Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 43 of 162)

LES SEPT DIVINITÉS DU BONHEUR de Keigo Higashino / Actes noirs / Actes Sud

Traduction: Sophie Refle

Avec dix romans dans la collection “Actes noirs”, Keigo Higashino est un auteur de polars japonais reconnu internationalement. En France, il a reçu le prix du meilleur roman international du Festival Polar de Cognac 2010 pour La maison où je suis mort autrefois, roman qui a permis sa reconnaissance en France. Citons aussi le sublime roman fantastique Les miracles de bazar Namiya paru dans la collection Exofictions début 2020 et qui montrait un autre aspect du talent de conteur du Japonais. Les sept divinités du bonheur est le troisième roman mettant en scène l’inspecteur Kaga découvert dans Les doigts rouges et retrouvé l’an dernier dans Le nouveau. Nul besoin d’avoir lu les deux premiers volumes pour apprécier et comprendre cette nouvelle enquête.

“Aoyagi Takeaki, un homme d’une cinquantaine d’années, est assassiné au pied de la statue du dragon ailé qui orne le pont de Nihonbashi, à Tokyo. Une enquête apparemment simple pour l’enquêteur Kaga, fraîchement arrivé au commissariat d’un quartier d’affaires prospère de la capitale. Mais les apparences sont parfois trompeuses : comment servir la vérité lorsque le suspect numéro un s’avère innocent ?”

Les sept divinités du bonheur est un pur polar d’investigation, bien dans ses bottes, offrant tout ce qu’on aime trouver dans ce genre de romans où un flic un peu allumé, se fie à son instinct et fouille pour découvrir une vérité bien enfouie et nullement envisageable pour le lecteur. Bon, on se doute que le suspect, décédé, n’est pas coupable sinon l’auteur serait bien embarrassé pour meubler ses trois cents feuillets. Par ailleurs, une description un peu trop détaillée de certains personnages semble indiquer que certains n’ont pas tout révélé et qu’on pourrait les retrouver. Les romans japonais sont souvent très mystérieux d’emblée, de part leur cadre bien sûr mais surtout de part une culture et une morale très différentes des canons occidentaux et qui interrogent souvent, surprennent.

L’intrigue est béton, très surprenante, documentée et met l’accent, à l’image de la Coréenne Hye-Young Pyun, sur la précarité de la vie et la pression exercée sur les salariés japonais. Aucun temps mort, on suit Kaga qui a de plus la bonne idée de ne pas nous saouler avec ses problèmes personnels. Et sans être le polar de l’année, Les sept divinités du bonheur, fait généreusement le job.

Clete

LA FEMME DU DEUXIÈME ÉTAGE de Jurica Pavičić / Agullo

Traduction: Olivier Lannuzel

 « Dans un mois et cinq jours, elle bénéficiera d’une libération conditionnelle, au titre de l’article 59 du Code pénal.

 Quand elle est entrée dans ce complexe, Bruna avait vingt-six ans. Quand elle en sortira, elle en aura trente-huit. L’âge où débute la crise du milieu de la vie, où les hommes s’achètent des coupés rouges et les femmes se ruent sur le yoga et la pilates. L’âge où les hommes commencent à tromper leur femme, et où les femmes se demandent si elles n’ont pas commis une erreur quand elles ont lié leur destin à cet âne égoïste et bedonnant avachi sur le canapé. Quand elle sortira d’ici, Bruna n’aura pas à subir ces désagréments. Elle a été mariée une fois, mais elle ne l’est plus. Elle ne l’est plus et croit profondément qu’elle ne le sera plus jamais.

 Bruna travaille à la prison comme cuisinière.  » 

 Les présentations sont faites, Bruna est emprisonnée pour meurtre avec préméditation. Le milieu carcéral féminin est rarement évoqué, tout y est réglé à l’avance, les tâches de Bruna sont les mêmes de jour en jour, elle cuisine pour les détenues. Ce fonctionnement libère son esprit, et lui permet de reprendre le fil de son histoire dans sa tête. De reprendre depuis le début jusqu’à son incarcération.
Ces passages nous ramènent au début des années 2000, à Split sur la côte dalmate. Bruna et Frane, un jeune marin, sont amoureux, se marient. Ils finissent par emménager dans l’appartement au-dessus d’Anka Šarić, mère de Frane.
Doucement, insidieusement, un enfer quotidien, familial, pavé de petits riens, se met en place entre Bruna et Anka ; Frane lui, navigue pendant de longues périodes. Cette grisaille entre belle-mère et belle-fille se transforme en une lutte pour déterminer qui des deux a le pouvoir. 

 On sait à peu près tout dès le début, la quatrième de couverture est assez révélatrice. On sait qui a tué et qui est mort, rapidement on va savoir comment. « La femme du deuxième étage » n’est pas du tout un whodunit, on n’y trouve pas de mafias ou de tueur en série, pas plus que des rebondissements à chaque fin de chapitre, à peine une enquête. Alors qu’est-ce qui rend ce roman sombrement addictif ?
Tout le roman tient sur cette simple et unique question : pourquoi ? Pourquoi Bruna a tué et se trouve t-elle dans une prison loin de la côte adriatique, à Požega, sur le versant est de ce pays à la géographie si particulière?

 « Elle remonta dans sa voiture et rentra à la maison. Elle grimpa à l’étage en douce, sans un bruit, pour ne pas attirer l’attention d’Anka. La maison des Šarić était grande, sombre et glacée, comme un château endormi. Elle s’allongea dans les draps froids, à l’écoute de la nuit noire. Un malaise indéfinissable l’empêcha de dormir.

 Le lendemain, de retour du travail, elle se changea, enfila un jogging et descendit comme d’habitude déjeuner avec Anka. »

 En plus d’être un roman sur la violence ordinaire, intrafamiliale,  La femme du deuxième étage  est également un roman sur la vieillesse, la maladie, le handicap, la dépendance, et le poids pesant lourd sur les épaules des aidants.  

 Les descriptions sont âpres et méticuleuses, sans être longues ; le vocabulaire y est précis. Lors des nombreux flash-backs, Jurica Pavičić cherche des prémonitions, des signes avant-coureurs de la catastrophe annoncée, de la véritable tragédie qui couve. Il fait preuve d’une rare empathie envers son héroïne qui m’a rappelé certaines nouvelles de Stefan Zweig. Jamais il ne juge Bruna, il reste toujours d’une objectivité sans faille, si bien qu’un doute subsiste, s’agit-il vraiment d’un assassinat ?

 Ce qu’on avait entrevu dans L’eau rouge se confirme ici, à partir d’un fait divers familial Jurica Pavičić bâtit à nouveau une histoire solide.

NicoTag

 La Croatie a de bons écrivains, et également de bons musiciens. Les Bambi Molesters se joignent à Chris Eckman, et fondent ensemble The Strange.

LA CITÉ DES NUAGES ET DES OISEAUX d’Anthony Doerr / Terres d’Amérique / Albin Michel

Cloud Cuckoo Land

Traduction: Marina Boraso

Quand Anthony Doerr était venu à Etonnants Voyageurs, il y a maintenant sûrement plus d’ une décennie, charmé par la cité malouine et son histoire, il avait promis à son éditeur français Francis Geffard de revenir un jour à Saint Malo avec un roman parlant de la ville. C’était une belle et bonne idée en plus d’une promesse puisque en 2015, il obtenait le Pulitzer avec “Toute la lumière qui est en nous, fantastique roman qui se déroulait en grande partie à Saint Malo sous les bombes pendant la seconde guerre mondiale.

Les bandeaux qui fleurissent sur les romans doivent bien avoir un effet autre que répulsif puisque la mode ne faiblissant pas La cité des nuages et des oiseaux se trouve affublé d’un vilain rectangle rouge de papier annonçant “chef d’oeuvre”. Les lecteurs passionnés de Doerr doivent vraiment se demander ce qui pourrait justifier -maintenant- un tel qualificatif que méritait déjà amplement Toute la lumière qui est en nous. Néanmoins, une source particulièrement autorisée, m’a innocemment glissé que Doerr avait encore franchi un palier

Et après lecture c’est l’évidence, son propos, ses histoires, ses ambiances, son humanité, sa bienveillance, son message, son écriture et son intelligence, découverts dans ses premiers romans, sont ici à leur apogée, illuminant de mille feux un roman qui fera date, intemporel, indémodable, d’une beauté et d’une délicatesse rarement égalés.

“Un manuscrit ancien traverse le temps, unissant le passé, le présent et l’avenir de l’humanité.

Avez-vous jamais lu un livre capable de vous transporter dans d’autres mondes et à d’autres époques, si fascinant que la seule chose qui compte est de continuer à en tourner les pages ?

Le roman d’Anthony Doerr nous entraîne de la Constantinople du XVe siècle jusqu’à un futur lointain où l’humanité joue sa survie à bord d’un étrange vaisseau spatial en passant par l’Amérique des années 1950 à nos jours. Tous ses personnages ont vu leur destin bouleversé par La Cité des nuages et des oiseaux, un mystérieux texte de la Grèce antique qui célèbre le pouvoir de de l’écrit et de l’imaginaire.”

Et si un livre pouvait vous sauver la vie ? C’est tout simplement la question que pose Anthony Doerr à ses lecteurs qui savent déjà cette évidence parce qu’ils peuvent l’avoir vécu pour beaucoup d’entre eux ou avoir ressenti l’onde, le choc, le cataclysme provoqué par un texte, une histoire, une plume. et qui attendent une démonstration littéraire de haut vol de la part du magicien américain.

Cinq personnages dont quatre enfants, trois histoires une dans le passé à Constantinople juste avant la chute de la cité, aujourd’hui de la guerre de Corée à nous jours et dans le futur dans un vaisseau spatial en route pour une nouvelle Terre et un roman daté du premier siècle de notre ère: … qui les unit et les réunit par moments pour certains.

Trois époques, toutes les trois très troublées, et des enfants au bord du précipice, qui risquent de tomber parce que la guerre, les virus, l’éco-terrorisme mais un livre…” Il se rappelle le conte d’Anna au sujet de cet homme transformé en âne, en poisson puis en corbeau, qui voyageait à travers la terre, l’océan et les étoiles en quête d’un pays à l’abri de la souffrance, pour décider finalement de rentrer chez lui et de passer ses dernières années auprès de ses bêtes”.

Alors, comme souvent avec les grandes œuvres, il faut d’abord apprivoiser le roman, laisser passer un peu pour que cela se décante. Les cent premières pages pourront troubler puisqu’on passe d’une époque à l’autre et d’un personnage à l’autre dans une même époque très rapidement et très souvent. Mais une fois que vous êtes bien ancrés, c’est le plaisir pur de lecteur qui remplace ce trouble, cet embarras, cette sensation d’être perdu dans un roman, de s’y noyer. Il faut privilégier des grands espaces de lecture, sinon ces changements incessants et parfois perturbants comme frustrants et qui sont la musique du roman, vont vous perdre. Les histoires contées sont belles mais s’avèrent aussi très rudes et il faut souligner la belle pudeur de l’auteur qui nous suggère uniquement mais ne veut pas nous blesser en nous racontant par le menu les fins tragiques qui peuplent le roman.

On peut rapprocher La cité des nuages et des oiseaux de Cartographie des nuages de David Mitchell ou de L’Arbre-Monde mais également de Sidérations les deux derniers romans de Richard Powers. Mais c’est avant tout du Anthony Doerr, brillant, généreux, humain, tendre et inclassable comme tous les grands.

Lisez La cité des nuages et des oiseaux, il vous fera un bien fou. Sa petite mélodie vous accompagnera longtemps et vous en sortirez grandi certainement.

Clete.

LA LUNE DE L’ÂPRE NEIGE de Waubgeshig Rice / Equinox Les Arènes

Traduction: Antoine Chainas

Terry annonça sans préambule :

 ― On n’a plus aucun contact avec le barrage. Le satellite ne fonctionne pas et on ne capte rien à la radio. Inutile de compter sur les téléphones ou la télévision. J’ai donc pris la décision de remettre les générateurs en service avant que les gens s’affolent ou fassent des bêtises. On passera au moins le week-end tranquille. S’il le faut, on prolongera cette mesure la semaine prochaine.

 Evan et Izzy acquiescèrent. Le regard prudent qu’ils échangèrent n’échappa pas au doyen.

 ― Ne vous inquiétez pas, on a déjà été confrontés à des situations similaires, même si on n’a pas eu de panne générale depuis longtemps. Rétablissons l’électricité pour ce week-end et revoyons-nous lundi.

Pas du jour au lendemain mais presque tout le village d’Evan se retrouve sans courant ni réseau d’aucune sorte. Comme lorsqu’il était enfant.
Evan Whitesky vit avec Nicole McCloud, et leurs deux enfants, Maiingan et Nangohns. C’est lui que nous suivons dans  La Lune de l’âpre neige .
Comment faire quand on s’est si vite habitué ? Revenir au mode de vie des anciens de la réserve ne plaît guère. Si certains continuent à perpétuer certaines pratiques ancestrales telles que la chasse ou diverses cérémonies, tout le monde apprécie le chauffage électrique, un film à la télé ou une partie de poker en ligne. Même quand on fait partie des Anichinabés, une première nation amérindienne.

Que s’est-il passé ?
C’est encore l’automne, mais déjà la météo commence à rafraîchir sérieusement cette contrée du nord canadien. On sent bien que ça ne va pas s’arranger, un suspens se met patiemment à grignoter les pages du roman de Waubgeshig Rice. Le dessin de couverture reflète d’ailleurs assez bien le climat anxiogène qui s’empare de la petite communauté. Le problème du réapprovisionnement point rapidement, d’autant que les villes et villages les plus proches sont à plusieurs centaines de kilomètres.
Les nouvelles, funestes, arrivent du sud grâce aux jeunes étudiants de la réserve rentrés précipitamment chez eux. Les horribles scènes de chaos urbain qu’ils décrivent n’ont rien de rassurant quant à notre comportement en cas de pénurie. 

 Viennent également des fuyards par la même route, dont l’un, inspiré d’un être maléfique des légendes amérindiennes, s’invite et abuse de l’hospitalité des villageois en se comportant en colonisateur. Certains, comme Evan et Izzy, refusent de se laisser envahir par cet énergumène dangereux.

L’esprit des Anichinabés subsistait en dépit des épreuves et des tragédies qui marquaient le sort des nations autochtones. Malgré les hésitations ayant précédé la première nuit de tempête, aucune panique n’aggrava la situation. La survie avait toujours constitué un élément essentiel de leur culture, de leur histoire. Les talents qu’ils avaient su préserver au sein de la réserve inhospitalière qu’on leur avait allouée, si loin des terres dont ils étaient originaires, constituaient une fierté qu’ils continuaient de chérir, même après des décennies d’oppression. Les aînés entendaient bien transmettre ce savoir aux plus jeunes, du moins ceux qui étaient disposés à apprendre. Chaque hiver plantait un jalon supplémentaire.

Le thème de la panne n’est pas nouveau dans le genre postapocalyptique. Qu’est-ce qui différencie  La Lune de l’âpre neige  ? 

 Les interrogations de l’auteur sur la survie et l’avenir d’une tribu, qui plus est la sienne ; le retour d’un passé récent mais révolu, l’adaptabilité à un hiver rythmé par le rationnement et les décès. 

 C’est aussi en filigrane une description du mode de vie contemporain dans les réserves avec son lot de problèmes liés à l’alcool et aux drogues, à la violence et aux suicides, et ce qu’il reste des anciennes coutumes tribales.
Et puis bien sûr une écriture très fluide, agréable alors que ce qu’il raconte n’est pas réjouissant, il faut préciser ici que Waubgeshig Rice est également conteur. Il ne cherche jamais le sensationnel, le spectaculaire, il est toujours humble, respectueux de sa tribu.
Antoine Chainas, ici traducteur, a eu la bonne idée de conserver les quelques ornements anichinabés utilisés par l’auteur, toujours en restant intelligible.

Son futur est plausible, La Lune de l’âpre neige est un roman pessimiste, rude parfois, où la solidité de la culture anichinabée est à nouveau mise à l’épreuve par l’arrivée de Blancs. En attendant que ses autres livres soient traduits, il ne faut pas passer à côté de ce roman de Waubgeshig Rice.

NicoTag

DE LA JALOUSIE de Jo Nesbo / Série Noire.

Traduction: Céline Romand-Monnier

Comme l’an dernier, la Série Noire devance la rentrée littéraire en offrant une nouveauté d’un grand auteur de leur catalogue, dès le 11 août quand la plupart des Français sont en vacances et donc tout à fait dispos pour un petit polar. Malin, une réussite sans doute puisque l’opération est réitérée.

L’an dernier, on n’a pas parlé de La femme au manteau bleu de Deon Meyer, sorti au milieu du mois d’août, qui était une grosse escroquerie de l’auteur sud africain, une pauvre nouvelle gonflée comme on peut avec problèmes avec la banque d’un des héros, une deuxième intrigue à laquelle on cesse de s’intéresser au bout de trois pages et un coupable très, très vite découvert.

Ici, point d’arnaque, Nesbo nous offre sept nouvelles autour du grand thème de la jalousie même si la vengeance, une des conséquences, est peut-être plus présente. Il ne semble pas que Nesbo nous fasse le fond de ses tiroirs. Certaines histoires sont tout simplement allées au bout de leur possible prolongement et d’autres illustrent une idée toute simple.

Nesbo, poids lourd mondial du polar, n’est pas célèbre pour ses nouvelles mais bien pour des polars copieux. Du coup, votre appréciation de ces courts écrits pourra varier selon le cadre. Moi, par exemple, je n’en pouvais plus de Phtonos et de ses pages sur l’escalade dans une histoire de gémellité bien trop prévisible. Vous verrez, vous mettrez dix ans de moins que le flic à comprendre l’affaire. Londres, par contre, démarrait très bien et méritait bien plus qu’une quasi anecdote. Mais, dans l’ensemble c’est du Nesbo, c’est pro, parfois surprenant. Le suspense est bien géré et on ne s’ennuie jamais ou presque.

« Aucun remède à la jalousie sinon le temps ou la vengeance, à chaud ou calculée.

Autour de Phtonos, longue nouvelle démoniaque dont l’ambiguïté perverse aurait ravi Patricia Highsmith, six récits illustrent la jalousie meurtrière : du raffinement de la bourgeoise hitchcockienne aux atermoiements de l’auteur à succès installé à l’étranger ; de la pulsion primaire de l’éboueur bafoué à la résignation blessée d’une petite vendeuse issue de l’immigration ; de la préméditation froide du photographe d’art raté à la ruse d’un chauffeur de taxi humilié par sa femme.”

Alors De la jalousie était parfait pour compléter le cahier de sudoku ou de mots fléchés des vacances d’août. Parfait pour la plage, parfait pour un séjour chez la belle-mère aussi et vital pour la plage avec la belle mère. On est en septembre je sais, vous voyez…

Clete

LES SABLES de Basile Galais / Actes Sud.

C’est une cité portuaire, verre et béton sur sable, qui se dresse contre un ciel-champ de bataille. Un enfant se volatilise, la ville est amputée d’un morceau de terre mais ne s’en souvient pas. Une « fake news » tourne en boucle sur tous les écrans, la mort d’un guide spirituel, quelque part au fond d’un désert, secoue des mondes lointains, retentit jusqu’au plus proche. L’information attaque la réalité et le vertige saisit chacun différemment, interrogeant la mémoire, la vérité, l’avenir. Dans la tempête, quelques silhouettes se détachent, nous ouvrant le chemin vers une histoire de disparition et d’oubli.

Publié chez Actes Sud, Les sables, le premier roman de Basile Galais a ce quelque chose d’intriguant, cette aura magnétique qui pousse à la lecture. Ce que l’on en sait – c’est à dire pas grand-chose de concret – est assez mystérieux. J’en espérais le mieux en craignant quand même un peu le pire. Au final, il n’est pas si évident de se prononcer dessus.

Le Havre, ville portuaire grise, massive et bétonnée (pour ce que j’en sais), par laquelle est passée un temps l’auteur Basile Galais, apparaît comme un élément clé dans l’écriture de ce roman. La cité portuaire qui sert ici de décor à l’histoire, qui en est même l’un des personnages principaux, pourrait bien être une sorte de double fantomatique du Havre. On ne sait pas précisément où on est mais nous y sommes plongés de façon éminemment immersive. Les sables est sensoriel et surtout visuel. C’est un état entre rêve et réalité. Une atmosphère enveloppante et nébuleuse. Une expérience littéraire plus qu’un roman conventionnel. 

La Cité est perturbée pas une actualité qui passe en boucle, la mort d’un guide, la mort « du » guide.   Nos quelques personnages réagissent tous à leur façon à cette information. Sans pour autant savoir de quel guide il est vraiment question, sans se sentir initialement véritablement concernés par cette information, ils perdent néanmoins leurs repères. Ils affrontent des émotions diverses et puissantes. C’est un étrange bouleversement. 

Tout au long du roman, je me suis demandé où Basile Galais souhaitait emmener ses lecteurs. J’attendais la concrétisation d’une intrigue, d’une histoire, mais tout est trouble jusqu’à la fin, au point de nourrir une certaine frustration. Les différentes trajectoires des personnages ne constituent pas un récit concret. Elles font partie de ce tout inexplicable. Il n’est pas difficile de se laisser absorber par la dimension esthétique et poétique du livre – qui est clairement son point fort – mais une impression d’inachevé demeure. Plus exactement, même si j’ai suivi le mouvement sans déplaisir, je n’ai pas tout à fait saisi la finalité du livre. Mais peut-être est-ce juste moi qui est en cause ?

Les sables, qui lorgne du côté de la science-fiction, est pour celles et ceux qui veulent s’immerger dans une œuvre littéraire singulière à la dimension esthétique puissante. Il ne faut pas craindre de voir l’intrigue vous échapper pour apprécier les qualités du livre. Ce n’est pas à proprement dit un roman complexe, mais juste insaisissable, car comme il est dit dans celui-ci : « Il y a des choses qui nous dépassent, il faut l’accepter. » 

Brother Jo.

CAPITAINE VERTU de Lucie Taïeb / Editions de l’Ogre

 Les courts et nombreux chapitres de  Capitaine Vertu  sont tous nommés de façon lapidaire : 1848,  Sans suite,  Refus , etc. Jusqu’à l’ultime  Aurore . On entre dans ce livre comme on se retrouve enveloppé par le brouillard, quelles sont les parts de rêve et de réalité ?
Tout au plus, on trouve bien quelques échos à une actualité récente, aux mécontentements populaires et à ses répressions.

 Le capitaine Vertu, nous confia un jour le lieutenant Blanc qui avait servi sous ses ordes pendant près de dix ans, croyait en quelque sorte que chaque enquête qu’elle devait résoudre était la pièce d’un puzzle, et qu’une fois toutes les enquêtes résolues elle obtiendrait une réponse, une image claire et précise de trafics en apparence disparates et pourtant tous liés, une radiographie profonde du mal, qui lui dirait comment poursuivre la lutte, qui lui permettrait d’atteindre ce qui devait être son horizon ultime et inaccessible, le démantèlement des réseaux en cours et à venir, la chute définitive de ceux qui se trouvaient au sommet des hiérarchies multiples et ramifiées du crime.

Alors le personnage qui donne son titre au roman de Lucie Taïeb, la capitaine Vertu, arrive telle une légende. On la découvre taciturne, pugnace, solitaire, sans aspérités, sans goût pour les relations sociales.
Sa vie est racontée par d’autres, à contre-jour. Le récit s’éclaire au fur et à mesure des affaires résolues par la capitaine jusqu’à son départ soudain de la police et sa disparition.
Commence alors un autre récit, celui de sa vie et de ses naissances ; puis apparaissent les raisons intimes et entremêlées qui la font entrer puis sortir de la police. Parallèlement, on sent poindre chez Vertu plusieurs formes de culpabilité en relation avec son métier. 

 Lors de ma lecture, j’ai repensé à  Fausse Balle , le premier roman de Paul Auster publié à la Série Noire sous le pseudo de Paul Benjamin. Capitaine Vertu  est tout aussi âpre, on y avance dans une brume épaisse en se cognant aux chapitres, l’écriture assez froide semble souvent nous tenir à distance. Toutefois, ce serait dommage de ne pas s’y atteler, car d’une part il est court donc sa lecture ne se transforme pas en épreuve, et d’autre part, Lucie Taïeb instille un climat qui happe dès les premières pages. 

NicoTag

UN PROFOND SOMMEIL de Tiffany Quay Tyson / Sonatine

The Past Is Never

Traduction: Héloïse Esquié

Alors, la rentrée littéraire, ce n’est pas toujours bon. Parfois, on a l’impression de se faire refiler de la mauvaise came, faut se méfier. Là, dès la couverture, mille fois vue, on soupçonne l’arnaque. Combien de couvertures avec des marécages, la mangrove ou le bayou pour des histoires n’ayant rien à voir? A croire que le sud des USA est une immense mangrove. Bon d’accord, la référence à “Là où dansent les écrevisses” de Delia Owens semble néanmoins confirmer que le roman sera, en partie au moins, aquatique. A la lecture de la quatrième de couverture, vous sombrez déjà dans l’ennui avant d’avoir ouvert le roman. Pitié, pas une disparition d’enfant de plus…L’auteure, inconnue chez nous, a-t-elle cru au pouvoir de sa plume pour se différencier sur un terrain déjà outrageusement labouré ou a-t-elle voulu tout simplement emprunter un chemin déjà bien balisé ? Des a priori bien mal à propos, le roman est divin et très loin de ce qu’il laisse présager.

“White Forest, Mississippi. Cachée au milieu de la forêt, la carrière fascine autant qu’elle inquiète. On murmure que des esprits malveillants se dissimulent dans ses eaux profondes. Par une chaude journée d’été, Roberta et Willet bravent toutes les superstitions pour aller s’y baigner avec leur petite soeur, Pansy. En quête de baies, ils s’éloignent de la carrière. Quand ils reviennent, Pansy a disparu.

Quelques années plus tard, Roberta et Willet, qui n’ont jamais renoncé à retrouver leur sœur, suivent un indice qui les mène dans le sud de la Floride. C’est là, dans les troubles profondeurs des Everglades, qu’ils espèrent trouver la réponse à toutes leurs questions.”

Dès le début, avec une plume impeccable, Tiffany Quay Tyson va écrire un roman autre, différent de la norme. Elle va conter bien sûr les recherches, le désespoir des parents, les soupçons, les rumeurs mais aussi d’autres histoires à travers le temps sur ce lieu maudit où la petite a disparu. Elle va retracer l’histoire de cette carrière, remonter jusqu’aux esclaves qui l’ont creusée, son exploitation, ses sales histoires, les fondements de cette malédiction. Si au début ces histoires peuvent être vues comme des digressions magnifiquement racontées à une histoire de recherche d’enfant, elles deviennent rapidement le tissu principal de la trame. Petit à petit, ces récits font sens pour le lecteur, ce passé connu permet ou aide à la compréhension des actes d’aujourd’hui.

Tous les personnages sont passionnants, sujets à débats… héros ou salauds, les interprétations sont nombreuses. Malgré une histoire souvent dure, certains personnages sont vraiment solaires. Le roman dégage une chaleur, un truc qui réchauffe même dans les heures les plus désespérées. Toujours une main tendue, un regard, une parole qui réconforte, un silence qui apaise, des gestes simples mais précieux.

Toutes ces histoires, ces destins, ces disparitions, ces lieux poseront les bases d’une famille selon Clémentine, cœur vibrant du livre. Un profond sommeil brille par son histoire douloureuse mais superbe, par son évocation d’un fleuve et par la construction brillante de Tiffany Quay Tyson. Sa plume chaleureuse et aimante bouleversera certainement plus d’un lecteur.

“Lui et Fern avaient huit ans quand leur père les abandonna sur le bord de la route. On l’appelait Junior à l’époque, le premier des nombreux surnoms qui lui colleraient à la peau toute sa vie. “Prends soin de ta soeur”, lui avait recommandé son père avant de monter dans un train en direction du nord. Ils ne se désolèrent pas de son départ. Ils en étaient encore à se faire à la perte de leur mère”.

Clete

AU MOINS NOUS AURONS VU LA NUIT d’Alexandre Valassidis / Scribes / Gallimard

Dans une ville où règnent la langueur et l’ennui, où des immeubles sombres barrent l’horizon, un jeune homme, Dylan, disparaît dans des circonstances propres à susciter toutes les interrogations. S’agit-il d’une fuite, d’une fugue, d’un meurtre ? Pour combler cette absence, le narrateur retrace ce qu’il sait de Dylan, approfondit son mystère, raconte les heures qu’ils ont passées tous les deux à errer au cœur de la nuit et qui ont peu à peu scellé leur amitié. Ces nuits à ne rien se dire, à observer. Jusqu’au jour où les deux jeunes hommes se surprennent à faire un détour dans leur itinéraire…

Les premières fois c’est plein de mystère. C’est réjouissant. Gallimard nous en propose deux d’un coup avec le roman Au moins nous aurons vu la nuit. Ce roman, c’est le premier de l’auteur belge Alexandre Valassidis, jusqu’alors poète publié sous le pseudonyme de Louis Adran. C’est aussi la toute première publication éditée sous ce nouvel label nommé Scribes et dirigé par Clément Ribes. Scribes serait voué à mettre en lumière des voix singulières qui n’hésitent pas à sortir des sentiers battus. Ces deux premières fois s’annonçaient donc prometteuses. 

Tout commence avec la disparition d’un certain Dylan, qu’a fréquenté le narrateur. Une disparition qui se veut mystérieuse et sur laquelle le narrateur émet des hypothèses, voire en défait. Cette disparition est un point de départ pour découvrir Dylan par le prisme du lien qui le lie à notre narrateur. En découvrant petit à petit ce lien ce sont les trajectoires de l’un et de l’autre qui se révèlent à nous. L’évolution de ces trajectoires nous embarque vers ce qui pourrait bien expliquer cette disparition, ou pas. Et puis il y a cette ambiance nocturne et magnétique, immersive, qui capte notre attention jusqu’aux derniers mots. Un récit très court mais prenant.

Dès les premières lignes de Au moins nous aurons vu la nuit, l’écriture d’Alexandre Valassidis fait mouche. Elle est très simple, sans superflu. Les phrases sont courtes, les chapitres aussi. Tout est fluide. Il y a une réelle musique dans l’écriture. Ça respire. Le texte est rythmé de telle façon qu’on peut aisément le lire, jusqu’à sa conclusion, sans interruption. C’est un style d’écriture assez délicat qui donne une dimension poétique au roman, qui le rend également vivant, entraînant. Il a fait le choix de l’épure et de la simplicité. Il maîtrise. Il sait faire. C’est un plaisir à lire.

Au moins nous aurons vu la nuit c’est donc deux premières fois dont les promesses sont tenues. Clément Ribes, via Scribes, nous propose un livre atypique et Alexandre Valassidis s’inscrit d’emblée comme une voix qu’on a envie de suivre. Pari gagné. Un beau roman à l’atmosphère crépusculaire et poétique qui saura séduire les plus curieux. 

Brother Jo.

DARWYNE de Colin Niel / Le Rouergue

 ― C’est Jhonson, présente la mère, un vague sourire aux lèvres.

 Le prénom glisse sur Darwyne comme l’eau sur un plumage d’oiseau : il se fiche de savoir comment il s’appelle, l’homme à la débroussailleuse. La seule chose qu’il y a à retenir, c’est que désormais il va habiter avec eux. 

 Que c’est le nouveau beau-père.

 Les lèvres serrées l’une contre l’autre, l’enfant acquiesce, conscient qu’il n’a pas son mot à dire, que c’est la mère qui décide de ce genre de choses, pas lui. Mais il ne se fait pas d’illusion, il sait très bien ce que l’arrivée de ce Jhonson veut dire.

 Il sait que ça va recommencer.

Ils sont deux, Darwyne et Mathurine.

 Le pian de Guyane est un opossum bien mal considéré, un peu comme le rat en métropole. Sale petit pian dégueulasse, c’est ainsi qu’est surnommé Darwyne Massily par sa mère Yolanda, la plus belle femme du bidonville de Bois Sec d’après lui. Il parle peu, essentiellement à lui-même. À l’école il est considéré comme inadapté par les enseignants, les autres enfants l’ignorent ou le méprisent à cause de ses jambes déformées.
Les beau-pères défilent, c’est le huitième qui vient d’entrer dans sa vie, et pourtant il n’a que 10 ans. Il ne retient pas leurs noms parce qu’il sait déjà comment ça va se passer et se terminer. Il sait qu’il va de nouveau subir ce nouvel arrivant qui lui prend sa place.
Darwyne est clairement mal traité, c’est là que Mathurine entre en scène.
Mathurine est éducatrice spécialisée, célibataire et âgée de quarante ans. Son désir d’enfant est un élément clef de ce roman. Elle côtoie toute la misère et la violence faite aux enfants de Guyane. Un signalement anonyme lui est parvenu au sujet de Darwyne. 

 Le contact prend du temps à s’établir avec Darwyne. L’enfant et l’éducatrice vont se rencontrer, et trouver un terrain d’entente : leur passion commune pour la nature, la forêt guyanaise. Les connaissances de Darwyne sont stupéfiantes pour son âge, presqu’inquiétantes.
Ainsi avance le roman, entre Mathurine, Darwyne et Yolanda ; au gré de l’évaluation sociale que Mathurine n’arrive pas à conclure. Quelque chose cloche entre la mère et le fils.

Et à présent que Bois Sec s’est assoupi, que se sont tus tous les vacarmes humains, il écoute les bruits de la jungle. Après cette journée de plus avec le beau-père, ça l’apaise. Jamais il n’irait dire cela, ni à la mère ni à personne d’autre, mais ce qu’il entend d’abord, c’est la lisière débroussaillée en train de guérir de ses blessures. Les plaies qui se referment lentement, le crissement ligneux des tissus végétaux. Et, plus loin, Darwyne entend gronder la faune nocturne qui se presse derrière l’orée. Il entend les oiseaux de la nuit, feuler le grand ibijau, crisser la chouette à lunettes, il entend chanter les rainettes et les adénomères, il entend brailler les singes hurleurs, tout là-bas. Et ne sachant aucun de ces noms-là, ces noms couchés dans les livres des naturalistes, il les nomme à sa manière, dans sa tête. Et pourtant conscient que la mère n’aimerait pas le voir ainsi, il reste longtemps à écouter ce sous-bois plus étendu que le ville elle-même, déployé à l’infini sous le tapis des cimes. L’Amazonie entière à quelques centimètres de sa couchette.

 L’écriture de Colin Niel fourmille d’un vocabulaire inhabituel au polar ou au roman noir, c’est une occasion de s’enrichir de toute une faune bien éloignée des rues de New York, Paris ou Stockholm. Le décor foisonnant de Darwyne est savamment planté, non seulement on voit mais en plus on entend, on sent. L’auteur donne vie à ces plantes, arbres, lianes ; ses pages sont luxuriantes, palpitantes, vivantes de tous les animaux croisés. Toutefois cette nature peut être oppressante, s’y retrouver seul n’est pas bon signe. La forêt n’a rien d’idyllique, tout comme le bidonville dans lequel vit la famille Massily. Avec Darwyne, Colin Niel nous montre ce qu’est la Guyane des petites gens, des migrants comme Yolanda et Jhonson. Pas d’eau courante, des toits de tôles qui tiennent avec des bouts de ficelle, toutes ces vies précaires bien plus proches de la Jungle de Calais que des clichés habituels sur Kourou. C’est tout l’envers de l’exotisme.


Il faut être attentif lors de la lecture, non seulement pour bien appréhender la complexité du jeune Darwyne, personnage partiellement et librement inspiré du folklore amazonien, mais surtout parce que Colin Niel sème son roman d’indices à peine écrits qui reviennent en tête en cours de lecture ; et ce jusqu’à ce que cet épilogue épouvantable, qui paraissait inconcevable, soit enfin dévoilé. 

NicoTag

 La forêt guyanaise de Darwyne et Mathurine possèdent un rythme bien à elles qui pourrait bien ressembler à celui-ci.

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