Chroniques noires et partisanes

UNE PETITE SOCIÉTÉ de Noëlle Renaude / Rivages

J’avais rencontré brièvement Noëlle Renaude l’an dernier à Lamballe au salon Noir sur la ville. Quand je lui avais dit mon admiration pour son premier roman Les abattus, oeuvre particulièrement noire, elle m’avait répondu en gros qu’elle avait fait comme elle avait pu parce qu’elle ne savait pas trop ce que regroupait cette notion de “noir”, aux si nombreuses définitions il est vrai. Pour autant l’auteure, dramaturge connue, n’est pas une novice dans le polar ayant écrit par le passé des dizaines de nouvelles policières sous pseudonyme pour le magazine Bonne Soirée. L’une d’entre elles, Il faut un héritier, a d’ailleurs été réalisée au cinéma en 2O21 sous le titre La pièce rapportée avec notamment Josiane Balasko et Philippe Katerine à l’affiche.

Les abattus, par son ton, par son écriture, par sa noirceur plombante, déprimante, a expédié vers le vintage certains auteurs qui croyaient se la jouer fine… On pouvait reprocher à son premier opus d’avoir choisi la facilité en exposant des gens qui étaient déjà des caricatures de beaufitude dans leur vie, dans leur comportement, dans leur condition, dans leurs rêves… un monde triste, dans une France périphérique oubliée, très justement observée et rendue. L’amateur de noir peut aimer lire ces destins de personnes dans une merditude sans nom mais, tout en sachant que ces histoires finissent souvent plus mal qu’elles n’ont commencé, il ne dédaignera pas forcément quelques éclaircies, quelques beaux comportements… la fleur qui pousse sur le tas de fumier. On pouvait trouver cela dans Les abattus. Ah si, un tout petit peu quand même, Noëlle Renaude n’avait pas tout flingué à l’époque. Là, c’est une toute autre histoire. Que dalle, rien, nada, zob, que tchi, des clous !  Dans Une petite société, Noëlle Renaude remet une seconde couche plus létale, plus toxique. Tout est noir, sale, vulgaire, triste, navrant, comme dans le premier sauf que ce coup-ci, on n’est plus chez les Bidochon, c’est les Français moyens qui morflent et ça fait mal. Vous ne vous en vanterez pas non plus, mais on peut très certainement retrouver ici certains de nos petits travers, de nos sales habitudes, de nos mauvais goûts, de nos petites trahisons, de notre petit côté dégueulasse. Rien de bien grave, juste du moche qu’on cache.

Alors, si vous n’avez pas aimé Les Abattus, je crois que je vous ai déjà suffisamment fait perdre votre temps. Si vous voulez débuter dans le Noir, disons sociétal, il y a peut-être des couleuvres plus faciles à avaler. En fait, si vous n’êtes pas habitués à vous faire rentrer dedans, Noëlle Renaude, la diva punk du Noir, va vous plomber ce début d’automne et vous faire perdre le peu de crédit que vous accordiez encore à vos contemporains. Enfin, si vous avez apprécié le premier roman, foncez, celui-ci est pire.

“Tom, jeune handicapé mental, vit sous la tutelle d’une prétendue veuve et d’un homme à tout faire dans une grande demeure mal entretenue. Son père, homme d’affaires anglais, s’est suicidé une nuit dans la bibliothèque. Quand Tom, travaillé par ses pulsions sexuelles, tente d’enlever la fille prépubère des voisins, les regards convergent sur l’étrange maisonnée, qu’observe depuis longtemps déjà la comptable de l’usine d’en face. Assistante sociale, flics, détectives, voisins, badauds, tous semblent avoir leur petite idée sur ce que cachent les grilles de la maison en haut de sa pelouse.”

Il y a sûrement des quatrièmes de couverture plus dures à faire que d’autres et puis il y en a des impossibles et on ne peut que féliciter l’éditeur de s’en être sorti ici. Rivages lance le roman avec cet incident finalement mineur mais mettant en lumière une maison, centre névralgique de cette terrible Cour des Miracles. On aurait aussi pu l’introduire par l’histoire de Louise, une employée d’une usine qui pendant 30 ans va regarder ce qui se passe dans cette demeure bourgeoise sur laquelle donne son bureau. Elle va observer, épier, guetter, fureter, supputer, imaginer, cancaner la vie de cette maison. Alors, très tôt, le lecteur va comprendre qu’il s’est passé effectivement des trucs louches, la  mort mystérieuse d’une femme qui tombe et qui meurt, comme ça, pas plus. 

Et puis ça part dans tous les sens tout en restant presque à vue du cadre : la maison. Avec un réel talent d’écriture parfois minimaliste et tout simplement parfait, elle décrit des hommes et des femmes aux vies tristes, où chaque matin c’est lundi, où on survit comme on peut dans son existence sans saveur, sans couleur, sans espoir “ Yeux flasques menton qui ballotte et mémoire qui vacille, plus de doute Mignon picole”. Et à d’autres moments c’est un torrent verbal, des diatribes sans fin écrites à la kalach, sans point visible à l’horizon avant une page et demie, criblées de virgules où vous vous accrochez pour encaisser ce que vous morflez. Attention, c’est plombant mais c’est extrêmement addictif car on sait qu’un, voire plusieurs crimes, ont pu être commis dans la maison et pourraient se reproduire. 

Les personnages sont vils, l’auteure nous fait entrer dans leurs cerveaux, nous montre les dysfonctionnement de chacun, les tares, les raisonnements malades, les fuites dégueulasses, les histoires lamentables, navrantes, honteuses. Méfiez-vous des digressions qui semblent anodines, leur final vous laisse souvent K.O.. On voit bien que Noëlle Renaude a pris un grand plaisir à écrire cette histoire, partant dans des digressions très longues, vous amenant à vous demander si vous avez toujours le bon bouquin entre les mains, pour toujours rebondir sur ses pieds et recommencer à vous malmener. Aucune violence n’est visible et pourtant on prend cher. On suit Noëlle Renaude avec bonheur quand elle s’emballe pendant cinq pages sur une scène qu’elle aurait pu boucler en quelques lignes, y restant tellement elle est bien dans le dawa qu’elle a créé sous nos yeux ébahis et parfois horrifiés.

Je n’ai aucun doute sur la médiocrité de cette recension que j’ai déjà retardée plusieurs fois, conscient de ne pas être à la hauteur de l’originalité et de la liberté d’écriture de l’auteure. Pour parler simplement, Une petite société était un passage obligé pour Nyctalopes. 

Merci madame Renaude.

Clete

4 Comments

  1. Sandrine

    Ton billet est très bien. Il me donne envie de découvrir Noëlle Renaude, certainement avec « Les abattus ».

    • clete

      Ah, je pense qu’il ne faut passer à côté de ce nouveau talent Rivages, tout comme « Je suis le dernier » d’Emmanuel Bourdieu. C’est un nouveau ton, des gens qui ont vécu… Ça tranche avec un certain ronron actuel du noir.merci de ton encouragement.

  2. katell

    wow quel billet! tu me donnes envie d’essayer!

    • clete

      Il faut oser, c’est génialement décapant.

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