certainement les histoires les plus dures à vivre et aussi certainement les romans les plus difficiles à réussir sans tomber dans le gore, le dégueulasse en surdose. Ici, Benjamin Dierstein évite intelligemment le piège même si les pages sont lourdes du sang des gamins et des larmes de parents. On ne tombe jamais dans l’ignominie malgré l’indicible, malgré l’insupportable, malgré l’innommable. 

“La cour des mirages” s’articule autour du triangle démoniaque pouvoir, argent et sexe dans sa configuration française de 2012. L’argent avec le scandale UBS, l’incomparable Jérôme Cahuzac, mais si rappelez-vous, le ministre du Budget, qui disait aux Français de se serrer la ceinture, qui s’érigeait en preux chevalier de la lutte contre l’évacuation fiscale quand lui planquait sa thune en Suisse. L’argent qui permet de tout acheter, d’assouvir ses pires penchants. Le pouvoir avec la sarkozye en retraite posant ses derniers pièges, les nouveaux barons, Valls et ses réseaux. Et le sexe dans sa version inhumaine que cet argent et ce pouvoir autorisent.

Propulsé à un rythme d’enfer, animé par la folie d’un Prigent allant vers sa fin, creusant sa tombe en cherchant dans cette affaire de disparitions des traces de sa fille disparue six ans plus tôt par sa faute, le roman nous immerge dans le pandémonium du cerveau de Prigent et nous conduit avec lui en enfer. Pas d’autre mot plus approprié pour vous décrire ce que vous allez vivre dans ce roman affolant par son contenu mais aussi par sa forme souvent hypnotique, martelé d’anaphores psychotiques et d’ellipses assassines.

Des impressions très dérangeantes… “le cri” de Munch dans un coin de la tête, des stridences insupportables, le sentiment que votre coeur va se briser de peine, des envies d’auto-justice, ce roman aussi exceptionnel et époustouflant de classe soit-il est fortement déconseillé aux personnes actuellement fragiles ou cherchant une histoire redonnant foi en l’humanité.

Si j’ignorais la sortie de deux romans dont j’attends beaucoup, je dirais, sans hésitation, que nous avons ici, début janvier, le polar français de l’année. Chapeau !

Clete.

PS: vous me servirez la même chose que monsieur Dierstein.

SIX ANS

Merci à Adelaïde, Bison d’Or, Brother Jo, BST, Chouchou, Fab, JLM, Job, Julia, Marie-Laure, Monica, Nico Tag, Nikoma, Paotrsaout, Raccoon et Wangobi.

Et puis, bien sûr, merci à vous tous.

Clete.

CAVALIER, PASSE TON CHEMIN de Larry McMurtry / Gallmeister

Horseman, Pass By

Traduction : Josette Chicheportiche

Le colosse de l’Ouest s’est éteint en mars 2021. Et quand on dit colosse… Six de ses best sellers adaptés au cinéma dont La dernière séance et Tendres passions. Prix Pulitzer 1986 pour Lonesome dove. Oscar du meilleur scénario pour Le secret de Brokeback Mountain en 2006. On pourrait penser qu’il était venu le temps de traduire les œuvres mineures d’un immense écrivain sur la fin de son parcours terrestre. Car Cavalier, passe ton chemin est le tout premier roman de Larry McMurtry, paru il y a soixante ans et adapté à l’écran en 1963 par Martin Ritt, sous le titre commercial français Le plus sauvage d’entre tous, avec Paul Newman dans le rôle principal. On aurait tort de croire que, parce que le premier, le roman ne ferait que l’esquisse d’un talent.

Lonnie grandit dans le ranch de son grand-père, un éleveur texan à l’ancienne, et dans l’ombre de cow-boys qui perpétuent une certaine tradition. Nous sommes dans les années 1950, et le souvenir de l’Ouest héroïque n’est pas si loin. Sauf qu’on s’ennuie ferme dans cette prairie désormais “civilisée”, qui n’offre guère de distractions à un garçon de dix-sept ans. Alors Lonnie rêve. Mais voilà que Hud, fils d’un premier lit de sa grand-mère et redouté des autres hommes, s’en prend à Halmea, une employée noire. Dans ce monde macho, encore ségrégationniste, la violence des rapports humains s’impose brutalement à Lonnie, alors qu’une terrible menace pour le ranch se précise peu à peu.

Bien sûr, il serait aisé, parmi l’abondance contemporaine d’étiquettes de genres, de classer Cavalier, passe ton chemin, dans la catégorie « romans d’initiation », vu que le petit gars Lonnie, orphelin vivant sur le ranch de pépé Brandon, va apprendre une amère leçon de la vie, étalée sur moins de 300 pages. Ce serait faire fi de l’efficacité redoutable de la plume de Larry McMurtry ou de sa pointe Rotring®, pour être plus exact. Avec une magistrale économie de mots, Larry McMurtry plante un décor, un cadre familial recomposé dans une violence sourde, un quotidien et un provincialisme laborieux et mornes. Quelques détails et c’est le tout qui vous est donné si vous savez le voir. Le fil banal des jours se dévide et pourtant, la certitude est là, le drame couve et il est inexorable.

Il y a une sécheresse identique pour poser les personnages, une efficacité identique aussi. Ils acquièrent une stature totémique en quelques pages.  Le déclin, incarné par Homer Brandon. L’ambition mauvaise, par Hud. La nécessité et la peur de grandir, par Lonnie. Il y a surtout une originalité dans ce drame cow-boy, sensible, d’une formidable justesse. On savait la poussière avalée, les bottes tachées de merde, les os meurtris au corral ou au rodéo, la brutalité des moeurs. On découvre la concupiscence chez les garçons vachers. Ils ne sont après tout que des hommes.

Larry McMurtry éleveur de champions depuis 1961. La classe à (quelques centaines de miles au nord-ouest) Dallas.

Paotrsaout

Best of 2021 / Nico Tag

Voilà déjà l’heure du premier bilan alors que je viens à peine d’arriver. Pour ce choix de fin d’année j’ai sorti une dizaine de mes lectures parues cette année. Aucun classement particulier, n’attendez pas de moi un podium. J’ai simplement choisi cinq livres lus pour Nyctalopes, et cinq autres piochés dans mes lectures personnelles. Les critères de choix sont simples, ces livres m’ont ému ou empêché d’éteindre la lumière alors qu’il était déjà bien tard, certains ont pris le temps de mûrir alors que d’autres m’ont crocheté aux premières phrases. 

SOLAK de Caroline Hinault / Le Rouergue Noir

Ma première chronique pour Nyctalopes parue en juillet dernier est restée bien ancrée. « Solak » de Caroline Hinault est un huis-clos aussi glaçant qu’effrayant. Un premier roman d’une rare maîtrise.

DOCILE de Aro Sáinz de la Maza / Actes Noirs Actes Sud.

« Docile » d’Aro Sainz de la Maza. Ah quel bouquin ! Celui-ci est vraiment au-dessus de tous les livres de fiction que j’ai lus depuis un moment. Bien que refermé depuis quelques semaines déjà, je repense à Milo Malart régulièrement, il n’a pourtant rien d’attachant, mais sa complexité attise ma curiosité. 

LE DERNIER AFGHAN de Alexeï Ivanov / Rivages Noir

En bon amateur de romans russes je n’ai pas été déçu avec « Le dernier Afghan » d’Alexeï Ivanov. Dernière lecture de l’année et certainement la plus brute, avec des personnages sortis des forges de l’enfer afghan portés par une écriture captivante et une construction imparable.

DANS L’ETAT SAUVAGE de Diane Cook / Gaïa

APRÈS NOUS LE DÉLUGE de Yvan Robin / Editions IN8

Le hasard fait que j’ai lu plusieurs romans sur la fin du monde, la crise climatique, etc. Tous très différents dans leurs écritures et dans leurs approches de ces thèmes.

En voici deux qui traitent de notre avenir en tant qu’espèce. De notre devenir et du moment où notre planète en aura marre de nous. « Dans l’état sauvage » de l’américaine Diane Cook, et « Après nous le déluge » d’Yvan Robin ont cette même préoccupation. Ces deux-là ont un autre un point commun, on dit d’un vin qu’il est long en bouche, c’est aussi le cas de ces livres qui gravent de longs souvenirs dans ma tête de lecteur.

Un petit tour dans ce que j’ai lu par ailleurs. 

VINGT STATIONS d’ Ahmed Tiab

Seul roman de cette partie, « Vingt stations » d’Ahmed Tiab est un roman puissant sur l’Algérie contemporaine. Je suis ressorti bien bousculé par l’histoire de cet homme qui traverse Oran en bus tout en revenant sur sa vie bien cabossée par l’histoire algérienne contemporaine. Ce roman n’est pas un polar, pas vraiment d’enquête ni d’intrigue ou de suspense. Alors ? Un roman noir peut-être, un roman de la souffrance à coup sûr. 

OUBLIER FUKUSHIMA d’Arkadi Filine / Editions du bout de la ville

« Oublier Fukushima » n’est pas une fiction. Les auteurs racontent, analysent la façon dont l’état japonais et Tepco (l’EDF locale) gèrent l’accident de Fukushima et ses conséquences. Leurs textes sont tellement édifiants que je lis ce livre en pointillés, laissant passer plusieurs jours entre chaque chapitre pour digérer. C’est un terrible constat de la médiocrité et du cynisme dont sont capables ceux à qui nous laissons les manettes.

PATTI SMITH & ARTHUR RIMBAUD de Pierre Lemarchand

Pierre Lemarchand commence à bâtir ce qui s’appelle une œuvre. Dans son dernier livre, « Patti Smith &  Arthur Rimbaud », il raconte la relation quasi amoureuse de la chanteuse avec le poète. Les paragraphes, les chapitres sont de véritables poèmes en prose dans lesquels, avec son style sensible et singulier, P. Lemarchand fait évoluer l’écriture musicale et lui apporte ses lettres de noblesse.

HACHE TENDRE ET GUEULES DE BOIS de Patrick Foulhoux / Kiklos éditions

«Hache tendre et gueules de bois » est un recueil de chroniques écrit par Patrick « Tad » Foulhoux, livre que j’ai déjà eu le grand plaisir de chroniquer ailleurs.
Pour l’auteur, la musique c’est du sérieux ; dans ce livre souvent drôle et très érudit, il nous explique pourquoi. Si comme moi vous pensiez avoir quelques connaissances en  rock’n roll, ce livre est pour vous, car comme moi vous avez tout faux ! 

L’ECHO DU LAC de Kapka Kassabova / Marchialy

Enfin le livre qui m’a enchanté cette année. « L’écho du lac » de Kapka Kassabova, édité par Marchialy, relate le voyage de l’autrice aux lacs d’Ohrid et Prespa, frontières entre la Grèce, l’Albanie et la Macédoine du Nord. S’il fallait citer quelques noms, Nicolas Bouvier et Bruce Chatwin suffiraient à situer cette écrivaine. Ses récits vont bien au-delà du voyage classique, elle fait parler les paysages traversés en donnant vie et parole aux personnes rencontrées. C’est un périple rude dans ces confins européens oubliés où j’aime que les livres m’emmènent.

Nico Tag

Pour clore cette année de lecture, rien de mieux que « Once », un album qui sur le papier n’avait rien pour me plaire, mais qui a embelli mon année. Voilà le fringant duo Maxwell Farrington et Le Superhomard, rien que ça.

LE DERNIER AFGHAN de Alexeï Ivanov / Rivages Noir

Traduction: Raphaëlle Pache

« Ce fut Jan Soutchiline qui fit coulisser la portière, et largement. Guerman le força aussitôt à reculer avec le canon du Saïga et,depuis le marchepied, l’obligea à se rasseoir sur son siège.

 — Qu’est-ce qui te prend, l’Allemand ? s’étonna Jan. Tu débloques ?

 — Les gars, c’est un braquage, expliqua Guerman avec un soupir. J’ai pas envie de vous descendre, mais je pourrais sans mal vous estropier. Vous me connaissez, non ?« 

Entre 1979 et 1989, l’URSS intervient économiquement et bien sûr militairement en Afghanistan, pays frère à cette époque là. Ces combats, parmi les derniers de la Guerre Froide, feront des milliers de morts, militaires comme civils, de blessés et de réfugiés. 

Les jeunes anciens combattants russes revenus vivants sont surnommés les Afghans, et sont très souvent mal aimés et craints par la population. Un peu partout émerge l’idée d’une fraternité afghane parmi ceux qui ont perdu leur jeunesse dans ce pays qu’ils ne connaissaient pas. 

Le problème du retour des soldats à la vie civile contemporaine après d’âpres combats sans réelles victoires est récurrent en littérature, Kevin Powers il y a quelques années, Sébastien Vidal plus récemment, l’ont brillamment traité. Alexeï Ivanov y ajoute, et ça m’a plu, une histoire de la Russie post-communiste, de la chute du régime à l’avènement d’un capitalisme tumultueux avec ses luttes de pouvoirs et ses méthodes mafieuses. 

« Le dernier afghan » prend place à Batouiev, une ville fictive de Russie centrale fortement inspirée par Iekaterinbourg et son histoire depuis une trentaine d’années.  À son retour des combats en 1986, le jeune officier Sergueï Likholiétov, un invraisemblable roublard, met sur pied le Komintern, une amicale d’afghans, tous marqués et abîmés par ce qu’ils ont vu, fait et subi. Sous couvert de fraternité, il développe une économie de marché et infiltre, souvent violemment, avec ses dizaines de gars, tous les secteurs de Batouiev. Ce qui donne lieu à des scènes rocambolesques à plusieurs moments : la prise de contrôle d’un marché couvert avec des bulldozers, les règlements de compte avec des rivaux, etc. Les flingues comme la picole sont de sortie. Voilà pour la toile de fond du roman.


De ce groupe et de cette histoire d’anciens combattants, Alexeï Ivanov extirpe le taiseux Guerman Niévoline, dit l’Allemand, et fait défiler sa vie devant nous. De son service militaire en Afghanistan au milieu des années 80, jusqu’à une période récente. Mais plutôt que de faire banal et chronologique, il a découpé en tranches la vie de son personnage, secoué le tout, et nous charge de recoller les pièces dans le but louable de nous divertir. 

« Les arbres étaient bordés de brouillard. Tout en tirant la carriole, Guerman, le souffle court, songeait à l’étrangeté de sa situation. L’ex-soldat qu’il était, ancien combattant d’Afghanistan, se retrouvait en plein automne, dans une forêt déserte, à tirer au milieu d’un taillis compact d’aulnes et de sorbiers une charrette de jardinage contenant une montagne de fric insensée. Comment sa vie avait-elle pu tourner ainsi ?« 

Guerman Niévoline est sans cesse présent, tour à tour au cœur de l’action ou simple figurant. Il semble ordinaire, subir le cours de sa vie. Sauf qu’à un moment subir ne lui convient plus, et là son intelligence se met en branle. Redoutable intelligence qui tente de parer à toutes les éventualités jusqu’à faire fi de la fraternité afghane. Dès le début du roman, on le voit dérober des sacs remplis de billets, en attachant ses anciens compagnons d’armes dans le fourgon de transport de fonds dont il est le chauffeur. 


Le traitement des personnages est particulièrement réussi, beaucoup se voient comme des héros, certains en sont, d’autres ne sont que des flambeurs, la plupart sont bruts de décoffrage, souvent machos, remplis de bière et de vodka. Les quelques femmes du roman ne sont pas mieux loties, ce sont des harpies, des teigneuses, à l’exception de Tatiana Koudiélina qui flotte tel un songe du début à la fin.

La lecture se doit d’être attentive, Ivanov construit sa galerie de personnages tout au long du roman, et beaucoup réservent quelques surprises, bonnes et mauvaises.

« Le dernier Afghan » est donc diablement réussi. Ivanov est habile à raconter plusieurs histoires, à jouer avec nous, à feindre de nous égarer mais, toujours, il glisse au détour d’une phrase un détail, une allusion qui nous repêche. C’est un travail de haute couture que sa façon de lier, de mêler des histoires de guerre à celles du quotidien d’une autre époque, des scènes de western urbain en 1991 à celle d’un braquage tranquille en 2008. Ces récits souvent très réalistes, comme celui de la rencontre entre Niévoline et Likholiétov lors d’une longue séquence de combat, sont de véritables nouvelles et pourraient quasiment être lues séparément.

C’est un pavé brutal, âpre, on s’enfonce profondément dans le noir, mais grâce au talent de raconteur d’histoires de l’auteur, c’est absolument passionnant.


NicoTag


A roman puzzle, clip puzzle. Voici le dernier titre de Wonderflu, une pépite de l’indie-rock français.

ONE KISS de Jean-Pierre Cretin et Matthieu Messagier/ Médiapop

À l’origine, One Kiss était destiné à la Série Noire de Marcel Duhamel. Son bienveillant effarement et son incompréhension devant notre enthousiasme et notre naïveté arrogante de 19 ans remirent l’aventure à sa plus juste place, novatrice, de « roman policier poétique et moderne » comme nous le nommions affectueusement tandis que l’écrivant en marchant à haute voix et sous les pluies tièdes d’un avril prodigieux.

Voici donc, retrouvé cinquante ans plus tard dans la robe des vents, One Kiss le petit-fils naturel de La Reine des pommes, de Chéri-Bibi et du Surmâle.

Je ne savais pas le moins du monde dans quoi je m’engageais en acquérant One Kiss. On m’a dit « Tu verras, c’est le bouquin le plus dingue que j’ai publié. » J’ai pensé « Ouais, c’est pas la première fois qu’on me dit ça… » J’ai donc ramené le bouquin chez moi puis j’ai lu les premiers mots. Là, j’ai tout de suite compris. Enfin, je dis « compris », mais pas « compris » comme « comprendre », car il y a « comprendre » et « comprendre »… Est-ce que vous voyez ce que je veux dire ? Non ? C’est normal.

Avez-vous déjà lu et apprécié des livres difficilement lisibles, voire inappréciables ? Je ne parle pas là de mauvais livres mais plutôt d’œuvres inclassables, de ces bouquins dont on ne sait pas toujours quoi faire. Avez-vous déjà passé toute une lecture à chercher le sens des mots, l’histoire ou encore une quelconque logique à ce que vous avez sous les yeux ? Peut-être bien que non. Il faut dire que c’est assez difficile à vendre donc, forcément, pas si courant. Cela demande d’avoir des éditeurs courageux et des lecteurs aventureux. Ici, Mediapop est indéniablement courageux, mais serez-vous assez aventureux pour lire One Kiss ?

A ce stade vous avez peut être déjà saisi que j’essaye de vous présenter un livre auquel je n’ai strictement rien compris. Impossible de vous dire si celui-ci contient la moindre histoire. Nos deux auteurs, Jean-Pierre Cretin et Matthieu Messagier, nous retournent le cerveau dès les premières lignes et sans interruption, jusqu’au point final. On est tenté de rapidement déclarer forfait mais on peut aussi – et c’est bien ce qui m’est arrivé – se laisser porter par cette espèce d’exercice poétique abscons. Car oui, de la poésie, il y en a dans cet amas chaotique de mots. Une poésie hypnotisante et protéiforme. Je vous en propose un exemple, pioché au hasard de ces 220 pages : « Une vit d’un microsillon obligatoire dans la synagogue de son pouce les dents jaunies je trouvai enfin liquider au bout d’une longue attente le dernier paquet de girofle-holding, lecteurs, fredonnant sous la douche que tous les babouins sont des scarabées d’asphalte ». Le lecteur est ainsi mené, de bout en bout, sur un flow de mots, d’images, de bizarreries, d’absurdité, qui fascine autant qu’il perturbe. On a un peu l’impression de lire du Boris Vian halluciné et hallucinant. C’est incompréhensible mais beau. Beau car totalement autre, hors normes, hors tout. Les codes sont dynamités, les conventions aussi. Il faut accepté d’être laissé sans repères, sans direction, sans fil conducteur pour appréhender au mieux cette œuvre singulière. 

On a là un O.L.N.I (Objet Lisible Non Identifié), un vrai. Une lecture qui sera jubilatoire pour certains, pour moi tout du moins, ou insupportable pour d’autres. Point de demi-mesure ou de juste milieu. C’est un peu tout ou rien. A recommander à qui ? Je ne sais pas. Mais ça existe. Je voulais juste que vous le sachiez. 

Brother Jo.

Bilan 2021 / Clete Purcell

Bon, quand on fait l’inventaire, 2021, dans la vie comme en littérature, c’était loin d’être génial même si le pire est peut-être encore à venir. Bref, au niveau polars et littérature noire de manière plus générale, de la quantité pour rattraper 2020, première année de gouvernance du COVID, mais du coup quelques foutages de gueule et certainement beaucoup de bouquins restés dans l’ombre, noyés dans la masse.

Néanmoins la qualité était parfois au rendez-vous et ces dix romans en provenance de Belgique, Irlande, Pologne, Espagne, USA, Australie et France, ces dix coups de cœur, ces bons coups de latte le démontrent haut la main. Chronologiquement…

MANGER BAMBI de Caroline De Mulder / La Noire Gallimard

 « Et petit à petit, à l’effarement et à l’irritation provoqués par les agissements barges des gamines succède une autre lecture, celle du mal être, de l’abandon, de la difficulté de la création de la personnalité quand on n’a aucun modèle autre que ceux proposés par les réseaux sociaux ou MTV, les affres et le drame des gamins abandonnés à leurs peurs. »

TRAVERSER LA NUIT de Hervé Le Corre / Rivages

“TRAVERSER LA NUIT est l’exemple du roman noir parfait ».

UNE GUERRE SANS FIN de Jean-Pierre Perrin / Rivages/ Noir

« Rejoignant parfois “Pukhtu” de DOA dans sa réflexion sur la guerre et sur les hommes et les femmes qui la vivent et la subissent, “ Une guerre sans fin” est un putain de grand roman.« 

NE ME CHERCHE PAS DEMAIN de Adrian McKinty / Actes noirs

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 9782330148607.jpg.

« Sean Duffy, un peu intello, un peu alcoolo, un peu toxico et néanmoins peu chargé des poncifs traditionnels et finalement assez irritants des policiers de papier est un personnage en tous points réussi et c’est bien volontiers qu’on le suit dans cette nouvelle enquête. »

ÉBLOUIS PAR LA NUIT de Jakub Zulczyk / Rivages

“ Éblouis par la nuit” est un roman magnifique. Du grand noir écrit intelligemment, du très lourd. Gros, gros coup de cœur.« 

TERRA ALTA de Javier Cercas / Actes Sud.

« Les habitués de Cercas seront en terrain connu avec la continuité des thèmes majeurs de son œuvre: la justice, la vengeance, le pardon, la guerre d’Espagne. On retrouve tout cela au service d’un roman noir et le résultat est très emballant. »

LE SYSTÈME de Ryan Gattis / Fayard.

« Ryan Gattis, sans aucun doute, le meilleur du polar américain actuellement. »

LA CITÉ DES MARGES de William Boyle / Gallmeister

 « William Boyle a écrit un bien beau roman, tout en empathie, respect et délicatesse. »

SARAH JANE de James Sallis / Rivages

« Toute l’oeuvre de Sallis explore le grand thème de la solitude des êtres, leur cruelle confrontation solitaire à des situations qui les dépassent. Si le propos est lourdement triste,  méchamment mélancolique, on voit néanmoins le malin plaisir que prend Sallis à nous égarer, à nous aveugler, à nous renseigner, à nous interroger, à nous faire hésiter. « 

MURMURER LE NOM DES DISPARUS de Rohan Wilson / Albin Michel

« On peut décemment évoquer Cormac McCarthy par la puissance de la plume et la description de l’inhumanité. »

Enfin hors concours, The Big Boss.

UNE CATHÉDRALE À SOI de James Lee Burke / Rivages

“Une cathédrale à soi”, tout en étant très classique des polars de Burke, ouvre vers un univers hanté, habité et montre que l’auteur peut encore beaucoup surprendre. »  

Clete.

Et puis le retour inespéré d’Arab Strap avec « As Days Get Dark », parfait reflet de l’époque.

PASSEUR de Jean Daniel Beauvallet / Editions Braquage

Il est étrange de lire les mémoires d’une personne qui a participé à mon éducation musicale. J’ai lu les Inrockuptibles pendant une dizaine d’années (du numéro trois jusqu’à la fin des années 90), après plus sporadiquement puis quasiment plus du tout.  J’y ai fait de nombreuses découvertes, j’y ai forgé ma culture musicale, grâce à lui, JD Beauvallet et à quelques autres, Christian Fevret, Emmanuel Tellier, etc. 

J’ai découvert, grâce aux tirs croisés de Bernard Lenoir à la radio et des Inrockuptibles, des tas de groupes, dont, au premier rang les Pixies et les Breeders, Dinosaur jr, Massive Attack, PJ Harvey, Björk et bien sûr Wedding Present, Miossec et Dominique A, sans oublier les vétérans du Velvet Underground et des Byrds pour les ancêtres ; et tant d’autres que j’oublie ou que j’ai remisé bien loin dans ma mémoire. Quand d’autres magazines hautains et sentencieux comme &#$*’n F{<|| s’extasiaient sur les derniers Genesis ou Supertramp, eux parlaient de gens qui me ressemblaient, et la solitude était d’un coup plus ensoleillée. 

Je ne compte pas le nombre de disques achetés souvent sur la foi de quelques lignes imprimées, aussi justes qu’abstraites, de quoi nourrir une insatiable curiosité.

“Les premières années aux Inrocks, nous sommes si fiers d’avoir des bureaux que nous y passons notre vie. S’y jouent d’interminables blind-tests. Chacun vient avec ses disques cultes et les fait découvrir aux autres. Je me souviens du choc en entendant pour la première fois Tim Hardin ou The Zombies. Nous sommes des éponges. Chacun enrichit l’autre jusqu’à ce que le dernier ferme la porte. Et la discussion reprend, enragée, sur le trottoir, avant que nos chemins ne se séparent enfin sur un joyeux « à demain ». Car demain serait pareil : entièrement dédié à la musique, à la découverte, à l’échange.”


Les premiers chapitres de « Passeur » sont ceux de l’enfance, de l’adolescence et des grandes découvertes, parfois drôles ou touchants. Dès qu’arrive la musique, l’écriture se fait plus pétillante, pressée de raconter. Chaque chapitre démarre sur un sujet, une ville, un artiste puis dévie, comme une conversation entre potes. Chaque page est l’occasion de ressortir au moins un album, et d’en découvrir deux autres ! 

Son enthousiasme n’est en rien émoussé par le temps. Il suffit de lire les passages sur les Smiths et les Stone Roses par exemple, ou sur le hip-hop, pour se rendre compte qu’il est un amoureux fervent du rock, de la musique. Ces phrases sont les plus belles du livre.

JD Beauvallet est aussi un homme sans qui. Quand « Boire » sort en 1995, il en a déjà fait la promo dix fois avec la cassette de démos envoyée par un Miossec sans maison de disques. Ces pages restent malgré tout modestes, il est, comme Miossec, là par accident, s’excusant presque. 

Il n’y a jamais de nostalgie dans tout ça, ni dans son écriture, ni dans ma lecture. Le temps qui passe suffit. Et le plaisir de lire, probablement d’écrire aussi.
Beauvallet est l’anti-Manœuvre, ce Lester Bangs de pacotille, et c’est très bien comme ça. « Passeur » est donc à poser sur l’étagère à côté des « Coins Coupés » de Philippe Garnier et du « Sur Le Rock » de François Gorin.

NicoTag


Avec un tel livre il est difficile de choisir un groupe ou un titre, une playlist de cent morceaux ne serait même pas exhaustive. Alors en voici un choisi chez Sarah Records.

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