Chroniques noires et partisanes

Étiquette : La Manufacture de livres.

DES GARÇONS COMME IL FAUT de Serena Gentilhomme / La Manufacture de livres/ la Manuf.

Faux-semblants de la haute, chimères dorées et mirages de l’élite. Derrière le vernis des Parioli, quartier chic de la bourgeoisie romaine, affleurent leurres sociaux et illusions de caste. Des garçons comme il faut, un récit sans catharsis, à issue fatale.

_ « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »

Oui, une atmosphère lourde et opaque, celle des années de plomb.
Serena Gentilhomme, spécialiste de la littérature italienne, propose une reconstitution portée par une écriture dense qui, à l’instar de Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo, dépasse le simple fait divers pour en révéler les ressorts sociaux et politiques.

Ce récit d’enquête, – dont les faits sont donc connus – fondé sur les archives judiciaires italiennes et sur des témoignages directs, retrace le massacre survenu en 1975 à la villa San Felice Circeo, près de Rome. Il mêle reconstitution fictionnelle et analyse critique, dimension judiciaire et lecture politique. Cette superposition de niveaux de lecture interrompt parfois la linéarité du récit et reflète la lente évolution des mœurs parallèlement à la transformation progressive du cadre législatif.

L’Anatomie d’un massacre, Acte I, est précédée d’un extrait de La Ricotta de Pier Paolo Pasolini. Trois fils de bonne famille identifient leurs cibles, manipulent à souhait la Signorina Donatella pour exécuter dans la haine deux proies trop confiantes : les meurtres sont prémédités sur les femelles de la Montagnola.
Donatella Colasanti, 17 ans, ignore les signaux d’alerte du drame à venir et pressent la violence sans en saisir pleinement la portée. Malgré les mises en garde explicites de son amie Nadia, elle se livre aux garçons des Parioli. Nadia refuse de venir, à contrario de Rosaria López, 19 ans, qui accepte l’invitation pour la remplacer.

Le récit expose alors les étapes d’un aveuglement progressif : stratégies de prédation froides et calculées, chasse et exploitation des failles sociales au travers du mépris de classe et de l’impunité élitiste. L’escalade se cristallise par un repérage ciblé et des amorces émotionnelles. Petit à petit, ce qui est initialement inacceptable érode les barrières morales des deux jeunes filles.
Donatella succombe à l’emprise, rationalise, confond richesse et fiabilité puis chute avec Rosaria.

La sidération psychologique, amplifiée par la terreur, l’angoisse et l’impuissance face au changement de ton des garçons comme il faut, annonce le pire tandis que la dissonance cognitive agit comme un piège paralysant.

Fuir au moment où, justement, elles ne disposent plus que d’un infime pouvoir d’autonomie pour se déplacer ?

Trop tard : à une seconde près, elles sont cloîtrées dans une Fiat 127.

Ce 29 septembre 1975, les deux jeunes femmes conviées à la fête sont aimantées par un guet-apens soigneusement orchestré dans une villa de plage isolée. La villa Moresca de San Circeo au quartier de Punta Rossa qui appartient à la famille d’Andréa Girha. Loin d’un simple rendez-vous mondain, la soirée bascule rapidement dans une mécanique de violence méthodique, où l’isolement du lieu devient un outil de domination et de contrainte.
S’ensuivent trente-six heures de tortures, de viols et d’humiliations d’une extrême violence, qui s’enclenchent, de façon ironique, au son de Wagner, en particulier la Marche funèbre de Siegfried.

Dans l’Acte II, Conflits, verdicts et destins, Pier Paolo Pasolini et Italo Calvino s’opposent sur l’interprétation du drame : bourgeoisie et institutions d’un côté contre lecture d’une violence masculine et sociale universelle de l’autre.
Or, on ne peut réduire le massacre du Circeo à une simple violence de classe : les idéologies en jeu relèvent aussi de hiérarchisations raciales. Ces violences touchent par écho toutes les femmes, a fortiori les femmes noires, et s’inscrivent dans des discriminations croisées héritées de l’esclavage et du colonialisme, perpétuées par les institutions contemporaines.

Donatella Colasanti endure vingt ans de procès de 1976 à 1996 au cours desquels sa parole est avilie par les avocats de la partie adverse sans que son calvaire ne soit entendu pour la protection d’autres victimes à venir. Jusqu’à son dernier souffle, elle dénonce une tyrannie de la justice italienne et ses indulgences pour sa propre histoire.

Elle est par ailleurs inflexible et lucide lorsqu’elle se prononce quand, en décembre 2004, Angelo Izzo qui a bénéficié de plusieurs aménagements de peine au fil du temps, est autorisé à sortir de prison sous conditions strictes :
Il est dangereux. Il hait le genre humain. Ne lui accordez pas de remise de peine ! Et surtout, ne le remettez pas en liberté !

Les alertes de Donatella s’inscrivent dans un débat plus large sur les conditions de réinsertion des auteurs de crimes particulièrement graves. Angelo Izzo, surnommé le monstre du Circeo, a en effet bénéficié, près de trente ans après les faits, d’un régime de semi-liberté accordé en décembre 2004 par les juges de Palerme.

Si les juges se montrent cléments envers lui, c’est à cause de sa bonne conduite carcérale, étant donné qu’au cours des dernières années, Izzo a su se tenir à carreau. Au plus, il est plein de bonnes intentions. À la question rituelle sur ses projets une fois libéré, il répond par des propos édifiants, il veut aider les gens, un maximum de gens, à commencer par Maria Carmela et Valentina, l’épouse et la fille de son co-détenu Giovanno Maiorano, qui est devenu comme un frère pour lui.

Le 28 avril 2005, sous ce régime de semi-liberté, après sa condamnation à perpétuité, il commet deux nouveaux meurtres atroces à Ferrazzano, ceux de, Maria Carmela Linciano, 49 ans et de sa fille Valentina, âgée de seulement 14 ans, deux nouvelles victimes enterrées vivantes.

Il déclara par la suite : « J’ai même collaboré avec la justice, mais je l’ai fait uniquement pour revenir commettre des crimes dehors, je n’ai jamais voulu faire autre chose. »

En 1983, Donatella Colasanti témoigne avoir vécu qualcosa che va al di là dello stupro, quelque chose qui va au-delà du viol.

Ni théoricienne, ni activiste du féminisme militant, elle est devenue une figure emblématique de la prise de conscience des violences faites aux femmes en Italie. Bien qu’elle ait voulu se réapproprier son identité personnelle – Non voglio più essere vittima, je ne veux plus être une victime –,son témoignage continue d’être mobilisé comme mémoire du massacre et dénonciation des violences sexuelles autour de la domination masculine.

Donatella Colasanti meurt à l’hôpital Regina Elena de Rome le 30 décembre 2005, à l’âge de 47 ans. Ses dernières paroles rapportées par son avocat auraient été :
Battiamoci per la verità, battons-nous pour la vérité.

Chiara Zinc

PS: Avant 1981, sous le Code Rocco, le code pénal italien adopté sous le régime de Benito Mussolini de 1930, le viol était classé comme delitto contro la moralità pubblica, crime contre la moralité susceptible d’arrangements par le matrimonio riparatore, le mariage réparateur. Depuis le massacre du Circeo, il y a eu une prise de conscience sur la représentation des auteurs de violences. Par la loi n°66 du 15 février 1996, le viol est reconnu comme crime sur la personne et non plus comme une atteinte à la morale publique.

UNE MAIN VERS LE CIEL de Jean-Christophe Boccou / La manufacture de livres.

Avec Une main vers le ciel, son troisième roman, Jean-Christophe Boccou signe de bien belle manière son arrivée dans le précieux catalogue de La manufacture de livres. L’auteur aime le rock et la littérature et forcément ici ça nous parle. De plus l’homme est un Elu, fait partie d’une élite mondiale. Originaire de Morlaix et vivant à Brest, c’est un Breton ! Et bon sang ne saurait mentir. Ne vous emportez pas « les mal nés », les malchanceux, les jaloux et reconnaissez qu’en 2026 entre Benjamin Dierstein, Jean-Christophe Boccou et Thomas Bronnec (prochain avis), c’est bien depuis l’Armorique, entre Brest et Lannion, que brille le Noir.

« Khieu Saran a 17 ans le jour où les Khmers rouges déferlent sur Phnom Penh pour « libérer » le peuple cambodgien. La joie de courte durée va basculer dans l’horreur. Khieu découvre les camps de rééducation, la torture et l’extermination avant d’être forcé de devenir à son tour un bourreau du régime de Pol Pot.

Après avoir échappé à l’enfer, Khieu est aujourd’hui juge d’instruction auprès d’un tribunal pénal international dont la mission est de traquer les anciens cadres du régime. Jusqu’au jour où il retrouve la trace de Vorn, son ancien tortionnaire. Accompagné de Sokha, sa fille adoptive, Khieu s’envole pour la France afin d’en finir avec les spectres du passé. »

Une main vers le ciel est un roman en trois parties ou époques et débute comme une fresque historique racontant l’horreur khmère en 1975 dans les yeux d’un môme et de son oncle qui vont connaître les camps de travail ou de rééducation créés au Cambodge selon des méthodes cocos bien rôdées (encore en vigueur en Chine pour détruire les Ouïgours et les minorités musulmanes) et qui aboutiront au massacre, à l’extermination d’une génération.

« Bien des années plus tard, certains parleront d’autogénocide, d’autres passeront leur chemin, le nez au vent. Ils ne voudront plus entendre parler de ces années maudites où une poignée d’hommes a éradiqué une génération entière de son propre peuple. »

L’histoire montre l’indicible, touche l’innommable mais la violence n’est jamais gratuite ou dans l’excès. On est dans un enfer terrestre, un massacre programmé, organisé. Khieu s’en sortira, marqué à vie dans son corps et dans son âme.

Dans une deuxième partie, plusieurs décennies plus tard, on retrouve Khieu, devenu juge et surnommé « le chasseur de Khmers », traquant en France celui qui a détruit sa vie. La violence poisse toujours les pages mais elle se présente sous des formes plus connues avec des flingues, des explosifs, des pourris, des triades, des combats clandestins, des trafics d’humains. Le roman emprunte des voies de polar pur et dur, sur un mode parfois très rock n’roll, tout en restant juste et passionnant.

« Sokha laissa ses instincts de mort remonter à la surface et sa peau se recouvrir de cette carapace hermétique dont elle se parait chaque fois qu’elle s’apprêtait à éliminer une cible. Sa deuxième peau réclamait du sang. »

On sent le travail de l’auteur, un texte qui varie les points de vue et les temps de narration d’une époque à l’autre. Une histoire retravaillée inlassablement jusqu’à obtenir un poli, un lustre parfait qui oblige à poursuivre, phrase après phrase, chapitre après chapitre. Malgré le sang, les meurtres, le chagrin, l’ignominie… on avance, on avance inexorablement dans cette mécanique de mort, sans un instant pour se détourner un peu de l’horreur.

Dans la dernière époque du roman chargée d’émotion et d’humanité où on entrevoit une lueur au bout du tunnel, Jean-Christophe Boccou parvient intelligemment à lier les deux histoires. En racontant d’abord un ado en fuite devenant la seule famille d’une gamine qu’il a sauvée des meurtriers de sa mère puis en s’aventurant bien des années après au plus profond du Cambodge, là où la folie khmère a débuté. Remontant un fleuve de sang et de larmes, on ira jusqu’à la source du mal parce qu’il faut bien que les salauds crèvent un jour pour que les âmes des sacrifiés trouvent le repos et puissent s’en aller vers un ailleurs meilleur.

« Je me suis frotté les yeux une seconde pour en chasser les larmes. Quand je les ai rouverts, tu avais disparu. »

Un grand roman.

Clete.

KILLING ME SOFTLY de Jacky Schwartzmann /La Manuf

« En un peu moins de deux minutes, Thomas meurt, étouffé. Prestation moins longue que son dernier solo de guitare, sur scène, tout à l’heure, mais beaucoup plus originale. D’une certaine façon, je viens de rendre service au rock’n’roll. »

C’est l’œuvre d’un tueur à gages au «nom absurde Madjid Müller ». Quand il avait 6 ans ses parents « se sont fait descendre par la police, lors du braquage d’une agence du Crédit Lyonnais qui a mal tourné, à Montargis.» Des chances, donc, pour qu’il tourne mal lui aussi : la preuve, il possède un immeuble entier rue Saint-Honoré à Paris et gagne bien sa vie… en ôtant celle des autres.

Sa nouvelle mission que lui confie son patron : Supprimer un salaud de pédophile.

«  Le client est une de ses victimes. Il paie cher car il demande un, comment dire… supplément. Il veut être présent. »

Quel est le supplément en question ? Surprise…

Le pédophile : Robert Cueno. Un richissime retraité dans un« mouroir de luxe », un EHPAD, en Franche-Comté. À Besançon. 

Le client : Damien Battant.« C’est un universitaire, je ne peux miser sur son aplomb, sur sa jugeote, je dois partir du principe qu’il sera un boulet. »

Sans trop d’acrobaties, nous allons plonger dans presque une dizaine de revirements spectaculaires dans les quelques 180 pages du livre…Une bonne moyenne donc, sauf qu’on rencontre un problème : au fil des pages, nous devenons copains comme cochons avec Robert-l’octogénaire- pédophile. Il est « alerte, pétillant et enthousiaste » solaire, affectueux, courtois …« c‘est marrant de traîner avec lui ». On s’attache !

Dans cette farce, Jacky Schwartzmann, tape, comme d’habitude et pour notre plaisir ,(voir chez Nyctalopes :BASTIONKASSOPENSION COMPLÈTEDEMAIN C’ EST LOIN .) sur beaucoup de monde. Là, ce sont surtout sur les chaînes d’info en continu « dont l’unique fonction est de remplir les cases entre les publicités «  et dont les journalistes  sont des « laquais » qui passent à la moulinette…

Il y a de l’humour, de la tendresse, du cynisme, de l’énergie mais, pour moi, moins de bonnes vannes (et leur part de vérité) que dans des livres précédents.

« Entre l’os à moelle et l’andouillette triple A. Que dire ? » Il suffira en effet d’un rien du tout pour que le lecteur referme le livre en étant hilare, voire un peu attendri ou fasse la gueule !

Soaz.

ON NE SAIT RIEN DE TOI de Fabrice Tassel / La manufacture de livres.

« « J’ai une histoire à vous raconter, madame Bontet. Je ne sais pas si c’est un délit, un crime ou rien du tout, mais c’est une histoire qui depuis trente ans me rend folle. Folle de joie et de souffrance. »

Charles Perrière est un grand flic, directeur de l’IGPN, la police de la police. Droit et cartésien, il est porté par des idéaux d’ordre et de justice qu’il investit entièrement dans son travail. Il partage sa vie avec sa femme Aline et ses enfants, formant une famille comme il y en a tant, à l’existence tracée, simple et paisible. Une ombre pèse sur ce tableau : Alexandra, l’aînée, avec qui le dialogue est rompu. Mais quand une femme vient toquer à la porte de Dominique Bontet, juge d’instruction approchant de la retraite, pour discuter et lui raconter la grande histoire de sa vie, l’harmonie familiale de façade finit de se briser. Connaît-on vraiment la personne avec qui l’on partage sa vie, même après autant de décennies passées ensemble ? »

« On ne sait rien de toi », voilà ce que plusieurs de ses intimes, trois femmes, auraient dû ou pu déclarer à Charles mais jamais aucune ne le fera. Ce sera la juge, Dominique Bontet, déjà vue dans le précédent roman de Fabrice Tassel, qui va tirer sur un fil, rembobiner toute l’histoire, trente ans de la vie d’une famille avec ses joies et ses peines mais aussi ses zones d’ombre de la fin du siècle dernier à un peu plus tard qu’aujourd’hui car on y enterre Drucker, Mick Jagger…

On ne sait rien de toi, c’est d’abord l’histoire de l’explosion d’une famille et la disparition pendant 25 ans de l’une des filles. C’est bien sûr aussi la déliquescence d’un couple et toutes ses conséquences éprouvantes: trahisons, mensonges et ses non-dits. C’est enfin le déclin d’un homme finalement mis à nu, souffrant d’un cancer et montrant tous les signes du déclin. Alors, bien sûr tout cela ne baigne pas dans le bonheur, la légèreté ou la tendresse et vous n’allez pas mourir de rire ici.

Mais, surtout, On ne sait rien de toi est un roman très noir, au suspense psychologique joliment distillé. Ecrit avec beaucoup de finesse, de pudeur et d’intelligence, le roman utilise de multiples temporalités, nous promenant beaucoup mais toujours brillamment. Les repères temporels sont brillamment posés et jamais la lecture n’est ralentie, signe d’une maîtrise narrative de belle qualité.

Sombre, plombant mais passionnant.

Clete.

L’HOMME ASSIS AU CARREFOUR DE CHABOTTES de Frédéric Andrei / La Manufacture de livres

« Lundi 9 mai 2022, 14 h 32, service de soins intensifs de chirurgie, CHU de Grenoble Nord. Interrogatoire de M. Payan Loïc, 36 ans, électricien, technicien en remontées mécaniques, domicilié au lieu-dit Les Borels à La Bâtie-Neuve, Hautes-Alpes. »

« Dès la veille, Gutman avait deviné que le commandant était un con qu’elle allait devoir supporter sans broncher. Elle alluma le néon blanchâtre qui, dans un cliquetis, illumina la chambre vintage. »

Le livre est en entier construit sur un interrogatoire. Celui de Loïc Payan, appelé le Miraculé par le service hospitalier…C’est la jeune Chloé Gutman, gendarme adjointe volontaire, au « regard comme l’esprit, vif et effronté » stagiaire impertinente qui va donner le ton aux dialogues et va tenir tête aux différents gradés qui vont se succéder au cours de l’enquête…

Mais quelle enquête ? Tout a commencé en août 2018, lorsqu’à Megève, tout près du chantier sur lequel travaillait Loïc Payan « le corps d’une femme, une touriste, avait été retrouvé sous l’Aiguille Croche, dans une combe en contrebas d’un chemin de randonnée. Elle avait été assassinée la veille de plusieurs coups de couteau. »

Et Payan, retrouvant soudain tout son enthousiasme d’alors, déclare : « Le vendredi soir, en redescendant à la maison j’étais surexcité ! J’avais un crime sous la main, chez moi. Un crime à moi! »
« c’était mon macchabée à moi. Mon affaire à moi. »

Loïc Payan créera alors, en rentrant chez lui, un forum sur « Le crime de l’Aiguille Croche » et dès la fin du weekend il aura déjà trente-cinq sleuthers abonnés.

« Le sleuther est un cyberenquêteur. Un amateur qui mène une enquête criminelle sur Internet. Un solitaire. Le sleuther se choisit une affaire et fait une fixette dessus. Le sleuther a du temps, beaucoup de temps. le sleuther passe sa vie à visionner les vidéos, à s’abîmer les yeux sur des milliers de photos » 

Il veut être celui qui identifiera et trouvera le criminel avant ses adversaires!

Il va donc établir une théorie. SA théorie.

Le 7 septembre 2021, c’est au carrefour de Chabottes que Payan, intimidé par un rocher, bien ancré dans le réel, celui-là, et qui « ressemble à un mec assis  « le fixant dans les yeux », va faire le choix lui permettant enfin d’appliquer sa théorie…

La tension monte tout au long de l’interrogatoire. L’écriture est précise, incisive, rapide mais toujours émaillée de l’humour de la GAV (gendarme adjointe volontaire !). On atteindra les sommets lors d’une fin époustouflante.

Frédéric Andrei nous livre là un polar original, pétillant et brillant. Il est aussi acteur, réalisateur. Trois romans sont parus chez Albin Michel (Riches à en mourir  en 2014, Bad Land en 2016, L’histoire de la reine des putes, en 2020)

Au-delà de l’histoire, on explore un monde d’individus « ordinaires » qui vont développer au fil des pages, au fil du jeu qu’ils créent, un ego monumental .
A la fois dépendants des autres membres de leur communauté, perdant tout sens critique, gobant tout ce qui traîne sur le net, à la merci de chatbots, (Chabottes ?), dépossédés de leur conscience, accaparés par cette volonté de gagner, ils en viennent à mépriser leur propre existence, celle des autres, les précipitant dans la barbarie puisque ces détectives du net, loin d’être de simples joueurs, sont souvent considérablement armés…

Soaz

DERNIER TOUR LANCÉ d’Antonin Varenne / La manufacture de livres.

Antonin Varennes signe son 10ème roman avec « Dernier tour lancé » qui s’inscrit dans l’univers de la moto GP. Il relate avec beaucoup d’humilité la relation père-fils, celle d’Alain Perrault qui donne tout à son fils Julien. Julien est né dans la douleur, enfant chétif et lent à l’école qui devient prodige de la moto, piqué à la vitesse, aux courbes au cordeau. 

Alain l’élève seul dans un pavillon modeste de Villeneuve-Lès-Maguelone, mécanicien, homme simple et analphabète, il consacre tous ses revenus à la passion de son fils et fabrique ses premières motos.  Julien connaît une ascension fulgurante, devient le numéro 5 adulé de tous, battant tous les records de temps et de vitesse sur les pistes du monde entier jusqu’au drame. Ce fameux virage du Mans ou il percute deux autres concurrents, l’un décède, l’autre devient paraplégique, lui s’en sort vivant mais brisé. Il est devenu l’assassin, le paria du circus.

Le fils prodige passe de longs mois à l’hôpital, en sort, devenu l’ombre du champion et reclus chez son père jusqu’à la tentative de suicide.Pour sa sécurité et le mettre à l’abri des médias, Alain le place dans une clinique psychiatrique, sous prétexte de repos uniquement. Interviennent deux nouveaux personnages clés du roman, Emmanuelle Terracher, la psy qui passe le plus clair de son temps au travail pour éviter sa vie de couple compliquée et François Buczek, l’artiste peintre déluré, perdu dans ses paradis artificiels, interné pour sa sécurité.

Julien va mieux et se retrouve de nouveau chez son père. La vie reprend tant bien que mal, l’ancien champion retourne au circuit près de chez lui, rencontre le propriétaire, autrefois admiratif et lui propose simplement de donner des cours aux jeunes au sein de l’école qui portait son nom. Refus et nouveau coup dur.

Ne jamais rien lâcher est l’adage du numéro 5, il se remet au sport, redécouvre son corps, celui de l’athlète qu’il a été et qui le fait tant souffrir aujourd’hui. Un nouveau locataire anime la maison, François s’est échappé de la clinique et y a élu domicile. Emmanuelle passe un pacte avec le trio, elle viendra de temps en temps s’assurer que tout se passe bien, devenant psy à domicile. La maison subit les délires de François sous l’impulsion de ses coups de pinceaux et de ses trips psychédéliques. L’ambiance est bonne.

Step by step, Julien se reconstitue une condition et décide de partir en road trip en moto, une de plus préparée par son père. C’est une forme d’évasion, un temps à la réflexion pour l’homme sur sa vie passée et celle à venir, au guidon, il sent la machine, les vibrations et ses sensations. À son retour, il se fait approcher par un sponsor nébuleux, la rencontre se fait, le contrat se signe, il revient sur les pistes. C’est un retour fracassant dans le monde du GP, le numéro 5 revient. Il est accompagné de son père qui l’a toujours suivi depuis son poste télé, d’Emmanuelle en pleine séparation qui a posé une année sabbatique et de François toujours défoncé. Les tours de piste s’enchaînent, la moto est dépassée, le pilote souffre, les premiers chronos sont mauvais. Julien s’accroche, malmène son corps rafistolé, les chronos commencent à attirer l’attention. La fine équipe parcourt le monde au gré des courses, Julien devenant de plus en plus compétitif, François de plus en plus défoncé. Entre-temps, Emmanuelle et son père se rapprochent, mettant à jour un lourd secret concernant la mère de Julien, ce secret qu’ils ont tacitement entretenu depuis si longtemps. L’abcès est crevé, la psy a fait son taf.

De nouveau le drame, François en plein trip après une grosse injection, part sur une des motos de Julien sur le circuit proche de la maison. Alain part à sa poursuite et le retrouve sur la piste, l’artiste peintre roule complètement déchiré, se prenant pour un pilote à faible allure, ce qui fait sourire Alain qui l’observe depuis le bord, rassuré dans un premier temps. À proximité du circuit, Julien qui s’entraîne en vélo, reconnaît le bruit de sa 500 et approche du circuit. Derrière le grillage, il y voit son père au bord de la piste et François sur sa moto. La vitesse augmente, François en plein trip met les gaz dans la ligne droite. Le virage approche, Alain lui fait des signes, trop tard, François va tout droit là ou il regarde. Choc. Julien assiste à ce que son père a vu un an plus tôt, la boucle est bouclée. Le père et son fils n’ont pas eu le temps de se dire qu’ils s’aimaient. C’est la malédiction Perrault. Les médias s’emballent, les millions publicitaires coulent à flot, Julien fera la course avant les obsèques car seule compte la course, il ne sait faire que ça.

Ce roman sent l’huile de moteur, les gaz brûlés et pour autant frappe fort par la finesse de son écriture. J’ai été très surpris par la noirceur de l’histoire qui est très subtile et latente, celle qui touche à la psychologie de l’homme. Il met également en lumière un univers où règnent l’argent, les sponsors, les marques et les droits de diffusion dans le monde du grand prix moto. Un univers où les pilotes sont rois, sans cesse entourés et en même temps seuls sur leurs montures mécaniques pour défier les lois de la gravité et de la vitesse. 

Nikoma

LA RÉPUBLIQUE DES FAIBLES de Gwenaël Bulteau / La Manufacture de livres.

Lyon, à l’aube de l’an 1898, au crépuscule du 19ème siècle. En ce premier jour de janvier, le chiffonnier Pierre Demange se met au boulot, comme à son habitude. « Dehors, sous un temps glacial, il cracha dans ses mains et saisit les bras de sa charrette. Il était tout, homme et bête de somme à la fois, et l’attelage s’enfonça dans cette nuit de goudron. L’éclairage public n’avait pas encore conquis les quais de la Saône. Autant le cours d’Herbouville et la Grande-Rue fleurissaient de réverbères depuis un demi-siècle, autant certains quartiers restaient dans la pénombre, quoi que fissent les habitants. Le sort, ou les édiles, les maintenaient loin de la lumière. Au fond, peut-être ne la méritaient-ils pas. » Œuvrant dans les ténèbres poisseuses, le chiffonnier découvre le cadavre atrocement mutilé d’un enfant, abandonné comme un détritus sur la décharge à ciel ouvert de la Croix-Rousse. Le corps, c’est celui du petit Maurice Allègre, un de ces minots en casquette qui peuplent les ruelles populaires de la ville, porté disparu quelques semaines plus tôt.

L’enquête est confiée au commissaire Soubielle et à ses hommes, Grimbert, Silent et Caron. Une enquête qui les entraînera dans les dédales des quartiers pauvres et oubliés – au plus profond des entrailles d’une nation prête à imploser, où l’on tremble face aux tensions de l’affaire Dreyfus et la montée des extrémismes, où l’on frémit encore des séquelles de la Commune et de la guerre de 1870, où l’on danse dans les guinguettes au milieu des vapeurs d’alcool, où l’on courbe l’échine pour gagner sa vie (ou pour ne pas la perdre).

À travers une succession de courts chapitres habilement construits qui ménagent le suspense, l’intrigue se dédouble, les trajectoires se recoupent sans se perdre et les pièces du puzzle se mettent en place. C’est subtil et captivant, jusqu’au dénouement. 

On se laisse happer dans ce Lyon d’un siècle révolu pour battre le pavé avec une cohorte de personnages qui jaillissent des pages avec une intensité incroyable, dans toutes leurs contradictions, leurs failles et leurs nuances. Gwenaël Bulteau a su les dessiner crédibles, profondément humains, et la fresque sociale qu’ils composent dénote un sens aigu du détail. 

« Ils approchèrent des marchands ambulants. Sur l’étal d’un vieil homme trônait une jatte de limonade. Grimbert commanda une louche au commerçant qui remplit la tasse à ras-bord. Le flic remarqua les ongles noirs du type et les odeurs de suint et de cuisine à l’ail imprégnées dans ses vêtements. Louis but sa limonade d’un trait, les yeux plissés de plaisir, lâchant un rot sonore quand les gaz remontèrent dans sa gorge. La limonade exhalait des saveurs de liberté.

— Au rapport !

— Rien de neuf, chef ! répondit Louis du tac au tac.

Le fils du chiffonnier était hilare comme si le fait de n’avoir rien à troquer contre la limonade le ravissait. Grimbert retint un sourire. Décidément, le gamin lui plaisait de plus en plus. »

Au-delà d’une excellente intrigue menée tambour battant, on s’immerge dans ce roman qui parvient à mettre en éveil chacun de nos sens, avec une puissance d’évocation admirable – on entend les rumeurs de la Saône, le raffut des machines qui rythme la grande marche de l’industrialisation, la clameur du peuple indigné, le grondement d’une ville aussi vivante qu’une bête aux aguets. 

Pour trouver une réponse au supplice enduré par l’enfant d’une classe populaire qu’on dédaigne, les hommes du commissaire Soubielle se mêlent sans relâche à la masse des oubliés. Eux, les flics d’une république « censée mettre le droit au service des individus sans défense. »

« — On disait : Vive la république ! et le client répondait : Qui prend soin des faibles !

Caron connaissait l’expression, bien sûr. Grâce à l’État de droit, la république s’enorgueillissait de protéger les faibles, surtout les enfants, et de les aider en cas de malheur. Il s’agissait de leur donner une chance de s’en sortir malgré un mauvais départ dans la vie. Ici, tout le contraire. […] Dans cette république dévoyée, les faibles buvaient le calice jusqu’à la lie. »

Dans ce superbe premier roman, Gwenaël Bulteau donne vie et voix aux laissés-pour-compte, et il le fait avec un talent remarquable. La République des faibles, c’est un de ces livres saisissants qui vous collent à la peau, qui vous transportent encore, bien longtemps après avoir tourné la dernière page.

Julia.

MANAUS de Dominique Forma / La Manufacture de livres.

Dans son dernier roman “Coups de vieux”, paru en 2018 chez Robert Laffont Dominique Forma parlait des anciens d’Algérie, les « pieds noirs » et autres parias obligés de quitter l’Afrique du Nord au moment de l’indépendance. Si cet exil n’était pas au cœur de l’intrigue, cet exil forcé a néanmoins dû frapper l’auteur qui y retourne mais de manière plus directe, au contact des bannis, des parias, des condamnés par la République dans les années 60 pour leur appartenance à l’OAS ou leur rôle joué lors du putsch des généraux d’Alger en 1961. Alors, il n’est pas nécessaire de connaître les tenants et les aboutissants de la guerre d’Algérie pour comprendre le roman mais c’est quand même peut-être un petit peu mieux. 

Le conflit de la fin des années 50 et du début des années 60 opposant la France à l’Algérie fut longtemps oublié dans la littérature française mais depuis quelques années, on découvre un peu l’envers du décor,mais beaucoup plus tard aussi que ce que firent les auteurs américains avec la guerre du Vietnam. Et Forma s’y colle également le temps d’une novella.

“D’abord, il doit passer inaperçu parmi l’escorte qui accompagne de Gaulle en Argentine. Une fois sur place, accomplir sa mission. Simplement, efficacement, sans poser de question. Trouver le contact, approcher la cible, l’éliminer. Puis, toujours invisible, retourner en France. C’est alors qu’on lui annonce que sa route passera finalement par Manaus où l’on a besoin de lui. Dans cette ville brésilienne spéculent les anciens partisans de l’Algérie française en exil, des nazis ayant fui la chute de leur monde, les chefs des cartels de drogue latinos… Là, il devra seconder un français lors de négociations troubles. Mais cet homme qu’il retrouve à Manaus n’est pas un inconnu. C’est au contraire le dérangeant témoin d’un passé qu’il aurait aimé oublier…”

Un soldat du service Action des services secrets français en mission dans l’ombre d’un De Gaulle en tournée en Amérique du Sud digne d’une rock star. Une première cible atteinte et viennent les difficultés. Servir ou trahir? Atteindre son objectif ou sombrer dans l’affectif ?

 L’armée est surnommée « la grande muette » et Forma fera lui aussi l’économie des détails, des sentiments, se contentant de conter une histoire dure, violente, qu’on aurait aimé plus longue, certains personnages méritant mieux. Néanmoins, la nouvelle se dévore, offrant un cliché intéressant de l’époque, des mentalités et du monde gaullien que toute la classe politique actuelle, opportuniste, encense sans vergogne, une fois de plus toute honte bue.

Clete.

Entretien avec Sébastien Raizer pour LES NUITS ROUGES à la Série Noire.

copyright Uma Kinoshita

On avait déjà fait un entretien avec lui en 2017 mais un nouveau polar de Sébastien Raizer « Les nuits rouges », c’était vraiment l’occasion de le questionner sur ce très bon roman et sur ses dernières productions « 3 minutes, 7 secondes » et « Confession japonaise ».

1- Depuis la trilogie des Équinoxes, on vous a lu dans le ciel asiatique pour la novella 3 minutes, 7 secondes parue à la Manufacture de Livres, puis au Japon pour le roman Confession japonaise, publié au Mercure de France. Comme vous résidez au Japon depuis quelques années, on pensait saluer votre retour à la SN avec un polar nippon et puisvous débarquez dans la Lorraine daujourdhui, encore hantée par le marasme de la crise sidérurgique de la fin des années 70. Pourquoi ? Votre expérience à Kyōto nouvrait pas les portes à une intrigue noire locale ?

En plus, je ne projetais pas d’écrire Les Nuits rouges sous forme de polar !

En novembre 2015, Aurélien Masson, qui dirigeait la Série Noire, était chez moi à Kyōto. On était en plein dans la trilogie des Équinoxes. Sagittarius allait sortir au mois de mai suivant et on parlait de Minuit à contre-jour, le troisième volume. Au cours d’une discussion, j’ai évoqué mon enfance, le Nord-Est de la France, la crise de la sidérurgie, l’impact terrible des multiples mensonges et trahisons politiques sur la vie de toute la région, et leurs effets qui perdurent encore, près de quatre décennies plus tard — tout comme l’incurie politique et les trahisons syndicales, d’ailleurs. Je lui racontais, en gros, que cette crise était l’archétype de tous les démantèlements suivants, industriels d’abord, structurels ensuite : services publics, infrastructures, écoles, hôpitaux, Ehpad, etc. Et que ce que l’on nomme la « crise » est fondamentalement constitutive du capitalisme, tout comme le chômage, les conflits, la destruction de la biosphère et finalement, d’une humanité dans laquelle l’individu n’a déjà plus grand chose d’humain, mais est devenu une ressource comparable aux fossiles, une simple donnée de la destruction de masse, une variable d’ajustement dans l’anéantissement par le profit. Au siècle dernier, la lobotomie était transorbitale, puis elle est devenue chimique et aujourd’hui, elle est électronique. L’une des étapes cruciales de ce processus généralisé de négation de l’humain au profit du capital, c’est le protocole établi pour le priver de son outil de travail. Aurélien m’a immédiatement affirmé que je devais écrire un roman sur le sujet. Je lui ai répondu que c’était un projet lointain. Il a insisté. J’ai terminé Les Nuits rouges exactement trois ans plus tard, après avoir écrit les autres livres que vous citez.

Finalement, Aurélien Masson avait raison. Il fallait écrire Les Nuits rouges à ce moment-là de ma vie, et sous forme de polar.

2- Écrit-on mieux à partir de son expérience personnelle ? L’éloignement géographique incite-t-il à une réflexion personnelle décentrée de son passé ? 

On écrit toujours à partir de son expérience personnelle. On met ses propres tripes sur la table, pas celles d’un auteur imaginaire. Bien sûr, toute la richesse vient de la capacité à étendre le champ de son empathie le plus largement possible. Si on ne peut pas être profondément ému par la parole, le geste ou le regard d’un inconnu, on est limité à une écriture de l’ego peu enthousiasmante. Il faut des collisions sensibles avec ce qui nous entoure, ce qui nous est extérieur, le plus possible.

L’éloignement, donc. Géographique, temporel, intérieur… Ce sont clairement des conditions favorables pour atteindre le cœur de ce que je tenais à exprimer. Même si je n’avais que 9 ans, j’ai un vécu et un ressenti très vifs, très précis de cette année 1979, qu’il était difficile de mettre en mots. Je ne tenais pas spécialement à écrire que tout pouvoir, et surtout politique, ne repose fondamentalement que sur le cynisme, le mensonge et la trahison, voire la maladie mentale pure et simple — c’est une tautologie qui ne fait pas vraiment avancer les choses. Ce qui m’intéressait, c’était les chairs, les corps, les larmes et le sang, les espoirs, la formidable force de vie, la colère des gens de toute une région. La parole politique est irrévocablement vile et obscène en regard de la force de vie qui s’est exprimée dans la révolte des ouvriers. Et elle l’est toujours, dans une forme de plus en plus dégradée, et violemment condamnable. Burroughs parle des mots devenus comme un puzzle émietté jusqu’à l’absurde : c’est exactement le discours politique d’aujourd’hui. Le tournant,  c’est Mitterrand, qui après être arrivé au pouvoir par la force tranquille de la manipulation, du mensonge et du cynisme, vend l’intégralité du pouvoir politique à la finance. Eltsine a fait la même chose avec l’URSS, et la liste est longue. C’est un hold-up mondial. Depuis, la parole politique s’amenuise à mesure que la finance lui dévore son pouvoir, pour arriver aux aberrations d’aujourd’hui, qui ne sont plus que des gesticulations ineptes, des doubles injonctions vides de sens. Je me demande sincèrement qui peut encore croire en cette farce tragique jouée par de la canaille en col blanc et aux mains sales, et dictée par le véritable pouvoir, qui est financier. Ou plutôt : est-ce que les médias qui répètent ces turpitudes jusqu’à l’ivresse croient vraiment qu’il y a encore quelqu’un pour les écouter ? Désormais, le mensonge n’est plus dans ce flux permanent de déclarations improvisées qui rivalisent avec les Shadoks (« à force d’échouer, ça finira bien par marcher » est leur unique programme). Le mensonge est dans la parole elle-même, qui voudrait se faire passer pour maîtrisée et performative. Le mensonge, c’est de parler comme un maître quand on est le laquais de la finance, servile jusqu’à l’ignominie. D’ailleurs, le Discours du Bourget constitue un passage tragicomique à la fois dans la vie politique française et dans Les Nuits rouges

Je m’éloigne du sujet, mais il me paraissait nécessaire de rappeler ces évidences. Il est peut-être également utile de dire d’où je parle. Depuis le zendō et le dōjō que je fréquente quotidiennement. Zen, sabre et plume. Et rien d’autre.

Pour revenir à la question d’éloignement, j’ai fini par comprendre pourquoi ces mots de Dazai Osamu se sont imprimés en moi : « Il sentait toujours la terre noire de son pays natal », écrit-il. Natif d’Aomori, son arrivée dans le Tōkyō des années 1930 a produit quelques anecdotes savoureuses. En écrivant Les Nuits rouges, j’ai senti avec une acuité et une intensité particulières la terre noire de mon pays natal, alors que je vis à dix mille kilomètres. Peut-être aussi du fait que la nature japonaise a peu d’odeurs… Et avec la mémoire de ces forêts sombres, de ces champs écrasés de soleil, de l’asphalte, des usines et du métal, c’est toute l’atmosphère de l’époque qui s’est reconstituée, avec une quantité incroyable de souvenirs, de gestes, de mots, d’ambiances. J’entendais des voix, des discussions, des harangues. Tout ce que j’avais perçu et inconsciemment enregistré en 1979 a nourri l’écriture des Nuits rouges. L’éloignement géographique et temporel a paradoxalement permis un rapprochement intérieur inédit. Je parierais qu’Aurélien Masson l’avait pressenti.

À propos de « 3 minutes, 7 secondes« .

Après Lalignement des équinoxes, trilogie volumineuse, on vous retrouve en 2018 avec 3 minutes, 7 secondes,  mais vous n’offrez quune novella et de surcroît, plus à la Série Noire mais à la Manufacture de LivresIl y a une explication ?

Une explication simplissime : la Série Noire ne publie pas de novella. Stefanie Delestré, qui succède à Aurélien, m’a confirmé qu’elle ne projetait pas d’en inscrire au catalogue de la collection. Je pouvais donc en publier ailleurs, même en étant sous contrat avec Gallimard.

Une fois 3 minutes, 7 secondes terminé, on constate très vite que ce nest pas juste lhistoire dun crash et que ce petit entretien sera sûrement utile pour donner quelques clés supplémentaires sur votre volonté. Mais, tout dabord et tout simplement, comment est née cette histoire ?

Le déclencheur, c’est Pierre Fourniaud, de la Manufacture de Livres, qui me demande en septembre 2017 si j’ai une novella dans mes tiroirs. J’avais écrit une histoire inspirée du vécu du soldat japonais Hirō Onoda, qui a continué la Deuxième guerre mondiale jusqu’en 1974, seul sur une île des Philippines. D’ailleurs, j’ai ensuite traduit son récit stupéfiant pour la Manufacture de Livres. Plutôt que de reprendre ladite novella, j’en ai écrite une autre dans le vol qui me ramenait au Japon. Je n’ai pas pu résister à l’idée de la concordance totale du réel et de la fiction : écrire un texte en douze heures, dans un seul segment spatio-temporel, ce qui est également un impératif de la novella : une seule intrigue unie dans le temps et l’espace, mais avec la possibilité de multiplier les personnages et les explorations psychologiques. C’est ce que j’ai fait avec ce qui m’entourait. Stewards, hôtesses, passagers sont devenus des personnages de fiction. Évidemment, je les ai intégralement violés — du moins psychologiquement, mais ils n’en savent rien. Sauf le commandant de bord et le copilote, que j’ai inventés de A à Z. Je me suis moi-même dépouillé et fictionnalisé pour « créer » l’un des personnages. Le plus drôle, c’est l’arrivée à Osaka. Je rallume mon téléphone et je lis le message d’un ami qui me conseille de ne pas traîner pour rentrer à Kyōto, car un typhon approche. Je survole les infos et j’apprends que la Corée du Nord vient de procéder à un tir de missile. Soit exactement l’histoire que je viens d’écrire dans l’avion. Une histoire réelle aspirée dans une fiction, à son tour aspirée dans une réalité plus vaste. Le tout en direct. Welcome back home !

Si cette œuvre semble, au premier abord, très différente, on saperçoit vite quon retrouve des thèmes, des « obsessions » déjà lues chez vous. Nest-on pas ici aussi dans une nouvelle métaphore du kōan « face au gouffre un pas en avant », qui ponctue chaque histoire de la trilogie des Équinoxes ? La mort serait-elle uniquement un passage, un voyage ?

Si c’est un passage, on est déjà en plein dedans. C’est d’ailleurs l’un des thèmes de Confession japonaise. Dans 3 minutes, 7 secondes, il y a autant d’obsessions que de personnages. Toutes ont un point commun : la mort révèle le sentiment de réalité d’une vie. La mort imminente, dans le cas des passagers de cet avion. C’est un raccourci fulgurant qui permet de sonder de façon violente, crue et directe la psyché des personnages. Plus de temps pour les faux-semblants, les mensonges, les excuses, plus le temps de fabriquer des justifications, des illusions. Plus le temps de fuir. Le révélateur absolu est déjà en action. Donc oui, face au gouffre, un pas en avant. Ce kōan est très sibyllin, très subtil, malgré son aspect brutal. Dans Lalignement des équinoxes, Wolf, l’un des personnages principaux, le comprend de différentes façons. L’une d’elles est : on ne se retrouve pas face à un gouffre par hasard. C’est un rendez-vous que l’on a sans doute provoqué sans en avoir conscience. Il faut donc aller explorer la réalité qu’il contient. Mais il y a beaucoup de lectures possibles de cette phrase de Dōgen. En japonais, elle se formule aussi de cette façon : « arrivé au sommet d’un bambou de cent pieds, continue de grimper ».

Tous ces personnages qui vont connaître la mort en même temps, sont déjà bien dépeints, créant très rapidement un réel intérêt pour les fragments de vie racontés, nont sûrement pas été choisis au hasard. On a un peu l’impression de voir au moins deux visages du Japon, lun éternel et lautre plus moderne, des codes, des morales différentes mais cest sûrement beaucoup plus pointu

Surtout le commandant de bord et le copilote, et c’est tout à fait intentionnel. J’ai un peu forcé le trait entre deux générations, l’une traditionaliste, l’autre occidentaliste, et toutes les deux également perdues. En réalité, ces deux caractères cohabitent profondément chez de nombreux Japonais, et cela forme un équilibre. Bien que souvent, l’occidentalisme ne soit qu’un vernis : grattez un peu, et vous vous retrouvez face à une personne de l’ère d’Edo. Commandant de bord et copilote sont comme les deux hémisphères d’un seul cerveau : l’un ne va pas sans l’autre. Pareillement, j’ai fait en sorte que tous les personnages, aussi différents et singuliers soient-ils, forment les différentes facettes d’une seule et même persona.

Sans rien dévoiler de lintrigue, vous nous offrez aussi un petit éclairage géopolitique de cette région de lAsie. Quelles sont les craintes des Japonais ?

Les Japonais se méfient de tout et n’ont peur de rien… ! Les enjeux japonais actuels sont les mêmes qu’avant la Deuxième guerre mondiale : créer une sphère de coprospérité indo-pacifique. Mais il y a eu entre temps un changement majeur : la position de la Chine, devenue hégémonique, et dont la puissance économique, technologique et militaire, alliée à un régime crypto-totalitaire, est perçue comme une menace par le reste de l’Asie. Pour le dire en deux mots, c’est un allié dangereux. La sphère de coprospérité indo-pacifique devait garantir l’indépendance de l’Asie vis-à-vis de l’Occident. Désormais, elle prend lentement et timidement la forme d’une garantie contre la domination mondiale chinoise.

Avec Internet maintenant, même très loin comme vous à Kyōto, on nest plus jamais vraiment isolé des siens, de ses racines. Néanmoins, des aspects de votre vie française vous manquent-ils et bien sûr, quand vous rentrez en France, quelle part du Japon vous fait défaut ?

Rien ne me manque de la France. Ma vie est pleinement japonaise. Chaque fois que j’allais en France pour la sortie d’un livre, c’était le Japon tout entier qui me manquait. Je m’accrochais au jet-lag : tiens, c’est l’heure où le soleil se lève. La cloche du temple Kōshōji, le début de la méditation zen, l’heure du iaidō, le chien et la chatte qui me cherchent dans le bureau, l’heure du déjeuner des milans au bord de la rivière, les lueurs du crépuscule, l’effervescence de Kiyamachi-dōri… Je sentais dans mes chairs que tout cela avait lieu et que c’était ma véritable place.

Vous avez été co-fondateur des éditions du Camion Blanc, « L’éditeur qui véhicule le rock ! » et donc vous ny couperez pas. Quelle zik pour illustrer 3 minutes, 7 secondes ?

Le Boiler Room de Nisennenmondai.

November 25th: The Last Day de Philip Glass.

Aerian de Maximum The Hormone.

Everything In Its Right Place de Radiohead, dans la version enregistrée en 2008 à Saitama.

À propos de « Confession japonaise« .

Paru en 2019 au Mercure de France, Confession japonaise est une lacune dans les chroniques de Nyctalopes, peut-être trop japonais pour nos esprits occidentauxPourriez-vous nous le vendre, nous expliquer notre erreur? 

(Sourire) Un ami japonais et francophone l’a lu et s’est exclamé : « C’est incroyable, c’est roman japonais ! » Je prenais ça pour un compliment, mais je sentais que quelque chose le gênait. « Vous êtes auteur japonais, mais vous n’êtes pas Japonais ! » ll avait l’air à la fois fier et contrarié, c’était assez drôle.

Si on tient à utiliser des couleurs, Confession japonaise est un roman noir dans la littérature blanche. Il contient une part réaliste et une part fantasmagorique – la seconde étant tout aussi réelle que la première. Ce roman repose sur l’absence de hiatus entre le monde flottant et le monde invisible, celui des humains et des esprits, de l’histoire et de la légende : c’est le même monde et cela s’exprime de façon très concrète. C’est sans doute ce qui est difficile à concevoir pour un esprit occidental.

C’est l’idée qu’il n’y a pas de frontière entre la vie et la mort, que les deux états ou territoires s’imbriquent et communiquent en permanence. On peut le constater dans la vie quotidienne, surtout à Kyōto. Les mythes sont aussi réels que l’histoire, ils ont même sans doute plus de poids dans l’inconscient collectif. Juste un exemple : j’ai récemment vu une exposition de photos de Koga Eriko, intitulée BELL, qui nous fait voir la légende d’Anchin dans le Japon d’aujourd’hui. Il est admis de façon absolument équivalente que son amoureuse Kiyohime s’est transformée en serpent pour le suivre, et que la chose est simultanément impossible. Et cette contradiction va de soi : elle n’en est pas une, en fin de compte.

De la même façon, le narrateur de Confession japonaise vit à la fois dans le monde flottant (visible, celui des vivants, que l’on appelle le « nôtre ») et dans le monde invisible, celui des morts, des esprits, des démons, obake, yōkai, oni, tengu et consorts. Tout ce qu’il voit, expérimente, les personnes qu’il rencontre lui apparaissent soit sous leur aspect et comportement « flottant », soit « invisible ». Tout a commencé pour le narrateur avec le tremblement de terre de Kobe en 1995. Il avait 5 ans et ses parents ainsi que sa petite sœur ont été emportés au royaume des morts. Il est incapable de distinguer les deux mondes, jusqu’à ce qu’il rencontre une jeune femme absolument fascinante — qui est également une renarde, une incarnation d’Inari… Là, l’histoire devient violemment noire. Et solaire, par la même.

Des projets littéraires, des amorces de romans, est-il trop tôt pour en parler ? Vous traduisez aussi pour la SN, un roman qui vous a particulièrement séduit ?

Le dernier roman traduit pour la Série Noire est un excellent souvenir — de lecture comme de traduction. C’est Seules les proies s’enfuient, de Neely Tucker. Une pleine cohérence entre l’histoire et le style, une dynamique narrative qui démultiplie le cadre initial sans le briser, une narration sobre, rugueuse et intense. Nickel.

J’ai écrit plusieurs textes depuis Les Nuits rouges. D’abord un « roman japonais », Ame no neko (Un chat de pluie), que je vais reprendre de fond en comble pour lui donner sa tonalité exacte, maintenant que j’en connais la fin. Ensuite, j’ai rédigé un long texte qui sert de base à un projet plus vaste. Et au printemps prochain doit sortir un récit sur le zen et le sabre, La Caverne aux chauves-souris sous la montagne noire. Une approche pragmatique de la méditation zen en tant qu’expérience totale.

Pour revenir brièvement à votre première question, celle de l’inspiration. Au Japon, on évolue entre de multiples couches d’histoire, de mythologie, de folklore, on trouve des veines narratives partout, à la fois totalement disparates et unies par l’esprit japonais, pour le dire rapidement. Et tout cela se manifeste dans le quotidien. C’est en étant à l’écoute de ces expressions qu’on laisse le roman naître de lui-même… avant de le saisir à la gorge. J’étais en train d’écouter Les Nuits rouges depuis pas mal d’années quand Aurélien Masson m’a poussé à passer à l’action. Déjà pour Lalignement des équinoxes, j’avais l’impression qu’il connaissait le manuscrit avant même que je ne l’écrive. C’est le don de l’éditeur total : celui de lire les manuscrits qui sont en vous.

Je vous remercie.

(Je viens d’apprendre la fermeture des librairies pendant le deuxième confinement. Leur credo est donc : détruisons tout, et on n’aura plus besoin d’échouer. Comme s’il fallait encore des preuves de la soumission absolue des hommes politiques aux GAFAM, dans ce cas précis, ou à Barclays, Capital Group Companies, FMR Corp., AXA, State Street Corp., etc. Tristes, tristes et stupides fossoyeurs. Et le jury Femina décerne quand même son prix, qui ne profitera qu’à Amazon — no comment. Jeff Bezos, champion de la défiscalisation et du salariat au rabais, mais aussi ministre de la Culture, de l’Économie, des Phynances et du Commerce, vous salue bien. Rajoutons Fuck Off And Die de Darkthrone à la play-list. Ouvrir les librairies, avec toutes les précautions sanitaires requises, c’est un acte de désobéissance qui refuse  le système de mort culturelle et sociale à l’œuvre depuis des décennies. Il ne saurait plus être question de quémander les conditions de la survie aux laquais de la morgue affairiste.)

Merci à Sébastien pour sa grande disponibilité et la richesse de ses propos.

Entretien réalisé par échange de mails octobre/ novembre 2020.

Clete.

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑