Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chiara Zinc

QUITTER LA ROUTE de Dominique Delahaye / La Manuf / La Manufacture de Livres.

Avec Quitter la route, Dominique Delahaye compose un roman d’une grande retenue formelle, centré sur la rencontre fragile de deux trajectoires brisées, celles de Mehdi et Audrey. Loin de tout pathos, le récit s’attache à suivre leurs vies disjointes, appelées à se croiser dans un espace de tension où la rencontre fait figure de bascule silencieuse plus que de résolution.

Le roman s’inscrit dans une logique fragmentaire assumée, faite de retours en arrière, de blocs de mémoire et d’éclats de perception. Cette construction épouse au plus près les états intérieurs des personnages : Audrey traverse une expérience diffuse mais continue de la contrainte affective et de la violence sociale, tandis que Mehdi porte la mémoire traumatique de l’exil et de la guerre, comme en témoigne cette évocation de son passé :

« Il avait laissé derrière lui tout un monde de lumière et de tendresse. La guerre, elle s’était invitée dans leurs bagages et avait traversé la Méditerranée avec eux. »

L’écriture ménage entre eux une proximité sans fusion, maintenant une séparation structurelle de leurs vies qui renforce la singularité de leurs blessures.

Dans cette architecture éclatée, les espaces jouent un rôle déterminant. De Lyon à la Guillotière, de la Croix-Rousse à Fourvière, jusqu’à Roanne, Marseille ou encore les marges de Nanterre à l’époque des bidonvilles, le boulevard des Batignolles ou Saint-Ouen, la géographie du roman dessine une cartographie de la contrainte et du déplacement. Les réminiscences d’octobre 1961 prolongent cette mémoire des circulations forcées et des fractures historiques. Les lieux ne sont pas de simples décors mais des forces actives, inscrivant les personnages dans une mobilité subie, où la route devient moins un horizon qu’un dispositif d’enfermement.

Cette logique de clôture traverse également l’écriture elle-même, comme dans cette image particulièrement saisissante :

« Au-dessus du campement de fortune, le gris d’un ciel anthracite avait comme jeté un linceul sur son enfance. »

La phrase condense la poétique du roman, où la précarité individuelle est constamment traversée par des strates de violence historique et sociale.

L’écriture de Dominique Delahaye, resserrée et sans emphase, privilégie l’attention aux corps, aux gestes, aux micro situations comme écho aux grandes douleurs de l’Histoire autant qu’aux violences structurelles. Cette sobriété produit une tension constante entre ce que le texte retient et ce qu’il laisse entendre, entre la possibilité d’une issue et l’expérience progressive du resserrement. La puissance du roman naît précisément de cette retenue, qui refuse la dramatisation explicite pour mieux installer une forme de gravité diffuse.

En arrière-plan, le roman fait émerger des traces de mémoire historique, notamment liées à la guerre d’Algérie et aux déplacements qu’elle a engendrés. L’évocation du Front de Libération Nationale, la chaîne montagneuse des Aurès ou des populations civiles contraintes à l’exil inscrivent les trajectoires individuelles dans une continuité historique de la fracture et de la dispersion. Cette mémoire de la guerre fait écho à Avoir 20 ans dans les Aurès de René Vautier, autre œuvre traversée par les fractures humaines et morales du conflit algérien.

Quitter la route s’impose ainsi comme un roman de la tension contenue, où la rencontre entre deux êtres ne relève pas de la réparation mais d’une mise en résonance des fragilités. Dominique Delahaye y construit une fiction de l’exil et de l’enfermement social, attentive aux seuils, aux passages et aux impossibilités de stabilisation. Une œuvre sobre et exigeante, qui interroge la possibilité même d’un ancrage dans un monde marqué par la circulation contrainte et la mémoire des ruptures.

Chiara Zinc

LE CERCLE DE THOR de Manfred Kahn / La Manufacture de Livres.

Le Cercle de Thor scelle une évidence : pour qui a grandi avec les fantômes en costume froissé de David Goodis, le monde est une vaste arnaque. Lire Manfred Kahn, un grand lecteur de romans noirs, c’est avaler une vodka glacée à l’entonnoir, la menthe froissée n’y suffira pas : une expérience de lecture perturbante, riche, réflexive. Une question traverse le roman : Le Cercle de Thor montre-t-il que l’être et la guerre relèvent d’une même logique de destruction ?

Et certaines le sont-elles plus que d’autres ?

En première épigraphe, Manfred Kahn cite Robert Littell : Aujourd’hui, nous ne savons pas qui est l’ennemi, en tout cas nous ne savons pas où il est et nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il veut. Et pour nous clouer un peu plus, il cite Emmanuel Faye qui prolonge ce trouble à partir d’une lettre d’Adolf Eichmann à son frère, évoquant Heidegger, le philosophe dont l’adhésion au nazisme a marqué l’histoire de la pensée, dans Être et Temps. Le roman s’inscrit dans cet horizon où espionnage, violence politique, guerre et philosophie se croisent autour du lien entre pensée et destruction.

L’ouverture est située au Thor en Provence, dans le Vaucluse, le 11 septembre 1969, et réunit Heidegger, René Char et Jean Beaufret, dans une scène de séminaire nourrie de références à la Grèce présocratique. Héraclite, Parménide, la question de l’Être et de la modernité : le cadre intellectuel est posé d’emblée. Premier virage en Harley.

Le 13 octobre 2018, la référence à Virginia Woolf , une chambre à soi se renverse : l’espace de création devient espace du secret et de la stratégie, où la pensée porte désormais en elle la certitude de la guerre. Passée entre autres par le Liban et l’Afghanistan, Jeanne Doe dirige une cellule de contre-terrorisme à la DGSE : issue d’une mémoire familiale marquée par la déportation, celle-ci devient elle-même instigatrice d’un dispositif de surveillance et de ciblage .

Après les attentats du Bataclan, à travers l’opération Tamnavulin, menée dans une PMI de Saint-Denis, un centre de prévention maternelle et infantile, le roman montre comment le renseignement transforme un espace social en territoire d’infiltration, à dessein. Notre objectif n’est pas de faire de la surveillance, mais de l’infiltration, de recruter des sources dans le milieu où nous intervenons et de laisser la sécurité intérieure exploiter le renseignement que nous mettrons à jour de manière illégale. Comme quand nous renseignons les militaires sur le terrain. La lecture sécuritaire absorbe progressivement toute autre représentation du social dans un espace créé de toute pièce, soit 11 mois de préparation en amont pour monter une structure opérationnelle. But : infiltrer les réseaux islamistes radicaux, par les femmes de confession musulmane, et considérer ces femmes comme des otages confinées en milieu hostile.

Lorsqu’une de leurs sources est sauvagement assassinée, l’intrigue bascule. L’État moderne apparaît aussi vulnérable que les cibles qu’il entend surveiller.

Un dossier crypté fait resurgir le Liban de 1996 dans l’esprit de Nemo, personne, soit Jeanne Doe, la persona, au sens du masque, de l’absence d’identité : l’opération Raisins de la colère, les bombardements israéliens en réponse au Hezbollah, Qana, dit du massacre, l’horreur au rappel de la mémoire de Jeanne Doe. Le récit relie alors plusieurs décennies de guerres secrètes et d’opérations clandestines, l’ombre de la guerre civile libanaise, des attentats de Beyrouth en 1983, jusqu’aux conflits hybrides contemporains. Bartex, un officier sous couverture et ancien amant de Jeanne Doe issu de l’armée lui a légué la bombe en question juste avant de mourir : un dossier crypté, un dossier dangereux, du poison.

Jérémie Gauche, cet ancien militaire reconverti dans le renseignement intérieur, seconde Jeanne Doe pour l’opération Tamnavulin. Mais il s’éclipse devant sa demande de l’aider à s’occuper du dossier . Je suis comme Ulysse qui essaie simplement de rentrer chez lui, dit-il, mais dans un monde de mensonges, personne n’est ce qu’il prétend être.

Le récit reprend ainsi la logique d’errance de l’Odyssée et de traversée du temps, des identités, et des épreuves. ESG Polder, avocat d’affaires devenu opérateur clandestin dans des réseaux mêlant raison d’État, anciens militaires et services secrets, en est l’une des figures les plus révélatrices, quoique. La quête du retour vers Ithaque y devient une circulation continue entre zones de guerre, opérations clandestines et dispositifs contemporains du renseignement. Le récit fait circuler identités, informations et capitaux, notamment via des circuits financiers liés à des fonds issus de la Libye post-Kadhafi.

Le Cercle de Thor explore aussi la crainte des États face à l’émergence de nouvelles formes de conflits, comme la menace de groupes armés structurés en France, inspirés de modèles étrangers, soit l’idée d’empêcher la naissance d’un Hezbollah français. Or, le Hezbollah est un mouvement chiite armé, financé par l’Iran, avec une base politique et militaire très ancrée au Liban. La communauté chiite en France est minoritaire parmi les musulmans. Le Hezbollah n’a pas de base armée connue en France. Les services français surveillent les tentatives d’implantation de groupes armés étrangers. L’idée d’un Hezbollah français relève donc davantage de la fiction géopolitique ou d’un imaginaire sécuritaire que d’une menace avérée. On pense à Michel Foucault pour sa critique des dispositifs de pouvoir et de surveillance, voire Didier Fassin, et peut-être Giorgio Agamben sur l’état d’exception.

Dans tous les cas, Manfred Kahn a quelque chose de la poésie noire d’un tableau de Goya. Mais on veut lui dire non : cette lecture du monde appelle une résistance critique. Elle ne peut être l’unique grille de lecture des quartiers et des habitantes, pour ne parler que de cela. L’atmosphère du roman est celle d’un monde où la morale se dissout, où les repères s’effritent, et où les personnages, en perte de contrôle, naviguent entre ombre et lumière. Comme Odysseus, grâce au cheval de Troie, ils survivent grâce au mensonge, changent de nom selon les interlocuteurs, manipulent les récits, et deviennent invisibles.

Manfred Kahn compose ainsi un roman noir géopolitique où renseignement, violence d’État et économies clandestines dessinent une cartographie fragmentée du monde contemporain. L’écriture, dense et maîtrisée, fait circuler informations, capitaux et identités dans un univers où les frontières entre légal et clandestin ne cessent de se brouiller. Loin d’être une prose dépouillée ou d’une analyse chimiquement pure, l’écriture est riche, travaillée, sensible à l’esthétique, philosophique autant que poétique ou liée aux arts.

« Je n’ai pas de famille, je n’ai que la pensée, je suis le berger de l’Être », déclare un personnage.

Même en pensant au berger du Néant, ce bouquin m’a foutue sur les jantes.

Chiara Zinc

D’OMBRES ET DE CROCS de François Pacaud / Rouergue Noir.

Faites-vous confiance aux signes ?

François Pacaud possède ce don rare et ce talent : saisir à la gorge et enfermer dans la conscience d’un seul homme la perte de contrôle, les frontières entre civilisation et instinct.

Étienne, diplômé des Beaux-Arts et graphiste, circule en Volvo comme on traverse un territoire étranger sans carte fiable.

« Le malaise qui l’habitait de façon sourde depuis son arrivée en Creuse était en train de prendre de l’ampleur ».

Dans l’esprit d’Étienne, instable, fuyant, insaisissable comme du mercure, ces voix multiples s’entrecroisent, tour à tour adverses ou protectrices. Elles s’imposent, distinctes, commentatrices, antagonistes ou rassurantes, comme les éclats d’un dialogue intérieur sans fin. Chacune porte l’écho d’une tentative désespérée pour contenir l’anxiété, pour en neutraliser la morsure mais elles fissurent le réel.

Elles sont les ombres mouvantes de sa psyché, les reflets d’une lutte silencieuse qui se joue hors de vue : s’il s’expose aux regards, s’expose-t-il à l’invisible ?

Autour de lui, le territoire se réduit à une brume épaisse, un territoire isolé où chaque rencontre, chaque ombre, chaque souffle de vent, devient l’écho de ses tourments. Pas de répit, peu de distance, juste l’intériorité qui suinte, en goutte à goutte invivable, jusqu’à vous enivrer de son vertige.

Dans la Creuse, où la nature est à la fois ressource et menaces, les forêts brutes et vallonnées deviennent un espace d’ambiguïté. Elles y forment un monde qui semble observer autant qu’il enveloppe.

« La maison de famille Étienne était la première du village. Ou la dernière. Après le garage, il y avait un virage à droite de la route annoncée. Il descendait vers le reste du hameau. Une dizaine de maisons en pierre de taille s’étalant de chaque côté du tapis goudronné. Pour la plupart imposantes et délabrées, jouissant d’un large terrain attenant, qui avait jadis servi de potager ou de jardin, et avait accueilli les innombrables jeux d’enfants ou de petits-enfants, ayant déserté les lieux depuis bien longtemps. C’était tout. Pas de commerce. Pas d’église. Pas de ruelle ni de placette. Simplement une petite route fatiguée d’un kilomètre environ, agrémentée de quelques maisons éparpillés de part et d’autre. Et des chemins. Partant de cette même route plus ou moins discrètement. Sillonnant entre les maisons, desservant les champs alentour pour aller se perdre dans la pénombre de bosquets clairsemés et le dédale d’épaisses forêts. »
(…)

« Cette dernière maison était espacées des autres d’au moins cent cinquante mètres, si bien que l’on aurait pu croire qu’elle ne faisait pas vraiment partie du village. Elle se situait en contrebas de la route, au bout d’une piste de terre séparant deux champs. C’était également la seule dont s’échappait une lumière ce soir-là, venant tenir tête à une nuit de quartz incrustée de quelques diamants. C’était celle de Fernand. »

La première et la dernière se confondent : la première est la dernière. Nous voilà face à deux maisons, deux phares dans la nuit qui balisent le début et la fin d’une zone perdue hors du temps et de l’espace ?

Quel est le traumatisme initial de la famille ?

« Cette brutale disparition inexpliquée ? »

Quelle est cette rencontre inquiétante ?

« Je me souviens surtout de ses yeux. Brillants comme la Lune. Et de ses griffes, bien sûr.« 

Quelle est cette rencontre, cette présence qui semble comprendre l’humain ? Un intermédiaire entre les mondes qui fixe et observe longuement sans bouger, silencieux et invisible ? La nuit en pleine nature est un monde où les règles changent :

« Il court. Les branches giflent son visage et ses mains. Le timide halo de la lune naissante lui permet à peine de distinguer le sol qui défile à vive allure sur ses pieds. »

Premier roman dense de 358 pages, D’Ombres et de Crocs livre une expérience immersive qui enferme le lecteur dans la conscience d’Étienne. Les bêtes dévorantes en France, comme celle de Noth, jamais nommées, infusent peut-être le récit comme les gouttes de pluie ensorcelantes du récit en Creuse : elle rôdent, diffusent, installent une oppression sourde, où même la lumière du jour ne suffit à conjurer l’imaginaire du réel.

Chiara Zinc

L’AUTRE CÔTÉ DE LA NUIT de Stéphane Chaumet / Le Rouergue Noir.

Avec L’autre côté de la nuit, Stéphane Chaumet signe une fiction réaliste où se croisent destins individuels brisés et appartenances antagonistes.

Le roman nous entraîne dans un labyrinthe historique et moral, à partir d’une intrigue ancrée en 1965, à La Paz, en Bolivie. Gabriel Avendaño, journaliste à l’héritage allemand, y arpente les pistes criminelles pour le quotidien Prensa Libre. Le lieutenant Rivero, aussi subtil qu’un marteau-piqueur, l’introduit sur une scène de crime, un double meurtre : Eva et Werner Grüber, responsables d’un orphelinat. Qui étaient-ils exactement ? Qui est la jeune fille dans la chapelle ? L’arrivée d’Hans Laux, officier de liaison de l’ambassade d’Allemagne, vient complexifier une affaire déjà trouble.

Dans les rues de la ville, l’ambiance révèle la tension et la peur : tanks stationnés, tirs sporadiques, disparitions inquiétantes, exécutions arbitraires, répression politique, élimination des opposants de gauche, suites du coup d’État militaire de 1964. Le roman nous plonge dans les méandres des ratlines, la route des rats, ces réseaux clandestins d’exfiltration nazie après mille neuf cent quarante-cinq.

Les temporalités s’entrecroisent : avant et après-guerre, Europe et Amérique latine, secrets d’État et drames intimes. C’est par l’intrication de ses personnages dans l’Histoire que le récit captive. Stéphane Chaumet excelle à enserrer chaque personnage, qu’il soit fictif ou inspiré de figures historiques, dans les engrenages de l’Histoire. Il compose une partition subtile faite de personnages tourmentés et de confidences aux allures d’aveux. L’humanité des personnages ou leurs velléités d’oppression donnent de la force au récit.

Il brouille toutefois les frontières entre fiction et Histoire. Le roman est solide, documenté, vivant, et tout à fait accessible : il offre à la fois une intrigue captivante et une réflexion sur les cicatrices de l’Histoire. Certains personnages secondaires restent moins incarnés que d’autres : Ce n’est pas un bémol et cela ne nuit pas à l’ensemble car la direction et la force du récit résident dans sa cohérence, la tension qu’il installe. La manière dont il fait circuler l’Histoire à travers les destins individuels est très réussie.

Une pointe d’irrévérence ou d’ironie anime parfois les personnages et les dialogues, c’est appréciable. Parmi ces destins croisés, certains sont directement inspirés de figures historiques :

Clara Knecht, dite La Gestapache, La Poule Noire ou La Chienne, collaboratrice notoire de la Gestapo de Tours, officie au sein d’une des institutions de répression clés du régime nazi. Son tempérament est dépeint par Stéphane Chaumet avec une précision troublante : je dois dire que cela m’a clouée.

D’ailleurs, il est également auteur de poésie et traducteur, il a créé la maison d’édition L’oreille du loup, pour publier des poètes, Tsjêbbe Hettinga, Lila Zemborain, Eduardo García Aguilar et d’autres, à découvrir pour moi. Cela m’a donné envie de lire Même pour ne pas vaincre, sur la guerre d’Algérie, Au bonheur des voiles, ou encore Les Marionnettes, Le goût du vertige et plus.

Née Élise-Claire Dubost en 1914 à Schiltigheim, Clara Knecht, cette ancienne prostituée du haut clou de la bourgeoisie alsacienne, réputée pour sa cruauté, est crainte par les résistants arrêtés. Son sort après-guerre demeure mystérieux. Un parcours, entouré de rumeurs et de secrets, illustre les mécanismes impitoyables de la répression nazie. Dénoncée pour son rôle actif dans les interrogatoires, les arrestations, les tortures, et la traque des opposants au régime nazi, elle est condamnée à mort par contumace par la cour de justice d’Indre-et-Loire, en 1945. Pourtant, après-guerre elle se volatilise, cela reste un mystère non élucidé de cette période : probablement exfiltrée entre août et septembre 1944, Clara Knecht disparaît, certes, mais où ? Sa fuite est jonchée de rumeurs et d’incertitudes que nous suivons dans le roman.

Autour de Clara Knecht gravitent d’autres figures obscures et réelles, avec des rôles et des postures politiques différentes, à découvrir au fil du texte. Parmi elles, et entre autres, l’évocation de L’abbé Henri Péan, un résistant bien réel, plonge le lecteur dans les mécanismes d’une répression implacable sous l’Occupation.

Au-delà de l’intrigue, le roman explore les séquelles de la guerre, la torture, les réseaux clandestins informels, les fuites de l’après-guerre, jusqu’à leur prolongement en Amérique latine, marqué par l’existence de réseaux secrets; ces enclaves où l’idéologie nazie a survécu protégée par l’opacité des dictatures sud-américaines, comme ceux liés à Paul Schäfer, un ancien infirmier militaire, et Colonia Dignidad au Chili en 1961, qui collabora avec la police politique sous le régime d’Augusto Pinochet.

Stéphane Chaumet joue avec les frontières entre reconstitution et tentative de reconstruction, une interprétation personnelle que j’ai donc fort appréciée. Ceci dit, si L’autre côté de la nuit s’inscrit dans la veine du roman noir, il s’en distingue peut-être par son ancrage historique plus marqué, qu’admettons, Chiens des Ozarks qui se déploie dans une fiction pure… Tchakatak !

Il brouille à merveille les frontières entre fiction et réalité, nous rappelle que les fantômes hantent les lieux, mais encore les mémoires, les consciences, les sociétés entières. Il invite à questionner la mémoire, les secrets et l’héritage des violences passées. L’autre côté de la nuit n’est pas qu’un roman sur le passé : c’est une plongée dans nos propres zones d’ombre. Interroger nos silences. Qu’avons-nous choisi de voir, d’oublier hier, et aujourd’hui ?

Chiara Zinc

En sus :
Le bandeau émet : « chasseuse de nazis de la France à la Bolivie ».

Pierre Vidal-Naquet qui cherche à réduire l’ambiguïté par les preuves, à dénoncé l’instrumentalisation mémorielle du procès tardif de Klaus Barbie, alias Klaus Altmann (protégé par un mélange d’intérêts politiques, via son rôle de conseil au gouvernement bolivien) par exemple, permettant de se présenter comme étendard de la lutte contre l’impunité. Les crimes de guerre sont prescrits, les crimes contre l’humanité, non.

Quelques citations à l’arraché : « Le négationnisme n’est pas une révision historique, mais une entreprise de destruction de la mémoire. Il ne s’agit pas de discuter des faits, mais de nier leur existence même, pour des raisons purement idéologiques. »

« Chaque crime contre l’humanité doit être reconnu pour ce qu’il est, sans qu’on cherche à en atténuer la portée en le comparant à d’autres. La mémoire n’est pas un jeu à somme nulle.

DES GARÇONS COMME IL FAUT de Serena Gentilhomme / La Manufacture de livres/ la Manuf.

Faux-semblants de la haute, chimères dorées et mirages de l’élite. Derrière le vernis des Parioli, quartier chic de la bourgeoisie romaine, affleurent leurres sociaux et illusions de caste. Des garçons comme il faut, un récit sans catharsis, à issue fatale.

_ « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »

Oui, une atmosphère lourde et opaque, celle des années de plomb.
Serena Gentilhomme, spécialiste de la littérature italienne, propose une reconstitution portée par une écriture dense qui, à l’instar de Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo, dépasse le simple fait divers pour en révéler les ressorts sociaux et politiques.

Ce récit d’enquête, – dont les faits sont donc connus – fondé sur les archives judiciaires italiennes et sur des témoignages directs, retrace le massacre survenu en 1975 à la villa San Felice Circeo, près de Rome. Il mêle reconstitution fictionnelle et analyse critique, dimension judiciaire et lecture politique. Cette superposition de niveaux de lecture interrompt parfois la linéarité du récit et reflète la lente évolution des mœurs parallèlement à la transformation progressive du cadre législatif.

L’Anatomie d’un massacre, Acte I, est précédée d’un extrait de La Ricotta de Pier Paolo Pasolini. Trois fils de bonne famille identifient leurs cibles, manipulent à souhait la Signorina Donatella pour exécuter dans la haine deux proies trop confiantes : les meurtres sont prémédités sur les femelles de la Montagnola.
Donatella Colasanti, 17 ans, ignore les signaux d’alerte du drame à venir et pressent la violence sans en saisir pleinement la portée. Malgré les mises en garde explicites de son amie Nadia, elle se livre aux garçons des Parioli. Nadia refuse de venir, à contrario de Rosaria López, 19 ans, qui accepte l’invitation pour la remplacer.

Le récit expose alors les étapes d’un aveuglement progressif : stratégies de prédation froides et calculées, chasse et exploitation des failles sociales au travers du mépris de classe et de l’impunité élitiste. L’escalade se cristallise par un repérage ciblé et des amorces émotionnelles. Petit à petit, ce qui est initialement inacceptable érode les barrières morales des deux jeunes filles.
Donatella succombe à l’emprise, rationalise, confond richesse et fiabilité puis chute avec Rosaria.

La sidération psychologique, amplifiée par la terreur, l’angoisse et l’impuissance face au changement de ton des garçons comme il faut, annonce le pire tandis que la dissonance cognitive agit comme un piège paralysant.

Fuir au moment où, justement, elles ne disposent plus que d’un infime pouvoir d’autonomie pour se déplacer ?

Trop tard : à une seconde près, elles sont cloîtrées dans une Fiat 127.

Ce 29 septembre 1975, les deux jeunes femmes conviées à la fête sont aimantées par un guet-apens soigneusement orchestré dans une villa de plage isolée. La villa Moresca de San Circeo au quartier de Punta Rossa qui appartient à la famille d’Andréa Girha. Loin d’un simple rendez-vous mondain, la soirée bascule rapidement dans une mécanique de violence méthodique, où l’isolement du lieu devient un outil de domination et de contrainte.
S’ensuivent trente-six heures de tortures, de viols et d’humiliations d’une extrême violence, qui s’enclenchent, de façon ironique, au son de Wagner, en particulier la Marche funèbre de Siegfried.

Dans l’Acte II, Conflits, verdicts et destins, Pier Paolo Pasolini et Italo Calvino s’opposent sur l’interprétation du drame : bourgeoisie et institutions d’un côté contre lecture d’une violence masculine et sociale universelle de l’autre.
Or, on ne peut réduire le massacre du Circeo à une simple violence de classe : les idéologies en jeu relèvent aussi de hiérarchisations raciales. Ces violences touchent par écho toutes les femmes, a fortiori les femmes noires, et s’inscrivent dans des discriminations croisées héritées de l’esclavage et du colonialisme, perpétuées par les institutions contemporaines.

Donatella Colasanti endure vingt ans de procès de 1976 à 1996 au cours desquels sa parole est avilie par les avocats de la partie adverse sans que son calvaire ne soit entendu pour la protection d’autres victimes à venir. Jusqu’à son dernier souffle, elle dénonce une tyrannie de la justice italienne et ses indulgences pour sa propre histoire.

Elle est par ailleurs inflexible et lucide lorsqu’elle se prononce quand, en décembre 2004, Angelo Izzo qui a bénéficié de plusieurs aménagements de peine au fil du temps, est autorisé à sortir de prison sous conditions strictes :
Il est dangereux. Il hait le genre humain. Ne lui accordez pas de remise de peine ! Et surtout, ne le remettez pas en liberté !

Les alertes de Donatella s’inscrivent dans un débat plus large sur les conditions de réinsertion des auteurs de crimes particulièrement graves. Angelo Izzo, surnommé le monstre du Circeo, a en effet bénéficié, près de trente ans après les faits, d’un régime de semi-liberté accordé en décembre 2004 par les juges de Palerme.

Si les juges se montrent cléments envers lui, c’est à cause de sa bonne conduite carcérale, étant donné qu’au cours des dernières années, Izzo a su se tenir à carreau. Au plus, il est plein de bonnes intentions. À la question rituelle sur ses projets une fois libéré, il répond par des propos édifiants, il veut aider les gens, un maximum de gens, à commencer par Maria Carmela et Valentina, l’épouse et la fille de son co-détenu Giovanno Maiorano, qui est devenu comme un frère pour lui.

Le 28 avril 2005, sous ce régime de semi-liberté, après sa condamnation à perpétuité, il commet deux nouveaux meurtres atroces à Ferrazzano, ceux de, Maria Carmela Linciano, 49 ans et de sa fille Valentina, âgée de seulement 14 ans, deux nouvelles victimes enterrées vivantes.

Il déclara par la suite : « J’ai même collaboré avec la justice, mais je l’ai fait uniquement pour revenir commettre des crimes dehors, je n’ai jamais voulu faire autre chose. »

En 1983, Donatella Colasanti témoigne avoir vécu qualcosa che va al di là dello stupro, quelque chose qui va au-delà du viol.

Ni théoricienne, ni activiste du féminisme militant, elle est devenue une figure emblématique de la prise de conscience des violences faites aux femmes en Italie. Bien qu’elle ait voulu se réapproprier son identité personnelle – Non voglio più essere vittima, je ne veux plus être une victime –,son témoignage continue d’être mobilisé comme mémoire du massacre et dénonciation des violences sexuelles autour de la domination masculine.

Donatella Colasanti meurt à l’hôpital Regina Elena de Rome le 30 décembre 2005, à l’âge de 47 ans. Ses dernières paroles rapportées par son avocat auraient été :
Battiamoci per la verità, battons-nous pour la vérité.

Chiara Zinc

PS: Avant 1981, sous le Code Rocco, le code pénal italien adopté sous le régime de Benito Mussolini de 1930, le viol était classé comme delitto contro la moralità pubblica, crime contre la moralité susceptible d’arrangements par le matrimonio riparatore, le mariage réparateur. Depuis le massacre du Circeo, il y a eu une prise de conscience sur la représentation des auteurs de violences. Par la loi n°66 du 15 février 1996, le viol est reconnu comme crime sur la personne et non plus comme une atteinte à la morale publique.

ET COULE LE SANG DU DÉSERT de Nathalie Gauthereau / Rouergue Noir.

Tout être humain, quelles que soient sa race, sa nationalité, sa foi religieuse ou son idéologie, est capable de tout et de n’importe quoi.
Chester Himes

Que devient-on quand on est marqué au fer par un traumatisme extrême oscillant entre casse psychique et effondrement mental irréversible ?

Ce roman noir avale les flux migratoires via une traversée maritime cauchemardesque et dévorante. Il illustre le passage obligé dans un désert impitoyable, Sehba au sud de la Libye, une plaque tournante où transitent des migrants subsahariens dans des camps de détention démultipliés et des prisons illégales.

Ces centres de détention qu’ils soient officiellement rattachés aux autorités ou non dissimulent des actes de tortures, des viols, des déportations, des marchés aux esclaves, de véritables abattoirs humains, ainsi que des situations de famines, de travail forcé, de location et de prostitution de détenus.

« Quand on vient du Sénégal, on passe par le Mali et on remonte vers l’Algérie ou le Maroc pour arriver en Espagne. Ceux qui préfèrent entrer en Europe par la Grèce ou l’Italie traversent la Libye et la Tunisie. »

Sur la route, les réseaux de passeurs forment des écosystèmes, des pièges systémiques collants comme des toiles d’araignées qui enferment dans des cycles de violences inextricables.

Séparé de ses compagnons et en état de choc, un Sénégalais au trajet migratoire brutal, « Le Libyen », fait surface à Menton, un des points d’entrée frontaliers possibles. Il incarne alors l’ombre noire, l’âme damnée sortie de ce désert impitoyable : rescapé parmi les rescapés zombifiés, en état de choc, dissocié par les visions de meurtres et de noyades, il succombe à la rage de pulsions homicides : guetteur à Marseille pour survivre, pris sous les ailes brûlées de Nasser, un Chibani, ancien sicaire du quartier, il honore ses premiers contrats, passés sur Telegram, et s’enfonce dans les limbes de l’exécution sur ordre comme shooter. Chambéry, banlieue parisienne, Grenoble.

Ce migrant devient le fantôme noir des cités, il fusionne l’anonymat d’un migrant avec les violences urbaines incandescentes, hante les luttes intestines du narcotraffic ou les déracinés sont des armes jetables dans les luttes claniques et les rivalités mortelles.

Frères d’exil antagonistes et de solitude abyssale, alors que “Le Libyen” incarne un spectre hanté par des malheurs qui rejaillissent sur le territoire français, Kofi Diallo est d’abord un étranger en situation irrégulière qui veut s’insérer. L’idée d’insertion implique déjà de voir l’autre en périphérie de. Hors les murs.

Kofi Diallo devient par des concours de circonstances fortuits et heureux, hébergé gratuitement, soutenu puis recruté comme assistant juridique de Maître Pariset, avocate pénaliste au barreau de Lyon. Courageux, intègre, ouvert et généreux, Kofi Diallo surmonte ses tourments, la précarité, des inquiétudes et difficultés personnelles liées à sa famille, sans que cela n’empêche en rien son empathie et sa sollicitude pour autrui.

Il ne s’agit pas de distinguer cette fausse dichotomie qui voudrait séparer le bon grain de l’ivraie. Les brûlures de l’exil noircissent toutes les âmes :
Et coule le sang du désert.

Par le triptyque Police – Justice – réseau de narcotrafic, Nathalie Gauthereau croque une galerie de portraits fracturés sans concession. Elle vise une compréhension humaine documentée et très lucide des enjeux pluriels et complexes qui tournent autour de l’exil.

La capitaine Fanny Costa, une policière impliquée qui déborde pourtant du cadre de référence pour aider Léa Francourt, cette jeune fille instrumentalisée de tous côtés, autour de stocks cachés et de représailles.

Betty, une jeune prostituée de rue nigériane sans ligne de fuite, bouleversante.
Autour de la fragilité adolescente, il y a comme un espoir au goût de madeleines : Léa Francourt.

N’en dévoilons pas plus : narcotrafic, accusés, parties civiles, crimes, aide juridictionnelle, accords de Dublin, mineurs non accompagnés, viols, proxénétisme, quartiers, représailles, rabatteurs, traumas, cités, la douleur irradie à toutes les étapes de la migration. La ligne d’arrivée aux frontières européennes n’assure ni la réussite ni la sécurité.

Nous ne sommes peut-être pas au point du polar noir terminal, mais la cité, les cités, Hoche à Grenoble, Chambéry et banlieues parisiennes sont perçues dans le livre comme des arènes vides, fantomatiques, désincarnées de leurs habitants. Selon les discours stéréotypés, ces derniers vivraient dans des zones de non-droit, presque vidés de corps et d’esprit, absents ou confondus avec les murs eux-mêmes et l’économie souterraine.

Aucune vie quotidienne des habitants n’y apparaît vraiment hormis la casse. Habitants hors champs, probablement, un choix narratif pour cibler l’urgence des problématiques systémiques de l’exil et leurs intersections criminelles ?

J’ai eu plaisir à découvrir le troisième titre de Nathalie Gauthereau, sans avoir lu les précédents.

Chiara Zinc

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