Chroniques noires et partisanes

Étiquette : gallimard (Page 4 of 10)

CUPIDITÉ de Deon Meyer / Série Noire

Donkerdrif

Traduction: Georges Lory

“Benny Griessel et Vaughn Cupido, ravalés au rang d’enquêteurs de base pour avoir enfreint les ordres de leur hiérarchie, soupçonnent leur punition d’être liée au meurtre en plein jour d’un de leurs collègues et aux lettres anonymes qu’ils ont reçues récemment. Mais ils n’ont pas le loisir d’approfondir la question car on les charge d’élucider la disparition de Callie, brillant étudiant en informatique.

Dans le même temps, Jasper Boonstra, milliardaire et escroc notoire, confie à une agente immobilière accablée de dettes la vente de son prestigieux domaine viticole. Conscient que la commission de trois millions de rands réglerait tous les problèmes de la jeune femme, l’homme d’affaires exerce sur elle un chantage qui la met au pied du mur.

A priori, il n’y a aucun lien entre les deux affaires, sauf le lieu, Stellenbosch, au coeur des vignobles du Cap. Mais lorsqu’elles convergent, la cupidité se révèle être leur moteur commun.”

Je ne suis pas le plus grand fan de l’auteur sud-africain, je tiens à le souligner avant d’être taxé de subjectivité devant les éloges que je pourrais faire sur ce Cupidité qui est de très loin ce que j’ai lu de meilleur chez Deon Meyer. Ce peu d’appétence vient surtout de ces histoires lassantes d’anciens combattants de l’ANC de Mandela et aussi peut-être parce que j’avais deviné beaucoup trop rapidement le coupable dans un de ses premiers romans. C’était un très mauvais signe, étant souvent très crédule dans mes lectures.

Cupidité, par contre, est un excellent thriller combinant deux intrigues dans deux domaines du polar très différents. La première avance assez tranquillement après un départ digne d’un épisode de Fast and furious, technique d’écriture classique du thriller où on en met plein les yeux au lecteur, on le secoue d’emblée pour ensuite dérouler plus tranquillement en commençant par les problèmes professionnels et domestiques de Griessel et Cupido. Si vous êtes des fans de sa doublette de flics, vous pouvez être émus par leur destitution en flics lambda. Même si ces deux gars-là sont sympathiques, ils sont quand même loin affectivement, pour moi, d’un duo Robicheaux/Purcel. Leurs problèmes domestiques un peu plaqués pour montrer leur humanité permettent de reprendre un peu sa respiration: dans le précédent une attente d’accord de prêt pour un achat de bague pour la fiancée d’un des deux (je les confonds un peu), dans celui-ci le régime amaigrissant de l’autre et ne nuisent cependant pas à la qualité d’une superbe intrigue sur une disparition. L’investigation fouillée, minutieuse, patiente mais passionnante se révèle un vrai régal pour les amateurs.

La seconde intrigue s’inscrit dans un méchant jeu du chat et de la souris entre un homme d’affaires puissant, riche et ordure notoire et Sandra, une jeune agente immobilière surendettée et tout au bord du gouffre. On est là dans le polar psychologique mais de haut vol. On sent le piège, Sandra aussi, mais la belle se croit plus forte…

Meyer passe d’une intrigue à l’autre, au départ de manière très tranquille, puis le rythme s’affole vers la moitié du roman. Les intrigues rebondissent et se rejoignent de fort belle manière pour aller vers un final commun mais néanmoins avec un traitement différent pour chacune, l’une d’entre elles restant même sur des points de suspension.

Deux intrigues brillamment menées, pas de temps mort, du très bon polar.

Clete.

MINUIT DANS LA VILLE DES SONGES de René Frégni / Gallimard

« J’avais été jadis un voyageur insouciant. Je devins un lecteur de grand chemin, toujours aussi rêveur mais un livre à la main. Je lus, adossé à tous les talus d’Europe, à l’orée de vastes forêts. Je lus dans des gares, sur de petits ports, des aires d’autoroute, à l’abri d’une grange, d’un hangar à bateaux où je m’abritais de la pluie et du vent. Le soir je me glissais dans mon duvet et tant que ma page était un peu claire, sous la dernière lumière du jour, je lisais.

J’étais redevenu un vagabond, mal rasé, hirsute, un vagabond de mots dans un voyage de songes. »

René Frégni a déjà dépeint certaines périodes de sa vie dans ses romans. Là, il raconte sa vie de lecteur puis d’auteur, le chemin parcouru depuis l’adolescence. On se demande souvent si un livre, un auteur peuvent sauver des vies. Vous qui nous suivez en êtes sûrement convaincu et René Frégni vous le prouve de bien géniale manière.

Minuit dans la ville des songes n’est pas un roman noir par la seule volonté de l’auteur mais ce parcours de vie cabossé aurait très bien pu l’être. Débutant par l’adolescence troublée de l’auteur dans les années 60, le roman parcourt plusieurs décennies, aux événements plus ou moins tragiques mais toujours écrits avec une grande pudeur

“Je savais que je risquais six mois de forteresse pour ce petit chef d’œuvre, mais depuis que j’étais enfant, une fois lancé dans l’une de mes lubies, j’étais incapable de faire marche arrière, il fallait que j’aille jusqu’au bout de mes extravagances. Ma folie, un peu hystérique, balayait toute raison.”

Jeune voyou au cœur très tendre, il ne pourra jamais être très loin de sa mère. “Je détestais les livres d’école, je n’aimais que la voix de ma mère.” C’est au service militaire qu’il dévoilera totalement sa nature insoumise, rebelle. Il désertera d’ailleurs, mais c’est aussi là et pendant sa fuite que naîtra sa passion pour les livres, la lecture qui combleront un peu le manque de vie, de nature, de liberté, cette envie inexorable de partir. La citation d’Alda Merini semble avoir été écrite pour lui. “Parfois on s’en va pour réfléchir. Parfois on s’en va parce qu’on a réfléchi.”

Dans sa fuite, il s’en ira en Corse, à Manosque, en Turquie en compagnie de… Giono, puis Dostoïevski, Rimbaud, Céline et Camus…, cherchera des endroits où s’isoler dans la nature avec son bouquin puis plus tard avec son cahier.

Minuit dans la ville des songes est un roman qui touchera beaucoup, j’en suis sûr, tous les grands lecteurs, les passionnés. Ils retrouveront chez René Frégni des comportements et des réflexions qui leur sont familiers, des moments qu’ils affectionnent, des instants qui sauvent aussi peut-être quand la vie est dure. “Je n’étais jamais seul, quelqu’un était dans ma poche puis dans ma main, avec qui je dialoguais, un compagnon de route.” Ce genre de propos parle certainement à beaucoup.

Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille : “ Me faudrait-il donc éternellement tout recommencer ?… Chaque fois que j’étais parvenu à installer autour de moi un petit bout de soleil, tout s’effondrait.”

René Frégni, une personne solaire, un roman lumineux comme les matins à Manosque à l’ombre des abricotiers en fleurs, un livre à chérir précieusement tant il exprime joliment nos propres ressentis de lecteurs et d’humains devant la beauté d’une écriture, la grandeur d’une histoire et l’humanité d’un homme.

Chapeau bas.

Clete


LA NOIRE ET LA SÉRIE NOIRE EN 2023 / Toutes les sorties françaises

Lundi 21 novembre à 10 heures, au 7 de la rue Gallimard à Paris, ont été présentés aux libraires parisiens, les percutants programmes de la Série Noire et de la Noire pour l’année 2023. Un bien bel endroit à l’ambiance feutrée, un haut-lieu de la littérature française.

Stéfanie Delestré et Marie Caroline Aubert, éditrices des collections étaient présentes : Stéfanie Delestré était accompagnée par tous les auteurs français qui ont dévoilé leurs nouveaux romans dans un exposé d’une dizaine de minutes chacun, l’éditrice ajoutant, par ailleurs ses propres commentaires. Marie-Caroline Aubert a introduit avec talent et humour les auteurs étrangers qui seront au catalogue, on salive déjà mais on en reparlera plus tard avec elle, elle a promis !

Concernant les auteurs français, en 2023, la SN sort l’artillerie lourde… que des quinquas expérimentés qui ont déjà montré leur valeur… Manquent peut-être quelques plumes féminines. Néanmoins, ça a méchamment de la gueule :

Thomas Cantaloube, Marin Ledun, Caryl Ferey, Antoine Chainas, DOA, Olivier Barde-Cabuçon, Jacques Moulins, Sébastien Gendron et Pierre Pelot (absent mais ayant laissé un message de présentation). 

Bien sûr, on vous reparlera de ces romans au moment de leur sortie, mais voici déjà quelques mots sur chacun d’entre eux, quelques notes griffonnées à partir des dires des auteurs. 

Par ordre de sortie dans l’année et sans commentaires partisans malgré l’envie qui tenaille.

 BOIS-AUX-RENARDS (contes, légendes et mythes) de Antoine Chainas

Roman situé dans la vallée de la Roya en 1986, aux débuts de la consommation de masse. Un couple tue des femmes pour ses loisirs mais une gamine est témoin d’un des meurtres. Un roman noir teinté de fantastique (mythes et contes). 

Par l’auteur de Empire des chimères

RÉTIAIRES de D.O.A.

Roman sur la lutte contre le trafic de stups et très proche d’un roman procédural avec une lutte entre les services de police. Roman familial, les liens du sang et les thèmes de la vengeance et de la responsabilité. 

Par l’auteur de Pukhtu.

MENACES ITALIENNES de Jacques Moulins.

A EUROPOL, un fonctionnaire cherche à faire reconnaître le terrorisme d’extrême-droite, inquiet sur ce qu’est en train de devenir l’Europe braquée sur la menace islamique, oubliant la lente et sûre montée de l’extrème droite. Dans le viseur, l’Italie.

Par l’auteur de Retour à Berlin.

HOLLYWOOD S’EN VA EN GUERRE de Olivier Barde-Cabuçon.

1941, Charles Lindbergh, l’engagement de Hollywood pour l’entrée en guerre des USA. Un hommage au cinéma noir et blanc et à Chandler avec une détective de choc Vicky Malone.

Par l’auteur de Le cercle des rêveurs éveillés.

FREE QUEENS de Marin Ledun

Roman proche des Visages écrasés sur les techniques de vente et de consommation mais dans le contexte nigérian. Par l’enquête sur l’assassinat de deux jeunes prostituées, on découvre le Nigéria et les expérimentations que peuvent se permettre les grandes firmes internationales pour vendre leurs produits, et en l’occurence ici, de la bière.

Par l’auteur de Leur âme au diable.

MAI 67 de Nicolas Cantaloube.

On retrouve les trois personnages de sa série sur les années 60 et on fait un bond de cinq ans dans le temps pour se rendre en Guadeloupe où le département d’outre mer ressemble plus à une colonie qu’à un territoire de la république. Une manifestation contre la vie chère est réprimée dans le sang.

Par l’auteur de Frakas.

OKAVANGO de Caryl Ferey

Entre Rwanda, Namibie et Angola, Caryl Ferey raconte une histoire sur une des plaies africaines : le trafic d’animaux.

Par l’auteur de Paz.

LOIN EN AMONT DU CIEL de Pierre Pelot.

L’auteur de plus de deux cents romans dont “l’été en pente douce” revient à ses premières amours, le western. 

A la fin de la guerre de sécession, quatre sœurs sont victimes d’une bande de hors-la-loi.L’une meurt et les trois autres vont arpenter l’Arkansas et le Missouri pour se venger. Roman très violent.

Par l’auteur de Les jardins d’Eden.

Chevreuil de Sébastien Gendron.

Un citoyen britannique s’installe en Charente Maritime orientale. Les relations avec les autochtones et notamment les chasseurs vont vite se détériorer.

Par l’auteur de Chez Paradis.

***

Fin de la réunion vers 13 heures.

Clete.

PS: De grands remerciements à Antoine Gallimard, Marie-Caroline Aubert, Stéfanie Delestré et Christelle Mata.

PAYSAGES TROMPEURS de Marc Dugain / Editions Gallimard / collection Espionnage

Et si soudain, au hasard d’un hall de gare, vous tombiez sur un volume idoine, magnifique et inespéré, une sorte de SAS ou OSS 117 luxueux ? Oui, vous souriez face à l’impossible rencontre. Pourtant cette chimère existe et vient d’être publiée sous la plume et l’égide du certes hautement crédible Marc Dugain. De l’auteur nous connaissions La Chambre des officiers (1998) bien sûr, d’autres Une exécution ordinaire (2007) ou La Malédiction d’Edgar (2005). Nous le savions multicarte, enseignant, capitaine d’industrie, économiste, réalisateur… Et, cerise sur le gâteau, nous apprenions récemment qu’il prenait la baguette de chef d’orchestre d’une nouvelle collection Espionnage chez Gallimard. C’est donc avec un appétit aiguisé que nous recevions en avril dernier un premier opus intitulé Des hommes sans nom, signé Hubert Maury et Marc Victor, jolies prémices d’une souche dont le maître de cérémonie paraphe lui-même le second volet.


Action, dépaysement, séduction, magouilles, paranoïa, coups fourrés, doubles jeux, tous les ingrédients chers à Ian Fleming ou Graham Greene sont ici présents, transcendés par une écriture qui ne laisse rien ni au hasard ni à la facilité. Différence de taille néanmoins, la présence récurrente de paragraphes limpides et érudits sur la géopolitique, sur les réflexions et les arrangements collectifs ou individuels : « l’existence n’a aucun sens, raison pour laquelle nous cherchons à lui en donner un ». On est dans l’aventure, certes, mais rien ne saurait être juste survolé ou négligé, la privant ainsi de ses amarres à une réalité passionnante. Un équilibre parfait s’opère entre une histoire échevelée, menée ventre à terre, et ses ramifications historiques, coloniales, guerrières ou muettes. Bref, la gâchette et les tractations n’empêchent pas la pensée et l’élévation. Ce livre est un bonheur à la fois simple et éclairé.


De Somalie au Maroc, de Paris au Groenland, via l’Islande, les courts chapitres s’accélèrent pour tisser une toile où les volte-face et la conjuration des intérêts surfent sur les pentes savonneuses du volcan mondial. « La vie est bien l’exception et la mort la règle » : alors autant jouer le jeu en improvisant un hold-up suicidaire et baroque au service de l’équilibre planétaire et de quelques visées plus personnelles.


Le narrateur, Lévia et Ben s’y collent avec autant de minutie que de désinvolture. Et ça marche, avec même un président orange en guest-star. Les fonds serviront la planète. Quant à l’autre fond, celui du livre, entre punchlines et vraies questions, le tout servi par une verve magistrale, il confère à ces Paysages trompeurs une rare et habile symétrie entre sens et vivacité. On y pense, on s’y dépense, entre nécessités du jour et aléas d’hier. Les décennies s’y télescopent avec brio : même les obligés flashbacks tintent comme du cristal, même les services secrets, tellement à contre-courant de l’exhibitionnisme de l’époque, s’y trouvent bousculés et soudain désuets. Reste le business roi et ses lois inaltérées depuis trois mille ans : « Le business c’est la zone de tolérance absolue, la seule où n’importe quel individu est susceptible de s’accorder avec n’importe quel autre. Religion, couleur, race, croyances, idéologie, classe sociale, tout disparaît miraculeusement, comme si ces différences n’étaient entretenues que pour divertir l’opinion pendant que circule l’argent, le vrai ».

Le monde moderne n’est plus le nôtre, ni celui des personnages de Marc Dugain. Mais si, à l’occasion, Robin des Bois peut encore gommer quelques dysfonctionnements, alors nous retrouverons foi en lui. En attendant, on flingue, et ça nous détend joliment.

JLM

AU MOINS NOUS AURONS VU LA NUIT d’Alexandre Valassidis / Scribes / Gallimard

Dans une ville où règnent la langueur et l’ennui, où des immeubles sombres barrent l’horizon, un jeune homme, Dylan, disparaît dans des circonstances propres à susciter toutes les interrogations. S’agit-il d’une fuite, d’une fugue, d’un meurtre ? Pour combler cette absence, le narrateur retrace ce qu’il sait de Dylan, approfondit son mystère, raconte les heures qu’ils ont passées tous les deux à errer au cœur de la nuit et qui ont peu à peu scellé leur amitié. Ces nuits à ne rien se dire, à observer. Jusqu’au jour où les deux jeunes hommes se surprennent à faire un détour dans leur itinéraire…

Les premières fois c’est plein de mystère. C’est réjouissant. Gallimard nous en propose deux d’un coup avec le roman Au moins nous aurons vu la nuit. Ce roman, c’est le premier de l’auteur belge Alexandre Valassidis, jusqu’alors poète publié sous le pseudonyme de Louis Adran. C’est aussi la toute première publication éditée sous ce nouvel label nommé Scribes et dirigé par Clément Ribes. Scribes serait voué à mettre en lumière des voix singulières qui n’hésitent pas à sortir des sentiers battus. Ces deux premières fois s’annonçaient donc prometteuses. 

Tout commence avec la disparition d’un certain Dylan, qu’a fréquenté le narrateur. Une disparition qui se veut mystérieuse et sur laquelle le narrateur émet des hypothèses, voire en défait. Cette disparition est un point de départ pour découvrir Dylan par le prisme du lien qui le lie à notre narrateur. En découvrant petit à petit ce lien ce sont les trajectoires de l’un et de l’autre qui se révèlent à nous. L’évolution de ces trajectoires nous embarque vers ce qui pourrait bien expliquer cette disparition, ou pas. Et puis il y a cette ambiance nocturne et magnétique, immersive, qui capte notre attention jusqu’aux derniers mots. Un récit très court mais prenant.

Dès les premières lignes de Au moins nous aurons vu la nuit, l’écriture d’Alexandre Valassidis fait mouche. Elle est très simple, sans superflu. Les phrases sont courtes, les chapitres aussi. Tout est fluide. Il y a une réelle musique dans l’écriture. Ça respire. Le texte est rythmé de telle façon qu’on peut aisément le lire, jusqu’à sa conclusion, sans interruption. C’est un style d’écriture assez délicat qui donne une dimension poétique au roman, qui le rend également vivant, entraînant. Il a fait le choix de l’épure et de la simplicité. Il maîtrise. Il sait faire. C’est un plaisir à lire.

Au moins nous aurons vu la nuit c’est donc deux premières fois dont les promesses sont tenues. Clément Ribes, via Scribes, nous propose un livre atypique et Alexandre Valassidis s’inscrit d’emblée comme une voix qu’on a envie de suivre. Pari gagné. Un beau roman à l’atmosphère crépusculaire et poétique qui saura séduire les plus curieux. 

Brother Jo.

DES HOMMES SANS NOM de Maury-Victor / Gallimard

Gallimard inaugure une nouvelle collection consacrée à l’espionnage. Le directeur est Marc Dugain et les lecteurs de notamment Les larmes d’Edgar sont sûrs qu’il sera le garant d’une qualité et d’un sérieux que l’on trouve également dans le reste de sa bibliographie. Derrière le pseudo de Maury-Victor se cachent les deux auteurs de Des hommes sans nom: Marc Victor, romancier de Le bout du monde chez JC Lattès et scénariste de la série Kaboul Kitchen et Hubert Maury, ancien officier et diplomate et qui se consacre maintenant au dessin et à l’écriture de romans graphiques.

“Octobre 2017. Daesh perd du terrain. Un mystérieux cacique de l’organisation islamiste contacte les services français et déclare vouloir faire défection. Victoire Le Lidec, jeune analyste de la Direction générale de la sécurité extérieure, déçue par les perspectives de carrière qui lui sont offertes, décide de frapper fort. Son objectif : instrumentaliser le recrutement de ce transfuge pour monter sa propre opération de contre-terrorisme. Personne au sein de sa hiérarchie n’y croit, jugeant le projet trop complexe.

Seul recours pour Victoire : manipuler son ancien instructeur, Nikolaï Kozel, ex-légionnaire et légende vivante de la Boîte, qui maîtrise comme personne le métier d’officier traitant. Kozel n’est pas en bonne posture : le contre-espionnage français le soupçonne de compromission avec une puissance étrangère.”

Le renseignement comme l’espionnage a beaucoup évolué depuis Le Carré et Littell, grands maîtres du genre. James Bond et MI lui ont trop souvent donné un éclat hollywoodien qui ne correspond pas à la vérité du terrain, le travail ingrat et invisible de celles et ceux, qui tels des fourmis, s’évertuent à trouver une vérité derrière des comportements. Le récent conflit en Ukraine a montré l’importance de ces armées de l’ombre, le caractère primordial du renseignement humain.

Ce premier roman de la collection traite une affaire française, ce qui est peut-être plus facile d’accès pour le public ainsi qu’un théâtre des opérations déjà connu au Pakistan et en Afghanistan, gros dossier de la géopolitique du XXième siècle. S’il fallait résumer rapidement l’impression donnée par ce roman, on pourrait dire que c’est très proche de la série  Le bureau des légendes. 

Solide, sérieux, documenté et didactique quand nécessaire, le roman se lit bien, ne bascule pas dans l’excès, traite cette histoire de retournement avec beaucoup de finesse en prenant bien en compte la psychologie des différents personnages. Addictif malgré une fin légèrement précipitée, on fonce dans une fiction qui finalement nous amène vers la réalité d’un attentat commis en France à l’époque.

La collection publiera de deux à cinq titres par an et outre des romans, (Paysages trompeurs de Marc Dugain à l’automne), elle sortira aussi des mémoires, des récits et des témoignages marquants. Nul doute, que Des hommes sans nom ouvert à un public large, donne un ton juste et contribuera certainement à un bon démarrage de la collection.

Clete.

PS: Les éventuels aménagements futurs des couvertures de la collection ne pourront qu’être bénéfiques.

PAS DE LITTÉRATURE de Sébastien Rutés / La Noire / Gallimard

Sébastien Rutés est un auteur se renouvelant à chaque roman et dont l’œuvre révèle un talent pour la narration, lié à une connaissance pointue des genres qu’il désire emprunter. Après l’hallucinant Mictán qui lui a valu le prix Mystère de la critique 2021, on le retrouve à nouveau à la Noire, collection ”Plus littéraire, pourrait-on dire, la blanche sous la noire” dixit Antoine Gallimard, dans un bel hommage à… la Série Noire lors de sa genèse juste après la guerre.

“Avril 1950. Gringoire Centon est traducteur pour la Série Noire. Parlant mal l’anglais, il fait traduire son épouse en cachette et se contente de transposer le résultat dans un argot approximatif qu’il apprend dans des bistrots mal famés. Désireux de devenir écrivain lui-même, il se laisse entraîner par un drôle d’Américain dans une rocambolesque affaire de truands lettrés, de faux manuscrits et de vrais gangsters, sur fond de guerre culturelle Est-Ouest et de lutte entre anciens et modernes pour la recomposition du Milieu parisien.”

Tout de suite, et pour ne pas induire en erreur les lecteurs qui voudraient retrouver une histoire noirissime comme Mictán, sachez que Rutés est vraiment passé à autre chose. Ce roman est avant tout un pastiche très réussi des romans de la Série Noire des débuts, souvent sabrés à la hussarde d’un quart voire d’un tiers de leur contenu pour faire toujours le même nombre de pages, 256. Les traductions étaient souvent approximatives, parfois fantaisistes, traduites dans un argot de la pègre souvent incompréhensible du grand public.

On est à une époque où les Français commencent à s’inquiéter d’une américanisation de la société qui se profile insidieusement en même temps que la belle manne du plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe après la guerre. Le cinéma et la musique ont déjà été “victimes”, la Série Noire, avec sa cohorte d’auteurs ricains inconnus, y contribue aussi à sa manière dans des temps où on se lève dans les bistrots pour s’opposer à l’invasion du Coca qui pourrait bien supplanter le ballon de rouge.

On retrouve tout cela et bien plus entre les pages de l’aventure ébouriffante et farfelue de Gringoire Centon, pris dans les rouages d’une sale affaire avec pétards, bastos et maccabs racontée sur le ton de la comédie, reprenant les canons de la série tels qu’édités par le boss Marcel Duhamel dans le manifeste de la Série Noire en 1948 : « Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la « Série noire » ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L’amateur d’énigmes à la Sherlock Holmes n’y trouvera pas souvent son compte. L’optimiste systématique non plus. L’immoralité admise en général dans ce genre d’ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle, y est chez elle tout autant que les beaux sentiments, voire de l’amoralité tout court. L’esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu’ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n’y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. Mais alors ? … Alors il reste de l’action, de l’angoisse, de la violence

Tout au long d’un roman rappelant des œuvres postérieures comme “les tontons flingueurs” avec un personnage décalé proche de l’inspecteur Clouzot de la Panthère rose, Sébastien Rutés glissera dans son propos un éclairage sur la France au sortir de la guerre, les mentalités, l’Indochine et la politique extérieure de la France avec le trafic de l’opium dirigé par l’état pour lutter contre le communisme… 

L’auteur fait aussi part d’une vision de la littérature populaire, la traduction ou l’interprétation d’une œuvre, les artifices pour plaire au public, les niveaux de langue à privilégier, les volontés éditoriales et plus généralement le monde de la littérature, proposant une réflexion sur le sujet particulièrement intéressante et salutaire. Bien sûr, on est dans l’excès, tout le monde dans le roman parle, commente et vit la littérature de manière très pointue. Les truands comme le boucher ou le simple pékin s’interrogent sur les motivations de François Villon et échangent sur Poe…c’est vraiment jouissif.

Dans un avant-propos au roman, on peut lire “Tout est dit pour qui sait lire entre les lignes.” et c’est vrai que plus votre connaissance de la Série Noire sera importante, plus votre lecture sera jouissive. Certains clins d’œil dont un masqué à Donald Westlake, l’évocation d’un roman intitulé La pissotière rappelant La vespasienne roman de 2018 de Rutés… vous apparaîtront sûrement tandis que, certainement, vous en manquerez beaucoup d’autres.

C’est brillant, intelligent, vraiment à lire !

Clete.
PS : Si la Série Noire vous intéresse, C’est l’histoire de la Série Noire (1945-2015) vous passionnera, et complétera parfaitement Pas de littérature.

CHEZ PARADIS  de Sébastien Gendron / Série Noire / Gallimard

Ça aurait pu s’intituler Les Hébétés meurtriers ou L’Eté en pente raide. Ça aurait pu s’intituler Vol au-dessus d’un nid de crétins aussi. Pas un personnage pour rattraper l’autre : tous bourrins, tous pourris. Tous sordides et de biais.

Au centre de l’affaire, des cicatrices et un contentieux inextinguible entre Thomas Bonyard et Max Dodman. Le premier a vu sa vie et sa tronche froissées par le second, qui tient aujourd’hui un garage-motel miteux où converge un essaim de tarés, au fin fond de nulle part. Ne cherchez pas trop à localiser Roquincourt-sur-Dizenne ni son causse désertique autant que déserté par les esprits sains. Sachez juste que si d’aventure vous pensez avoir franchi les frontières des trois dimensions usuelles et du monde civilisé, c’est que vous pourriez bien être arrivés à destination.
Tout part donc d’une sombre histoire de vengeance mitonnée à froid, avec une gueule ravagée et d’injustes lustres de mitard sur l’ardoise à apurer. En une sorte de huis-clos déjanté, Sébastien Gendron nous tire une nouvelle fois vers les bas-fonds de l’humanité, là où s’affrontent le moche et le encore plus moche. Avec son pessimisme souriant (« Il faut moins s’inquiéter du monde qu’on laisse à nos gosses que des gosses qu’on laisse à notre monde. ») et après son déjà sévèrement branque Fin de siècle, entre détraquement climatique et dérèglement des cervelles à l’unisson, il persiste à retourner la lie du monde en un dérapage provincial et incontrôlé.
Thomas retrouve donc Max, après des années de quête, mais une kyrielle de seconds couteaux grippe les soupapes de ses représailles. La mécanique s’enraie. Dans un garage, avouons que c’est con. Mais porté par des tournures aussi drôles qu’acides, tout finira par rentrer dans le désordre. Sans trop s’éloigner du sujet, on pense à un western de Sergio Leone tourné dans une clinique psychiatrique à l’abandon. De la poussière, une végétation rabougrie, des chevaux moteur, des vilains bas du front et Thomas dans le rôle d’un Clint Eastwood esquissé de travers, voire d’un Charles Bronson sans biceps pour certaines scènes rappelant Il était une fois dans l’Ouest, rebaptisé pour la circonstance Il était toutefois à l’Ouest. Il est d’ailleurs aussi question de cinéma ici, mais pas vraiment celui du tapis rouge cannois ou des salles d’art et essai, plutôt celui des julots casse-croûte et de l’exploitation de gamines de l’Est.

Véritable bestiaire du bipède tordu, ce Chez Paradis noir, goguenard et joliment rythmé, fait d’une station-service l’improbable cour des miracles où se fracasse un bon nombre de pathologies contre toutes leurs antinomies induites. Ça ne peut pas se conclure en douce, pas autrement qu’en un bouquet final tout feu tout plomb.

JLM

PETER PUNK AU PAYS DES MERVEILLES de Danü Danquigny / Série Noire / Gallimard

“À peine sorti de prison, Desmund Sasse est arrêté et placé en garde à vue pour complicité de meurtre. Le jeune suspect, qui semble le connaître, lui a laissé de longs messages. Mais rien ne tient dans l’accusation et Sasse est vite libéré.

Il sent pourtant que quelque chose de louche le relie à cette affaire et, bien que résolu à se tenir en dehors des ennuis, il va foncer dedans tête baissée.”

On a tous un pote comme Desmund Sasse, ce genre de type qui a un réel talent pour se mettre dans la mouise et vous en faire généreusement profiter avant de disparaitre momentanément de votre univers. Desmond revient dans une ville bretonne imaginaire où il a longtemps “sévi”, “la douce cité de Morclose”. Mais, la rue de la soif, le métro, le stade rennais, autant d’éléments qui montrent que nous sommes à Rennes où l’auteur, il me semble, a des attaches. 

La roue a tourné. Le temps a passé et ses anciens amis, ses compagnons de bamboche, ses pairs de ribotte ont avancé pendant que lui stagnait. L’un est flic, l’autre avocat, quant à son ex… Sortant de taule, Desmund a pris de bonnes résolutions, mais le passé se rappelle rapidement à lui tandis que le naturel, foncer tête baissée, revient au triple galop. Tout part rapidement en distribil… Desmund, alias Peter Punk, perdant magnifique et sympathique n’a pas grandi.

Deuxième polar de Danü Danquigny, Peter Punk au pays des merveilles”, montre dès le titre bien déjanté que nous ne sommes plus du tout dans le même registre que “Les aigles endormis”, son premier roman, qui contait l’histoire contemporaine douloureuse de l’Albanie. Le ton est bien plus léger, les situations frôlent souvent le burlesque, les dialogues cognent. Néanmoins ce roman poursuit parfaitement la logique d’une œuvre qui emprunte des chemins bien connus de l’auteur, son histoire personnelle. Danquigny a des origines albanaises et vit ou a vécu longtemps à Rennes. Certaines remarques, d’ailleurs, plairont en Ille et Vilaine et plus globalement en Bretagne sauf peut-être à Monfort sur Meu où on appréciera moins les évocations de l’animation nocturne du village. 

Roman gentiment addictif, “Peter Punk” vaut par son héros cabossé, très sympathique en chevalier blanc marginal et malchanceux. Les autres personnages performent aussi parfaitement que ce soit un flic comme une détective privée, métiers exercés par le passé par l’auteur.

Et puis, c’est important quand vous appréciez un cadre, une histoire ou tout simplement des personnages, “Peter Punk” est sûrement le premier d’une série. D’une part parce que beaucoup reste encore à éclaircir sous le ciel rennais et d’autre part parce qu’on ne termine pas une histoire par un insipide et frustrant “Le café est prêt” . Ça ne se fait pas môssieur, même à Monfort sur Meu, je pense !

Très sympa.

Clete

LA MEDIUM DE J.P. Smith / Série Noire/ Gallimard.

The Summoning

Traduction: Karine Lalechère

 Elle était en train de se rendormir, quand ça recommença : une note de piano.

 Avait-elle rêvé ? Elle s’assit, écouta. Une troisième note retentit.

 C’était ce qu’elle redoutait. Les monstres dans son esprit s’étaient échappés et maintenant ils pouvaient se promener, la narguer et la ridiculiser. Ce qui était à l’intérieur était à l’extérieur. Comme la voix de la femme en pleurs. La voix qui la mettait en garde.

 ― Qui est là ? 

Kit vit entourée de fantômes, certains plus réels que d’autres.
Son mari Peter est mort le 11 septembre 2001, dans la tour nord. Zoey, sa fille de 17 ans, née orpheline de père au printemps 2002, se trouve dans un semi-coma depuis trois ans après une crise de convulsions face à un accident dans le métro.
Kit voit Peter parfois, ils se parlent.
C’est une actrice sans trop de succès, qui court après les castings et les cachets. Pour boucler les fins de mois, rembouser son prêt et régler les notes d’hôpital de Zoey, elle parcourt les annonces nécrologiques puis contacte les survivants. Elle dit communiquer avec les morts, contre une éventuelle rétribution.
Elle se situe entre la personne de bonne volonté qui apporte un peu de réconfort et l’escroc de bas étages. Tout se joue dans cette ambiguïté.

On nage dans un surnaturel du quotidien, qui n’a jamais entrevu un proche disparu dans une foule ? Elle pousse le curseur plus loin, c’est tout.

 Il semblait que la membrane entre la vie et la mort était devenue légère, diaphane, avec des trous et des déchirures partout. Et que Kit passait maintenant librement d’un monde à l’autre.


La mort rôde en permanence, des morts qui parlent, des malades donnés pour morts qui ne meurent pas, des vivants qui simulent un dialogue avec des morts, des morts sans corps, etc.
C’est la rencontre entre l’art de persuader et l’envie de croire. On navigue entre l’arnaque et l’étrange, sans trop savoir où pencher. Le doute est extrêmement bien entretenu par l’auteur.

C’est aussi une chasse aux charlatans par les flics new yorkais de la répression des fraudes. Une véritable pantomime se met en place quand l’inspecteur David Brier en vient à rencontrer Kit. Là se met en place un formidable jeu de dupes qui tiendra jusqu’à la toute fin du livre.

 ― David ?

 Elle répéta son nom plusieurs fois, avant de se rendre compte qu’il avait raccroché. Elle avait l’impression d’être coincée dans le cauchemar de quelqu’un d’autre, une histoire pleine d’ambiguïtés et d’impasses. D’être enfermée dans une pièce dont elle n’avait pas la clé.

L’écriture est très classique, et le récit plutôt linéaire, rien de révolutionnaire dans tout ça, mais ça se lit presque magnétiquement tant il est difficile de refermer « La médium » pour reprendre le lendemain. On sent bien la patte du scénariste qu’est aussi J.P. Smith.

La toile de fond, qui se déploie dès le début, est réussie. Que reste-t-il de nos morts ? Encore plus, quand comme pour beaucoup de victimes des attentats du 11 septembre 2001, il n’y a pas de corps à inhumer. Ce qui peut arriver dans la vie courante aussi, malheureusement.

Je ne suis pas amateur de surnaturel, l’écueil de la fumisterie est ici facilement écarté en maintenant une tension permanente, toujours sur le fil entre réalité et folie. On ne sait jamais dans quelle dimension on se trouve, comme si plusieurs versions du roman se superposaient, s’imbriquaient.

Il y a bien une enquête policière, mais elle passe presque au second plan. L’histoire, ou plutôt les histoires, ne cessent d’aller et venir, de s’entremêler sans jamais nous perdre. L’auteur renfloue même un personnage de son roman précédent, comme un caméo, une auto-citation. Brouiller les pistes à un tel niveau, sans jamais embrouiller la lecture est une prouesse.

NicoTag

Mogwai ou l’art de perfectionner des ambiances troubles, le groupe joue avec nos émotions et crée le malaise.

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