Chroniques noires et partisanes

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TROIS JOURS ET UNE VIE de Pierre Lemaitre/Albin Michel

Alors, en préambule, je fais partie des rares neuneus qui n’ont pas lu « Au revoir là-haut »  mais je vais bientôt m’y mettre ayant appris que l’immense Albert Dupontel allait en faire l’adaptation cinématographique. Je ne suis donc pas de ceux qui attendaient avec impatience la suite du roman récompensé par le prix Goncourt en 2013 et qui finalement doivent se « contenter » d’un roman noir, premières amours de l’auteur et n’ai donc aucun a priori vis à vis de l’auteur.

« À la fin de décembre 1999, une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval, au premier rang desquels, bien sûr, la disparition du petit Rémi Desmedt.
Dans cette région couverte de forêts, soumise à des rythmes lents, la disparition soudaine de cet enfant provoqua la stupeur et fut même considérée, par bien des habitants, comme le signe annonciateur des catastrophes à venir.
Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame, tout commença par la mort du chien… »

Tout commence bien par la mort d’Ulysse le chien des voisins pour Antoine qui va, et on l’apprend très vite, tuer Rémi par accident, cacher son acte et devenir un assassin à l’âge de douze ans. Un sujet déjà souvent lu, un décor champêtre de nos campagnes qu’on voit si souvent traité en ce moment dans la littérature noire, rien de quoi faire sauter au plafond un lecteur qui découvre Pierre Lemaître et pourtant ce roman a beaucoup d’atouts provenant plus de l’ambiance qu’a su créer l’auteur que d’une intrigue bien menée mais ne faisant pas forcément s’émouvoir tant on est partagé vis à vis d’Antoine. Peut-on être considéré comme coupable de meurtre à 12 ans? Selon votre opinion, vous vivrez ces trois terribles jours d’enquête en tremblant pour l’enfant ou en espérant qu’il soit découvert. C’est selon, mais dans les deux cas en admirant la manière de Lemaitre pour mettre Antoine au cœur de l’événement, lui faire traverser tant d’épreuves avec sa vision d’enfant déformée ou totalement fausse des événements.

Mais la plus grande réussite de « trois jours et toute une vie », c’est d’offrir un beau portrait de la population de cette petite ville au moment d’un drame qui touche toute la communauté. Au centre bien sûr Antoine et sa mère, puis la famille accablée, puis le maire et patron de l’usine, puis l’ensemble de la population réagissant au drame en tentant une solidarité qu’une catastrophe naturelle fera vite exploser. On voit les hiérarchies communales, les rumeurs, les inimitiés, les jalousies, les hypocrisies, les accusations, le rôle encore important de rassembleur de l’église… toute une vie provinciale qui est décrite de façon juste, sans remarques, sans jugements même si en lisant bien la partie consacrée à la messe, on y note des sommets d’hypocrisie, de bons sentiments à gerber du côté clergé comme du côté pratiquants.

Et il y a aussi d’autres réflexions qui me viennent à l’esprit mais que je dois taire pour ne pas spolier l’histoire. L’étude du tissu social de Beauval est passionnante et nul doute que Pierre Lemaitre est fin observateur de ces contemporains et de leurs agissements et comportements. Un bon roman qui séduira les plus sociologues des amateurs de Noir et peut-être ennuiera d’autres par son manque d’action qui cache néanmoins certaines révélations finales surprenantes voire touchantes.

Intelligent.

Wollanup.

 

 

 

 

 

 

Entretien avec Willy Vlautin

Willy Vlautin a accepté de répondre à mes questions. Vous allez voir, c’est un mec bien.

Mais tout ceci aurait été impossible sans la gentillesse et le professionnalisme des gens d’Albin Michel et surtout sans le travail de traduction des questions et des réponses effectué par Hélène Fournier, traductrice des romans de Willy Vlautin que je remercie infiniment de pallier à mes carences en anglais.

 

 

Leader du groupe alt-country Richmond Fontaine, créateur du groupe the Delines et auteur reconnu de quatre romans dont le tout nouveau « Ballade pour Leroy » chez terres d’Amérique d’Albin Michel, Willy Vlautin le personnage public a plusieurs cordes sympathiques à son arc mais, pour les Français qui vous connaissent moins, qui est l’homme Willy?

C’est gentil à vous de dire tout ça. Qui suis-je ? Si seulement je le savais. J’imagine que nous passons tous notre vie à essayer de savoir qui nous sommes. Avant tout, je suis un fan de littérature et de musique. Quand j’étais petit, je ne savais pas quoi faire. Comment m’approcher encore plus des livres et de la musique ? Impossible de les boire ou de les manger, alors il fallait que je m’en approche. Que j’y plante mon drapeau, et c’est ce que j’ai fait. Je n’étais pas particulièrement talentueux mais j’ai toujours su quel genre d’histoires je voulais raconter. Je voulais raconter des histoires sur le monde ouvrier.

You are the leader of the Richmond Fontaine alt-country band, the creator of the Delines group and the famous author of four novels. As a public figure, you have more than one great strings to your bow but, for the French people who don’t know you very well, who is Willy?

It’s nice of you to say all that. Who am I? Hell I wish I knew. I guess we all spent our lives trying to figure out who we are. I guess more than anything I’m a fan of literature and music. As a kid I loved them both so much that I didn’t know what to do. How could I get closer to them? I couldn’t eat or drink them, I just had to join them. I had to plant my flag on that side of things and so that’s what I did. I didn’t have talent or great ability but I always knew the kinds of stories I wanted to tell. I wanted to tell working class stories.

 

En m’adressant en premier au musicien, j’ai appris que Richmond Fontaine sortait un nouvel album en mars. Est-ce un feu d’artifice final pour une carrière de 20 ans agrémentée par une dizaine d’excellents albums ou juste une nouvelle étape?

En tout cas, ce sera notre dernier album pour un bon bout de temps. Comme nous en sommes tous très satisfaits, nous nous sommes dit que ce serait bien de s’arrêter là. Ca fait un bail qu’on est ensemble et on est restés bons amis. RF a été la meilleure famille que j’aie jamais eue et, par respect, on s’est dit que ce serait bien de s’arrêter sur un album que nous aimons tous énormément. On va partir en tournée jusqu’à la fin de l’année et puis on fera la fête tout un week-end.

I will first address the musician. I heard that there is a Richmond Fontaine album coming out in March. Is it the final fireworks after a 20-year career with around ten great albums or just a new step?

I think at the very least it’ll be our last record for some time. We all feel great about the new record that we figured it would be a good place to stop. It’s been a great run and we’re all still good pals. RF has been the best family I’ve ever had so out of respect for it we thought we would stop on a record we all love. We’ll tour for the rest of the year and then have a week long party.

Vous travaillez conjointement donc sur deux projets musicaux Richmond Fontaine et the Delines que vous avez créé en 2012 et où on peut apprécier la voix si troublante d’Amy Boone, pour quelle raison avez-vous créé ce nouveau groupe à voix féminine? Quand vous écrivez une nouvelle chanson, savez-vous au départ à quelle identité musicale vous la destinez?

Amy est une amie que j’ai rencontrée lors de la tournée qu’elle a faite avec son groupe, The Damnations. Dès que je l’entendais chanter, je me disais : « Oh, j’adorerais faire partie d’un groupe avec un vrai chanteur/une vraie chanteuse. Sa voix est douce, rauque, romantique ». J’ai toujours rêvé de faire partie d’un groupe où je ne serais pas sur le devant de la scène, où je me contenterais d’écrire des chansons et de jouer de la guitare. Mais vous avez raison, j’ai plusieurs casquettes quand j’écris. Pour Amy, j’essaie d’écrire de la musique soul, des mélodies très romantiques que je serais incapable de chanter. Elle est capable de tout chanter. En fait, ça me permet d’avoir une grande liberté pour écrire.

You work on two musical projects, Richmond Fountaine and the Delines that you created in 2012 with Amy Boone’s thrilling voice. Why this new group with a woman’s voice ? When you write a new song, do you know, from the start, to which musical identity you intend it?

Amy is a good friend of mine who I met while touring with her band, The Damnations. When I’d hear her sing I’d say to myself, “Man oh man I’d love to be in a band with a real singer. Her voice is sweet, worn, world weary, and romantic.” I’ve always wanted to be in a band where I was in the back, where I just helped write songs and play guitar. I’ve never had the personality to be comfortable as a front person. But you’re right I do put on different hats when writing. When I write for her I try to write classics, big romantic soul tunes that I could never sing myself. But I always feel she can sing anything and do it well. So in a lot of ways it’s like taking the handcuffs off my writing.

Quelle est pour vous la différence de portée d’un message social envoyé par le biais de la musique par rapport à celui inclus dans un roman? S’adressent-ils tous deux au même public?

Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. Ballade pour Leroy a commencé de cette façon-là.

For you, what is the difference of impact between a social message you send through music and through a novel ? Do they address the same public?

I think mostly that my songs are soundtracks to my novels. They live in the same world, on the same block, in the same apartment building. Most of my novels have started as songs. Usually an idea I have is completed as a song, but once in while it’ll just be the start of the idea. I’ll write two or three songs and then a story and soon it becomes a novel. THE FREE began that way.

Patterson Hood a créé la belle chanson « Pauline Hawkins », présente sur le dernier album de Drive By Truckers en hommage à l’héroïne de votre roman « ballade pour Leroy », ce qui est un bel hommage de la scène musicale alt-country/folk et j’aimerais savoir si dans cette communauté musicale, il existe des groupes dont le talent mériterait d’être reconnu chez nous?

Quand j’ai entendu Pauline Hawkins, j’ai cru que j’avais trouvé un million de dollars sur le trottoir. J’étais fier, fou de joie, et je me sentais tellement chanceux. Patterson Hood est un de mes héros et The Drive By Truckers est le seul groupe dont j’aimerais faire partie. Ça a été un honneur pour moi et je ne l’oublierai jamais.

Patterson Hood wrote the wonderful song – Pauline hawkins – which is part of the Drive By Truckers’ last album, in tribute to The Free’s heroine. This is a great homage of the alt-country/folk music scene and I’d like to know if, among this musical community, there are talented groups that would deserve to be known here in France.

When I heard Pauline Hawkins I felt like I’d just found a million dollars in the middle of the road. I was so damn excited and proud, felt so lucky. Patterson Hood is one of my songwriting heroes and The Drive By Truckers is the only band I wish I was in. So it was a great honor and one I’ll never forget.

Avez-vous choisi d ‘écrire pour mieux raconter vos contemporains surtout les oubliés du rêve américain ou le projet d’écrire a -t-il toujours été en vous?

Jeune, je m’intéressais déjà aux droits des ouvriers. John Steinbeck, l’auteur qui a écrit sur la classe ouvrière américaine, était déjà un héros à mes yeux quand j’étais lycéen. J’avais une photo de lui tout à côté d’une photo de The Jam et de The Who. J’ai grandi dans une région où il y avait beaucoup de paumés et le patron de ma mère a souvent essayé de les embaucher et de les réinsérer. Si bien que j’ai vu des hommes échouer, s’effondrer puis rebondir et s’effondrer à nouveau. Et puis ma mère a fait le même boulot pendant trente ans et a toujours eu peur de se faire virer. Tout ça a eu beaucoup d’impact sur moi et sur ma vision du monde. Les riches contre les pauvres. Les propriétaires contre les travailleurs.

Did you choose to write to be able to depict your contemporaries, especially those who are neglected and unable to fulfil the American dream ? Or have you always had it in you to write?

Even as a kid I was interested in worker’s rights. John Steinbeck, the American working class writer, was a hero of mine even in high-school. I had a picture of him right next to a picture of The Jam and The Who. Where I grew up there were a lot of wayward men, drifters, and my mom’s boss often tried to hire them and re-habilitate them. So I saw how men fail and fall apart and then rebound and then fall apart. I think that had something to do with it, and also my mom worked the same job for 30 years and was always scared of getting fired. She was a bit crazy about that, but even so it had a big impact on me and my ideas of the world. Rich vs. Poor, owners vs. workers. The haves the have nots.

« Ballade pour Leroy » est le premier de vos romans qui ne soit pas un road movie, pourquoi ce changement, avez-vous eu envie de parler des gens que vous côtoyez,de l’Amérique que vous connaissez?

L’idée de fuir en allant jusqu’à la prochaine ville m’a toujours attiré. C’est peut-être lié à la culture cinématographique des Etats-Unis. Petit, je vivais dans les films. J’ai beaucoup réfléchi à cette idée selon laquelle je serai plus heureux dans la ville d’à-côté, que j’y réussirai mieux, et j’ai dû faire beaucoup d’efforts pour m’en défaire. C’est comme une béquille. Ce qui explique peut-être pourquoi j’écris là-dessus. Et puis, aux Etats-Unis, il peut y avoir tellement de solitude et de distance au sein d’une même famille. Dans bon nombre de familles, les parents vivent dans une ville, chaque enfant dans une ville différente, les oncles et tantes dans d’autres villes encore, et les grands-parents aussi. Il y a sans doute là-dedans une certaine part de liberté mais aussi un grand sentiment d’isolement et un appauvrissement de l’idée même de famille. Ça m’a toujours intéressé. Mais dans Ballade pour Leroy, personne n’est libre. Tous les personnages sont coincés. Si bien que je ne les ai pas fait bouger. Le seul qui voyage, c’est Leroy, et il voyage dans sa tête pour fuir.

Unlike your previous novels, The Free is not a road movie. Why this change ? Did you want to talk about people you mix with, about the country you know ?

The idea of escape by leaving to the next town has always been attractive to me. Maybe it’s because of US movie culture. I lived inside movies as a kid. The idea that I’ll be happier and better and more successful in the next town is something I’ve thought a lot about and tried hard to overcome. It’s a crutch. Maybe that’s why I’ve written about it. Also there can be such a loneliness and distance between families in the US. In a lot of families, the mom and dad will live in a town, the kids will live in separate towns, the aunts and uncles in yet different ones, and the grandparents in different ones as well. There’s freedom in that I suppose but also isolation and the breakdown of the idea of family. That’s always interested me. But in THE FREE, everyone in it is the opposite of free. They are stuck. So I didn’t let them move anywhere or really go anywhere. I suppose the only one who travels is Leroy, and he travels in his mind as escape.

En même temps, il existe une continuité avec vos autres écrits puisque le personnage principal est encore une fois un jeune à qui la vie n’a pas réellement souri? Pourquoi un tel attachement à des personnages jeunes et maudits?

Vous avez raison, mes personnages ont souvent une vingtaine d’années et certains sont même plus jeunes. C’est un âge difficile, un âge où, sur bien des plans, vous mettez en place tout votre avenir. J’ai tellement bataillé à cet âge-là. Et j’ai eu bien du mal à m’en sortir. D’où des personnages comme Frank et Jerry Lee dans Motel Life et Allison Johnson dans Plein Nord. Dans ces deux romans, les personnages principaux, qui ont une vingtaine d’années, sont dans un sale état et ils doivent désormais survivre en tant qu’adultes. Dans Cheyenne en automne, ce qui m’intéressait, c’était le sentiment d’impuissance d’un garçon de 15 ans qui avait presque l’âge de conduire et de gagner de l’argent, mais pas tout à fait encore. L’impuissance, l’incapacité à disposer de soi-même. Dans Ballade pour Leroy, c’est différent. Il ne s’agit pas de personnages blessés qui sont en marge de la société. Ils appartiennent à la classe ouvrière, à la classe moyenne, et ils sont perdus. Ils sont happés par la société dans laquelle nous vivons. A travers Carol/Joe, je cherchais moins à parler d’une jeunesse laissée pour compte que de la droite religieuse et de son influence aux Etats-Unis.

At the same time, there is a continuity as the main character is also a young person that life doesn’t treat well? Why this fondness for young and ill-fated people?

You’re right I do write a lot about people in their twenties, sometimes even younger. It’s a hard age, an age where, in a lot of ways, you set up how you will live the rest of your life. I struggled so much in my twenties. I barely made it through. I think that’s why I wrote characters like Frank and Jerry Lee in THE MOTEL LIFE, and Allison Johnson in NORTHLINE. In both those novels the main characters come into their twenties in beat up shape and they have to now survive as adults. In Lean on Pete I was interested in the powerlessness of being a boy, 15 years old, close to being able to driving a car and making money but not quite there. The lack of power, of self-determination. In The Free it’s different. It’s not about wounded people who are fringe people in society. They are working class, middle class people, the best people, who are getting lost in America. Swallowed by it. The idea of Carol/Jo in the novel, was less about disenfranchised youth as it was about the religious right and its influence in America.

Entre l’histoire de l’envoi de la garde nationale en Irak, le système de santé américain, le surendettement des ménages, la descente vers la marginalisation de gens des classes moyennes, tous ces thèmes évoqués dans le roman pour montrer la détresse de la population ne sonnent-ils pas comme des messages très significatifs envoyés aux dirigeants des USA? Êtes-vous impliqué politiquement?

Ce roman est le plus politique que j’ai jamais écrit. Le titre, The Free, fait référence à notre hymne national. Notre intervention en Afghanistan et en Irak de même que notre système de santé m’affectaient beaucoup, m’empêchaient de dormir si bien que j’ai commencé à écrire sur le sujet et Ballade pour Leroy est né ainsi. C’est dans mes romans que je pense être le plus à même d’aider politiquement et c’est donc là que je concentre toute mon énergie.

In The Free, there are various themes showing people’s distress – the National Guard sent to Iraq, the American health system, the debt burden, the middle-class’s marginalization. Are they very significant messages sent to the leaders of your country ? Are you politically involved ?

This novel is my most political novel. The title THE FREE comes from the US national anthem. I was deeply upset over our involvement in Afghanistan and Iraq, and well as our health system. Both of these issues wouldn’t leave me alone, they’d wake me up at night so I began writing about them and THE FREE came from that. Politically I think the best help I can be is in my novels so I focus my political ideas and energy into them.

Où trouvez-vous votre matériau pour l’écriture? Avez-vous rencontré des gens extraordinaires comme Pauline, Leroy et Freddie?

J’admire les infirmières, je suis sorti avec une infirmière pendant environ deux ans, d’où le personnage de Pauline. J’ai toujours voulu leur rendre hommage à travers l’écriture. C’est l’un de mes objectifs en tant que romancier. J’ai aussi voulu écrire sur ce que vivent les soldats de la garde nationale, sur l’injustice de leur sort. Je me suis toujours fermement opposé à notre intervention en Afghanistan et en Irak. D’où le personnage de Leroy. Quant à Freddie, il représente la classe ouvrière. C’est un homme honnête et bon mais il est tellement mis sous pression qu’il en arrive à enfreindre la loi. Par ailleurs, j’ai été peintre en bâtiment pendant douze ans.

Where do you find your material to write ? Have you met extraordinary people like Paulin, Leroy or Freddie ?

I admire nurses and I went out with a nurse for a couple years so that’s where Pauline came from. I’ve always wanted to write a tribute to nurses. It’s been one of my goals as a novelist. As for Leroy, I wanted to write about, in my own way, the struggle of the United States National Guard soldiers. I’ve always been dead set against our involvement in Afghanistan and Iraq and the National Guard soldiers took an unfair role in my opinion. That’s where Leroy came from. And Freddie, he’s the working class. He’s an honest and good man who’s under such duress he breaks the law. I was a house painter for 12 years and that’s where he came from.

Elmore Leonard a dit que si on écoutait une chanson country à l’envers, votre femme ne vous avait pas quitté, vous n’aviez plus perdu votre job, votre pick-up n’était plus tombé en panne et votre chien n’était plus mort. Pour vous, peut-on qualifier « Ballade pour Leroy » de chanson country, quel est le roman que vous avez vraiment voulu écrire?

Ballade pour Leroy est plutôt une chanson folk politique et enragée. Dans la veine de Bob Dylan et de Woody Guthrie. Motel Life est plutôt une chanson country, Plein Nord une ballade triste et romantique et Cheyenne en automne une chanson folk.

A country song is usually sad. Is The Free a country song?

I think of THE FREE as more of an angry political folk song. In the vein of Bob Dylan and Woody Guthrie. I see The Motel Life as a country song, NORTHLINE- a long sad romantic ballad, and Lean on Pete- a traditional story folk song.

Quel est pour vous le morceau, la musique qui collerait le mieux avec « Ballade pour Leroy »?

Ah, c’est une question difficile. Je n’y ai jamais réfléchi ! Au moment où je vous écris, je dirais une chanson de Drive By Truckers ou peut-être de Woodie Guthrie

For you, what would be the music, the piece of music, that would go well with The Free?

Ha what a question. I’ve never thought about this! This morning, right now, I think THE FREE does feel like a Drive By Truckers song or maybe a Woodie Guthrie song.

 

Thank you so much Willy!

Wollanup.

Entretien réalisé par mail en février 2016.

UNE NUIT D’ETE de Chris Adrian chez Albin Michel

Traduction : Nathalie Bru.

 

Chris Adrian est un auteur américain sélectionné en 2010 par the New Yorker comme l’un des vingt meilleurs écrivains américains contemporains. Il a écrit plusieurs romans et des nouvelles. Seul un recueil de nouvelles : « Un ange meilleur » où il était déjà beaucoup question de deuil, notamment d’enfants, de frères a été publié en France. Pédiatre et oncologue, Chris Adrian connaît de près ces souffrances. Dans ce roman, il s’inspire du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare mais nous en offre une version beaucoup plus sombre.
« Henry, Will et Molly ne se connaissent pas mais ils ont quelque chose en commun. Tous trois viennent de perdre un être cher dans la mort ou la rupture. Un soir d’été, tandis qu’ils se rendent à une soirée, ils s’égarent dans Buena Vista Park sans savoir que ce lieu est devenu le refuge secret de Titania et Obéron, les souverains du royaume légendaire immortalisés dans la pièce de Shakespeare, inconsolables depuis la mort de leur fils… Ensemble, ils vont vivre une nuit à nulle autre pareille. »
Chris Adrian nous embarque dans le monde du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare, référence incontournable, auquel il ajoute d’autres personnages de la mythologie anglo-saxonne comme les changelins. On se perd dans ce monde fantastique comme dans un rêve délirant, tels les humains qui entrent dans le parc : Henry, Will, Molly et des SDF qui répètent une comédie musicale.
Ce monde magique, plus beau, plus cruel que le nôtre est détraqué : la mort et la douleur ont frappé, funestes revers de l’amour. La douleur de la reine des fées, immortelle mais déchirée par la perte de son enfant est terrible, titanesque, elle peut provoquer l’anéantissement du monde car tout est plus supportable pour Titania que cette douleur lancinante et tenace qui la frappe. Même la destruction totale est préférable au vide de l’absence.
Elle libère Puck, esprit malfaisant (bien plus que dans « le songe d’une nuit d’été » ). Nos trois humains en deuil se trouvent mêlés à celui de Titania et du coup, en danger. Ceux qui résistent le plus sont ceux qui n’ont déjà plus rien, les SDF.
Le songe d’une nuit d’été confronté à la mort vire au cauchemar.
Tout en inventant un monde fantastique délirant, en mêlant les différentes histoires de ses personnages dans une atmosphère onirique, Chris Adrian évoque des souffrances bien réelles d’une manière totalement réaliste. Il nous parle de ce qui nous touche le plus profondément : la mort, l’amour, le sens ou le non-sens de la vie. Les pages sur les pensées, les sentiments qui animent les personnages : la douleur, l’incompréhension, la révolte, la colère, la culpabilité, la peur de l’oubli… sonnent effroyablement juste et sont magnifiques.
Ce livre est un livre sur la perte, le deuil, le grand vide que nos amours laissent dans nos vies quand ils nous quittent.

 

Avec des pages burlesques parmi les pages tragiques, comme on éclate de rire tout en sanglotant.
Un livre étonnant et fort.
Raccoon

BALLADE POUR LEROY de Willy Vlautin/Terres d’Amérique/Albin Michel

Traduction: Hélène Fournier

Richmond Fontaine est un bon groupe d’ Alt-country de l’Oregon qui chante depuis plus de vingt ans de belles histoires sur des gens et des territoires américains moins connus, moins bling-bling, beaucoup plus dans la marge ou la majorité silencieuse mais tellement plus authentiques. Richmond Fontaine, commeWilco, Drive by Truckers, voire Moutain Goats dans d’autres zones du pays parlent d’un quotidien qui existe, vraiment vécu par une population américaine plutôt de culture blanche et leur succès dans leur pays prouve qu’ils parlent bien d’une réalité de plus en plus difficile pour tous, la misère n’étant plus uniquement réservée aux autres minorités ethniques.

Willy Vlautin est le chanteur, le guitariste, le compositeur, l’âme de Richmond Fontaine et il a aussi un joli talent pour l’écriture. Il signe ici son troisième roman chez Albin Michel et le très beau « Cheyenne en automne » était sorti chez 13ème note.

Il me semblait important, en préambule, de donner ces quelques infos pour simplement signaler que Willy Vlautin est vraiment un très grand artiste américain bien trop méconnu chez nous parce que ce genre de bouquins, malgré l’extrême noirceur du propos, cela vous réconcilie avec l’humanité.

Leroy n’a pas eu de chance, il s’est bien fait niquer pendant toute sa toute nouvelle vie d’adulte. Il est entré dans la garde nationale pour s’assurer un quotidien un peu moins difficile parce qu’un seul job ne suffit plus pour vivre décemment. Il se retrouve parachuté en Irak où il explose avec son véhicule et revient au pays comme un légume par la faute de la politique extérieure des USA. Il lui faudra de nombreux mois pour arriver à marcher, il ne retrouvera jamais plus la parole et son cerveau semble éteint et donc la grande Amérique l’abandonne dans une espèce de mouroir-HP. Et dans ce premier chapitre d’un roman qui au niveau émotion va bien vous secouer, vous allez connaître une première belle secousse parce que Leroy en état de conscience limité, se réveille avec toute sa lucidité, se rend compte de sa vie déglinguée depuis des années, du caractère irrémédiable de son état, de la perte à jamais de son amour Jeanette et décide de réunir des forces pour se suicider.

C’est Freddie, personnage inoubliable, gardien de l’établissement la nuit et vendeur de peinture le jour qui le découvre. Il cumule deux emplois, pratique de plus en plus courante aux USA, pour rembourser des sommes faramineuses qui ont été nécessaires pour soigner la cadette de ses filles. Il vit, survit plutôt pour payer la pension alimentaire pour ses deux filles parties avec leur mère dans le Nevada.

Seconde à s’occuper ensuite de Leroy, Pauline, l’infirmière a du mal à joindre les deux bouts devant assurer la vie de son père atteint d’une maladie mentale et leur existence à tous les deux le veilleur de nuit et l’infirmière, toute médiocre en apparence, ratée par les infortunes familiales va créer une faisceau de douceur et d’humanité dans le malheur ambiant de cet environnement hospitalier où se concentrent toutes les douleurs et les plaies humaines.

Ce n’est pas un polar, vous l’aurez compris, pas vraiment un roman noir non plus mais c’est tout simplement un grand roman à l’histoire tristement banale ou banalement triste. Il y a du malheur, ce qu’il semble être de la résignation comme dans tous les pays occidentaux quand les populations ont compris que les politiques se foutent de leur gueule. On continue vaille que vaille parce que le surendettement tellement proposé par les banquiers et organismes de prêt fait que vous pouvez vous retrouver à la rue à n’importe quel moment quand les chacals réclament leur dû.

Et dans ce monde qui souffre, chacun de son côté, chacun à sa manière mais tous deux avec la même humanité et la même bonté, Pauline et Freddie, sauvent, soutiennent, maintiennent un espoir pour les autres, faisant ainsi écho à la petite lumière bien ancrée chez eux avec leurs rêves de bonheur simples et pourtant tellement difficiles à approcher.

Ballade pour Leroy n’est absolument pas un mélo. De nombreuses pages sur les rêves délirants de Leroy créent autant de paraboles sur l’exclusion, la marginalisation, la guerre …accentuent un tableau sévère de vies ratées et offrent parfois un cadre très spécial de science fiction initié par les romans que  lit sa mère tous les soirs à un Leroy inconscient. Des passages étranges mêlant délires et informations provenant de la vie rélle autour du pauvre infortuné rendus de manière sûrement extrêmement fidèle et fiable par la traductrice Hélène Fournier dont je connais l’extrême rigueur du travail.

Avec une histoire qui ressemble beaucoup au cinéma sans effets de manche de Jeff Nichols ou à 911 de Shannon Burke, Willy Vlautin réussit un roman très profond, une énorme leçon d’humanité et d’humilité.

Wollanup.

LE PIQUE-NIQUE DES ORPHELINS de Louise Erdrich chez Albin Michel

Traduction d’Isabelle Reinharez

 

Louise Erdrich a grandi dans le Dakota du Nord où se passe ce roman. Elle est née d’un père germano-américain et d’une mère ojibwa qui travaillaient au bureau des affaires indiennes et l’ont toujours encouragée à écrire des histoires. Elle appartient au mouvement de la renaissance amérindienne et a reçu plusieurs prix au cours de sa carrière. Ce livre date de 1986. Il a été publié en 1988 sous le titre « La branche cassée » et est réédité cette année dans une nouvelle traduction.
« La dernière chose que Mary et Karl entrevoient de leur mère, c’est la flamme de ses cheveux roux émergeant du biplan qui l’emporte pour toujours aux côtés d’un pilote acrobate… Devenus orphelins, les enfants montent dans un train de marchandises afin de trouver refuge chez leur tante, dans le Dakota du Nord.
Ainsi commence, en 1932, une chronique familiale qui s’étend sur plus de quarante ans, et fait vivre toute une galerie de personnages hors du commun en proie aux paradoxes de l’amour. »
L’écriture de Louise Erdrich est puissante, on sait dès le début qu’on ne va pas s’apitoyer sur le sort de ces orphelins. On va les voir affronter la vie chacun à leur manière, seuls et définitivement abîmés par cet abandon. Sur le champ de foire d’où s’est envolée leur mère, abasourdis, les deux aînés laissent un inconnu leur arracher des bras leur jeune frère, nourrisson. Et dès la première scène du livre, on sait qu’ils vont suivre des chemins différents : ils se séparent, sans que l’on comprenne bien pourquoi, comme pour en finir avec ce lien désormais insupportable. Karl fuit, il passera sa vie en errance et Mary reste, se construisant une carapace, se mettant à l’abri chez sa tante où elle n’hésitera pas à s’imposer et s’accaparer ce qui revient à sa cousine Sita : l’amour de ses parents, sa meilleure amie Célestine…
Les personnages de Louise Erdrich sont forts, atypiques et hauts en couleur. Ils ne sont pas animés par l’amour romantique mais par des passions violentes, âpres, parfois destructrices. Le pardon n’est pas forcément à l’ordre du jour dans cette terre froide du Dakota et malgré la fréquentation de l’école catholique de la ville, on ne tend pas forcément l’autre joue… Les êtres blessés sont, tout comme les animaux, capables de cruauté.
Mary, Célestine, Sita, Karl, Wallace et plus tard Dot… Tous vont se débattre pour exister, leurs trajectoires vont se croiser, parfois se mêler avec d’autant plus d’étincelles qu’ils connaissent peu la confiance et l’amour et sont très maladroits dans ces registres. Des cabossés de la vie. Et les personnages secondaires ne sont pas oubliés et participent à l’atmosphère du roman : Fleur, une Indienne colporteuse qui recueille et soigne Karl enfant puis le laisse dans un orphelinat, Russell frère de Célestine, héros indien de la guerre de Corée à Argus…
Louise Erdrich écrit un roman choral, les personnages principaux sont narrateurs à tour de rôle et le récit s’étoffe par les éclairages différents qu’ils apportent sur des évènements qui se chevauchent dans une belle construction. Ce sont plus souvent les femmes qui prennent la parole car ce sont elles les points d’ancrage de cette histoire, depuis la trahison initiale de la mère, mais les hommes ne sont pas négligés. Tous sont décrits sans aucun manichéisme avec des sentiments et des émotions fortes, violentes parfois paradoxales avec leur part d’ombre, comme dans la vraie vie…
Un beau roman sombre et torturé, heureusement, Louise Erdrich nous accorde une infime lueur d’espoir à la fin, infime, mais qui fait du bien !
Raccoon

ANGEL BABY de Richard Lange/Albin Michel

Traduction: Céline Deniard

9782226317094-j

 

Les romans sur la frontière entre les USA et le Mexique sont de plus en plus nombreux et remportent souvent du succès car ils garantissent violence extrême des narcotrafiquants, désespoir et misère des candidats souvent malheureux au rêve illusoire du mirage américain donc souvent au menu : actions sanglantes, trafics sordides et hélas aussi parfois vaines pages explicatives de la politique migratoire de l’oncle Sam opposée à la porte de saloon qui tient lieu de frontière côté mexicain malgré les promesses réitérées des dirigeants du pays.

Les candidats à l’émigration comme dans tous les autres coins du globe où la misère devient tellement insupportable qu’on est capable de faire n’importe quoi pour s’en sortir et montrer que l’on est encore un homme sont légion et le Mexique se trouve donc pays de migration mais aussi de transit de multiples populations sud et centraméricaines et tous ses damnés se ruent vers Tijuana sinistre ville-frontière, antichambre de l’enfer bien souvent pour ses candidats au départ.  « Des gens pauvres, des gens désespérés, qui respirent un air qui pue la merde et boivent une eau qui les rend malades. C’est aussi horrible que la prison- pire, parce que ici on vous dit que vous êtes libre. »

Bienvenue donc à Tijuana où vit Luz, fille de prostituée d’un bidonville devenue la pute de luxe d’un vieux narco avant de devenir l’épouse objet de luxe et pute d’un autre narco, el Principe. Après des années de drogue et de cachetons, Luz se rappelle qu’elle a une petite fille qui vit cachée à L.A. et elle décide de s’enfuir de sa prison dorée pour la retrouver pour son quatrième anniversaire et en finir avec cette vie.

Pour l’aider à passer la frontière, elle va s’adjoindre les services de Malone une épave américaine à qui l’heure indique uniquement l’alcool qu’il doit boire vodka ou bière et qui fait passer des clandestins vers les USA afin de se payer sa mort lente. Malone, détruit par la mort de sa fille, triste type au look de surfeur mais très loin des branleurs racistes et élitistes californiens bon teint de « Savages » de Winslow, prend tous les risques sans sourciller car il est déjà mort dans sa tête.( En aparté, mais cela me chagrine quand même beaucoup, comment un auteur capable d’écrire un monument comme « la griffe du chien » peut-il ensuite se satisfaire de tels romans ?)

En face, El Apache, a grandi à Tijuana, est rentré dans un gang de façon tout à fait normale comme on entre à l’université parce qu’il n’y a pas d’autres choix, comme ses frères, va se lancer à la poursuite de la belle avec obligation de résultats car sa famille est sous la menace directe d’El Principe. Il va s’allier à un agent de la police des frontières américaine véreux intéressé par tout argent pouvant être dérobé et tout particulièrement à celui que Luz a volé à son mari.

Ce roman, c’est de la pure adrénaline. Lange montre la réalité mais ne commente pas et propose un récit passionnant sans réelle perte de vitesse sur 340 pages survoltées avec des points culminants lors de l’évasion de Luz et bien sûr lors du duel final prévisible et attendu et au déroulement inattendu. Ce n’est pas le combat du bien contre le mal, c’est bien autre chose de plus indéfinissable, plus la survie dans un monde de merde où tout acte qui vous sauve, au diable la morale qu’on laisse aux nantis, est justifiable. C’est tendu, violent, difficile d’en sortir une fois commencé telle la cavale désespérée de Luz.

« Angel Baby » n’a pas toutes les qualités littéraires que l’on trouve habituellement chez « Terres d’Amérique » peut-être, il ne séduira pas forcément le même lectorat mais ouvrira certainement la collection à un public plus jeune et plus avide de récits survitaminés. La puissance d’écriture de Richard Lange est impressionnante et son roman est un magnifique polar à rapprocher du très réussi « Tijuana straits » de Kem Nunn. Plaisir garanti ! Puissant !

Wollanup.

PS : Et puis un auteur qui met les paroles de la chanson « River Guard » du talentueux chanteur d’alt country Bill Callahan en introduction de son roman a, d’emblée, au moins, toute ma sympathie.

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