Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 47 of 162)

UNE PATIENTE de Graeme Macrae Burnet / Sonatine

Case Study

Traduction: Julie Sibony

« Je suis convaincue, voyez-vous, que le Dr Braithwaite a tué ma sœur, Veronica. Je ne veux pas dire qu’il l’a assassinée au sens premier du terme, mais qu’il est pourtant tout aussi responsable de sa mort que s’il l’avait étranglée de ses propres mains. Il y a deux ans, Veronica s’est jetée du pont routier de Bridge Approach à Camden et a été tuée par le train de 16h45 pour High Barnet. On pouvait difficilement imaginer quelqu’un de moins susceptible de commettre un tel acte. Elle avait vingt-six ans, elle était intelligente, épanouie et plutôt jolie. Malgré cela, à l’insu de mon père et moi, elle consultait le Dr Braithwaite depuis plusieurs semaines. Information que je tiens du docteur en personne. »

Le livre débute par un sommaire assez précis, comme on en trouve dans des essais ou des enquêtes. Suit une habile préface écrite et structurée comme un argumentaire. Voilà de quoi piquer la curiosité et susciter l’envie de prolonger la lecture plus avant.
Passée cette préface, on poursuit avec cinq cahiers tenus par la sœur (dont le prénom est tu) de la jeune femme décédée, entrecoupés par des séquences biographiques sur le docteur Arthur Collins Braithwaite.
Le premier cahier contient les pages d’un autre livre, celui du Dr Braithwaite dans lequel il expose ses théories en prenant pour exemple ses patients, ici en l’occurrence Veronica, renommée Dorothy, celle-là même dont on l’accuse d’avoir provoqué le suicide.
On y lit également un portrait de la sœur vivante, qui se cache derrière le pseudonyme Rebecca Smyth (« Oui, avec un Y« ), pour ses rendez-vous chez le Dr Braithwaite. Doucement, au long de ses cahiers, on la voit s’engouffrer dans un jeu de double, de miroir, où elle finit par avoir des conversations avec elle-même.
La première tranche biographique est consacrée à la jeunesse du médecin. Cette pseudo-biographie est écrite dans un style documentaire, avec des passages assez drôles sur ce bouffon antipathique et grotesque.

Ensuite, les cahiers puis les passages sur le psychiatre se suivent, il se passe peu de choses, « Une patiente » est une question d’ambiance. Que se passe t-il dans la tête de ces personnes ? Dans leurs vies plus ou moins grises ? Qu’inventent-ils pour se rendre intéressant ? On en oublierait presque le suicide de Veronica/Dorothy pendant un temps.

« Après un suicide, tout le monde se transforme en Miss Marple. On ne peut pas s’empêcher de chercher des indices. Et naturellement, c’est dans le passé qu’on les cherche, puisque c’est désormais tout ce qu’il reste de l’individu en question. Comme je l’ai déjà dit, on aurait pensé que Veronica était la dernière personne au monde susceptible d’un tel geste, ne serait-ce que parce qu’elle était si terriblement lisse. On imagine les suicidés comme des êtres agités, tourmentés, hagards. Veronica n’était rien de tout cela. Du moins elle n’en donnait pas l’air. Mais peut-être l’image qu’elle offrait au monde était-elle tout aussi fictive que celle que j’avais créée dans mon journal d’enfance.« 

Si le livre se présente structuré comme un essai, c’est bel et bien un roman, et ce dès le premier mot : sommaire, jusqu’à l’intrigante dernière phrase des remerciements. Néanmoins, Graeme Macrae Burnet noie soigneusement son histoire dans un bain de détails véridiques, faisant apparaître des personnes ayant existé, semant des éléments factuels bel et bien réels du Londres de 1965. Cet ancrage dans la réalité lui permet d’entretenir un épais nuage de fumée et poursuivre son jeu d’équilibriste entre réalité et fiction.
La sœur qui écrit, Rebecca Smyth, multiplie les allusions à la « Rebecca » de Daphné du Maurier, et à l’adaptation d’Alfred Hitchcock avec Joan Fontaine et Laurence Olivier, les similitudes entre les deux sont nombreuses. C’est elle le personnage principal du livre, elle en écrit les différents cahiers qui sont un brillant autoportrait d’une sincérité parfois gênante et également d’un bel humour noir souvent proche de la perfidie, et quelquefois de la méchanceté. Elle aurait pu naître dans un roman de Dostoïevski ou de Simenon.

C’est le deuxième roman noir s’appuyant sur la psychiatrie que je lis cette année, l’autre étant le très réussi  Je suis le dernier d’Emmanuel Bourdieu. Dans les deux cas, il s’agit d’une exploration des tréfonds de l’âme humaine, on est à cent lieues des romans avec coups de feu ou trafics de cocaïne. Bien que de formes très différentes, ces deux romans sont passionnants.
 Une patiente n’est pas de tout repos, c’est un roman sur lequel j’ai passé beaucoup de temps, j’ai rarement fait autant de retours en arrière pour vérifier, voire relire des pages entières. Non qu’il soit compliqué, mais il demande une grande attention de lecture. Graeme Macrae Burnet a un sens du détail et du non-dit très bien développé. C’est ce qui rend la lecture addictive.
On envisage plusieurs fins pendant la lecture, et c’est évidemment (heureusement ?) une toute autre qui arrive, qui se révèle parfaitement évidente mais qu’on avait pas prévue. C’est à nouveau grâce à un subterfuge que G. M. Burnet s’en sort avec une belle maîtrise ; c’est un auteur habile bien sûr, mais pas uniquement, il construit son histoire et ses personnages avec brio.

NicoTag

Voir aussi: L’ACCIDENT DE L’A35, LA DISPARITION D’ADELE BEDEAU et L’ACCUSÉ DU ROSS-SHIRE.

 Rebecca Smyth et son double réel évoluent en plein Swinging London, elles ont forcément entendu  un paquet de bonnes chansons. Dont celle-ci :

L’AUTRE FEMME de Mercedes Rosende / Quidam

Mujer equivocada

Traduction : Marianne Millon

Quadragénaire solitaire et obèse, Úrsula López vit dans le vieux centre de Montevideo. Un soir, un appel téléphonique d’un certain Germán lui réclame une rançon pour libérer… son mari. 

Découvrant son homonymie avec l’épouse d’un riche homme d’affaires récemment enlevé, Úrsula exige une plus forte rançon auprès de celle-ci qui, à son tour, surenchérit et veut la disparition définitive de son époux.

Frustrée, affamée depuis l’enfance par des régimes inopérants, Úrsula se met dès lors à manipuler tout un chacun avec un plaisir machiavélique. 

Quidam a un talent certain pour dénicher des auteurs singuliers, rappelez-vous cette année le Ordure de Eugene Marten déjà chroniqué pour Nyctalopes. Ce roman uruguayen, L’Autre Femme, signé Mercedes Rosende, est à nouveau une bonne surprise qui sort du lot.

De prime abord, je me suis laissé dire que L’Autre Femme allait m’offrir un peu de dépaysement, m’emmener là où je n’ai pas l’habitude d’aller dans mes lectures. La ville de Montevideo, qui sert de décor à l’histoire, ne m’est guère familière. Pour autant, il s’avère au final que le roman aurait pu se passer un peu n’importe où, car ce sont bien ici les personnages, leurs pensées, et les délicieux dialogues qui sortent véritablement de l’ordinaire.

Úrsula López, notre personnage principal, est obèse. Cette obésité régit sa vie. Elle l’isole et la pousse à voir et vivre le monde différemment. Cette particularité physique qui est la sienne, cette différence, nous est donnée à vivre aussi frontalement que subtilement par Mercedes Rosende. On est constamment divisé entre un malaise évident et, néanmoins, l’envie de rire n’est jamais loin.  Úrsula à toujours tendance à mettre les deux pieds dans le plat et est débordante d’imagination.

« Etre grosse ce n’est pas juste être grosse, ce n’est pas être en surpoids et avoir du mal à grimper les escaliers, ce n’est pas la taille qui disparaît ni le double menton, ce n’est même pas la santé en danger, c’est l’humiliation permanente, la colère dissimulée, ce sentiment selon lequel il n’y a pas de pitié et encore moins de justice pour qui est différent. »

En parallèle de la vie d’Úrsula López arrive un fait divers, un homme fortuné est kidnappé par des ravisseurs maladroits et peu convaincants. Bien que noir, le roman de Mercedes Rosende est empreint d’une bonne dose d’humour caustique et absurde à souhait. Ce kidnapping, qui ne se déroule pas comme prévu, n’est pas sans rappeler l’univers des frères Coen. On rit de bon cœur face au comique de certaines situations. La galerie des personnages qui s’offre à nous est un pur régal. Enfin, dès lors que, par le hasard d’une homonymie, l’histoire d’Úrsula López et celle de cet homme kidnappé se retrouvent imbriquées, nos personnages, des « losers » comme on les aime, ne cessent de s’enfoncer dans le pathétique et le ridicule. On se régale ! Qu’il est bon de rire ainsi, pas jaune mais noir, et de bon coeur.

On ne peut que saluer le travail de traduction de Marianne Millon. On se délecte de la plume parfaitement ciselée de Mercedes Rosende et de son impertinence. Les pages défilent bien trop rapidement. L’Autre Femme est un roman simple mais adroit, noir et mordant, aussi pertinent qu’impertinent. Il me paraît improbable que l’on puisse ne pas passer un bon moment à la lecture de celui-ci. Une belle et insolite réussite. 

Brother Jo.

PYRATE de Fabrice Chillet / Bouclard

Alors Pyrate  c’est quoi ? Ce troisième livre de Fabrice Chillet est sous-titré « Mémoires d’un oiseau carré à queue de requin ».

 Pyrate me permet aujourd’hui d’écrire un texte que je n’aurais jamais pu concevoir sans lui. Car je n’ai aucune imagination. Je sais mentir, mais je ne sais pas inventer. Et si la vie de Pyrate sonne comme un roman, tout est vrai pourtant. Je sais aussi que je n’aurais plus jamais l’occasion d’écrire une telle histoire. Pendant quelques mois, je me retrouve en somme dans la peau d’un auteur qui rencontre son personnage de fiction idéal et qui n’a plus qu’à décrire ce qu’il voit et transcrire ce qu’il entend. L’histoire est là, face à moi. De chair et d’os. Elle se déroule, toute seule.

J’aurais préféré être Conrad ou London pour que ma vie soit le berceau de plusieurs vies imaginaires.  

 Pyrate  raconte l’histoire d’un marin du même nom, un mythe vivant. Véritable héritier d’Ulysse et des autres marins qui traversent la littérature, connus ou inconnus, héros ou hommes d’équipage.
L’auteur nous envoie des paquets de mer en pleine face, nous rudoie puis nous envoie combattre un cyclone au large de Madagascar ou vivre sur des barges pétrolières. Ce qui file sous nos yeux de lecteur se confond tantôt avec la peur éprouvée à la lecture des contes de Jean Ray, tantôt avec le sourire rencontré dans les voyages plus ou moins fictifs de Jean Rolin.
Pyrate, le personnage, est un prétexte pour Fabrice Chillet pour nous parler de son amour de l’eau salée, des bateaux et des gens de mer. À aucun moment il ne tombe dans le piège du cliché, l’écriture est sobre alors qu’elle ne décrit que de l’extraordinaire. Il n’a pas besoin d’artifice de bas étages pour nous balancer dans les vagues. Même si parfois je dois bien avouer ne pas avoir tout compris, je me suis contenté de la beauté des mots ; car lire « Pyrate » c’est se confronter au vocabulaire de la mer, c’est s’enrichir.

La mer passe en premier. « Très tôt, j’ai pris conscience que les mers et les océans recouvraient 70% de la planète. Je vous laisse les 30%. Je prends le reste. » Mais la liberté ne se cueille pas aussi facilement qu’une fleur de printemps.

« Pyrate » est fait d’un matériau brut, dense, de celui qu’on sculpte et sur qui le temps n’a pas de prise. Que Pyrate existe ou pas, on s’en fiche un peu finalement, car c’est un sacré bonhomme qui aurait pu naître de la plume de Cendrars, cet autre embrouilleur de fictions et  de réalités, ou sur les planches de Hugo Pratt. D’ailleurs, qu’on ne s’y trompe pas, le livre est élégamment édité par les éditions Bouclard dans une collection dont le nom est déjà un programme : Tout est vrai ou presque.

Si la littérature est parfois une expérience, ce livre en est la preuve. Ouvrir « Pyrate » c’est parcourir le globe en cent cinquante pages, de Bénarès à la rade de Brest, de Mamoudzou au golfe de Guinée.
Vous ne connaissez rien à la mer ni aux navires ce n’est pas grave, lisez ce livre, vous n’en connaîtrez peut-être pas beaucoup plus une fois refermé, mais vous aurez la sensation fiévreuse d’avoir vécu.

NicoTag

Contrairement à Pyrate, Steve a le mal de mer, c’est pour mieux nous faire tanguer avec son blues électrique bien déglingué !

MYCÉLIUM de Fabrice Jambois / EquinoX / Les Arènes

“Paris, Porte de la Chapelle. Les migrants tombent comme des mouches, foudroyés par un mal étrange. Les soupçons se portent spontanément sur les Vicaires, un groupuscule d’ultra-droite dirigé par le charismatique Stéphane Zenner. Pour Ravard, enquêteur de la section anti-terroriste, c’est le début d’une traque intense. Elle le conduira dans les limbes d’un Paris occulte et mettra sur sa route un spécialiste du paranormal et une étudiante fascinée par les réseaux de rencontres secrets. Mais tandis qu’il poursuit un médecin-chercheur acquis aux idées de Zenner, c’est le réel qui se met à trembler.”

La collection EquinoX des Arènes dirigée par Aurélien Masson sait donner une chance aux jeunes auteurs qui apportent une autre manière de voir le Noir, bien ancrée dans notre époque et les interrogations et les frayeurs qu’elle engendre. Un nouvel exemple avec ce premier roman de Fabrice Jambois, prof de philo, spécialiste de Deleuze (grand bien lui fasse) et dont le premier exercice délivre une bien belle copie.

Convoquant dans son intrigue, plusieurs peurs contemporaines devenant aussi parfois des légendes urbaines, Jambois nous propulse dans un Paris inquiétant, proche de celui qu’on voit tous les jours, mais ici franchement sous un mauvais jour. Les toxicos, les migrants, l’ultra-droite et les tréfonds de la conscience forment un décor inquiétant où on ne ressent que le pire de chacune de ces peurs actuelles. La possibilité d’un chaos encore plus vaste que celui entrevu en début de roman enchaîne une lecture qui s’avère addictive et en même temps très éprouvante.

Les personnages sont tous, à des degrés très divers, troubles mais extrêmement convaincants et les flics, c’est devenu très rare, ne sont pas affublés des très lourds poncifs qu’on leur attribue généralement. Ils ont leurs soucis mais comme les autres. Un peu comme dans “Empire des chimères” d’Antoine Chainas, le surnaturel fait quelques apparitions, sorte de psychédélisme effrayant issu d’un très mauvais trip, contribuant à donner une coloration plus sombre au cauchemar enduré, offrant une rupture dans un suspense très tenu et en même temps un prolongement, une autre vision très troublante.

EquinoX désire “ trouver un sens au chaos” et souvent la collection y parvient. En voici un frappant exemple avec Mycélium salement déstabilisant, méchamment dérangeant, oeuvre exigeante très recommandable d’un auteur qui a très bien su ramasser nos terreurs modernes pour bien nous les balancer à la tronche..

Clete

LA VOIX DU LAC de Laura Lippman / Actes Noirs-Actes Sud

Lady In The Lake

Traduction: Hélène Frappat

Laura Lipmann est une auteure forte d’une expérience littéraire d’une vingtaine de romans et signe ici, après Corps inflammables en 2019, son deuxième roman chez Actes Noirs d’Actes Sud. Situant ses intrigues sur la côte Est des Etats Unis, elle contribue à la connaissance de Baltimore tout comme son mari David Simon qui ,à travers l’ouvrage Baltimore édité par Sonatine et les séries impeccables The Wire et We Own This City qui vient de sortir, a rendu plus familière la cité sinistrée du Maryland.

La voix du Lac nous emporte dans le Baltimore des années 1960. Et qui dit années 60 dit lutte contre le racisme, lutte pour les droits des femmes, libération sexuelle…

Alors certes, La voix du Lac est un polar, mais pas que. Et j’oserais presque dire que l’enquête m’a semblé secondaire dans ce roman.

Nous sommes à Baltimore dans les années 60, Maddie est une femme juive de 37 ans. Elle a une jolie maison, un mari comme il faut et un fils adolescent. Mais Maddie n’est pas heureuse et une rencontre avec un ancien flirt devenu quelqu’un lui fait prendre conscience de l’étroitesse de son horizon. Jusque-là, rien d’exaltant et on se demande si l’on n’est pas tombé dans un remake de Desperate Housewives. C’est à ce moment du roman que je vous conseille de vous accrocher et d’avancer sans idées préconçues, bref ne faites pas comme moi qui ai failli l’abandonner ! Oubliez la quatrième de couverture, partez sans a priori et laissez vous emporter par l’histoire…

Du jour au lendemain, Maddie quitte son mari et son fils. Elle quitte aussi un confort matériel et s’installe, seule, dans un quartier peu recommandable. Elle va plus loin encore lorsqu’elle entame une relation torride avec un policier noir et utilise sa découverte d’un corps pour négocier un petit travail dans un journal. 

On se souvient qu’on lit un polar lorsque notre journaliste en herbe se lance dans une enquête sur Cléo, jeune femme noire qui avait disparu et dont tout le monde se moque, sa couleur de peau et sa beauté justifiant aux yeux de tous sa fin prématurée. Mais plus elle enquête, plus Maddie se sent proche de la victime, de son désir d’émancipation.

C’est là que l’auteur introduit dans son roman un regard politique, sociologique, féministe. Les femmes de ma génération trouveront peut-être dans leur jeunesse un écho à l’émancipation de l’héroïne.

Mais ce qui plait – ou pas – dans le roman, c’est sa forme. Laura Lippman alterne les points de vue tout au long du roman. La narration à la troisième personne est entrecoupée de chapitres qui nous plongent dans les pensées des autres personnages. Chaque témoin interrogé ou juste croisé nous fait part de ses impressions sur les événements qui entourent la mort de Cléo mais aussi sur L’attitude de Maddie. 

La juxtaposition de tous ces témoignages forme finalement un étourdissant kaléidoscope de personnages de l’Amérique des années 64-65 et nous donne à lire bien plus qu’un polar. Par bien des aspects, on retrouve l’ambiance de la série new-yorkaise Mad Men, induite un peu dès la couverture. Une vision passionnante de la société américaine de l’époque.

Adelaïde

ET DIRE QU’IL Y A ENCORE DES CONS QUI CROIENT QUE LA TERRE EST RONDE ! de Maurice Gouiran / Jigal

“ Lorsque Claudette Espatouffier s’abattit, les bras en croix, sur l’étalage de sa baraque à santons, quelques esprits tordus rapprochèrent stupidement ce spectacle macabre des images des vaches folles qui avaient tant effrayé la France du début des années 2000. C’était sans doute la gesticulation grotesque de la matrone avant qu’elle ne chute, plus encore que sa corpulence naturellement bovine, qui fit resurgir ces angoissants clichés des cerveaux plus ou moins anisés des badauds.Ces derniers s’en voulurent aussitôt : il y avait quand même mort de femme !”


Un colloque sur la vérité historique, cinq victimes de coups de feu dans un marché de Noël, un journaliste spécialiste des complots et conspirations en tous genres, des paquets de cocaïne qui s’échouent sur le littoral marseillais et un groupe de flics chapeautés par un guignol échappé d’une mauvaise série de France 3. Voilà les ingrédients du dernier roman de Maurice Gouiran,  Et dire qu’il y a encore des cons qui croient que la Terre est ronde ! .

Après une présentation en une poignée de chapitres, le livre resserre l’action autour de la capitaine Emma Govgaline, chargée de l’enquête sur les assassinats. Trois des victimes sont des invités du colloque où ils devaient présenter des études historiques farfelues, les deux autres semblent être des victimes collatérales. Quant à la cocaïne échouée elle revient dans le livre un peu après quand des jeunes de la bourgeoisie locale sont retrouvés morts par overdose. C’est le lieutenant Sami Atallah qui s’en charge. 

Troisième personnage important du roman, Clovis est journaliste, chevrier et jules occasionnel d’Emma, il se retrouve malgré lui embarqué dans ces histoires.

 “On avait certainement déplacé les corps et abondamment piétiné ce qui n’était pas une scène de crime, mais qui aurait pu apporter quelques informations intéressantes aux enquêteurs.

 Pour le jeune lieutenant, il ne s’agissait pas d’une enquête criminelle classique, on allait se contenter du minimum. D’une part, la catégorie sociale des victimes impliquait prudence et discernement. D’autre part, on ne recherchait pas un tueur puisqu’il était évident que les décès étaint dus à des overdoses ; la question était plutôt de savoir comment et par qui une came aussi frelatée avait pu arriver dans cette habitation cossue.”

On devine sans difficulté que les deux affaires sont reliées, reste à savoir comment. Maurice Gouiran distille les informations, joue avec nous et avec ses personnages, et emmène tout le monde à la fin du livre en faisant rebondir son histoire dans les recoins marseillais.  Habituellement il remet en lumière des épisodes historiques un peu oubliés ou négligés, ici il tamponne les bonimenteurs et les propagateurs de thèses fumeuses : le faux suicide d’Hitler, les bases secrètes nazies, etc, tout en fustigeant les complotistes du covid. De l’autre côté, il boxe dans la boue de la bonne société d’Aix et de Marseille. Tout ça avec une bonne documentation utilisée sans esbroufe agrémentée de belles rasades d’humour, notamment un savoureux dialogue citant les Stooges.
Des moments de réflexions et de recherches sur les enquêtes alternent avec des passages plus intimes entre les personnages et des séquences de dialogue qui mélangent argot et gouaille marseillaise dont je ne suis pas friand habituellement mais qui ici sont maniés sans excès.
En d’autres termes, M. Gouiran souffle le chaud et le froid selon les chapitres.

Malgré le titre à rallonge, à aucun moment il n’est question de la platitude de notre planète, mais j’ai passé un très bon moment grâce à ce roman qui tangue entre la Provence de Giono et ce qui se fait de mieux dans le roman policier populaire.

NicoTag

Aix-en-Provence ou Marseille c’est pas tellement synonyme de rock, pour ça vaut mieux piquer vers le nord-ouest, Dublin par exemple.

LES VAGABONDS DE LA FAIM de Tom Kromer / Christian Bourgois Editeur

Waiting For Nothing

Traduction: Raoul de Roussy de Sales

“États-Unis, années 1930. Tom, un homme à la dérive, raconte sans détour sa vie dans la rue, la brutalité et l’inhumanité de la Grande Dépression. Cet individu issu de la classe moyenne, éduqué, perd tout du jour au lendemain. Le quotidien se partage entre courses mortelles pour prendre un train en marche, rencontres avec les marginaux et le désespoir de ceux qui cherchent un endroit où dormir et de quoi manger pour survivre. Tout ce qui compte, c’est le présent. Et celui de Tom est pavé de famine, de pannes, de galères, de relations éphémères et des images emblématiques de l’Amérique de l’époque.”

La faim. Nous sommes chanceux quand elle nous est étrangère. S’estimer heureux de ne pas crever la dalle est un minimum. Le fait d’avoir également un toit sur notre tête et de quoi nous chauffer est un privilège que d’autres n’ont pas. Un confort que, parfois, nous n’estimons pas assez. C’est l’habitude. Le petit train-train. Mais rien n’est éternel. Des acquis que l’on pense pérennes peuvent disparaître du jour au lendemain. C’est ce qui s’est passé pour l’écrivain Tom Kromer, en son temps, lors de la Grande Dépression des années 1930 aux Etats-Unis. Son unique roman, Les vagabonds de la faim, nous entraîne au fond du gouffre. La chute est brutale.

Il est une certitude. Les pages de cette nouvelle édition du livre Les vagabonds de la faim se dévorent. Elles laissent le lecteur affamé, tant on éprouve ce que traverse notre héros, mais elles se dévorent. Tom Kromer nous donne à vivre la misère. Une misère terriblement intense et désespérée.  « Le pied sur une thune je peux vous dire si c’est pile ou face. C’est vous dire l’épaisseur de mes semelles. » 

Tout sonne sincère et authentique dans le choix de ses mots. Tout est si noir ici qu’il n’a pas besoin de grossir inutilement le trait. On ne perçoit pas de volonté d’aller dans l’excès de fatalisme bien qu’il soit difficile de faire plus noir que ça. Notre héros, Tom, survit tant qu’il peut dans un monde qui semble ne plus rien pouvoir pour lui, ni pour qui que ce soit qui a touché le fond. Il est la victime et le témoin d’une réalité cruelle et tragique. C’est le vécu de l’auteur qui parle dans ce roman et ça se ressent. 

Les vagabonds de la faim est un voyage dans lequel la mort n’est jamais loin. La douleur et la peine non plus. C’est sale, ça pue et c’est souvent très laid. Les phrases sont courtes, dénuées d’artifices, épurées pourrait-on dire. Elles sont aussi peu habillées que les personnages que l’on rencontre au fil du roman. La langue est celle des vagabonds de l’époque. On y lit dans ce roman des choses difficilement oubliables, de celles qui vous écrasent, qui vous broient : 

« Contempler ces stiffs autour de leurs feux, c’est regarder un cimetière. C’est à peine s’il y a de la place pour circuler entre les tombes. Pas d’épitaphes gravées dans le marbre par ici. Ces tombes sont des hommes. Les épitaphes sont ces sillons qui creusent leurs joues. Ces hommes sont des morts. Le jour, ce sont des fantômes qui errent dans les rues. La nuit, ce sont des fantômes qui dorment enveloppés dans le journal d’hier, en guise de couverture. »

Un livre sans espoir, c’est ce qu’est Les vagabonds de la faim. C’est aussi un témoignage choc et puissant de ce qu’est la véritable misère, de ce que c’est que vivre sans travail, sans argent, sans toit, sans nourriture, sans rien. Des conditions de vie qui brisent tout être humain. Si c’est une autre époque dont il est question, cette misère, elle, est intemporelle. 

« J’écrirais le livre que j’écrirai un jour, quand je saurai à quoi ils pensent ceux qui sont assis sur les bancs dans le parc à regarder droit devant eux dans la nuit. » 

Ce livre, Tom Kromer l’a bel et bien écrit. Encore trop méconnu, il est pourtant indispensable de le lire.

Brother Jo.

LES ROUTES OUBLIÉES de S.A. Cosby / Sonatine.

Blacktop Wasteland

Traduction: Pierre Szczeciner

Les routes oubliées est le premier roman de S.A. Cosby à paraître en France. Et nul doute que, comme souvent, Sonatine a fait un bon choix et qu’on devrait retrouver cet auteur afro-américain dans les librairies françaises très prochainement.

Le roman se fend en deux parties qui n’ont finalement pas grand chose à voir. La première pose, de manière un peu longue, pendant un premier tiers un cadre proche des chansons country que l’on a déjà si souvent entendu. Beauregard, rangé des voitures, (l’expression est loin d’être anodine) après un passé dans la criminalité comme chauffeur pour des casses et homme réglant ses problèmes avec ses poings, les pneus de sa caisse, les presses hydrauliques ou avec un flingue quand c’est nécessaire avec une froide violence, a de gros problèmes de thune et dans ce coin rural de la Virginie, sa couleur de peau ne lui octroyant aucun blanc seing, tous les voyants sont dans le rouge. Sa fille doit rentrer à l’université et ça coûte une blinde aux USA et comme cela va bientôt se produire chez nous, on nous l’a déjà promis… Son fils a besoin de lunettes, sa mère lui coûte une fortune à la maison de retraite et il ne peut plus payer les traites de son petit garage. Beauregard est devant un gouffre et va retourner à ses sales habitudes apprises avec un père disparu depuis des années, victime d’avoir franchi trop souvent la ligne blanche .

“Parfois j’étais Bug, et parfois j’étais Beauregard. Beauregard avait une femme et des enfants. Il avait un métier et il allait à la kermesse de l’école. Bug… Bug, lui, il braquait des banques et des fourgons blindés. Il prenait des virages à cent soixante. Bug, c’est le gars qui a balancé les types qui avaient buté son cousin dans une presse à ferraille. J’ai toujours fait en sorte que Bug et Beauregard se croisent pas. Mais mon père avait raison. On peut pas être deux personnes à la fois. Au bout d’un moment, y en a un qui s’échappe et qui détruit tout sur son passage.”

La seconde partie démarre sur les chapeaux de roue quand Beauregard décide de s’associer avec deux tarés, camés jusqu’aux yeux et cons comme des valises mais hélas moins utiles et bien plus dangereux. Il fait le chauffeur d’un casse d’une bijouterie réussi dans un bain de sang non prévu et absolument inutile. Mais, peut-être plus grave, les diams dérobés, appartiennent à un caïd local particulièrement marri par le préjudice et absolument déterminé à récupérer son bien, indispensable à sa survie de malfaisant retors et le mot est aimable pour pareille ordure.

“Ils ont buté mon meilleur ami, Boonie. Ils ont buté mon meilleur ami parce que Bug a déconné et que Beauregard était pas là pour rattraper le coup”.

Et c’est parti pour deux cents pages de furie humaine et mécanique. Beaucoup de bagnoles trafiquées dans Les routes oubliées. Et S.A. Cosby nous embarque à la place du mort, le pied au plancher, l’aiguille dans le rouge. On dévore l’asphalte, les rapports massacrés, la tôle hurlante, la gomme cramée, les moteurs martyrisés, les caisses deviennent des armes, des instruments de mort.

Je sens bien que vous pensez à une version littéraire de Fast And Furious …mais ne me peinez pas, ne vous méprenez pas sur mon choix. Les routes oubliées pue la testostérone, l’adrénaline, l’huile bouillante, le cambouis, le sang et les larmes certes et de manière parfois outrancière mais vous invite à un putain de voyage rarement pratiqué.

Du super très plombé.

Clete

ALBA NERA de Giancarlo de Cataldo / Métailié.

Traduction: Serge Quadruppani

Giancarlo de Cataldo, magistrat italien a plusieurs cordes à son arc: romancier, dramaturge, essayiste et bien sûr auteur de polars, aspect qui nous intéresse avant tout. Il a connu une renommée internationale avec une grande fresque sur Rome à la fin du XXème siècle mettant en vedette une bande de malfrats qui sévit pendant plus d’une quinzaine d’années. Rapidement adapté au cinéma, Romanzo Criminale reste, vingt ans après sa sortie, le meilleur polar de l’Italien.

“À la sortie de l’école de police, ils étaient les meilleurs, ils ont échoué à résoudre un meurtre. Dix ans après, ils se retrouvent sur un meurtre semblable. Ils n’ont pas le droit d’échouer.

Alba, le Blond et Dr Sax : le trio se reforme après la découverte, dix ans après, d’un meurtre semblable à celui qu’ils avaient échoué à résoudre ensemble. La deuxième victime est aussi ligotée selon l’art japonais du shibari.

Alba, la femme puissante, fille de bonne famille, tireuse émérite, profileuse formée au FBI, souffre d’un trouble de la personnalité qu’elle nomme sa Triade obscure, mélange de narcissisme, de sociopathie et d’habileté manipulatrice. Un trouble qui peut inspirer les pires criminels ou porter les vainqueurs jusqu’au sommet de la pyramide. Néanmoins un esprit lucide peut tenir compte de toutes les variables. C’est ainsi que lorsque le meurtrier que tous croyaient mort frappe à nouveau, Alba doit affronter les secrets du passé. Surtout que resurgissent aussi le Blond, l’homme tourmenté et droit qui a été son compagnon et l’aime toujours, et le Docteur Sax, membre des Services et saxophoniste de jazz, bien marié à la fille de son chef, le général. Et prêt à beaucoup de choses pour faire oublier ses origines modestes.”

Au sortir de l’école, Alba, le Blond et Dr Sax étaient jeunes, beaux, forts et intelligents, amenés à devenir le futur et l’élite de la police. Mais dix ans plus tard, avec cette nouvelle affaire qui rappelle trop un précédent qu’ils croyaient avoir résolu à l’époque, pleins de fougue… C’est le retour à la dure réalité. Chacun a suivi son propre parcours professionnel et négocié sa vie mais doit renouer des liens devenus beaucoup plus lâches que ceux imposés aux victimes par le salopard recherché.

De Cataldo conserve une plume noire, dure, froide, sans fioriture, donnant toujours une couleur inquiétante à la belle Rome. Les amateurs du maître italien aimeront certainement ce retour tout en notant certainement une certaine indigence de l’histoire. Les personnages sont méchamment stéréotypés et même lorsque l’auteur nous invite à deux enquêtes, l’actuelle comme la ratée d’il y a dix ans, on frôle parfois l’ennui qui, si le roman n’était pas si court, deviendrait manifeste. 

Comme partout dans le monde, mais peut-être aussi plus qu’ailleurs, les liens entre criminalité et politique sont visibles en Italie, la justice et le pouvoir tâchant de masquer, de nier les pratiques douteuses des puissants. Du coup, parfois, on peut penser à une version italienne de La cour des mirages de Benjamin Dierstein, mais sans âme. La fin est franchement bâclée et on ne sauvera ce roman que s’il existe une suite.

Voilà, bof. Aussi insipide et décevant que la Squadra Azurra ces derniers temps.

Clete.

Meurtres sur l’île de Stéphane Pajot / La Geste

 — Hé regardez, il y un type dans le cimetière !

 Les têtes des piliers de comptoir se détournèrent vers l’entrée du bistrot, une baie vitrée qui donnait sur le mur du cimetière de Lampaul. C’est Phiphi qui vit l’homme depuis son poste de tavernier alors qu’il avalait la dernière gorgée d’un verre de Pimousse. Le groupe, composé de Roscoff, Moja le Rude, Chiquita, Luc et Tino, s’avança jusqu’au palier du bistrot. Effectivement, il y avait la tête d’un homme qui dépassait du mur, juste en face d’eux. Une tête de plus que le mur pourtant haut de deux mètres. Luc reconnut la tête du sniper vu dans l’autocar d’Ouessant. Mais que faisait le lascar à la tête élastique dans le cimetière ?

 — C’est peut-être un mort vivant, chuchota Tino, un vampire qui cherche une grenadine.

Luc Mandoline, dit l’embaumeur, ancien légionnaire thanatopracteur professionnel, débarque sur Ouessant pour une cérémonie mortuaire. Son ami Pat Kerbili est disparu en mer lors du naufrage de La Perle. À peine arrivé, il est témoin d’un homicide par KO pour une histoire de patrimoine historique français. Le soir, Dédé Péron, survivant du naufrage et comateux, est exécuté sur son lit d’hôpital.

Stéphane Pajot ne perd pas temps, le décor est vite planté, l’histoire est balancée encore plus vite. Comme le troisième cadavre qui arrive bien trempé, quant aux suivants, ils ne seront pas mieux lotis. Pendant ce temps, Luc Mandoline se retrouve les pieds dans une histoire d’espionnage, pris pour cible par un tireur maladroit qui finira les yeux crevés, et enfin, en possession d’un hypothétique graal gaulliste. La brochette de personnages, tous plus ou moins déglingués à l’alcool, semble issue d’une bédé de Tardi croisée avec des San Antonio.

Le but de Stéphane Pajot est bien de distraire, j’imagine bien notre auteur avec une mine goguenarde en train d’écrire des phrases comme : Il n’a pas loin pour se loger, gloussa un des deux quinquas, pilier de comptoir averti et tronche de déconneur patenté, en jetant un cil de l’autre côté de la rue vers le cimetière. Il reste de la place. Ou dans le genre sentencieux : La bière, elle coule pareil dans ton gosier que je sache. Pimousse ou binouze même combat !                        
Il reprend ici un personnage créé par Stanislas Petrosky, dont les aventures ont connu plusieurs auteurs et une bonne brassée de volumes.

On croise quelques familiers de l’île, Yann Tiersen, Christophe Miossec, d’ailleurs on boit un paquet de verres au siège du fan club mondial de ce dernier. S. Pajot distille également quelques hommages discrets à Édouard Glissant et Tristan Corbière, à Frédéric Dard et son Alexandre-Benoît, aux marins du Bugaled Breizh, et bien sûr au Poulpe, grand-oncle de Luc Mandoline. Et à d’autres, connus ou inconnus, mais bien réels.

Stéphane Pajot se (et nous) fait plaisir, « Meurtres sur l’île », mélange de polar, d’humour et d’histoire de la seconde guerre mondiale, c’est deux cents pages bien envoyées et lues avec le sourire collé aux lèvres du début à la fin.

NicoTag

 Phiphi la boulange glissa Neil Young dans la platine, Hey hey my my. L’un des plus beaux morceaux que la planète rock ait engendrés. C’est pas moi qui le dit…

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