Chroniques noires et partisanes

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Entretien avec Guy-Philippe Goldstein pour SEPT JOURS AVANT LA NUIT à la Série Noire.

 

Guy – Philippe Goldstein a écrit le roman le plus important de l’année. Passionnant dans sa narration, il l’est aussi dans un échange épistolaire. Ces activités d’analyste et de consultant  sur les questions de cyberdéfense permettent un entretien à la fois riche mais aussi très terrifiant par ce qu’il raconte sur la situation mondiale. ENJOY !

« Qu’est ce qui a primé chez vous au moment d’écrire votre premier roman « Babel minute zéro », une envie d’écrire un roman en utilisant le matériau des relations internationales, univers dans lequel vous évoluez, me semble-t-il, ou alors une situation telle que vous la voyiez et que vous vouliez montrer au plus grand nombre, comme un lanceur d’alerte, ou rien de tout cela?

Ce qui a primé chez moi, initialement, ce sont deux émotions primaires – et une idée, qui est devenue une obsession. 

La première émotion, c’est la Peur: celle que le grand désordre de la Guerre Mondiale, qui a ravagé notre monde et nos familles à deux reprises au cour du siècle passé, puisse revenir. Nous en portons tous les séquelles dans l’histoire de nos familles. Depuis le 8 août 1945, nous savons que si ce drame revenait, il pourrait même signer l’extinction de notre espèce – et la fin même de toutes nos familles et de tous ceux que nous aimons, en un simple et court flash. Voilà la réalité de notre monde, souvent oublié dans les petits tracas de la vie de tous les jours. Sans le savoir, nous cohabitons avec des ombres cruelles qui nous observent à chaque instant de notre quotidien.

La deuxième émotion, c’est celle du Jeu: celui de l’apprenti romancier qui assemble personnages et situations comme l’enfant qu’il était avec ses briques Lego. Il y a dans ce jeu de l’écriture et de la création romanesque un plaisir sombre – celui d’aller titiller les recoins les plus noirs de l’espèce humaine, qu’il s’agisse d’un soldat, de son chef suprême ou de toute la nation qui collectivement se tient derrière. Ce pouvoir de l’imagination est parfois le seul qui reste pour aller justement « tenter le diable ».

Enfin, une obsession: comment mêler ces deux émotions pour comprendre les grandes failles de notre monde par lesquelles la Guerre Mondiale, emmurée depuis quatre-vingt ans, pourrait d’un coup resurgir et nous dévorer à nouveau. « Babel Minute Zéro » était une première tentative, liée à l’irruption des cyberarmes il y a plus de dix ans. Or la transformation digitale permet aussi la prolifération d’une information parfois dangereuse. Pourrait-elle mener à faciliter le terrorisme nucléaire? C’est ce que j’essaie d’explorer dans « Sept jours avant la Nuit », qui est une forme de suite à « Babel ».

Dans votre premier roman  » Babel minute zéro » daté de 10 ans, les menaces d’apocalypse trouvaient leur origine en Chine. Pourquoi dans ce second roman le mal trouve-t-il sa source en Inde? Est-ce le résultat de constats, d’analyses que vous avez pu faire en tant qu’analyste de questions de stratégie et de cyberdéfense ou tout simplement une envie de faire connaître une partie du monde moins couverte par les médias occidentaux ?

Le choix de l’Inde s’est fait sur plusieurs critères, certains liés aux enjeux narratifs; d’autres très liés à une certaine fascination pour l’Inde, qui s’est d’ailleurs renforcée au fur et à mesure de l’écriture. 

D’abord je voulais écrire un roman sur le terrorisme et éviter les équations essentialistes de type « Monde Arabe = Islam = Islamisme = Djihadisme = Terrorisme ». Dans son histoire du terrorisme, Gérard Chaliand montre que ce phénomène de violence politique est bien antérieur au djihadisme (des Sicaires à la Main noire Serbe ou la Fraction Armée Rouge). Pour marquer une rupture avec la vue du moment, il me fallait donc changer de cadre. Déplacer l’origine de la haine dans une terre encore lointaine, l’Inde, là où se sont les musulmans minoritaires qui sont les victimes. C’était une façon de décadrer et faire perdre ses repères au lecteur. Il y avait aussi de ma part une volonté strictement narrative de ne pas reproduire les oppositions géopolitiques de Babel Minute Zéro (Chine contre Etats-Unis) mais d’aller en chercher de nouvelles, tout simplement parce que les cartes géopolitiques du monde ne se limitent pas justement à ces deux super grands – et que les accélérations de ce siècle vont nous forcer à chaque fois à devoir changer de repères. 

Mais il y a aussi une curiosité pour l’Inde qui a fini d’ailleurs par se transformer en admiration quasi-amoureuse. L’Inde, parce que c’est une des futurs trois plus grandes puissance au monde. Première puissance démographique mondial dès le tournant des années 2030; Grande puissance économique qui devrait dépasser la Grande-Bretagne dans les deux ans à venir (tout un symbole!); 2ème économie mondiale dans un peu plus de vingt ans; et dans la foulée puissance militaire et diplomatique qui organisera ce qui sera l’un des bassins économiques les plus importants du monde au tournant des années 2040-2050, l’espace de l’Océan Indien qui baigne les côtes de l’Inde mais aussi de la péninsule arabique et descend jusque vers l’Afrique du sud – trois côtes qui les trois se retrouvent dans le roman. 

L’Inde, enfin, c’est une grande puissance morale. La civilisation indienne, qu’elle s’exprime dans certaines voies de l’hindouisme, du bouddhisme et surtout du Jaïnisme, est la première peut-être à avoir le plus clairement dit qu’un homme ne pouvait pas tuer un autre homme – quelques soient les raisons. C’est encore plus radical que par exemple dans la Bible – Chouraqui dans sa traduction écrit: « tu n’assassineras pas ». Cela veut dire que l’on ne peut tuer des hommes dans l’illégalité – mais le Lévitique montre bien sur des pages et des pages que l’on peut le faire si cela est autorisé par la Loi. Par contre, de Mahavira (grand gourou du Jaïnisme) aux colonnes d’Ashoka et jusqu’à la forme très moderne que représente la non-violence de Gandhi il y a une permanence unique, et révolutionnaire, de la notion d’Ahimsa (non violence, justement). Et cela bien avant l’émergence de nos formes occidentales de droit de l’homme. Cela m’a rendu admiratif, et amoureux, de cette culture indienne. 

… et en même temps, il y a une réalité éternelle du meurtre politique et du massacre dans la guerre, qu’il s’agisse des premières années du roi Ashoka à l’exploitation à fin électoralistes des violences politiques en Inde qui parfois dégénèrent en pogroms. C’est là l’histoire de l’évolution de certaines franges nationalistes de la droite et de l’extrême droite Indienne depuis le milieu des années 1960, et qui a donné lieu aux massacres autour des évènements d’Ayodhya en 1992, ou bien des pogroms anti musulmans dans le Gujarat en 2002, à l’époque où Narendra Modi était le Chief Minister de la province. Il a été réélu, et il est désormais le premier ministre. Evidemment, toute cette ambiguïté indienne est une matière terrible et très riche pour un auteur.

Pour un roman placé sous le signe du meurtre de masse, et de la lutte contre ce meurtre, il ne pouvait y avoir de protagonistes plus emblématiques que des personnages indiens, qu’ils agissent pour la volonté de tuer afin de dominer (VT Kumar) ou bien pour rétablir les valeurs éternelles de l’Inde (Gaveshan Jain Shah, A.A. Khan et, peut être, le Premier Ministre Gupta, issue de la droite indienne): celles de l’Ahimsa, et aussi celles du respect de la vérité, nichées jusque dans la devise de l’Inde: Satyameva Jayate, La vérité triomphe toujours.

L’Inde n’est donc pas stricto sensu l’origine du mal. Elle est ici la terre sacrée où se livre le combat du bien contre le mal, avec à la clé, à l’image des grands livres religieux comme le Mahabharata, le sort de toute l’humanité entière. 

Indian Hindus riot in the smoke-shrouded streets of Ahmedabad, the main
city in the western Indian state of Gujarat, on March 1, 2002. 

 

Dix ans après « Babel minute zéro », vous reprenez la même héroïne Julia O’Brien. Peut-on parler d’un cycle que vous entamez avec elle? Et pourquoi tant de temps entre ces deux romans?

Sur Julia – le choix de ce personnage s’est fait dès le premier roman, Babel Minute Zéro, qui d’une manière un peu manichéenne opposait une femme manipulée dans un monde où il n’y avait, dans les cercles dirigeants, que des hommes. Revenir à Julia, c’est une manière de tenir mon « fil rouge » tout en poursuivant l’exploration de cette femme. D’ailleurs la Julia de « 7 jours » n’est en fait pas exactement la même que dans « Babel ». Dans « Babel », c’est une femme très sous influence, soldate certes mais un peu servile autant sur un plan personnel que professionnel. Certaines femmes m’on en fait le reproche – pas en France, mais ailleurs. Cela m’a poussé à réfléchir à nouveau à qui pouvait vraiment être cette femme qui s’est livré à son métier plutôt qu’au confort bourgeois du triptyque foyer-mari-enfants. Enfants surtout. J’ai eu quelques modèles en tête: celle de Valerie Plame, l’espionne Non Official Cover qui avait été « dénoncée » par l’administration Bush; celles aussi de toutes ces femmes du SOE de Churchill. Et puis, cette idée que l’on retrouve à la fois dans la figure du bon soldat tel que Churchill l’envisage, mais aussi par exemple dans une certaine vision de l’armée en Israël: un soldat capable de réagir de manière autonome voir même parfois de désobéir quand la situation l’exige. Revenir à Julia était donc une manière pour moi d’approfondir ce portrait. Julia fait-elle partie d’un cycle? Il y a l’idée éventuelle d’une suite de livres. Et derrière cette idée, peut-être, celle que sinon sa présence physique, du moins sa mémoire pourrait revenir hanter les pages d’un autre roman. Mais pour moi, Julia ne reviendra sous une forme ou sous une autre que si elle a prouvé sa capacité à passer certaines étapes et rites de son développement…   

Pourquoi tant de temps entre ces deux romans? Parce que je me suis rendu compte qu’à vouloir croquer l’Inde, l’Arabie Saoudite, les secrets du terrorisme nucléaire et ceux de la dissuasion, j’avais peut-être été un peu trop gourmand. Il a fallu que je « digère » tout cela. D’où les dix ans… à côté de toutes mes autres activités professionnelles !….

 

 Avec son compte à rebours terrible, votre roman est d’abord un thriller, même si le terme est vraiment ici très réducteur, racontant la terreur mondiale provoquée par un groupe terroriste nationaliste indien entrant en possession d’une centaine de kilos d’uranium et fabriquant des bombes nucléaires pour instaurer un ultime Armageddon. Nous sommes dans une fiction glaçante au début des années 2020 et j’ai envie de vous poser la question : « Est-ce que cela pourrait se produire ainsi ou est-ce que cela va arriver un jour ?

 Quand j’ai commencé à écrire Babel Minute Zéro à partir de 1996, qui décrivait un scénario de cyber-conflit pouvant déborder sur la neutralisation des infrastructures critiques, je pensais écrire de l’anticipation proche de la science-fiction. Mais j’ignorais que lorsque le livre fut publié en 2007, les Etats-Unis préparait la campagne Nitro Zeus de paralysie électronique des télécoms, réseau électrique et autres secteurs vitaux de l’Iran – ce qui fut révélé dans le documentaire Zero Days de Alex Gibney en 2016. En réalité, le roman n’était même pas de l’anticipation : c’était tout simplement un scénario d’application d’une technologie déjà prête à l’emploi. Cela explique peut-être pourquoi il a été lu par un public très spécifique en Israel ou aux Etats-Unis. Ce n’était plus de la fiction.

 

 La question du danger du terrorisme nucléaire est encore plus grave, même si ses probabilités de réalisation sont plus floues. En faisant mes recherches, j’ai été choqué de voir la très grande variabilité dans les réponses des experts. Dans une étude de 2005 réunissant 85 experts en matière de sécurité nationale, 60% des répondants évaluaient la menace d’une attaque nucléaire dans les dix ans entre 10% et 50%. 4/5ième de ces experts s’attendaient à ce que l’attaque soit d’origine terroriste. A la fin des années 2000, d’autres experts ou officiels évaluaient à entre 30% et 50% le risque d’une attaque terroriste nucléaire dans la décennie suivante. Cela ne peut signifier qu’une seule chose : en réalité, on ne sait pas. Ce qui n’est pas nécessairement rassurant.

Par contre, ce qui me paraît désormais clair à titre personnel, c’est que si un groupe terroriste parvient à développer et faire exploser un engin nucléaire improvisé – alors oui, les portes de l’enfer s’ouvriront sur notre petite planète bleue et il sera extrêmement compliqué d’arrêter l’engrenage vers la destruction mutuelle assurée. Comme je l’écrivais à un ami journaliste d’un grand quotidien qui me disait avoir été troublé par ce qui est révélé à la fin, il y a une raison pour laquelle George Schultz et Henry Kissinger, qui ne sont pas des « colombes », avaient rejoint le mouvement pour aller au « zéro nucléaire » en 2008, durant la même période où le livre de Paul Bracken que je cite, et qui révèle ‘Proud Prophet’, est sorti. Il y a une raison pour laquelle le Président Obama a tenu à organiser chaque année depuis 2009 son Nuclear Security Summit réunissant tous les plus grands chefs d’Etat. La bataille pour la prolifération nucléaire et la réduction maximale du risque de terrorisme nucléaire est absolument vitale pour la survie de notre espèce.

 Mais malheureusement, les Nuclear Security Summit d’Obama n’ont eu que des effets limités. Schultz et Kissinger n’ont pas été écoutés. Le réarmement de la Chine et de la Russie n’ont pas permis la réduction de l’arsenal nucléaire américain, bien au contraire. Et Obama a été remplacé par un président qui a bien des égards est bien pire que la Présidente Ann Baker de « Sept jours avant la Nuit ».

 

  1. The Lugar Survey On Proliferation Threats and Responses, 2005, United States Senator Richard G. Lugar Chairman, Senate Foreign Relation Comitte.
  2. “The risk of nuclear terrorism –and next steps to reduce the danger”, Testimony of Matthew Bunn for the Committee on Homeland Security and Governmental Affairs, United States Senate, 2/4/2008 (voir p. 8)

 

Vous êtes, entre autres, consultant sur les questions de cyberdéfense et analyste sur une plate-forme de chercheurs et de diplomates travaillant sur les questions de stratégie (Wikistrat) et j’aimerais savoir quels régimes vous inquiètent le plus actuellement ? Quel pays doté de l’arme atomique aurait le système de défense de ses installations sensibles le plus poreux ? Personnellement, savoir que le Pakistan fait partie de ce petit groupe capable par son armement de détruire la planète, me glace les sangs.

Au cœur de nos difficultés, il y a deux facteurs importants. Le premier, c’est la course aux armements nucléaires qui facilite les risques de prolifération. A cet égard, des pays comme la Pakistan ou la Corée du Nord sont très problématiques car ils peuvent être potentiellement proliférant. La Corée du Nord a par le passé par exemple essayé d’aider la Syrie a construire un réacteur nucléaire à Deir-es-Zor, détruit par les israéliens en 2007. Au Pakistan, l’industrie nucléaire est un état dans l’état et le Pakistan a peut-être développé une capacité nucléaire pour le compte de l’Arabie Saoudite, ce qui est une forme de prolifération. Au niveau de la sécurité des matériaux nucléaires pouvant être utilisés à des fins militaires, un index a été créé par The Nuclear Threat Initiative, qui note les 24 pays qui possèdent ce type de capacités. Qui occupe le bas du classement ?… La Corée du Nord, l’Iran, le Pakistan et l’Inde. L’Inde et le Pakistan, en particulier, se sont entraînés l’un l’autre dans une course aux armements nucléaires.

Mais il y a aussi le problème de la confiance entre nations. Cette confiance disparaît entre les états « senior » qui tiennent notre ordre international, et qui sont les membres permanents du conseil de sécurité des Nations Unies – et en particulier les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Or les Etats-Unis sont aujourd’hui entrés dans une crise politique grave avec l’arrivée de Trump, peut-être provoquée par la politique d’influence de la Russie de Poutine. Quand Robert Mueller, l’enquêteur spécial et ex dirigeant du FBI, aura fini d’investiguer sur Trump, les problèmes vont automatiquement s’envenimer – en particulier si la démonstration est faite du rôle de la Russie. Il serait en effet illusoire de croire que le pouvoir américain s’arrêtera à juste dénoncer verbalement le rôle du Kremlin dans la manipulation des élections américaines. Il y aura une réponse du berger à la bergère. Elle sera nécessairement forte. Il ne peut en être autrement : il s’agit du prestige et du respect que doit inspirer les Etats-Unis, la première puissance du monde, et le pays au corps de notre système de sécurité collective. La Chine, qui a une politique de puissance agressive qui effraie le reste des pays de l’Asie, essaiera d’en tirer les marrons du feu. Il est donc possible que dans les années qui viennent, nous assistions à de plus fortes tensions internationales et une plus grande volatilité. Cela n’aidera pas à résoudre le problème du terrorisme nucléaire – au contraire.

Vous avez répondu gentiment et clairement à mes questions de béotien et j’aimerais aussi vous renvoyer l’ascenseur. Il y a certainement un point important du roman que j’aurais dû développer et je vous serai reconnaissant de bien vouloir réparer mes oublis. Et puis, bien sûr, un grand merci pour cet important lanceur d’alertes qu’est « sept jours avant la nuit » et bien sûr pour vos réponses érudites et complètes.

Nous avons couvert beaucoup de champs. Mais il y a un dernier point sur lequel je voudrais insister – et qui rejoint mes commentaires plus haut. Et laissez moi dire ici quelque chose qui va en hérisser beaucoup: la littérature, ce n’est pas seulement la description au scalpel des sentiments d’un individu; ou l’esprit d’une époque révolue, belle ou trouble; ou une France romanesque parce que l’on écrit en français. Je vais même écrire quelque chose de plus abominable encore: la littérature peut être utile. Elle peut servir aux hommes. Pas uniquement parce qu’elle serait une forme de divertissement ou de catharsis. Mais parce qu’elle peut, par l’imagination romanesque informée par de la recherche et des hypothèses, permettre d’offrir un sens caché au monde qui vient. Notre ère anthropocène est celle de l’accélération des transformations du monde sous l’action de nos moyens toujours décuplés d’information et d’intelligence. Dans cet univers toujours plus accéléré et incertain, la littérature d’anticipation va jouer un rôle nouveau et important. Les frontières entre science-fiction, anticipation et roman contemporain sont en train de s’effondrer. En réalité, il n’y a plus qu’une grande bataille de l’imagination pour reprendre le contrôle des forces que nous avons déchaînées, afin qu’elles ne nous détruisent pas. L’un des champs de bataille de cette lutte par l’imagination sera l’espace physique ou digital de la page de roman. Voilà donc ce qu’il y a de choquant: Non seulement la littérature pourrait devenir utile – mais elle pourrait même se révéler vitale pour notre espèce. Ce dont elle a besoin? De l’imagination – et « de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace »!

Merci à vous et bonne chance à ce roman si précieux.

Entretien réalisé par Wollanup /Clete Purcell par mail du 16 novembre au 3 décembre 2017.

SEPT JOURS AVANT LA NUIT de Guy-Philippe Goldstein / Série noire.

Tout le monde sait mon attachement à la Série noire et donc qui aime bien, châtie bien… Un petit coup de gueule!

Comment la SN peut-elle sortir le roman de l’année de sa collection à une époque où tout le monde est lassé par les différentes vagues de sorties depuis la mi-août ? Comment peut-on le mettre en vente en novembre comme s’il était un fond de catalogue qu’il faut écouler en 2017 pour passer à autre chose ? Sa couverture, son titre, son appellation ainsi que sa quatrième de couverture lui donnent l’image d’un thriller apocalyptique si commun et très peu engageant, à la Bruce Willis sauvant la planète. Si une personne autorisée ne m’avait pas susurré à l’oreille : « tu verras, il y a du DOA chez cet auteur », nul doute que je n’aurais jamais ouvert ce roman. Et j’aurais eu vraiment tort.

Vous, ne passez pas à côté d’un roman époustouflant de classe et d’une grande intelligence si vous vous intéressez un tant soit peu à la situation de notre planète d’une manière plus universelle que les débats sur l’écriture inclusive ou sur les méchants qui mangent encore de la viande en 2017 parce qu’ici Goldstein, brillamment, vous parle de destruction de la planète, d’escalade nucléaire. Et quand vous regardez les nouveaux axes immortalisés par des photos très récemment, d’un côté les USA, l’Arabie Saoudite et l’Egypte et de l’autre la Russie, l’Iran et la Turquie sans que l’on sache réellement la position chinoise, il y a de quoi être inquiet pour l’avenir à court et moyen termes. Guy-Philippe Goldstein est analyste des questions de stratégie et de cyberdéfense, a travaillé à New York, son précédent roman « Babel minute zero », sorti chez Denoël, il y a dix ans traitant de cyber défense a connu un franc succès dans certains milieux autorisés aux USA et en Israël. L’entretien que nous mettrons en ligne demain montre bien l’étendue de ses connaissances, de son savoir, de son travail d’observateur de la situation mondiale qu’il a mis au service du lecteur pour offrir un roman clair, limpide, passionnant, sans faille et particulièrement effrayant.

« Julia O’Brien, officier supérieur du renseignement américain, était retenue captive en Russie. Les forces spéciales la libèrent – pour la replonger immédiatement dans une mission d’importance cruciale. Grâce à une opération de piratage informatique inédite, un groupe d’extrême droite hindou, inconnu jusqu’ici, a réussi à duper le gouvernement indien. Les terroristes ont dérobé dans les stocks de l’État de l’uranium enrichi, nécessaire à la fabrication d’armes atomiques. Ils menacent désormais une grande ville d’un châtiment divin. Laquelle est visée – New York, Londres, Hong Kong? Quand l’engin nucléaire va-t-il exploser? Dans un périple qui la mènera de Londres à Mumbai en passant par l’Arabie saoudite, par-delà la colère qui déborde dans la rue et sur tous les réseaux sociaux, Julia comprend que ni l’Amérique ni aucune autre nation, ne peut sortir indemne de l’apocalypse qui arrive : en réalité, il ne reste plus que sept jours avant que la Nuit ne s’abatte sur notre planète. »

Sorte de suite de « Babel minute zero » ou d’actualisation des périls qui nous guettent sans que nous en ayons connaissance et reprenant la même héroïne Julia O’Brien, « Sept jours avant la nuit » a une ossature de thriller avec sa course contre le temps, contre la mort, contre l’extinction et le déroulement est très, hyper prenant de la première à la dernière page. L’auteur a une faculté à rendre très vivantes les scènes d’action, par ailleurs assez rares sauf à la fin. Ainsi l’exfiltration de l’héroïne de Sibérie en début de roman vous rappellera sûrement les meilleures pages de Pukhtu et vous mettra certainement l’eau à la bouche. Mais, attention, ce roman est le fruit d’un travail de six ans et même si ce temps passé ne garantit aucunement la valeur d’une œuvre, tous les événements, toutes les situations, toutes les théories sont expliquées, analysées, décortiquées avec un grand souci didactique qui ne nuit absolument pas à la progression de la lecture. Ayant choisi de s’intéresser au pays-continent qu’est l’Inde et sa complexité ethnique, philosophique, politique, géographique  GP Goldstein nous ouvre les portes d’un monde fascinant et également très complexe. Donc, pour comprendre totalement la situation, il faut se plonger dans cette civilisation afin de comprendre certains tenants et aboutissants. L’effort facilement réalisable est nécessaire parce que la compréhension de l’intrigue est à ce prix. Utilisant ses connaissances de la cybersécurité et des relations internationales, Goldstein nous amène au bord du précipice, nous montrant l’engrenage infernal vers le conflit mondial. Axant aussi son propos sur les grands de ce monde au moment du choix à faire, il nous montre ce que peut provoquer la faiblesse de certains et on ne peut que se demander ce que ferait monsieur Trump en pareille situation infernale. Nous voguons  sur le Styx, vers l’Armageddon.

Ayant choisi de rompre avec le terrorisme islamiste et s’intéressant à une version nationaliste, GP Goldstein remonte aux origines des différents nationalismes avec leurs invariants sur toutes les points de la planète, montre les ressorts de l’embrigadement, du fanatisme, interroge sur la valeur d’un discours, l’appropriation d’un message par les foules. Ce nouveau terrorisme qui s’accapare les technologies de pointe effraie comme tout ce qui est raconté dans ces 650 pages. On est abasourdi, tout ce qui est montré et expliqué parait… redoutablement crédible et parfaitement envisageable.

« Sept jours avant la nuit » n’est pas toujours d’une lecture aisée et il est parfois bon de faire quelques pauses tant ce qui est asséné ébranle et rend parfois exangue. Clairement de la même famille que les lanceurs d’alertes que sont DOA, Manotti, Bronnec, Guy-Philippe Goldstein les rejoint dans une collection unique en France, au service de l’information des masses devant le marasme proposé ou créé par les élites nationales et internationales, en proposant d’ailleurs certains rebondissements mémorables.

« Ce ne sont même plus les grands équilibres géopolitiques qui sont menacés. C’est la structure même de notre civilisation, depuis les cités-Etats de Mésopotamie jusqu’à nos Etats modernes. Si un groupe terroriste qui n’a ni territoire ni population sous son contrôle, est aussi puissant qu’un Etat, cela ne veut plus dire qu’une chose : nous entrons dans un moment d’anarchie et de barbarie encore plus grave que lorsque l’Empire romain s’est effondré… »

Explosif, brillant, indispensable.

Wollanup.

TUE-MOI de Lawrence Block / Série Noire.

Traduction: 紳士 Sébastien Raizer.

Avec les décès de Donald Westlake et de Elmore Leonard, Lawrence Block devient un des derniers géants du polar, un des derniers monstres sacrés ricains ayant commencé leur carrière dans les années 60 ou 70  en nous offrant des œuvres importantes, en multipliant leurs héros et en écrivant parfois sous pseudonymes des polars racés. Sans vraiment le savoir, je pense que Westlake devait apprécier les bouquins de Block tout comme celui- ci a dû apprécier les aventures de Dortmunder ou de Parker du défunt écrivain, New-Yorkais comme lui.

Ayant débuté sa carrière en France à la Série Noire, Block a ensuite été édité par le Seuil puis par Calmann Levy avant de revenir à la Série Noire en 2015.Ce retour nous a permis de retrouver tout d’abord Scudder dans une vieille aventure « ballade entre les tombes » ressorti au moment de la sortie du même film éponyme. Scudder est un ancien flic, ancien alcoolo devenu privé et qu’on pourrait présenter à de nombreux égards comme le cousin de Dave Robicheaux de James Lee Burke, eh ouais, rien de moins que cela.

L’an dernier, Bernie Rhodenbarr, libraire le jour cambrioleur la nuit a fait son retour à la SN avec « le voleur de petites cuillères », personnage tranchant avec les tourments de Matt Scudder par sa bonne humeur y compris dans les situations les plus périlleuses.

Et en cette fin d’année, voici le cinquième tome des aventures de Keller, « hitman », tueur à gages et philatéliste.

Commencée par le biais de nouvelles écrites pour des magazines ricains comme Playboy à la fin des années 90, Keller a finalement lui aussi vu sa geste compilée dans quatre livres édités par le Seuil et Calmann Levy pour aboutir à ce « Tue moi » de 2013 édité cet automne en France par Gallimard. Les amateurs du personnage vont se régaler à retrouver ce tueur méthodique, sans pitié ni états d’âme mais capable de réflexion, de philosophie sur la vie et sur ses contemporains, brocardant leurs manies, leurs mauvais côtés et grand amateur de timbres, passion que Block parvient à rendre intéressante en mariant l’histoire du timbre et le destin de certains pays, régions ou  régimes plitiques .Keller a quitté NY a refait sa vie et fondé une famille à La Nouvelle Orleans mais la crise de la fin des années 2000 l’oblige à retourner au charbon.

Block prend sûrement beaucoup de plaisir à raconter les contrats de Keller. L’écriture est précise, c’est du grand art, le trait est très souvent moqueur et Block manie un humour noir et pince sans rire absolument délicieux, élégant. Organisées pour plaire au plus grand nombre, les cinq aventures font l’impasse sur la majeure partie de l’exécution du crime pour se concentrer sur le travail en amont, les préparatifs, les choix exécutifs, l’environnement social de la proie. Lawrence Block propose des instantanés très savoureux sur ses contemporains aux quatre coins des USA au gré de ses évolutions d’ange exterminateur au Texas, à New York et dans les Caraïbes et prend bien soin de ne pas s’embarrasser de détails ou de scènes qui pourraient ennuyer le lecteur.

Il est évident que l’histoire de Keller, entrepreneur et père de famille à NOLA est assez loin de ses débuts solitaires à NY et si l’on peut très bien lire et apprécier cet opus en un one shot, il est préférable d’aborder la lecture par le début pour en apprécier totalement la sève particulièrement jouissive.

Bref, il est très difficile de ne pas fondre devant ce tueur iconoclaste, repoussant mais néanmoins très attachant avec des côtés très dandy créé par un Lawrence Block qui a su donner des lettres de noblesse à la littérature de gare.

Génial !

Wollanup.

 

 

Entretien avec Sébastien Raizer à l’occasion de la sortie de MINUIT À CONTRE JOUR/ Série Noire.

Notre appétence littéraire nécessite des univers, des personnalités marquées et déterminantes pour accéder au plaisir de lecture. Cet échange avec le géniteur de L’ Alignement des Équinoxes nous permettra de mieux comprendre et de saisir la genèse de cette trilogie.

Je tiens à remercier Christelle Mata pour son entregent et sa bienveillance.

Bonjour Sébastien Raizer, pouvez vous nous retracer votre parcours ?

Après une classe prépa scientifique, j’ai directement bifurqué pour créer les éditions du Camion Blanc avec un ami. En fait au départ j’ai écrit un livre sur Joy Division qui s’appelait « Lumières et ténèbres », on a mis à contribution des détenus de longue peine afin d’imprimer l’ouvrage fruit d’un travail d’archives communs. J’ai donc fait Camion Blanc de 1992 à 2013, puis publié un roman chez Verticales, chez Grasset en 2001 et après ces romans je continuais à écrire de façon expérimentale afin de trouver un territoire rassemblant différentes polarisations. (représentées par Mishima, Burroughs, K. Dick) Jusqu’à la rencontre avec Aurélien Masson qui me propose d’écrire une novella puis l’écriture d’une Série Noire complète avec un seul mot d’ordre : « Lâche les chevaux ! ».

Le polar, le roman noir est partout mais avec un double mouvement expansion/ perte de substance. Je voulais foncer dans l’inconnu absolu. Le premier grain de sable, un embryon d’idée c’était la vipère et en rapport avec qui avait été écrit sur les serial-killers, le mal de fiction, je ne voulais pas de cliché de l’incarnation du mal. La Vipère devait être un personnage luciférien mais de lumière et ensuite le personnage de Wolf est venu naturellement comme le pendant de la Vipère. C’est ensuite que j’ai été bloqué car il me manquait un truc capital tel la pierre noire de l’Odyssée de l’Espace. Ce moteur se devait d’être métaphysique, existentiel, par les trois mots physique, psychique et le territoire spirituel. Les personnages sont venus naturellement, spontanément avec leur regard, leurs failles, leur passé, leurs douleurs, leurs angles morts. J’ai surtout écouté je ne voulais pas être interventionniste, je ne voulais pas absolument que ça se passe comme ça, j’ai écouté le monde dans lequel ils évoluaient et cette écoute c’est ce qui a nourri le texte. Ce qui reste du livre c’est le frottement entre la réalité  et l’histoire intime.

 

Dans ce troisième volet j’ai la sensation que la notion humaine des protagonistes prend une ampleur majorée. Est-ce que c’était une volonté initiale de clore ce triptyque de cette manière ?

Ouais je suis parfaitement d’accord mais c’est pas une volonté, je n’imprime pas MA volonté, je ne suis pas un marionnettiste, je les écoute mais ce qui m’intéresse c’est la réalité événementielle du volume III et c’est peut-être pourquoi j’ai voulu creuser, d’aller chercher au fond d’eux. Surtout il y en a un qui me touche beaucoup c’est Markus d’où le message qu’il envoie à Wolf à travers la chanson de David Bowie.

 

Derrière cette « cyber société » contemporaine décrite, diriez vous que votre projet était un conte philosophique teinté d’une critique sociale ?

Oui c’est très juste et vous vous rendrez compte de la pertinence de la question à la clôture de la lecture, c’est un roman de sécession. Si on raisonne sous l’angle politique on ne réforme pas ce monde pourri, on fait un pas de côté et on laisse crever, même le critiquer c’est le nourrir.

 

De ces lectures, j’ai ressenti des accointances avec l’ouvrage « Les racines du mal » de Maurice Dantec. Avez vous des piliers, des totems chez les écrivains fondant votre identité littéraire ?

Oui alors les trois polarisations ce sont Mishima, Burroughs et Philip K. Dick. D’ailleurs, dans les trois livres, il y a une citation de chacun des trois auteurs avec de la musique.  Quand j’ai lu « Les racines du mal » boum la claque et la « Sirène rouge »…

 

Vos récits sont ponctués, rythmés, par l’omniprésence musicale. Quel est son rôle dans la trame de vos ouvrages ?

Dans la trame pas vraiment. Je vais donner des exemples précis. Dans l’épigraphe des bouquins, Nick Cave pour le premier, Ministry dans le second et Leonard Cohen dans le troisième pour moi chacune de ces chansons c’est l’essence de l’esprit, de la tonalité que je veux mettre dans le livre ensuite dans chaque partie, là c’est plus centré sur un personnage. J’ai découvert Hemingway à 11 ans, l’année d’après je découvrais The Cure

 

La culture et vote ancrage nippons ont-elles une influence consciente sur cette trilogie ?

C’est assez bizarre en fait parce que forcément l’endroit où on vit nous influence, nous imprègne et nous façonne, bien que c’est un phénomène qui prend du temps sans doute mais la toute première novella qu’Aurélien (Masson) m’ait demandé c’était une histoire japonaise « Comment j’ai gagné la guerre du pacifique » où politique, histoire, mythologie sont trois choses qui, au Japon, sont inséparables. C’est les héros tragiques qu’ils vénèrent. Mais après le fait de vivre au Japon, effectivement, déjà le rapport au langage devient beaucoup plus intense, pour la première fois, j’avais une sensation physique des mots. La sensation de vide devant cette langue étrangère a comme créé une sensibilité accrue, des sensations telluriques sur les Japonais, la société ça m’a modifié. C’est une autre planète mais en même temps c’est chez moi. Je sens que de plus en plus ça infuse, ça change la façon d’écrire.

 

Le triptyque balaie un certains nombres de thématiques : l’écologie, les OGM, le pouvoir des réseaux informatiques, les politiques. Ces thèmes correspondent-ils à vos propres combats ?

A mes préoccupations, oui. Quand je vivais en France il était hors de question que je mette les pieds dans un supermarché. C’est complètement incohérent de publier sur FaceBook des pétitions ou des trucs que la planète est en train de crever et d’avoir sa carte du Monoprix. J’ai commencé à m’intéresser à ça en devenant végétarien, c’était tout con, j’achetais un magazine de course à pied pour préparer un marathon et je vois “éviter la viande rouge” c’est plein de toxines stockées. Il n’y a qu’un argument c’est que l’on se sent beaucoup mieux, sans parler des massacres du bétail c’est vraiment de la barbarie à l’état pur. Cela rejoint le politique, c’est une action politique, notre carte bleue a éminemment plus de pouvoirs que notre carte d’électeur et donc on fait de la politique à chaque fois que l’on se sert de notre carte bleue. On nourrit le système ou on fait sécession avec le système alternatif. En creusant encore plus dans “Minuit à contre jour” toutes les infos d’Antoine Marquez que lui balance La Vipère elles sont référencées, elles sont complètement folles mais elles sont référencées car ce sont des faits, c’est sourcé. Et derrière il faut agir en conséquence, le lien entre le mot et l’action est très, très, fort au Japon, une promesse cela n’existe pas.

Il y a comme une sorte de gimmick qui s’insère dans l’intégralité de votre ouvrage : « Face au gouffre un pas en avant ». Pouvez vous nous expliquer sa signification et le fait qu’il ponctue la trilogie ?

En fait c’est un koan, que l’on retrouve dans Petit éloge du Zen (sortie concomitante avec Minuit à contre jour aux éditions Folio) , ce sont des phrases qui ont l’air absurde, contradictoire. Si on se trouve face au gouffre ce n’est pas un hasard, c’est la fin d’une réalité, on fait ce pas en avant afin de rentrer dans une nouvelle réalité. Le koan sert à la méditation zen renzaï. C’est mon envie de foncer dans un absolu c’est aussi : face au gouffre un pas en avant. Les choses ont grandi de manière organique, je ne suis que le co-auteur du livre tout le reste c’est écrit par les informations que j’ai écoutées, que les personnages ont reçues, la façon dont ils ont réagi, c’est ça qui a construit le livre. Ca fait combien de décennies que l’on tourne autour du gouffre ?

A l’instar de notre site, pourriez-vous nous proposer un titre, un album qui pourrait correspondre à « Minuit à contre Jour » ou celui qui vous a accompagné lors de son écriture ? (Ou du moment !)

Le dernier qui me reste, j’ai beaucoup regardé la vidéo en écrivant le passage sur Markus, la vidéo tournée par Mick Rock « Life On Mars » que je trouve sublime, y’a rien Bowie tout seul, blanc, costume bleu ciel, il remplit l’espace à lui tout seul et cette chanson est absolument sublime.

Merci à vous.

Entretien réalisé chez Gallimard le 13 septembre 2017.

Chouchou.

MINUIT A CONTRE JOUR de Sébastien Raizer / Série Noire / Volume III de l’ ALIGNEMENT DES ÉQUINOXES.

« Le gang paradoxal a explosé. 
De retour du Laos où elle est allée chercher Liwayway, la fillette qu’elle était à l’âge de quatre ans lorsque des miliciens ont abattu ses parents, Silver est immédiatement dirigée par le commissaire Lacroix sur une enquête qui implique un groupe radical rouge-brun et le site Shoot To Kill, listant des personnalités à abattre et élaboré par Antoine Marquez, théoricien du chaos social. 
Wolf, son coéquipier à la Brigade criminelle et alter ego absolu, se trouve plongé dans un coma profond suite à une overdose de neurotoxine hallucinogène, l’arme existentielle de la Vipère dont l’élève, Diane, s’est faite l’archange noire. 
Lacroix est obsédé par l’idée de récupérer la neurotoxine, mais la Vipère et Karen, la fille samouraï, ont poussé le réel nettement plus loin qu’il ne peut l’imaginer. 
Silver va s’engouffrer dans des représentations du monde divergentes et mutuellement exclusives, en attendant le réveil de Wolf qui, perdu dans l’univers parfait du néant, enregistre les mélodies de l’alignement des équinoxes. 
Roman du transréalisme, Minuit à contre-jour frotte comme des silex les confusions avec lesquelles l’Occident se fascine pour son propre crépuscule. Ses héros sont les aventuriers d’une rupture idéologique. »

Le monde possède et présente des strates existentielles qui gouvernent notre destinée et les interactions avec autrui. Quand bien même elles peuvent être parasitées par des forces antagonistes, le fil d’Ariane se déroule.

Avidement on attendait la clôture de cette trilogie et le premier sentiment m’est apparu dès le chapitre d’ouverture, dès les paragraphes d’introduction. Mon intime ressenti m’a éclairé sur cette volonté, acquise ou initiale, d’afficher le profil psychologique des protagonistes de manière plus marquée. On pourrait, aussi, émettre l’hypothèse, suivant les lectures des deux tomes précédents, que notre faculté d’intégration des codes de l’auteur nous permette de posséder les outils ad hoc à une immersion franche.

Notre société empreinte du chaos social ouvre des portes au transréalisme sur l’idiome que l’ordre cardinal peut être bouleversé. Face aux acteurs de cette fresque plus incarnés qu’auparavant notre attachement, notre empathie, face à des désarrois inconscients, pour certains, n’en est que forcément plus viscérale. Les dits personnages s’amplifient dans leur humanité à l’intérieur de cette bulle cyber-punk où violence et recherche d’une évolution aux antipodes du darwinisme s’adhèrent. Politique, problèmes sociaux, sociétaux, technologies coexistent narrant une déliquescence qui pourrait paraître programmée. La critique serait-elle vaine ou alimenterait-elle une descente inexorable de valeurs communes à notre espèce. Notre existence parfois en marge, qui affiche une vanité, un orgueil, un mépris des autres formes de vie instille concomitamment notre perte insidieuse. Le tellurique devrait être le cœur de l’homme. Et c’est en cela qu’une certaine volonté de lutter contre un déterminisme influe sur les rapports à nos prochains et notre propre construction.

Sébastien Raizer réalise le symposium de problématiques en y insufflant un regard sur ses congénères maudits. Maudits peut-être mais qui paradoxalement restent porteurs d’un espoir. Sans être interventionniste, il porte ce regard sur ces fragments cosmiques qui sont un et indivisible composant inéluctablement ce cosmos. Il forge sous un habillage foisonnant de références une pensée qui frise l’universalité, sait prendre le recul fondamental sur les événements en la retranscrivant avec cette faculté personnelle à casser les codes du genre. Roman noir beaucoup plus social que ses atours pourraient le suggérer et ce troisième volet reste, en ce qui me concerne, le plus attachant, le plus sensitif.

Achèvement très réussi d’un triptyque ambitieux !

Chouchou.

 

A L’ OMBRE DU POUVOIR de Neely Tucker / Série Noire Gallimard.

Traduction: Alexandra Maillard.

« Lorsque Billy Ellison, le fils de la famille afro-américaine la plus influente de Washington DC, est retrouvé mort dans le fleuve Potomac, près d’un refuge de drogués, le reporter chevronné Sully Carter comprend qu’il est temps de poser les vraies questions, peu importent les conséquences. D’autant plus qu’on fait pression sur lui pour qu’il abandonne son enquête et que la police n’a censément aucune piste. Carter va découvrir que la portée de l’affaire dépasse le simple meurtre de Billy et semble concerner les hautes sphères de la société de Washington. »

« A l’ombre du pouvoir » est le deuxième roman de Neely Tucker sortant à la SN. Malgré quelques clichés dans la création du personnage Sully, ex-reporter de guerre rentré blessé de sa couverture du conflit en Bosnie et particulièrement meurtri par la mort de l’être aimé, « la voie des morts » offrait un bon moment de lecture. Exerçant ses talents dorénavant à Washington, la capitale, ville à la communauté afro-américaine très importante et si souvent bien décrite par Pelecanos grande plume de la capitale du crime, Sully va mener une enquête très dure qui va le voir se frotter à la lie de la criminalité comme à l’élite noire américaine de D.C.

Dans cette deuxième enquête, l’auteur a su effacer pas mal de facilités d’écriture de la première enquête décrivant Sully comme un reporter complètement alcoolique, au bout du rouleau. Si on sent l’homme toujours en proie à ses démons, on pointe nettement moins ses travers pour retenir l’opiniâtreté, l’entêtement, voire le côté suicidaire de ce journaliste prêt à tout pour connaître la vérité et payant de sa personne dans ses « rencontres » avec les gangs de la ville comme avec les dirigeants de la cité, les familles illustres de la capitale.

Profitant de l’intrigue, Nelly Tucker raconte la ville, son histoire et si le discours peut paraître parfois un peu complexe, il prendra néanmoins tout son sens dans la très réussie épilogue. Même s’il existe plusieurs scènes d’action assez éprouvantes, le roman est avant tout un polar d’investigation, Sully profitant de multiples témoignages, pour relier les pièces du puzzle, pour bâtir sa théorie. La résolution de l’enquête permettra de comprendre un drame affreux, une histoire terrible que beaucoup veulent cacher tant sa révélation serait désastreuse pour le pouvoir local et les familles qui tiennent le haut du pavé à Washington D.C.

Prenant.

« Un crime capital dans la capitale du crime. »

Wollanup.

CHAOS DE FAMILLE de Franz Bartelt / Série Noire (2006)

Aussi épaté ce printemps par « Hôtel du grand cerf » que circonspect à la fin de la lecture de « le jardin du bossu », il y a une dizaine d’années, il me fallait bien une nouvelle expérience Franz Bartelt afin de savoir si c’était cette année ou à une lointaine époque que je m’étais fourvoyé dans mon expérience du monde étrange, baroque, décalé et dérangeant de Franz Bartelt.

« Camina est née avec ce caractère infâme. Issue d’une famille de grands déprimés. Tous pensionnés, incapables d’un travail régulier, toujours à pleurnicher, à se plaindre, à courir les médecins, à se bourrer de cachets. Incroyable. Le père s’est flingué. Il était contrôleur des trains. La mère continue de verser des larmes. Les frères et les sœurs ont leurs habitudes à l’asile. L’aîné palpe une pension d’invalidité, tant il se fabrique des idées sombres reconnues par la médecine. Il pense tellement à mal qu’il ne peut même pas éplucher une pomme de terre sans formuler le vœu de tomber, carotide en avant, sur la pointe du couteau. Les grands-parents ne valaient pas mieux. Ils sont toutefois morts de vieillesse. Comme bien des incurables. »

Sorti en 2006 à la SN, « Chaos de famille » a depuis bénéficié d’une réédition chez Folio qui permet de garder en poche ce petit roman par exemple lors d’un weekend ennuyeux dans la belle famille. Si vous attribuez les traits de votre belle-mère à Camina et ceux de votre beau-père au « pauvre » narrateur, votre pensum dominical peut devenir une escale franchement réjouissante. Méfiez-vous néanmoins, votre hilarité peut être mal perçue. Restez mesuré.

Bref, si vous avez envie de vous marrer, si vous aimez l’humour noir, si Dupontel est pour vous une référence incontournable, l’univers de « chaos de famille » est pleinement pour vous. On comprend très vite que ce « chaos de famille » évoque aussi le caveau de famille puisque entamé par la mort de la mère le roman raconte le déclin et la disparition progressive mais régulière d’une famille de grands malades et le qualificatif de grand malade prend toute sa dimension quand on constate assez rapidement que personne ne fonctionne de façon à peu près censée dans ce petit monde très barré.

Alors, d’aucuns diront que l’on ne retient pas grand-chose d’une telle lecture. Certes, néanmoins c’est explosif, ça fuse pendant 224 pages bien trop vite avalées, appréciées et cornées pour faire profiter son entourage de passages particulièrement hilarants malgré ou à cause du côté glauque de la situation. Sûr, ce n’est pas toujours du meilleur goût mais qu’est ce qu’on se marre. A lire toutes les petites digressions n’ayant pas beaucoup de rapport avec l’histoire, on imagine bien le plaisir d’écriture certainement rencontré par l’auteur. Enfin, je ne sais pas ce que consomme Franz Bartelt quand il écrit mais je veux bien la même chose.

Massacre plumitif hilarant.

Wollanup.

AVANT DE LA RETROUVER de Michaël Kardos / Série Noire.

Traduction : Sébastien Guillot .

L’acte d’expiation révèle des failles et des sentiments paradoxaux, contradictoires, d’une contrition « imposée » qui n’offre pas un blanc-seing à son auteur. C’est dans la volonté légitime, constructive, de donner un sens nouveau à son existence qu’une jeune adulte défie son passé, cherche à élucider le drame de celle-ci. Entre retour sur des passages antérieurs clefs et mise à plat de son quotidien, les briques se placent et leurs adhésions se font plus réelles.

Un trajectoire de vie a un besoin impérieux, irrépressible, de fondations radiculaires et la tragédie ne peut-être éluder.

« C’est comme ça qu’on sait qu’on est vivant : on se trompe. Le mieux serait peut-être de renoncer d’avoir tort ou raison sur autrui, et continuer, rien que pour la balade. Mais si vous vous y arrivez…alors, vous avez de la chance. »

« Tout le monde dans la paisible ville de Silver Bay croit connaître l’histoire : un dimanche soir de septembre 1991, Ramsey Miller organise une fête entre voisins, durant laquelle il tue sa femme et sa fille âgée de trois ans, puis disparaît.
Mais tout le monde se trompe. La fillette n’est pas morte. En 2006, bientôt âgée de dix-huit ans, elle est fatiguée de vivre dans le secret. Sous le nom de Melanie Denison, elle a fait partie durant quinze ans du programme de protection des témoins, dans une petite bourgade de Virginie-Occidentale. Sans avoir jamais eu le droit de voyager, de prendre des cours de danse, ni même de se connecter à Internet. Des précautions qui doivent être prises à tout instant, car Ramsey Miller n’a jamais été arrêté et chercherait toujours sa fille.
En dépit des règles drastiques qui lui sont imposées, Melanie a entamé une relation avec un jeune professeur de lycée, elle est enceinte de dix semaines. Et elle refuse que son enfant vive prisonnier tout comme elle. Défiant ses tuteurs et prenant les choses en main, Melanie retourne à Silver Bay dans l’espoir de réussir là où les autorités ont toujours échoué : retrouver son père. Avant que lui-même ne la retrouve. »

Michaël Kardos, professeur de littérature et d’écriture créative au sein de l’université d’Etat du Mississipi, est l’auteur du roman « une affaire de trois jours » paru également à la Série Noire.

A l’orée de vie de femme Meg/ Mélanie décide d’affronter ses démons ou plutôt SON démon en la personne de son père responsable de l’homicide de sa mère et de sa vie de recluse. De par sa force de caractère et de son inflexible désir d’éclaircir son lourd passé, elle devra faire face à des vérités dérangeantes, douloureuses. Son géniteur meurtrier en ce jour du 22 Septembre 1991 lui a retiré sa mère mais lui aussi retiré un cadre structurant. Elle tente de lui faire face quinze années après afin de reconstituer cette journée et d’y dresser éventuellement un mobile. En effet le paternel, originaire de Jersey Shore patrie de Bruce Springsteen, semblait montrait des signes précurseurs de troubles de la personnalité précédent le drame.

C’est en alternant les descriptifs des périodes antérieures à la date fatidique puis cette journée où tout bascule, et le présent de Meg que Kardos envahit notre satiété des fondements étiologiques du passage à l’acte. Mais la lumière aura t-elle la teinte, la nuance que tout à chacun pensera entrevoir…. ?

Tant dans sa construction que l’empathie vouée aux personnages dépeints, le roman attise la soif de lecture. L’équilibre, la cohérence et le rythme du récit ne souffrent d’aucun bémol.

Pourvu qu’il ne la retrouve pas ?!….

Chouchou.

 

ÉCRAN NOIR de Pekka Hiltunen à la Série Noire

Traduction : Taina Tervonen.

Pekka Hiltunen est un journaliste et un écrivain finlandais, son premier polar « Sans visage »  avec ces deux enquêtrices, Mari et Lia, expatriées finlandaises vivant à Londres a été publié en France chez Balland en 2013 . « Écran noir » est le deuxième opus de cette série, il date de 2012 et il en existe un troisième sorti en 2015 en Finlande.

« Des comptes YouTube sont piratés pour poster d’étranges vidéos, totalement noires et silencieuses. D’autres suivent, montrant des personnes immobilisées au sol se faire lyncher à coups de pied. Les images sont d’autant plus dérangeantes qu’elles font preuve d’un sens esthétique macabre. Peu après, les corps sont retrouvés en différents endroits de Londres, et il apparaît très vite que certaines victimes sont des homosexuels disparus lors de soirées dans des bars gays de la capitale. Si la police comprend qu’elle a affaire à un tueur déterminé, elle semble cependant minimiser le caractère homophobe des meurtres.

Deux jeunes Finlandaises, Mari et Lia, se penchent alors, avec l’aide d’un groupe clandestin, sur ces dossiers non résolus dans l’espoir que justice soit rendue. Mais les enjeux sont bien supérieurs à ce qu’elles imaginaient. »

Ceux qui connaissent déjà les deux enquêtrices Mari et Lia les retrouveront sans doute avec plaisir, ceux qui comme moi les découvrent n’auront pas de peine à comprendre le roman, Pekka Hiltunen livre assez de clés, mais ils auront sans doute envie de lire le précédent pour en savoir plus sur ces deux personnages attachants et leur rencontre qui a eu lieu dans « sans visage ». Pekka Hiltunen dévoile au cours du roman un peu de l’histoire des deux personnages principaux, notamment celle de Mari dont l’enfance particulière explique les talents et la motivation.

Elles travaillent toutes deux pour le Studio, un groupe de redresseurs de torts créé et géré à temps plein par Mari qui est riche. Lia, dernière recrue du groupe, le rejoint en dehors de ses heures de boulot pour un magazine londonien. Dans ce studio, ils mettent leurs talents au service d’une cause choisie et combattent les injustices qu’ils rencontrent. Rico, un hacker de génie, Paddy un ancien flic, Maggie, une actrice qui peut endosser tous les rôles… car oui, si leurs causes sont justes, ils n’hésitent pas à travailler dans l’illégalité et peuvent monter de véritables arnaques en bonne et due forme.

Dès les premières vidéos noires postées sur les réseaux sociaux, tout le monde est intrigué puis les lynchages font leur apparition, les victimes sont des homosexuels fréquentant les bars gays de Londres mais la police minimise sciemment l’homophobie évidente des crimes pour des raisons bassement budgétaires et politiques dans une période de réorganisation des services et de rediscussion des priorités. Les membres du Studio enquêtent donc et vont devoir affronter un tueur en série particulièrement retors dans une folle course contre la montre. Ils n’en sortiront pas indemnes.

On suit les enquêteurs avec de temps en temps, un regard sur les victimes du tueur qui prend son temps pour des mises à mort de plus en plus lentes et cruelles. On est saisi par l’urgence, Pekka Hiltunen s’y entend pour faire monter le suspense et nous embarque avec talent dans cette histoire de meurtres et de folie. Ce tueur qui cherche la célébrité, maîtrise les réseaux sociaux où il met en scène son œuvre en la liant avec celle de Freddie Mercury est particulièrement effrayant. Ce monde où tout se met en scène l’ est tout autant.

Un polar haletant avec un tueur 2.0.

Raccoon.

(IN)VISIBLE de Sarai Walker à la Série Noire

Traduction : Alexandre Guégan.

Sarai Walker a écrit des articles pour The New York Times et The Guardian mais aussi pour des magazines. Elle a également enseigné la littérature dans plusieurs universités américaines. (In)visible est son premier roman paru en 2015 et elle travaille actuellement à son adaptation pour une série télévisée.

« Prune Kettle fait de son mieux pour éviter les regards, parce que quand vous êtes grosse, se faire remarquer c’est se faire juger. En attendant l’heure de la chirurgie miracle, elle répond aux e-mails de fans d’un magazine pour ados. Mais lorsqu’une jeune femme mystérieuse, avec des collants colorés et des bottes de combat, se met à la suivre, Prune est projetée dans le monde de la Fondation Calliope – une communauté clandestine de femmes rejetant les diktats de la société – où elle va connaître le prix à payer pour devenir «belle». Parallèlement, une guérilla terrorise ceux qui maltraitent les femmes, et Prune se retrouve mêlée à une intrigue sinistre, dont les conséquences seront explosives. »

Sarai Walker nous plonge dans la tête de Prune Kettel, grosse depuis qu’elle est toute petite. Elle évoque sa vie avec justesse : la solitude, les moqueries, les humiliations quotidiennes, pas facile d’incarner depuis toujours le pire cauchemar des autres… Le regard qu’elle se porte est, comme celui des autres, plein de dégoût et de détestation. Elle ne peut pas être Prune, elle est Alicia, une fille mince et sûre d’elle. Alors elle suit des régimes depuis l’adolescence, adhère aux discours culpabilisants et moralisateurs et met sa vie entre parenthèses en attendant de devenir Alicia. Une vie triste et glauque : seule, sous antidépresseurs, elle végète au niveau professionnel en répondant au courrier d’adolescentes au nom d’une star et son seul plaisir est de constituer la future garde-robe d’Alicia. Mais le ton de Prune lui est vif, cru, lucide et drôle et l’empathie fonctionne très vite avec ce personnage.

Prune va découvrir la fondation Calliope et les activistes féministes qui y vivent. Sarai Walker nous offre une galerie de personnages vivants et attachants : Marlowe, ex-actrice filiforme, Sana au visage défiguré par une brûlure, Julia qui travaille au département maquillage d’un magazine de mode, agent double des activistes qui n’en peut plus de s’affamer, Serena, fille d’une femme gourou qui a construit sa fortune en escroquant des femmes en leur vendant régime et plats diététiques… Elles se battent toutes pour pouvoir être libres, tout simplement.

La critique est sévère sur le monde de la mode, de la beauté et plus généralement sur toutes ces injonctions faites aux femmes qui doivent être belles, minces, sexy… prêtes à consommer et être consommées. Prune ne va pas acquérir la liberté sans douleur, elle va devoir apprendre à encaisser, à se battre. Sarai Walker a été inspirée par « Fight club » de Chuck Palahniuk et on retrouve la même rage, la même colère dans ce livre.

Dans le même temps, des crimes horribles et tapageurs sont commis et Sarai Walker interrompt alors le récit de Prune pour les raconter. Les victimes sont toutes des responsables de violences faites aux femmes et les meurtriers sèment la terreur dans les milieux de la pornographie, de la mode et de la presse féminine avec des conséquences énormes et drôles. Prune va y être mêlée  et c’est là que Sarai Walker réussit à créer le suspense, car on se demande où la colère pourtant salvatrice de Prune va la mener.

Un roman féministe, noir, drôle et vivant où se mêlent des vérités dérangeantes et une critique violente de notre société de consommation où les femmes ne sont que des objets.

Subversif et salutaire.

Raccoon.

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