Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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L’ÉTENDARD SANGLANT EST LEVÉ de Benjamin Dierstein / Flammarion.

L’étendard sanglant est levé est le deuxième tome d’une trilogie racontant la cinquième république de 1978 à 1984. Du noir d’orfèvre, le plus pur depuis longtemps que l’on retrouvera une dernière fois en janvier prochain avec 14 juillet pour un épilogue que l’on imagine explosif. Dans l’entretien qu’il nous a accordé lundi, Benjamin Dierstein déclare avoir fait le maximum pour qu’on puisse aborder cet opus sans avoir lu la première partie, mais il considère aussi qu’il vaut mieux avoir lu Bleus, Blancs, Rouges avant d’entamer cette suite… Franchement comment pourrait-on se priver d’une histoire de très haut vol et particulièrement essentielle à la compréhension des faits et des gestes des quatre personnages principaux ?

Janvier 1980. Alors que la France s’enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays.

Infiltré auprès d’Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d’armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s’apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne.

Le deuxième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.

Certains s’interrogeaient pour savoir si l’auteur aurait assez de souffle pour tenir les trois tomes, mais c’est le lecteur qui a rapidement le souffle coupé. Et il fallait s’y attendre vu que Benjamin Dierstein a tout écrit d’une traite avant d’en faire ensuite trois volumes au moment de l’édition. Aucune chute de tension. On s’en doutait, l’auteur a déjà à son actif une trilogie des années Sarkozy terminée par La cour des mirages et ça redémarre pied au plancher, après néanmoins un déstabilisant premier chapitre (un peu à la manière des Anglo-Saxons) qui nous expédie… au Congo en 1965. Après quelques pages pour atterrir, on retourne dans la France de 1980. Une autre France, paysage politique, traditions, styles de vie, mentalités, dangers intérieurs et extérieurs… tout est pointé, sans excès, mais avec une grande minutie pour une plus grande fidélité à l’histoire, se révélant parfois de l’ordre de l’intime pour certaines générations qui ont rêvé très fort un certain dimanche de mai 1981.

Et c’est un immense plaisir de retrouver les quatre personnages principaux qu’on a laissés avec quelques casseroles et qui vont s’empresser de replonger dans les eaux sales de la république. Tous veulent gagner mais ont beaucoup à perdre, plus proches du ravin que des cieux. Sur la lame du rasoir : Jacquie Lienard qui trempe à gauche, Paolini qui mouille à droite, Vauthier l’ex mercenaire aujourd’hui roi des nuits parisiennes qui s’impose dans le sang, et Gourv, « Il faut sauver le soldat Gourvennec ! », infiltré dans les réseaux d’extrême gauche. Ces quatre personnages vous attendent pour 900 pages de folie, traversant toutes les sales histoires intérieures et extérieures de la république, y laissant des plaies, payant de leur personne leur cupidité, leurs croyances, leur idéal, leur intérêt, leur folie, leurs erreurs… Des êtres de chair et de sang, parfois inhumains et si simplement humains finalement.

Comme dans Bleus, Blancs, Rouges, le rythme est halluciné, ne laissant aucun répit. Benjamin Dierstein, avec maestria, intègre la destinée de ses personnages dans le grand cercle des sales histoires de l’histoire de la fin du vingtième siècle. On corrompt, on tue, on élimine, on exfiltre, on possède, on prend, on vole, on se venge, on trahit, on renie.

« BLAM ! BLAM ! »

En empruntant au style de James Ellroy par cette utilisation de documents confidentiels comme les écoutes téléphoniques, les comptes rendus d’interrogatoires… Dierstein installe une proximité à l’histoire, complément intéressant à l’addiction créée par les destins des personnages. Tout en semblant jouer le témoin neutre, se « contentant » de raconter l’époque, il joue avec le lecteur en essayant de lui faire venir parfois une émotion qui déclenchera peut-être une larmichette. Il l’avait déjà tenté par le passé. Enfin, il finit de séduire avec un humour agréablement parsemé tout au long du roman aussi noir qu’inattendu comme ce duo de clowns grandiose ( Barril / Prouteau du GIGN ).

Aussi létal que Bleus, Blancs, Rouges,  L’étendard sanglant est levé est encore plus furieux et explose dans de multiples directions que l’on n’attendait pas forcément, mais toujours avec un souci de présenter l’essentiel au lecteur parfois déboussolé dans ce marigot alimenté par les affaires françaises mais aussi par les irruptions étrangères, Paris étant devenu le terrain de jeu préféré des poseurs de bombes.

Remarquable !

Clete.

PS: entretien avec Benjamin Dierstein pour Bleus, Blancs, Rouges.

Entretien express avec Benjamin Dierstein pour L’ÉTENDARD SANGLANT EST LEVÉ.

On vous avait déjà proposé un entretien avec Benjamin Dierstein au moment de la sortie en janvier de Bleus, Blancs, Rouges le premier volume de la trilogie de l’auteur. Voici donc un petit complément à deux jours de la parution de la suite, « L’étendard sanglant est levé ». Juste un petit teasing pour vous remettre les idées en place avant d’entamer 900 pages furieuses racontant la France de 1980 à 1982.

Nous remercions Benjamin pour sa disponibilité, sa générosité et son souci de toujours rendre son œuvre accessible à tous. A Nyctalopes, on adore Benjamin Dierstein pour sa plume, son intelligence et pour sa personnalité passionnante.

Photo: Jean-Philippe Baltel / Flammarion

Benjamin, on t’avait rencontré en janvier au moment de la sortie de Bleus, blancs, rouges , comment se sont passés ces quelques mois de promotion, de rencontres avec les lecteurs ? Comment a été reçue cette première partie de la trilogie ? Comment vis-tu cette médiatisation ? Fait-elle juste partie du taf ou y trouves-tu des éléments de satisfaction ?

Oui, c’est toujours un plaisir d’aller à la rencontre de ses lecteurs, ça permet d’avoir des retours différents de ce qu’on peut avoir dans la presse. Les lecteurs peuvent être beaucoup plus critiques que les journalistes, parfois ils ne prennent pas de pincettes et peuvent vous dire qu’ils n’ont pas du tout aimé tel ou tel truc. C’est important de s’y confronter, ça permet de sortir de sa bulle de verre et de comprendre la réception réelle d’un roman sur le public.

Pour entrer dans le vif du sujet, penses-tu qu’un lecteur puisse attaquer directement « L’étendard sanglant est levé » sans avoir lu le premier tome ?

Je ne peux que conseiller de lire Bleus, Blancs, Rouges avant, puisque la trilogie n’était à la base qu’un seul et même roman. Les fils narratifs de L’étendard sanglant est levé sont donc directement dans la continuité de ceux de Bleus, Blancs, Rouges. Mais malgré ça, j’ai fait le maximum pour permettre une lecture autonome de L’étendard sanglant est levé, avec un prologue qui expose une intrigue résolue en fin de tome, et un maximum d’informations apportées en début de roman pour pallier à une éventuelle non connaissance de Bleus, Blancs, Rouges. L’étendard sanglant est levé peut donc se lire indépendamment.

Dans un petit mot que tu nous as glissé, tu écris que ce deuxième tome est « plus noir, plus politique aussi ». A quoi doit-on ce crescendo, le destin de tes personnages ? les événements de l’époque ou ta volonté de poursuivre un rythme infernal ?

Oui, c’est lié aux trajectoires des personnages, qui prennent une forme que j’ai l’habitude d’utiliser et qui est celle d’une descente aux enfers. Bleus, Blancs, Rouges était plus léger parce qu’il exposait les personnages et qu’il prenait le temps de permettre au lecteur de les découvrir avec toutes leurs qualités et leurs défauts. L’étendard sanglant est levé est plus sombre parce qu’ils arrivent à un moment du récit où ils commencent à en prendre plein la gueule. Le troisième tome sera plus noir encore parce que j’aime quand ça termine en feu d’artifice. Mais avec quand même, bien sûr, énormément de second degré et de dialogues potaches comme dans Bleus, Blancs, Rouges. Ca permet de faire passer la pilule plus facilement !

Dans « L’étendard sanglant est levé », tu écris un très beau chapitre quasi contemplatif sur le Finistère, la Bretagne. Les racines ont-elles une importance particulière pour toi ? Te sens-tu breton ?

Oui, je suis né à Lannion et j’adore ma région. L’époque que je décris dans la trilogie est notamment celle des événements de Plogoff, ça me paraissait donc nécessaire de placer une scène là-bas. J’en ai profité pour écrire une autre scène dans le Kreiz Breizh, quelque part au sud de Guingamp, où le personnage en question, après être passé à Plogoff, retourne voir ses parents et évoque avec eux la fin de l’agriculture paysanne et l’exode de la jeunesse qui transforme les campagnes bretonnes en déserts. Ces sujets liés aux territoires me tiennent particulièrement à cœur, parce que quand on y regarde de plus près, on voit que la République, à une époque, a tout fait pour étouffer les cultures locales et perpétuer les logiques de colonisation au sein même de l’Hexagone. Je parle aussi de tous ces sujets via le FLNC et les nombreuses scènes en Corse, qui deviennent le coeur du récit à la fin du roman.

Plogoff 1980 / Archives Ouest France.

J’ai entendu dire que les droits de « Bleus, Blancs, rouges » avaient été vendus, un projet télévisuel est-il lancé ?

Oui, on va rentrer dans la phase d’écriture là. Il va y avoir pas mal de boulot sur l’adaptation, dans l’idée d’en faire une série de 6 ou 8 épisodes. Il y a une très belle équipe dans la boucle, notamment côté mise en scène, mais je vais garder ces noms secrets pour l’instant !

Le troisième volume de ta trilogie sortira début 2026, as-tu déjà la date de parution, un titre à nous révéler ? Jusqu’où comptes-tu nous immerger dans cette France des années 80 ?

Le troisième tome s’appellera 14 Juillet et couvrira la période qui va de juillet 1982 à juillet 1984. On assistera entre autres à l’attentat de la rue des Rosiers, à la création de la cellule antiterroriste de l’Elysée, au débarquement du commissaire Broussard en Corse, aux événements du Liban, à l’arrivée du sida et aux batailles internes des socialistes à propos de la crise économique, qui aboutiront au choix d’inscrire pleinement la France dans la mondialisation, ce qui mènera de facto à l’abandon des classes populaires et au score historique du Front National en juin 1984. Le roman est prévu pour début janvier.

Entretien réalisé en septembre 2025 par échange de mails.

Allez EAG !

Clete.

LE FARDEAU DU PASSÉ de Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt / Actes Noirs / Actes Sud

Skulden man bär

Traduction: Rémi Cassaigne

« Hjorth & Rosenfeldt frappent à nouveau avec ce dernier opus de leur série phénomène consacrée au profileur Sébastian Bergman. » (Actes Sud)

Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt sont deux scénaristes et producteurs suédois qui connaissent quelques succès dans les « polars nordiques » !
Il s’agit en effet du 8ème tome de la série Dark secrets, qui, au début, (2011), devait être une trilogie…

Je les ai tous lus …mais Nyctalopes n’en a retenu aucun…d’où une certaine inquiétude de ma part, FORCÉMENT ! et l’impression de me faire l’avocate du diable…

Le diable étant … Sébastian Bergman lui-même !

Sébastien Bergman est un psychologue et profileur expérimenté et ancien policier. Dès que la police, et plus précisément, la police criminelle suédoise, s’embourbe, elle fait appel à lui.
Il est brillant et imbattable dans son domaine…
MAIS : antipathique, égocentrique, cavaleur, arrogant, cynique. Il se fait détester de tout le monde sauf…de certains lecteurs assidus qui sont les seuls à connaître ses failles.
Il est devenu au fil du temps un grand-père que la petite Amanda adore. (l’espoir d’amélioration est donc permis !)

Au cours des enquêtes on s’est attaché à Torkel, Vanja, Carlos, Billy…

Et Billy, parlons-en : le collègue, le policier exemplaire, l’ami… vient d’être arrêté : c’est un tueur en série : « Il a tué huit personnes. Parce qu’il le voulait. Parce qu’il y prenait du plaisir. »
Et cette découverte sidérante met l’avenir de la section de la police criminelle (avec, en plus, ses intrigues et ses luttes de pouvoir proches du pouvoir politique) dans une mauvaise posture pour affronter la nouvelle enquête : celle d’un meurtrier qui semble vouloir se venger de Sébastien Bergman, et lui lancer un défi .Mais se venger de quoi ?

«La femme dans le coffre de la voiture était la première. Combien en faudrait-il d’autres, cela dépendrait de son adversaire : était-il aussi malin qu’il le prétendait ?
Ce salaud arrogant. Sébastian Bergman.»

Contrairement à certains auteurs habitués aux longues séries, Hjorth et Rosenfeldt  n’entravent pas l’intrigue avec de nombreux ressassements. Les allusions aux histoires précédentes sont concises et s’inscrivent juste dans la compréhension ponctuelle des éléments de l’enquête.

Bien sûr, comme d’habitude, la vie personnelle de Bergman s’imbrique dans sa vie professionnelle :
Le lecteur est dans le secret depuis longtemps : Sébastien a perdu sa femme et sa petite fille de trois ans dans un Tsunami , en 2004, en Thaïlande.  Mais « que s’est-il réellement passé ce Noël-là, il y a presque vingt ans ? »

Vingt ans de deuil pendant lesquels Bergman s’est peut-être fabriqué de toutes pièces ce rôle de dinosaure autodestructeur et insupportable?…
Ce rôle qu’il a joué si longtemps lui permettra-t-il d’en endosser un nouveau si un évènement bouleversant surgit ? En est-il capable ?

L’écriture est nette, précise, sans fioritures, elle va direct à l’essentiel …

Dans Le fardeau du passé  il y a un savoir-faire indéniable qui maintient le suspens constant… Pas beaucoup de nuances, ni de sensibilité, ni peut-être de subtilité mais seulement du travail bien fait, bien agencé. Peut-être avons-nous là, le reflet d’un système implacable, technique et froid, celui de la police suédoise ou…d’ailleurs.

Soaz.


SUR LE FIL DE LA VIOLENCE de Mark O’Connell / Stock

A Thread of Violence

Traduction: Charles Bonnot

En 1982, dans une Irlande secouée par les attentats, le chômage et les grèves de la faim, Malcolm Macarthur se retrouve, à l’âge de 37 ans, dans une impasse financière. Ce dandy intellectuel qui ne se sort jamais sans son noeud de papillon est pris de panique à l’idée de devoir travailler pour gagner sa vie. Il échafaude alors un plan improbable : braquer une banque. Pour ce faire, il a besoin d’une voiture et d’une arme. Pour se les procurer, il assassine sauvagement une infirmière et un jeune fermier.
Mark O’Connell a longtemps été hanté par l’histoire de ce double meurtre. Alors que Macarthur a purgé ses trente ans d’emprisonnement, le voilà libéré et de retour à Dublin. Afin de percer les mystères qui entourent encore ces crimes brutaux et inexplicables, Mark O’Connell décide de le rencontrer. L’auteur se retrouve ainsi confronté à son propre récit : que signifie écrire sur un meurtrier ?

La recommandation d’Emmanuel Carrère, « Dans le panthéon des écrivains fascinés par des criminels, Mark O’Connell se révèle un des plus brillants. », alliée à cette photo de Malcolm Macarthur en couverture de ce livre, avec un nœud papillon et un regard perçant, intriguent d’emblée. Nul doute que l’on va avoir à affaire à du true crime, tout en s’attendant néanmoins à quelque chose d’un peu différent de ce qui se fait habituellement dans le genre true crime. C’est avec cette intuition que je me suis plongé dans Sur le fil de la violence de l’écrivain irlandais Mark O’Connell, mais s’est elle avérée fondée ou est-ce là un énième livre sensationnaliste sur un tueur ?

Vous vous en rendrez vite compte en lisant Sur le fil de la violence, il y a deux histoires dans ce livre, et non pas une. Il y a bien évidemment celle du tueur Malcolm Macarthur, personnage atypique pour un tueur, puisque issu d’un milieu très favorisé qui lui aura longtemps permis de se soustraire à toute vie professionnelle en étant financièrement assez confortable pour consacrer son temps à se cultiver et à profiter d’une vie mondaine propres aux personnes de son rang. Mais le jour où Malcolm Macarthur réalise que l’état de ses finances n’est plus viable et qu’il lui faudrait travailler pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille, ce qui dans son esprit signifie perdre sa liberté de pouvoir jouir de son temps comme il le souhaite, il commet l’irréparable en tuant deux personnes dans la perspective de préparer un braquage de banque. Ses crimes défrayeront la chronique en Irlande de part leur brutalité, mais également suite au retentissement politique lié au fait que Malcolm Macarthur fut arrêté dans l’appartement de son ami Patrick Connolly alors procureur général de la république d’Irlande, au point de faire de lui aujourd’hui encore le tueur le plus célèbre du pays.
Pour ce qui est de la deuxième histoire, c’est bien celle de l’auteur Mark O’Connell dont il est question, qui écrit sur sa vie, son parcours et sa démarche, essayant ainsi d’expliquer et de légitimer le fait qu’il en vienne à écrire un livre sur ce tueur qui l’obsède depuis longtemps, et qui s’apprête à prendre une importance encore plus conséquente dans sa vie avec l’écriture de ce livre qui est rythmée par des rencontres et entretiens avec son sujet principal, Malcolm Macarthur.

Ce qui dénote dans Sur le fil de la violence, en comparaison de ce qui se fait habituellement dans le true crime, c’est la volonté de l’auteur de découvrir les motivations de Malcolm Macarthur derrière ses crimes, tout en questionnant perpétuellement sa propre démarche en écrivant ce livre et en espérant rester au plus proche de la vérité, tout en étant conscient d’être contraint par le fait qu’il construit quelque chose essentiellement sur la base des paroles du principal intéressé. Mark O’Connell ne se contente pas de relater des faits, il réfléchit à ce qu’il est en train de vivre et d’écrire et nous fait part de ses réflexions. Il tente d’éviter ainsi les écueils propres au true crime en étant plus dans l’analyse que le sensationnalisme. Bien que je ne pense pas que l’on puisse dire que Mark O’Connell arrive à éviter tous les écueils, d’ailleurs il n’arrive pas non plus à véritablement éclaircir les réels motivations de Malcolm Macarthur derrière ses crimes, il parvient tout de même à nous faire réfléchir sur un genre littéraire qui a toujours autant de succès et à nous tenir en haleine avec une écriture particulièrement efficace.

Mark O’Connell signe avec Sur le fil de la violence un ouvrage plutôt en marge des canons du true crime. Ici la démarche de l’auteur est autant le sujet que l’histoire de Malcolm Macarthur et les crimes qu’il a commis. Un livre qui n’apporte pas toutes les réponses désirées mais qui soulève son lot de questions pertinentes et pas assez souvent posées.

Brother Jo.

TROIS ENTERREMENTS d’Anders Lustgarten / Actes Sud.

Three Burials

Traduction: Claro

Trois enterrements est le premier roman du dramaturge Anders Lustgareten dont la pièce Lanpedusa a été jouée dans quarante pays. Cette attention à la tragédie des migrants s’avère le principal moteur de ce roman.

« Comment Cherry, infirmière et mère de deux enfants, s’est-elle retrouvée en cavale au volant d’une décapotable rose, flanquée d’un policier menotté et du cadavre d’un réfugié assassiné ? Dans quelle quête pour la justice s’est-elle embarquée ? À ses trousses, un inspecteur de police raciste et enragé… Mais que peut bien faire d’autre une femme dotée d’une conscience dans l’Angleterre d’aujourd’hui ? »

Fan de « Thema et Louise », Cherry s’embarque dans une histoire totalement barrée, on l’aura compris à la quatrième couverture et vous le découvrirez très bien par vous-même. Disons seulement : Cherry ne s’est jamais remise du suicide de son fils et croit reconnaître ses traits, un matin d’ivresse, sur le visage d’un môme qui a traversé une partie de l’Afrique, survécu à l’enfer lybien pour traverser la Méditerranée et finir rejeté, mort, sur une plage de la Manche. Et c’est le début d’un gros bordel…

Etrange roman qui en surprendra plus d’un, racontant de manière très humaine, à hauteur d’homme, le drame des migrants qu’il habille d’un humour particulièrement noir, limite gênant parfois, de manière délibérée et totalement assumée. Se lisant très rapidement, Trois enterrements fait particulièrement bien le taf d’un Noir qu’on apprécie, franc, direct, garanti sans aucun filtre. Certes, ce roman n’est pas exempt de quelques faiblesses notamment dans ce désir d’épouser de trop nombreux thèmes qui tiennent à cœur au primo- romancier et Trois enterrements s’avèrera surtout maladroit en mettant en parallèle l’enfer des migrants et le mal être, le mal vivre des jeunes Anglais.

Néanmoins, le roman ouvre pas mal les yeux sur la tragédie vécue par ces gamins qui n’ont, de toute manière, rien à perdre… sauf la vie mais n’est-ce pas leur ordinaire depuis la naissance ? Eminemment politique, soulignant un côté sombre du Royaume Uni que confirme l’actu récente de la perfide Albion, Trois enterrements percute, atteint sa cible et peut être rangé à côté des romans de Joseph Incardona par exemple. On y retrouve cette rage contenue, cette colère froide devant le devenir de l’humanité, cette volonté de montrer les « invisibles » et un humour vachard particulièrement bien senti voilant un temps la tristesse, la peine. Lustgarten a choisi le combat, la lutte avec ses armes et peu importent les quelques imperfections, le message passe.

« Quand tout changement possible venant d’en haut est exclu, quand le pouvoir n’est que malveillance, que faire ? On se replie sur soi ? Ou on va chercher les autres et on se bat ? »

Clete.

KONG JUNIOR de Jean-Christophe Cavallin / Seuil.

À quelques encablures de Venise, sur l’horizon de la lagune se profile Poveglia. L’île abandonnée abrite les ruines d’un ancien asile. Lorenzo Kiesler prétend que King Kong est mort là-bas, au milieu des aliénés. Certain qu’il est son petit-fils, il regarde sa fin injuste comme une prémonition du meurtre de la nature. Quand la Mostra organise une soirée en l’honneur du King Kong de 1933, Lorenzo décide de s’y rendre et de venger son grand-père.

Jean-Christophe Cavallin, Docteur en Lettres Modernes, également professeur à l’université Aix-Marseille où il est responsable du master « écopoétique et création », signe avec Kong Junior son premier roman. Un premier roman qui n’est pas son premier livre puisqu’il est déjà l’auteur de quelques ouvrages. A l’évidence, pour ce qui est de la littérature, Jean-Christophe Cavallin connaît son rayon, mais est-ce que cela est assez pour faire d’un premier roman un bon livre ?

Quand j’écris sur un livre, pour exprimer mon avis j’entends, généralement je m’attarde un peu sur l’histoire avant de me prononcer sur l’écriture, ne serait-ce que quelques lignes. Mais je dois dire ce qui est, il m’est délicat de m’étendre ici sur l’histoire. Je me suis perdu dans la quête qui est celle de Lorenzo Kiesler. Je ne me suis pas perdu comme si j’avais décroché, comme si je n’appréciais pas ce que je lisais. Non. Je me suis perdu comme si je m’égarais dans un rêve. Un rêve trouble mais fascinant. Je me suis laissé entraîner par Lorenzo Kielser, qui lui-même semble perdu, dans Venise et ses alentours, plus belle et mystérieuse que jamais. Un étrange imaginaire se mêle ici à une réalité bien concrète. Un peu comme si l’on était plongé dans un brouillard dans lequel on perçoit les contours de ce qui nous entoure mais où tout semble insaisissable.

Ce qui frappe dès que l’on entame la lecture de Kong Junior, et qui m’a d’une certaine façon fait perdre le fil du récit bien que celui-ci ne fasse que 200 pages, c’est la façon d’écrire de Jean-Christophe Cavallin. Il est d’emblée évident que, bien que ce livre soit un premier roman, il est l’oeuvre d’un auteur confirmé qui semble avoir passé une vie à façonner une langue d’une poésie et d’une richesse folles. De l’esthétique magnétique de ses phrases à la musicalité envoûtante de son écriture, il y a une puissance littéraire d’une beauté tout à fait particulière qui se dégage du texte. Il n’y a pas une phrase dont on ne se régale pas.

« En regardant le vestibule au toit crevé de ciel bleu, avec son lustre de guingois, ses murs mangés d’éboulis, j’ai pensé aux chambres souterraines dont un coup de pioche éventre le plafond et dont la lumière du jour dissout les fresques antiques. Dans cette ruine où rien ne bouge, je savais que quelque part, assis au pied d’un mur ou sur un éboulis, Ritz était en train de s’éteindre. Est-ce que j’aurais dû le chercher ? J’avais défloré sa nuit. J’avais voulu l’éclairer, lui montrer comme elle était belle et je l’avais condamnée. Le rai de lumière nocive que j’y avais introduit la rongerait comme un acide. Ritz avait vécu dans le noir, mais sur tous les murs de ce noir respiraient de grandes fresques encombrée de héros, d’animaux légendaires, de combats mystérieux. Bientôt tout cela aurait disparu. Le jour y était à l’œuvre comme le ver dans le fruit. »

Kong Junior est un roman envoûtant à l’écriture puissante qui est l’apanage des grands auteurs. Jean-Christophe Cavallin a un talent d’écrivain indéniable et une passion pour la littérature qui ne fait aucun doute. Une lecture tout à fait étonnante et qui tient plus d’une confirmation que d’une première fois.

Brother Jo.

ZEM de Laurent Gaudé / Actes Sud.

ZEM de Laurent Gaudé / Actes Sud

Zem ? On le connaît !
Dans Chien 51, (Nyctalopes, octobre 2022), il était un « chien », ayant fui une Athènes en faillite, rachetée, comme grand nombre de pays, par le consortium GoldTex…Un policier désespéré errant dans une zone sordide de Magnapole…En le suivant dans cette «  zone du dehors »  nous nous étions même attendus, parfois, à croiser ces « furtifs » d’ Alain Damasio…


Alors, évidemment quand Zem sort en librairie ou quand on apprend qu’il va apparaître sur les écrans le 15 octobre prochain dans un film de Cédric Jimenez avec Gilles Lellouche, on éprouve à la fois du plaisir et de l’appréhension…Ce Zem là va-t-il être à la hauteur de notre attente ?

« La ville se prépare aux festivités de la cérémonie des Cinq Cents Jours. »
« Tout aurait dû se passer ainsi. Les docks qui travaillent. Les journalistes qui font tourner les caméras  pour pouvoir fournir aux informations des images du découpage des blocs jusqu’à plus soif… » Des blocs de glace qui arrivent du Groenland transformé en comptoir par GoldTex pour fournir « trois cent mille bouteilles d’une eau qui a connu les mammouths et l’ère glaciaire. Une eau d’avant la pollution humaine, pure comme l’éternité. »

« Mais soudain, un chariot porte-container surgit. Il déboule de la droite, dans le dos des journalistes, et roule vers le quai. Il va étrangement vite. » 

Il percute un bloc de glace, fait éclater un container qui laisse apparaître… « Cinq corps. Trois inconnus et deux « Rebuts.», se tenant les uns les autres et bourrés d’antidouleurs…

« Qui sont ces gens ? Et qu’est-ce qu’ils fuyaient ?»

 « Le surgissement du container au port est-il une mise en scène très bien réfléchie ? « 

C’est l’enquête que devront mener Zem, aujourd’hui garde du corps de Barsok chef de la Commission des Grands Travaux, et l’inspectrice Salia Malberg : « deux déracinés qui s’accrochent à leurs enquêtes pour ne pas se noyer. »

Par de discrètes allusions Laurent Gaudé nous rappelle habilement la trame essentielle du livre précédent.
L’intrigue policière est parfaite.
De courts paragraphes scandent sa progression.
« Inspirer, expirer » s’impose Salia à elle-même et le récit va suivre ce rythme haletant.

Mensonges, Cynisme, violence, barbarie, pillage des ressources, mépris, voire déni, du vivant chez ces nouveaux « maîtres du monde » (mais ne croisons-nous pas les mêmes chaque jour sur nos écrans ?).

Nous allons donc éprouver beaucoup de tendresse pour Zem et Salia, leur fragilité cachée qui les submerge parfois, leur amitié. Ils sont sans compromissions. Ils gardent aussi l’espoir qu’il y ait « d’autres mondes » et que la vie soit toujours « plus forte que tout. »

«Je ne sais pas ce que tu as mis en moi, Zem, il y a des années de cela, mais cela a peut-être à voir avec la rage ou la résistance.»(Salia)

Comme dans chien 51, l’auteur a choisi un genre littéraire auquel il ne nous avait pas habitués (au travers de ses pièces de théâtre, de ses romans, de ses nouvelles, de sa poésie …il écrit quand même depuis 1999 !) mais on y retrouve toujours le même souffle, le même élan, la même puissance, la même précision d’écriture.

Soaz.

PS : Il y a un autre « personnage » , une sorte de bidule qui m’a attendrie. A mon grand étonnement d’ailleurs, puisqu’il s’agit de Motus, le DataGulper de Salia, un programme d’assistance intelligente… « presque timide », qui hésite et affirme son désir de loyauté !

« Si les machines peuvent désobéir par loyauté, peut-être faut-il encore croire en l’avenir. » ?

LE MONDE EST FATIGUÉ de Joseph Incardona / Finitude.

« Êve est une sirène professionnelle qui nage dans les plus grands aquariums du monde. Mais personne n’imagine la femme brisée, fracassée, que cache sa queue en silicone. Quelqu’un lui a fait du mal, tellement de mal, et il faudra un jour rééquilibrer les comptes.
En attendant, de Genève à Tokyo, de Brisbane à Dubaï, elle sillonne la planète, icône glamour et artificielle d’un monde fatigué par le trop-plein des désirs. »

On suit Joseph Incardona depuis de nombreuses années maintenant et chacun de ses romans s’avère un régal. Grand défenseur des humbles, des bousillés, des oubliés du libéralisme cannibale, des victimes du système dont tout le monde se fout, le Suisse nous raconte des destins tragiques mais surtout la résistance de ces personnes qui affrontent le grand capital broyeur d’existences. « Homme à femmes » depuis quelques années, Joseph Incardona fait d’elles les héroïnes modernes qui ne lâchent rien dans l’adversité, de belles rebelles qui se lèvent, luttent seules pour un avenir meilleur. Dans les plus récentes parutions, on pourra citer les magnifiques Les corps solides de 2022 et Stella et l’Amérique de 2024, ses deux derniers romans. Le monde est fatigué est donc une nouvelle variante de « la lutte des classes » avec l’histoire d’une femme flinguée par la vie, la connerie, le fric roi. Mais ici, pas d’apitoiement, on a presque brisé Êve mais surtout on a fait de la jeune femme une guerrière que personne ne pourra arrêter dans sa quête.

« Parce que dans rêve, il y a Êve. »

Alors, les fans dont je suis, trouveront peut-être que le garçon tourne un peu en rond, que peut-être cette histoire comme les réflexions sur l’époque qui l’accompagnent ont déjà été écrites par le Suisse. « Ce n’était pas mieux avant. C’est pire maintenant. » Bien sûr, on a déjà senti la rage et la colère sous-jacentes chez le Suisse mais pourtant, il faut le reconnaître, on ne l’en lasse pas. Comment en vouloir à ce brillant avocat des filles, des femmes, des mères, ces victimes depuis l’aube des temps? … Les nouveaux lecteurs, eux, seront certainement impressionnés par la patte de l’auteur, le pouvoir émotionnel dégagé par ce roman.

On n’en dira pas plus faisant ainsi l’économie de certaines péripéties à l’image d’un auteur un tantinet paresseux parfois à nous dévoiler les détails du décor. La guerre d’Êve s’avère instantanément addictive et le final, démentiel, politiquement jouissif emporte tout, merci beaucoup Joseph Incardona !

Redoutez le chant des sirènes…

Clete.

PS: De Joseph Incardona également chez Nyctalopes:

STELLA ET L’ AMÉRIQUE, DERRIÈRE LES PANNEAUX IL Y A DES HOMMES, LES CORPS SOLIDES, LONELY BETTY, 220 Volts, CHALEUR, LA SOUSTRACTION DES POSSIBLES.

REVE D’UNE POMME ACIDE de Justine Arnal / Quidam.

« Une famille. Plusieurs générations de larmes et de calculs. Des femmes pleurent et s’en remettent aux médicaments. Des hommes comptent, aimantés par les chiffres.
Depuis longtemps, une enfant se souvient qu’elle a regardé.
« 

Après deux romans publiés aux éditions du Chemin de Fer, Les corps ravis (2018) et Finir l’autre (2019), la Messine expatriée à Paris, Justine Arnal, revient avec un nouveau roman, Rêve d’une pomme acide, chez Quidam éditeur cette fois. Un livre qui a tous les atouts pour faire parler de lui.

L’histoire écrite par Justine Arnal est autant une histoire familiale qu’universelle, une histoire locale qu’une histoire sans frontières. Elle nous immerge dans une famille où les femmes, selon un schéma malheureusement bien connu, sont réduites à une existence rythmée par leurs tâches domestiques répétées et pesantes. La cellule familiale se referme sur elles et les enferme. Une vie parfois étouffante où les larmes se mélangent aux médicaments. Autour d’elles, les hommes, plus occupés à compter leurs sous et tout ce qui est chiffrable, plutôt qu’à épauler les femmes, sont incapables de prendre conscience de la réalité qui est la leur et de s’impliquer comme il se doit pour changer la donne. Au fil du récit, le noyau dur de cette famille constitué d’une mère, d’un père et de leurs trois filles, va imploser avec le suicide de la mère. Une brutale et tragique secousse qui va mettre tout ce petit monde en émoi.

Dans son récit, Justine Arnal fait preuve de beaucoup de clairvoyance et de subtilité. Le fait d’être psychologue et psychanalyste de son métier n’y est probablement pas pour rien. C’est avec justesse qu’elle rend perceptible tout ce qui pèse sur cette famille. Ecrit d’une plume douce et poétique, à la forme parfois changeante, le texte est riche en émotions mais ne déborde jamais dans le pathos. On est pris par son écriture qui insuffle de la lumière à une histoire pourtant douloureuse.

Il y a dans Rêve d’une pomme acide un fort ancrage local. Situé entre la Lorraine et l’Alsace, Justine Arnal fait souvent référence aux mœurs locales et étaye son histoire d’expressions en alsacien. Etant moi-même alsacien et de l’âge de Justine, j’ai été on ne peut plus sensible à cela et à toutes les références ici présentes. Cette empreinte locale est très réaliste et donne une couleur particulière au récit. C’est donc une perception très subjective, mais cela a éveillé chez moi beaucoup d’images et de souvenirs, me donnant d’autant plus l’impression que Justine Arnal était dans le vrai. La fiction fut ainsi bien moins fictive.

Sans nul doute, le roman de Justine Arnal est une précieuse surprise dont le charme mélancolique séduit. Un livre sensible qui dit beaucoup de la vie en seulement 200 et quelques pages. C’est une belle et sincère voix qui s’exprime ici. On en reprendrait bien encore un stück, comme on dirait par chez nous.

Brother Jo.

A LA TABLE DES LOUPS d’Adam Rapp / Seuil.

Wolf at the Table

Traduction: Sabine Porte

A la table des loups est le premier roman traduit en français de l’auteur américain Adam Rapp. Inconnu chez nous, Adam Rapp a écrit une trentaine de pièces de théâtre, autant de romans jeunesse, a réalisé trois longs métrages dont Blackbird, une adaptation d’une de ses pièces, a participé à de nombreuses séries comme l’écriture du pilote de Dexter: new blood. Il est aussi l’auteur de deux autres romans inédits en France.

« Lorsque les frère et sœurs Larkin quittent le nid familial, chacun poursuit un fragment du rêve américain. Myra est infirmière en prison tout en élevant son fils, Lexy incarne la bourgeoisie des banlieues chic, Fiona plonge dans la bohème new-yorkaise, et Alec, autrefois enfant de chœur, disparaît dans les méandres de l’Amérique profonde. Si leurs existences sont radicalement différentes, une constante semble les rapprocher : la violence la plus sauvage rôde autour d’eux et, à leur insu, la mort les frôle à plusieurs reprises. Puis leur mère commence à recevoir d’inquiétantes cartes postales, dont elle choisit d’ignorer le message.« 

A la table des loups est la saga d’une famille de l’état de New-York, très loin de la folie de la ville, dans l’arrière pays. A priori, rien ne distingue ce roman de toutes ces histoires américaines où les protagonistes courent derrière un supposé rêve américain. Une mère très bigotte, un père souffrant d’un syndrome post-traumatique de la seconde guerre mondiale et leurs cinq enfants dont le dernier mourra très rapidement. Démarré à Elmira en 1951, le roman s’achèvera à Los Angeles en 2010, c’est donc à une long périple dans l’histoire américaine que nous convie Adam Rapp. Racontant le destin de trois des filles, leurs joies et peines, A la table des loups insuffle aussi autre chose de bien plus effroyable, une violence quasiment invisible mais néanmoins très perceptible, créant dès la première page un malaise qui ne nous quittera jamais.

Vers la moitié du roman, alors qu’on a surtout suivi le parcours de Myra Lee (on comprendra à la fin pourquoi) le drame, l’horreur qu’on pressentait se matérialise, explose à la tête de l’ainée de la famille et d’Ava sa mère. Alec, le fils dont on avait perdu la trace à 19 ans quand ses parents l’avaient viré de chez eux, pour avoir volé l’argent de la quête, donne de ses nouvelles… Le contenu des cartes postales, sibyllin d’apparence, envoyées depuis différents coins paumés, ne souffre pourtant d’aucune contestation et révèle au grand jour l’horreur pressentie depuis le début, depuis la première scène où le cauchemar restait tapi derrière un tableau d’apparence enchanteur.

Comment réagir quand le mal touche votre famille ? Que faire quand l’horreur vous ébranle, vous faire perdre toutes vos convictions, vos croyances?

 » Mais son Dieu a toujours été un Dieu de vengeance. Il a ôté la raison à son mari, il lui a ôté la santé et une grande part de son bonheur. Il lui a même ôté son petit frère alors qu’il était encore bébé. il s’est montré impitoyable. Pourquoi en irait-il autrement aujourd’hui? »

Animé d’une réelle force narrative, suggérant l’indicible sans jamais le montrer, offrant parfois quelques clés très troublantes au détour d’une page A la table des loups est un roman redoutable, triste à fendre le cœur parfois, développant les mécanismes d’une omerta familiale, laissant un trace indélébile et interrogeant sur les désordres de la psyché, sur les maladies mentales. A la croisée de certaines œuvres de Joyce Carol Oates et de Lionel Shriver A la table des loups s’avère terriblement noir, triste mais immanquable pour la finesse de son écriture et pour la réflexion sur nos choix qu’il propose, qu’il impose. L’étoffe des grands romans noirs.

Clete

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