
Un, deux, trois temps,
Le décor du western se déploie : l’auteur nous entraîne dans un Weird West noir, quelque part dans le désert de Sonora, où puritanisme et surnaturel avancent au rythme du claquement sec des fers sans chevaux sur la terre d’Aride
« La route était une plaque de fonte sur laquelle les grains donnaient l’impression de frétiller, alors qu’ Andy et Ethan étaient en train de frire dans la Chevrolet, baignant dans leurs huiles corporelles. Malgré l’heure matinale, c’était de loin la journée la plus chaude – la voiture indiquait 56 degrés. Par cette atmosphère incandescente, personne n’avait déblayé les routes – Calico, une ville de fêlés, certes, mais pas de kamikazes. Avec son teint miel et sa bardée de fenêtre, Sainte-Lucie semblait être une immense ruche d’abeilles malades. La trame de la tempête flottait encore dans l’air, si bien que partout autour, l’atmosphère avait capturé des particules d’un ocre de chardon mort. »
Dans ce huis-clos étouffant, une communauté complice des horreurs du passé fait plier la ville sous une canicule cuisante, là où éclate une folie surnaturelle.
« Pour rappel, la vague de chaleur vient d’atteindre les 58 °C ! C’est un cas de force majeure pouvant justifier une absence au travail. Pensez à bien vous hydrater et ne sortez surtout…
_ Ta gueule. »
Cueillir la substantifique moelle du Nulle Part, ainsi nommé : le fondement de Satan.
Falsa pietas, vera caecitas
Sept, huit, neuf,
À la lisière de l’occulte et de l’aveuglement volontaire, que réserve aux survivants cette conspiration du silence autour de l’enfouissement d’un cimetière indien ?
Entre langage châtié et ambiance poisseuse, dans une atmosphère à spirales, le roman manie une langue à la fois vertement crue et très imagée. Le péché originel vient claquer à la gueule du shérif, Ethan Neal. Asphyxié par l’idée de faire la lumière sur la disparition de 74 adolescents, Ethan poursuit ses recherches avec une rationalité qui se noie dans le déni d’un Calico fermé et la résurgence d’un passé monstrueux.
Nous allons avancer de Charybde en Scylla, et chaque secret exhumé se heurte à une population qui accepte de fermer les yeux pour obéir à l’omerta.
Dix, onze, douze,
« L’index d’Andy se figea sur une tranche en toile de lin. L’intitulé : L’obscure beauté d’Éros selon H. R. Giger. L’un de ses premiers amours littéraires, la mythologie grecque, avait conduit le jeune Andy à s’intéresser à Éros, l’une des cinq divinités primordiales avec Nyx, Gaïa, Érèbe et Tartare (incarnation des profondeurs des enfers, du vide abyssal) Bel immortel, dompteur de l’intelligence et de la sagesse, Eros représente l’amour et le désir. De fil en aiguille, son attrait pour ce dieu l’avait conduit à cet ouvrage, une rétrospective des travaux de Hans Rudy Giger. Il n’y avait pas trouvé les réponses espérées mais découvert un artiste torturé explorant une dystopie biomécanique et ésotérique où des figures inhumaines fusionnaient leurs corps dans de gigantesques orgies aux accents d’inexorable agonie. Un univers de pénétrations, de viscères, de cylindres, de vertèbres, de ressorts, de prothèses, de glandes, de fluides et de tuyaux, amassés en un magma lubrique. L’idéal pour un gosse d’une dizaine d’années. »
Dans ce premier roman, Ugo De Gregorio fait de l’outrance de l’écriture un parti pris : une émeute qui vire au cauchemar, mais avec une grande précision narrative.
L’horreur passe par les métaphores anatomiques et la dégradation des corps : une expérience sensorielle sans clémence. Il frôle le délire gore : une horreur organique, ironique, qui avance dans la poussière, la sueur, le sang et la décomposition. Une plume qui se lâche complètement, avance pas à pas dans une fête du chaos qui flirte entre série B et comédie noire, plutôt marrante et incarnée. Avec ce drôle de décalage d’un second degré mais qu’en pensent les vrais adeptes de kermesses sanglantes et autres festivals du carnage, ou les fins connaisseurs des Tohono O’odham, dont l’histoire, elle, est bien réelle ?
J’ai plutôt bien aimé m’y perdre.
Chiara Zinc.
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