Chroniques noires et partisanes

Étiquette : sonatine (Page 4 of 7)

LUNE NOIRE d’ Anthony Neil Smith / Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau

“ Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d’être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd’hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l’alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées. Si Billy franchit toutes les lignes, on peut néanmoins lui reconnaître une chose : il a un grand cœur. Ainsi, lorsqu’une amie lui demande de tirer d’affaire son fiancé, impliqué dans une sale affaire de drogue, c’est bien volontiers qu’il accepte.”

Mais déjà, nous allons trop vite car quand le roman débute, Billy Laffite est interrogé par la Sécurité Intérieure des USA afin d’expliquer les multiples et très variés morts violentes, explosions, incendies, disparitions et autres cataclysmes qui ont jalonné son parcours d’officier de police des trois dernières semaines et dont tous les indices tendent à prouver qu’il en est le seul et unique responsable. De fait, tous ceux qui pourraient l’innocenter ont été flingués, pour les plus chanceux… Billy Lafitte est un pourri mais ce n’est pas un salaud et en voulant aider des gens qu’il aime, il s’est foutu dans une merde effroyable. En fait, chacune de ses initiatives, a contribué à accroître son triste et lamentable bilan des trois semaines passées vers lesquelles nous convie très rapidement Anthony Neil Smith avec un ton parfait pour ce genre de polars de grands fêlés. De Charybde en Scylla, version Minnesota.

On pourrait penser que “Lune noire” (aucun clin d’oeil au roman de Steinbeck) est un énième roman sur la guerre de gangs autour de la meth mais que nenni et Billy le regrette lui même d’ailleurs. L’intrigue est très originale et l’ennemi est pour le moins inédit, très inédit, autrement plus dangereux et déterminé que les laborantins dézingués du bulbe du coin de Yellow Medicine où Lafitte fait sa loi en temps ordinaire. En fait, sans qu’il le sache ou le devine assez tôt, pas mal de monde se fout de la tronche de Billy, l’envoyant à la guerre seul. Mais la rage l’habite et Billy est un chien qui ne lâche rien et qui ne cogite pas vraiment plus qu’un canidé non plus, il faut bien le concéder aussi.

Raconté par la voix de Billy, l’histoire est très speedée, ne laissant pas de temps pour souffler mais dévoilant néanmoins une certaine humanité le rendant finalement… sympathique malgré le machisme, la filouterie, le désespoir, la haine, la rage et on en passe et on en oublie. Dans “Lune noire”, écrit à la fin des années 2000, on voit que le trauma du 11 septembre n’est toujours pas guéri. Se foutant bien de la bienveillance et du discours policé, Anthony Neil Smith, à plusieurs reprises, ne mâche pas ses mots et nul doute que son roman ne peut que déplaire à certaines hordes de barbus adorateurs de Dieu.

“Lune noire”, tout sauf une série B, est le premier volet d’une série et en septembre lui succèdera “Bête noire” annoncé encore plus barje par l’éditeur. Maison spécialisée dans le thriller, Sonatine nous a dégoté un auteur superbement déjanté sans verser dans le grand guignol et un anti-héros impeccable.

100% “Psycho-Billy”.

Wollanup.

LE PAYS DES OUBLIÉS de Michael Farris Smith / Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau.

Jack Boucher est un oublié. Il a été abandonné, élevé par une mère adoptive à qui il doit tout, Maryann. Elle rêvait pour lui d’un avenir meilleur dans ce delta du Mississipi, mais il a découvert très jeune l’univers des combats clandestins. L’adrénaline, les frissons qu’il ressentait en participant et en gagnant ces combats l’ont enchaîné à cette vie. Mais à force de recevoir des coups, en vieillissant, il devient un combattant de seconde main. Il n’est plus capable de se faire respecter dans une cage de combat. Il souffre atrocement de maux de tête, et le seul remède qui lui permette de tenir est l’alcool associé à des pilules magiques.

En sombrant peu à peu, il s’endette et auprès de la pire personne qui soit : Big Momma Sweet, matrone qui tient d’une main de fer les jeux clandestins sur le territoire. Et elle ne compte pas lâcher facilement sa proie. Il risque de tout perdre : sa vie, la maison que lui a laissée Maryann. Il tente le tout pour le tout et mise ses derniers jetons dans un casino, et remporte de quoi retrouver un peu d’espoir. Mais rien n’est jamais simple et facile dans la vie de jack, et il perd l’argent qui pourrait le sauver des griffes de Big Momma Sweet.

S’en suit une descente encore plus rapide au milieu des exclus. Son destin croise Annette, jeune et jolie jeune femme qui vit de la beauté de son corps entièrement tatoué, comme danseuse et comme attraction dans une fête foraine. C’est ce personnage qui symbolise toute l’espérance que l’on peut ressentir malgré le désespoir présent autour de Jack.

Il s’agit bien d’un périple au Pays des oubliés. Jack est un personnage désespéré, hanté par son passé, qui se sent coupable de ne pas avoir su avoir la vie qu’espérait pour lui Maryann. La violence est omniprésente, on voyage dans les bas fonds de cette région du Mississipi, au milieu des exclus, où les gens tentent de survivre, bien loin du rêve américain. Le roman est sombre, plein de détresse, mais on a foi en Jack et Annette et on espère pour chacun d’eux un avenir possible.

Michael Farris Smith (entretien Nyctalopes) arrive admirablement bien à nous dépeindre la vie de ce « pauvre type », les souffrances, la violence, l’abandon dont chaque personnage a une trace. Il sait toutefois instiller une part d’espoir afin que toute cette souffrance soit plus acceptable. Un grand moment.

Marie-Laure.


ALLEZ TOUS VOUS FAIRE FOUTRE de Aidan Truhen / Sonatine.

Traduction: Pierre Delacolonge.

« Ceci n’est pas un polar pour votre grand-mère, avec des gentils et des méchants. C’est un bouquin pour adulte. Et honnêtement, je dois dire qu’il est moralement répréhensible. Vous allez l’adorer, et à cause de cela, vous allez vous sentir coupable. Mieux vaudra ne pas le laisser traîner : les gens vous regarderont comme si quelque chose ne tournait pas très rond chez vous. Le mieux, c’est peut-être de le glisser dans un autre livre, avec des fleurs sur la couverture. Comme ça quand vous rirez personne ne se fera une piètre opinion de l’état de votre âme.” Aidan Truhen

Qui a donc commis ce roman, également auteur de la citation d’avertissement au lecteur? Ce serait un célèbre auteur britannique écrivant sous pseudo. Pour le NY Times, il s’agirait de Nick Harkaway,  le nom de plume de Nicholas Cornwell, qui écrit de la science-fiction et de fantasy et accessoirement fils du romancier John le Carré. Nul doute que l’oeuvre de son père ne lui a pas réellement servi pour ce roman, son premier dans le genre thriller. Truhen a -t-il eu peur de choquer son entourage et son lectorat pour avancer ainsi masqué ? Peut-être a-t-il simplement voulu se défouler, lâcher tous les chevaux mais sans inquiéter ses fans ? Mais qu’importe le flacon…

Jack Price est à la cocaïne ce qu’Über est au transport. C’est un criminel en col blanc, parfaitement organisé, avec une force de vente décentralisée et un produit de marque. Quand sa voisine du dessous se fait tuer, façon exécution, Jack doit savoir pourquoi. C’est une simple question de business et de sécurité personnelle, mais quelqu’un n’aime pas qu’il la pose. La preuve : les Sept Démons, probablement les sept personnes les pires de la terre, ont été engagées pour le liquider.

Jack Price s’est mis dans de sales draps, il en a conscience mais il a le courage et la confiance des barges, c’est certain, et sa folie lui permet aussi de se montrer très imaginatif dans la manière de se défendre contre les fameux tueurs légendaires les Sept démons. Moins célèbres que les quatre cavaliers de l’apocalypse, moins doués que les sept mercenaires, leur nombre va très rapidement salement diminuer au fur et à mesure des attaques d’un Jack Price particulièrement remonté. En fait, les Sept Démons sont des grosses quiches, Price nous le montrera tout au long de son monologue dérangé de 276 pages.

Alors, qu’en retenir ? Je dois dire que ce roman lu il y a une quinzaine est totalement sorti de mon esprit et a disparu de ma mémoire si on fait exception une des outrances du sieur Price, grand, très grand malade. Attention, c’est déjanté, sauvage, borderline, provoc et se lit très rapidement en donnant le plaisir brut d’une série Z et ce n’est pas non plus négligeable. On est très loin d’un Willocks sorti il y a peu chez le même éditeur. “Allez tous vous faire foutre »  se rapproche d’un comic destiné à faire rire ou tout au moins sourire si vous êtes dans le bon ou plutôt le mauvais état d’esprit. On peut très bien ranger cet opus aux côtés des œuvres de Bourbon Kid ou du Néo- Zélandais Paul Cleave aux romans très violents à l’humour très noir et outrancier semblant sortis d’un cerveau alimenté par des substances telles que celles vendues par Price et également au catalogue des éditions Sonatine. Un de temps en temps, quand  l’envie d’un shot terrible se fait sentir mais qui ne provoquera pas chez moi, loin de là, un début d’addiction avec ce ton qui se voudrait rock n’ roll et qui fait plutôt vieux punk à chien, majeur dressé.

Barré.

Wollanup.

SEANCE INFERNALE de Jonathan Skariton / Sonatine.

Traduction: Claude et Jean Demanuelli.

La quatrième de couverture avait de quoi me séduire, bien que,  n’étant pas une fan de Dan Brown, le bandeau me refroidisse un peu « Le Da Vinci Code du Cinéma ».

Et je dois dire que le bandeau prend le pas sur la quatrième de couverture.

L’intrigue : Alex Whitman est un expert, un archéologue du  7ème art, il déniche pour de riches collectionneurs, des pièces uniques, des affiches originelles,  des bobines disparues depuis des décennies. Il est embauché par un collectionneur pour retrouver un film mais pas n’importe lequel : Séance infernale, le premier film jamais réalisé par Augustin Sekuler, bien avant Edison et les frères Lumière. Selon l’histoire, Sekuler aurait mystérieusement disparu avant la présentation officielle de son film. Le roman est issu d’une histoire vraie, celle de Louis Aimé Augustin Le Prince pionnier du cinéma, et de sa disparition.

La base est posée, s’en suit alors une quête à travers l’Europe, afin de trouver des indices pour mettre la main sur ce soi-disant film. En parallèle une deuxième intrigue prend forme, celle d’un  homme, violeur et tueur, sans lien évident avec l’intrigue première si ce n’est Whitman et son histoire personnelle.

En effet, le protagoniste est un homme tourmenté, sa famille a volé en éclat, il y a 10 ans, avec la disparition de sa fille lors d’une promenade au parc. Ses recherches d’œuvres disparues lui servent de rédemption, lui qui n’a pas su protéger et par la suite retrouver sa fille. Le meurtrier a-t-il un lien avec cette affaire ?

Il s’agit d’un premier roman, et Skariton a du mal à faire un choix dans son livre. S’agit-il d’une quête du St Graal, avec des rebondissements à la Indiana Jones, ou d’un thriller où le fil conducteur est notre enquêteur et notre violeur ? En fait, au bout de 350 pages, on ne sait pas vraiment. On a le sentiment qu’il s’agit de deux intrigues bien distinctes, qui mériteraient deux romans bien différents. Le mélange des deux histoires n’apporte rien, par contre cela génère une histoire confuse, brouillonne, qui m’a totalement perdue.

Skariton a fait sans nul doute, beaucoup de recherches pour écrire ce livre, je ne remets pas en cause son travail. Par contre, il n’est pas forcément nécessaire de retranscrire toutes ses études dans le roman. Nous sommes submergés par une multitude de détails qui n’apportent rien à l’intrigue mais rendent la lecture laborieuse et ennuyeuse. Certains passages, voire chapitre entier, sont longs et sans grand intérêt.

Ajouté à cela une écriture grandiloquente, pompeuse, sans aucune simplicité, et vous êtes coulé. L’idée de départ aurait pu être très bonne, mais cela souffre d’éparpillement sur plusieurs histoires, de simplicité et de cohérence.

Une vraie séance infernale, où nous n’espérons qu’une chose, arriver à sa conclusion et trouver la sortie au plus vite.

Marie-Laure.

LA MORT SELON TURNER de Tim Willocks / Sonatine.

Traduction: Benjamin Legrand.

Automne 2018, le retour de Tim Willocks !

Alors, évidemment ceux qui ont lu “La religion” et dans une moindre mesure “Les douze enfants de Paris”, rêvent, espèrent le troisième volet du cycle historique autour de Tannhauser  au milieu des massacres européens du XVIème siècle mais ils attendront. Parallèlement et antérieurement à ces deux œuvres imposantes au grand souffle de sang et de guerre, Tim Willocks, auteur anglais, a écrit plusieurs polars se déroulant aux USA et brillant tous par un déchaînement de violence. Du « hard boiled » dans son essence et c’est dans ce cadre qu’il revient en changeant de théâtre de combat, se penchant sur un pays aux maux multiples: l’Afrique du sud.

“Lors d’un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s’annonce brillante à cause d’une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s’en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu’il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.”

On en convient aisément, l’intrigue n’a rien d’original. On l’a déjà lue à diverses époques et sous de nombreuses latitudes. Le cadre de l’Afrique du Sud, pays très inégalitaire, grandement violent et corrompu, à la société vérolée par tant de maux comme sait le montrer Willocks , laisse néanmoins présupposer que l’ affaire risque de déboucher sur une tuerie dont l’auteur a le secret et qu’il a déjà montré à maintes reprises. Par contre, le traitement de cette affaire d’une mère qui veut sauver son fils de la prison, ce matriarcat forcené prend toute sa dimension furieuse et intelligente avec un Tim Willocks ayant plusieurs cordes à son arc. Sur son CV: écrivain bien sûr mais aussi médecin, chirurgien, psychiatre et grand maître en arts martiaux.  Willocks met toutes ses compétences, ses multiples et vastes connaissances au service d’une intrigue éprouvante pour lui donner une dimension crédible en amenant, proposant, une réflexion. Au lecteur d’y trouver ses réponses ou tout au moins ses questions, une fois les différents épisodes sanglants et gores assimilés.

Tout au long d’une histoire au cruel parfum de mort violente, l’auteur montre clairement les souffrances physiques et psychiques subies par les différents personnages tout en soulignant l’inéluctabilité de l’issue par une étude psychologique fine montrant que les protagonistes des deux camps sont finalement prisonniers, ne peuvent agir d’une autre manière, une fois l’affrontement entamé. Les dés sont pipés, tout le monde est pris dans un engrenage morbide et mortifère.

Ceux qui connaissent Willocks comprendront très vite qu’une fois de plus l’ Anglais ne fait pas dans la dentelle et certains parties vous couperont certainement le souffle. Un épisode de survie dans le désert, notamment, se révèle absolument effroyable et difficilement oubliable. Turner, flic à sang très froid, incorruptible et déterminé, adepte des arts martiaux, va mettre son corps, son cerveau au supplice afin de remplir cette mission qui lui semble plus importante que sa vie, une quête de rédemption impossible noyée dans un bain de sang. Pas particulièrement fan du Willocks auteur de polars  sombrant parfois dans l’excès, je dois reconnaître que celui-ci, c’est du lourd.

Furieux et effroyable, 100% Willocks !

Wollanup.

LA DISPARITION D’ADELE BEDEAU de Graeme Macrae Burnet / Sonatine.

Traduction: Julie Sibony.

C’est un duel, une confrontation, un face à face. Deux hommes sont en opposition, l’un flic de son état, l’autre témoin dans une affaire de disparition. Une jeune femme s’est volatilisée et cet inquiétant contexte ravivera un passé où les damiers noirs sont masqués par une mémoire défaillante. Les deux protagonistes rétablissent leur passé et éclaircissent leurs zones d’ombres. C’est de cette petite ville de province, à la confluence de la zone frontalière franco-germanique-suisse alémanique, que les scories spécifiques de cette petite communauté prennent une ampleur et une couleur traduisant, en quelque sorte, une part de désœuvrement social, des idées préconçues sur autrui et sur ailleurs.

«Manfred Baumann est un solitaire. Timide, inadapté, secret, il passe ses soirées à boire seul, en observant Adèle Bedeau, la jolie serveuse du bar de cette petite ville alsacienne très ordinaire.Georges Gorski est un policier qui se confond avec la grisaille de la ville. S’il a eu de l’ambition, celle-ci s’est envolée il y a bien longtemps. Peut-être le jour où il a échoué à résoudre une de ses toutes premières enquêtes criminelles, qui depuis ne cesse de l’obséder.Lorsque Adèle disparaît, Baumann devient le principal suspect de Gorski. Un étrange jeu se met alors en place entre les deux hommes. »

L’auteur écossais est déjà coupable de « L’accusé du Ross-Shire« , sélectionné pour le Booker Prize.

On aborde un récit classique sur un habillage un brin suranné. Alors oui, initialement mon ressenti n’est pas surpris, il n’est pas bouleversé, mais, et c’est c’est probablement son habillage, insidieusement le jeu prend de la consistance, de la matière, une matière nous réservant des inflexions stupéfiantes et conquérant notre appétence tout au long de l’avancée du roman. Les personnages caractérisés, malgré leurs opacités passées et présentes, se développent et harponnent notre curiosité dans ce siphon de profondes détresses, de cicatrices qui ne referment pas.

En créant des profils qui ne se mettent pas à nu qui détournent une vérité, la vérité, l’auteur sème le trouble. Il est patent et sans y paraître on se pose des interrogations entre les lignes. Ce roman pourrait avoir plusieurs lectures. Et ce qui nous est présenté là reste aussi la résultante de petites pierres qui jonchent des parcours de vies. Au lieu d’être linéaire, le fil de l’ouvrage bifurque et s’autorise des flash-back noircissant l’ensemble. Des gens simples, dans une bourgade terne, dans une vie méthodique, réglée, au centre d’un drame plus complexe qu’il n’y parait. Après on peut se demander s’il y a réellement un « mystère » ou est-ce l’affluent d’une construction psychologique perturbée….

Quoi qu’il en soit l’écrivain a su parfaitement cadrer son roman et lui a insufflé un souffle percutant dans un emballage qui aurait pu paraître insipide ou vieillot. On est bien là dans un roman noir où l’on se délecte à tourner les pages, tentant de rétablir une vérité.

Surprenant!

Chouchou

 

 

LES DIABLES DE CARDONA de Matthew Carr chez Sonatine

Traduction : Claro.

Matthew Carr est un journaliste anglais, il écrit pour The Guardian ou le New Tork Times entre autres. Il est également historien, spécialiste des religions et a écrit plusieurs essais. « Les diables de Cardona » son premier roman, est un polar historique qui nous plonge au cœur de la très catholique Espagne du XVIème siècle.

« 1584. Le prêtre de Belamar de la Sierra, un petit village d’Aragon à la frontière avec la France, est assassiné, son église profanée. Sur les murs : des inscriptions en arabe. Est-ce l’œuvre de celui qui se fait appeler le Rédempteur, dont tout le monde ignore l’identité, et qui a promis l’extermination de tous les chrétiens, avec la même violence que celle exercée sur les musulmans ? La plupart des habitants de la région sont en effet des morisques, convertis de force au catholicisme, et qui pratiquent encore l’islam en secret.

À la veille d’une visite royale, Bernardo de Mendoza, magistrat à Valladolid, soldat et humaniste, issu d’une famille juive, est chargé de l’enquête. Très vite, les tensions s’exacerbent entre les communautés, une véritable guerre de religion se profile. Et les meurtres continuent, toujours aussi inexplicables. Entre l’Inquisition et les extrémistes morisques et chrétiens, la tâche de Mendoza va se révéler ardue. »

La reconquista est terminée depuis longtemps, les morisques, anciens musulmans convertis au catholicisme, sont sous la haute surveillance de l’inquisition qui contrôle tout et tous et se méfie de ces nouveaux chrétiens. Elle peut court-circuiter la justice, gardant au secret les gens qu’elle questionne et leurs révélations, même l’enquêteur désigné par le roi, Bernardo de Mendoza surveille ses paroles en public. Matthew Carr réussit parfaitement à faire ressentir l’atmosphère oppressante, la violence de tous les instants qui règne alors. Son récit est documenté, érudit, il nous présente la situation très complexe de ce royaume où se mêlent  et s’affrontent des intérêts très variés : l’église, le roi, les seigneurs aragonais jaloux de leurs prérogatives, les morisques, les vieux-chrétiens…  et il le fait simplement, avec un grand talent, en suivant différents personnages dont les destins se mêlent aussi bien à l’enquête qu’à l’Histoire.

Tous les personnages sont fouillés, principaux et secondaires, ils sont tous liés à l’inquisition, qu’ils en soient victimes ou qu’ils s’en servent car les côtés sombres de l’humanité s’expriment à fond dans cette époque plus que trouble, des salauds il y en a beaucoup : brutes épaisses, profiteurs, délateurs… Et il y a les autres qui tentent malgré tout de vivre ou de survivre pour les plus malchanceux, notamment les morisques, citoyens de seconde zone avec peu d’espoir de justice. Matthew Carr porte sur ses personnages un regard plein d’empathie qui fonctionne : Bernard de Mendoza, issu d’une famille juive persécutée qui veut absolument rendre justice, son  « neveu » Gabriel qu’il a sauvé de la mort lors de la révolte de Grenade, le docteur Segura et sa fille, la comtesse de Cardona… beaucoup de beaux personnages, humains et attachants.

L’enquête de Mendoza dans ce climat de terreur, est d’autant plus difficile que la vérité est dangereuse si elle ne correspond pas à la version officielle, alors tout le monde ment, ne serait-ce que pour se protéger. La religion est toujours un prétexte à des luttes de pouvoir bien terre à terre, elle sert des ambitions, des appétits bien humains, Bernardo de Mendoza en est conscient mais devra affronter bien des dangers pour le prouver. Matthew Carr fait monter le suspense tout au long de ce bouquin aux multiples actions et rebondissements.

Un polar historique passionnant.

Raccoon

 

LA PROMESSE de Tony Cavanaugh / Sonatine.

L’an dernier est paru chez Sonatine “L’Affaire Isobel Vine”. En fait ce titre était le 3ème opus de Tony Cavanaugh, “La Promesse” étant chronologiquement son premier livre avec comme protagoniste Darian Richards.

Une jaquette orne le livre : « Le Mickael Connelly Australien ». Un pendant est donc fait entre ce personnage de Darian Richards et le personnage fétiche de Connelly. Que les choses soient claires dès le début : non Darian Richards n’est pas Harry Bosch. Ce dernier est plus fouillé et plus méticuleux que Darian Richards, mais Connelly a l’avantage d’avoir pu approfondir son héros sur un bon nombre de livres, alors que Cavanaugh commence à peine. Pour autant, le personnage n’en est pas moins intéressant.

C’est un ancien flic de Melbourne, spécialisé dans les serial killers, qui a décidé de quitter son boulot après avoir reçu une balle dans la tête. Il se retrouve dans le comté de Noosa, en Australie, avec son littoral de rêve, ses forêts naturelles, ses parcs luxuriants : c’est un lieu qui a tout d’un conte de fée.

Mais notre héros n’a rien d’un prince charmant. Il est solitaire, taciturne, tourmenté, et ne fait pas de sentiments. Il a franchi la ligne jaune depuis longtemps, pour lui pas de tergiversation, pas de simulacre de justice, il préfère la faire soi-même avec une seule sentence : la mort.

Le décor de l’histoire est donc la Sunshine Coast avec ses mangroves, ses rivières sinueuses, qui sert de terrain de jeu à un tueur : de jeunes adolescentes disparaissent depuis quelques temps, sans laisser de traces. La police du coin ne fait pas grand-chose, n’a aucune piste sérieuse, alors, l’ancien flic se sent obligé de s’investir dans cette enquête mais à sa façon. Hors de question d’apporter son aide officiellement, il va reprendre du service mais cette fois, sans avoir à se préoccuper du règlement ou à avoir des comptes à rendre, il veut apporter une réponse aux familles et rendre justice lui-même.

Il va se faire aider par Maria, une flic du coin, la petite amie de Casey, ancien truand de Melbourne, et Isosceles, geek qui reste bien sûr derrière son ordinateur et aide à distance. Maria est encore jeune dans la profession, elle n’a pas encore de lassitude et de désillusion comme Darian, mais elle est, elle aussi, tourmentée par des cauchemars récurrents. Notre ancien flic va mener son enquête avec elle, quitte à se servir d’elle, je vous l’ai dit, il ne fait pas de sentiments !

L’histoire alterne entre une narration faite par Darian et une faite par le tueur. On entre ainsi dans la tête de ce meurtrier et de ses fantasmes. Darian Richards le bouscule, le sort de sa zone de confort. Un affrontement entre les deux hommes commence alors, vous plongez ainsi dans un duel noir, sombre où une seule issue est possible. Cavanaugh se sert de ce face à face pour donner plus d’ampleur à son personnage : il confronte le mal de l’un aux tourments du second, la folie du meurtrier permet à la fois d’exacerber et de justifier les sentiments et décisions prises par Darian. Dans ce roman, Cavanaugh nous dépeint un personnage hanté par son passé, par la promesse qu’il n’a pas su tenir, retrouver vivante une jeune fille et la rendre à sa mère. Sa retraite dans ce coin paisible d’Australie est une sorte de rédemption et se voir à nouveau confronté au mal absolu, en étant persuadé d’être le seul à pouvoir le vaincre le fait replonger dans ses afflictions.

Il s’agit là d’un thriller étouffant, le scénario est bien ficelé, et notre nouveau héros est parfois aussi angoissant que ceux qu’il traque. La lecture en est facile, et vous entrez dans la peau du tueur et de son chasseur sans même vous en rendre compte, vous êtes accrochés !

Marie-Laure.

 

JESSE LE HEROS de Lawrence Millman / Sonatine.

Lawrence Millman, inconnu avant ce jour en ce qui me concerne, est un auteur spécialisé dans les récits de voyages et spécialiste en mycologie, ce qui ne nous sera pas réellement utile…Et donc, avant d’être poussé par le grand vent de l’aventure, Millman a écrit un premier roman qui était resté inédit en France.Sonatine, comme d’autres éditeurs, c’est un peu à la mode en ce moment, nous sort le roman et comme les autres, nous parle d’un chef d’œuvre qu’ils ont réussi à exhumer et c’est tout à fait leur droit.

« 1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême.
 
Entre le Holden Caulfield de L’Attrape-cœur et le Patrick Bateman d’American Psycho, Jesse est difficile à situer. Est-il la victime d’un handicap mental, d’un contexte familial perturbé, d’une société où fleurissent les images violentes, ou bien un tueur en série sans empathie, capable d’éliminer ses contemporains aussi facilement que ces rats sur lesquels il aime tirer ? Lawrence Millman nous abandonne entre ces hypothèses perturbantes, jusqu’aux dernières pages du livre et leur étonnante conclusion. »

J’ai coutume, par paresse, d’ajouter la partie narrative de la quatrième de couverture mais pour celui-ci, j’ai tenu à mettre aussi l’avis de l’éditeur pour permettre à certains de ne pas tomber dans le panneau du roman prise de tête qu’il n’est pas forcément selon la manière dont on l’aborde. Il y a deux façons d’envisager la lecture. Soit on décide comme l’éditeur d’en faire un chef d’œuvre montrant les failles éducatives comme la misère de ce coin d’Amérique, soit on l’aborde comme un roman gore à l’humour noir assez ravageur au milieu d’horreurs et de forfaits assez terribles.

Ceux qui ont lu « L’attrape cœur comme « American psycho » ne vont pas forcément voir en quoi, « Jesse le héros », se rapproche de ces deux chefs d’œuvre. De fait, le roman est bien situé entre les deux romans cités au-dessus mais n’est vraiment proche d’aucun des deux. Il y a bien ici, une fuite d’un ado mais rien à voir avec le New York de Salinger. Le roman  raconte bien aussi quelques moments de la vie d’un jeune psychopathe mais à des années-lumière de la perversité et de l’intelligence froide d’un sociopathe accompli comme Patrick Bateman de Brett Easton Ellis.

L’éditeur nous interroge sur la personnalité réelle de cet enfant. Est-il victime de son environnement familial ou géographique, des images véhiculées par la société et la tv ou souffre-t-il d’un handicap mental? En ce qui me concerne et j’ai pris très rapidement mon parti, Jesse est fou à lier. Tout est cramé dans son cerveau, faudrait le débrancher mais il n’y a pas le droit quand même ou il faudrait l’isoler comme tentent de le faire, en traînant des quatre fers, son père et son grand frère en envisageant de l’emmener dans un institut spécialisé.

Lawrence Millman a décidé de nous faire vivre son histoire depuis le cerveau ravagé du pauvre Jesse, à l’ouest de l’ouest. Il y a un bordel dans sa tête, franchement je n’aimerais pas y vivre. Et tout le long du roman, on ne peut s’empêcher de trembler, non pas pour Jesse, mais pour les gens qu’il rencontre, mais aussi rire de ses délires. D’ailleurs, il me semble que la fin, surprenante, du roman plaide en la faveur d’une bouffonnerie assumée plutôt que vers un autre roman social pointant une fois de plus les manques éducatifs américains.

Alors,  ce n’est peut-être pas le chef d’œuvre annoncé, mais cela reste néanmoins un roman noir parfaitement réussi alternant moments tragiques et durs et passages furieux montrant l’aliénation grave de l’enfant, le désespoir de son père épuisé tout en pointant l’impuissance du grand frère à contrôler un peu son jeune frère.

Furieux, surprenant, éprouvant.

Wollanup.

 

EN MARCHE VERS LA MORT de Gerald Seymour / Sonatine.

Traduction: Paul Benita.

Geral Seymour est un auteur britannique qui a écourté une carrière de grand reporter sur de nombreux théâtres dangereux des années 70 et 80 pour se lancer dans l’écriture. Très connu et apprécié en Grande Bretagne, il doit son début de reconnaissance en France à la sortie chez Sonatine en janvier 2015 de « dans son ombre » son premier roman édité en France. Sonatine renouvelle l’opération avec « The walking Dead », rien à voir avec la série bouchère, intitulé en France « En marche vers la mort ».

La cruelle actualité du 31 octobre avec cet attentat au pickup à New York nous rappelle que nous vivons une époque où les attentats, les massacres de masse vont devenir notre quotidien pour de nombreuses années, il est bon de pouvoir trouver un roman qui va nous raconter les derniers jours d’un kamikaze venu d’Arabie Saoudite pour rejoindre un paradis et qui va en même temps créer un enfer dans le lieu où il se produira.

Daté de 2007, le roman souffre un peu du vieillissement rapide et prématuré des procédures d’exécution de massacres et de propagation de terreur puisqu’il semble que ces derniers temps le gilet d’explosifs ne soit plus vraiment utilisé pour les attentats en Europe tout en continuant malgré tout encore à faire le bonheur des salopards au Moyen Orient qui se font péter la gueule au milieu d’employés attendant leur paie, de femmes achetant sur les marchés, aux abords et dans les lieux de culte… Les derniers mois semblent montrer qu’il est difficile de trouver des connexions réelles entre les abrutis qui frappent chez nous et les commanditaires planqués au Moyen Orient qui les coachent.

Paru en 2007 en Grande Bretagne, le roman a dû éveiller de suite le souvenir cruel des attentats du 7/7 2005 de Londres où quatre explosions firent 56 morts et plus de 700 blessés et c’est une attaque comparable bien que plus modeste qui nous est racontée ici. Sous couvert d’un thriller « en marche vers la mort » va beaucoup plus loin, s’avère beaucoup plus riche, osant des comparaisons d’un premier abord bien difficiles à accepter entre les kamikazes et les brigadistes de la guerre d’ Espagne.

Le roman est bien sûr centré dès le départ sur Ibrahim Hussein qui a décidé de devenir un martyr. En seconde année en médecine, musulman pratiquant, vivant dans le souvenir héroïque de ses deux frères ainés morts tous deux en Afghanistan l’un en combattant les Soviétiques et l’autre les Américains, Ibrahim veut que son père soit aussi fier de lui et s’engage, à l’insu de sa famille, dans cette démarche de départ sans retour. Choisi par le Scorpion, terroriste organisateur des attaques suicides les plus meurtrières, pour une opération en Europe, Ibrahim quitte Ryad pour débarquer à Amsterdam, puis direction Lille, l’Euro tunnel et enfin l’Angleterre.

A Ryad, le travail des services secrets et la chance permettent de lever un lièvre et un signal est donné à toute l’Europe qui se met en alerte alors qu’en Angleterre, les hautes autorités pensent qu’ils seront à nouveau la cible. La chasse puis la traque s’organisent et l’auteur nous fait entrer dans le monde des services secrets britanniques, des troupes d’élite, de toute l’armada humaine et technologique mise en marche afin d’éviter le chaos. Avec une plume très experte malgré la multitude de personnages et de situations mis en avant et qui auront tous un rôle important ou secondaire lors de l’ultime journée, Seymour montre le cynisme de certains dirigeants comme les cas de conscience explosifs proposés par l’opportunité du recours à la torture pour sauver des vies.

Roman d’une grande finesse, « En marche vers la mort » dresse un tableau psychologique des membres de la cellule terroriste. L’axe du Scorpion, tueur déterminé et de l’artificier, semant le malheur et la désolation partout où ils passent sans aucun état d’âme pour les victimes et l’axe des musulmans anglais de la cellule dormante considérés comme de simples exécutants sans valeur ni importance. La disharmonie de leurs rapports, l’inéquation de leurs idéaux se heurtent et s’affrontent dans un climat tendu, suspicieux dont est épargné le martyr désigné, explosif sur deux jambes précieux. Et là, on peut mettre en rapport, ou se refuser à le faire, les mirages proposés aux jeunes qui s’engagent dans le jihad, une lutte légitime pour eux et l’histoire des combattants des Brigades Internationales s’apercevant qu’ils s’étaient nourris d’illusions sur la justesse de leur engagement de leur combat comme le raconte le journal d’un aïeul d’un des personnages principaux du roman, engagé volontaire en Espagne en 36 et dont les propos déchirants qui essaiment le roman, lui donnent une atmosphère parfois particulièrement mortifère.

Ecrit sur un mode utilisant le crescendo typique des thrillers qu’il est d’ailleurs dans son dernier tiers tout en déstabilisant souvent le lecteur par des changements de situation brusques en plein chapitre, le roman s’emballe dans le dernier tiers jusqu’au dénouement particulièrement tonitruant.

Roman de très bonne qualité « En marche vers la mort » combine le thriller de haut vol et la connaissance de certains rouages des opérations terroristes du côté des victimes comme du côté des tueurs et de leurs exécutants tout en interrogeant sur l’engagement à une cause.

Blasting.

Wollanup.

 

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