Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 54 of 165)

DANS LA PIÈCE DU FOND de W.C. Morrow / Finitude

Traduction: J.-B. Dupin

Le mystère n’est jamais si opaque que lorsqu’il est à portée de main, derrière une porte, dans la chambre voisine ou « dans la pièce du fond ». William Chambers Morrow, journaliste à San Francisco à la fin du XIXe siècle, prend plaisir à jouer de ce paradoxe. Son goût pour l’étrange et la manière dont il le marie à la modernité, sous l’influence d’Edgar Poe et d’Ambrose Bierce, l’amène à inventer ce que l’on pourrait appeler le « fantastique policier ». L’un des premiers, il a l’intuition de quelques-uns des grands thèmes qui baliseront la littérature de genre du XXe siècle : l’angoisse urbaine, la folie meurtrière, l’inquiétant comportement d’un proche.

W.C. Morrow pourrait être le grand-père de Stephen King. Les neuf nouvelles rassemblées ici le prouvent.

Toujours désireux de découvrir des écrivains qui pratiquent l’art de la nouvelle – exercice bien trop mésestimé –, et plus encore des auteurs oubliés ou inconnus, cette réédition chez Finitude de ce recueil depuis longtemps épuisé, signé d’un certain W. C. Morrow, avait d’emblée une aura en mesure d’attiser ma curiosité.

Avec les références citées précédemment, j’ai nommé Edgar Poe et Stephen King, la barre est placée relativement haut. A tort ou à raison ? N’est-ce pas prendre le risque d’éveiller chez le lecteur des attentes trop importantes ? Dans le cas de Dans la pièce du fond, ces références s’avèrent au final justifiées mais un poil écrasantes, me laissant sur ma faim. Une déception ? Non, ce serait nier les qualités certaines de ces textes que d’évoquer là une déception. Je parlerais plutôt de frustration. Petite la frustration ! Point de claque de l’envergure d’un Poe. Voilà tout. A défaut d’être inoubliable, ce livre a d’autres atouts.

On retrouve dans ce recueil de neuf nouvelles plusieurs genrse littéraires qui s’entremêlent assez sobrement. Fantastique, horreur ou policier, c’est un mélange de tout ça. Les allergiques au fantastique ou à l’horreur n’ont pas à craindre de rester insensibles à ces textes. Rien n’est forcé en ce sens. Ce sont des petites touches, des éléments, qui parcourent les nouvelles, donnant une atmosphère un peu étrange mais assez convaincante à l’ensemble. Ajoutez à cela un charme d’antan légèrement désuet aux intrigues, mais pas si daté pour autant, et vous voilà transporté dans un curieux univers qui vous porte sans difficulté. Les textes sont de qualité inégale, il y en a des plus marquants que d’autres, mais le tout s’apprécie comme une véritable petite curiosité. 

W. C. Morrow n’a pas la force littéraire d’un Poe, ce qui explique peut-être qu’il soit injustement passé aux oubliettes, mais il mérite néanmoins d’exister parmi toutes les références que l’on pourrait lui coller car il y a définitivement des amateurs à contenter. Ça se lit à la lumière du chandelier, sauf peut-être pour les presbytes qui n’y verraient que du flou, un verre d’absinthe à la main, dans un bon fauteuil au bois grinçant. Frissons garantis si vous oubliez le chauffage !

Brother Jo

VOYAGE AU LIBERLAND de Timothée Demeillers et Grégoire Osoha / Marchialy

Alors qu’ils tentent de tourner un reportage sur une école de Vukovar, les deux auteurs, Timothée Demeillers et Grégoire Osoha, entendent parler du Liberland. 

“Sur une cinquantaine de kilomètres de frontière danubienne entre Croatie et Serbie subsistent des poches de territoire à l’appartenance vague. La grande majorité, rive gauche, est disputée par les deux pays, tandis que quelques confettis, rive droite, ne sont revendiqués par personne. Ce sont des terra nullius, c’est à dire des terres vierges. Parmi ces minuscules poches délaissées, souvent des zones marécageuses inondables, la plus grande — ou la moins petite — se nomme Gornja Siga.”

Si les frontières sont le plus souvent bien établies, il y a des exceptions. Songez à l’aberrante ligne qui traverse les maisons du village de Baerle-Duc/Baarle Nassau entre Belgique et Hollande. Un vrai terrain de jeu. Dans l’ex-Yougoslavie, tout n’est pas réglé, loin s’en faut, et certains en profitent. Des hurluberlus libertariens se servent des désaccords nationaux pour tenter de créer leur propre nation sur les 7 km² potentiellement minés de Gornja Siga. C’est sur cette île que s’est installé le Liberland depuis 2015. Micronation ultralibérale, créée par desTchèques, qui se dote très vite d’un drapeau et d’un président élu par deux voix sur trois. L’élu, Vít Jedlička, s’est abstenu.


À une époque où le planisphère semble cadenassé, où les frontières apparaissent comme immuables et éternelles, la plupart des articles sont bienveillants, pleins de clins d’oeil facétieux et décrivent un acte fantaisiste. Quotidiens de droite comme de gauche s’en amusent avec ironie ou sarcasme. C’est au mieux une innocente plaisanterie provocatrice, au pire une démarche se situant entre le genre potache et le gentil anarchisme, entre le happening et le paradis fiscal. Qui sont-ils ? Que veulent-ils vraiment ? Que disent-ils de notre temps ? Très peu s’en soucient.”

À peine né, les demandes affluent des pays du Sud, pour beaucoup il s’agit d’un possible espoir d’entrer légalement en Europe.
Les deux reporters décryptent les conséquences de la naissance d’un nouveau pays européen.

Le président se heurte aussi à la population locale, d’un côté comme de l’autre du fleuve. Dans cette ancienne Yougoslavie, les histoires de frontières sont compliquées et meurtrières. Celui qui veut en créer de nouvelles n’est pas accueilli avec bonhomie, bien au contraire. C’est dans le court deuxième chapitre que ressurgit l’histoire récente et sanglante de ce confin européen. 

On poursuit avec un bon brin d’humour et l’analyse des forums du Liberland, où les questions dépassent l’entendement et frôlent l’absurde.
Puis on passe aux travaux pratiques. Les colons libertariens venus d’un peu partout se retrouvent à Bezdan, en Serbie, où ils louent ce qu’ils surnomment la Liberland Settlement Association. Seul le Danube les sépare de leur eldorado. Ils tentent de nombreuses fois de le rallier en bateaux, c’est sans compter sur les douaniers et policiers croates qui voient tous ces énergumènes d’un mauvais œil et n’hésitent pas à les gratifier de séjours en prison. Ce sont presque des scènes de westerns que décrivent Timothée Demeillers et Grégoire Osoha.
Malgré tous leurs nombreux efforts de médiatisation, les Liberlandais n’arrivent pas à occuper leur bout de marais. La colonie se délite à l’automne 2015, et tous repartent boursicoter vers leurs bureaux suisses, tchèques, américains, etc.

“Projet trouble à haut potentiel de rentabilité, le Liberland draine autour de lui son essaim de mythomanes, de personnages louches et interlopes. Mais Vít Jedlička semble s’en accomoder. Puisque les voies officielles lui sont fermées, il fait prendre à son pays les chemins de traverse, les réseaux parallèles. Les vrai-faux concours de Miss, les voyages diplomatiques au Somaliland, les levers de fond obscurs dans les salons de cryptomonnaie. Petit à petit, le Liberland s’intègre à un monde bêta qui singe le monde alpha”.

Cette histoire paraît tellement improbable qu’à plusieurs reprises, lors de ma lecture, je me suis demandé si les auteurs n’avaient pas brodé autour d’un fait divers un peu farfelu et bâti une fiction rocambolesque sous couvert de reportage. Parce qu’on trouve dans « Voyage au Liberland » tous les ingrédients pour cuisiner une bonne fiction : de l’aventure, du rêve, des poursuites, un peu de dystopie, de la politique bien barrée, des finances louches, des personnages hors du commun, et bien d’autres choses encore.
Mais non, la réalité est bien celle décrite, l’hypothétique Liberland existe bien dans la tête de quelques-uns, les reportages écrits, photographiques, télévisuels, rapportant la fondation en 2015 sont accessibles, tout comme les personnes citées. On ne compte plus les allées et venues du président dans le monde des rencontres internationales, ses tentatives de rencontres avec les dirigeants politiques. Malgré tout, c’est quand même une réalité montée à coups de bitcoins et de likes sur les réseaux sociaux. Ou alors c’est l’arnaque du siècle ?
Une preuve de plus que les meilleurs créateurs de fictions ont encore de la marge pour rattraper la réalité, aussi virtuelle ou fugace soit-elle.

NicoTag

Le Liberland n’est pas réputé pour la qualité de sa musique, alors autant piocher dans les fondamentaux. Avec « I’m free » par exemple.

DEUX CENTS NOIRS NUS DANS LA CAVE de Elie Robert Nicoud / Rivages

Atlanta, City Auditorium, le 26 octobre 1970. Toutes les télés du monde sont là pour couvrir le combat du retour de Mohamed Ali opposé à Jerry Quarry. Ali cherche alors à transformer son adversaire en bras armé de la nation blanche qui oppresse la communauté noire du pays depuis des siècles. Acoquiné à l’époque avec l’organisation peu recommandable de Nation of Islam, Ali veut faire de son combat en terres du KKK le symbole de la force d’un “black power” dont se fout complètement Quarry surnommé “l’Irlandais” mais dont les liens avec la verte Eirin sont tout aussi lointains que les liens avec l’Afrique de son adversaire. À l’époque, la boxe est un sport roi et toute l’intelligentsia afro-américaine est au bord du ring y compris la veuve du révérend King, un peu perdue dans l’arène. Se sont aussi déplacées les mafias noires de New-York et Chicago, heureuses de faire bling-bling sur le bord du ring en mondovision, en pleine euphorie de la blacksploitation mais aussi de pouvoir montrer leur thune dans la soirée privée de jeux illégaux qui se tient après la rencontre.

Le titre du roman interpelle d’emblée et la lecture des premières pages séduit même si vous n’appréciez pas la boxe. Bien sûr, le combat est raconté par un Elie Robert-Nicoud, passionné par l’art pugilistique depuis toujours, mais ce sont coulisses de l’événement, humaines, médiatiques, politiques et idéologique qui guident la narration. L’Amérique aime à créer des mythes : Marylin Monroe, Presley, James Dean et bien sûr Mohamed Ali. On façonne ainsi des icônes que l’on refourgue au monde entier comme des exemples du rêve américain, comme des consommables à ingurgiter au même titre que les MacDo et le Coca. C’est toute l’imagerie de l’époque que l’on retrouve sous la plume très sympathique d’un auteur au ton délicieusement moqueur qui n’hésite pas à montrer l’envers du décor et à déboulonner plusieurs fois l’icône, héros du ring mais aussi roi de l’entourloupe et de esbroufe.

Dans cette première partie, à l’image d’un Nick Tosches avec Sonny Liston dans “Night train” ou Mailer dans “le combat du siècle”, Elie Robert-Nicoud raconte avec passion l’événement, célèbre le champion tout en montrant beaucoup d’empathie pour ces perdants magnifiques dont Quarry est le représentant ce soir-là. Il harmonise parfaitement les reprises sur le ring et des éclairages sur une Amérique profondément raciste, dans un Sud qui a vu naître le KKK. Dès le départ, il y a un ton complice qui emporte tout et cela même si la boxe n’est pas votre tasse de thé.

Le titre “Deux Cents Noirs nus dans la cave” alerte d’emblée, et prend tout son sens dans une deuxième partie où l’auteur peut ouvertement se gausser tant l’histoire, vraie, qui va suivre est tout simplement ahurissante. On quitte Tosches et Mailer pour rejoindre les univers de Donald Westlake… Des types ont l’idée folle de détrousser les deux cents invités de la soirée privée de jeux illégaux en marge du combat de boxe. Ils vont les dépouiller, les foutre à poil et les entasser dans une cave. L’opération totalement folle est une réussite mais se posent les questions suivantes : les voleurs savaient-ils qui étaient leurs victimes ou s’en sont-ils rendu compte en cours d’opération ? On imagine John Dortmunder le héros poissard de Donald Westlake apercevant la grosse erreur de casting en cours d’opération… Ils sont en train de braquer les parrains de la mafia noire de NY ainsi que leurs plus dangereux porte-flingues, exécutants zélés des plus basses œuvres. La suite est moins drôle, le mafieux étant très susceptible, l’humiliation doit être lavée dans le sang et rapidement, à la mesure de l’outrage, de l’humiliation. Une chasse à l’homme s’engage où on élimine à tout va sans avoir réellement les preuves de la culpabilité. En fait, on ne retrouvera pas les vrais responsables et l’auteur nous fait part de ses hypothèses, de ses interrogations.

Elie Robert-Nicoud est un auteur de polars connu sous le patronyme de Louis Sanders et édité chez Rivages Noir. On le retrouve aussi à la traduction de “L’un des nôtres” de Larry Watson qui sort ces temps-ci chez Gallmeister. A-t-il choisi d’utiliser sa véritable identité pour raconter des histoires qui lui sont plus personnelles comme “Irremplaçables” chez Stock où il raconte ses parents ? Des histoires ancrées en lui depuis toujours comme la boxe et l’univers du polar ?

Quelque part, Robert-Nicoud se livre aussi ici intimement, contant avec passion et amour son univers de la boxe. Tout le long de ce précieux ouvrage, on a l’impression qu’il est à nos côtés, nous contant ce monde disparu, cœur de ses rêveries d’enfant avec une tendresse, une empathie et une bonne dose de raillerie parfaitement maîtrisée et souvent enchanteresse.

Deux Cents Noirs nus dans la cave « vole comme le papillon, pique comme l’abeille », un très joli swing.

Clete

MON AMÉRIQUE  À MOI de Valentine Imhof pour Le BLUES DES PHALÈNES / Editions du Rouergue

On a beaucoup aimé « Le blues des phalènes », un roman qu’on a ainsi qualifié de « grand roman américain ». Il nous a donc semblé logique d’interroger son auteure sur son rapport à l’Amérique qu’elle connaît et qu’elle raconte de si belle et forte manière. Valentine Imhof, avec la disponibilité et la passion qui sont siennes a accepté un défi dont voici les développements. Merci infiniment à elle.

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Probablement dès l’enfance, très tôt… La lecture de L’Appel de la Forêt, je devais avoir sept ans, et dans la foulée d’autres textes de London et de James Oliver Curwood… Une attirance donc pour une Amérique des grands espaces, une nature sauvage, brutale dans laquelle les hommes sont minuscules. Et cette première perception de l’Amérique ne m’a jamais quittée, ni le tropisme pour les paysages austères, arides, et quasi-vides de toute occupation humaine (que ce soient les étendues glacées, au Nord, les déserts à l’ouest, les roadtrips sur des routes qui paraissent infinies et où on peut rouler pendant des heures sans croiser personne…).

Très tôt aussi, mon intérêt marqué pour le cinéma (à une époque, je me voyais devenir réalisatrice) a fait de moi une cinéphile boulimique, arrimée à la télé les dimanches soirs, devant le « Cinéma de minuit », puis les mardis aussi, quand apparaît « La dernière séance », animée par Eddy Mitchell, avec ses deux films par soirée, dont le second en VO sous-titrée. Époque où je deviens fan de Billy Wilder (Sunset Boulevard, Some Like It Hot), Orson Welles (Touch of Evil), Sydney Lumet (12 Angry Men, The Hill), Nicholas Ray (They Live by Night, Rebel Without a Cause), Elia Kazan (A Steetcar Named Desire, On The Waterfront, East of Eden), John Cassavetes (A Woman under the Influence, Gloria), etc. Et puis l’explosion dans ces mêmes années de réalisateurs comme George Lucas, Steven Spielberg, Francis Ford Coppola, Michael Cimino, Martin Scorcese, et tellement d’autres, qui m’ont « initiée » à l’Amérique.

Et puis, après cette double imprégnation, littéraire et cinématographique, un premier séjour sur la côte Ouest, à Hayward, à côté de San Francisco dans une famille d’accueil assez étrange, très dysfonctionnelle (la mère était un dragon, le père, terne et falot, se vengeait sur le chien, le petit ami de l’aînée des filles me parlait de sexe dès qu’il en avait l’occasion, la cadette me piquait des trucs dans ma valise, le pasteur, à qui j’avais été présentée comme une chose exotique, s’écriant, réjoui, l’œil allumé « Ah Paris, gay Paris ! Pigalle !», etc.). J’allais avoir quinze ans, j’ai passé un mois assez frustrant, pour ainsi dire barricadée dans un minuscule pavillon de banlieue, parce que ces gens étaient persuadés qu’il y avait des criminels et des violeurs tout autour… C’est la première et la seule fois où j’ai tenu une sorte de journal, dans lequel je balançais à tout va, je me défoulais à qui mieux mieux (et qui reste, encore aujourd’hui vraiment drôle à lire). Autant dire qu’après ça, mes « rêves d’Amérique » étaient plutôt en berne (et ce n’est que huit ans plus tard, lors du séjour suivant, que s’est produite la « vraie » révélation – dont il est question, ci-dessous, cf. « Un souvenir, une anecdote »))

Une image

Charlot pris dans les engrenages de la machine dans Les Temps modernes. Quand on est gosse, on trouve ça amusant… Tout comme cette autre machine atroce, qui s’emballe, alors qu’il est attaché sur un fauteuil qui ressemble à s’y méprendre à la chaise électrique et qu’on essaie de lui faire bouffer de force un épi de maïs dont les grains volent dans tous les sens… Le dernier film dans lequel apparaît le personnage de Charlot, un film muet (sauf au moment où il interprète la chanson « Titine »), alors que le parlant est lancé depuis déjà des années… L’image de l’aliénation de l’homme moderne, un homme asservi à la technique, à la technologie (dont on lui serine qu’elle le libère…) et aux impératifs de production (qui se fichent de tout et surtout de l’humain), un homme dont les circonstances se jouent, trimbalé par des aléas qui le dépassent, et qui en vient à souhaiter le confort d’un cachot parce que dehors, la vie, ça craint… Rien de plus contemporain.

Une deuxième image, King Kong (dans la version de 1933 évidemment) escaladant l’Empire State Building, son gros œil qui regarde à l’intérieur d’une chambre où est allongée une fille qui se met à hurler, et puis, quand il se tient debout au sommet et tente de chasser comme de gros insectes les avions qui le harcèlent et finissent par l’avoir… Un chagrin d’enfance… Et un film que je revois toujours avec beaucoup d’émotion. Le désir de possession de l’Homme, l’exploitation de la nature et du sauvage, la société du spectacle, vulgaire, avide.

Et une dernière, Harold Loyd accroché à l’aiguille des minutes d’une grosse horloge de façade, dans Monte là-dessus (1923) (décidément, j’ai dû rester scotchée dans ces années-là, les années 20-30, le noir, le blanc, le gris, et aussi mon enfance, époque où j’ai découvert tout ça…). Et plus qu’un homme suspendu dans le vide, et dont on s’attend à ce qu’il finisse par tomber et qu’un miracle vienne le sauver (puisqu’il s’agit d’une comédie), j’y vois davantage sa tentative désespérée de ralentir le temps, de l’arrêter peut-être (voire de l’inverser…). Et on en revient au taylorisme épinglé par Chaplin quelques années plus tard, et qui rend l’homme esclave d’un chronomètre. 

Un événement marquant 

Sans grande originalité, peut-être, et surtout sans aller chercher bien loin dans l’Histoire américaine, les manifs qui ont agité Washington il y a un an, en janvier 2020, lorsque les trumpistes, galvanisés par leur leader, ont forcé les portes du Capitole pour essayer de faire invalider le résultats des élections en tentant d’empêcher l’investiture de Joe Biden…Une sorte de sidération, d’incrédulité et aussi un questionnement sur les institutions de cette grande nation et le fait que rien n’ait pu être fait alors pour empêcher que cela se produise, et surtout rien depuis pour éviter que cela ne se reproduise… Car l’actualité, un an après, et à quelques mois du midterm, est effrayante : les Républicains plus que jamais sous la coupe de Trump, une allégeance quasi-unanime (et les rares élus qui manifestent le moindre doute ou la moindre opposition quant à ses méthodes n’ont qu’à quitter le parti ou en sont vertement évincés) ; les circonscriptions électorales redécoupées, redessinées, rebidouillées, les modes de scrutins repensés, afin de minorer l’impact des votes contestataires ; un peuple plus divisé et polarisé que jamais… Chaque jour qui passe semble préciser le cauchemar et ébranler un peu plus la démocratie… 

Un roman 

Mission quasi-impossible… Alors pour répondre quand même, la trilogie USA de John Dos Passos (42e Parallèle, 1919, La Grosse Galette), découverte durant mon adolescence (et pas relue depuis). Le souvenir d’un condensé d’Amérique, d’une narration étonnante, multiforme… Un tour de force littéraire qui amalgame intimement et magistralement l’Histoire et la fiction, mêle les personnages à une collection de personnalités qui ont marqué le début du XXe siècle aux États-Unis… 

(Et puis pour tricher un peu, toutes les nouvelles de Carver, les autres romans de Dos Passos, ceux de Bukowski, Miller (Henry), Kerouac, Melville, Caldwell, Steinbeck, Dreiser, Anderson, etc.) 

Un auteur 

Henry Miller, pour la grande familiarité que j’ai avec lui, et également pour le regard critique, déchiré, qu’il porte sur l’Amérique (qu’il aimerait tant aimer, et pourtant il y a tellement d’aspects qui coincent…) ; pour tous ses paradoxes et (donc) sa profonde humanité ; pour sa curiosité insatiable et son refus de hiérarchiser, d’enfermer dans des cases, et d’intellectualiser dans le vide ; pour Black Spring, The Air-Conditioned Nightmare, The Books of my Life, toutes ses correspondances, et le reste ; pour sa vitalité, tous azimuts, son anticonformisme, et sa persévérance à s’affirmer comme un individu hors des diktats, des modes et des courants.

Un film / Un réalisateur 

Dead Man, de Jim Jarmusch (1991), vu dès sa sortie et revu plusieurs fois depuis ; la musique hypnotique, otherworldly, de Neil Young, à qui Jarmusch a demandé d’improviser en visionnant les images ; le noir et blanc somptueux (que l’on doit à Robby Müller, entre autre directeur photo de Wenders) et l’affiche, la seule de ma collection à m’avoir accompagnée ici (elle couvre l’un des murs de mon bureau depuis plus de quinze ans) ; Iggy Pop, une scène au burlesque macabre autour d’un ragoût d’opossum et d’histoires de Philistins ; le dernier film dans lequel apparaît Robert Mitchum (et quand on me demande de penser à un film qui m’a marquée, The Night of the Hunter, de Charles Laughton (1955) est souvent une des mes premières réponses…) ; une errance dans laquelle les deux protagonistes tournent le dos à une Amérique bruyante, brutale, mauvaise et laide, celle des pionniers, des chemins de fer qui balafrent les paysages, de l’industrialisation effrénée, rapace, symbolisée par l’horrible ville de Machine, une Amérique peuplée d’hommes frustes qui ne savent s’exprimer qu’avec des armes à feu ; le personnage joué par Johnny Depp, son inadéquation, son incompréhension du monde qu’il découvre parce qu’il vient de l’est, de Cleveland, et est complètement dépassé par la sauvagerie d’un wild west dont il ne connaît pas les codes et où n’existe d’ailleurs aucune règle, si ce n’est la loi du plus fort ; la lente agonie du personnage (puisqu’il est blessé depuis le début), mais aussi sa transformation, une forme de révélation à lui-même, tout au long de cette marche vers l’ouest et vers la mort ; le quiproquo au sujet de William Blake, cette idée géniale de l’homonymie avec le poète anglais, dont on retrouve la tonalité des textes dans le caractère halluciné, poétique, étrange, mystique, funeste du film ; le personnage de Nobody incarné par Gary Farmer, bienveillant, cultivé, mais victime de « l’homme blanc » et qui lui aussi flotte, solitaire, entre deux mondes… Et plutôt que toute cette glose, rien de tel qu’un nouveau visionnage de ce film complètement à part, magnifique, bien au-delà des mots. 

Et pour ne pas me lancer non plus dans un panégyrique verbeux et maladroit de Jim Jarmusch, je préconiserais de revoir sa filmographie intégrale, oui, tous ses films sans exception, y compris l’envoûtant Only Lovers Left Alive (2013) avec Tilda Swinton et Tom Hiddleston, qui est bien plus qu’un film de vampires et est, lui aussi, très littéraire et truffé d’une multitude de références musicales et cinématographiques…

L’affiche de Dead Man, dans mon bureau.

Un disque / Un musicien ou un groupe 

Très difficile, impossible, donc il y en aura plusieurs, et cette liste, arbitraire, comporte les premiers qui me sont venus à l’esprit au moment où je réponds à ce questionnaire… : 

Primus, et les autres groupes où s’illustre le fabuleux bassiste Les Claypool (notamment Sausage et Duo de Twang), pour son jeu incroyable, unique, ses univers si personnels, sa folie douce ; 

16 Horsepower, parce que je crois que ça a été un des meilleurs concerts auxquels j’ai pu assister, le charisme étrange de David Eugene Edwards, et des morceaux qui créent des atmosphères sombres qui emportent parfois jusqu’à la transe…

Tom Waits aussi, qui est un peu comme un vieux pote, j’ai l’impression qu’on se connaît, comme si on avait grandi ensemble, et qu’on se rencontre de temps en temps pour boire un coup… 

Seasick Steve, enfin, que j’ai découvert plus récemment, et dont j’adore les grattes bidouillées, la voix, l’énergie, le groove, la présence… Je ne me lasse pas de son concert au Paléo Festival de Nyons en 2014, où il semble assurer la première partie de Jack Johnson devant un public dont il sait qu’il n’est pas là pour lui, et il les emballe, juste lui et son batteur. 

« We just got no light show, only this idiot right here… we’re trying our best »

Une série TV 

Hell on Wheels ; cette traversée de l’Amérique d’est en ouest au rythme de la pose des rails de la première ligne transcontinentale, au lendemain de la Guerre de Sécession, de 1865 à 1869, qui va permettre d’accomplir en une semaine un trajet qui nécessitait alors six mois, incertains et périlleux, en chariot… Un concentré de la conquête avec ses heurts, ses fracas, ses massacres (de Cheyennes et de Sioux), son capitalisme sauvage, ses entrepreneurs/politiciens corrompus et escrocs d’envergure, ses religieux cinglés, sa main-d’œuvre exploitée (les Chinois, plus malléables et efficaces que les Européens et les Américains ; les ouvriers de couleurs, à peine affranchis, et qui retrouvent sur le chantier des contremaîtres et des conditions de travail identiques à ce qu’ils viennent de quitter dans les États du Sud…). Une belle fresque historique, doublée d’une intrigue romanesque qui tient la route (avec une histoire de vengeance et un personnage complètement allumé, Thor Gundersen, à la fois effrayant et fascinant).

Un personnage de fiction

Bartleby, son refus de participer à un système qui nie l’homme, aliène sa liberté, le piétine ; son évolution vers une abstraction de plus en plus grande, le refuge qu’il trouve dans le sommeil, et puis la mort ;  sa formule sibylline, « I would prefer not to », dont la politesse précieuse est ambiguë, et pourrait être une manière de marquer un désaccord, tout en acceptant, néanmoins, d’exécuter la tâche demandée, mais qui transforme le personnage en un bloc de résistance passive car elle signifie, en fait, qu’il ne fera pas ce qu’on lui demande de faire… 

Dès le milieu du XIXe siècle Melville dénonce brillamment la société productiviste grâce à ce personnage hors-norme et quasi-mutique, qui à mon sens n’a pas perdu de sa force et continue à interroger et à fasciner.

Un personnage historique 

Rosalind P. Walter (née Palmer) (1924-2020), et Mary Doyle Keefe (1924-2015). La première a contribué à l’effort de guerre américain en devenant, à 19 ans, riveteuse dans une usine de construction aéronautique, et son histoire a d’abord inspiré aux compositeurs Redd Evans et John Jacob Loeb la chanson « Rosie the Riveter » (1942), qui a soufflé à Norman Rockwell l’idée de son célèbre tableau, portant le même titre et publié en une du Saturday Evening Post le 29 mai 1943. La seconde était la jeune voisine téléphoniste de 19 ans de Rockwell, à qui il a demandé, pour 10 dollars, de prendre la pose de l’Isaïe de Michel Ange (plafond de la Chapelle Sixtine), et qui n’avait absolument pas le gabarit de la Rosie peinte (ce dont il s’est d’ailleurs excusé auprès d’elle par la suite, 24 ans plus tard, en lui avouant avoir voulu faire d’elle « une géante »…). (Aucune des deux n’avait prévu d’être un héroïne, ni un personnage historique, ni une icône… je biaise un peu…). Et donc, outre le fait que cette œuvre a servi la propagande de guerre américaine (ce que je ne savais pas en la découvrant à l’âge de 8-9 ans) et sans oublier vraiment que le personnage de Rosie paraît pas mal hommasse (et cela presque de manière caricaturale), cette image a aujourd’hui, et depuis longtemps, perdu son caractère patriotique, belliciste et circonstanciel. Reste alors, pour moi, et la gamine que j’étais la première fois que j’ai vu ce tableau, la représentation d’une femme forte, à l’aise dans sa salopette en jean, le genre à qui on évite de chercher des noises, qui dévore avec appétit son sandwich, et se fiche pas mal des pseudo-canons de la féminité, qu’elle écrase avec la même nonchalance que l’exemplaire de Mein Kampf qui lui sert de repose-pied… 

« Rosie the Riveter », The Four Vagabonds (Redd Evans, John Jacob Loeb)

Une personnalité actuelle

Désolée, là j’ai séché (et pourtant, je ne cesse d’y penser depuis quelques semaines, mais je ne vois vraiment personne).

Une ville, une région 

Chicago pour son architecture, son histoire, le lac Michigan qui ressemble à une grande mer intérieure avec ses vagues, ses dunes, ses porte-conteneurs et ses pétroliers, et qui l’hiver devient une vaste banquise quand le blizzard et les tempêtes de glace figent tout. 

Un souvenir, une anecdote 

Beaucoup de mes souvenirs sont liés à des étapes extraordinaires dans des diners ou des truck stops au milieu de nulle part, à des rencontres et des conversations incroyables. En voici un parmi d’autres. Un road trip dans l’Ouest, avec une copine. Une arrivée de nuit, à Kayenta, dans le Comté de Navajo, en Arizona. On dégote rapidement une chambre de motel et on ressort pour essayer de manger un morceau. La nuit est fraîche (on est début mars). Tout est fermé, éteint, sauf une pizzeria, très vitrée, illuminée de l’intérieur. Un éclairage blanc aux néons. Mais lorsqu’on se retrouve devant la porte, le petit panneau « Closed » nous signale qu’on est vraiment arrivées trop tard, et on pense déjà qu’il va falloir se rabattre sur le distributeur de chips à l’accueil du motel… Quand le grand gars, un Navajo, qui est en train de passer un coup de balai à l’intérieur, nous aperçoit, et vient nous ouvrir, puis referme derrière nous. Il peut nous faire des pizzas, pas de problème, et on aura même le temps de les manger tranquillement pendant qu’il finit son ménage. Il nous présente ses enfants, un garçon et une fille, des petits, qui, assis à une table font des coloriages en attendant leur père. Cette pizza, dans cet îlot de lumière crue au milieu de la nuit et du désert, est sûrement la meilleure que j’aie mangée, surtout quand le gars est venu nous rejoindre pour discuter, nous demander d’où on venait, et que la conversation s’est vite engagée sur la vie dans la réserve. Et le lendemain de cette soirée hors du temps et hors du monde, alors que nous roulions parmi les saguaros et les joshua trees en direction du Grand Canyon, nous avons été prises dans une tempête de neige qui nous a forcées à nous arrêter pendant une bonne heure au bord de la route, pour attendre que ça se calme. Les ocres ont disparu, le paysage est devenu uniformément blanc, et aurait ressemblé à l’Indiana hivernal que nous venions de quitter pour quelques semaines, si ce n’est la présence presque alors incongrue des cactus et des agaves… Quelques heures après, je découvrais le Grand Canyon, sans personne autour (trop tôt dans la saison pour l’afflux de touristes, la rive Nord en était d’ailleurs encore fermée, trop de glace et de neige), et je pense que c’est vraiment ce jour-là, dans la contemplation de cette gorge vertigineuse et de ses plateaux à l’infini, que je me suis dit pour la première fois « J’aime l’Amérique » (une assertion étrange, que je n’avais jamais formulée avant, et que je n’ai plus exprimée de cette manière là depuis). 

Le meilleur de l’Amérique 

Un condensé de ce que j’ai pu écrire ci-dessus, des paysages inouïs, comme les déserts de l’Ouest, la vallée du Mississippi, les bayous de Louisiane ou les côtes tourmentées du nord de la Californie, des lieux où je n’ai fait que passer et d’autres où j’ai vécu, des gens que j’ai côtoyés et fréquentés et aimés, des décennies de rencontres cinématographiques, livresques, musicales.  

Le pire de l’Amérique 

Énumération en vrac, non exhaustive, et en enfonçant une collection de portes grandes ouvertes : la brutalité de la conquête et les guerres indiennes ; une arrogance démesurée qui pousse à toutes les ingérences, partout et depuis toujours, à toutes les agressions jugées nécessaires, légitimes, indiscutables ; les fondamentalistes chrétiens et leur prosélytisme inquiétant ; la Ségrégation ; le McCartysme ; la peine de mort ; le créationnisme ; le Klan et tous les autres groupes de la Nation blanche… 

Un vœu, une envie, une phrase. 

« I would prefer not to »

Entretien réalisé en janvier 2022.

Clete.

COUP DE FEU AU CLAIR DE LUNE de Ben Montgomery / Armand Colin

 A shot in the moonlight: How a freed slave and a confederate soldier fought for justice in the Jim Crow south

Traduction: Christophe Jaquet

Grâce à des documents inédits, l’auteur nous plonge dans l’affaire George Dinning, qui sans cesse menacé de lynchage, se battit des années pour obtenir gain de cause. Bennett H. Young, un avocat de renom aussi connu pour son implication dans l’armée des États confédérés, lui apporta un soutien inattendu dans ce combat, dans une Amérique où la justice favorisait trop souvent les Blancs. 

A l’heure où le mouvement Black Lives Matter est plus pertinent et essentiel que jamais, il peut être utile de rappeler par les faits que ce qui déchire les Etats-Unis aujourd’hui, toute cette violence et ce racisme dont notamment les noirs américains font les frais, est un mal ancré depuis trop longtemps dans leur Histoire. Avec « Coup de feu au clair de lune », une histoire vraie, Ben Montgomery nous plonge au coeur d’un procès à la fin du XIXe siècle qui déchainera les passions, les haines, et divisera violemment la société d’antan, assez pour faire date.

Tout débute dans le Kentucky avec un fait divers tristement commun pour l’époque. Mais de quelle époque parle-t-on ? Celle du Ku Klux Klan, des lynchages à répétition, tous plus ignobles les uns que les autres dans l’Amérique de l’après Guerre de Sécession. 

Un homme, George Dinning, esclave affranchi, modeste agriculteur propriétaire d’une petite ferme avec un peu de terrain, mari et père d’une famille nombreuse, voit un jour sa vie basculer. Une nuit, un groupe d’hommes blancs armés et leurs chevaux, pour certains des voisins ou des personnes pour qui George Dinning travaille, débarque devant chez lui alors que celui-ci est au lit. Ils l’appellent depuis l’extérieur et se font menaçant, sous prétexte que des vols auraient été commis dans les fermes alentours et qu’il serait soupçonné. Le groupe d’hommes ne se présente pas et, de ce fait, George craignant pour sa vie, refuse de sortir. Il leur fait savoir qu’il est innocent et qu’il y a assez de monde pour prouver ses dires. Sauf que le groupe d’hommes n’est pas là pour trouver un éventuel coupable mais pour en désigner un en dépit du bon sens. Ils lui intiment de quitter rapidement sa ferme et de ne plus revenir. George Dinning campe sur sa position. S’en suit une pluie de coups de feu sur sa maison. George, alors clairement en danger, répond dans l’urgence d’un seul coup de feu tiré depuis une fenêtre. On lui tire dessus. Il est blessé mais le groupe quitte les lieux. Ce qu’il ne sait pas encore c’est que son coup de feu a tué un homme. Il fuit dans la foulée et ira se rendre de lui-même à la police. Le groupe d’hommes reviendra par la suite brûler sa ferme et condamner sa famille à l’exil. S’en suivra un procès au dénouement inattendu et historique que l’on doit à Bennett H. Young, un avocat qui est l’incarnation même d’antagonismes bien américains. 

Cet ouvrage est le fruit d’un travail minutieux de journaliste et d’écrivain. Le contexte historique et les faits sont parfaitement restitués et étayés. Ben Montgomery a l’art de dérouler toute cette histoire de façon immersive et palpitante. Tout en nous laissant le temps de nous familiariser avec les différents personnages clés, il produit là un récit sans longueurs qui tient en haleine. Il met soigneusement en exergue toutes les contradictions et les contrastes qui animent la foule, ainsi que les véritables coupables dans cette affaire. Il rend aussi compte de la violence, de toute la brutalité, assénée aux personnes de couleur sous des prétextes fallacieux, de façon toujours ignoble. De la barbarie pure et dure mise en œuvre par qui veut, souvent dans des mouvements de masse, sous le regard conciliant de certains médias et d’une partie du système judiciaire. Un noir étant noir, il sera toujours plus coupable qu’un blanc. C’est ainsi que les choses se déroulaient et, le plus affligeant peut être, étant qu’il en est toujours bien souvent ainsi, malgré certains changements et certaines évolutions. On ne peut lire ce livre sans avoir en tête l’actualité qui fait encore froid dans le dos.

« Coup de feu au clair de lune » relate une histoire dans la grande Histoire, une histoire qui trouve une conclusion positive, pour l’époque, dans une grande Histoire, qui elle suit toujours son cours et ne s’est toujours pas débarrassée de ce mal impétueux qui ronge et divise la société américaine sur la question ethnique, et plus largement celle de la différence par delà leurs frontières. Les injustices demeurent, les drames se répètent et l’homme reste un loup pour l’homme. Un livre à mettre entre toutes les mains en espérant, un peu naïvement peut être, qu’il puisse dissiper le brouillard qui s’accroche témérairement à certains cerveaux. 

Brother Jo.

DE L’OR DANS LES COLLINES de C Pam Zhang / Le seuil

How Much Of These Hills Is Gold

Traduction: Clément Baude

 Au crépuscule de la ruée vers l’or, deux sœurs traversent les États-Unis avec les restes de leur père et un fusil pour tout bagage…Il suffit de peu de mots à ce livre pour m’enrôler : cette courte phrase sur la quatrième de couverture.

 Alors quid du reste ? 

 Le soleil les vide. Milieu de la saison sèche, la pluie désormais lointain souvenir. Leur vallée n’est que terre nue, coupée en deux par un tortillon de ruisseau. De ce côté sont les pauvres cahutes des mineurs, de l’autre les bâtiments des riches avec de vrais murs, des fenêtres en verre. Tout autour, qui encerclent, les collines infinies dorées par la chaleur ; et cachés parmi leurs hautes herbes desséchées, les campements disparates des prospecteurs et les Indiens, les groupes de vaqueros, de voyageurs, de hors-la-loi, et la mine, et d’autres mines, et plus loin, et plus loin. Sam redresse ses petites épaules et traverse le ruisseau. Sa chemise rouge est un cri dans le paysage désolé.

Je n’ai pas choisi cet extrait au hasard. Lisez, relisez, encaissez. L’écriture toute cabossée, heurtée, est à l’image des vies de Sam et Lucy. Deux filles de 11 et 12 ans d’origine chinoise, grandies trop vite dans l’ouest américain. Leur mère, Ma, est morte depuis quelques années, le père, Ba, meurt aux premiers mots du roman.
Elles sont seules dans un pays et une époque qui ne les aiment pas. 

 A eux seuls, ces quatre personnages sont la clef de voûte de ce roman, ils sont puissants et surtout intimidants. Au point qu’il est difficile d’avoir de l’empathie tant ils s’imposent avec rudesse. 

 La lecture entre en collision permanente avec le livre, les mots y sont concassés, les phrases abruptes, sèches, difficiles à relier par moments. L’écriture est assez décousue, malaisante, heurtée. Il faut s’accrocher à ce défi lancé, persévérer et accepter de ne pas tout comprendre.

 Régulièrement on bute sur des mots ou des expressions d’une langue chinoise transcrits en alphabet latin, mais non traduits, on déduit par rapport au contexte, mais est-ce qu’on déduit correctement ? Une traduction en bas de page n’aurait pas été de trop. De même pour toute la symbolique asiatique, à laquelle, parfois, je suis resté étranger. Mais c’est bien le seul défaut de ce roman. 

Le récit va et vient entre un présent extrêmement rude pour les deux filles, je rappelle qu’elles trimballent le cadavre de leur père, et les souvenirs de dialogues avec la mère ou le père. La compréhension n’est pas toujours aisée tant l’histoire est démembrée.

« De l’or dans les collines » se situe à la croisée de la quête de l’endroit idéal où donner une sépulture au père, et du roman initiatique hard-core, de la perte de l’innocence. C’est également, en filigrane, un portrait peu flatteur de l’accueil américain réservé aux asiatiques. Sur les chantiers du chemin de fer, dans les mines de charbon, d’accord, pour le reste faut pas trop en demander. C Pam Zhang offre un pas de côté inhabituel sur cette époque de l’histoire américaine.

La photo de couverture de l’édition française est particulièrement bien choisie, elle est un subtil reflet des deux sœurs, de leurs vies erratiques et solitaires, de leur sort : à la marge de tout. Dans ces mêmes paysages aussi désolés à vivre que grandioses à contempler.

NicoTag

On retrouve dans « Don’t go dark on me » de Distance Light & Sky une âpreté très proche du roman.

JE SUIS LE DERNIER d’Emmanuel Bourdieu / Rivages

Tout d’abord, bien sûr, le nom de l’auteur titillera de nombreux lecteurs. Emmanuel Bourdieu est bien le fils de Pierre dont on célèbre en ce moment le vingtième anniversaire de la mort. Mais ses parcours accomplis de cinéaste, grand prix de la Critique au Festival de Cannes en 2006 pour “les amitiés maléfiques », de scénariste pour Desplechin, de dramaturge et philosophe prouvent qu’il a su faire son propre chemin, créer une pensée personnelle qui ne doit rien à un quelconque héritage familial si ce n’est l’influence plus ou moins conséquente d’un père sur un fils. Emmanuel Bourdieu pointera d’ailleurs ce poids familial, ce patriarcat des campagnes dans la seconde partie du roman. Pour clore ce sujet qui n’en est pas un, supputons que l’essai paternel “le bal des célibataires” qui l’a déjà inspiré pour son premier long métrage “ Vert paradis” ait pu trotter dans la tête d’ Emmanuel Bourdieu pendant l’écriture.

Charles Blancard, paysan, propriétaire de la ferme familiale, dernier de sa lignée est accusé d’avoir tué, dépecé et éparpillé dans la montagne dans des sacs poubelle de trente litres une joggeuse. Il a reconnu une part de responsabilité, très fluctuante, et a déjà donné six versions différentes sur sa participation à l’acte barbare. 

Madeleine Verdun, experte psychiatre auprès des tribunaux, fragile, sortant de dépression et dégoûtée par son boulot, doit traiter le dossier par le biais de trois rencontres avec Blancard. A l’issue de ces entretiens, elle devra rédiger un rapport visant à déterminer devant le Cour si l’homme est atteint d’une maladie mentale ou de troubles de la personnalité nécessitant l’internement dans une unité de soins ou s’il doit être considéré comme sain d’esprit et donc jugé et emprisonné.

“L’hermine et la toge, la grande tartuferie et tout le vide terrifiant qu’il y a derrière, l’envers misérablement humain de la Loi, les coulisses dérisoires de l’Audience, c’est d’avoir vu ça que je me suis effondrée.”

Madeleine s’y colle néanmoins, comprend très vite l’immensité de la tache, l’épreuve qu’elle va subir. De fait, Blancard lui propose une septième version de la tragédie, tranquille, accommodant, arrangeant, se défendant par l’amnésie quand il est confondu par les preuves, les évidences. Trois entretiens, trois fiascos…

“_ Dans votre tête, oui, on aura compris ! Permettez-moi de remarquer néanmoins que, dans votre tête, comme par hasard, il ne se passe que des choses qui arrangent vos affaires. Le meurtre, c’est pas vous, le transport, c’est pas vous, la découpe, c’est pas vous. Vraiment, c’est étonnant, comme tout tourne en votre faveur, non ?”

Mais, interpellée par une phrase “je suis le dernier”, elle va aller fouiller dans l’histoire familiale de Blancard…

La première réussite de ce grand polar tient avant tout dans le choix de nous immerger dans le cerveau de Madeleine Verdun “misérablement humain” lui aussi . D’emblée, on est donc confronté au grand mystère Blancard, taré définitif, grave malade ou habile dissimulateur ? On partage l’énervement, l’irritation, le désespoir, l’incompréhension, la colère, les hésitations de la praticienne. On se prend Blancard de plein fouet, entre colère, stupéfaction et hébétement.

Ensuite, et je tiens vraiment à le dire tout en vous souhaitant pareil bonheur, tout est parfait dans ce roman… des premiers mots à la terrible dernière phrase. Le ton est toujours juste, l’économie de mots, le schéma narratif, interdisent l’égarement, la dispersion du lecteur. L’auteur profite de l’intrigue, parfaitement conclue en finesse, pour aborder clairement ou de manière moins visible les thèmes de la ruralité, de l’héritage culturel et familial, de l’isolement, de la justice, de la psychiatrie, des limites du diagnostic de l’âme humaine. C’est brillant, j’ai adoré. On retrouve la même puissance narrative pour décrire, sans pathos exagéré, la misère ordinaire que dans “Les abattus » de Noëlle Renaude, dramaturge elle aussi, chez Rivages également, décidément…

Roman amené certainement à devenir un classique, “Je suis le dernier” séduira les amoureux de polars sortant des sempiternels cadres habituels et les amateurs d’œuvres noires qui suscitent interrogation et réflexion.

Un bijou.

Clete.

RASER LES MURS de Marc Villard / Editions Joëlle Losfeld

« Certains appellent ça la condition humaine » et ce n’est pas rose, désespérant souvent, voire sans issue la plupart du temps. Mais personne ne sait mieux que Marc Villard insérer la poésie et l’harmonie dans les interstices d’un Mur des Lamentations noir et monochrome. Après quelques novellas du meilleur effet (Terre promise à la Manufacture De Livres ou La Mère noire, comme la Série, partagée avec Jean-Bernard Pouy) le voici de retour sur son terrain de prédilection, celui de la nouvelle qui cogne, de l’uppercut mélodique. D’un recueil de neuf textes, de neuf destins de rien, il tire une fois encore la sève unique d’une œuvre qui ne l’est pas moins, unique.

Aux côtés de quelques monumentaux Pigalle (pour le souvenir ému de sa VO illustrée par l’immense Miles Hyman), Kebab Palace (pour d’autres Cécile et Lulu) ou Le Canyon de Chelly (pour le détour en pays Navajo, du côté de Window Rock et de ces terres américaines chères à Stéphane Le Carre), déjà lus lors de parutions antérieures, s’agrègent les flèches amèrement tendres d’enfances bringuebalées du Mexique (Le Voyage de Rosario) à Barbès (Le Brady) et de pugnacité féminine dans la tourmente (Gladys ou Le Grand-Cerf). Rien ne nous surprend dans cette nouvelle compilation, mais tout nous émeut. Nous en connaissons les codes, les lieux, les itinéraires, les déviations. Pourtant, au détour d’un chemin vicinal, d’un figurant aux traits calibrés croisé en filigrane, d’une expression inédite et pétillante, s’impose la limpidité et l’évidence féline d’une écriture magique.
Quant au title track, pour rester dans la sémantique musicale, Raser les murs commence à Alep, en Syrie donc, pour cahoter jusqu’à la Soupe Saint-Eustache, oasis précaire situé au cœur de Paname, entre la rue du Louvre et cet abominable Forum des Halles. Outre Samir, migrant comme tant d’autres, comme ces temps nauséeux et cafardeux l’imposent à tant d’autres, comme les rêves se fracassent en mer pour tant d’autres… Bref. Outre Samir, nous retrouvons ici Cécile, la fille de Bird, pour les clients fidèles des Etablissements Villard. Cécile sert la soupe. Façon de parler, façon de parler vrai. Cécile sert la soupe à la louche, la soupe aux déshérités, la soupe au sens strict du terme, pas celle qu’on sert en entreprise, pour dorloter le Capital et le gland du supérieur hiérarchique. Et sans miracle, cette soupe-là forcément grimace et vire à l’aigre noir, quand soudain, semblant crever le ciel et venant de nulle part l’inepte ennemi se pointe et surine les maigres espoirs de futur.

Tout en cumulus sombres et mélancolies en sourdine, cet autre bouquet d’épines de Marc Villard oscille, comme toujours, entre constats sans appel et pastels sans angélisme, entre pastels sans appel et constats sans ostracisme. C’est juste sublime, sublime et juste.

JLM

ORDURE de Eugene Marten / Quidam Editeur

Waste

Traduction : Stéphane Vanderhaeghe

“Sloper commence sa journée de travail au moment où s’arrêtent les faiseurs de richesses et redresseurs de torts. Agent d’entretien dans un immeuble, il passe d’étage en étage en poussant son chariot. Il aspire, vide les poubelles, récupère ce qu’il peut. Ni vu ni connu. Avant de rentrer chez sa mère, où il vit à la cave, épiant ses voisines par la fenêtre.

Personnage sans histoire, sans ambition ni qualité, Sloper pourrait continuer à dilapider ainsi son temps dans l’indifférence la plus totale. Or un soir, sa routine est brutalement interrompue par une macabre découverte…”

Ordure est le premier roman publié en France de l’Américain Eugene Marten mais apparemment pas son premier coup d’essai. On doit cette découverte à Quidam éditeur, qui ne manque ni de flair, ni d’audace avec cette publication. Une petite baffe par la taille mais une assez conséquente par l’impact. 

Ne vous fiez ni au titre, ce livre étant tout sauf à bazarder à la poubelle, ni au visuel, Marten ne mettant pas de gants pour ménager ses lecteurs. En revanche, vous pouvez vous fier à votre instinct si celui-ci vous dit qu’il y a déjà là quelque chose de curieux, bizarre ou original. Ordure est un peu tout ça à la fois. Une vraie découverte qui a tout pour surprendre, voire vous donner froid dans le dos, pour le meilleur, comme pour le pire. Enfin surtout pour le pire… Dans sa préface, Brian Evenson dit de ce roman que c’est un livre « dont il faut faire l’expérience », ce qui est parfaitement juste. 

« Sloper » c’est un nom un peu étrange, original on va dire. Celui-ci qui le porte est aussi un peu étrange. Sloper se tient un peu, à sa façon, à l’écart du monde. On pourrait dire qu’il est insignifiant et qu’il mène la vie qui avec. Quand il est chez lui, dans la cave qu’il occupe chez sa mère, il se tient à bonne distance de sa mère, avec qui il communique essentiellement via le vide-ordure, et de ses voisins, qu’il épie. Dans son travail, agent d’entretien au sein d’une équipe dans une tour de bureaux, il s’efface tant bien que mal. Il est curieux mais réservé. Néanmoins, le monde se révèle à lui par bribes, au gré des tâches qu’il accomplit dans son travail. Il y a d’abord les déchets des uns et des autres qui sont un peu le miroir des personnes qui les produisent. Ensuite, on parle de quelques courts échanges avec des employés de bureaux qu’il est amené à croiser, des choses qu’il entend, des monologues qu’on lui impose et quelques rencontres plus fortuites. Toujours distant, inconfortable avec les codes de base de la communication, il est là sans être là mais il est jugé efficace dans son boulot. Un temps durant, on a du mal à savoir qui est le plus étrange de lui ou des personnes avec qui il lui arrive de brièvement interagir. En tant que lecteur, on ne sait pas vraiment où on va mais on garde en tête qu’il y a forcément quelque chose qui va venir perturber ce fragile équilibre. Et c’est peu de le dire. Cette apparente routine finit bien par prendre une tournure très dérangeante.

L’écriture de Eugene Marten est clinique et froide, sans véritable affect. Perturbante diront certains. Il n’y a rien ni personne à aimer dans Ordure. En moins d’une centaine de pages Marten arrive ingénieusement à nous faire basculer dans le sordide, le glauque, le pourri. Qu’est-ce qui est le pire des déchets ou des gens ? On en vient à se poser la question. Mais, au final, que faut-il comprendre ? Est-ce qu’il y a bien quelque chose à comprendre ? Les chapitres sont très fragmentés, décousus, ils donnent à voir sans juger. On contemple l’innommable. Un monstre se révèle sous nos yeux et aucune direction ne nous est donnée. Doit-on détourner le regard ? Désapprouver ? Pourquoi sommes-nous si fascinés ?

Ordure est une œuvre décontenançante et originale. Un livre un peu répugnant mais terriblement obsédant. Tout y est crade. Des effluves nauséabondes s’en dégagent. Ça laisse des traces. Ça remue. Un feel-sick book de premier ordre. Une claque mise avec une main pleine de merde. Que du bonheur ! 

Brother Jo

MATOS de Stéphane Pajot / Moissons Noires / La Geste Editions

Elvis et Hendrix sont dans un bateau… Lequel tombera à l’eau le premier ? Leur océan manque d’horizon, les tours d’une banlieue provinciale de l’Ouest en bouchent salement les perspectives d’avenir.


Pour l’état civil, Hendrix c’est Tony l’Arbitre, fan de Jimi Hendrix donc et médiateur de la Cité des Cerisiers, d’où son pseudonyme. Elvis, c’est Issa, gamin poussé comme une herbe folle sous les ombres conjuguées d’un quartier en friche et du rock’n’roll des grands frères. Pour le reste du décor, c’est le gris, le deal, le chômage, la débrouille et les disparitions, ce qui est plus néfaste au calme précaire de l’endroit. Forcément, les flics et les journalistes y mettent le nez.


Avec la simplicité coutumière et la verve limpide qu’on lui connait, Stéphane Pajot, lui-même journaliste à Presse Océan, auteur d’une jolie guirlande de polars et d’ouvrages dédiés à sa chère ville de Nantes, fait d’une toile de fond familière un autre théâtre à vau-l’eau où les dérapages des uns entraînent la noyade des autres.
Les décennies défilent, le Club des 27 (option guitaristes gauchers pour le coup) accueille Kurt Cobain, le quotidien s’enlise. Issa grandit, Tony trébuche sur des accusations solidement enracinées et dégringole jusqu’au fond du trou. De drame en drame, Issa se retrouve adulte, à Essaouira et presque serein, sur la terre de ses ancêtres et sur les traces d’Hendrix, le vrai. Mais le retour à la case départ, pour une vengeance à mordre froide, l’appelle comme autant d’inéluctables sirènes.
D’autres revanches s’agrègent à la sienne et convergent bientôt vers un estuaire commun, celui de la Loire et de vies en longs fleuves d’intranquillité chronique. Issa, Tony, Bilal, Mathieu, Léa : tout le monde morfle, comme autant de figurants face aux rôles prépondérants des dérives ordinaires « et finalement les châteaux de sable s’effondrent dans la mer » (Castles Made Of Sand, Jimi Hendrix)

JLM

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