Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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EN ATTENDANT EDEN de Elliot Ackerman / Gallmeister.

Traduction:Jacques Mailhos.

« Eden ignorait qu’il rappelait à Gabe ses amis, des gars d’une autre guerre, au cours de laquelle il avait commencé à apprendre à réparer les hommes. Pas par des réparations permanentes, mais par des petits rafistolages qui achetaient à l’homme le temps dont il avait besoin pour embarquer dans un hélicoptère et s’envoler vers un lieu où les vraies réparations pourraient se faire. Dans sa guerre, Gabe avait appris presque tout ce qu’il y avait à savoir sur comment acheter du temps à un corps démoli. »

« FIN FIN »

En attendant Eden : double métaphore pour signifier l’attente du soldat au front, du mari absent, du soldat-mari brisé par la guerre ; mais aussi l’attente du Paradis par celui qui est déjà mort : le narrateur, celui qui vogue dans un espace blanc, innocent purgatoire inoffensif censé blanchir La faute.

Le narrateur, l’inconnu qui vous a cueillie dès les premières lignes, est bel et bien mort. Seul rescapé de la mine qui explosa sous les roues de leur Humvee en mission en Irak.

Eden, plus mort que vif mais vivant. Wagon impossible à raccrocher au train de mille et tant de morts des « deux guerres » – Irak et Afghanistan. Une trentaine de kilos sur les cent qu’il pesait lorsqu’on l’appelait BASE Jump, arrimé à un lit d’hôpital dans la section des grands brûlés.

Il y a deux romans qui me sont venus à l’esprit en lisant ce court (mais oh combien bouleversant) récit : tout d’abord le Phil Klay, Fin de Mission, publié également chez Gallmeister. Les deux auteurs sont des vétérans, jeunes (moins de quarante ans) et au-delà de leur évident talent d’écriture, ils ont le don de faire comprendre à quel point l’engagement est une décision complexe, surtout aux Etats-Unis.

L’autre roman qui m’est venu à l’esprit est Ballade pour Leroy de Willy Vlautin dans la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel. Les personnages de Mary, l’épouse de Eden et de Gabe, l’infirmier en chef dans le service où Eden est hospitalisé, pourraient, en effet, sortir d’un écrit de Vlautin : prisonniers d’une vie choisie mais qui, visiblement, a décidé de la leur faire à l’envers, ils font au mieux de leur forces, de leur pouvoir, pour s’en sortir et pour aider leurs proches.

En attendant Eden est une sorte de photographie de notre présent. L’amour parvient à survivre, mais est-ce qu’il suffira pour endiguer cette folie qui nous entoure ?

Monica.

LES ÉCOEURÉS de Gérard Delteil / Le Seuil.

Le polar fouille souvent dans le quotidien, s’inspire d’affaires connues ou imbrique des intrigues dans des faits de société, s’en servant parfois pour donner un peu de volume à une intrigue faible. Le phénomène n’est pas nouveau et il était inévitable que surgissent des polars à la couleur gilet jaune. Qu’on le veuille ou non, ce mouvement social  laissera une trace dans l’histoire, peut-être deviendra-t-il un marqueur de ce début de siècle en France ou sera-t-il le premier jalon d’un fondement démocratique à venir ? Ou que sais-je d’autre ou rien ?

“Premier polar en gilet jaune, ce roman raconte comment un policier en formation, Alain Devers, est envoyé par ses supérieurs surveiller les manifestants qui occupent le rond-point du Mouchoir rouge, en Bretagne. Il doit se faire passer pour l’un d’eux. Le jeune homme ne goûte guère cet exercice d’infiltration, d’autant qu’un chauffard renverse soudain une manifestante et la tue, plaçant l’apprenti flic dans une situation de plus en plus périlleuse. Son double jeu se complique encore quand des agents de DCRI cherchent à leur tour à le manipuler, et que les gilets jaunes décident d’occuper le port et de bloquer les ferries, manne économique de la région…”

Gérard Delteil auteur de polars souvent récompensés notamment par le grand prix de littérature policière en 1986 pour “N’oubliez pas l’artiste” est le premier, à mon avis à raconter le mouvement et surtout sa genèse fin novembre début décembre 2018 dans une intrigue policière à la lorgnette d’une ville bretonne. L’auteur a inventé une ville proche de Saint Malo mais nous sommes bien dans la cité corsaire dans la partie Saint Servan, un carrefour se nommant d’ailleurs rond point du Mouchoir Vert, devenant de couleur rouge dans le roman. Nul doute que bien que les noms des personnes comme des sociétés aient été changés, les Malouins goûteront le roman pour toutes ses allusions à la vie de la cité.

Ce roman a été écrit certainement dans la fièvre car il faut être particulièrement engagé au moins moralement pour écrire si vite un roman policier prenant pour décor la révolte des “gilets jaunes” si récente et si encore présente, incontrôlable, collante pour le pouvoir, devenue gênante aussi pour beaucoup d’autres: partis, syndicats, Français fatigués du bronx du samedi… Je ne sais si monsieur Delteil a vécu le début de la crise sur un rond-point malouin ou ailleurs mais il offre à ces populations une voix, montrant les débuts, l’organisation, la solidarité, les amitiés, les premières failles, les premiers courants, le drame de la mort de l’une d’entre elles, les limites de leurs actions, leur désespoir, leur colère, leurs galères…  Parallèlement on explore le microcosme malouin, sont montrés le rôle de l’Etat avec la sous-préfète et le préfet, les intérêts économiques, les magouilles médiocres, les grands patrons. Bras armé de l’Etat, la police est épinglée pour ses méthodes, ses pressions et sa répression tout comme est pointé le rôle vicieux des réseaux sociaux et des médias et l’utilisation qu’en font l’état, la police, et les services de renseignement.

Tout ceci fonctionne très bien, est intéressant, souvent pertinent mais sans être totalement partisan et s’avère un rappel peut-être utile de ce qu’était le mouvement au début. Mais donne une allure de fiction réalité que “les écoeurés” n’est pas puisqu’ y est adjoint une intrigue criminelle. Celle-ci aurait pu être d’un grand intérêt si elle n’avait pas été un peu expédiée et été de si petite envergure, n’étant certainement pas le premier projet de l’auteur quand il s’inscrit dans une tâche d’écriture sur le mouvement vu de Saint Malo.

Assurément, c’est dans le portrait de ces hommes et femmes qu’on ne voit plus qui se sont levés un jour pour être enfin visibles, loin du grand guignol de la vie politique, que réside la réussite d’un roman un peu boiteux qui ne tient pas forcément toujours la route mais qui, sans conteste, négociera parfaitement tous les ronds points de France et de Navarre.

Wollanup.


LES FURIES de Niven Busch / Actes sud / L’ ouest le vrai.

Traduction: José André Lacour et Gilles Dantin.

18e titre publié dans la collection « L’Ouest, le vrai », Les furies est, à l’origine, un roman paru en 1948. Son auteur, Niven Busch, est un écrivain et scénariste américain, à qui l’on doit les scénarios des westerns Le Cavalier du désert (Wyler, 1940), La Vallée de la peur (Walsh, 1947), Les aventures du capitaine Wyatt (Walsh encore, 1951) ainsi que le roman à l’origine de Duel au soleil (Vidor, 1946). L’adaptation cinématographique des Furies (1950) a été faite par un des rois du genre, Anthony Mann, de façon fidèle et magistrale, selon Bertrand Tavernier.

1889. Dans le Territoire du Nouveau-Mexique, Temple Caddy Jeffords est un riche propriétaire terrien régnant comme bon lui semble sur un immense domaine. Sa fille Vance, plus que ses deux fils qu’il juge moins aptes, est destinée à hériter de la propriété. Cruellement, le père écarte tout autre destin possible pour sa fille. Un jour, il revient d’un voyage à San Francisco accompagné de Flo Burnett, sa première idylle sérieuse depuis son long veuvage. Flo s’installe au ranch et Jeffords la demande en mariage.

La future Mme Jeffords a des projets pour le domaine, de manière intéressée. Vance comprend qu’elle ne gérera plus l’entreprise familiale auprès de son père. Au cours d’une dispute Vance essaie de tuer Flo avec une paire de ciseaux. Elle ne parvint qu’à la défigurer. Elle s’enfuit du domaine, puis essaie de se construire une vie en se mariant. La vengeance du père la rattrape, il fait pendre son mari après lui avoir tendu un piège. Vance jure alors de se venger et intrigue pour déposséder son père fortement endetté et le jeter à bas de son piédestal, avec l’aide de Curley Darragh, son ancien amant, évincé par TC Jeffords.

Dans une collection de textes qui nous avaient habitués à la description de paysages puissants, à la pertinence d’éléments historiques et à un souffle épique, Les furies se démarquent. En effet, Niven Busch s’attarde un minimum sur ces aspects. Ils sont brossés de façon rapide mais judicieuse. Le Territoire du Nouveau-Mexique est à la fin des années 1880 une jeune extension des Etats-Unis. Quelques décennies de présence américaine se sont surimposées à des siècles de présence indienne, espagnole, mexicaine et ont surtout marginalisé les représentants de ces populations, victimes d’un racisme bon teint. Est venu le temps de ces barons fonciers sans scrupules qui se sont taillés la part du lion dans la vie et l’économie locales. C’est dans ce cadre que l’affrontement shakespearien, plein de drame, de désir et de sang, raconté par Niven Busch se place. Les furies sont trois personnages de femmes, auxquelles ce western fait la part belle. La mère, décédée, mais dont planent l’amertume et le sentiment de trahison. La prétendante, Flo Burnett, intelligente et déterminée, alors que l’âge vient lui rappeler qu’elle est sur le déclin, à tirer le meilleur profit de sa relation avec TC Jeffords, en écartant toute rivale. Et enfin et surtout, Vance, la fille, belle, rusée, faite de silex, d’un caractère propre à mener sa barque à tout prix dans un monde impitoyablement individualiste et masculin. Auprès de son père, elle apprend tout ce qu’il faut savoir pour conduire ses affaires et doubler ou écraser ses adversaires. TC Jeffords semble miser tout sur elle d’ailleurs. Mais cela a un prix. En patriarche autoritaire et brutal, il étouffe toute velléité de sa fille de contracter ce qu’il considère être une mésalliance. Aussi, quand Vance comprend que cet adoubement ne lui rapportera pas l’héritage qu’elle en attend, elle s’échappe. Quand la vengeance de son père la frappe, elle sombre dans la haine la plus tenace et élabore un plan pour détruire son père, dont l’aboutissement ne la privera ni de déception ni d’un sentiment de perte.

Perceptible dans d’autres titres auparavant, l’avènement de personnages féminins centraux s’impose dans les dernières publications de la collection « L’Ouest, le vrai ». Et Les furies marque bien un palier dans cette tendance. Un western colérique, de sentiments et de passions, habité par des personnages féminins complexes et forts.

Paotrsaout

LES DIEUX DE HOWL MOUTAIN de Taylor Brown / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Laurent Boscq.

Le premier roman de Taylor Brown, “la poudre et la cendre” paru aux éditions Autrement en 2017 était une véritable réussite. L’odyssée de deux enfants au milieu des combats de la guerre de sécession mariait à merveille action et sentiments profonds avec description des paysages prouvant un réel amour de la nature tout en étant un terrible réquisitoire contre la guerre, montrant ses ravages pour ceux qui restent. Forcément, Taylor Brown était attendu au tournant avec ce deuxième saut dans le vide. Pour “les dieux de Howl Mountain”, il est passé dans la collection terres d’Amérique si coutumière des romans fort animés par des plumes exceptionnelles et il y est tout à fait à sa place.

“Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…”

La Caroline du Nord regorge d’auteurs racontant son univers assez terrible par les ravages de la dope actuellement, la misère humaine, mais aussi la beauté d’un territoire que malgré, les problèmes, l’absence d’avenir, la criminalité… on a du mal à quitter. Après Ron Rash et David Joy, voici Taylor Brown, nouvel ambassadeur, plantant son décor dans les montagnes, dans l’univers des moonshiners des années 50, ces trafiquants de bibine qui approvisionnent tous les soiffards du coin en véhiculant l’alcool de nuit, “jouant” avec les forces de police corrompues et l’autorité fédérale.

A nouveau, Taylor Brown crée une histoire instantanément captivante avec les fantômes du passé difficiles à ignorer, avec des destins extraordinaires et des personnages Rory et surtout Ma qu’on comprend d’emblée et pour qui on tremble. Taylor Brown mène son histoire avec talent, perpétuant son amour de la nature par certains passages flamboyants et assénant à nouveau sur la guerre et ses conséquences pour ceux qui s’en sortent et pour ceux qui pleurent la disparition, l’absence de l’être aimé. Il y joint son amour personnel des moteurs, des grosses cylindrées.

Si pendant les deux tiers du roman, le suspense n’est pas exceptionnel, il règne néanmoins une ambiance bouffée par l’appréhension, la peur des exactions que l’on sait très prévisibles et forcément à venir, reste à savoir comment et quand le mal frappera et quel sera son vrai visage. On pourra aisément voir la parenté de Taylor Brown avec le Tom Franklin de “ La culasse de l’enfer” ou de “Braconniers” ou avec le très bon premier roman de Jon Sealy “Un seul parmi les vivants”.

Elixir de contrebande très capiteux.

Wollanup.


DES HOMMES EN NOIR de Santiago Gamboa / Métailié.

Traduction: François Gaudry.

« Le gamin perché dans son arbre a tout vu. Les trois véhicules aux vitres teintées attaqués à l’arme lourde, la riposte, les hommes qui tombent sous les balles, l’arrivée d’un hélicoptère qui évacue les passagers, deux femmes et un homme en noir. Le lendemain, la route a été nettoyée. Plus de cadavre, aucune trace de balles. Le récit du gamin est pris au sérieux à Bogotá par Edilson Jutsiñamuy, le procureur d’origine indienne. Il demande de l’aide à une journaliste d’investigation, Julieta, qui part sur place avec son assistante Johana, une ex-guérillera des FARC. Leur enquête va dévoiler une inquiétante histoire entre la Colombie, le Brésil et la Guyane française, au coeur des puissantes Églises évangéliques qui ont envahi l’Amérique latine… »

Après des années de guerres intestines entre le pouvoir et les FARC et les narcos, un semblant de calme apparaît dans le pays, un véritable petit paradis si on le compare à l’eden mélenchonien voisin du Vénézuela. Mais comme toujours très proches dans l’Histoire de l’humanité, après le sabre, revoilà le goupillon. Après la coke, l’opium du peuple: la religion… et là aussi, il y a de la thune à se faire pour les charlatans et c’est ce que va réaliser très vite le trio d’enquêteurs,

Santiago Gamboa est un grand conteur, un bon écrivain et ce nouveau roman sans atteindre les sommets de “Nécropolis 1209” superbe Décaméron moderne, se lit avec un réel plaisir, véritable plongée dans les mentalités colombiennes, explorant le quotidien de populations cherchant l’espérance dans ces nouveaux messies « ricanisés » exploitant la crédulité et le désespoir des plus démunis. Avec son trio d’incorruptibles dans un pays où l’espèce semble en voie de disparition, Gamboa monte une enquête fouillée, précise avec des personnages très crédibles, authentiques et malgré la noirceur laisse souvent fleurir l’humour dans les pérégrinations de ce qui paraît parfois être un avatar latino de “Charlie et ses drôles de dames”.

Wollanup.


GLORY HOLE de Frédéric Jaccaud / EquinoX / Les Arènes.

Frédéric Jaccaud, romancier et nouvelliste suisse, n’est pas un inconnu chez Nyctalopes. Son précédent roman, Exil, a fait l’objet d’une chronique par Wollanup, qui saluait alors l’intransigeance de l’auteur, en le rapprochant d’un de ses contemporains, national celui-là : « tout comme Chainas, F. Jaccaud ne cherche pas à plaire, à être dans l’air du temps, d’écrire les romans qui plairont au plus grand nombre. Tout comme les romans de Chainas, ceux de Jaccaud se méritent et s’ils offrent un plaisir certain au fan, celui-ci s’obtient au prix d’une lecture qui peut parfois heurter, désarçonner, provoquer mais jamais ennuyer ou laisser indifférent. » En se plongeant dans ce cinquième roman, irrigué par un liquide organique glacial, on ne peut qu’approuver.

Début des années 1980, dans une petite ville portuaire française, peut-être baignée par les eaux grises de la Manche, Jean et Michel vivotent dans une petite délinquance, sans avenir. Leur amitié tortue est ancienne, elle remonte à l’orphelinat. Treize ans auparavant, ils se sont liés et se sont promis de ne jamais se quitter. Claire aussi était du serment. Mais elle a disparu. Ne reste d’elle que les photos qui maculent les revues et jaquettes de VHS porno arrivées d’outre-Atlantique. Ils n’ont pas oublié et veulent comprendre. Un braquage foireux les pousse à fuir, ils s’envolent pour Los Angeles, épicentre d’une nouvelle industrie qui part à la conquête du monde, le X. La ville brille et glace en même temps. Entre miséreux prêts à tout pour s’en sortir et riches anesthésiés par le cynisme et les drogues, Jean et Michel doivent avancer dans ce cloaque californien pour mener à bien une quête dont l’issue sera douloureuse pour tous.

Dès les premières lignes, on sait que l’auteur manie le scalpel, sous lumière crue et sans anesthésie. Il dissèque ce quelque chose qui ne marche pas droit et qui ne peut pas aller loin, coincé entre les falaises, pas loin de l’asphyxie, chez Jean et Michel, le beau et la brute, l’un qui tire et l’autre qui se laisse tracter. Jean a une fille sur le trottoir, deale, se crame la tête, se bagarre et se débat. Michel accompagne, suit et essaie en plus de vivre tant bien que mal une vie de couple. Ni l’un ni l’autre ne se satisfait vraiment de ce qu’il vit. Leur amitié a tout du poids mort, d’autant qu’elle a perdu une de ses roulettes, Claire. Dans leur tête à tous les deux, un obsédant jeu de tarot, illustré par des rêves de gosses, la nostalgie d’un élan physique, le mystère de la disparition de Claire et le vernis des photos porno.

Déjà peu enviable en France, la vie du duo, arrivé en Californie, ne sera pas reluisante. Au moins vont-ils pouvoir approcher pas à pas des milieux plus aisés, d’une terrifiante vacuité morale, pris dans un tourbillon hédoniste morbide, entre drogues et sexe. Des portes s’ouvrent vers l’univers du porno. Rien d’étonnant, ce qui fait exister la nouvelle industrie du X, c’est le fric. Elle n’est qu’un des derniers avatars en date d’un système économique qui use de cruauté et essore les humains contraints de s’y asservir. Frédéric Jaccaud ne manque ni de background  documentaire ou philosophique ni de références (JG Ballard, George Bataille…). C’est pourtant quand elles apparaissent de façon trop évidente pour contribuer à une analyse ou une contextualisation que nous avons moins envie de le suivre. L’immersion grandissante des deux comparses dans les tournages révèle assez de saloperie glaçante. Jean, pourtant leader au départ, va perdre pied et Michel, étonnamment, relever le défi avec plus d’accomplissement. Mais il y a un prix à payer pour une vérité qui lamine le désir, l’amour et l’amitié.

« Sur la pochette d’une VHS, on les compare au couple burlesque formé par Bud Spencer et Terence Hill. Le corps esthétique de Jean se fait malmener par la caricature de son compagnon. Le rôle ingrat de Michel, brut, balourd,  un peu idiot, se mue en catharsis pour une population masculine frustrée qui trouve une vengeance fictive dans les scènes où la disgrâce l’emporte sur l’élégance.

À présent Jean reproche à son ami d’avoir le beau rôle. Michel ne veut pas en parler. Il lui rappelle qu’ils ne sont pas véritablement acteurs. Il s’agit de retrouver Claire. Tout cela n’est qu’un moyen, pas une fin.

Jean ne l’entend pas.

En plus, tu y prends du plaisir.

Il faut avouer pour Michel, interdit, vexé, blessé, qui refuse d’admettre qu’il ne subit plus autant de déplaisir en jouant devant la caméra. Toutes les tensions accumulées de son enfance, jusqu’au crime irréparable, ce destin qui ne cesse de s’acharner, tout cela s’amenuise lorsqu’il entend la voix du réalisateur, cette voix qui lui ordonne chacun de ses mouvements, ordonne cette autre vie, futile et ridicule, qui tiendra sur une pellicule de quelques mètres. À cet instant, il n’est pas meilleur, pas pire que tous ces hommes nus et déchus, ahanant sur des corps inconnus, noyés dans les odeurs crues et les cris simulés, sous l’œil inquisiteur de l’objectif, sous le regard indifférent des techniciens. Lorsqu’il surprend le reflet de son anatomie dans l’un des miroirs installés autour de lui afin de faciliter le travail du caméraman, il éprouve enfin cette honte redoutée, retrouvant dans la souffrance morale la sensation d’exister. »

Une descente dans une vallée infernale, plus érosive qu’érogène.

Paotrsaout


LA VIE EN ROSE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Malgré toutes les attentions du chien Dagobert, qui ici s’appelle Kill-Bill, le Club des Cinq frangins et frangines de Rose n’est pas une sinécure. À elle la garde des trois plus jeunes depuis que les parents, Charles et Adélaïde, ont décidé de s’octroyer une pause polynésienne aussi méritée qu’insoucieuse. Qu’à cela ne tienne, Rose est solide. Certes. Mais la flopée de nuages qui se donne rendez-vous sur ses jeunes épaules ne tarde pas à la faire chanceler. Entre le cambriolage du salon de coiffure de sa copine Vanessa, des meurtres opaques dans l’entourage de sa sœur Camille et un test de grossesse sournoisement positif, elle tangue. Mises à part quelques bulles d’air entre les bras bienveillants de Richard Personne, lieutenant de police aux yeux verts et futur papa perplexe, la vie de Rose n’a plus rien de rose et le tempo s’accélère dangereusement. Pourtant, dans la tourmente, elle garde cet indéfectible sens de la répartie réjouissante qui déjà éclairait les interlignes du précédent opus Salut à toi ô mon frère.

On l’aura compris, Marin Ledun revient sur ses terres de Tournon-sur-Rhône pour un nouveau tour de piste de la famille Mabille-Pons, ses Malaussène à lui, en plus carabinés serions-nous tentés de préciser pour enfoncer le clou. Vous l’avez déjà lu mille fois (même l’argumentaire de l’éditeur le mentionne) mais un parallèle avec les personnages de Daniel Pennac est inévitable. Nous y ajouterons volontiers un zeste d’Enid Blyton, l’impertinence en plus, le puritanisme en moins, pour souligner les franches aptitudes de l’auteur pour le roman d’aventure allègre et turbulent. Si ses thèmes sociaux de prédilection, habituellement plus noirs et appuyés (Les visages écrasés, Ils ont voulu nous civiliser…), restent la charpente d’une histoire de belle tenue, chaque situation (L’idée de ces strip-pokers en EHPAD, non mais sans dec’, Marin ! Ces chapitres 15 au commissariat ou 16 au collège…), chaque personnage, même furtivement de passage, donne lieu à de petites digressions scintillantes au gré des humeurs de Rose, souvent chafouines mais toujours sous-tendues d’un humour pétillant. Oui, on sourit beaucoup, à chaque page, d’un mot malin, d’une tournure pimpante. Bonne raison d’ailleurs pour ne rien divulguer, pour ne rien galvauder d’une citation hors contexte. « Sabotaaaage ! » hurlerait Rose en poussant le son des Beastie Boys.

Mais Camille disparaît et les commissures se figent. Le ciel se plombe aussi sûrement qu’un de ces albums de Heavy-Metal chers à Rose, voire se calamine comme un roman d’Harry Crews, plusieurs fois cité par notre narratrice et serial lectrice ardéchoise. L’humour se la met en veilleuse. Les phrases raccourcissent et le rythme court contre la montre. Et même si la brève mise en cellule de Rose a la cocasserie résistante, l’heure est grave. Alors, toutes les forces en présence, les Mabille-Pons en abscisse et la police en (forcément) ordonnée, se lancent dans la résolution d’une équation à pas mal d’inconnus.

En diluant le noir dans les couleurs de l’arc-en-ciel, en ouvrant sa palette aux pastels, Marin Ledun s’impose encore un peu plus parmi les valeurs sûres du polar français. Nous n’en sommes nullement surpris, juste une nouvelle fois conquis.

JLM


L’ AIGLE DES TOURBIÈRES de Gérard Coquet / Jigal.

Gérard Coquet nous offre un voyage qui commence en Albanie et se termine en Irlande.  Nous partons donc dans les Balkans avec Susan et son fils Bobby, en quête de la vie idéale offerte par le communisme d’Enver Hoxha. Mais cet idéal tourne vite au despotisme et pousse Susan à fuir au travers du pays. Ils y laisseront une partie de leurs âmes, mais trouveront en chemin une religion au-dessus de tout autre Le Kanun. Le Kanun est même au-delà de la religion, c’est une loi ancestrale qui est partout :

« Ce code ancestral régit tout. La naissance, la famille, les liens entre les individus ».

30 ans plus tard, nous nous retrouvons en Irlande, Bobby qui a fait partie de l’IRA, est parti faire la guerre du Kosovo et a été emprisonné pour crimes de guerre. Pour lui, le Kanun est devenu son mantra et pour celui-ci « la reprise de sang est au-dessus du bonheur des hommes ». Il décide donc de rentrer dans son pays, l’Irlande, mais son retour est précédé d’une série de meurtres comme annonçant le retour de l’enfant maudit. Nous entrons alors dans un tourbillon de vengeances, chacun voulant réparer son honneur.

Nous allons suivre Ciara, belle inspectrice irlandaise qui connaît son pays mieux que quiconque, et qui doit slalomer entre les protagonistes de cette vengeance. Vous boirez de la Guinness jusqu’à plus soif, vous vous perdrez dans la tourbe, prendrez parti pour les indépendantistes ou les loyalistes, et vous demanderez constamment comment tout cela va finir.

Gérard Coquet offre la part belle aux femmes dans ce roman. Elles sont toutes fortes, belles, avec un sacré caractère, et ça fait du bien. Elles embrassent la cause irlandaise ou la loi du Kanun avec emphase, mettant l’honneur au-dessus de tout. Les hommes ne sont pas en reste évidemment, mais avec un penchant plus violent et où la parole donnée semble moins catégorique que chez ces femmes. Ce sont elles qui sont le fil conducteur de cette histoire et la porte de page en page.

Le rythme est très rapide, haletant, les personnages très marqués, et l’humour est omniprésent.  Ces Irlandais au sang vif, vous en feront voir de toutes les couleurs.

« Quand une idée improbable envahissait le crâne d’un rouquin, le seul moyen de l’arrêter était de lui couper la tête. C’était pour ça que les Irlandais  battaient si souvent lesFrançais au rugby : en majorité, ils étaient roux et hirsutes. » 

Un pur polar et c’est très bon !

Marie-Laure.

AU NOM DU PERE d’Eric Maravélias / Série Noire / Gallimard.

Imaginez un Paris apocalyptique, contrôlé par la milice et par des gangs ultra violents. Le périphérique est un no man’s land qui sert de frontière entre les quartiers sous le joug de plusieurs bandes, et le centre de Paris, réservé  à une frange de la population ultra riche, et protégée par une milice armée.

L’histoire est celle de Dante Duzha, riche Macédonien qui a été obligé de fuir son pays et se retrouve dans ce Paris dévasté. Mais il est du bon côté de la frontière, il n’est pas parti les mains vides dans son exil, et il est aujourd’hui un des plus grands caïds de la capitale. L’âge avançant, il se retrouve au soir de sa vie, son règne est mis en péril par la concurrence, et par son plus vieil ami Falcone. Ce dernier est un Albanais, qui a été trahi par le passé et rêve de vengeance et de pouvoir. Et quoi de mieux pour se venger que de se servir du fils Alkan, ou encore de la très jeune femme aimée par Dante, Cristale.

On croise une multitude de personnages dans ce roman, les gros bras, les petites mains, les femmes qui tournent la tête pour ne pas voir, ou qui sombrent dans la déchéance, mais tous essaient de survivre dans ce monde effroyable. Et pour y parvenir, une seule solution et elle passe obligatoirement par la violence.  Nous passons de l’un à l’autre en naviguant dans les ténèbres, dans une guerre qui ne pourra avoir qu’un seul vainqueur.

Il s’agit d’un roman qui va à cent à l’heure, qui vous plonge au fil des pages dans une ambiance de plus en plus noire, de plus en plus glauque, où les plus innocents se voient contraints de plonger à leur tour.

La force de ce livre tient dans cette ambiance extrêmement lourde, dans la force de l’univers dépeint qui donne tout l’enjeu de cette quête du pouvoir et de revanche. Malgré tout, mon avis reste partagé, ayant eu du mal à ressentir de l’empathie pour ces personnages taillés dans de la pierre. Aucun ne m’a vraiment émue, ce qui m’a laissé un sentiment de longueur parfois. Les femmes ont des places de laissées pour compte, ou de faire valoir pour ces hommes qui luttent pour être les rois.

Marie-Laure.

LA ROUTE DE LA NUIT de Laird Hunt / Actes Sud.

Traduction: Anne-laure Tissut.

Le précédent roman de Laird Hunt avait beaucoup séduit ici et tant mieux pour cet auteur américain francophone et francophile.”Neverhome” racontait la guerre de sécession d’une femme partie travestie se battre à la place de son compagnon trop faible et avait d’ailleurs obtenu le grand prix de la littérature américaine 2015 devançant notamment “6 jours” de Ryan Gattis.

“Indiana, 1930. Ottie Lee, petite fille à l’enfance tourmentée, est devenue cette grande rousse plantureuse d’une beauté provocante, coincée entre un patron lubrique aux manières brutales et un mari jadis séduisant qui n’a d’yeux que pour la truie qu’il élève. Un soir d’été, elle embarque avec les deux hommes pour une odyssée à travers la campagne, direction Marvel, où ils entendent grossir les rangs de la foule chaotique qui se presse, pleine de ferveur, pour assister au lynchage de trois jeunes Noirs. À l’autre bout de la route, dans le camp opposé, Calla Destry, une jeune métisse de seize ans qui aspire désespérément à échapper à la violence et à retrouver l’amant qui lui a promis une vie nouvelle, se dirige également vers Marvel, un vieux pistolet de l’armée dissimulé dans son panier, bien résolue à tenter l’impossible pour arrêter les lyncheurs.”

Écrivant une nouvelle fois sur des pages sombres de l’histoire des Etats Unis, Laird Hunt déplace son propos vers les années 30, au moment du lynchage de trois hommes. Si on fouille un peu dans les archives ricaines, nul doute qu’il s’agit ici du lynchage de Thomas Shipp et d’Abram Smith, accusés d’avoir volé et tué un ouvrier blanc et d’avoir violé sa petite amie. Une foule avait sorti de prison les accusés, les avait roués de coups avant de les pendre à Marion dans l’Indiana comme en témoigne la photo prise par Lawrence H. Beitler.

Une fois de plus ce sont les femmes qui sont les personnages principaux du roman de Laird Hunt: Ottee Lee commencera l’histoire et qui sera suivie dans le dernier tiers par Calla, jeune fille de 16 ans fuyant la violence de sa ville. Je n’ai pas été totalement convaincu par “la route de la nuit”, je n’y ai pas trouvé le même souffle que dans “Neverhome”. Le récit touffu est parfois ralenti, déplacé ou rendu obscur par les rêveries, les pensées intérieures des deux personnages, beaucoup de fantômes… Néanmoins, pour son sujet, pour la plume de l’auteur et pour l’ensemble de son oeuvre, ce roman est essentiel pour ne pas oublier la barbarie, pour ne pas taire l’ignominie. Il suffit de poser les yeux sur la photo, sur la mine réjouie des participants devant l’indicible spectacle pour comprendre l’importance du roman et d’un histoire qui, si elle ne m’a pas séduit comme je l’espérais, reste néanmoins l’oeuvre d’une plume majeure.

Wollanup.

PS: et bien sûr, écouter le déchirement de Billie Holliday …


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