Le hasard des sorties… La semaine prochaine nous parlerons de deux romans français traitant de la guerre d’ Algérie. Ils ne sont pas légion, on est très loin de la connaissance du conflit comme ont pu le faire les Américains avec le Vietnam, comme si chez nous, cette guerre , dont on ne voulait pas donner le nom à l’époque, n’avait pas créé de traumatismes, n’avait pas été le théâtre d’horreurs.
FRANÇOIS MURATET dans « Tu dormiras quand tu seras mort » chez Losfeld nous fera vivre le conflit au cœur du djebel tandis que PATRICK PECHEROT avec « Hevel » nous racontera la guerre telle qu’elle a été vécue depuis le Jura.
Jodi Picoult écrit depuis les années 90. Je l’ai découverte avec « La tristesse des éléphants » paru en 2017 chez Actes sud, un livre magnifique et étrange qui m’a marquée au point que j’ai eu très envie de lire « Mille petits riens » pourtant complètement différent. C’est un roman bien ancré dans la réalité où Jodi Picoult parle du racisme qui gangrène l’Amérique depuis toujours : un thème qu’elle voulait aborder depuis longtemps mais pour lequel elle a eu du mal à trouver l’angle d’approche, se sentant peu légitime vu son parcours de privilégiée blanche avec des études à Princeton puis à Harvard. Elle a trouvé le bon, c’est sûr et nous offre un très beau roman intelligent et captivant. Il est en cours d’adaptation cinématographique avec Viola Davis et Julia Roberts dans les rôles principaux.
« Ruth est sage-femme depuis plus de vingt ans. C’est une employée modèle. Une collègue appréciée et respectée de tous. La mère dévouée d’un adolescent qu’elle élève seule. En prenant son service par une belle journée d’octobre 2015, Ruth est loin de se douter que sa vie est sur le point de basculer.
Pour Turk et Brittany, un jeune couple de suprémacistes blancs, ce devait être le plus beau moment de leur vie : celui de la venue au monde de leur premier enfant. Le petit garçon qui vient de naître se porte bien. Pourtant, dans quelques jours, ses parents repartiront de la Maternité sans lui.
Kennedy a renoncé à faire fortune pour défendre les plus démunis en devenant avocate de la défense publique. Le jour où elle rencontre une sage-femme noire accusée d’avoir tué le bébé d’un couple raciste, elle se dit qu’elle tient peut-être là sa première grande affaire. Mais la couleur de peau de sa cliente, une certaine Ruth Jefferson, ne la condamne-t-elle pas d’avance ? »
Jodi Picoult construit son roman à trois voix, elle alterne les voix de Ruth, Kennedy et Turk, narrateurs à tour de rôle. Dans le même temps ces voix se mêlent, se répondent et éclairent d’autant d’angles différents les mêmes évènements, la même tragédie et le procès qui en découle. Ces éclairages contrastés, opposés mettent cruellement à jour les inégalités qui persistent entre les Noirs et les Blancs encore aujourd’hui et le racisme rampant quotidien de gens qui pourtant parfois s’en défendent.
Jodi Picoult s’est beaucoup documenté, elle a rencontré des sages-femmes, des mères noires, des suprémacistes repentis… C’est une situation réaliste et sombre qu’elle présente avec justesse dans ce roman au suspense continu, on est captivé par cette affaire, les différentes étapes du procès depuis le choix des jurés jusqu’au verdict final, l’évolution des personnages… on a du mal à lâcher le bouquin.
Jodi Picoult a un talent immense pour créer de beaux personnages, parfaitement crédibles. Ils sont profondément humains et l’empathie fonctionne, avec tous, oui, même avec Turk, qui est pourtant un sacré connard, mais aussi un pauvre type paumé qui s’est trouvé une famille chez les racistes. Des suprémacistes dangereux parce qu’ils ne sont pas que des abrutis, ils savent utiliser le net pour leur propagande, ne sont plus des skinheads violents, se fondent dans la masse, sociopathes en puissance. Le deuil frappe les pauvres types comme les autres et Ruth, la sage-femme, est paradoxalement une de celles qui peut le mieux comprendre sa souffrance.
Ruth et Kennedy sont deux personnages de femmes magnifiques. Ruth, fille de domestique, brillante à l’école, s’est toujours pliée à ce qu’on attendait d’elle et a réussi à se construire une vie respectable sans jamais oublier, car elle en a peu l’occasion, que rien n’est jamais acquis. Elle a toujours dû se battre et se méfie des « sauveurs ». Kennedy, jeune avocate privilégiée et progressiste comprend peu à peu l’étendue des privilèges que révèle la phrase « je n’attache pas d’importance à la couleur de la peau ». Le roman est aussi celui du chemin qu’elles vont faire l’une vers l’autre.
Un très beau roman, source de réflexion universelle.
21 mars donc, débuts de la nouvelle collection Equinox des éditions les Arènes dont on vous a déjà parlé lors d’ un petit entretien avec son éditeur Aurélien Masson. Mais ce n’était que des mots, place au verbe maintenant. La page blanche que rêve d’enluminer l’éditeur pourrait être écrite par une Dominique Manotti dont on connaît déjà tous l’immense talent et dont le douzième roman “Racket” sort aussi aujourd’hui dans la même collection. Nous y reviendrons sous peu mais il semblait plus judicieux de s’intéresser, dans un premier temps, au premier roman d’un inconnu, Thomas Sands, une découverte maison et qui ne laissera pas indifférent, clivera peut-être.
“C’est un pays perdu… Un pays agenouillé, humilié, sous le joug d’une poignée de dirigeants de start-up. Soudain, il surgit de nulle part. Il n’a pas vingt-trois ans. Maigre comme sont les chiens de combat, le visage marqué parfois, arcades fraîchement refermées, pommettes étoilées de sang séché, phalanges éclatées. Il possède ce mélange de douleur, de mémoire et de fragilité qui mène certains hommes à la violence. Il se porte aux côtés de ceux qui ne sont rien. Il allume un feu dans la plaine…”
Et quel feu parce que si le roman ne comporte que 138 pages, l’incendie déclenché sera dévastateur. Ce premier roman de Sands entre, et c’est une évidence, dans la catégorie des bouquins coup de poing, grosse baffe, claque dans la gueule…pas forcément des coups de coeur mais toujours des garde-fous essentiels… si vous entrez dans l’histoire, si vous adhérez au propos. Dans le cas contraire, si le propos vous semble très éloigné du monde que vous vivez, que vous sentez, cet immense coup de gueule, particulièrement violent dans son issue, vous semblera vain.
Doit-on ici dissocier l’auteur de son personnage tant le propos semble écrit, jeté, avec les tripes, douloureusement, révélateur d’une colère froide qui engendrera bien vite la révolte, la lutte auprès de ceux qui n’ont plus grand chose et qui veulent exister malgré la félonie des politiques, les forces coercitives, les mensonges des médias valets d’un pouvoir parfaitement identifié ici comme macronien. Le style, urgent, colle parfaitement à l’intrigue, à la fièvre qui s’empare du héros et sied parfaitement à une histoire qui ira très loin dans l’outrance. L’urgence est prégnante, envahissante mais souffrirait certainement d’une certaine usure, d’une lassitude sur un format plus long.
Sans vouloir rappeler que beaucoup d’avancées sociales, de victoires populaires ont été gagnées dans le sang et non le cul posé sur une place parisienne à discuter ou en s’imaginant en marche alors qu’on est, au mieux, à l’arrêt, “Un feu dans la plaine” se veut le témoin impitoyable des dérives actuelles, des privilèges dégueulasses, de la paupérisation de classes “déclassées”, sans intérêt ni utilité, dans le monde magique que l’on nous concocte. La trajectoire douloureuse, mortifère, du personnage principal indique aussi très clairement que là-haut, tout en haut de la gabegie étatique, dans les salons des ministères comme dans les salles de rédaction inféodées, nul est à l’ abri d’un kamikaze désespéré, d’un sniper déterminé.
« On cesse d’être humain, d’être rattaché au monde, aux autres, à ceux que l’on aime à la seconde où l’on ne peut plus dissocier les événements de ses émotions.A la seconde où les mots vous manquent.C’est toujours la honte qui engendre le crime. »
Dans la grande corne australe du continent africain, l ’Erythrée est le théâtre de découvertes macabres autour d’un sycomore. Cette colonie italienne est-elle propice à des actes de la commedia dell’ Arte ou bien le résultat d’une décrépitude d’un monde en mutation? Le face à face entre autochtones et les éléments d’un pays, se disant suzerain, sera t-il un élément déclencheur de prise de conscience? En tous les cas des courants de culture s’opposant, entre incompréhensions, dissensions et quiproquos la clarification de l’énigme des pendus ne sera pas chose aisée.
«Une épidémie de suicides s’empare de la colonie italienne d’Érythrée : le sort des indigènes n’intéresse guère, mais quand on découvre le corps du marquis Sperandio, propriétaire des terres et pionnier enthousiaste, pendu au plus haut sycomore d’Afelba, les autorités s’émeuvent. Aussitôt le capitaine des carabiniers royaux Colaprico et Ogbà, son Sherlock Holmes abyssin, accourent.
Nos deux enquêteurs s’égarent dans des fausses pistes à dos de mulet, du port de Massaoua aux hauts plateaux d’Asmara : il faudra bien scruter la terre rouge. Une vieille sorcière, un étrange chien féroce, une princesse noire, d’anciennes amitiés, deux sales types qui cachent bien leur jeu et des métaphores à base de piment viennent épaissir le mystère. Les agioteurs mafieux ne sont pas loin, le temps des hyènes a commencé. »
L’homme de lettres transalpin sait manier le verbe, sait tourner les phrases. Son acuité littéraire n’est pas à mettre en doute. Mais au cours de ma route, cette lecture s’est trouvée jonchée de nids-de-poule dans l’emploi massif de termes locaux constamment traduits, ne permettant pas une fluidité dans l’avancée du récit. De ce fait et de part un fond un peu pauvre, j’ai eu du mal à m’insérer dans cet écrit. Il y a bien sûr la description d’un pays très mal connu, dans une période de son histoire sous le joug de nos voisins de la botte, mais la cadence, le tempo, permettent difficilement de se familiariser avec celui-ci. On peine à intégrer les subtilités entre les deux entités coloniales et les conséquences induites par cette enquête, avec cette absence de tension, restent floues, sans réelles accroches.
Hormis, donc, la propension à nous exposer un cadre social en cette période coloniale, le roman manque d’un fil directeur appuyé et d’une fluidité salvatrice.
L’ Érythrée vu par un Italien se perdant dans une contrée qu’il tente de nous faire découvrir avec sa belle plume dépourvu de constant fil rouge.
Lawrence Millman, inconnu avant ce jour en ce qui me concerne, est un auteur spécialisé dans les récits de voyages et spécialiste en mycologie, ce qui ne nous sera pas réellement utile…Et donc, avant d’être poussé par le grand vent de l’aventure, Millman a écrit un premier roman qui était resté inédit en France.Sonatine, comme d’autres éditeurs, c’est un peu à la mode en ce moment, nous sort le roman et comme les autres, nous parle d’un chef d’œuvre qu’ils ont réussi à exhumer et c’est tout à fait leur droit.
« 1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême. Entre le Holden Caulfield de L’Attrape-cœur et le Patrick Bateman d’American Psycho, Jesse est difficile à situer. Est-il la victime d’un handicap mental, d’un contexte familial perturbé, d’une société où fleurissent les images violentes, ou bien un tueur en série sans empathie, capable d’éliminer ses contemporains aussi facilement que ces rats sur lesquels il aime tirer ? Lawrence Millman nous abandonne entre ces hypothèses perturbantes, jusqu’aux dernières pages du livre et leur étonnante conclusion. »
J’ai coutume, par paresse, d’ajouter la partie narrative de la quatrième de couverture mais pour celui-ci, j’ai tenu à mettre aussi l’avis de l’éditeur pour permettre à certains de ne pas tomber dans le panneau du roman prise de tête qu’il n’est pas forcément selon la manière dont on l’aborde. Il y a deux façons d’envisager la lecture. Soit on décide comme l’éditeur d’en faire un chef d’œuvre montrant les failles éducatives comme la misère de ce coin d’Amérique, soit on l’aborde comme un roman gore à l’humour noir assez ravageur au milieu d’horreurs et de forfaits assez terribles.
Ceux qui ont lu « L’attrape cœur comme « American psycho » ne vont pas forcément voir en quoi, « Jesse le héros », se rapproche de ces deux chefs d’œuvre. De fait, le roman est bien situé entre les deux romans cités au-dessus mais n’est vraiment proche d’aucun des deux. Il y a bien ici, une fuite d’un ado mais rien à voir avec le New York de Salinger. Le roman raconte bien aussi quelques moments de la vie d’un jeune psychopathe mais à des années-lumière de la perversité et de l’intelligence froide d’un sociopathe accompli comme Patrick Bateman de Brett Easton Ellis.
L’éditeur nous interroge sur la personnalité réelle de cet enfant. Est-il victime de son environnement familial ou géographique, des images véhiculées par la société et la tv ou souffre-t-il d’un handicap mental? En ce qui me concerne et j’ai pris très rapidement mon parti, Jesse est fou à lier. Tout est cramé dans son cerveau, faudrait le débrancher mais il n’y a pas le droit quand même ou il faudrait l’isoler comme tentent de le faire, en traînant des quatre fers, son père et son grand frère en envisageant de l’emmener dans un institut spécialisé.
Lawrence Millman a décidé de nous faire vivre son histoire depuis le cerveau ravagé du pauvre Jesse, à l’ouest de l’ouest. Il y a un bordel dans sa tête, franchement je n’aimerais pas y vivre. Et tout le long du roman, on ne peut s’empêcher de trembler, non pas pour Jesse, mais pour les gens qu’il rencontre, mais aussi rire de ses délires. D’ailleurs, il me semble que la fin, surprenante, du roman plaide en la faveur d’une bouffonnerie assumée plutôt que vers un autre roman social pointant une fois de plus les manques éducatifs américains.
Alors, ce n’est peut-être pas le chef d’œuvre annoncé, mais cela reste néanmoins un roman noir parfaitement réussi alternant moments tragiques et durs et passages furieux montrant l’aliénation grave de l’enfant, le désespoir de son père épuisé tout en pointant l’impuissance du grand frère à contrôler un peu son jeune frère.
Par les rafales est un roman de Valentine Imhof auteure d’une biographie de Henry Miller.
Par les rafales, un titre qui prend tout son sens à la fin du roman. Ces rafales vous emporteront dans les ténèbres. Ces rafales – poétiques – secoueront votre être – vous ressentirez de la haine, de la colère, de l’empathie, vous comprendrez ce que veut dire Lutter, et pourtant quelque part au loin, dans la brume vous apercevrez un point lumineux. Par les Rafales, accompagnons Alex pour gravir les obstacles que cette putain de vie a mis devant et derrière elle, accompagnons là vers cette lueur -l’espoir – dans l’horizon brumeuse du néant nordique.
« Ils avaient réussi à la retrouver. Alex l’avait compris. Le type inventait des souvenirs bidon, il a proposé de s’arrêter dans un café de campagne pour boire un pot. Pour le plaisir d’être en France, parce que c’est si différent des États-Unis… Ça, elle le savait. Quand il a enserré ses jambes entre les siennes, elle n’a rien fait pour se dégager. Au contraire. Elle a envoyé tous les signaux pour lui faire entendre qu’elle n’attendait que ça depuis le début… Elle le tenait… Elle saurait disparaître ensuite. C’est du moins ce qu’elle pensait. Mais on laisse toujours quelque chose derrière soi. Et au moment où Alex s’apprête à tuer un homme, pour la troisième fois, Kelly MacLeish, jeune sergent juste sortie de l’école de police et mutée aux Shetland, décide de changer complètement d’angle dans l’enquête sur le meurtre de Richard MacGowan le soir du Up Helly Aa, la fête des Vikings, lorsque tout le monde se rassemble pour la crémation du drakkar. Le seul indice retrouvé sur le cadavre, c’est un long cheveu noir. Alors sans le savoir, Kelly rejoint le camp des poursuivants. Ceux qui courent après Alex, ceux qu’elle fuit, toujours plus vite, toujours plus au nord. »
Jamais le roman noir n’a été aussi ancré dans le présent et l’actualité. C’est le cas de l’ouvrage de Valentine Imhof qui s’attaque à un sujet fort dont on entend beaucoup parler ces temps. Dans le roman le personnage principal vivra de terribles instants en Louisiane. Des événements qui impliqueront par la suite: une blessure qui ne peut jamais cicatriser et surtout une vie détruite. Et dans ce roman que dire des agresseurs ? Le trait un peu grossi, sûrement pour les rendre détestables, nous mène à les haïr et à vouloir les détruire – faire de la charpie de leurs sales gueules !
Le personnage d’Alex, héroïne, nous possède !
Alex, une jeune femme dont on apprend l’âge étonnant à la fin de l’intrigue nous donne l’impression que sa vie défile à grande vitesse. C’est une personne forte, blessée pour ne pas dire détruite en proie à des sentiments d’être suivie, harcelée, que quelqu’un en veut à sa vie. Alex, est une jeune femme auquel on s’attache malgré les actes terribles qu’elle commet. J’ai été heureux de l’accompagner. La plume habile de l’auteure nous donne l’impression que nous, lecteurs, réussissons à l’aider. Ou tout du moins Alex, aussi dure soit-elle, accepte de nous tendre la main pour que nous puissions l’aider. Alex est un magnifique personnage.
Par les rafales est un roman étonnement écrit. Il est empreint de poésie et de musique, omniprésente (la playlist en fin de roman est d’ailleurs impressionnante !). La géographie des lieux nous permet de nous les imaginer, souvent noirs, brumeux et pluvieux, sans oublier nappés de fumée de cigarettes et d’alcool. Tout est fait pour nous plonger au plus près des personnages. Si près que chaque chapitre est précédé d’un extrait de romans, de poèmes dont la police est calligraphiée. Certes la lecture est difficile mais parvenir à les déchiffrer nous rend victorieux ou peut-être est ce une manière d’entrer dans le cœur d’Alex, soit en ami ou en intrus, peut-être….
On retrouve avec plaisir Ian Rankin et son personnage Rebus. Ce dernier est toujours à la retraite, mais peut-on vraiment parler de retraite avec Rebus ? Dans ce nouveau roman, il s’intéresse au meurtre d’une femme de la haute société dans les années 70. Cette dernière est tuée dans un hôtel qui est occupé par son amant une gloire du rock, son groupe et ses amis. Les soupçons vont naturellement vers le mari, un riche banquier d’Edimbourg, mais le meurtre reste irrésolu.
Bien sûr, on retrouve également dans ce livre les protagonistes habituels : Siobban Clarke et Malcom Fox. Ces deux-là sont obligés de coopérer dans une enquête et laisser leur rancune de côté : Darryl Christie s’est fait tabasser devant chez lui. Les suspects ne manquent évidemment pas, vu le nombre d’ennemis qu’il a pu se faire. Le premier d’entre eux est bien évidemment Cafferty qui ne veut pas abandonner son territoire à ce jeune prétendant.
L’enquête les menant naturellement vers Cafferty, Siobban fait appel à Rebus pour lui venir en aide. Ces deux instructions conduites de front, vont amener Rebus une fois de plus des bas-fonds d’Edimbourg aux salons de la bourgeoisie, montrant avec tout le talent de Ian Rankin, que ces derniers sont tout aussi violents, noirs, et pourris.
Dans cet opus, Rebus montre des signes évidents de fatigue : il essaie de se sevrer de l’alcool et de la cigarette, son corps à bout des excès, donne une tout autre dimension au roman. Nous sommes confrontés à la maladie, on s’inquiète pour ce personnage auquel on s’est vraiment attaché au fil de nos lectures. Mais son mordant est pour l’heure toujours là, sa soif de justice, son indocilité et son humour très cynique.
On pourrait avoir peur que le roman sombre dans l’habitude et les facilités, mais Ian Rankin ne s’essouffle pas, il arrive mieux que jamais à nous captiver, à faire ressortir le meilleur et le pire de ses personnages, il s’agit vraiment d’un excellent cru.
Pour les amateurs ou pour les nouveaux lecteurs de Ian Rankin, je ne peux que vous conseiller d’approfondir votre connaissance d’Edimbourg et de Rebus avec la lecture de « The beat Goes on », recueil de nouvelles consacrées à ce personnage de flic alcoolique, irascible, amateur de rock, têtu mais au combien attachant et extrêmement perspicace dans ses enquêtes. Le recueil comporte 31 nouvelles, de la jeunesse de ce personnage à son arrivée à la retraite, 31 nouvelles qui nous permettent de mieux le connaître, le comprendre et bien sûr de s’y attacher. Pour ma part, contrat entièrement rempli.
Au royaume d’Héphaïstos, de Vulcain, les disciples sont légion. Mués par des soifs irrépressibles de vision de ces langues de feu, afin d’étancher ou panser leurs douleurs limbiques, ils font régner une horreur extrême. L’auteur nous plonge dans cette ville de Southampton au côté de l’enquêtrice Helen Grace, pilier du commissariat de la ville. Et c’est en côtoyant l’absolu, des vies sacrifiés, dans un macabre assouvissement, aux contours de dessein abscon, que l’on se brûle les pulpes digitales en tournant ces pages, nous contraignant à ne pas évoluer dans le récit à pas mesurés.
«Six incendies en vingt-quatre heures, deux morts, plusieurs blessés. Helen Grace n’a jamais vu ça. Comme si quelqu’un tentait de réduire la ville en cendres… Accompagnée de son équipe et bien décidée à arrêter le pyromane acharné, Helen sait qu’elle ne peut se permettre le moindre faux pas : non seulement cela aurait de lourdes conséquences sur la survie des habitants, mais sa carrière serait également finie.
Pourtant, alors que Southampton s’embrase et que de plus en plus d’immeubles partent en fumée, les sombres penchants de la détective prennent le pas sur sa raison… »
L’oeuvre littéraire de M.J. Arlidge s’établit sur le personnage récurrent d’Helen Grace. « Au Feu, Les Pompiers » est son quatrième acte. Son personnage féminin lui a été inspiré partiellement par Lisbeth Salander issue des écrits de Sieg Larsson. Officier de police complexe, qui comme tout à chacun, a ses côtés sombres, tendant à sortir des clichés usés du flic alcoolo-cabossé. On y découvre un échappatoire, un sas de décompression, plutôt singulier, d’autant plus en rapport avec sa fonction…
Dans cet opus, pour lequel je découvre l’univers voulu de l’auteur et son personnage central, nulle nécessité d’avoir lu les précédents. L’architecture du récit et sa forme captent mon attention en associant conjointement, de manière proximale, les douleurs de chacun. La dissection des failles des acteurs du roman reste claire, directe, en formant une cohésion dans l’avancée non linéaire d’une enquête où pertes et souffrances sont les mots clefs. Comme elle, comme eux, on s’insurge contre ces actes meurtriers d’un pyromane insaisissable. On juge, on se déjuge, on cherche le coupable, on cherche à s’expliquer son mobile, ses mobiles. L’auteur réussit donc à nous intégrer au coeur de l’ouvrage et nous ouvre à une lecture active.
Roman du kelvin: roman des brasiers, roman du rouge andrinople, roman qui vous lèche de sa langue ignescente mortifère.
William Bayer est un des grands auteurs américains dont j’attends les livres avec impatience. Ses romans sont toujours fascinants, mêlant une enquête passionnante à une grande érudition sur des sujets variés. Passionné d’art et de psychanalyse, il a été fasciné par le personnage de Lou Andréas-Salomé il y a plusieurs années déjà. Il voulait l’insérer dans un de ses romans sans écrire un roman historique et c’est par le biais d’une photo qu’il a eu l’inspiration de ce livre.
« Tess Berenson, jeune artiste performeuse, emménage dans un vaste loft à Oakland en Californie. La locataire précédente, Chantal Desforges, y a laissé des traces singulières : une croix de Saint André ainsi qu’une sorte de cellule fermée par une grille. C’était une dominatrice qui recevait une clientèle de haut vol. Fascinée par cet univers, Tess envisage d’en tirer une performance. Mais lorsque le cadavre de Chantal Desforges est retrouvé dans le port, Tess se transforme en enquêtrice. Elle ne soupçonne certainement pas que le labyrinthe où elle se perd la conduira à une photographie prise au XIXe siècle : la « Photographie de Lucerne » sur laquelle on voit Lou Andréas-Salomé qui semble fouetter Friedrich Nietzsche… »
Cette photo est l’origine du roman, mais aussi l’origine de l’intrigue, première mise en abyme d’une longue série dans ce livre brillant où William Bayer mêle plusieurs histoires qui se croisent, se répondent et se rejoignent finalement avec un immense talent. L’enquête de Tess va la mener loin dans l’Histoire, certains événements passés depuis plus d’un siècle n’en finissent pas de résonner encore aujourd’hui et William Bayer, maître du suspense, nous tient en haleine jusqu’au bout.
Il insère à son histoire des personnages réels, notamment Lou Andréas-Salomé à Vienne en 1913 et Freud avec qui elle étudie pour devenir psychanalyste à cette époque. Pour ma part, je ne la connaissais pas, mais le livre m’a donné envie d’en savoir plus sur elle, intellectuelle brillante, écrivaine, femme libre qui ne s’est pas laissée éclipser par les hommes autour d’elle. On comprend la fascination de William Bayer qui fournit en fin d’ouvrage une bibliographie pour en savoir plus sur elle. Si elle devient personnage de roman, William Bayer a veillé à être crédible et à respecter sa vie tant sur la chronologie que sur sa personnalité. Une fois ceci posé, c’est un personnage à part entière et un très beau ! William Bayer lui consacre une bonne part de son récit, il l’embarque allègrement dans son histoire avec une rencontre peu probable. Il n’hésite pas non plus à imaginer une correspondance entre elle et Freud, jouant de sa liberté d’écrivain.
Il construit son roman en alternant les chapitres historiques et les chapitres contemporains. Tess est la narratrice dans les parties contemporaines, elle s’improvise enquêtrice d’abord pour comprendre cette femme assassinée qu’elle a à peine connue mais qui l’intrigue : une dominatrice qui se considérait comme une thérapeute. C’est une véritable enquête policière qu’elle mène, en collaboration avec l’inspecteur chargé de l’enquête et les découvertes qu’elle fait vont peu à peu faire écho à sa propre vie et l’entraîner dans la création d’une pièce de théâtre.
Puis il y a la troisième histoire, celle d’un mystérieux major allemand Ernst Fleckstein, un personnage énigmatique et inquiétant dont les mémoires commencent dans l’Allemagne hitlérienne des années 30. William Bayer entremêle ces trois destins de main de maître, sans jamais perdre le lecteur. Les interactions entre ces personnages, leur vie et cette fameuse photo qui refait surface à différentes époques et provoque des réactions en cascade sont dévoilées progressivement et tout se tient, l’enquête policière, les personnages qui sont magnifiques, leurs liens et leurs ressorts psychologiques : un véritable travail d’orfèvre !
« Le regard du gamin se fixa soudain, comme s’il venait seulement de remarquer sa présence. Son bras pivota dans sa direction, le pistolet se braqua droit sur sa tête. McCoy se figea tandis que le gamin affinait sa visée. Une détonation sèche retentit. Une nuée de moineaux s’envola du toit et la foule paniqua pour de bon. »
Avec Alan Parks, Rivages a sûrement touché le gros lot. Auteur d’un premier roman remarquable, le romancier écossais a l’intention de raconter une histoire criminelle de Glasgow en douze volumes, si j’ai bien lu, et à la fin de ce premier opus particulièrement attractif sur de nombreux points, on ne peut que l’encourager dans sa quête.
« Dans l’un des secteurs les plus passants de Glasgow, devant la gare routière, un garçon d’à peine vingt ans ouvre le feu sur l’inspecteur McCoy et sur une jeune femme, avant de retourner l’arme contre lui. La scène se déroule sous les yeux de Wattie, l’adjoint de McCoy. Qui est ce mystérieux garçon ? Quel est le mobile de son acte ? C’est ce que les deux policiers vont s’efforcer de découvrir, malgré l’opposition de leurs supérieurs. »
L’action se déroule en 1973 et la parenté avec le regretté William McIlvanney qui a si bien écrit sur Glasgow dans l’impeccable série policière Laidlaw, n’est absolument pas usurpée. Peut- être un peu moins peut-être que chez son illustre prédécesseur, Glasgow reste néanmoins un personnage important du roman. Une ville en pleine déliquescence , rongée par la baisse de l’activité économique et par une criminalité bien organisée, ayant quasiment pignon sur rue, arrosant une police corrompue et se lançant dans le trafic d’héroïne tout en en méprisant les victimes de ce poison. Glasgow, la déglinguée…
Mais la grande star, c’est Harry McCoy, un flic abordant la trentaine et jeune inspecteur après de nombreuses années à arpenter le pavé de la ville. Quand on crée un personnage amené à durer, la difficulté provient de la capacité de donner envie au lecteur de retrouver ce personnage, d’arriver à laisser des éléments de l’histoire du personnage en suspens, de parvenir à rendre son héros attractif. Alan Parks n’a pas pu éviter certains clichés qu’on rencontre chez les flics de papier: des zones d’ombre dans l’histoire de McCoy, un adjoint novice, un chef particulièrement irascible, une copine toxico et prostituée, des amitiés sulfureuses, des addictions. Mais d’un autre côté, un flic lisse, quel intérêt… et là, le saupoudrage est tout à fait acceptable. On peut aisément rapprocher McCoy de l’Irlandais Jack Taylor de Ken Bruen pour cette propension à prendre des coups et de toujours avancer mais aussi à faire des mauvais choix avec un raisonnement perturbé par des substances prohibées ingurgitées en masse.
Commencée le premier janvier par une visite en prison, dans une atmosphère blafarde de chutes de neige qui dégueulassent la ville, l’enquête se déroule sur une dizaine de jours. Entamé par une scène forte, le roman ne perdra jamais ce rythme trépidant. McCoy va fouiller toutes les couches de la société glaswegienne: des toxicos, prostituées, barons du crime, SDF, à la haute bourgeoisie en effleurant la noblesse. C’est rude, violent, carré, pas un instant pour souffler. A la manière des enquêtes de Robicheaux de Burke, à un certain moment, quand il s’ intéresse à une famille de nantis, on comprend qu’il a touché aubut mais on devine aussi qu’il aura bien du mal à envoyer les coupables devant un tribunal.
McCoy est obstiné, déterminé, et dans cette atmosphère très sombre saturée de perversité et tapissée de testostérone, le souffle d’humanité qu’il apporte, contribue à garder une certaine confiance en l’homme.
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