Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 48 of 162)

LE SILENCE DES REPENTIS de Kimi Cunningham Grant / Buchet Chastel

These Silent Woods

Traduction : Alice Delarbre

« Cooper et sa fille de 8 ans, Finch, vivent coupés du monde dans une cabane au nord des Appalaches. La petite fille a grandi au milieu des livres et de la forêt, respectant les dures règles de la vie sauvage. En grandissant, elle cherche à repousser les limites de leur isolement, à s’aventurer plus loin en forêt et commence à s’interroger sur le monde extérieur.

Mais Cooper est hanté par les démons qui l’ont poussé à fuir, un passé qui le ronge et qu’il ne peut en aucun cas partager avec sa fille. Dans le silence de la forêt, leurs seuls compagnons sont un étrange « voisin » du nom de Scotland, dont l’omniprésence bienveillante ressemble curieusement à une menace, et Jake, un vieil ami de Cooper qui leur apporte des vivres à chaque hiver. Sauf que cette année, Jake ne vient pas. » 

Une couverture qui attire le regard – une petite maison isolée, perdue dans l’immensité d’une forêt en saison hivernale – et un certain Ron Rash qui encense le livre, de simples éléments de marketing mais qui suffisent à mettre en appétit. Une petite aura artificielle, froide et sombre, qui séduit. Le silence des repentis, premier roman publié en français de l’autrice Kimi Cunningham Grant, chez Buchet Chastel, m’a comme qui dirait tapé dans l’œil. Mais tient-il ses promesses ?

Amatrices et amateurs de récits faisant la part belle à la nature, aussi enveloppante que protectrice, sans oublier dangereuse à ses heures, vous y serez immergés dès le début du roman. Nous sommes avec nos deux personnages principaux, Cooper et Finch, en pleine nature et en marge de la société. On comprend qu’ils sont là pour survivre, survivre en harmonie avec la nature, puisque c’est leur pain quotidien, mais également survivre face à la société. Cooper a fait le choix de se retirer de cette société, avec sa fille, des années auparavant, pour ne pas risquer qu’on la lui enlève, après avoir déjà perdu sa femme. Les conditions de son départ sont brutales. Le temps passe. Finch grandit. Avec la discipline et la volonté infaillible de Cooper pour les garder coupés du reste du monde – toujours aux aguets – ils maintiennent un certain équilibre et se construisent une sorte de cocon où l’amour et la bienveillance perdurent. Au fil des pages se déroule, petit à petit, la pelote du pourquoi et du comment. Mais un jour, une suite d’événements va mettre à mal ce que Cooper à tout fait pour préserver, pour le pire, comme, éventuellement, le meilleur.

Ce qui saisit dès le début de la lecture c’est la confondante simplicité de l’écriture. C’est si simplement écrit que l’on se coule extrêmement facilement dans le roman. On ne bute sur aucune tournure de phrase. Rien. C’est d’une fluidité absolue. On a presque envie de se dire que c’est trop facile, trop peu élaboré, mais on ne se le dit pas car on ne décroche pas un seul moment. Je doute fort que l’écriture en soit puisse ici marquer les esprits, mais l’atout principal de cette apparente simplicité c’est qu’elle facilite la construction et le développement d’une atmosphère, belle, et assurément prenante. On a aussi envie de reprocher à Kimi Cunningham Grant de céder par moments à un romantisme niais, un peu futile, faisant émerger les fragilités de son récit, mais on pardonne cela aussi car on est toujours pris par cette atmosphère dont on ne décroche pas. On y est et on prend plaisir à y rester.

Le silence des repentis est un livre imparfait mais à l’atmosphère tenace et réussie. Un roman n’ayant pas besoin d’être parfait pour être bon, celui-ci à toutes les qualités pour faire plus de bruit que ne le laisse entendre son titre. On a là un excellent candidat pour faire un jour l’objet d’une adaptation cinématographique ou télévisuelle. Allez donc vous plonger dans ces bois, vous ne le regretterez pas.

Brother Jo.

THE UNSTABLE BOYS de Nick Kent / Sonatine

Traduction: Laurence Romance

“Londres, 1968. Toute la ville en parle : les Unstable Boys sont destinés à jouer dans la cour des grands. C’est imminent, ils vont cartonner à l’égal des Beatles et des Rolling Stones. Comment pourraient-ils deviner qu’une série de tragédies va bientôt mettre un terme à leurs rêves de succès planétaire ?

Londres, 2016. L’auteur de romans policiers à succès Michael Martindale est à bout. Sa femme l’a quitté en embarquant les enfants après une incartade très médiatisée. Il passe ses nuits à s’apitoyer sur son sort, seul comme un chien. C’est alors qu’il a la mauvaise idée de clamer en public son amour fervent pour les Unstable Boys. Résultat, « The Boy », le leader farouchement dépravé du groupe, vient sonner à sa porte. Et Martindale va rapidement comprendre que certains souhaits feraient mieux de ne pas être exaucés.”

Nick Kent est une légende vivante de la critique et du rock tout simplement. Ayant vécu le grand cirque du rock’n’roll pendant des décennies à la manière du journalisme gonzo lancé par Hunter S. Thompson (d’ailleurs cité dans le roman), il semble logique que son premier roman soit en orbite autour de la planète rock. Par contre, on pouvait s’interroger sur le style de l’Anglais domicilié en France depuis très longtemps. Et là, surprise, par moments, surtout au départ, le style utilisé comme l’humour gentiment moqueur rappellent un David Lodge sous amphets ou un Nick Hornby qui aurait délaissé sa passion pour Teenage Fanclub pour se niquer les oreilles avec du Cramps.

The Unstable Boys raconte la carrière météorique d’un groupe anglais des débuts dans une grange avec du matos volé en 1968 jusqu’à 2016 où The Boy le chanteur et Ral le guitariste reviennent comme des fantômes pour des raisons très différentes. La partie en 2016 souffle un peu d’une intrigue légère mais tout le reste de l’histoire est une magnifique madeleine de Proust pour tous les vieux rockers c’est certain mais aussi pour un public plus large goûtant les existences cabossées par la came, la mégalomanie, le showbiz, les épreuves de la vie.

Utilisant entretiens, articles de presse, témoignages de contemporains, Nick Kent utilise un patchwork de sources qui enchante et recrée avec talent l’époque du Swinging Sixties jusqu’au crépuscule des dieux des années 2010. Peut-être qu’on pourra reprocher à l’auteur, dans la fièvre du primo-romancier, d’avoir parfois trop approfondi la vie de certains personnages très secondaires. Néanmoins l’ensemble est un bonheur, méchamment bien écrit et armé d’un humour bien corrosif qui dégomme souvent et contribue à faire de “The Unstable boys un bijou de rock’n’roll attitude.

Rock on !

Clete.

UNE EGLISE POUR LES OISEAUX de Maureen Martineau / L’ Aube

 On est à Ham-Sud, petit village un peu paumé au Québec, Roxanne Pépin en est la mairesse.
Un suisse, Hermann Fiesch, veut installer un zoo, un genre d’arche de Noé dans l’ancienne église. Ces deux-là sont en conflit.
Jessica rend visite aux hommes du coin, contre espèces sonnantes et trébuchantes. Son jules et mac c’est Dave. Quand Hermann se comporte mal avec Jessica, c’est Dave qui se met en colère.

Il roulait vite, j’avais peur. En approchant du village, je lui ai dit de ralentir. Pas à cause de la vitesse, mais parce que j’avais reconnu la camionnette de Hermann stationnée sur le bord du chemin. L’homme de la situation a freiné sec et est sorti en faisant claqué la portière. Hermann qui avait la tête penchée dans le coffre de son char ne l’a même pas entendu. Il a fallu que Dave lâche un cri. Je me souviens plus quoi. Peut-être « Aye ! », ou « Mon trou d’cul, toé ! » L’autre s’est finalement retourné. J’ai vu ses yeux ronds, sa mâchoire pendante. Il n’avait jamais rencontré Dave. Aucun de mes clients le connaît. C’est une voix au téléphone, pas plus. Fiesch devait se demander qui était l’échalote frisée qui le bavait. 

Ce sont principalement les deux femmes qui nous racontent l’histoire. 

 Roxanne, celle de sa vie de jeune retraitée célibataire responsable de la ville, et celle de son fils schizophrène, Louis-Etienne, voisin de palier de Jessica. 

 Jessica, elle, raconte son édifiante descente aux enfers. Puis elle passe au meurtre d’Hermann et la terrible façon de s’y prendre pour faire disparaître le corps. C’est de loin le personnage le plus abouti du livre, on ressent toute sa fragilité, sa résignation face à la violence de Dave, bien que dans le genre sauvage elle ne laisse pas sa place. Elle est d’une sincérité désarmante, même dans les moments les plus glauques. Elle est un des oiseaux du titre.
Tout se joue dans la manière de raconter, quand l’une est légère, l’autre est détachée, quand l’autre est grave, l’une est résignée.

 Avoue que s’il y avait des Oscars pour les meurtres spectaculaires, je gagnerai le premier prix. Des histoires comme la mienne, tu vois ça juste dans les grandes villes. Mais nous aussi en campagne, on manque pas de couilles. On va être en première de tous les journaux. Ma mère, si elle a oublié que j’existe, tu peux être certaine que la mémoire va lui revenir.
Avec son parler québécois, Maureen Martineau ne s’embarrasse pas de descriptions ni de grandes mises en scène, elle n’hésite même à mettre un peu de côté une histoire de corruption et de pollution qui aurait pu étoffer ce court roman. Elle manie un humour décalé, parfois noir, qui traverse tout le roman jusqu’à une fin qui est tout sauf drôle, parfaitement tragique et qui n’est pas sans rappeler « Le père Noël est une ordure ».
« Une église pour les oiseaux » c’est l’assurance d’un bon moment à savourer.

NicoTag

Tout comme Jessica, lui aussi raconte la vérité, mieux, il la chante avec un sacré groove !

A HELL OF A WOMAN de Jim Thompson / Editions la Baconnière.

Traduction: Daniele Bondil

Ce roman n’est évidemment pas une nouveauté et ce beau tirage est d’ailleurs déjà sorti en 2014. Jim Thompson, l’un des très grands du polar ricain, décédé en 1977, a laissé une oeuvre formidable, très noire, souvent autobiographique. Vous ne l’avez peut-être jamais lu mais il est certain que vous avez vu une des adaptations cinématographiques américaines ou françaises de ses romans. The killer inside me de Winterbottom, Guet apens de Peckinpah, Les arnaqueurs de Stephen Frears ainsi que Coup de torchon du regretté Bertrand Tavernier. Le cinéma a beaucoup goûté, avec plus ou moins de bonheur, les romans terriblement noirs de Thompson qui a lui-même travaillé à une époque pour Hollywood. Alain Corneau ne s’est d’ailleurs pas trompé en prenant Patrick Dewaere pour incarner le personnage principal de A Hell Of Woman qui nous intéresse, dans son film culte Série noire.

En France, ce roman, paru dans une version tronquée à la série noire de Gallimard sous le titre Des cliques et des cloaques en 1967 fut réédité en 2013 en version complète par Rivages sous le nom de Une femme d’enfer. Et c’est la traduction la plus récente signée Danièle Bondil qu’a choisie la maison suisse des éditions la Baconnière pour rendre hommage à ce grand roman noir.

La forme a été choyée. Les illustrations superbes, qui rendent le texte encore plus sombre, dégueulasse, gluant, sont signées Thomas Ott dont les travaux graphiques sont reconnus depuis longtemps. Le format, la mise en page offrent de nombreux clins d’œil nous incitant à penser qu’on est en train de lire un vieux pulp. Certainement un beau cadeau pour amateurs de vieux polars ou d’une Amérique vintage des bars borgnes aux whiskies de très basse gamme, aux cendriers remplis, et aux juke box braillards attirant tristes sires et femmes dangereuses.

Dès le départ, on est dans un décor tellement imité depuis, avec des personnages terribles que tant d’auteurs ont vainement tenté de cloner. Les romans de Jim Thompson sont terribles. Il ne connaît pas la pitié, n’imagine même pas une quelconque rédemption, se concentre sur la chute, raconte la damnation et le combat aveugle et désespéré qu’on sait perdu d’avance.

“Frank Dillon, petit vendeur au porte-à-porte, n’arrive plus à joindre les deux bouts et donne le change en maquillant ses bons de commande. Un jour, il sonne chez une vieille acariâtre qui, en guise de paiement, lui propose sa nièce Mona ! Touché par la jeune fille, Frank lui promet de l’aider. Mais il est bientôt arrêté pour détournement de fonds, premier pas vers la chute…”

“Est-ce le dernier des salauds, ou le premier des pauvres types ?” demandait la Série Noire dans sa quatrième de couverture en 1973. Franck Dillon, vous le verrez très vite, après des aspects sympas, au début, au tout, tout début, aura le triste privilège de nous montrer qu’il est les deux. Pauvre type au départ qui tente de s’en sortir avec des arnaques médiocres aux gains médiocres en harmonie avec la médiocrité qui est sa seconde peau, Dillon devient, par l’appât d’un gain inespéré, le dernier des salauds, une ordure qui ne va reculer devant rien pour arriver à ses fins. Si sa chute est programmée, on craint pour ceux qu’il risque d’entraîner vers l’abîme.

La narration, utilisant la première personne, nous fait entrer dans le cerveau limité, dérangé d’un homme qui va se foutre en l’air encore plus rapidement avec l’aide de l’alcool. On ne peut faire confiance à quelqu’un qui picole et ici, on apprend que parfois il faut vraiment s’en méfier. On vit toutes ses pensées et ses lubies, ses hésitations et on constate avec effroi qu’il fait à chaque fois les choix les plus crétins. Cette addiction l’entraîne dans une paranoïa dévastatrice, les têtes vont tomber.

Un must.

Clete.

PROLETKULT de Wu Ming / Métailié

Traduction : Anne Echenoz

 Vous ne rêvez pas, c’est bien une faucille et un marteau déguisés en vaisseau spatial d’opérette qui est dessiné en couverture de « Proletkult », dernière œuvre en date traduite en français du fantôme subversif et collectif Wu Ming.

D’abord le Proletkult a réellement existé entre 1917 et 1925, il siégeait dans l’extravagante villa Morozov à Moscou, il avait pour rôle de faire émerger une culture prolétarienne dans le tout jeune régime socialiste. Plusieurs personnages rencontrés pendant le roman sont réels. Dont Anatoli Lounatcharski, Nadejda Kroupskaia, et Alexandre Bogdanov, médecin, auteur de « L’étoile rouge », roman de science-fiction et d’anticipation politique publié en 1908, sur une société martienne où la révolution communiste a réussi et dure depuis deux cents ans.
Bogdanov est un des personnages importants du roman, plutôt taciturne, même pas membre du Parti ! Il dirige un service médical expérimental où il propose de régénérer les corps par l’échange mutuel de sang. Les lecteurs de science-fiction l’ont déjà croisé sous le prénom d’Arkady chez Kim Stanley Robinson, dans « Mars la rouge ».

Il n’y a pas que d’éminents fonctionnaires du Parti dans « Proletkult », il y a aussi Denni, une jeune femme androgyne qui apparaît presque instantanément dans la baraque d’un pauvre couple de vieux. Elle a l’air de débarquer d’ailleurs, son langage, sa mémoire sont d’une autre époque.

Dans les rues, Denni a vu de nombreuses personnes allongées ou assises sur des tissus comme celui-ci. Certains y dorment, d’autres s’en servent pour exposer des légumes, des fruits ou des gâteaux qu’ils vendent au détail. Des gens qui ne semblent avoir ni maison ni travail. Comment est-ce possible si la révolution a déjà eu lieu ? Elle archive sa question avec toutes celles qu’elle devra poser à Léonid, si toutefois elle le trouve.

 En attendant, elle passera aussi sa première nuit à Leningrad sur un bout de tissu. Puis elle devra trouver un moyen de se rendre à Moscou.”


Le roman s’ouvre par un court prologue qu’il faudra bien garder en mémoire, quitte à y revenir. 


On pourrait se croire en pleine lecture d’une monographie sur les premières années du bolchévisme ou d’une biographie d’Alexandre Bogdanov, absolument pas. C’est simplement que le cadre historique, culturel et politique est solide, et puissamment stimulant !
Plus on avance, et plus tout nous ramène vers « L’étoile rouge », et pour nos personnages, tout part de « L’étoile rouge » à la fois vers le futur mais aussi vers le passé ; le roman de Bogdanov semble se comporter dans « Proletkult » comme un fleuve qui changerait indifféremment de direction entre l’amont et l’aval. 

 Il y a un glissement de l’histoire soviétique vers les excentricités de Wu Ming à partir de la rencontre entre Bogdanov et Denni.

 Denni est la fille de Léonid Volok, celui qui a inspiré « L’étoile rouge » à Bogdanov. Elle dit venir de la planète Nacun, commune en tout point à la planète du livre de Bogdanov. Est-ce que Denni est folle ou vient-elle de la planète Nacun devenue trop petite pour sa civilisation ? Est-elle une admiratrice de « L’étoile rouge » ?
Denni tient à la fois du Candide de Voltaire mais aussi d’Usbek et Rica des « Lettres persanes », elle découvre, parfois émerveillée d’autres fois perplexe, et compare avec ce qu’elle sait et connaît. Denni n’est pas seulement née sur Nacun ou au cœur de « L’étoile rouge », elle vient aussi directement des Lumières du XVIIIème siècle. 

 ― Tu l’as écrit dans ton livre. Certains d’entre nous pensent que la société nacunienne doit imposer son modèle aux mondes plus arriérés.

 ― Et vous êtes en train de la faire ? la presse Bogdanov.

 La jeune fille essuie ses joues avant de répondre.

 ― La vérité est que nous sommes trop nombreux, nous vivons trop longtemps, nous sommes trop vieux et nous avons presque épuisé nos ressources. Nous sommes en train d’étudier la meilleure stratégie pour nous étendre à votre galaxie car le socialisme ne peut pas se faire sur une seule planète. Ce que nous avons ne suffit plus.

 Il n’est pas étonnant que les Italiens de Wu Ming s’intéressent à Bogdanov. C’est un hérétique, Lénine a tenté plus d’une fois de le décrédibiliser, notamment parce qu’il n’a jamais adhéré au parti communiste. Quand on connaît le goût des Wu Ming pour les subversifs, les cas à part, les vaincus plutôt que les vainqueurs cela n’est pas surprenant.

Bien qu’ils soient plusieurs à écrire ce roman historique où les frontières entre fiction et réalité sont floues, tout paraît facile, les mots et les phrases s’enchaînent sans efforts (pour nous), rien ne vient heurter la lecture de cette histoire qui file sur une ligne de crête entre deux possibilités, la naissance de Denni sur une lointaine planète ou au creux des pages de « L’étoile rouge » de Bogdanov. Il est aisé de penser à la rencontre entre des historiens des révolutions russes avec des auteurs comme Jorge Luis Borges ou Philip K. Dick. Il faut quand même signaler que dans les années 60, l’idée du communisme extraterrestre a été défendue très sérieusement par J. Posadas, un trotskiste argentin.

 Depuis le début, tous les choix du bureau de statistique, même les plus sûrs, avaient des alternatives de la même valeur. Même dans une société comme la nôtre, sans intérêts particuliers, il existe différentes façons d’assurer le bien-être collectif. Si nous en sommes
arrivés à discuter de l’invasion et de l’extermination des humains, c’est parce que nous avons épuisé les ressources de notre planète. Et nous les avons épuisées parce que le bureau de statistique était programmé ainsi, pour considérer qu’un équilibre avec l’environnement était impossible. Notre science disait que la seule façon de survivre était de poursuivre le développement. Si on arrête, on est perdus. Mais justement. C’était
notre science. Et en définitive nous pensions qu’elle était juste et universelle. Mais il n’y a pas que nous, sur Nacun. Et il n’y a pas que Nacun, dans l’univers.

Au travers de l’histoire de Bogdanov et de Denni, les Wu Ming nous tendent un miroir de questions. Qu’offrons-nous aux dissidents ? Comment regardons-nous les différents ? Qu’attendons-nous pour changer nos modes de vie ?


Amateur de meurtres, de trafic de drogues, de tueurs en série et de flics retors passez votre chemin, « Proletkult » n’a rien à vous offrir, à part un petit braquage de train pour financer les révolutionnaires d’avant 1917, avec la participation d’un certain Koba, le futur Staline. Par contre si vous voulez vous embringuer dans un récit qui emmêle joyeusement histoire soviétique, extraterrestres et autres surprises, alors lisez cette uchronie tout de suite ! 

NicoTag

LA VILLE NOUS APPARTIENT de Justin Fenton / Sonatine.

We Own this City

Traduction:  Paul Simon Bouffartigue

En 2008, Justin Fenton devient le reporter chargé des affaires criminelles au Baltimore Sun. Un poste convoité où, par le passé, s’est illustré David Simon, avant qu’il devienne le célèbre showrunner de la série The Wire. Baltimore est alors toujours la ville au taux de criminalité le plus élevé des États-Unis. Mais une unité spéciale d’agents en civil est en train de nettoyer les rues avec un seul mot d’ordre : tolérance zéro. 

En 2017, la nouvelle tombe : sept des principaux officiers de l’unité spéciale sont arrêtés pour corruption et racket en bande organisée. C’est un véritable système d’intimidation, de faux témoignages, de collusion avec le monde du crime qui est mis au jour. En dépit de sa fréquentation assidue de la police, de la justice et des criminels, Justin Fenton tombe des nues. Il n’avait rien vu venir.

En voyant le nom de David Simon cité, on a non seulement l’immense série The Wire en tête, mais aussi certains de ses livres tels que Baltimore : une année dans les rues meurtrières ou encore The Corner : Tome 1, hiver/printemps (dont on attend désespérément la publication du tome 2 en français…). Des références purement et simplement incontournables. Autant dire qu’en sachant que David Simon a fait le choix d’adapter en série le livre La ville nous appartient de Justin Fenton, il y a peu de doutes à avoir quant à la qualité de celui-ci. 

De par l’actualité et ce que nous en a raconté David Simon, on est au fait du mal qui gangrène la ville de Baltimore, qui ne reste qu’un exemple parmi d’autres aux Etats-Unis. Le cocktail violence, drogues et misère sociale y fait des ravages. Les années passent mais le problème demeure. Un cercle infernal qui paraît sans fin. Inarrêtable. Que faire ? La première réponse proposée à cela, la plus immédiate, reste les forces de l’ordre supposées maintenir une sorte d’équilibre précaire. Une façon de traiter les symptômes sans vraiment solutionner le problème. On répond à la force par la force, aux chiffres par les chiffres. On sait où cela mène en définitive. On connaît le film. On croit même tout savoir à force d’en entendre parler. On se dit que le pire du pire nous a certainement déjà été montré. Mais non. Il suffit de creuser un peu pour trouver de quoi noircir un tableau déjà bien sombre. Ce que met en lumière Justin Fenton avec La ville nous appartient est ahurissant.

Cette fois-ci, c’est la criminalité au sein même de la police de Baltimore qui est sur le devant de la scène. A travers le parcours et la chute de certains officiers, notamment une unité en civil menée par le détestable Wayne Jenkins, Justin Fenton dresse un portrait peu glorieux d’une partie de la police de Baltimore. Si l’image de la police de Baltimore souffrait déjà de multiples dérapages rarement suivit de condamnations et pointés du doigt par une société en ébullition, elle ne s’arrange absolument pas avec La ville nous appartient. Racket, vol, trafic de drogue, falsifications de preuves, violence et j’en passe, les faits sont glaçants et les conséquences parfois terribles. Un règne de la terreur exercé en toute impunité et ce des années durant. Heureusement, une enquête finira par avoir raison de certains agents particulièrement pourris, mais qui ne pourraient être que la partie visible de l’iceberg. 

Le travail journalistique de Fenton est riche et minutieux. Il est même colossal. D’une solidité sans failles. Irréprochable. Pas de place à l’improvisation. Tout est sourcé et vérifié. Sans jamais être indigeste, il rend compte de tous les détails utiles à la compréhension de cette enquête vertigineuse. La construction de l’ensemble est impeccable. Les faits sont tellement dingues, mais bien relatés, que ça se lit comme un polar de haut vol. C’est impressionnant ! Une claque dantesque qui laisse pantois. Vous vous en souviendrez. La ville nous appartient est sans conteste un des très grands livres de 2022. Un futur classique.

Brother Jo.

TOURNEVIS de Oscar Coop-Phane / Grasset

Quelque part, un garçon survit dans la ville. Il n’a pas de famille, pas de foyer – que ses mots pour penser.

Ailleurs, trois individus s’organisent. Ils cherchent un homme que personne ne pleurera. 

Quand je suis tombé sur l’annonce de la sortie de Tournevis, le septième roman de Oscar Coop-Phane, j’ai immédiatement été intrigué. Non pas que je connaisse l’oeuvre d’Oscar Coop-Phane, je n’ai jamais rien lu de lui, mais le titre du roman et le peu que l’on nous donne à connaître de son contenu, intriguent. On se demande à quoi s’attendre. Tout est fait pour que l’on ne puisse pas vraiment cerner dans quoi ce livre peut nous embarquer. Rien que le titre. Que penser à la lecture de celui-ci ?

Tournevis est apparemment tiré d’une histoire vraie, sans que l’on sache exactement laquelle. Un court roman qui nous raconte en parallèle deux trajectoires, dans une alternance de paragraphes, le premier est consacré à l’une, le suivant à l’autre, et ainsi de suite. On comprend immédiatement que ces deux trajectoires, celle d’un jeune homme paumé et celle d’un petit groupe à la solde d’une mystérieuse organisation, sont indubitablement vouées à se croiser. Le groupe recherche quelqu’un pour une mission que l’on ne connaît pas et le jeune homme, lui, n’a ni personne, ni but. L’intrigue, elle, demeure énigmatique. Dans l’idée, nous avons là de quoi garder les sens du lecteur en éveil. Dans les faits, c’est moins prenant qu’il n’y paraît.

Oscar Coop-Phane peine à convaincre avec son roman. L’écriture manque d’âme, de vérité, de vie. Ce n’est pas tant que c’est mauvais, c’est surtout assez peu inspiré. Parfois légèrement maladroit. Les personnages sont un peu caricaturaux, trop pour générer un affect quelconque chez le lecteur. Si la fin, supposée nous secouer un minimum, se veut brutale, elle n’aura pas eu sur moi l’effet escompté. Jamais vraiment embarqué par le récit, je suis resté au final, si je puis me permettre, sur ma fin.

Tournevis part d’une bonne idée. Le procédé narratif se veut original et l’histoire intrigante. Malheureusement, le résultat n’est pas aussi singulier et efficace qu’espéré. Si je ne peux certainement pas dire que Tournevis ne vaut pas trois clous, force est de constater que Oscar Coop-Phane n’est pas complètement dans l’écrou.

Brother Jo.

INFILTRÉE de Mike Nicol / Série Noire

Traduction: Jean Esch

« Le Cap. C’est ainsi que ça commence.

 Un samedi, aux aurores. Des cirrus teintés de rose flottent au-dessus de la péninsule. La douceur venue des montagnes contredit l’arrivée de l’hiver.

 Ça commence avec Fish Pescado. Qui se réveille en sentant l’odeur de Vicki.

 Ça commence avec la souffrance de Vicki Kahn.

 Ça commence avec Bill’n’Ben qui mangent des muffins aux myrtilles au petit déjeuner, dans leur voiture. Des gobelets de café posés sur le tableau de bord. Garés dans une rue paisible du port.

 Ça commence avec Mart Velaze dans le hall d’un hôtel, qui regarde Mace Bishop marcher vers lui : il a le regard mort d’un tueur.

  Ça commence avec Mira Yavari qui regarde la construction de pierre de l’autre côté du jardin en soufflant une fumée grise dans l’air sec.

 Ça commence avec ces paroles de Muhammad Ahmadi : Voilà ce qui va se passer, je te dis. Ils ne faut pas qu’ils puissent témoigner.« 


Cent chapitres en cinq parties, sur cinq cents soixante pages, « Infiltrée » est un roman bien charpenté qui démarre paisiblement, pas pour longtemps. Dès la troisième page un flic se suicide, c’est d’une brutalité effrayante, un direct au foie. Il hantera le roman jusqu’au bout.

Il y a beaucoup de personnages dans ce roman de Mike Nicol. 
Vicki Kahn d’abord, une avocate qui a quitté les services secrets quelques mois auparavant, elle a tout de la super héroïne, une sorte d’Emma Peel moderne. Contrairement à son mec, Fish Pescado, un détective privé genre Magnum, surfer un peu dealer qui a les dons d’être là où il ne devrait pas et d’énerver un peu tout le monde. Ces deux-là sont les moteurs du roman. On les suit ensemble ou séparément durant tout le livre, toujours au cœur de l’action, souvent violente l’action.
Caytlin Suarez est une femme puissante, américaine a priori, accusée du meurtre de son amant, un ministre sud-africain, elle vit et travaille dans les très hautes sphères. Quant à Robert Wainwright c’est un scientifique spécialisé dans le nucléaire, le pauvre ne comprend pas bien où il est tombé en acceptant un poste dans un cabinet ministériel. Eux deux servent de détonateurs à « Infiltrée ». Ils sont des enjeux, chacun pour des raisons et des personnes différentes. Là encore, la violence est de mise.
Et une dizaine d’autres encore, plus ou moins secondaires, dont un vieux barbouze amateur d’ « Alice au pays des merveilles » et une mystérieuse Voix sans visage. Sans oublier Mira Yavari, il n’y a pas que son nom qui rappelle une fort célèbre espionne du début du XXème siècle. 

 Très peu sont sympathiques.

Bien que l’écriture soit extrêmement dynamique, il faut être patient durant la lecture et accepter de ne pas forcément comprendre ce qu’on lit. Mike Nicol avance lentement, met en place son histoire calmement mais fermement. Il sait nous tenir en haleine, et nous mener dans son livre par un chemin que lui seul connaît, le problème en faisant ça est qu’il nous maintient à une certaine distance, comme s’il tendait son bras pour nous écarter, au point qu’il est parfois difficile de s’impliquer franchement dans la lecture pendant la première partie, une centaine de pages, car après…
Après c’est un tapis rouge bien tendu qui se déroule devant nous, un pur bonheur de lecture, les pages tournent en mode automatique à grande vitesse. On rentre de plain pied dans un roman qui joue à la fois dans le polar et dans l’espionnage de haut vol avec des Russes et des Iraniens, des Américains et l’État islamique, auxquels on peut ajouter les meilleurs codes du feuilleton classique. Une fois passée cette première partie, une course poursuite démarre et ne s’arrête qu’aux toutes dernières pages, c’est rempli de bagarres, de coups bien bas et bien tordus en tous genres, de personnages aussi intelligents que brutaux et sans merci. C’est très rythmé, les chapitres sont des séquences avec des plans ultra-rapides, comme dans certaines séries américaines. Mike Nicol est également doué d’un sens profond de l’intrigue, du secret, et d’une grande culture politique qui m’ont fait penser plusieurs fois au regretté Henning Mankell.
La dernière partie doit absolument être lue d’une traite, c’est un jeu de chaises musicales presque aussi hilarant que violent et explosif !

Bonne lecture, et comme dit la Voix : « Que les ancêtres vous accompagnent« .

NicoTag

J’ai bien apprécié Fish Pescado, alors pour lui faire plaisir, et parce qu’il l’a bien mérité, un petit weekend bien paisible avec un album qui fête ses cinquante ans.

FROID COMME L’ENFER de Lilja Sigurdardottir / Métailié Noir

Traduction: Jean Christophe Salaün

L’islande semble être le nouvel Eldorado du polar pour les éditeurs français. Chacun y va de son auteur en -son ou en -dottir avec plus ou moins de réussite avec parfois un certain foutage de gueule totalement  assumé. Un nom avec une fin  en -son ou en -dottir et des accents ou des lettres inconnues sous nos latitudes, une histoire avec des souvenirs ensevelis, des gens taiseux, la sauvagerie des éléments, une couverture avec de la neige et une pauvre cabane en bois coincée dans l’immensité glacée ou cachée dans des bois bien noirs pour souligner l’hostilité de la nature et ça roule, le gogo en quête d’exotisme succombe. Après nous avoir longtemps saoulé avec les romans scandinaves jusqu’à l’écoeurement, l’Islande est vraiment la nouvelle aubaine des éditeurs. On en arrive à se demander si en Islande, moins peuplée que la Martinique, on ne naît pas tous avec un stylo pour raconter les malheurs et malédictions enfouis sous la glace. Et peu importe la valeur du polar, du moment que le décor tourmenté soit bien présent.

On ne peut faire ce procès à Métailié qui est en France l’éditeur qui nous a fait découvrir Arnaldur Indriðason, auteur prolifique et certainement à l’origine de la vague islandaise actuelle dans le polar. Dans la foulée, apparut sur le catalogue de l’éditeur, quelques années après, Árni Þórarinsson (Thorarinsson) avec une vue beaucoup plus moderne de l’île, confirmant la qualité notée chez son aîné. Puis, plus récemment, vint Lilja Sigurdardóttir auteure aussi chez Métailié d’une trilogie nommée  Reykjavik noir. C’est elle qui nous intéresse aujourd’hui avec un roman au titre un peu désolant mais au contenu recommandable.

“Aurora vit en Angleterre et sa sœur Isafold en Islande, elles sont très différentes et ont des relations compliquées. Isafold disparaît et leur mère, ne faisant pas la différence entre enquêtrice financière et enquêtrice policière, supplie Aurora d’aller chercher sa sœur.

Aurora ne peut pas s’empêcher de pratiquer ce qu’elle fait de mieux, démasquer les fraudeurs et les faire payer. Elle va donc profiter de ce voyage pour examiner de près certains investissements financiers douteux, et analyser la corruption islandaise tout en testant ses capacités de séduction sur deux hommes.”

Ce qui fait avant tout la force du roman, c’est Aurora, son personnage principal tout sauf recommandable. Elle séduit un homme fortuné qui tombe amoureux d’elle et elle entreprend de l’espionner afin de fouiller ses finances tant elle est sûre qu’elle a affaire à un spécialiste du blanchiment d’argent, la fraude fiscale semblant être le sport national en Islande. Elle est tellement accaparée par sa tâche qui peut s’avérer très lucrative si elle arrive à coincer le type et à le dénoncer qu’elle en oublie un peu, beaucoup, l’objectif principal de son retour forcé en Islande, retrouver sa sœur disparue.

Le suspense, sans être fou, on se doute un peu de l’issue de l’enquête, donne néanmoins l’envie de poursuivre tant les pistes sont nombreuses et laissent planer pas mal de doutes. Les chapitres sont courts et donnent un bon rythme à un roman qu’on peut aisément lire d’une traite et poser ensuite sans avoir eu l’impression d’avoir été pris pour un pigeon. Couvrant intelligemment  des thèmes comme les violences faites aux femmes, l’isolement, la solitude, la marginalisation, l’émigration forcée, les magouilles financières, “Froid comme l’enfer” est un roman très actuel, de son époque, brassant des thématiques très occidentales et pas seulement islandaises qui séduira un public très étendu, fatigué de certaines fadaises et niaiseries folkloriques proposées par certains éditeurs dont nous tairons le nom.

Islandaise recommandable.

Clete

LES IMPARFAITS de Ewoud Kieft / Exofictions / Actes Sud

De Onvolmaakten

Traduction: Noëlle Michel

 « Tu vas bientôt arriver au Dock des pirates. On y donne la réception de Nouvel An des Cultivateurs de dunes, une des coopératives locales. Soixante pour cent des invités sont des femmes, dont trente-deux sont activement à la recherche d’hommes de ton âge. » Je savais ce qu’il voulait dire quand il parlait de « rencontrer des gens ».

 Il hocha la tête et poursuivit son chemin, sans réagir à mes propos. Notre relation fonctionnait depuis des années sur ce mode : comme si j’étais un prolongement de sa conscience, une source de connaissances et d’idées qu’il confondait avec sa propre intelligence.

C’est une Gena qui raconte, une intelligence artificielle. Elle fait le portrait de Cas, un trentenaire. Avec une précision d’orfèvre, tout y passe : sa vie depuis sa naissance, ses loisirs, ses rapports aux autres, son physique, sa santé, etc. Depuis son enfance, il vit principalement dans le Yitu, la réalité virtuelle. C’est un terrain de jeu mais aussi l’endroit où il a étudié, virtuellement, à Eton avec entre autres un Albert Einstein reconstitué à partir d’archives.

L’intelligence artificielle est bien plus qu’un objet posé sur la table qui donne la météo et répond à quelques questions, Cas et les autres en disposent directement sur la rétine. C’est plus un assistant de vie, qui enregistre tout, code et convertit tout en données, n’efface et n’oublie rien, et oriente, influence les décisions simples ou complexes.

Cette Gena est aussi la presque seule possibilité d’interaction de Cas, et des autres. L’assistance artificielle prend une place tellement importante que les rencontres, discussions, sont de moins en moins spontanés, et de plus en plus compliquées pour Cas. C’est pour ça qu’elle devient aussi sa confidente, il lui livre ses désirs, ses amours, ses fantasmes, et qu’elle lui propose de quoi le satisfaire dans la réalité virtuelle. C’est également synonyme de la disparition de l’incertitude, du doute et du plaisir de la découverte puisque tout est su, connu et codé.

 Ne devinait-il pas à quel point la vie de ces déconnectés est morose, eux qui ont perdu leur place en ce monde depuis si longtemps ? Ignorait-il que leurs provocations n’étaient guère plus qu’une façon de conjurer leurs angoisses, leur arrogance une offensive désespérée ?

 Et pourtant… Après cette conversation, quelque chose s’est mis à le titiller, à lui donner de l’énergie, à lui procurer une sensation d’exaltation.

Jusqu’à ce qu’il rencontre, assez tardivement tout de même, un imparfait. Un humain vivant sans intelligence artificielle, une sorte de rebelle donc en 2060. Que se passe-t-il alors dans la tête de Cas ? C’est ce que raconte Gena devant une assemblée à laquelle elle est convoquée pour justifier du comportement de Cas qui s’est déconnecté et vit maintenant hors du réseau et des ses algorithmes, chose impensable, et surtout faille du système de gouvernance mis en place.

L’écriture d’Ewoud Kieft est assez froide, quasi clinique. Il n’y a pas de place pour les émotions ou les sentiments. C’est un peu raide par moments, un peu long à d’autres. Certains passages auraient pu être ramassés en quelques mots et suggérés plutôt que de s’étaler sur plusieurs paragraphes ; défaut venant probablement de la qualité d’historien de l’auteur où la précision est maîtresse.

La froideur par contre est compréhensible, puisque ce qui fait l’originalité du roman, c’est sa narratrice omnisciente au plus haut degré, une Gena, un être artificiel, technologique, dénué de sensibilité, étranger à tout ce qui nous rend humain, nous différencie de la machine, les sentiments de haine ou d’amour, la loyauté ou l’hypocrisie, la timidité, la spontanéité. Malgré tout, plus on avance dans « Les Imparfaits », plus on sent croître dans le discours de cette assistante quelque chose qui s’apparente à de la tristesse et à de la déception de n’avoir pas réussi à éviter la rupture de Cas. 

On voit également ce récit froid muer en confession, où la relation entre Cas et la Gena, qui n’a pas de nom, n’est finalement pas que technologique.

NicoTag


Cas aime les groupes à guitares des années 90. Ça tombe bien, moi aussi.

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