La littérature noire s’édifie sur des mots lourds de sens, sur des tranches de vie symptomatiques d’une époque, d’une culture. Cet ouvrage en est un archétype avec son lot de réalisme cru, de trajet d’existence jonché de chausse trappe, de gouffre moral.
« De l’Ohio à la Virginie Occidentale, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 60, les destins de plusieurs personnages se mêlent et s’entrechoquent. Williard Russell, rescapé de l’enfer du Pacifique, revient au pays hanté par des visions d’horreur. Lorsque sa femme Charlotte tombe gravement malade, il est prêt à tout pour la sauver, même s’il ne doit rien épargner à son fils Arvin. Carl et Sandy Henderson forment un couple étrange qui écume les routes et enlève de jeunes auto-stoppeurs qui connaîtront un sort funeste. Roy, un prédicateur convaincu qu’il a le pouvoir de réveiller les morts, et son acolyte Théodore, un musicien en fauteuil roulant, vont de ville en ville, fuyant la loi et leur passé. »
Ce roman rural se fonde dans une description, sans fard ni cotillons, de personnages guidés, dans leur vie, par l’imbrication indissociable d’une culture, d’une éducation et soutenu par leur propre récit familial. Tous ont tatoué dans leur âme la parabole du rite. Arvin par la figure tutélaire de son père marque sa destinée et ancre ses choix, son parcours dans l’absence de renoncement, le choix du moment opportun.
Carl et Sandy guidés eux par des déviances psychopathologiques sont aussi soumis aux rituels. Créant les atmosphères propices à leurs bassesses, leurs méfaits, ils cristallisent les rancœurs et le dédain. Leur soif de liberté couplée à cet inflexible désir de réaliser leurs pulsions enfante, malgré nous, une empathie distordue.
Au même titre, le duo formé par cet handicapé et ce prêcheur pensant être investi d’une volonté divine nous montre le versant pervers et amoral de cette culture voûtée sous le poids de la religion comme pilier de la nation. Leurs rituels, disparates, sont mués par leur croyance semblant sincère mais qui rapidement s’infléchira sur un projet pervers et dépourvu d’honnêteté, de partage concret avec autrui.
La cohérence de l’ensemble ne verse pas, à mon sens, dans la caricature mais bien dans une peinture froide, crue, sombre d’une société gouvernée par la perte de bon sens, de libre arbitre, de réflexion individuelle au sein de la communauté. Le tableau affiné nous inflige une vision de celle-ci, réservant peu de couleurs et de nuances, à l’échiquier de tracés existentielles semblant déboucher inexorablement vers une voie sans issue. Le réalisme brut peut être leste à concéder mais il est bien le reflet sans concessions d’une Amérique aux prises avec ses démons.
« 1917. Quelque part entre la Géorgie et l’Alabama. Le vieux Jewett, veuf et récemment exproprié de sa ferme, mène une existence de misère avec ses fils Cane, Cob et Chimney, à qui il promet le paradis en échange de leur labeur. À sa mort, inspirés par le héros d’un roman à quatre sous, les trois frères enfourchent leurs chevaux, décidés à troquer leur condition d’ouvriers agricoles contre celle de braqueurs de banque. Mais rien ne se passe comme prévu et ils se retrouvent avec toute la région lancée à leurs trousses. Et si la belle vie à laquelle ils aspiraient tant se révélait pire que l’enfer auquel ils viennent d’échapper ? »
Depuis « le diable tout le temps » en 2012, s’il est un roman que j’attendais avec fièvre et appréhension aussi c’est bien ce deuxième roman de Donald Ray Pollock. J’avais écouté l’auteur lors de ses interventions pendant America en 2014 et son comportement de l’époque empreint de timidité, de réserve, limite autiste, fuyant les questions générales et se contentant de répondre qu’il ne connaissait que l’Ohio et plus particulièrement le comté de Ross dont il est originaire pouvait inquiéter le fan. Je l’ai revu cette année à Saint Malo pendant « Etonnants Voyageurs » et ce n’était plus le même homme, avenant, souriant, confiant, heureux de parler de son nouveau roman qu’il avait finalement réussi à écrire trois ans après son premier chef d’œuvre et je dis premier parce que la seconde « masterpiece », c’est bien celle-ci et il va surprendre un paquet de monde le Donald beaucoup plus espiègle, roublard, malin qu’il n’y parait et peut-être aussi soulagé d’avoir réussi pareil coup de maître.
La chape de plomb qui s’abat sur vous dès les premières lignes (vous vous rappelez sûrement, l’histoire de l’arbre à prières dans « le diable… »), un climat étouffant, sordide ne vous laissant pas une seconde de répit avec des histoires lancées par juste quelques petites phrases assassines qui vous percutent immédiatement pour vous faire vivre un autre aspect effroyable du cauchemar indicible de la cité maléfique où les pire perversions humaines sont à la fête, peu d’humour et toujours du genre qui vous fait presque honte d’en rire tant l’imbécilité qui en est l’origine est pitoyable ou effroyable, voilà résumé très rapidement « le diable tout le temps » très grand roman s’il en existe.
Et là, première surprise, l’action démarre entre la Georgie et l’Alabama et non dans l’Ohio avec trois frères ados qui bossent comme des bêtes pour un propriétaire qui se fout ouvertement d’eux, bêtes de somme ignares et corvéables à souhait. Trois frères totalement illettrés sauf l’ainé dont l’existence jour après jour est un dur labeur dans les champs avec leur père en pleine crise mystique depuis la mort dans des conditions épouvantables de sa femme. Ils triment jour après jour pour gagner juste de quoi ne pas mourir de faim. Continuer à croire encore en Dieu parce qu’on sait d’expérience qu’on ne peut pas croire en l’homme, on est dans l’univers grotesque de Flannery O’ Connor, une nouvelle chape de plomb et on a mal devant tant de souffrance.
Et puis à la mort d’épuisement du père, on entre dans un autre roman, on découvre une autre facette du génial Pollock, le même talentueux conteur au service d’une histoire terrible mais tellement belle, émouvante, surprenante et ma foi, fabuleusement drôle.
On peut parler de western avec la création d’une légende autour de ses piètres et sympathiques outlaws braqueurs de banques, frères James du pauvre , mais aussi de road movie avec de multiples rencontres aussi étranges, épiques, décalées que séduisantes tout au long de leur cavale et narrées par un auteur au sommet de son art décrivant le nouvel huluberlu en deux, trois phrases bien troussées pour nous signaler quelle calamité est en approche, de roman sociétal enfin en voyant les prémices des organisations des villes avec le problème de l’assainissement, l’émergence de notables imbus de leur pouvoir, le début des chaînes de montage à Detroit et l’arrivée des premières automobiles marquant la fin proche du règne du cheval, la guerre lointaine en Europe dont l’issue mettra en évidence la fin de l’hégémonie européenne au profit de ce pays foutraque en train de se construire. Tout cet aspect sera visualisé par la lorgnette d’une petite ville de l’Ohio où viendront s’échouer les trois desperados.
Bien sûr, les trois frères Jewett sont des fripouilles mais leur parcours criminel a démarré par hasard et dans ce roman, ils seront loin d’être les pires ainsi rapidement, on va s’attacher à eux, à leur naïveté, à leurs rêves de gosses qui n’ont pas eu d’enfance et au fil des rencontres on découvrira que les vraies ordures sont tout autres, bien ancrées dans le tissu social.
Pollock est capable de scènes horribles et il y en a des particulièrement gratinées ici mais maintenant on sait qu’il est capable aussi d’une énorme tendresse pour les humbles, les accidentés de la vie, les symboles vivants de la poisse. Vous n’oublierez jamais l’histoire de cet ermite qui se déplace depuis des années en suivant un oiseau, pas plus que celle du génial « ministre » des fosses d’aisance de la ville et encore moins l’affection de Cane Jawett pour son petit frère qui bouleverse comme le Steinbeck de « Des souris et des hommes ».
Persévérant dans une terrible veine noire, Donald Ray Pollock, conteur hors pair a su y adjoindre l’humour, la légende d’ un Ouest déclinant et une profonde humanité pour créer un roman immanquable pour tout amoureux de cette littérature.
« Kingston, 3 décembre 1976. Deux jours avant un concert en faveur de la paix organisé par le parti au pouvoir, dans un climat d’extrême tension politique, sept hommes armés font irruption au domicile de Bob Marley. Le chanteur est touché à la poitrine et au bras. Pourtant, à la date prévue, il réunit 80 000 personnes lors d’un concert historique. »
Dans le flux des sorties de la rentrée août, septembre dans le domaine du polar/noir, il y a ceux que vous attendez depuis un moment voire des années, d’autres plus classiques mais qui font le job tel que vous l’espériez et puis il y a toujours quelques missiles que vous n’avez pas vu venir et c’est ce qui fait les grands moments de lecteur et ce roman de Marlon James restera certainement comme l’un des grands bouquins de l’année.
« Brève histoire de sept meurtres » du Jamaïquain Marlon James bien qu’auréolé du « Man Booker Prize for Fiction » en 2015 est sorti en catimini au cœur de l’été mais depuis, tous ceux qui se sont lancés de haute lutte dans cette énorme saga explosive sur la Jamaïque de 1970 à nos jours, sont unanimes quant à la qualité du roman.
Ile poudrière, république bananière, la Jamaïque comme le reste de la zone Caraïbe, est un pays dangereux et Marlon James par le biais d’un attentat raté contre le Chanteur nous raconte son pays des années 70 aux années 90. Forcément univers beaucoup moins conté que les USA, par exemple, l’œuvre de James offre de suite un dépaysement immédiatement jouissif dans un décor très violent qui, lui, nous est beaucoup plus familier, avec juste des particularismes criminels locaux.
L’auteur, lors d’un bref échange durant America m’avait avoué sa grande admiration pour Ellroy et c’est bien du côté de l’œuvre ancienne du Dog qu’il faut chercher des équivalents aussi détonants, aussi richement complexes et passionnants. Et comme chez Ellroy, il est très difficile de parler intelligemment du roman tant les intrigues se croisent, se télescopent, se succèdent. Les multiples voix avec chacune sa saveur, leur ton propre apportent leurs vérités et leurs mensonges sur une cour des miracles étendue à l’ensemble d’un pays.
Des meurtres, des attentats, des magouilles, de la came, des flingues, des gangs, des politiciens véreux, des salopards, des victimes,des journalistes, le système D institué modèle économique, des quêtes de rédemption, des regrets, la CIA bien sûr, toujours là pour amplifier le chaos ambiant et… Bob Marley en messie.
Une pyrotechnie de l’apocalypse, un grand trip, génial.
Entretien réalisé à « Etonnants Voyageurs » en mai 2014.
J’aurais plusieurs questions. S’il y en a que vous n’aimez pas, vous pouvez les passer. Vous avez dit que « Dans le grand cercle du monde, c’est l’histoire de mon ADN ». Qui êtes-vous, Joseph ?
Je n’aime pas cette question.
Ah ?
Qui suis-je ? Ca enregistre ?
Oui.
Oh merde. Désolé. Putain ! L’histoire de mon ADN…qui suis-je ? Salut, je m’appelle Joseph, je viens d’une très grande famille de onze enfants. Une famille de sang mêlé, metis comme on dit au Canada, métisse en France. Je suis un auteur canadien, j’habite aux Etats-Unis pendant la plus grande partie de l’année. On m’a dit que je faisais pont entre des cultures qui souvent ne se comprennent pas : la culture des Amérindiens, les cultures indiennes du Canada et celle comment l’appeler de l’Ouest du Canada ?
Dans le grand cercle du monde est votre troisième roman, le plus ambitieux aussi ; quelles ont été les différentes étapes de son écriture ?
De ce roman ? J’ai attendu pour écrire ce roman. Je voulais déjà l’écrire il y a un moment mais je n’étais pas assez bon pour l’écrire. Je devais apprendre à écrire d’abord en écrivant d’autres romans parce que c’est un roman imposant, en termes de paysages et d’histoire. Il est important même au niveau du projet que j’ai plus ou moins essayé d’accomplir. Mais, de fait, il y avait trois cultures principales impliquées dans l’intrigue, française, huronne et iroquoise, et une fois que je me suis rendu compte que chacune d’elles devait être représentée, incarnée par un personnage, le plus important de la démarche était fait.
Dans le grand cercle du monde raconte, entre autres, la guerre entre Hurons et Iroquois et met en lumière le rôle joué par les Français et les Anglais. Votre roman met en scène deux approches différentes de la colonisation : pour résumer, les Français offraient la religion, les Britanniques, des armes ?
Oui, ça me semble bien vu. Les Français étaient réputés pour aller à la rencontre des tribus indiennes et se mêler à eux. C’est de là que viennent les metis, du mélange de sang français et indien. Alors que les Anglais et les Néerlandais…Les Néerlandais avant les Anglais…
Distribuaient des armes ?
Ils distribuaient des armes, mais ils exigeaient que les Amérindiens viennent à eux, dans leurs…ce qu’ils appelaient des usines. Ils en avaient en divers endroits, les villes, la Nouvelle Amsterdam, maintenant New York ; la Nouvelle-France, Montréal et Québec… les Anglais et les Néerlandais…disaient aux tribus « c’est vous qui venez » tandis que les Français se déplaçaient pour aller à leur rencontre. C’était une toute autre façon d’établir le contact…
Pensez-vous que les Européens soient responsables des conflits entre les Amérindiens ou n’étaient-ils qu’un moyen ?
Ils n’en étaient pas la cause. L’Amérique du Nord n’était pas un paradis avant leur arrivée. Mais c’était de fait un pays immense qui maintenait un subtil équilibre entre toutes ces différentes tribus qui vivaient ensemble et se faisaient la guerre souvent. Les Européens n’ont pas amené la violence, mais certainement…ce que j’ai appelé la première course à l’armement. Vous voyez ce que je veux dire par course à l’armement ? C’était la première course à l’armement, ils ont fourni les armes et les conflits se sont envenimés parce que tout le monde se battait pour le commerce et je crois que tout le monde est responsable. Ce que les Européens ont effectivement importé, ce sont les maladies – pas volontairement, mais les maladies ont décimé la population.
Vous le racontez dans le roman. Christophe, un jésuite français, est un des personnages principaux du roman. Que pensez-vous des jésuites du 17e siècle et quelle est plus généralement votre position sur la religion ?
Les religieux du 17e siècle étaient très profondément convaincus que leurs actions étaient justes, qu’ils étaient dans leur droit mais ils n’étaient pas très ouverts.
Ils ne vous paraissent pas fous ?
Ils n’étaient pas très ouverts et très ancrés dans leurs convictions. A mon avis, ils n’étaient pas fous – je les trouve fascinants. Ils jouaient leur vie…Ils ont quitté leur pays, sachant qu’ils ne reviendraient jamais, qu’ils mourraient dans un pays étranger. C’étaient de vrais croyants – on les appelait les soldats du Christ. Mais ils étaient aussi très courageux, très bien entraînés, érudits et intellectuels. Ils n’étaient pas mesquins ou fous, même si certains l’étaient – comme les humains, certains êtres humains sont horribles, d’autres merveilleux.
Il y a des passages dans votre roman où ils sont aussi cruels.
Oui, ils peuvent être aussi cruels et atroces que n’importe qui. Quant à mon rapport avec la religion, j’ai grandi dans la religion catholique. Mais je me suis éloigné du catholicisme, une fois adulte, pour
mieux comprendre, je crois que les règles de vie de Jésus sont merveilleuses, mais je n’aime pas qu’une religion puisse contrôler et s’imposer à une autre.
En France, nous avons souvent une vision idyllique du Canada et notamment du Québec. Est-ce que les Canadiens ont-ils mieux réussi la cohabitation européens-Amérindiens que leur voisin du sud ?
A les intégrer vous voulez dire ?
Non, pas les intégrer : les Amérindiens étaient là avant. La manière dont ils ont traité les Amérindiens, les gens, la culture…
Ah, oui. Les Américains ont été très américains dans leur action contre les Amérindiens – ils ont juste annoncé « ils sont dans le passage, ils mourront, nous les tuerons ». Les Canadiens ont été plus passif-agressifs – nous n’avons pas eu de grosses guerres avec les Amérindiens. Nous, nous leur avons enlevé leurs enfants parfois sur plusieurs générations pour les envoyer dans des écoles de « résidents ». La manière canadienne était bien plus pernicieuse que la manière américaine. Les Américains ont fait comme pour tout : ce qu’ils n’aiment pas, ils essaient de le détruire. Les Canadiens ont été plus subtils, nous vous enlevons vos enfants pour effacer votre peuple, ce qui n’a pas marché et qui cause encore des problèmes très profonds dans notre pays.
A part vos romans, agissez-vous pour les droits des Amérindiens ?
Oui, tout à fait. J’écris sur ce sujet tout le temps. Je suis aussi journaliste et je m’intéresse aux questions de la société amérindienne. Il y a aussi le mouvement Idle No Morei. Vous en avez entendu parler ? C’est assez compliqué à expliquer… Je suis pour les droits des Amérindiens, la gouvernance sud et la souveraineté.
Vous vivez à la Nouvelle-Orléans ?
Oui, une partie de l’année ; mon épouse est américaine. J’ai arrêté d’enseigner à l’université, je vis à la Nouvelle-Orléans mais je rentre au pays tous les mois.
Vous écrivez en ce moment ?
Oui. Il y aura bientôt deux nouveaux romans. Il y aura un troisième roman dans la trilogie qui a commencé avec le Chemin des âmesii, donc un nouveau dans cette série. Je travaille à une suite à Dans le grand cercle
du monde, en cinq romans.
Au début, vous aviez parlé d’une trilogie – et maintenant, c’est cinq.
Elle s’étoffe. Comme moi, elle s’étoffe.
Dernière question: quelle est votre définition de l’Orenda ?
L’Orenda, c’est un souffle de vie qu’on trouve partout, pas seulement chez les humains. Vous savez que les êtres humains ont une âme, mais je crois que les animaux ont aussi un souffle de vie, que les arbres ont le leur, leur propre énergie, l’eau également, les pierres et tout dans le monde, dans le monde physique, a cet élément, comme cette mouche qui vient de passer a son propre Orenda, sa propre énergie, son souffle de vie.
Joseph Boyden est présent à America à Vincennes ce weekend et je ne résiste pas à l’envie de rediffuser cette chronique de son extraordinaire dernier roman de 2014. L’Histoire ne retient que les vainqueurs, on le dit souvent, et dans ce roman que tous les passionnés d’Histoire et les fous de belle littérature se doivent d’avoir lu, Joseph Boyden vous raconte le choc de la rencontre entre les Amérindiens et les Européens. De plus, un des personnages principaux est Breton, ce qui ne gâche rien, au contraire. Allez à la rencontre de l’auteur si vous pouvez, il est passionnant. Je joindrai samedi un entretien que j’ai réalisé à « Etonnants Voyageurs » en 2014.
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Joseph Boyden est un auteur canadien aux origines multiples : écossaises, irlandaises et surtout indiennes, dont c’est ici le troisième roman et quel roman ! Ses deux premiers ouvrages lui ont permis de faire connaître le peuple cree et la tribu anishnabe dont il est en partie originaire ou plus simplement les descendants des Algonquins ou des Amérindiens qui résidaient autour du lac Ontario avant l’arrivée des Européens en nous plongeant dans l’histoire d’individus issus de ces tribus au XXème siècle.
Là, il nous convie à un fantastique voyage au 17ème siècle, aux origines du Canada avec la narration de la guerre fratricide entre les Hurons et les Iroquois. Les historiens ont donné plusieurs versions des origines de ce conflit et Boyden y va de sa plume talentueuse pour nous raconter cette tragédie à sa manière, vue du côté huron-wendat. C’est un fabuleux voyage que l’on fait en sa compagnie et vous n’aurez certainement pas énormément d’occasions similaires d’éblouissement cette année.
Trois voix racontent cet épisode des débuts de l’histoire moderne du Canada car, outre Oiseau chef de guerre huron veuf par le fait des Iroquois qui ont massacré sa femme et ses deux filles, nous rencontrerons Chutes de neige, une enfant iroquoise enlevée pendant le massacre de sa famille pour devenir la fille de Oiseau et Christophe Corbeau (surnom donné aux missionnaires) prêtre jésuite breton, prisonnier des Hurons puis compagnon d’infortune de la tribu. Chaque voix donnera sa propre version poignante, partielle des évènements qui se déroulent pendant plusieurs années précédant l’explosion finale et permettra de se rendre compte du fossé qui sépare l’ancien et le nouveau monde.
Outre l’épisode guerrier, le roman permet une connaissance des Indiens très loin du romantisme qui parfois les décrit encore. Il ne s’agit pas réellement des relations entre la France et ces « Sauvages » mais plutôt des conséquences humaines, philosophiques, sociétales, économiques et politiques de l’arrivée des Européens sur le sol américain. On voit très vite que les Indiens n’étaient déjà plus les « oies blanches » qui avaient vendu l’île de Manhattan contre de la verroterie de pacotille mais des gens intelligents qui voulaient se servir de ces nouveaux alliés pour commercer et se débarrasser des ennemis intérieurs.
Boyden, tout au long du roman, montrera les limites de cette « invasion » et de cette alliance avec l’arrivée des maladies en provenance d’Europe, la propagation du christianisme, la cupidité nouvelle de certains Amérindiens, l’alcoolisme destructeur, l’inadéquation flagrante entre les religions et croyances européennes et la réalité indienne, les armes à feu… Aucun discours moralisateur, juste une démonstration du choc subi par ces populations encore à l’âge de pierre entrant de façon anarchique dans le monde du XVIIème siècle européen.
C’est avant tout, mais pas uniquement, loin de là, un livre très dur parce qu’il est situé dans une période apocalyptique pour Hurons et Iroquois engagés dans une lutte cruelle et barbare. Il est bon de signaler que certaines pages de torture au milieu du roman sont particulièrement insoutenables. Il suffit, éventuellement, de les sauter quand vous saurez que le destin des prisonniers est définitivement scellé et de reprendre la lecture d’un roman magique, exceptionnel et unique et je pèse mes mots malgré tous les romans extraordinaires que j’ai pu lire déjà cette année. C’est une histoire de mort mais aussi de vie, de souffrance et de bonheur familial, de haine et de compassion, de partage et d’exclusion.
C’est un livre qui va devenir rapidement un classique. J’ai passé deux nuits en pays huron et c’est un séjour effroyable et fantastique tant l’histoire semble authentique, le décor vivant et les personnages inoubliables (y compris et peut-être surtout le jésuite…).
Un chef d’œuvre de roman d’aventures et d’intelligence qui ouvre sur une grande réflexion sur le monde et ce que nous en faisons. Le titre original du roman est « l’Orenda » qui est l’équivalent de notre âme chez les Indiens, et ici c’est « l’Orenda » du Canada originel, cruelle, héroïque que vous offre Joseph Boyden sur 600 pages talentueuses, émouvantes, sauvages et magnifiques.
Antonin Varenne, l’écrivain voyageur qui a vécu au Mexique, en Islande, aux Etats-Unis avant la Creuse nous fait parcourir le monde dans ce roman « trois mille chevaux vapeur », son avant-dernier, paru en 2014.
« Le sergent Bowman appartient à cette race des héros crépusculaires qui traversent les livres de Conrad, Kipling, Stevenson… Ces soldats perdus qui ont plongé au cœur des ténèbres, massacré, connu l’enfer, couru le monde à la recherche d’une vengeance impossible, d’une improbable rédemption.
De la jungle birmane aux bas-fonds de Londres, des rives de l’Irrawaddy à la conquête de l’Ouest, ce roman plein de bruit et de fureur nous mène sans répit au terme d’un voyage envoûtant, magnifique et sombre. »
Arthur Bowman après l’échec d’une mission secrète, a survécu, avec neuf de ses hommes, à une année de torture dans la jungle birmane. Une fois rentré à Londres où il est policier, il découvre un cadavre dont les mutilations ressemblent trop à ce qu’il a subi et ce mot « survivre » tracé avec le sang de la victime… ça ne peut pas être une coïncidence, il comprend que le meurtrier est un des survivants parmi ses hommes et les soupçons se portent sur lui bien sûr, lui qui est violent, déséquilibré, alcoolique, drogué depuis son retour. Il se lance dans cette quête, trouver le coupable apaisera peut-être ses cauchemars…
Antonin Varenne nous entraîne dans un roman d’aventures époustouflant. Que ce soit dans la jungle birmane, dans le Londres du XIXème siècle, au fin fond du Texas, il sait peindre en maître les atmosphères de chaque lieu et on ressent la touffeur de la jungle, la puanteur de Londres, l’aridité du désert, la beauté des montagnes… et partout, la folie des hommes, la violence des batailles, la fièvre de l’or, la justice expéditive… Antonin Varenne est un conteur hors pair et on suit son héros, captivé de la première à la dernière ligne.
Et quel héros ! Sergent sans peur et sans pitié, courageux mais cruel, il n’est pas sympathique d’emblée. Il ressort de captivité brisé par l’horreur de tout ce qu’il a vécu, de tout ce qu’il a fait, comme tous les vétérans de toutes les guerres. Le syndrome de stress post traumatique au XIXème … les hommes sont broyés, détruits, certains croupissent à l’asile, d’autres tentent de se suicider : la chair à canon n’en finit pas de mourir. Bowman, ne peut plus que survivre, mais la traque de ce criminel dont il connaît les souffrances lui redonne une raison de vivre, un espoir de rédemption et l’empathie fonctionne, on s’attache, on souffre, on espère avec ce paumé désespéré mais si charismatique !
Et si Bowman est le personnage central, aucun autre n’est négligé : tous ceux que Bowman va rencontrer et ils sont nombreux, sonnent juste. Antonin Varenne réussit à croquer en quelques pages des personnages authentiques avec une palette très variée : des suicidaires, des doux rêveurs, des hors-la-loi, des policiers…
Cette poursuite l’entraîne vers ce nouveau monde, l’Amérique, terre d’utopie où beaucoup espèrent repartir à zéro et construire un monde meilleur. L’aventure continue donc dans ce pays plein de promesses… Bowman y débarque sans trop d’illusion, c’est bien chez l’homme que se situe la cruauté et cette Amérique qui se voulait meilleure, plus libre se révèle aussi violente et cruelle que le reste du monde, les plus forts écrasant toujours les autres. La lignée compte juste moins qu’ailleurs alors chacun peut tenter l’aventure, même le dernier des derniers… Antonin Varenne nous fait assister à la construction de ce pays tout juste « civilisé » avec ses espoirs fous et ses échecs cinglants : c’est magnifique, fort, émouvant…
Un roman d’aventures, un roman noir, un roman historique… Antonin Varenne réussit ce mélange à la perfection.
S’il est un livre qui a sa place de façon plus que légitime dans la formidable collection « Terres d’Amérique », c’est bien ce roman fleuve de Philipp Meyer, déjà remarqué avec « Un arrière-goût de rouille » paru en 2009 chez Denoël. Si dans son premier roman, Meyer nous montrait le désenchantement, la fin du rêve américain dans une zone où la sidérurgie moribonde envoie tous ses anciens esclaves vers le quart-monde, ici, il nous dévoile, au contraire la genèse d’une civilisation dans une magnifique fresque familiale nous contant l’histoire du Texas de 1850 à nos jours. Sa situation géographique, son histoire tumultueuse et épique, ses protagonistes et ses ressources économiques font du « Lone Star State », une entité bien à part dans le paysage des Etats Unis que les vieux Texans, à la morgue nonchalante, irritante et condescendante, continuent de perpétuer comme s’ils descendaient tous directement des aventuriers qui ont conquis la région de haute lutte avec leurs flingues et leur absence de sentiments pour les vaincus.
Sans parler de la beauté de sa prose, Philipp Meyer a accompli un travail titanesque pour nous faire découvrir l’envers du décor de façon passionnante. Commencer la lecture du « Fils » vous condamne à vous isoler tant les événements, les choix, les aventures, les destinées, tout au long des 670 pages vont vous clouer à votre fauteuil.
Trois voix vont vous raconter l’histoire brute (dans les deux sens) du Texas sans tableau idyllique, sans allégorie, démystifiant les pionniers, les Indiens, les Mexicains, tous semblables finalement dans la sauvagerie pour la conquête d’un territoire qui aura été amérindien, espagnol puis français, à nouveau espagnol, mexicain, indépendant puis américain sécessionniste.
Nous allons suivre parallèlement ces trois personnages à trois époques clés de l’histoire du Texas.
Premier personnage et élément fondateur de la dynastie McCullough : Eli, en 1850, seul rescapé du massacre de sa famille d’origine écossaise installée en territoire comanche après avoir été expulsée d’une zone plus pacifique par des légistes crapuleux, va vivre chez les Comanches pendant plusieurs années avant, on le sait dès le début, de finir centenaire sous le nom guerrier et respectable de « Colonel ». On retrouve ici, avec le même réalisme, des pages magnifiques sur les Indiens comme chez Boyden du « Dans le grand cercle du monde ». C’est la période de la « conquête » d’un territoire où à la sauvagerie des Comanches répond la cruauté des Texans. Dans cette partie du roman, on trouve un chapitre admirable sur l’économie du bison nous montrant son importance primordiale et vraiment vitale pour les populations indiennes.
La deuxième voix est celle de Peter, qui par le biais de son journal débuté en 1915, nous fait vivre la période de l’élevage, des clôtures sur la prairie, sous le joug de son père « le colonel » tyrannique, et nous montre que les sentiments humanistes qui animent Peter n’avaient pas réellement cours à l’époque et prouve une fois de plus que les victimes d’antan, quand on leur donne des armes, deviennent de parfaits bourreaux.
Enfin, dans les années 1940, Jeanne Anne, arrière-petite-fille du colonel, par le fait des malheurs engendrés par la seconde guerre mondiale devient une héritière fortunée en se lançant, aventurière sans aucun scrupule, dans l’exploitation du pétrole à l’âge de 20 ans. Cette richesse du sous-sol texan permettra la réussite du débarquement en Normandie et garantira aux pétroliers une impunité dans leurs exactions et alliances futures avec des pays ou des organisations peu recommandables.
Tout en suivant ces trois personnages, on voit les transformations brutales d’un monde où seuls les vainqueurs ont droit au chapitre. Meyer montre sans juger, distillant juste des allusions sur les rapports entre pétroliers et Kennedy par exemple, le rôle ambigu dès ses débuts de Lyndon Johnson le Texan démocrate par opportunisme, vice-président puis président suite à l’assassinat de Kennedy à Dallas, Texas…, démolissant la légende des Texas Rangers…
C’est donc à une histoire terrible, impitoyable, bien que certains personnages et agissements se révéleront estimables mais très marginaux, que nous convie Philipp Meyer avec une écriture fluide, convaincante, nécessitant néanmoins toute l’attention, empreinte du réalisme nécessaire à une mise en lumière de l’histoire de cowboys dont les imitations contemporaines originaires du Connecticut, Bush, père et fils, donneront avec leur politique de va-t’en guerre une image caricaturale mais tristement symptomatique de gens à part, originaires d’une région vraiment très différente du reste des USA.
Encore un premier roman de grande qualité dans la collection « Terres d’Amérique » d’Albin Michel qui est, je l’ai dit à maintes reprises, coutumière du fait. L’auteur, Bret Anthony Johnson, enseigne la littérature à Harvard, cela se voit, et est aussi un grand fan de skate et cela se voit également.
Alors le magazine Esquire a écrit « comme un roman de Dennis Lehane qui aurait été écrit par Jonathan Franzen » et ce n’est pas faux mais cela mérite néanmoins quelques précisions. S’il est vrai qu’il reprend un thème cher à l’écrivain de Boston avec l’histoire de la disparition d’un enfant, il se rapproche néanmoins beaucoup plus des univers familiaux traités par Franzen. Bref, « Souviens-toi de moi comme ça » n’est absolument pas un thriller mais bien un drame psychologique puissant, tendu, au suspense très intermittent et surtout secondaire.
« Cela fait quatre ans que le jeune Justin Campbell a disparu sans laisser de trace. Fugue ? Kidnapping ? Accident ? C’est une véritable tragédie pour sa famille qui, faute de certitudes, cherche des échappatoires. »
Gros roman, « Souviens-toi de moi comme cela » est divisé en quatre parties relativement égales commençant par une radiographie de la famille. Eric le père, professeur, tente d’échapper à sa détresse dans les bras d’une autre femme. Laura la mère, anéantie, en plus de son travail dans un pressing, retarde ses retours à la maison en s’occupant bénévolement de dauphins malades. Griff le frère cadet de Justin tente de vivre sa vie d’ ado en se demandant s’il devient amoureux et Cecil le grand-père continue comme son fils Eric à placarder des portraits de Justin un peu partout dans les environs de Corpus Christi au Texas. Une famille détruite qui a volé en éclats quatre ans plus tôt quand Justin 11 ans à l’époque, après une dispute avec son frère est parti faire du skate seul et n’est jamais rentré. L’auteur raconte la tragédie que vivent chacun à sa manière les quatre personnages: le poids de l’absence, le désespoir, la résilience, l’horreur d’une mère, la culpabilité d’un père, le sentiment de faute répétés jour après jour, nuit après nuit…
Et puis Justin est retrouvé et dans cette deuxième partie, avec un grand sens du détail, en dévoilant l’invisible, Johnson nous raconte l’euphorie des retrouvailles puis l’horreur de la réalité, les fondements de la captivité de Justin à quelques kilomètres de la maison puis le dur apprentissage d’une nouvelle vie en famille après quatre ans de séparation, et toutes ces interrogations liées à la vie de cet ado loin de ses parents, beaucoup d’interrogations et la prose de Johnson est ici très pudique, très précise, décrivant avec minutie le cheminement intellectuel de chacun, les mystères provoqués par Justin dont chaque fait ou geste est observé, analysé ou interprété à tort comme à raison…
Mais le ravisseur est relâché dans l’attente d’un procès où il compte plaider non-coupable et à nouveau le cauchemar refait surface pour cette famille qui a déjà du mal à revivre en harmonie…et bien sûr apparaissent évidemment les sombres desseins, les idées de vigilantisme, la volonté de réparation…
« Ce qu’il voulait, c’était que Justin hurle et l’injurie. Qu’il le couvre de reproches. Le punisse. N’importe quoi aurait été plus supportable que la pitié. Quand son fils quitta la pièce,Eric fut dégoûté par la profondeur de son soulagement. Pathétique, se dit-il. Impardonnable. »
Grand premier roman qui, par son analyse précise, minutieuse, intelligente et étonnamment empreinte de justesse et de pudeur des comportements de chacun des membres d’une famille dans le marasme, crée une atmosphère effroyablement sombre dont le lecteur patient subira rapidement, lui aussi, les terribles effets.
Comme la collection fête ces temps-ci ces vingt bougies, il me semble judicieux de souligner, amitié et respect mis à part, toute la richesse de la littérature nord-américaine que nous apporte depuis de longues années Francis Geffard, par le biais de l’indispensable collection « Terres d’Amérique ». Alors, il paraît que le libraire a parfois du mal à placer sur ses étals ces romans hésitant entre littérature noire ou blanche…mais toujours de grande qualité littéraire. Personnellement, foudroyé par « la culasse de l’enfer » de Tom Franklin en 2005 je reste maintenant à l’affût des sorties.
Francis Geffard, aime, respecte, admire vraiment « ses » auteurs, vous n’avez qu’à l’observer en salon à « Etonnants Voyageurs » ou tous les deux ans à Vincennes pour son salon « América » pour comprendre. Désireux de montrer l’auteur à la genèse de son œuvre, dans ses premiers efforts créatifs Francis Geffard publie les recueils de nouvelles de ces auteurs naissants. Alors, je sais bien que le lectorat français n’est pas très friand de ce type de littérature. Et pourtant, les nouvelles nous montrent un auteur, dans ses premiers travaux, ses premières copies puisqu’aux USA, la plupart des écrivains ont commencé dans des ateliers d’écriture ou dans des formations dispensées par les universités. Le lecteur attentif pourra parfois deviner la future ligne du premier roman qu’écrira l’élève d’après ses premières copies parfois déjà talentueuses, parfois très scolaires, engoncées mais toujours le fruit d’un travail acharné. On a pu ainsi connaître le bonheur par exemple de lire les nouvelles de Craig Davidson ou de Boyden avant de dévorer leurs romans ces temps derniers. L’année dernière nous sont arrivées les nouvelles de Poissant, créant une furieuse envie de lire son premier roman.
Tout cela peut bien sûr être considéré, et à juste titre, comme du cirage de pompes mais c’est aussi une reconnaissance pour un éditeur qui ne considère pas les bloggeurs comme des gens qui pondent quelques lignes pour pouvoir lire des nouveautés gratuitement et avant les autres. Un seigneur! Alors le gag serait de dire maintenant que ce recueil est une daube mais, hélas, on repassera pour l’humour, « les invisibles « ,c’est du tout bon.
Déjà récompensé par le Flannery O’ Connor Award ce livre se compose de 11 nouvelles qui ont déjà publiées dans des magazines aux USA et regroupées sous le titre « les invisibles ».
« Une institutrice est séquestrée par deux marginaux dans le sous-sol de son école, avec l’un de ses élèves. Une adolescente de dix-sept ans en vient à envier ses meilleurs amis, certainement victimes d’un tueur en série. Un jeune homme retourne dans sa ville natale pour apprendre que son amour de jeunesse a été sauvagement assassinée… »
Alors ces nouvelles sont dans l’ensemble très réussies même si une ou deux me paraissent moins enlevées, moins addictives que la plupart dès les premières lignes. Elles donnent toutes, par contre, une vision très blafarde d’une Amérique épuisée,au bout du rouleau et des espérances d’un « american dream », pur fantasme, et où chacun finalement se débrouille seul pour régler ses malheurs. L’angoisse, l’horreur sont présentes parfois mais ce qui les caractérise toutes, c’est ce sentiment d’inéluctable, d’inévitable, d’implacable, d’insurmontable du malheur qui frappe les personnages de ces nouvelles victimes de faits divers très banals, ordinaires pour le quidam qui les lit dans son journal mais fortement chargées d’émotion, de malheur, d’affliction,de misère pour ceux qui les vivent.
« Les invisibles » parle de ces gens qui souffrent de la disparition d’êtres chers ou de leur absence quand on a le plus besoin d’eux, quand on a besoin d’une béquille pour encaisser les coups du sort ou les coups bas de la société. Il est certain que ces nouvelles ne sont pas roboratives mais écrites avec une très belle plume, qui saura séduire le lecteur à la recherche d’un ton nouveau, hautement pessimiste où règnent la résignation des victimes et l’égoïsme volontaire ou inconscient des gens qui devraient nous entourer, nous aider et qui ne le font pas, qui n’y pensent pas ou fuient .Qu’importe la famille, les amis, les proches, les voisins, les collègues, au bout du compte on est seul face à l’infortune et au drame.
Valerie Martin est une auteure américaine qui écrit de romans variés quant à leur thème depuis 1978. Elle a obtenu le prix orange en 2003 pour « Maîtresse » et son roman « Mary Reilly » a été adapté au cinéma par Stephen Frears en 1996. Ce livre-ci s’appuie sur l’histoire vraie de la Mary Celeste, un brigantin découvert dérivant au large des Açores en 1872 : à moitié inondé, sans trace de violence, cargaison et vivres intactes mais personne à bord… Jamais l’explication n’a été trouvée et le mystère reste toujours entier, la Mary Celeste fait partie des fameux vaisseaux fantômes.
Peinture de 1861 de la Mary Celeste qui s’appelait alors Amazon par un artiste inconnu.
« Entre mythe et réalité, la grande romancière Valerie Martin, prix Orange pour Maîtresse, revisite l’histoire d’une des plus célèbres énigmes maritimes : le 4 décembre 1872, la Mary Celeste, un brigantin américain en route vers Gênes, est retrouvé dérivant au large des Açores. À son bord, aucune trace de l’équipage, de son capitaine, Benjamin Briggs, de son épouse et de sa fille qui l’accompagnaient. Pour le jeune écrivain Arthur Conan Doyle, cette disparition est une source d’inspiration inespérée. Pour Violet Petra, médium réputée dans les cercles huppés de Philadelphie, un cauchemar. Et pour le public de l’époque victorienne, obsédé par la mort, un fascinant mystère…
Un navire surgi d’une brume semblable aux ténèbres, un écrivain naissant à la veille de la gloire, l’émergence d’une ferveur spirituelle troublante et inédite : trois trames qui convergent tout au long d’un récit aussi tumultueux que les océans menaçant d’engouffrer la Mary Celeste. Un roman ambitieux sur l’amour, la perte, et les légendes parfois plus fortes que la vérité. »
Valerie Martin aborde ce mystère par la voix de trois personnages qui y sont tous liés. Certains sont réels : Sarah Cobb, qui épouse son cousin Benjamin Briggs, capitaine de la Mary Celeste au moment des faits et qui était également à bord du brigantin avec sa plus jeune fille et Arthur Conan Doyle qui a écrit une nouvelle librement adaptée de l’histoire de ce vaisseau fantôme « Déposition de J. Habakuk Jephson » parue dans le cornhill magasine en 1884.
D’autres sont fictifs : Phoebe Grant, journaliste, femme du XIXème qui a su s’imposer dans ce monde d’hommes et Violet Petra, médium liée de très près aux familles Briggs et Cobb mais qui n’a pas plus d’explication que les autres à ce mystère malgré ses contacts quasi quotidiens avec les morts.
Valerie Martin n’entend pas résoudre ce mystère mais s’en sert pour relier ses personnages, utilisant plusieurs voix, plusieurs styles, les vies des personnages se mêlent, se croisent avec ce mystère en toile de fond et le récit est intelligemment mené avec d’habiles aller-retours entre la réalité et la fiction, chacune influençant l’autre.
Avec un grand sens du détail, elle nous plonge dans l’ambiance du XIXème siècle : dans la vie de ces dynasties de marins de la côte est des Etats Unis, capitaines de père en fils, personnages respectés de notables dont les familles sont décimées par les naufrages et les noyades, dans la vie de Conan Doyle que l’on retrouve à différentes époques de sa vie : jeune médecin de bord fauché et écrivain mûr et respecté, dans l’engouement qui se développe pour le spiritisme. Un autre moyen de supporter le deuil quand la religion et la « volonté de dieu » qu’on doit accepter de bonne grâce semblent insupportables.
Dans ce livre très documenté, il y a de beaux personnages, principalement les femmes. Des femmes qui vont choisir leur destin, malgré ce que leur éducation et la bienséance de ce siècle leur dicte et l’affronter ensuite, quoiqu’il arrive.
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