“Magdalena a quitté le Venezuela pour Madrid, elle est devenue une enquêtrice réputée, tout va bien pour elle, à l’exception d’un amant envahissant et indiscret. On lui propose une nouvelle affaire : un homme politique madrilène lui demande de retrouver sa fille et de la lui ramener, elle aurait été enlevée et retenue à Caracas.
Magdalena est sûre de ses compétences et elle a une arme secrète : des dons que lui a accordés María Lionza, la déesse guerrière vénézuélienne, bref elle est un peu sorcière et a des intuitions salvatrices. Mais rien ne va se passer comme prévu, sa magie est intermittente…”
On avait découvert Juan Carlos Méndez Guédez avec “Les valises” chez Métailié en 2018. Dans ce premier polar paru en France, l’auteur émigré à Madrid dressait un tableau terrible de son pays natal le Venezuela . Il enfonce méchamment le clou avec “la vague arrêtée” thriller de bonne tenue, dont il profite pour pointer la déliquescence d’un pays souvent considéré autrefois comme le paradis socialiste.
C’est aussi le récit du retour pour Magdalena qui a quitté Caracas il y a une quinzaine d’années. Elle redécouvre la corruption institutionnalisée, constate l’explosion de la violence urbaine et le marasme économique rythmé par les pénuries de produits essentiels.
Mais Magdalena n’a pas froid aux yeux et se croit protégée par des dons que lui a accordés María Lionza, la déesse guerrière vénézuélienne. Douée d’une forte personnalité, elle ne craint pas les machos sud-américains, mais va devoir mettre de côté son penchant spirituel pour revenir aux fondamentaux : coups de poings, coups de latte et flingues.
Outre une héroïne plutôt sympathique, le roman bénéficie de pas mal des ingrédients du polar: une détective tenace, une disparition mystérieuse, des fréquentations douteuses, des espions, tout cela à Caracas, la capitale, souvent considérée comme la ville la plus dangereuse du monde.
Adoptant d’emblée un bon rythme où fleure souvent l’humour, “La vague arrêtée” peut très bien se lire d’une traite et vous incitera sûrement à mettre cette destination sur une liste noire.
L’enfer de Caracas, le paradis socialiste de Mélenchon.
Elle le voit pour la première fois, enfin. Dans sa tête, elle l’appelle le vieux. Il ne l’est pas tant que ça mais les traces de son cancer le marquent déjà de manière irréversible. C’est bien la maladie qui lui a tanné la face, pas le boulot. La maladie et ces dernières années sur la presqu’île — le vent, surtout.
Il la regarde avec insistance, comme pour la mettre mal à l’aise.
— Vous avez déjà fait ce genre de travail ?
Un homme dans la force de l’âge, et au bord de la mort, embauche une jeune femme pour s’occuper de lui pendant ce qui lui reste à vivre, un peu de cuisine, de ménage, etc. À la lumière des phrases denses de Marion Brunet on comprend que, si lui ne la reconnaît pas, elle n’a pas répondu à l’annonce par hasard. Elle le connaît, il est proche de la tombe, mais pas suffisamment pour qu’elle ne puisse pas rappeler une vieille histoire à sa mémoire de reporter.
Grâce à quelques flash-backs bien sentis, on comprend ce qui les lie intimement, et ce n’est pas beau. Katja est en colère. L’homme va se souvenir, et Katja va apprendre ce qui se cache derrière une vérité prétendument simple.
Le thème de l’enfance, cher à l’autrice, est ici traité de loin, comme effleuré, mais il n’est pas absent.
Si le texte est court, environ soixante-dix pages, la lecture se doit d’être lente. Il s’agit de ne rien manquer, de ne louper aucun détail, car il s’en passe dans les interstices des phrases et des paragraphes de » Katja ». Chaque mot est soupesé, chaque mot compte. Marion Brunet n’écrit pas pour ne rien dire, pas de dilutions ni de digressions. Il n’y a pas besoin d’écrire quatre cents pages pour envoyer une bonne histoire. La preuve avec « Katja ».
NicoTag
La musique des mots de Marion Brunet est sensible et agitée, tout comme les chansons de Laura Gibson.
“Pourquoi est-ce que le prix attribué à Kim Yeong-hoe me met dans un tel état ? Est-ce que je suis dépourvu de fierté à ce point-là ? C’est une bonne question. Qu’est-ce que ça peut me foutre, à moi, que ce mec reçoive un prix et se retrouve sous les projecteurs ? C’est quoi, cet état dans lequel je me vautre dès qu’il remonte à la surface, à ton avis ? Qu’est-ce que tu t’imagines que j’éprouve, quand je vois Jang Bo-yun pleurer en pensant à son mari ? Eh bien, c’est simple, je savoure le sentiment puissant de ma médiocrité et m’abandonne au vertige d’une chute infinie dans le gouffre, ça, tu piges ?”
« Le film volé » est un roman accidentel, il est d’abord écrit pour l’épouse de l’auteur en guise de divertissement quotidien, se transforme ensuite en webtoon, en pièce de théâtre, et enfin, à la demande d’un éditeur, You Sun-dong le reprend pour en faire un roman. Il a bien fait.
Et un drôle de roman. On a d’abord affaire à Seo Dong-yun, un scénariste vaguement cliché et bien loser, qui subit les petites humiliations quotidiennes de son milieu professionnel, de sa vie privée, des élèves de fac à qui il fait cours alimentairement. Mais il s’avère assez retors par moment. Et comme c’est lui qui raconte, il se révèle être aussi un sacré sale type.
“C’était pendant le procès qui devait juger de l’assassinat de Kim Yeong-hoe, j’étais assis au fond du tribunal où j’assistais aux débats. Le juge interrogeait un témoin. « Vous affirmez que le coupable se trouve ici présent ? — Oui. » L’homme qui se tenait dans la pénombre à la barre des témoins répondait d’une voix ferme. Le juge a poursuivi l’interrogatoire. « Dans ce cas, pourriez-vous nous le désigner ? » Le témoin a alors levé lentement la main et a pointé du doigt un endroit précis. La direction de son index désignait très exactement une des personnes présentes dans le public, moi. Soudain, plein feu sur le visage du témoin accusateur…il s’agissait de Kim Yeong-hoe en personne !”
L’histoire, qui débute avec une bonne dose d’humour, devient de plus en plus grave, noire. Ce scénariste au bord du gouffre s’accapare, sans trop de scrupules, du manuscrit d’un de ses étudiants. Et c’est à ce moment que sa vie commence à bien déraper : l’étudiant est… Je ne dévoilerai rien de plus. Je peux juste assurer que ce qui arrive, met ce scénariste à la manque sans dessus dessous, et surtout prêt à tout pour que sa face d’usurpateur reste bien planquée. Mais c’est sans compter sur ceux qu’il a humiliés, et qui sont très, très, en colère.
You Sun-dong s’amuse avec les codes du roman policier classique et du roman populaire. Tous les ressorts du polar sont au rendez-vous : trahison, vengeance, doigts coupés, sang sur les murs, etc.
« Le film volé » a tout les atouts d’une bonne série B, voire même série Z. C’est souvent outrancier, et même parfois inutilement cru. On navigue dans le milieu du cinéma en général, coréen en particulier. Ce qui au départ était une simple histoire d’écriture de scénario se transforme en roman hard-boiled bien ficelé. Quelque part entre Stephen King, David Lynch et Dashiell Hammett.
NicoTag
Ce n’est pas parce que You Sun-Dong est coréen que l’on doit se farcir de la K-pop. Écoutons plutôt « Revenge (Of The Great Leader Of Rock’n Roll) » de Kim Jong 4 !
Il était comme ça, Charles Plymell, né en 1935 au Kansas : il avait une sacré bougeotte et avait exercé pas mal des métiers les plus éreintants du Midwest (à la ferme, aux champs, à la mine…) avant de s’installer à San Francisco au début des années 1960, au carrefour entre Haight et Ashbury. C’était déjà à l’époque un routier de l’abus de drogues récréatives ou expérimentales, versé dans l’expérimentation littéraire et l’érotomanie, une sorte de hipster. Son appartement devient un lieu de passage obligé de la contre-culture naissante. C’est là, lors d’une LSD party, que les écrivains de la Beat Generation font la connaissance des hippies. Très vite, Neal Cassady et Allen Ginsberg, qu’il va présenter à Bob Dylan, viennent habiter chez lui. Infatigable animateur du mouvement Beat, il publiera des dizaines de revues underground (c’est lui qui découvre Robert Crumb) et de recueils de poésie.
Il faut prendre ce texte comme le témoignage d’une époque. Il est parfois envapé, les visions et déclamations de ces tox sont alors grandiloquentes et barbantes. Fort heureusement, elles ne s’éternisent pas et Plymell peut tirer ses flèches humoristiques. Nos grands hommes du Beat en prennent alors pour leur grade.
Le lendemain ou peu après, je me suis allé chez Radar, qui l’hébergeait. Il avait apporté toutes sortes de mets délicats. Du caviar… que je n’ai pas supporté. Des fromages, des crackers. Il m’a montré des lettres et des épreuves de l’énorme quantité d’écrits qu’il avait rédigés. Il a voulu presque automatiquement me tailler une pipe. M’a demandé si j’avais déjà eu des relations homosexuelles et j’ai dit qu’à Wichita on avait tous l’habitude de se taper Danny. Allen semblait pris d’un besoin désespéré. d’avoir des relations sexuelles avec un homme. Je ne sais pas pourquoi en fait. Comme disait toujours Neal : « Allen est très anal. »
Bien souvent, Plymell prend la Route, va se perdre ou se ressourcer dans la contrée ou dans son Kansas natal. Il déborde d’idées, d’initiatives arty. Le besoin d’argent l’oblige à accepter les pis-aller et les boulots de prolo. Finalement, le même ennui l’y retrouve. Alors retour à Frisco où tout bouge à (trop) vive allure. Le Vortex. Ses pérégrinations produisent des instantanés d’une hyperlucidité corrosive ou d’une poésie rythmée.
Mais à Wichita, les choses n’avaient pas vraiment changé. Des gens empotés sans envergures. Des mégères. Des Nuevo Rich, des descendants d’intrépides Européens. Ils avaient désormais quelques possessions. Une bonne maison. Une bonne voiture. Une pelouse. Une tondeuse à gazon. Ils n’étaient pas prêts de mettre cela en péril. Certains sortaient de taudis du Sud. Ils avaient l’impression d’avoir réussi quand ils pouvaient se payer un repas dans les Restaurants Plastique Propre. Et ce n’était pas grave que la nourriture soit infecte, du moment que l’endroit était propre. Les fermiers et les employés de l’aviation emmenaient leurs familles dans ces immondes chaînes de restaurants géants en bordure des nouvelles autoroutes. La direction connaissait bien ces gogos. Au lieu d’un bon repas, ils leur servaient la plus ignoble bouffe plastique qu’on puisse imaginer.
Dédié à tous ceux qui ont fait le voyage avec l’auteur « sur l’autoroute de la benzédrine », Le Dernier des mocassins tient sa promesse : vous faire voir du pays. Ce n’est pas reposant mais c’est diablement pittoresque.
Afrique du Nord à la fin des années 1950 : une ambiance en noir et blanc, à la « Casablanca », l’Algérie est en ébullition, le Maroc a des velléités d’indépendance, les ambassades bruissent de manoeuvres et d’intrigues. C’est dans ce cadre suranné que se déploie une histoire d’amitié et de trahison entre deux jeunes phalangistes dans le protectorat espagnol de Tétouan, au cœur du Rif occidental. Quelques 70 ans plus tard, un manuscrit surgit chez un libraire madrilène qui rétablit la vérité de l’histoire mais commence par cet impossible constat : « Je suis mort. On m’a tué un jour de septembre 1957 d’une balle dans la tête ».
Laréputation de l’Espagnol José Carlos Somoza dans le domaine de la littérature fantastique n’est plus à faire et donc c’est avec une grande curiosité qu’on embarque avec lui dans son virage vers le roman historique et d’espionnage. Un auteur expérimenté qu’on apprécie, une genre apprécié et une couverture superbe signée Loustal, tous les clignotants sont au vert.
On a tous des mauvaises expériences de lecture qui sont souvent le résultat d’une obstination, malgré des signaux pourtant très visibles comme le le manque d’entrain, les escapades incessantes vers Internet pour tenter de comprendre de quoi on cause, des personnages dont on se fout complètement et dont la moralité, dès le départ, vous gêne, des annonces de tragédies qu’on ne verra jamais venir…
Roman gigogne, “L’origine du mal” bénéficie de la belle plume de Somoza. Durant les trois quarts du roman, c’est Angel Carvajal qui raconte sa vie et sa mort, depuis son engagement dans la Phalange en 36 jusqu’à sa mort en 57, militaire et espion franquiste, exécuté dans le rif marocain. Les soixante dernières pages, elles, nettement moins ennuyeuses mais totalement abracadabrantes, racontent l’enquête d’un écrivain pour comprendre cette histoire. Le manuscrit autobiographique en question est raconté par un Carvajal, chrétien de droite, entré dans l’organisation fasciste sans savoir vraiment pourquoi, ce qui ne l’empêchera pas de rester un facho toute sa vie.
Alors, tout n’est pas condamnable dans “L’origine du mal” . Si on met de côté l’ennui créé par des personnages sans aucun relief et une histoire qui apparaît totalement obscure si vous ne connaissez pas de bons rudiments d’histoire espagnole, il reste le cadre de la période de la décolonisation du Maroc et de l’Algérie et des luttes d’influence des grands du monde pour avoir leur part du gâteau à l’heure de l’indépendance. Certaines jolies considérations sur les soldats de l’ombre ne sauveront néanmoins pas un roman qui s’enlise dans une histoire d’espionnage, d’amitié et de trahison, volontairement ou involontairement cryptée… On est très loin de la réussite d’un Javier Cercas, autre auteur espagnol chez Actes Sud, sorti de sa zone de confort cette année pour offrir un superbe “Terra Alta” mêlant intelligemment Histoire et polar.
Il est très difficile d’imaginer Somoza persister dans cette voie du roman historique, dans tous les cas, il le fera sans moi. Bref, si vous appréciez Somoza, fuyez et si vous aimez l’espionnage, vous pouvez aisément passer votre chemin
« Cest lui l’auteur du faux appel ! tonne le muezzin, écumant de rage. C’est lui le profanateur de la maison d’Allah ! »
À ces mots, un solide luron d’une trentaine d’années, la barbe teinte au henné, charge Moncef par derrière et lui assène un violent coup de pied au bas du dos, accompagné d’un « Allahou akbar ! », détonant comme une bombe. Les autres lui emboîtent le pas : les coups de poing et de pied pleuvent de partout avec une bestialité effrayante, suivis d’imprécations, insultes et crachats ; c’est comme si on ouvrait la boîte de Pandore. Face à des scènes pareilles, assez fréquentes dans les rues populeuses, on prend soudain conscience que la plupart de nos concitoyens, quoique souvent d’une apparence moderne et émancipée, tiennent moins de l’homme civilisé que du troglodyte mal dégrossi.«
A Safi, la jeunesse masculine se divise principalement en deux. Les Homo Islamicus d’un côté, et les Égarés de l’autre. Ce qui change est le rapport plus ou moins assidu à la religion. Se trouver entre ses deux bandes n’a rien de facile. Utiliser le minaret pour déclamer des poèmes n’a rien d’une bonne idée. Ça coûte un cassage de gueule en règle à ce pauvre poète de Moncef.
On rembobine pour retracer la brève vie de Moncef, lui « Le poète de Safi », racontée avec drôlerie par Mohamed Nedali. Sa description de la société marocaine est pleine de coups de griffes. On voit surtout Moncef et ses deux amis se cogner contre les murs d’une réalité sociale qui ne propose rien à sa jeunesse, et ne veut pas d’eux. D’autant plus s’ils sont poètes, ou même simplement différents. C’est un portrait parfois drôle, voire moqueur, et surtout sombre que dessine M. Nedali. A Safi comme ailleurs rêver est à peu près tout ce qui reste aux gens ordinaires qui ont envie de s’échapper de leur univers, du chemin tracé à l’avance par un déterminisme aussi tenace que buté.
« Peuple borné, peuple ignare,
Réveille-toi !
Sors de ta léthargie !
Reviens à la vie !
Renais au monde !«
On retrouve ensuite Moncef au commissariat, en garde à vue, lui le blessé, le tabassé. La suite du portrait vire carrément au noir. Corruption, radicalisation, enfermement commencent à résonner autour de ce pauvre poète. Et surtout, le discours des policiers fait penser aux dystopies comme « 1984 » ou « Fahrenheit 451 ». L’état et surtout la religion répondent à l’ensemble des problèmes quotidiens, s’élever contre est à la fois une hérésie et un non-sens. Le huis-clos de la déposition, quand Moncef est interrogé par deux policiers, surnommés Hercule et Raffarin par l’auteur, est un beau mélange d’humour, de politique, de poésie, de bêtise, et d’éloge de la libre pensée. On se demande quand même comment cela va se terminer.
Le roman n’a de cesse de balancer entre l’humour, l’ironie, et la noirceur sociale. Les amateurs d’enquête peuvent passer leur chemin. Il y a bien un crime mais pas de victime, hormis Moncef. Très vite se pose la question de son devenir immédiat, Mohamed Nedali maintient un certain suspense jusqu’aux toutes dernières pages, tout en décochant des flèches bien acérées n’épargnant personne.
NicoTag
A plusieurs moments, Mohamed Nedali met son héros dans des impasses. Comme les Kinks.
Plaqué par sa femme à soixante-deux ans, Cliff quitte tout et prend la route. II traverse les États-Unis de part en part, bientôt rejoint par la peu farouche Marybelle. Parfois mélancolique, toujours truculent, ce voyage lui apportera-t-il la renaissance tant recherchée ?
“Une odyssée américaine”, le roman que l’on doit à Jim Harrison et publié originellement en France en 2009, revient dans une nouvelle édition poche chez J’ai Lu.
Qui bouffe du noir et du policier, comme cela se pratique chez Nyctalopes, a parfois besoin de retrouver un peu la lumière. Point trop n’en faut. Une bonne dose salvatrice, régénératrice, de temps en temps. N’abusons pas des choses saines. Enfin, je ne suis pas docteur… Le doc Brother Jo ? Allez, pourquoi pas ? Ça sonne bien. Juste pour une fois ! Je vous fais une petite prescription non remboursée par la sécurité sociale. C’est bon pour ce que vous avez. N’allez pas croire non plus que je vais vous recommander un banal « feel-good book ». J’ai mieux. C’est de la bonne qui libère l’esprit.
Jim Harrison est toujours présenté comme l’écrivain des grands espaces. Ce qui n’est pas faux. Mais c’est aussi l’écrivain des petites choses de la vie qui parfois mènent à de grands bonheurs. En écrivant simplement, sans envolées lyriques, sans tournures de phrases alambiquées, sans se répandre et sans jamais nous perdre, il nous fait goûter à la vie et Une odyssée américaine en est un parfait exemple.
Cliff est à la fin d’une vie et peut-être à l’aune d’une nouvelle. Sa femme le quitte, emportant avec elle sa ferme qui faisait de lui un paysan heureux, le laissant déraciné : « Je me retrouvais donc, à soixante ans, sans foyer vers où retourner, ce qui ne faisait pas de moi un cas isolé. Le temps nous convainc que nous faisons corps avec lui, après quoi il nous laisse sur le carreau. » A cela s’ajoute la perte récente de sa chienne bien-aimée dont il fait toujours le deuil. Pour renouer avec lui-même, il décide de prendre la route à travers les Etats-Unis. Il en profite pour essayer de refaire le puzzle de sa vie, revisiter son passé, revivre sa sexualité qui lui réserve encore quelques surprises.
L’odyssée à laquelle nous convie Jim Harrison est délicieusement grivoise, drôle et pleine d’humanité. On rencontre toute une galerie de personnages insolites qui n’en finissent pas de bousculer notre héros dans sa quête, un peu hasardeuse, de frugalité et de liberté. La nature n’est jamais loin, comme toujours. On visite, on apprend, on respire. On avale les kilomètres avec Cliff. On se délecte de la plume de notre auteur : « Enfant, quand j’ai commencé à pêcher la truite avec mon père, il me disait tous les jours que les dieux et les esprits vivaient dans les torrents et les rivières, une information qu’il tenait du copain chippewa de son propre père. Je n’en ai jamais douté. Où pourraient-ils vivre sinon ? » Peut être dans les mots de Jim Harrison ?
Effet COVID? Beaucoup de rééditions cette année et pas uniquement à la SN. Viennent juste de sortir deux romans des années 70 signés Raf Vallet qui succèdent à ce roman de Gresham, lui, paru au printemps et sorti initialement en France en 1948 et nommé alors “le charlatan” et qui sera plusieurs fois réédité par différents éditeurs au cours de la deuxième moitié du XXème siècle. Filmé à Hollywood en 1947 par Edmund Goulding avec en vedette Tyron Power, il bénéficie d’une nouvelle adaptation en cette fin d’année par le talentueux Guillermo Del Toro. Les premières images du film semblent bien reprendre l’atmosphère lourde et méchamment gothique du roman.
“Stan Carlisle, employé dans une tournée foraine, médite en assistant au numéro d’un geek, affreux poivrot qui décapite les poulets d’un coup de dents. Jamais il ne descendra aussi bas, jamais ! Jeune et séduisant, Stan nourrit de grandes ambitions et n’a aucun scrupule. Sa rencontre avec Lilith, psy blonde, implacable et glaciale, marque le tournant de sa carrière. L’heure est venue de berner les riches en convoquant leurs chers disparus dans des demeures cossues. Mais le Dr Lilith a percé à jour les nombreuses failles de Stan le Magnifique…”
Alors l’histoire est un grand classique: l’ascension puis la chute d’un homme qui ne reculera à rien dans l’escroquerie, un homme que l’on voit se transformer de jeune ambitieux à grosse ordure sur une quinzaine d’années. On est dans l’univers d’un Jim Thompson et sans aucun doute, ce roman a dû séduire un Harry Crews avec sa bande de monstres de foire, rois de entourloupe, diseurs de bonne aventure et prédicateurs. L’atmosphère est très sombre avec d’effarants faux-semblants, des moments de délire horrible dans le monde des tarots et tables de spiritisme. La plume est violente et rageuse à l’ image de Stan.
« le monde est un véritable enfer. Au sommet, certains possèdent toute la richesse. Pour avoir ce qui vous est dû, il faut essayer de leur faire lâcher prise. Alors, ils se retournent et vous font sauter les dents pour avoir osé faire ce qu’ eux ne cessent de faire. »
A une époque, le grand Nick Toshes s’était fendu d’une présentation reproduite dans cette édition. Il considère que Stan est Gresham, personnage très trouble, qui s’est donné la mort à 53 ans, malade, alcoolique et dans la misère. Il est vrai qu’on y perçoit beaucoup de sa passion pour le monde des forains, de son obsession pour la bouteille et beaucoup de ses réflexions sur l’hindouisme et le communisme notamment.
Malgré cette folie qui noie les pages, le final pourra s’avérer un peu trop prévisible. Finalement la morale est sauve, les méchants sont punis, les gentils découvrent le bonheur.
Si l’histoire souffre de quelques temps plus lents dus à de nombreuses explications sur les tarots et l’illusion, le roman se dévore, un peu hagard devant tant de détresse, devant ce drame de l’alcoolisme. Certaines pages du roman, particulièrement frappantes, semblent être d’ailleurs écrites sous l’emprise de alcool. Un voyage terrible dans la psyché dérangée d’un homme.
—Oui, eh bien tant qu’on n’aura pas interrogé Lucas Torres…
—C’est correct, coupa-t-il, tant qu’on ne l’aura pas interrogé. Et qu’est-ce que ça signifie ? Je te donne la réponse. Qu’il existe deux sortes d’inspecteurs : ceux qui, comme toi, veulent vite trouver un coupable, à n’importe quel prix, pourvu qu’ils obtiennent une médaille, et ceux qui, comme moi, tentent de trouver la vérité pas à pas, sans autre considération.
Milo se tourna. Il marcha vers l’inspecteur Boada.
—Ce que j’aimerais savoir, moi, c’est pourquoi tu es toujours si bien peigné, dit-il. Un jour il faudra que tu m’expliques.
On apprend qu’un crime particulièrement odieux, aussi sanguinaire que barbare, a été commis : la famille Corona est assassinée, presqu’entièrement, chez elle en plein Barcelone, au moment du repas et de la retransmission d’un match du Barça. Un jeune homme s’évanouit en pleine rue non loin d’un commissariat, il est couvert de sang, de sangs différents du sien. L’image passive qu’il donne contrecarre complètement avec ce dont il est accusé. Voilà comment débute « Docile », troisième enquête de l’inspecteur Milo Malart.
Milo Malart est un commissaire plus organique que scientifique ou rationnel, il fait confiance à ses impressions, à ses perceptions. Il est au centre du roman, pas comme un pivot, ce n’est pas lui qui distribue, non, c’est lui qui encaisse les coups, les douleurs. C’est un esprit torturé par de vieilles histoires d’amour, un frère interné, un neveu suicidé, des affaires classée à ses dépens. Les motifs ne manquent, d’autant qu’il est plus ou moins schizophrène. À cela il faut ajouter une réputation de serpent calculateur, méchant, alors qu’il est finalement d’une humanité sans bornes. Impitoyable avec les autres comme avec lui-même. Ce que l’on sait de sa vie et de ses démons familiaux vient éclairer son comportement professionnel. Ses méthodes pourraient paraître farfelues, elles sont redoutablement logiques
On retrouve ces troubles psychiques avec les adolescents du livre, chacun victime de troubles de ce genre. Bien au-delà du mal-être de cet âge là. Vivant comme mort, leurs personnalités sont disséquées avec le plus grand souci du détail par l’auteur.
Pour corser son roman déjà bien noir, Aro Sáinz de la Maza, en plus de nous détailler au microscope l’épouvantable crime de la famille Corona, brouille son récit avec d’autres affaires, ce qui demande une certaine acuité mais augmente carrément le plaisir de lecture.
“ L’inscription en latin sculptée sur un cadran solaire. « Toutes blessent, la dernière tue. » À partir d’un certain moment, Noe avait dû se sentir blessée par les heures. Depuis cet instant, vivre signifiait pour elle souffrir. Comme pour Isma. Voilà d’où venait leur harmonie commune. Des esprits jumeaux. Vivre était aussi lourd qu’une pierre tombale. Tous les deux éprouvaient en permanence un nœud pesant au creux de l’estomac. Et tous deux s’identifiaient à Sisyphe, punis pour l’éternité sans trop savoir pourquoi. La dernière tue. La dernière heure mettait fin à la douleur. La dernière blessure. Du point de vue d’une jeune fille, ce n’était pas s’approcher de la mort, mais en avoir par-dessus la tête de la vie. Marre des blessures qu’on lui infligeait. Qui ça ? Les autres. À commencer par sa famille.
— Bordel, Noe. C’est donc ça qui s’est passé ?”
Avec des personnages comme Milo Malart ou Isma, on ne fait pas de tourisme sur les ramblas, on ne visite pas le musée Miró ni les constructions modernistes d’Antoni Gaudí. L’enquête n’a rien d’une partie de plaisir. D’autant que dans la ville des gens manifestent pour ou contre l’indépendance de la Catalogne, et que les alertes terroristes sont dans le rouge.
« Docile » est mené tambour battant, avec de longues séquences de dialogue, mais attention ça n’a rien d’une lecture facile, non c’est plutôt comme dévaler une pente caillouteuse sans pouvoir s’arrêter. Le roman demande des efforts tant les détails affleurent à chaque page, tant les intrigues s’entremêlent. Il y a de brusques accélérations, très fluides, lorsque l’on se retrouve seul avec Milo Malart, lorsqu’il raisonne à la vitesse de la lumière. Ces passages sont jubilatoires.
Les concepts psychologiques sont utilisés avec une finesse rarement atteinte en littérature, la manipulation mentale y est élevée à un niveau extrême. Parmi les dialogues, j’insiste sur un interrogatoire dantesque de quarante-cinq pages, oui quarante-cinq pages proprement hallucinantes ! Une fois terminé, je l’ai aussi sec repris du début, tellement ce morceau du livre est fascinant. Rien que pour ce passage, « Docile » mérite, non, doit être lu. C’est magistralement écrit ! Une véritable leçon. Tout le talent d’Aro Sáinz de la Maza est ici, dans cet interrogatoire.
Je ne peux pas comparer avec les précédentes aventures de Milo Malart, je ne les ai pas lues (mais ça va venir vite !). Ce qui ne m’a pas empêché de savourer ce « Docile ». C’est un livre d’une immense noirceur. L’exploration des ténèbres humaines fait mal au ventre, mais une fois achevé c’est comme une victoire.
NicoTag
Milo Malart fredonne souvent « La Chaconne » de Bach. Lors de ma lecture, très vite, ce personnage m’a fait penser à « Solitary Man », pas la version originale de Neil Diamond, non, celle de l’Homme en noir.
« Une petite ville de Pennsylvanie, jadis haut lieu de la sidérurgie, désormais à l’agonie. Isaac, vingt ans, est désormais seul pour s’occuper de son père invalide, sans pour autant renoncer à son rêve d’étudier à Berkeley. Avec l’aide de son meilleur ami Billy, ancienne star de l’équipe de football locale, il se décide à prendre la route, direction la Californie. Mais un mauvais hasard, et le drame qui s’ensuit, va faire voler en éclats leur fragile avenir.«
American rust, le premier roman de Philipp Meyer publié initialement en 2010 sous le titre Un arrière-goût de rouille, se voit aujourd’hui réédité chez Albin Michel dans un traduction révisée. Suite au succès de son second roman The son (2013), ainsi que son adaptation en série télé, c’est aujourd’hui American rust qui devient une série télé, légitimant ainsi sa réédition.
Si vous aimez le noir, vous ne serez pas déçu. Philipp Meyer nous plonge ici dans une atmosphère noire, plus noire que la nuit, et nous fait goûter à un désespoir noir, noir de suie. A Buell, la ville fictive où vivent nos protagonistes, il y a aussi peu d’espoir que de perspectives d’avenir. La misère y colle à l’âme et aux pompes. Ses habitants y meurent plus qu’ils n’y vivent. Pour deux jeunes en déroute, tous les éléments sont réunis pour se planter dans le décor.
Ce roman a bien un défaut, à mon sens tout du moins. Meyer y pêche par excès de fatalisme, basculant facilement dans le trop larmoyant. Il aurait certainement gagné à être plus concis et subtil en ayant la main un peu moins lourde avec le noir. Sachant que c’est un premier roman, on peut difficilement lui en vouloir pour ça. On a même plutôt envie de saluer l’audace d’oser un tel roman, à l’heure où les feel-good books ont tristement bien trop le vent en poupe. On assiste avec American rust à l’émergence d’une nouvelle voix, au potentiel indéniable, assez solide pour compter.
La dimension très cinématographique du roman – tout étant très visuel – permet au lecteur de se représenter aisément les lieux, les gens et même les émotions. Aussi étouffante soit leur vie à tous, aussi tragiques soient les destins dépeints, on y plonge facilement. Reste plus qu’à veiller à ne pas s’y noyer.
American rust nous rappelle que la vie n’est pas rose pour tout le monde, la mort non plus. Que le temps semble parfois, tel une machine, se gripper, s’arrêter, qu’il ne guérit pas toutes les blessures et peut même en infecter certaines. Que la vie c’est souvent des tartines de merde. Joyeux programme, n’est-ce pas ? On ne va pas se mentir, c’est ce que l’on aime.
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