Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 34 of 161)

LONELY BETTY de Joseph Incardona / Finitude

Lonely Betty est un roman déjà ancien de l’auteur suisse Joseph Incardona à qui on doit depuis quelques années, de grands et forts moments de littérature noire : 220 volts, Derrière les panneaux il y a des hommes, Chaleur, La soustraction des possibles et Les corps solides.

L’ouvrage, publié chez Finitude en 2010, était épuisé depuis longtemps et la maison en le rééditant va permettre aux fans de l’auteur de s’offrir un petit plus, délicieusement noir.

C’est la veille de Noël 1999, tout le monde est pressé, bien occupé mais à Durham, petite ville du Vermont, on va fêter les cent ans de Betty Holmes née le même jour que Jésus Christ. La vieille instit est internée à l’hospice communal depuis 60 ans, depuis la disparition restée mystérieuse de trois frères qui étaient ses élèves. Depuis ce tragique événement la vieille toupie est restée totalement mutique. Les notables de la commune se rendent donc à la petite célébration, une petite corvée avant les agapes du réveillon. Et puis badaboum, la vieille dame prend soudain la parole…

“ Je veux parler au lieutenant à la retraite John Markham.” Le silence autour de la vieille était aussi dense qu’un pudding. Elle-même, surprise d’entendre sa propre voix après tout ce temps, ajouta d’un ton scolairement autoritaire:

“Et tout de suite, nom de Dieu!”

Beaucoup plus léger que ses dernières oeuvres noires Lonely Betty est un pastiche des vieux romans noirs américains, une fable noire très drôle si vous aimez un humour souvent situé en dessous de la ceinture.

“Lauren interrompit sa fellation, leva son visage vers James Sullivan :

– Dis, mon chou, tu ne trouves pas que les chapitres de cette histoire deviennent de plus en plus courts ?

Le regard voilé par le plaisir, il soupira :

– Je suppose que c’est une question de rythme…

– Mais on est des personnages secondaires ? À quoi bon mentionner que je te taille une pipe ?

– J’en sais rien, continue, poupée.”

Evoluant dans une centaines de pages addictives, on se demande un moment comment Joseph Incardona va retomber sur ses pattes tant le propos est court et on s’inquiète d’un final qui serait bâclé. Mais l’auteur est malin, très malin et réussit un très beau coup en transformant son récit décalé en hommage à un grand écrivain du Vermont, oui, je sais bien que vous avez deviné de qui il est question. Rajoutons que cette nouvelle mouture est embellie par des illustrations délicieusement noires de Thomas Ott dont on avait déjà beaucoup apprécié le travail pour une réédition de A Hell of a Woman de Jim Thompson aux éditions la Baconnière.

Un beau cadeau à faire ou un bel objet à s’offrir.

Clete

LE GUIDE de Peter Heller / Actes Sud

The Guide

Traduction: Céline Leroy

“Quelques années après un été traumatique, Jack arrive au Kingfisher Lodge comme guide de pêche à la mouche auprès de riches et célèbres qui fuient la réalité morose d’une Amérique covidée dans les paysages sublimes du Colorado. Outre que la rivière fourmille de truites multicolores, Alison K, la cliente qu’on lui confie, est irrésistible. Mais la menace et le danger viennent vite assombrir la parenthèse enchantée.”

Peter Heller avec La constellation du chien il y a longtemps et La rivière dernièrement nous a charmés par ces belles intrigues dans des cadres naturels qu’il magnifie par ses peintures magnifiques de la nature décrites  avec talent et passion.

On retrouve ici Jack, personnage principal de La rivière, venu dans le Colorado pour panser ses plaies et prendre un nouvel élan dans la vie. Mais dès son arrivée dans cette réserve de pêche pour gens fortunés, lieu idoine pour écrire de belles pages de nature writing, plusieurs choses le chiffonnent: la présence de caméras, les limites draconiennes des espaces de pêche, des voisins du “resort” irascibles et une clientèle bizarre qui ne semble pas réellement s’intéresser aux loisirs proposés mais s’absente souvent pour revenir avec des mines ravagées et des pansements sur les mains. 

Jack est à l’essai comme guide mais tout de suite se lance dans l’investigation, fait fi des recommandations anti-covid (un énième variant venu d’Inde est apparu… pfffff!), refuse certaines obligations liées au fonctionnement du lieu. Il enquête d’abord seul puis avec l’aide de sa jeune et belle cliente Alison K., une rock star venue là pour évacuer la pression mais qui se lance avec lui dans l’”aventure”. Ils découvriront le pot aux roses et ce n’est pas joli, joli ce qui se passe à Kingfisher Lodge mais d’une part, ce n’est pas très original et d’autre part le lecteur l’aura découvert bien, bien longtemps avant eux. Le dernier tiers du roman tient du thriller mais dès que ça commence à sentir franchement le roussi pour nos deux amis, la cavalerie arrive à bord de deux hélicos…

Franchement ? De très belles pages au fil de l’eau qui pourront peut-être même créer une attirance pour la pêche chez certains mais aussi des personnages peu crédibles, des dialogues plats, une liaison très improbable, une intrigue à deux balles déjà souvent lue, un suspense poussif, une fin un peu niaise. Peut-être que ce roman s’adresse à un public très jeune, je ne sais pas, un peu désarmé… Et s’il est vrai que Peter Heller s’attaque aux loisirs privilégiés des nantis, à leur fric qui peut tout acheter même le plus immoral comme on pourra le constater, les appâts sont vraiment trop grossiers pour qu’on morde à l’hameçon, enfin moi toujours. Une grosse déception…

Clete.

BLACK FLIES de Shannon Burke / Sonatine

Black Flies

Traduction:  Diniz Galhos

Lorsqu’il devient ambulancier dans l’un des quartiers les plus difficiles de New York, Ollie Cross entre dans un enfer quotidien fait de scènes de crime, de blessures par balles et de crises de manque. Alors que ses collègues répondent à cette misère omniprésente par le cynisme, Ollie commet une erreur fatale : tenter d’aider les victimes auxquelles il a affaire. C’est le début d’une spirale infernale qui le conduira à un geste aux conséquences tragiques.

Publié initialement sous le titre 911, chez Sonatine en 2014, le roman de Shannon Burke se voit réédité sous le titre Black Flies, toujours chez Sonatine, celui-ci faisant l’objet d’une adaptation cinématographique par Jean-Stéphane Sauvaire mais dont la date de sortie n’est pas encore précisée.  Quelqu’un m’a soufflé qu’il fallait que je lise ce livre. Je ne me suis pas fait prier ! Une découverte au-delà de toutes les attentes que je pouvais en avoir. 

Dès la lecture du prologue, dès même les premières lignes de ce prologue, j’ai pressenti que j’allais me prendre une bonne claque dans la tronche et je ne m’y suis pas trompé. On est immédiatement happé dans une spirale infernale, celle de Ollie Cross, jeune aspirant médecin au début des années 1990, qui peine à passer le concours et décide de devenir ambulancier dans le quartier de Harlem, à New-York, en vue d’acquérir de l’expérience pour réaliser son rêve. Encore relativement « innocent », il va être confronté à une violente réalité dont il ne sortira pas indemne. Il intègre une équipe d’ambulanciers chevronnés aux personnalités singulières, qui chacun à leur façon, en adoptant parfois des comportements assez dingues, tentent de faire face à la brutalité de leur quotidien : « Le sordide incessant et l’horreur banale du boulot nous procuraient le sentiment étrange d’être à l’aise dans ces circonstances, détachés, et même de nous sentir bien dans le monde parallèle des urgences médicales, des blessures graves et des morts subites. »

La plume de Shannon Burke est sèche, voire âpre, donnant un ton plus juste et fort encore à l’histoire. Il nous tient en apnée, avec un tel sens du rythme que cela fait l’effet d’un shoot d’adrénaline. A la virgule près, il fait preuve d’une maitrise folle. 200 pages d’une cadence infernale. Ça secoue et c’est peu de le dire. Il inscrit dans notre cerveau avec une force inouïe des images d’une dureté incroyable. Ça en devient hypnotique et franchement hallucinant. Il nous fait tutoyer la mort à quasiment toutes les pages tout en disant bien des choses sur la vie. Aussi extrême que jubilatoire. Shannon Burke était lui même ambulancier et chaque ligne semble respirer le vécu, bien que l’on soit dans une fiction. Mais ne dit-on pas parfois que la fiction est le meilleur moyen de raconter la vérité ?

Black Flies est un roman d’une noirceur abyssale au style implacable. Une intense plongée dans les bas-fonds de la vie. Une lecture terrassante dont on ressort méchamment sonné. N’ayons pas peur des mots, nous avons là une fulgurance littéraire. Un coup de maître !

Brother Jo.

KALMANN de Joachim B. Schmidt / La Noire Gallimard

Kalmann

Traduction: Barbara Fontaine

“Raufarhöfn, petit port islandais tout proche du cercle polaire arctique, décline lentement mais sûrement depuis que les quotas de pêche ont été imposés. Dans ses rues désolées, Kalmann Óðinsson déambule, paré de son étoile et de son chapeau de shérif, portant fièrement à la ceinture le mauser légué par un père américain jamais vu. Kalmann est le cœur simple du village, pêcheur de requin émérite apprécié de tous. Un matin tout blanc, parti chasser le renard, il découvre une grande tache de sang qu’absorbent les flocons. Est-ce du sang humain ? Or l’homme le plus riche du village, Róbert McKenzie, a disparu depuis quelques jours. La police débarque et Kalmann, témoin vedette, se retrouve sur la sellette.”

Et comme dab, ce sont les romans dont on n’attend mais alors vraiment rien qui procurent souvent les plus grands plaisirs de lecture et nul doute que Kalmann est une sublime surprise.

Vous je ne sais pas mais en ce qui me concerne l’Islande à toutes les sauces comme ça l’est depuis quelques années, ça commence à me donner des boutons. Pour un Indridasson combien de -Son et de -Dottir à chier usant des mêmes ficelles d’un soitdisant esprit Nordic Noir aussi crédible dans son unité que le rural noir ricain qu’on nous vante aussi parfois de manière bien exagérée. L’Islande, un pays de 300 000 âmes où on naît aujourd’hui avec un stylo à la main pour vendre des histoires bien glaciales aux Français qui les adorent. Paragraphe inutile j’en conviens mais néanmoins révélateur de mon envie d’aller errer une fois de plus sur ce caillou battu par les vents et maudit des dieux.

Le pays a peut-être  beaucoup de charme et il a beaucoup séduit Joachim B. Schmitt l’auteur suisse tombé amoureux de l’île et qui réussit ici un roman sincère, beau, tendre et dur, intelligent et complètement barré autour d’un personnage extrêmement attachant Kalmann qu’on prend au départ comme un ado un peu à l’ouest avant de comprendre qu’en fait il est, en gros, l’idiot du village et qu’il a une trentaine bien avancée. Protégé, souvent de manière un peu condescendante par sa communauté de 150 âmes qui tente de survivre aux quotas rendus nécessaires après des décennies de pêche sauvage. A ce propos, on ne saurait trop vous conseiller la série Arte sur le thème de la privatisation de la pêche en Islande dans les années 80, Blackport. Alors, sûr, en France aujourd’hui, on a d’autres priorités actuellement que les quotas islandais et je peux envisager votre manque d’engouement mais ce mélange de tragédie et de comédie burlesque est particulièrement jouissif et on y retrouve beaucoup de ce qui fait le bonheur du roman de Schmidt. Dans les deux œuvres, on sent une spécificité des communautés de pêcheurs en Islande que je n’avais pas perçue avant.

Kalmann navigue entre ethnologie et sociologie de ce petit village, Raufarhöfn, qui existe réellement tout au nord du pays et qui dans les années 40 et 50 était le principal port de pêche exportateur de l‘île. Existe aussi le Stone Heng  cet espèce de monument inachevé érigé pour attirer des touristes… où Kalmann, chassant un renard polaire qui s’approche trop près des habitations découvre cette mare de sang et cela au moment où on recherche l’homme le plus riche du village, Róbert McKenzie, qu’on soupçonne d’avoir vendu son quota de pêche à un autre port signifiant la mort du village. La dernière fois qu’on l’a vu un matin il errait, divaguait à moitié nu et complètement bourré. Beaucoup auraient de bonnes raisons de l’éventrer comme un cabillaud. Kalmann se retrouve bien malgré lui au cœur du mystère. L’enquête policière commence car ne l’oublions pas, nous sommes bien dans un polar ou peut-être plutôt dans un magistral conte noir embelli par la tendresse dégagée par ce Kalmann bien démuni depuis le départ en maison de retraite de son grand-père, son idole, sa seule référence paternelle.

La Noire veut promouvoir des écrits un peu différents des autres productions noires, à la périphérie du genre et s’il y a eu des crashs mémorables par le passé comme avec le très crypté Les larmes du cochontruffe qui peut-être délivre sa vérité ou un once de sens après une bonne absorption de champis, force est de reconnaître que la collection envoie maintenant, à chaque fois, du très lourd. 

On peut se demander ce qui séduit le plus dans ce roman. Est-ce ce récit entre tradition avec cette communauté de pêcheurs solidaire, la pêche ancestrale et des mets effroyables d’un autre monde avec le requin du Groenland, les ours polaires que certains pensent avoir aperçus et la modernité avec des immigrants lettons dont on se méfie, des quotas de pêche précieux, la perte des services publics, des tonneaux remplis de cannabis et de cachetons, un village en train de crever? Sont-ce les personnages attachants et tous un peu barrés avec une mentalité fière et indomptée qu’on attribue souvent aux îliens de toutes les mers ? Est-ce une résolution de l’enquête policière tout à fait originale et particulièrement terrible ?

Peut-être un peu de tout cela et également certainement la plume très juste de Joachim B. Schmidt mais surtout, surtout il y a Kalmann et je vous promets qu’il y a très, très longtemps que je n’avais pas rencontré un si beau personnage de roman provoquant avec le même bonheur l’hilarité comme l’émotion et qui peut-être bien vous fera échapper une petite larmichette à la fin. Le genre de bouquins que vous quittez avec tant de regrets.

Du bonheur !

Clete.

LE PRÉSAGE de Peter Farris / Gallmeister

The Bone Omen

Traduction: Anatole Pons-Reumaux

Cynthia Bivins rend souvent visite à son père, Toxey, dans une maison de retraite de Géorgie. Un jour, alors que l’Amérique est tombée sous la coupe d’un homme politique violent et sans scrupules, le vieil homme décide qu’il est temps de partager son secret.

L’histoire commence des décennies plus tôt. Tout juste sorti de l’adolescence, Toxey se rêve photographe ; d’ailleurs, ses clichés se vendent déjà à l’épicerie locale. Un jour, une jeune femme est retrouvée morte dans la réserve naturelle voisine, la Lokutta. Elle était enceinte, mais il n’y a aucune trace de l’enfant. L’affaire ne plaît pas du tout à l’héritier de la riche famille Reese, qui possède tous les bois jusqu’à la Lokutta. Elder Reese, qui a bien des choses à cacher, joue gros, car il s’est lancé en politique et se voit déjà sénateur. Quand Toxey s’aventure dans la réserve pour y prendre des photos, il s’expose à la colère du clan. 

Il m’aura fallu du temps pour lire enfin un livre de Peter Farris, que je connais vaguement comme l’un des chanteurs du groupe Cable, mais dont on m’a dit du bien en tant qu’écrivain. Vieux motard que jamais, non ? J’ai donc troqué le lapin de Chung Bora pour le cerf de Peter Farris. Le présage est son quatrième roman chez Gallmeister et pour l’instant non publié aux Etats-Unis. 

Avec certains livres, on peut déterminer dès les premières pages qu’on ne le lâchera pas – et ce sans le moindre effort – avant d’en voir la fin. Juste une impression, qui ne fait pas dire que le livre est excessivement bon, mais qu’il aura au moins le mérite d’être fluide et limpide. Le présage est de ceux-là. 

On embarque dans l’état de Géorgie, aux Etats-Unis, où la vie d’un certain Toxey s’apprête à être bouleversée par une tragédie et où il ne fait peut-être pas si bon vivre. Un événement qui ne sera que les prémices d’un basculement à venir du pays dans une dérive politique fasciste et autoritaire, avec l’avènement d’un politicien corrompu (Elder Reese) qui n’est pas sans rappeler d’autres personnages biens réels, et dont la trajectoire à de quoi faire frémir. En toile de fond on peut également percevoir un certain chaos du même ordre dans d’autres parties du globe. Disons ce qui est, le monde dépeint ici par Farris n’est pas bien jouasse, et ce sans être très éloigné de celui d’aujourd’hui dans lequel nous vivons. Il y a quelque chose de pourri dans l’air, c’est évident, et il n’y qu’à observer les cerfs du coin qui n’ont pas la grande forme…

Le présage a ses faiblesses. L’histoire est attendue, prévisible, et laisse plus ou moins une impression de déjà lu, néanmoins parfaitement dans l’air du temps. On comprend vite où Peter Farris veut nous emmener et il ne nous réserve pas de réelles surprises. Il suit un chemin bien balisé. Pour ce qui est des personnages, ils n’échappent pas toujours aux clichés du genre, tout en restant crédibles. Mais ce n’est pas aussi vilain qu’il n’y paraît. Ces défauts pourraient potentiellement nuire à la qualité du livre si Farris ne maîtrisait pas si bien son récit. La véritable force de son roman réside dans sa construction efficace, et particulièrement dynamique, qui le rend aussi solide que cohérent. 

Peter Farris signe avec Le présage un roman complètement dans l’actualité et dont le savoir-faire ne manquera pas de remporter la faveur des lecteurs. Les amateurs du genre seront certainement comblés. Pour du noir, c’est noir, et sans beaucoup d’espoir même si pas totalement désespéré non plus. Mais il faut reconnaître qu’après la pluie, vient quand même souvent la pluie…

Brother Jo.

PS: LE DIABLE EN PERSONNE, DERNIER APPEL POUR LES VIVANTS, LES MANGEURS d’ARGILE .

LA FILLE DU BATELIER d’Andy Davidson / Gallmeister

The Boatman’s Daughter

Traduction : Laure Manceau

Nous l’avions salué en son temps, le premier roman d’Andy Davidson, Dans la vallée du soleil, sorte d’horror western, nous avait accroché en 2020. Il était plus que temps que son second opus nous parvienne, qui lui aussi a été remarqué par la critique anglo-saxonne.

Par une nuit noire, alors que la tempête se déchaîne, Hiram navigue au cœur du bayou. Il emmène la vieille sorcière Iskra et une petite chose difforme recouverte d’un tissu taché de sang. Le bateau accoste au bord d’un lac, Iskra s’enfonce dans la forêt. Hiram l’accompagne, laissant seule sa fille de onze ans, Miranda. Cette nuit de cauchemar, Miranda ne l’oubliera jamais. L’obscurité a englouti son père et a enfanté un bébé mutant qu’elle a pris sous son aile. Pour lui, elle trafique de la drogue sous les ordres d’un pasteur fou et vicieux. L’enfant grandit sous la protection d’Iskra et de sa magie noire, attendant impatiemment les visites de “Sœur”. Mais des puissances aussi bien humaines que surnaturelles ont décidé de s’en prendre à eux.

Abandonnant le décor minéral et poussiéreux du South West, Andy Davidson plante son thriller horrifique dans le bayou glauque de l’Arkansas, aux lisières du Texas. Son sens du détail fait merveille pour évoquer le caractère foisonnant d’une nature inhospitalière, où la pourriture côtoie la profusion. Il semble évident qu’un tel environnement contamine les créatures humaines qui s’y abritent. La touffeur abîme les corps et fait moisir l’âme. Dans les méandres de la Prosper River, Miranda et son frère adoptif Littlefish, pauvre créature difforme qui n’est pas sans rappeler le Gollum, semblent bien isolés au milieu de sinistres personnages, révérend damné, flic pourri, nain interlope, trafiquants sanguinaires. Seule Iskra la sorcière pourrait être leur alliée. Mais sa science plonge aussi ses racines dans l’envers d’un noir absolu du monde, elle dialogue avec les puissances des ténèbres.

Le roman s’épanouit dans un kudzu de violence sans merci, d’avidité et de magie noire, lustré par une prose nerveuse et séduisante. Mais tandis ce qui monte des sous-bois et des eaux noires menace de nous balayer dans un flot de terreur, Andy Davidson réussit à nous faire toucher du doigt des psychologies abouties et tourmentées, au bord de l’abîme, ou bien alors qui voient la rédemption palpiter comme un fanal dans la tempête. Même dans le bizarre, il existe des jeunes filles qui aiment leur père, leurs proches, aussi étranges soient-ils, et sont prêtes à aller jusqu’au bout pour protéger ce précieux.

Un avatar luisant de vase et de sang noir du Southern Gothic, parfait de tension dramatique.

Paotrsaout

BAISSE TON SOURIRE de Christophe Levaux / Editions Do

Vous avez déjà peut-être rencontré Christophe Levaux dans votre parcours livresque : La disparition de la chasse chez Quidam puis Le tas de pierre chez Cambourakis associé à sa sœur Aurélie. Enfin pour les amoureux de zik, on retrouve l’auteur chez Densité pour un ouvrage sur Rage against the machine. Cinq ans plus tard, il reprend la plume pour conter les heurs et malheurs du couple, sujet très hype ces derniers temps mais aussi très casse -gueule si on ne le fait pas avec talent et sensibilité.

“Lorsqu’il rencontre Sophie, c’est comme si elle illuminait subitement le monde. Avec elle, le passé moche s’efface : l’adolescence morose, les foirages amoureux, la sensation de n’être nulle part à sa place, les cris à la maison… Même le quotidien semble prendre de la distance : le travail idiot, l’ennui, la ville grise dans la province à l’abandon. Quand il s’observe dans le miroir, il semble que Sophie l’illumine, lui aussi.

Mais le temps passe, la romance s’effiloche, et on dirait que ça n’a cessé de germer, comme une plante toxique : la laideur, revenue au galop.”

Voilà, vous êtes fixés sur un sujet qui, je le répète, peut être le théâtre de magnifiques ratés si, dès le départ, une partie de vous ne s’intéresse pas vite au sujet et aux acteurs de cette mauvaise comédie humaine, finalement, si ordinaire. Tous ces drames que des couples affrontent et qui se terminent mal comme l’actualité nous le rappelle si souvent. Il est indéniable que l’opportunisme de certains auteurs se décèle rapidement, et si le roman se résume à la narration d’une tragédie prévisible, on n’a pas forcément envie de finir le voyage.

Ici, en introduisant, un footballeur belge de la fin des années 90, idole des jeunes avec un côté sombre très violent, on sent d’emblée que l’auteur a vraiment posé une réflexion, des pierres à son édifice, qui, malgré sa brièveté, laisse et laissera des traces.

Monologue, témoignage du bourreau, le roman raconte l’enfance morose et quelconque, les modèles masculins, footballeur connu et père, que l’âge adulte déboulonne méchamment, l’entrée précipitée dans la vie adulte comme une porte de sortie à défoncer pour voir plus beau.

Vient ensuite la rencontre, la passion, l’amour mais on le sait bien “Les histoires d’amour finissent mal en général”, heureusement qu’elles ne connaissent pas toutes la même issue. Petit à petit apparaissent les premières petites maladresses, les premières querelles, les premières incompréhensions, les premières erreurs et enfin les premiers coups… Au fur et à mesure, on tente de se persuader qu’ils sont trop beaux, trop intelligents, trop jeunes pour tomber dans le sale, le moche, le sang. Las !

Avec beaucoup de pudeur mais aussi un humour particulièrement roboratif, enfin au début de l’histoire, Christophe Levaux fait mal, montrant les affres du malheur, l’incompréhension, les rêves brisés, le sentiment de vacuité de l’existence, les blessures de l’enfance non cicatrisées et surtout le tableau affligeant de sa propre misère que renvoie le regard de l’être aimé. Christophe Levaux ne cherche pas à expliquer les violences conjugales mais donne des pistes pour approcher peut-être l’origine de cette colère, de cette haine et de la violence qu’elle entraîne malheureusement, hélas à la mesure du gouffre où on est tombé.

Histoire au sujet très malaisant, Baisse ton sourire au titre assassin et au traitement juste, pudique, du malheur d’un couple vaut vraiment un détour certes périlleux.

Clete.

JE SUIS LE CHÂTIMENT de Giancarlo De Cataldo / Métailié Noir

Io somo il castigo

Traduction: Anne Echenoz

Je suis le châtiment est le premier volet d’une série mettant en scène le procureur Manrico Spinoli della Rocca, grand mélomane, vieil aristo amateur d’opéra lyrique et bien sûr de préférence italienne. On ne vous présentera pas Giancarlo De Cataldo, magistrat romain et auteur du cultissime Romanzo Criminale, qu’on suit avec régularité : Suburra ici et , Rome brûle, L’agent du chaos, Alba nera.

“C’est un type étrange, le procureur Manrico Spinori della Rocca, un aristocrate de vieille souche, un peu coureur et fils d’une mère ludopathe qui a perdu toute la fortune de la famille au jeu. Mais si on consulte les statistiques, on ne peut que constater qu’il est très fort dans sa partie. Et il travaille avec les meilleurs, une équipe de femmes. De plus, il ne perd jamais son sang-froid, et il en faut quand on enquête sur la mort de Mèche d’or, un vieux beau, chanteur populaire, juré de la Nouvelle Star romaine et producteur de chanteuses débutantes. Les suspects ne manquent pas : une famille affreuse et rapace, un chauffeur silencieux et des jeunes filles naïves.”

Un roman de Giovanni de Cataldo est l’assurance de retrouver une Italie polardesque qui a vraiment du chien, une ville de Rome toujours aussi fascinante et un propos toujours moderne, “politique”, hautement sociétal. Mais nul n’est à l’abri de se planter de temps en temps. Loin de moi l’intention d’affirmer que ce roman est raté, disons qu’il restera peut-être moins longtemps en mémoire que certains de ses prédécesseurs.

Le cadre met un peu de temps à se mettre en place, il faut bien lancer la série et que les personnages principaux, Manrico et sa nouvelle équipe féminine, puissent être rapidement identifiables mais ensuite le suspense est constant, assez prévisible, hélas, mais ça roule, ça fonctionne, ça ronronne un peu, diront les lecteurs assidus de polars. On reprochera aussi quelques clichés, assez pour qu’ils puissent agacer les plus sensibles d’entre nous, des stéréotypes éprouvés, un déroulement assez convenu. Il est certain que la plume experte de De Cataldo et Rome aident à faire passer tout cela mais on reste un peu sur sa faim.

Allegro ma non troppo, Je suis le châtiment, un polar qu’on espérait porté par l’art lyrique et qui joue en fait une musique très classique.

Clete.

HOLLYWOOD S’EN VA EN GUERRE d’ Olivier Barde Cabuçon / Série Noire

“Septembre 1941. Aux États-Unis, le mouvement isolationniste et antisémite America First gagne du terrain et le président Roosevelt n’arrive pas à faire basculer son pays dans la guerre. À Hollywood, on prépare la contre-attaque avec un film engagé en faveur de l’intervention, mais sa vedette, la star Lala, est victime d’un chantage qui pourrait tout compromettre.

Vicky Mallone, détective privée, légèrement portée sur les cocktails et les femmes, va voler à son secours avec l’aide d’un vieux fédéral bougon et, lorsqu’il est sobre, d’Errol Flynn en personne. Le tournage du film va bientôt concentrer toutes les menaces et tous les enjeux de l’époque. Mais qui manipule qui à l’ombre des plateaux ?”

Depuis plus de quinze ans, Olivier Barde Cabuçon, d’abord chez Actes sud et maintenant à la SN de Gallimard écrit des polars dont les intrigues se situent dans le passé. Féru d’Histoire, il a voulu ici tordre le cou à une rumeur déclarant que pendant que les pauvres G.I. se faisaient tuer en Europe, à Hollywood, la fête battait son plein. Son intrigue, basée à l’époque du débat sur l’entrée en guerre des USA, montre que la communauté du cinéma s’est engagée et a œuvré pour l’entrée en guerre. Certes, tourner un film de propagande, s’impliquer publiquement ne peut s’apparenter à la course désespérée d’un soldat sur une plage de Normandie et certainement que les rations de guerre n’offraient pas le même plaisir gustatif que les buffets des soirées dans le L.A. qui compte et qui festoie mais certains acteurs, réalisateurs, producteurs se sont “battus” et Olivier Barde Cabuçon nous le montre.

Dès l’entame du roman, on sent que l’auteur connaît parfaitement son sujet, est dans son élément. Sa passion pour Hollywood et son amour du cinéma en noir et blanc des années 40, se voit dans sa faculté à apporter des informations nécessaires, des connaissances fines et des anecdotes sympathiques tout en restant parfaitement dans une intrigue qui sonne “hard boiled” avec ses flics, ses privés, ses informateurs, ses méchants camouflés, belle adaptation des polars ricains de l’époque.

Mais ces connaissances historiques comme cinéphiles adroitement réinvesties auraient été bien vaines sans une belle intrigue, et des personnages bien incarnés. Le suspense va crescendo et le roman s’avère prenant grâce à cette variante magique du Sam Spade de Hammett qu’est l’héroïne Vicky Mallone, détective privée et sacrée nana qui tombe aussi vite et régulièrement les filles que les cocktails.

La plume est adroite, souvent moqueuse, gentiment railleuse… très élégante.

Bienvenue à Lala Land !

Clete

LAPIN MAUDIT de Chung Bora / Matin Calme

Jeojutokki 

Traduction: Han Yumi et Hervé Péjaudier

Entre Eraserhead de David Lynch, Carrie de Stephen King et Les Revenants de Laura Kasischke, elle est la nouvelle voix du réalisme magique. Ses héros, baroques et tragiques, errent en quête de vengeance, de rédemption ou d’amour tel un reflet onirique de nos propres existences, portés par un imaginaire sans limites.

On ne le dit que trop peu, on ne parle pas assez de l’exercice de la nouvelle, à qui on semble préférer celui du roman. Pourtant, les deux se valent. Un texte de qualité restera toujours un texte de qualité, qu’importe son format. Non ? J’énonce là ce qui me semble être une évidence. J’espère que ça l’est. Mais dans le doute, je me permets. Tout ça pour en venir à Lapin maudit, recueil de nouvelles de la coréenne Chung Bora publié chez Matin Calme, dont on dit qu’il est un phénomène mondial et sur lequel on appose d’impressionnantes références. Une chose est certaine, il est difficile d’oublier cette couverture une fois qu’on l’a vu, mais qu’en est-il du contenu ?

Dix nouvelles composent ce recueil. Pour ceux qui pourraient craindre de manquer de matière à lire,  cela tient quand même sur 283 pages. Il y a donc de quoi se mettre sous la dent. Mais la sobriété et la concision de la plume font que vous en verrez le bout assez rapidement. Si vous deviez buter sur quelque chose durant votre lecture, ce serait probablement plus sur l’univers de Chung Bora qui peut ne pas plaire. Mais parait-il que ça plait. Quoi qu’il en soit, il faut être en mesure d’apprécier la dimension magique/fantastique de ces textes et cela n’est pas donné à tout le monde. Si vous cherchez du pur réalisme, Lapin maudit n’est probablement pas pour vous. Pour autant, toutes les nouvelles ne sont pas aussi excentriques que cela puisse paraître, même s’il y a toujours quelque chose de cet ordre dans ces textes.

Au fil de ces pages, vous découvrirez un lapin maudit qui causera bien des misères à une famille, un « enfant », fruit de déjections, qui prend forme dans la cuvette des toilettes, une victime d’un accident de voiture qui sombre progressivement, une femme qui tombe enceinte de façon inexpliquée mais dont on dit que la vie de son bébé dépendra de sa capacité à lui trouver un père pour sa naissance, une autre trop amoureuse d’un androïde qui le lui rendra brutalement, un renard puis un enfant qui saigne de l’or et qui fera la fortune et l’infortune de son père, un garçon maltraité par une créature dont il s’échappera pour finir maltraité par les hommes, un couple qui devient propriétaire d’un bâtiment dans lequel il emménage et autour duquel il va se passer beaucoup de choses étrange, et j’en passe… On navigue constamment entre contes étranges et écrits un peu ou franchement teintés de surnaturel, mâtinés d’un peu de romantisme, de science-fiction, d’horreur ou de magie, le tout souvent assez noir. Un mélange qui a de quoi surprendre.

Lapin maudit ne sera peut être pas de tous les goûts, mais il demeure une curiosité intrigante qui peut autant séduire des amateurs, qu’étonner positivement des lecteurs qui n’ont pas l’habitude de ce type de lectures. Dans tous les cas, l’imaginaire foisonnant de Chung Bora ne devrait pas vous laisser indifférent. A vous de juger si le livre méritait ou non de finir dans les finalistes du Booker Prize en 2022.

Brother Jo.

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