Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Page 109 of 177

TOUT CELA JE TE LE DONNERAI de Dolores Redondo / Fleuve.

Traduction: Judith Vernant

Dolores Redondo nous avait précédemment embarqués dans sa trilogie du Batzan aux confins du Pays Basque espagnol. Là, elle nous enjoint à la suivre en pays de Galice situé au Nord-Ouest de l’état ibérique à la frontière lusitanienne, non loin de Saint Jacques de Compostelle. Car la Galice présente une histoire monarchique, noble par l’entité représentée par le royaume suève, ce qui aura son importance dans le présent récit. C’est avec délectation que l’on retrouve l’écriture de cet auteur capable d’aimanter notre esprit dans un ouvrage consistant.

«Interrompu un matin dans l’écriture de son prochain roman, Manuel Ortigosa, auteur à succès, trouve deux policiers à sa porte.Cela aurait pu n’être qu’un banal et triste accident – une voiture qui, au petit jour, quitte la route de façon inexpliquée. Mais la mort de Alvaro Muniz de Davila, est le mari de Manuel et le chef d’une prestigieuse dynastie patricienne de Galice. Dans ce bout du monde aussi sublime qu’archaïque commence alors pour Manuel un chemin de croix, au fil duquel il découvre qu’Alvaro n’était pas celui qu’il croyait.Accompagnée par un garde civil à la retraite et par un ami d’enfance du défunt, il plonge dans les arcanes d’une aristocratie où la cupidité le dispute à l’arrogance.Il lui faudra toute sa ténacité pour affronter des secrets impunis, pour lutter contre ses propres démons, et apprendre qu’un rire d’enfant peut mener à la vérité aussi sûrement que l’amour. »

L’auteur à succès, pilier porteur du roman, voit son existence lacérée par une terrible nouvelle qui infléchira celle-ci. Il devra, alors, revêtir d’autres habits, se forger une culture appropriée afin de s’incarner dans le personnage qui tentera de faire la lumière sur cette tragédie. Entrer dans les secrets, dans une vie parallèle, dans les arcanes d’une société opaque, le fait se pencher dangereusement sur les lèvres d’un précipices. Les coups sont profonds et rudes néanmoins il trouvera des alliés insoupçonnés. Sur le fil du rasoir, certes, mais il affronte, il combat, il s’affirme! Des ressources il en perçoit et trouve, ou retrouve, des repères pour évoluer dans sa quête salvatrice.

Dolores Redondo assigne de sa patte, de sa sensibilité littéraire et humaine son roman lui permettant, par là même, de découvrir une région par ses us et coutumes. Elle prend le temps de poser ses personnages et de les inclure dans un contexte cohérent. Elle nous hameçonne sans tirer brusquement sur le fil, en apposant une tension crédible régulière tout en s’autorisant des plages d’inspiration vitale en lien avec l’adaptation de Manuel à son environnement. Contrairement à sa trilogie, elle s’appuie sur des ressorts manichéens bien que le trouble, le doute et l’opacité nimbent l’ensemble. Sous sa coupe, lecteur on en devient inquisiteur et cherchons avec discernement, inflexibilité la voie éclairée.

Grand écrivain qui, à nouveau, réussit un coup magistral de justesse, d’intérêt, dans cette communauté!

Chouchou.

JACQUI de Peter Loughran / Tusitala.

Traduction: Jean-Paul Gratias

« Je ne m’étais pas si mal conduit envers elle d’ailleurs. Oui, je l’avais tuée, mais on doit tous mourir un jour. C’est inévitable. Je ne lui avais rien fait qui ne lui serait pas arrivé un jour ou l’autre, de toute façon. »

Peter Loughran n’avait qu’un seul roman à son actif en France, le culte “London Express” sorti à la Série Noire en 1967 et qui fut au cœur d’une polémique autour de la paternité de l’oeuvre, certains pensant que c’était l’éditeur Pierre Duhamel qui l’avait lui-même écrit sous pseudonyme. Auteur bien mystérieux, Loughran, a depuis complètement disparu de la circulation, personne ne sait ce qu’est devenu cet auteur né en 1938 à Liverpool. On peut d’ailleurs lui trouver une certaine ressemblance avec un dénommé John Lennon, autre figure liverpuldienne célèbre au destin tragique.

“Jacqui” est un roman de 1984 exhumé par les éditions Tusitala comme tant de bons romans sortis avec une trop grande parcimonie par cet éditeur. Nyctalopes étant actuellement victime d’attaques sur notre objectivité de la part de médiocres jaloux et d’aigris séniles, d’abord merci à ses pauvres bouffons, clodos du web, parce que bien plus que la calomnie, c’est l’indifférence des lecteurs qui plombe un blog et donc, par ailleurs , plus aucune raison de se priver pour faire des éloges sans ambiguïtés aux maisons d’édition qui nous font vraiment kiffer. Et Tusitala, pour les amateurs de Noir, très loin du mainstream imposé et abondamment encensé, c’est vraiment, à chaque fois, du premier choix. Bon, c’est vrai que parfois, la lecture pique un peu, cogne gravement, ébranle, dérange, tout est histoire de tolérance à l’horreur racontée dans ces tranches de vie de familles foutraques ricaines ou britanniques comme dans “Jacqui”.

Jacqui, c’est la petite copine du narrateur, chauffeur de taxi londonien, cockney réac de base, râleur, moralisateur, profondément misogyne, et prototype de l’ Anglais moyen des années 80 voulant créer une famille heureuse avec enfants jouant le soir dans le jardin sous le regard attendri et attentif  de leur mère, tous attendant le retour du taxi héros.

Le narrateur a mis Jaqui enceinte et peu importe qu’elle soit en train d’entamer comme sa grand-mère, sa mère et sa soeur une carrière de prostituée, il l’épousera et la fera retrouver le droit chemin de la vie par son exemple et les leçons qu’il lui prodiguera. Mais la môme a dix huit ans, n’en a rien à foutre de son mec, de sa maternité, veut vivre sa vie et surtout baiser comme bon lui semble et le plus souvent possible de manière rémunérée ou pas. Notre héros est un peu à l’ouest et bien sûr, il va finir par tuer Jaqui et on le sait dès l’entame car le roman commence par un cours magistral mais didactiquement pointu sur les différentes manières de se débarrasser d’un corps… à hurler de rire, un pur moment de rock n’ roll, du noir qui tache durablement.

Dans une première partie, le narrateur nous raconte et c’est souvent hilarant son histoire avec Jacqui jusqu’à ce qu’il l’étrangle. Doté d’une morale proche de la nôtre et parfois ses discours font mouche, notre taxi est néanmoins différent, s’offusque de choses insignifiantes et accommode d’épisodes particulièrement humiliants créant des passages vraiment hilarants.

Dans une deuxième partie du roman qu’il est préférable de lire loin des repas, nous suivons la quête du héros pour se débarrasser du corps de Jacqui et de celui du fœtus … et là, c’est quand même, sans être franchement gore dans les descriptions, suffisamment duraille pour légitiment épouvanter les lecteurs les plus fragiles ou les moins habitués à ce genre de romans aux outrages à outrance.

“Jacqui”, par son humour noir, par sa vision d’un mec qui passe d’un état de folie latent à un explosion de démence, est un roman qu’on ne mettra pas entre toutes les mains mais qui offre un très, très grand moment de lecture, un vrai, au lecteur averti.

Pépite!

Wollanup.

ARRÊTEZ MOI LA d’ Annabelle Lena et Philippe Paternolli / Editions du Caïman.

Alors que notre Tour de France continue en compagnie des éditions du Caïman, nous faisons halte en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Et, plus précisément, en Provence, sur la montagne Sainte-Victoire. Nous aurons pour guides les auteurs Annabelle Léna et Philippe Paternolli, qui nous feront découvrir ces lieux à travers leur roman : Arrêtez-moi là.

Informaticien de génie, Gilles Redon se rend à Paris signer avec un géant de la Silicon Valley le contrat de sa vie. Alors que son TGV entre en gare, un voleur l’agresse et le détrousse de son précieux projet. La vie de Gilles bascule. Le choc. Il se réfugie sur le massif de la montagne Sainte-Victoire. L’enquête sur sa disparition dévoile que rien n’est aussi simple qu’il n’y paraît. L’agression ne semble pas fortuite. Gilles n’est pas non plus une victime innocente…

Arrêtez-moi là est un roman écrit à quatre mains. Et si certains craignent que ce genre d’exercices se ressent dans la production finale, je ne peux que les rassurer en affirmant que le résultat est largement réussi ! Deux auteurs qui ne font qu’un. L’écriture est homogène – on sent qu’il y a eu un véritable travail de réécriture, que les auteurs ont accordé leurs violons pour que le texte soit fluide et réussi.

L’histoire repose sur le personnage de Gilles, informaticien et créateur d’un logiciel de réalité virtuelle. L’intrigue est simple, car il s’agit d’une enquête. Gilles disparaît, donc la police part à sa recherche. Les raisons de cette disparition sont toutes aussi triviales. Bien évidemment, ce méli mélo est bien mené et loin d’être inintéressant. Certain diront que l’enquête met trop de temps à être résolue, que les auteurs se perdent dans des descriptions très longues d’environnements et de personnages, cela pénalisant le rythme et le suspense. Au contraire, j’ai la conviction que ces « lenteurs » sont voulues et servent à merveille le propos de ce roman.

Il faut dépasser le fait divers et se concentrer sur le profil des personnages, ainsi que les descriptions faites de la Provence et, plus particulièrement, de la montagne Sainte Victoire – une montagne que l’Homme, orgueilleux, pense avoir réussi à dompter. Au contraire, si la montagne est belle, elle est tout aussi hostile.

Gilles la connait, mais pas aussi bien qu’il le pense. Si elle fait « amie » avec lui, elle peut soudainement se retourner contre lui, ce que nous verrons à maintes reprises.

La noirceur des personnages est flagrante. Sympathiques en apparence, tous se révèlent finalement être mauvais par nature. Si ce n’est pas pour finir par ressembler à des animaux. Gilles en est le parfait exemple, mais ce serait réducteur de ne pas s’apercevoir que ses amis, Franck ou encore Samson ne le sont pas aussi. L’un pour l’appât du gain, l’autre pour conquérir une femme, Estelle.

Arrêtez-moi là est un roman où la nature, sous toutes ses formes, est le personnage principal. Il montre que l’Homme est et reste un animal doué d’intelligence, certes, mais peut se montrer tout aussi bestial. Bref, Arrêtez-moi là est un beau roman qui amène à la réflexion sur notre condition d’humain. Et si vous avez aimé Trois saisons d’orage de Cécile Coulon, ce roman y ressemble et ne pourra que vous plaire !

Bison d’or

PASSAGE DES OMBRES d’ Arnaldur Indridason / Métailié noir.

Traduction: Eric Boury.

Avec “Passage des ombres”, l’écrivain Arnaldur Indridason termine de  belle manière une trilogie des ombres consacrée à l’Islande pendant l’occupation des troupes britanniques et américaines pendant la seconde guerre mondiale. Ce cycle met en vedette deux enquêteurs Flovent et Thorston finalement assez quelconques dans le premier opus et beaucoup plus attachants dans ce final. Il est à noter qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les deux précédents romans pour apprécier pleinement celui-ci qui s’avère, ma foi, d’un bon niveau.

“Un vieil homme solitaire est retrouvé mort dans son lit. Il semble avoir été étouffé sous son oreiller. Dans ses tiroirs, des coupures de presse sur la découverte du corps d’une jeune couturière dans le passage des Ombres en 1944, pendant l’occupation américaine.
Pourquoi cet ancien crime refait-il surface après tout ce temps ? La police a-t-elle arrêté un innocent ?
Soixante ans plus tard, l’ex-inspecteur Konrad décide de mener une double enquête. Jumeau littéraire d’Erlendur, il a grandi en ville, dans ce quartier des Ombres si mal famé, avec un père escroc, vraie brute et faux spirite. Il découvre que l’Islande de la « situation » n’est pas tendre avec les jeunes filles, trompées, abusées, abandonnées, à qui on souffle parfois, une fois l’affaire consommée, « tu diras que c’était les elfes ».”

Bien sûr, pour apprécier Indridason, il faut s’intéresser un tant soit peu à l’Islande, île pas franchement rock n’roll sous la plume de l’auteur islandais, et aimer les polars d’investigation aux enquêtes précises, minutieuses, lentes et basées essentiellement sur les témoignages de personnes âgées voire très âgées mémoires de meurtres non élucidés très anciens, les « cold cases ».

Indridason est un grand auteur de polars, c’est une évidence, mais qui produit beaucoup et parfois la construction peut fatiguer ou plutôt lasser tant la machine ronronne en mettant bien (trop) en avant la fibre émotionnelle, la compassion, l’empathie pour les oubliés, les déshérités.

Dans la plupart de ses romans Indridason raconte, décrit les heurs et malheurs d’une minorité islandaise bafouée  ou marginale, et dans celui-ci, il montrera le choc de la rencontre des jeunes Islandaises avec les soldats ricains et plus particulièrement le triste destin de jeunes filles ayant rêvé de la lune, abusées, tuées ou disparues. Les premiers romans d’Indridason mettant en scène l’excellent flic Erlendur comme “la cité des jarres”, “la voix”, “la femme en vert” sont les plus convaincants et si la qualité d’écriture reste, les histoires du maître islandais ne sont plus toujours à tomber, reconnaissons donc la grande qualité de “Passage des ombres” qui séduira certainement les fans de la première heure et qui peut représenter une bonne entrée en matière pour les néophytes.

Rendez-nous Erlendur!

Wollanup.

 

FIOUL de Stéphane Grangier / Goater Noir.

 

Du raffinage des matières noires à la base des littératures de même couleur, on extrait des produits de viscosités diverses. Le contenu du gros baril (et la couleur d’icelui) de Stéphane Grangier, intitulé Fioul, ne prendra donc personne par surprise. Il s’agit là du deuxième roman de l’auteur, après Hollywood-Plomodiern paru chez Goater Noir en 2014, un road movie foutraque et West Coast, c’est-à-dire terminant en butée dans le Cap-Sizun finistérien (dont l’auteur est bien plus proche sentimentalement) au lieu que dans les canyons qui entourent la Cité des Anges. Quelques-uns des lecteurs de ce blog auront peut-être entendu parler de cette maison d’édition rennaise dont les Nyctalopes ont déjà chroniqué des romans (Thierry Paulin, Marek Corbel) ou un recueil collectif (Sandinista ! Hommage à The Clash), dans lequel Paulin, Corbel et Grangier se côtoient car, à Rennes, on écrit et on publie aussi en camaraderie.

Déjà manifesté dans Hollywood-Plomodiern, le plaisir de Stéphane Grangier à faire clapoter dans la même nappe bitumineuse les méandres de mecs cabossés par la vie, pas glorieux et même fumiers sur les bords, se réitère dans Fioul. S’additionnent, s’embrouillent et s’enfoncent, dans le roman, un auteur en panne d’inspiration et de force pour parcourir le prochain mètre (à moins qu’il ne s’arrose le moral de gnôle et de poudre), pas très heureux dans ses choix féminins, des bandits manchots (du bulbe) lancés à sa poursuite, réveillés d’une congélation barbouze par un coup de fil, des flics à problèmes qui remontent la piste sanglante et, loin au dessus, des pontes noirs salauds de la finance grise. D’une préfecture sur les bords de la Vilaine, nous carburerons jusqu’à un département du Var en prise avec des vilains, proches du FN.  Pour finir, il y aura une mare où les cloques de goudron éclateront et feront sombrer les losers de droit, sinon de destin. Il est d’ailleurs difficile d’étiqueter un roman qui mélange des éléments de polar, de thriller économique et de fibroscopie biographique.

Ecrit avec une langue crue, verte, Fioul est pourtant bien d’un noir hydrocarbure. Epais également car l’auteur est généreux, ce qui parfois fait naître l’idée d’un découennage de bon aloi. Au risque de nous faire perdre les saillies de l’auteur ou les épices de poésie sale dont il a le secret, capable par exemple de ressortir un doigt d’un rectum enrobé d’effluves « sylvestres ».

Un texte noir et visqueux qui se répand inexorablement. On fait confiance à l’étanchéité de sa combinaison ou on fait demi-tour.

Paotrsaout

MAMIE LUGER de Benoit Philippon/ Les Arènes / EquinoX .

Les similitudes sont réelles avec le long métrage de Claude Miller, “Garde À Vue” en 1981. Tout d’abord le contexte du face à face, qui plus est avec le profil du représentant de la loi, dans un huis-clos propice à une palpable tension dans des échanges où se jouent la destinée du mis en cause. Mais globalement, derrière une couverture caricaturale, grand guignolesque, les convergences en restent là car les deux êtres séparés par un bureau n’ont pas les mêmes attributs que dans le film, bien que les dialogues, l’écriture d’Audiard ne dépareillerait pas pour ce récit.

«Six heures du matin, Berthe, cent deux ans, canarde l’escouade de flics qui a pris d’assaut sa chaumière auvergnate. Huit heures, l’inspecteur Ventura entame la garde à vue la plus ahurissante de sa carrière. La grand-mère au Luger passe aux aveux et le récit de sa vie est un feu d’artifice. Il y est question de meurtriers en cavale, de veuve noire et de nazi enterré dans sa cave. Alors aveux, confession ou règlement de comptes ? Ventura ne sait pas à quel jeu de dupes joue la vieille édentée mais il sent qu’il va falloir creuser. Et pas qu’un peu. »

On est dans une fable à la Frédéric Dard, un conte burlesque situé non loin de St Flour dans le département du Cantal, les Salers paissent et se repaissent avec délectation autour du brouhaha distillé par Berthe. Berthe n’est plus centenaire, elle a dépassé cette barrière canonique et elle peut se targuer d’offrir son expérience, son recul, son bon sens sur ce que peut représenter la vie et sa morale. Elle nous fait sourire, voire rire mais je l’étouffe de crainte de passer pour un psychotique notoire en communauté, de part sa gouaille, son allant et ses réparties du tac au tac. En balayant son existence pavée de sombres heures, elle balaie par la même l’histoire d’un pays confronté à des démons, à une éthique parfois en toc.

Philippon aime ses personnages, j’en suis certain, il ne se contente pas de la gaudriole, salvatrice certes, mais par le support du ping-pong de la mise en examen il en extrait un substrat bien plus profond qu’il n’y paraît. La forme est là et la subtilité aussi afin de nous exposer des réflexions d’ordre politiques, sociétales ou philosophiques. En quelque sorte il exprime comme un syndrome de Stockholm inversé qui pousse à ce que le poil se dresse, à la difficulté à déglutir, à l’empathie non surjouée. Mamie Luger, quel surnom, vous le comprendrez apparaîtra au fur et à mesure du récit comme l’aïeule rêvée, pour certains, mais je l’ai eu… Elle est de ces femmes qui ont dû lutter seules, qui ont dû se forger une carapace au monde extérieur et aux attaques intérieures, qui ont dû s’affirmer pour que leurs pieds restent intacts, elle est le cri de révolte, la négation de la fatalité, la femme qui se lève et qui fait face. Saura t-elle vous retourner? Sans salmigondis, l’auteur nous ouvre des voies de la raison malgré des faits réprouvés par un code législatif ou populaire. Il est de ces ouvrages qui derrière la légèreté vous permettent la réflexion sans injonctions lestes.

Profondément humain!

Chouchou

PS: A l’écriture de ce billet, j’écoutais un titre Soul que je ressentais parfaitement correspondre au ton, à la parole de l’ouvrage mais étant introuvable sur la toile je vous en livre les références: Brother Bill « Wha’s Happ’nin » sur le label Numéro Group.

LES SERPENTS SONT-ILS NÉCESSAIRES de Brian De Palma et Susan Lehman / Rivages.

Traduction: Jean Esch.

Du 31 mai au 4 juillet, la Cinémathèque française présente une rétrospective du grand réalisateur de cinéma Brian De Palma au moment où sort son premier roman écrit à quatre mains avec sa collaboratrice, journaliste au NY Times Susan Lehman. La rétrospective est un événement que j’aimerais bien vivre tant De Palma n’a eu de cesse de hanter ma modeste vie adulte de cinéphile. De même, voir la couverture d’un roman griffé De Palma ne peut qu’appeler le fan, le faire rêver d’un scénario machiavélique orchestré par un grand maître du genre. Et sinon pour les Martiens, De Palma, c’est ça mais bien plus aussi, en toute subjectivité admirative.

Mais, en fouillant un peu sur le net aux USA, on parvient à en savoir un peu plus sur ce projet d’écriture, De Palma s’étant exprimé sur le roman dans une récente update de l’ouvrage “Brian De Palma : entretiens avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud”. Voici donc ce qu’il pense de son roman et du métier d’auteur qui ravira certainement toutes celles et ceux qui rament dans leur quotidien de romancier. Inutile de traduire, c’est suffisamment explicite. Infos trouvées sur un site américain.

“My partner Susan Lehman and I wrote a novel together you know? A political thriller, according to an idea I had for a scenario. I am very good at designing the plot and dialogues, it’s the characters, and all the rest has been written together [with four hands]. It was sent to one of my agents at ICM who didn’t know what to do with it. I think it’s very commercial material. And as I am in France, I thought maybe I could edit it in your country. I sent the manuscript to a friend in Paris who recommended an editor in France, we’ll see. As you get older, you always have ideas, but it’s more difficult to be able to mount them when you reach an age like mine. So it’s easier to make novels. Kazan knew that too.

Ecrire un roman est plus facile que de réaliser un film dit De Palma, mais écrire un roman digne de la signature célèbre apposée sur la couverture est-ce aussi aisé? Ce sera à vous d’en juger, d’apprécier à sa juste valeur le divin cadeau que font aux fans du réalisateur et à tous les lecteurs les éditions Rivages avec cette exclusivité mondiale. Que vous aimiez ou pas le présent, force est de reconnaître que l’éditeur aurait été bien bête de laisser passer ce manuscrit écrit par le réalisateur du “Dahlia Noir” d’un certain James Ellroy, présent depuis toujours dans le catalogue de Rivages.

“Barton Brock est le directeur de campagne de Joe Crump, qui a pour adversaire le sénateur Lee Rogers dans l’Ohio. Les choses se présentent mal pour Crump ; il est incapable de faire jeu égal avec le charismatique Rogers, redoutable débateur. Une seule solution : compromettre Rogers qui a un talon d’Achille. Bien que marié à une femme forte respectable, il ne peut s’empêcher de sauter sur tous les jupons qui passent à sa portée. Côté jupon, Brock a trouvé ce qu’il faut en la personne d’une blonde renversante nommée Elizabeth De Carlo, serveuse au McDo local. Quoi de plus simple que de séduire le sénateur Rogers et de prendre une petite photo qui sera diffusée dans tous les médias et sur tous les réseaux sociaux ? Brillant. Sauf qu’Elisabeth a plus d’un tour dans son sac…”

Au départ une idée de scénario, le roman se décline comme un thriller, genre cher à Brian De Palma. On y retrouve, bien sûr, des thèmes récurrents de son oeuvre le sexe, la politique et des meurtres. L’histoire démarre très vite et ne laisse aucun moment de répit ensuite mais perd un peu de sa cohérence à un moment. L’apparition de nombreux personnages qu’on retrouvera bien sûr dans le final installe une sorte de désordre et on a un peu du mal à savoir qui sont vraiment les personnages principaux du roman. Néanmoins, rapidement, Lee Rogers, le sénateur charmeur de l’Ohio, s’impose comme le grand “homme” de l’histoire. Chaud lapin cinquantenaire encore très bien de sa personne (imaginez le George Clooney d’ “Intolérable cruauté” de Joel Coen), Lee Rogers va comprendre que politique et histoires de cul ne font pas toujours bon ménage et que les frasques, même les plus anciennes, peuvent se payer de façon tout à fait abominable.

La filiation avec “ Blow out” est évidente et on découvre aussi, et c’était très prévisible, des clins d’ œil sympathiques, très appuyés, à son maître Alfred Hitchcock: le tournage d’une version française de “Vertigo” au pied de la tour Eiffel, “fenêtre sur cour”, et sûrement d’autres aussi que je n’ai pas su saisir attestant qu’on est bien dans l’univers de De Palma.

“Les serpents sont-ils nécessaires?”, ma foi, se lit sans déplaisir, fait son oeuvre de bonne série B et devrait trouver  un public pas uniquement cantonné aux aficionados. On est souvent déçu par les adaptations cinématographiques des romans qu’on a aimés mais, à l’opposé, cette histoire filmée par le magicien De Palma prendrait certainement une forme plus dramatique, plus originale dans sa construction et bien plus aboutie que le roman.

Wollanup.

Sortie le mercredi 16 mai.

 

 

L’ÉCRIVAIN PUBLIC de Dan Fesperman au Cherche midi

Traduction : Jean-Luc Piningre.

Dan Fesperman, auteur de polars et reporter de guerre américain, a couvert de nombreux conflits en Europe et au Proche-Orient. Il s’est inspiré de son expérience pour certains de ses romans dont trois seulement ont été publiés en France. « L’écrivain public », le premier publié par le Cherche midi, explore le New York du début de la seconde guerre mondiale et a été élu meilleur roman policier de l’année par le New York Times.

« 9 février 1942. Dès son arrivée à New York, Woodrow Cain, un jeune flic du sud des États-Unis, est accueilli par les flammes qui s’échappent du paquebot Normandie, en train de sombrer dans l’Hudson. C’est au bord de ce même fleuve que va le mener sa première enquête, après la découverte d’un cadavre sur les docks, tenus par la mafia. Là, il fait la connaissance d’un écrivain public, Danziger, obsédé par les migrants qui arrivent d’une Europe à feu et à sang, ces fantômes au passé déchiré et à l’avenir incertain. Celui-ci va orienter Cain vers Germantown, le quartier allemand, où, dans l’ombre, sévissent les sympathisants nazis. Alors que le pays marche vers la guerre, la ville est en proie à une paranoïa croissante. Et les meurtres continuent… »

Dan Fesperman nous plonge dans le New York de 1942, cette ville cosmopolite où le patriotisme et la méfiance voire la haine règnent. Les citoyens d’origine japonaise sont maltraités au vu et au su de tous depuis Pearl Harbor et l’incendie du Normandie, accident ou sabotage, provoque bien des suspicions et certains citoyens d’origine allemande vont se retrouver isolés sur Ellis Island. La guerre amène également des alliances contre nature entre des services officiels et la mafia qui règne sur les docks et le port et pendant ce temps, comme toujours, les riches, les puissants continuent de faire des affaires et c’est bien connu, l’argent n’a pas d’odeur… L’écriture de Dan Fesperman est juste, réaliste, documentée et on ressent parfaitement l’ambiance : l’effervescence des docks au petit matin, le danger dans les rues de Bowery où s’entassent les réfugiés les plus pauvres dans des hôtels crasseux, la corruption ordinaire des flics… et c’est passionnant.

On découvre ce New York de 1942 en même temps que Woodrow Cain qui débarque de son Sud natal suite à un drame qui lui a coûté son mariage. Dan Fesperman détourne certains codes du polar, notamment celui du flic alcoolique, il rompt avec les clichés et crée des personnages atypiques et attachants : Woodrow Cain, devenu flic après des études de lettres à cause de la crise de 29, qui arrive à New York pistonné par son beau-père, puissant avocat d’affaires et doit subir la méfiance de ses collègues et Danziger, écrivain public maîtrisant plusieurs langues dont l’allemand, qui lit et rédige les lettres de ses clients illettrés, témoin privilégié de l’horreur en cours en Europe, personnage mystérieux au courant de bien des secrets. Les personnages secondaires ne sont pas négligés : les collègues de Woodrow plus ou moins corrompus, sa fille et Berryl Blum, une femme étonnamment libre pour l’époque, tous sont crédibles et bien campés.

L’enquête de Woodrow Cain, accompagné et guidé par Danzinger qui connaît mieux les rouages et les dangers de la ville, l’entraîne dans le quartier allemand où se côtoient des réfugiés juifs et des sympathisants nazis, mélange étrange et explosif. Dan Fesperman maîtrise le suspense de main de maître et réussit brillamment à intégrer ses personnages, leur vie et leurs secrets dans l’enquête qui s’insère parfaitement dans la réalité historique de l’époque.

Un excellent polar new-yorkais sur des événements peu connus.

Raccoon

 

LE SALON DE BEAUTÉ de Melba Escobar / Denoël.

Traduction: Margot N’guyen Béraud 

Bogota possède une attraction que Carthagène n’a pas. Centre névralgique de la Colombie, elle étincelle pour bon nombre, cherchant émancipation, reconnaissance ou évolution indépendante. Cette expérience et cette équation se jouent au sein d’un salon d’esthétique. Lui aussi semble être l’épicentre d’illusions, le carrefour de luttes des classes, le théâtre des cloisonnements ancrant un déterminisme violent, sans concessions. La narratrice du récit voit les actes de l’intérieur, en dirigeant les projecteurs vers cette esthéticienne symbolisant les pratiques d’un pays et ses dérives, elle nous décrira avec acuité et sens une critique acide de son monde.

«La Maison de la Beauté est un luxueux institut de la Zona Rosa, l’un des quartiers animés de Bogotá, et Karen l’une de ses esthéticiennes les plus prisées. Mais son rôle dépasse largement l’art de la manucure et de la cire chaude. Ses clientes lui confient leurs secrets les plus intimes. Un petit massage avant l’épilation… et Karen apprend tout sur leurs implants mammaires, leurs week-ends à Miami, leurs divorces ou leurs amourettes.

Un après-midi pluvieux, une adolescente entre dans le salon – en uniforme d’écolière et sentant très fort l’alcool : Sabrina doit être impeccable pour une occasion très particulière. Le lendemain elle est retrouvée morte.

Karen est la dernière personne à l’avoir vue vivante. Qui Sabrina a-t-elle rejoint ce soir-là? Que se sont confié les deux jeunes femmes lors de ce dernier rendez-vous? »

Melba Escobar de Nogales, née en 1976, a soutenu un thèse de littérature sur le journalisme culturel. Chroniqueuse pour le journal El Pais de Cali, elle a bénéficié d’une résidence d’écrivain au sein de l’université de Santa Fé, Nouveau-Mexique, “Le Salon de Beauté” est son troisième livre publié mais sa première incursion dans le roman noir.

Bien souvent la quatrième de couverture et les accroches afférentes paraissent éloignées d’une vérité, d’une honnêteté intellectuelle. En ce qui concerne cet écrit, et en particulier l’avis d’El Tiempo synthétise le rendu de celui-ci! « A la fois roman social, récit urbain, roman d’apprentissage, thriller sur fond de corruption politique » éclaire de manière concise les spécificités et qualités de l’ouvrage.

Le social creuse son sillon dans un pays qui peine encore à trouver de la stabilité et s’inscrire dans une volonté populaire d’infléchir une politique dénuée de structures, d’infrastructures. Il n’y a pas de volonté institutionnelle d’encadrer les missions régaliennes qui permettent sécurité, éducation, soutien aux démunis.

Récit urbain, bien sûr, dans ce mirage représenté par la capitale où les contrastes saisissent face à ses pendants provinciaux. La cité des décisions législatives et exécutives semble mépriser la plèbe des rues, ses concitoyens.

Roman d’apprentissage, d’émancipation, ou en tous les cas les tentatives, dont Karen reste le point de gravité. Elle n’a pas toutes les armes, elle se laisse happer par des expédients lui promettant la solution à ses problèmes et son objectif posé. Elle apprend, mais souvent à ses dépends, dans la douleur.

Thriller sur fond de corruption politique, dont la tension est très bien retranscrite, révèle, de nouveau, les scories d’un état lesté d’un histoire récente traumatisante.

Ces multiples entités rhétoriques sont parfaitement agencées en réussissant à se limiter à des descriptions sensées, fortes de personnages  traînant qui une souffrance, qui une remise en cause, qui l’opacification d’actes non assumés. Et ce roman réussit son entreprise, dans une dimension raisonnée, pour dépeindre aussi bien une société et des personnages symboles de celle-ci. Sa lecture nous révèle sous ce prisme une Colombie exsangue lacérant des êtres hypnotisés par l’onirisme et la crédulité.

Une claque où les marques des ongles tatouent le visage et l’esprit!

Chouchou

Dr KNOX de Peter Spiegelmann / Rivages

Traduction: Fabienne Duvigneau.

“Le Dr Knox soigne les pauvres dans son dispensaire de Skid Row, le quartier qui compte le plus de sans-abri aux Etats-Unis. Pour boucler ses fins de mois toujours difficiles, il effectue des « missions » parfaitement illégales chez diverses célébrités d’Hollywood, ce qui n’est pas vraiment pour lui déplaire car il a la trouble satisfaction de mener une double vie. Un jour, une jeune étrangère arrive avec son fils en proie à des convulsions. Lorsque le médecin revient dans la salle d’attente après avoir soigné le petit garçon, la mère a disparu.”

Le petit est toujours là par contre et Adam Knox décide de le garder et de le cacher au lieu de le confier aux services sociaux. Se mettant en situation illégale et rapidement délicate, il n’en enfonce pas moins le clou en partant à la recherche de la mère  générant un bel ensemble de gaffes et d’erreurs qui finiront très rapidement par lui créer de graves soucis. Deux dangereux groupes sont à ses trousses: une mafia russe locale particulièrement redoutable recherche la mère tandis qu’une famille historique et puissance de L.A. met tout en oeuvre pour retrouver l’enfant tout en promettant les dix plaies de l’Egypte à Knox et à son dispensaire du Skid Row.

A Los Angeles, il existe un complexe hospitalier nommé The Good Samaritan et dans cette même ville, dans le quartier des SDF du Skid Row en proie à la gentrification du centre ville, vit et exerce un bon samaritain, ce brave docteur Adam Knox. Au début d’une quarantaine particulièrement fringante, un look de surfer ou de tennisman sous fumette, une gentillesse, un dévouement pour les plus démunis et une compassion à tout épreuve, ce brave docteur  a beaucoup (trop) d’atouts dans son jeu. Ne vous attendez cependant pas à un roman noir particulièrement social voire engagé politiquement, ces thèmes font partie d’un décor créé par l’auteur mais ne sont pas réellement approfondis. Concernant les sans abris de la cité des anges, lisez plutôt les brûlots de Larry Fondation et si les histoires d’enlèvement d’enfants vous intéressent , vous aurez bon goût de déguster la série Kenzie et Gennaro de Dennis Lehane qui traite bien plus dramatiquement, bien plus profondément ce genre de souffrances.

Le lecteur va vite s’apercevoir que le ton particulièrement léger racontant les déboires et malheurs de Knox fait naviguer l’histoire dans des eaux proches de la comédie, j’insiste bien sur proche car le roman propose néanmoins quelques bonnes montées d’adrénaline. Néanmoins, à chaque fois que Knox se fout dans la merde, son grand ami Sutter, ancien militaire et propriétaire d’une officine de sécurité haut de gamme rencontré lors d’une mission humanitaire dans le trou du cul de l’Afrique, le suit comme un ange gardien. Il va le sauver à tant de reprises que le lecteur amusé attend à chaque fois le “deus ex machina” salvateur et parfois bien improbable. On peut ainsi se demander si le dit Sutter n’est pas le vrai héros de ce roman jusqu’à que, dans un final particulièrement coton où le soldat ne sert plus à rien, Knox, utilisant ses connaissances médicales rafle toute la mise et se voit auréolé d’une couronne de lauriers.

Soyons clairs, ce roman ne satisfera pas les purs et durs du polar mais il possède néanmoins une écriture qui le rend facile à lire et une histoire sans réelle prise de tête mais néanmoins intéressante. Souhaitons lui la carrière qu’il mérite: parsemé de grains de sable et taché d’huile solaire comme un bon polar de l’été qui a fait le job, tranquille entre deux rêveries à l’ombre d’un parasol et la contemplation de la faune des plages en période estivale.

L.A. light.

Wollanup.

« Older posts Newer posts »

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑