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Chroniques noires et partisanes

Entretien avec Stéphane Pair pour « Elastique Nègre » chez Fleuve éditions.

Crédit photo: Julien MICHEL.

Stéphane Pair est l’auteur d’un roman qui tranche par son décor, la Guadeloupe  et par son thème du trafic de drogue dans la Caraïbe et les DOM. « Elastique nègre » propose une vision très noire et hélas très crédible de l’île et nous vous proposons, par le biais de cet entretien, d’approfondir certains points du roman,  parfait négatif  des brochures d’agences de voyage. Merci à Stéphane Pair pour son accueil et sa disponibilité.

 

  • Vous publiez votre premier roman chez Fleuve. L’écriture est-elle une envie récente ou un projet de longue date ?

Ma publication chez Fleuve Editions est une aventure qui relève du hasard d’une rencontre. Je n’ai envoyé Elastique Nègre à aucun autre éditeur. J’ai d’abord envoyé une première ébauche du roman qui n’incluait pas tous les personnages. Plusieurs responsables de Fleuve ont aimé le style, l’écriture, le décor et la promesse d’un livre différent. Le reste s’est fait naturellement, en confiance et dans un respect mutuel. Très fier d’avoir signé dans la collection Fleuve Noir qui compte des auteurs connus. Mon sentiment est que j’écris, mais de manière confidentielle, depuis longtemps, depuis l’enfance (poésie, nouvelles, scénarii BD), mais que l’envie d’élever l’expression jusqu’au niveau du Roman est plus récente. Il y a l’urgence personnelle d’écrire, le besoin de pousser les murs pour donner de l’espace au récit, le sentiment très fort d’être possédé par mes personnages et de leur être redevable, les encouragements aussi de proches et de mon éditeur qui m’ont poussé à aller au bout.

  • Vous avez choisi de débuter en littérature par un polar, y a-t- il une raison particulière ou est-ce la conséquence d’une passion pour le genre?

Je n’ai pas d’affinités particulières pour le polar mais il faut que j’en parle sérieusement à mon psy car je pense être dans le déni ! Je dois reconnaître que j’ai pris un immense plaisir à écrire ce roman noir sans pour autant être un fan du genre. Mes références littéraires sont plutôt ailleurs. Des classiques aux contemporains, de Shakespeare à Balzac en passant par Boulgakov ou Céline. Mon écrivain préféré est William Faulkner et la structure d’Elastique Nègre fait écho à cet auteur majeur dont les visions et l’univers continuent de m’étourdir. Je lis peu de polars mais certains auteurs m’ont marqué pour leurs qualités littéraires comme Chester Himes, George Pelecanos, James Ellroy, Thierry Jonquet. Le polar et le roman noir m’intéressent quand ils sont ancrés dans une écriture forte et dérangeante. Quand ils mélangent les codes, privilégient la langue et la poésie, racontent l’envers de la famille, de la société ou de l’histoire.

  •  Pourquoi avoir choisi comme cadre les Antilles et plus particulièrement la Guadeloupe?

Il y a plusieurs années, après un passage en Guadeloupe, j’ai débuté une nouvelle située à Vieux Bourg. C’est le début du roman : la découverte du corps d’une femme par un enfant dans la mangrove. J’ai repris plus tard cette nouvelle, là où je l’avais laissée, pour lui donner une autre direction. Avec mon éditeur, on a qualifié cela d’ethno-polar. Il y a aux Antilles une histoire, une force et une richesse familiales et humaines qui me giflent en tant qu’auteur. Je ne pense pas avoir fini de puiser mon inspiration dans ces territoires.

  • Rien dans votre parcours journalistique n’indique une connaissance de la Guadeloupe et pourtant on découvre sous votre plume une île bien vivante et très loin des clichés. Quelle a été votre méthode, voyage, documentation?

Je connais un peu ce territoire, sa culture et sa langue par ma mère et ma grand-mère qui sont originaires de la Basse-Terre et sont venues vivre à Paris. Je n’ai jamais habité la Guadeloupe mais j’y ai séjourné à plusieurs reprises quand j’étais enfant, adolescent puis adulte. En famille, comme touriste ou, plus récemment, comme journaliste. Je n’ai pas de méthode pour incarner mes personnages. Ce sont mes souvenirs, mon histoire, mes observations, mon ressenti qui m’ont guidés de manière très intuitive et instinctive. En tant qu’auteur, je me méfie beaucoup de la documentation mais j’y ai eu recours pour quelques aspects historiques et pour comprendre les conséquences de la consommation de crack dans la société antillaise. Le reste, c’est ma cuisine : ma petite connaissance du trafic, des faits divers, des histoires glanées ici et là.

  • Votre roman utilise plusieurs voix, quels sont pour vous les avantages d’une telle narration?

Cette forme de récit s’est imposée à moi. Je n’ai pas réfléchi. On parle souvent de roman « choral » mais il s’agit plutôt d’une polyphonie discordante où chaque voix a sa propre logique et son propre rythme. Utiliser le « Je » pour chaque personnage demande beaucoup d’énergie mais ça anime la plume. Ça oblige l’auteur à immédiatement déposer sa peau pour endosser celle du personnage. On ne peut pas tricher. J’ai pris un plaisir énorme à entrer en eux, l’un après l’autre. C’est envoûtant. Faire un roman à partir de toutes ces voix, c’est le plus difficile mais aussi le plus excitant.

  • Pourquoi situer votre intrigue en 1999?

Je ne voulais pas que le roman soit trop contemporain. L’intrigue est centrée autour du trafic de drogue, et principalement de cocaïne et de crack. Or c’est dans ces années-là que le trafic explose dans la région. Mes personnages sont aussi les témoins d’un monde qui change et qui ne reviendra pas.

 

  • « L’agence spécialisée des Nations Unies, ONUDC, estime que 30 % de la poudre blanche consommée en France, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Allemagne ou encore aux Pays-Bas passe par l’archipel. Et la part de la cocaïne importée aux États-Unis via la Caraïbe a été multipliée par quatre en trois ans, passant de 4 à 16%. » Si, on lit le site Martinique 1ère , filiale de France Info, la guerre contre le trafic de drogue semble perdue dans la Caraïbe et dans les Antilles françaises. Quel est votre sentiment de par votre expérience professionnelle et quelle est la répercussion sur la population antillaise du point de vue de la criminalité? Le trafic n’est-il pas en train de créer une économie parallèle comme dans tant d’îles de la zone ?

Sur ces questions, je vous réponds plus en journaliste que comme auteur. L’évolution de la criminalité et de l’économie parallèle dans les DOM-TOM est une réalité sous-estimée, parfois dissimulée. Si l’on était cynique ou dans une critique post-coloniale, on pourrait dire que les vies n’ont pas toujours la même valeur d’un côté à l’autre de l’Atlantique, de l’Océan indien ou du Pacifique. En janvier, le ministère de l’Intérieur a communiqué le rapport 2016 de l’insécurité et de la délinquance en France. Le taux d’homicide dans les DOM-TOM grimpe de 40% sur un an : 205 homicides. Un homicide sur 5 est commis outremer. C’est énorme rapporté à la petite population de ces territoires. Mais dans le bilan du ministère, pas de traces ni d’explications sur ce chiffre inquiétant. Et il n’y a pas que les homicides, les vols avec armes ont été sept fois plus fréquents l’an dernier en Outre-mer qu’en métropole. La violence dans les DOM TOM est non seulement ignorée mais parfois gommée.

Pour les besoins de mon roman, je lie drogue et criminalité. Mon idée n’est pas de résumer ou de surdimensionner ces problèmes en Guadeloupe. Les questions de formation et d’éducation, de partage des richesses, de corruption des élites, de dépendances aux drogues et à l’alcool sont les vrais problèmes. Et ce sont des problèmes politiques.

France Antilles en 2014, article sur le crack.

Ce que je constate, c’est que l’économie parallèle du trafic de drogue dans les DOM et toutes ses conséquences sur la population sont totalement sous-estimées. L’Etat français s’en désintéresse. Il sait que les quantités de drogue qui passent dans la zone sont gigantesques, que si la lutte est nécessaire elle est aussi vaine. Les forces de l’ordre et la justice écopent un système binaire où la population, elle, compte ses morts, C’est la même logique dans les banlieues françaises. L’Etat réprime mais ne comprend pas pourquoi il y des Vegeta ou des Mygale. Les personnages de mon roman.

  • Comment vanteriez-vous la Guadeloupe à qui n’a pas eu la chance de s’y rendre?

En toute subjectivité, il y a peu d’îles de la Caraïbe qui proposent autant que la Guadeloupe. La diversité de ses cultures et de ses paysages sont uniques dans la région. Cette force brute aussi des éléments : ses plages, ses forêts, sa campagne, sa mangrove et jusqu’à son volcan. C’est une île dont il est difficile de faire le tour. On tombe amoureux de la Guadeloupe pour toutes ces raisons. Mais ce qui rend l’île unique et singulière, c’est sa population. Noirs, blancs, métis, indiens, libanais, etc. Hospitalité, tempérament, fierté, douceur, humour, histoire, résilience, tout se mêle. Le Guadeloupéen est à l’image des mères de ce pays : souriantes, fortes et généreuses. On me fera sûrement le reproche de donner une image trop sombre et anti-touristique de la Guadeloupe dans mon roman. J’assume : il s’agit d’une fiction et j’ai cette île dans le sang.

 

  • Avez-vous d’autres projets d’écriture ( si ce n’est pas indiscret, beaucoup d’auteurs ne répondent pas à cette question) ?

J’ai un projet en tête qui n’est pas une suite d’Élastique nègre. Quelque chose de plus historique. Cette zone du monde continue de m’intéresser.

 

Entretien réalisé par échange de mails entre le 9 et le 17 février.

Wollanup.

 

4 Comments

  1. Super intéressant, éclairant après la lecture. Merci, beau boulot ! 😉

  2. Je viens de terminer « Elastique Nègre » et j’ai découvert un écrivain dont le style m’a enchantée. J’ai aimé cette autre image qu’il donne de la Guadeloupe qui à la fois attire et donne le frisson. On est loin des descriptions édulcorées et ça me semble réaliste. J’y étais, j’ai trouvé les personnages attachants malgré leurs travers. Très vivant d’un bout à l’autre et quelle atmosphère ! On sent la moiteur et l’insécurité qui vous transperce la peau.
    Je découvrirai avec plaisir d’autres romans de cet auteur.

    • clete

      7 janvier 2019 at 21:30

      Commentaire que je ne peux qu’approuver Annick.J’attends aussi avec impatience son prochain roman. En attendant on peut l’écouter sur radio France dans son métier de journaliste.
      Merci d’avoir laissé un post.

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