La Suède. Un pays parfois considéré comme l’un des plus tolérants au monde. L’un des plus accueillants. L’un des plus ouverts à l’autre. Mais, même en Suède, se pourrait-il que le racisme ait pris racines ?
Le pays est confronté à une montée de la xénophobie importante, avec des crimes et des discours haineux à l’encontre des minorités. Ce fait n’est pas seulement un sujet de roman, il s’agit d’une réelle préoccupation soulignée par le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale qui a publié plusieurs rapports à ce sujet.
Les auteurs ont choisi ce contexte comme trame de fond, deux enfants sont retrouvés morts, assassinés, un dans le jardin de sa grand-mère et l’autre sur le chemin de l’école. Le point commun entre les deux : ils sont tous deux adoptés, et ne sont ni blancs ni blonds.
L’histoire tourne autour de trois personnages principaux : Olivia Ronning, Mette Olsater, et Tom Stilton. Olivia est une jeune enquêtrice qui se retrouve en Scanie, ou sa condition de jeune femme n’est pas un atout. Elle doit enquêter sur le premier meurtre.
Mette Olsater, son mentor, est une enquêtrice basée à Stockholm et qui aide Olivia à prendre son envol, elle est chargée du second meurtre.
Tom Stilton, lui, est un ancien flic qui a travaillé avec Olivia et Mette, ex SDF, qui décide de reprendre un cold case. Mette va l’aider en lui donnant accès au dossier.
Bien sûr les trois enquêtes vont converger vers un même suspect, il s’agit dans les trois cas de crimes perpétrés avant tout contre les immigrés. Crimes encore plus ignobles lorsqu’il s’agit d’enfants.
Le sujet de départ était pour le moins intéressant mais pas suffisamment approfondi, le thème est utilisé de façon superficielle. Les personnages restent plats, sans attrait, les auteurs tentent de montrer leurs côtés sombres mais cela n’est pas suffisamment fouillé, on ne fait que survoler leurs caractères et leurs faiblesses. Le dénouement arrive avec précipitation, du coup il nous laisse sur notre faim, plusieurs fils tendus le long du roman restent en suspens. Un dernier épilogue, à la toute fin du livre m’a laissé totalement perplexe, me donnant une impression de fin bâclée et déplacée.
La frontière transalpine au cœur de cette région savoyarde est propice au passage de migrants…Mais quand un « boeuf-carottes » débarque pour un contrôle administratif de routine dans ce poste de la police des frontières, il se voit confronté à un meurtre dénué de rapport avec ces passages illégaux. Son personnage ingrat, rustre, quasi insociable s’impose pourtant et le résultat n’en est que plus savoureux, à la hauteur des diots aux crozets!
« Le train arrive dans la petite gare de Thyanne, terminus de la ligne. Priam Monet descend pesamment d’un wagon. Presque deux mètres pour un bon quintal et demi, mal sapé et sentant le tabac froid, Monet est un flic misanthrope sur la pente descendante. Son purgatoire à lui c’est d’être flic à l’IGPN, la police des polices. Sa mission : inspecter ce petit poste de la police aux frontières, situé entre les Alpes françaises et italiennes. Un bled improbable dans une vallée industrieuse où les règles du Far West ont remplacé celles du droit. Monet n’a qu’une idée en tête, accomplir sa mission au plus vite, quitte à la bâcler pour fuir cet endroit paumé.
Quand on découvre dans un bois le cadavre d’un migrant tombé d’une falaise, tout le monde pense à un accident. Pas Monet. Les vieux réflexes ont la peau dure, et le flic déchu redevient ce qu’il n’a cessé d’être : un enquêteur perspicace et pugnace. La victime était-elle un simple migrant? Qui avait intérêt à la faire disparaître? Quels lourds secrets cache la petite ville de Thyanne? Monet va rester bien plus longtemps que prévu. »
Sans nul doute que Priam Monet n’aurait osé s’aventurer seul dans ces contrées montagneuses, lui l’exclusif du XIème arrondissement parisien, qui plus est pour y retrouver ses « galons » d’enquêteur. Il se prend au jeu dans une société régie par un patriarcat de l’économie locale. Malgré sa propension marquée de franchise pathologique, qui lui ôte bien souvent une quelconque once diplomatique, « l’horloge comtoise » intégrera pas à pas la vie de cette contrée telle un négatif de sa personnalité. Vite rebuté par son caractère abrasif, n’ayant par contre rien du spartiate, on découvre par son évolution captieuse toutes ses facettes. Et alors on mesure l’étendue du personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Si vous aimez les récits du sous-préfet Schiavone, le personnage récurrent d’Antonio Manzini, vous aimerez les tribulations de Priam Monet sous la houlette plumitive de Laurent Guillaume!
L’homme et l’homme de loi présentent des compétences contrebalancées par un empirisme grevé de sa touche irascible et brut de décoffrage. Or, il s’en rendra compte sans se l’avouer, il sied au contexte du pays et s’immisce, s’intègre avec des tuteurs pour lesquels l’affection point. En effet, dans le roman, les personnages secondaires sont joliment esquissés et vivent dans leur réel, dans leur quotidien avec leur passé, avec leur histoire, leur responsabilités incompressibles. Ils vont à merveille avec Priam comme un complément au déficit de sociabilité, qui traduit, aussi, sa volonté inassouvie de polir ses angles aigus. La montagne ne porte que son ombre mais les ombres sont multiples et portent à la cécité. Cécité propre et cécité des esprits bien souvent formatées par une éducation, par une culture n’autorisant plus l’esprit critique, le recul, le libre arbitre.
Efficace sur un Monet binaire, non sur un Monet à la personnalité multiple et profonde. Monet, le cousin Parisien de Schiavone!
On a tous nos failles, Greg Iles, auteur très populaire aux USA était resté hors de mon modeste radar. Et pourtant, durant les années 2000, plusieurs de ses thrillers sont sortis en France aux Presses de la Cité et ont eu un certain écho. Certains de ces romans, d’ailleurs, mettaient en scène des personnages importants ou plus secondaires présents dans cet opus comme Jordan Glass la photographe, Shad Johnson le procureur et bien sûr Penn Cage, héros de “Brasier noir” et maire de la ville de Natchez dans le Mississippi que le fleuve du même nom sépare de la Louisiane.
Greg Iles, en 2011, a été victime d’un grave accident de la route qui a failli lui coûter la vie et c’est suite à ce malheur qu’il a décidé, semble -t-il, d’écrire une oeuvre plus ambitieuse en trois volumes, contant la ville de Natchez où il s’est installé avec sa famille et son père médecin, à l’âge de trois ans en 63. Ce “ Natchez Burning” est donc sorti en 2014 aux States et a été suivi l’année suivante par “ The Bone Tree”, titre qui parlera de suite aux lecteurs de ce roman et en 2017 par “Mississippi Blood” qui termine cette trilogie centrée sur Penn Cage et sa famille.
Le Sud, le légendaire, puisque Natchez créée par les Français au tout début du 18ème fut le premier comptoir permanent sur le Mississippi sur un territoire où vivait une tribu indienne qui a donné son nom à la ville. Petite agglomération de 17000 habitants au moment de l’intrigue en 2006, Natchez, concentre par contre beaucoup de la haine née du racisme et qui a bien du mal à crever comme nous le verrons dans les deux époques présentées dans le roman. A Natchez, il reste de beaux vestiges architecturaux de la grande époque romantique du Sud genre “Mamzelle Scarlett” mais ce qui retient d’emblée l’attention du lecteur, c’est bien sûr le racisme vivant dans les années 60 et son extension rampante quarante ans plus tard.
“Ancien procureur devenu maire de Natchez, Mississippi, sa ville natale, Penn Cage a appris tout ce qu’il sait de l’honneur et du devoir de son père, le Dr Tom Cage. Mais aujourd’hui, le médecin de famille respecté de tous et pilier de sa communauté est accusé du meurtre de Viola Turner, l’infirmière noire avec laquelle il travaillait dans les années 1960. Penn est déterminé à sauver son père, mais Tom invoque obstinément le secret professionnel et refuse de se défendre. Son fils n’a alors d’autre choix que d’aller fouiller dans le passé du médecin. Lorsqu’il comprend que celui-ci a eu maille à partir avec les Aigles Bicéphales, un groupuscule raciste et ultra-violent issu du Ku Klux Klan, Penn est confronté au plus grand dilemme de sa vie : choisir entre la loyauté envers son père et la poursuite de la vérité.”
Le médecin adoré de tous les indigents et les rejetés accusé de meurtre, raciste, de surcroît, un cataclysme qui électrifie de suite l’ambiance dans un paysage qui n’attend que l’explosion tant les rapports entre la police, la justice et la municipalité sont gangrénés par la corruption, la jalousie, les intérêts dans une ville ou en plus des haines raciales, se développe un trafic de meth très lucratif. “Brasier Noir” dresse le portrait de la même ville à deux époques de son histoire. Tout d’abord les terribles années 60 pendant la lutte pour les droits civiques dans un état où le KKK, comme on le verra, a pignon sur rue et il ne fait pas bon être Noir à Natchez. Une relation amoureuse cachée entre un jeune noir et une riche héritière blanche sera l’étincelle qui mettra le feu aux poudres et créera ce brasier de haine, de violence et de cruauté alimenté par “les aigles bicéphales” organisation particulièrement sanguinaire dissidente d’un KKK jugé trop mou, bras armé de puissants locaux en relation avec Marcello, le parrain sanguinaire de La Nouvelle Orléans. Ces rednecks, particulièrement sauvages montrent rapidement des desseins effroyablement plus ambitieux que les crucifictions ou dépeçages de Noirs, leurs spécialités, quand sont évoqués Martin Luther King ou Robert Kennedy .
C’est dans cette période barbare que se niche la vérité que cherche Penn Cage pour sauver son père de l’humiliation et de la prison. Ainsi, le roman, à une cadence infernale, alterne la situation d’urgence et meurtrière actuelle et les années 60 tout autant funestes. La construction est impeccable, le double suspense est toujours relancé, le doute s’insinue tout au long du roman , créant un climat très inquiétant où l’auteur n’hésitera pas à montrer la bestialité. Roman de 1050 pages qu’on peut raisonnablement traiter de pavé, “Brasier Noir” se lit d’un seul élan. Les thèmes évoqués sont multiples et les relations entre les personnages créent un décor digne des grandes tragédies, une histoire d’amour impossible, un fils qui doute de son père, un autre fils qui cherche son père, les liens du sang ou la justice des hommes, beaucoup de situations amenant à la réflexion et dont nous n’aurons pas toutes les réponses à la fin de ce premier volume.
Vous le découvrirez par vous-même mais certains personnages de ce roman sont inoubliables: Viola l’infirmière, Albert le musicien, Henry le journaliste. Toute la galerie est exceptionnelle, bien ancrée, développant l’empathie comme créant un grand désir de voir certains salauds crever dans la douleur. Et ces hommes et femmes, magnifiquement humains ou abominablement inhumains, aux éclairs magiques de lumière et aux zones d’ombre effroyables, intégrés dans une intrigue dense, de très grande envergure font de ce roman un absolu “must-read” pour les amoureux du Sud et de sa littérature incomparable.
L’image de carte postale est idyllique, réjouissante. Se retrouver sur l’île de beauté en compagnie d’un autre couple et leurs enfants présage de moments de concorde, de bon temps. La mécanique ondule sous les rais du dieu Râ et l’huile des rouages semble se raréfier. Chacun vit avec son histoire, chacun vit avec son âge et ses attraits pulsionnels….
«Paul n’a pas dérogé à la tradition : passer le mois d’août en Corse, retrouver la villa louée chaque année avec un couple d’amis de longue date, leurs deux fils et Valentine, la petite amie de l’aîné. Mais, cette année, il est venu avec Delphine, sa nouvelle compagne, et ses deux fils adolescents. Joyeuse tribu en apparence qui s’adonne au farniente dans la touffeur de l’été. En apparence seulement, car le terrain est miné pour Delphine. Différence de revenus, de centres d’intérêt, animosité de la toute petite fille de Paul, les souvenirs des étés d’avant avec l’ex planent, et Delphine ne sait pas où poser le pied sans faire de gaffes. Pourtant c’est d’ailleurs que viendra le vrai danger. Valentine a la beauté explosive des adolescentes en fleur. Sexy en diable, elle aimante les regards des garçons et des hommes, bouleversant le fragile équilibre de la maisonnée, jusqu’au drame… »
Un nouveau couple se constitue avec l’amour comme carburant. Bien que les tâtonnements existent, le sirocco envahit les corps et les esprits, retrouvant les frissons lointains, des sensations délitées. La recomposition pour cette fête estivale conquiert l’enthousiasme légitime. Or des grains de silice s’insinuent et vont perturber le scénario. Delphine, le point de gravité, se retrouve malgré elle dans un oeil cyclonique l’engageant dans une remise en question, un saut dans son passé, douloureux. Elle s’effrite, ses moyens s’excorient, ses repères propres s’effacent. La troupe n’a pas les yeux ouverts et dans l’insouciance de l’été se jouent des évidences.
Christine Détrez aborde de nombreux thèmes sans jouer ou sur-jouer la carte de la sensiblerie. Sous sa peinture impressionniste luxuriante, elle fait cohabiter une zone sombre décrivant de manière réaliste et objective ces difficultés. La période de l’adolescence y est donc traitée, à mettre en parallèle avec les questionnements des parents ne sachant se positionner; écouter uniquement son coeur ou situer le curseur sur une attitude purement rationnelle. Les écueils à trouver sa place dans ce schéma de couple prennent une part prépondérante du récit. L’ensemble accouche d’un noeud gordien qui, à mots voilés, se jette vers une dramaturgie trop fréquemment exprimée pour la tranche d’âge pré-adulte. L’île de Beauté fleure bon la garrigue et le maquis entre genévrier, sauge, lavande protégés par les cistes, arbousier ou ajoncs, il décline malheureusement une litanie bien rugueuse, transfixiante.
Carte postale mirifique qui cache à son verso un abîme relationnel mise en valeur par une plume sensible, gorgée d’humanisme et d’humanité.
Shawn Vestal, éditorialiste pour The Spokesman-Review s’est fait connaître par un recueil de nouvelles qui lui a valu un prix mais n’est pas traduit en France. « Goodbye Loretta » est son premier roman.
« Short Creek, Arizona, 1974. Loretta, quinze ans, vit au sein d’une communauté de mormons fondamentalistes et polygames. Le jour, elle se plie à l’austérité des siens, la nuit, elle fait le mur et retrouve son petit ami. Pour mettre un terme à ses escapades nocturnes, ses parents la marient de force à Dean Harder, qui a trente ans de plus qu’elle, une première femme et déjà sept enfants…
Loretta se glisse tant bien que mal dans son rôle d’ « épouse-sœur », mais continue à rêver d’une autre vie, qu’elle ne connaît qu’à travers les magazines. La chance se présente finalement sous les traits de Jason, le neveu de Dean, fan de Led Zeppelin et du Seigneur des anneaux, qui voue un culte au cascadeur Evel Knievel. C’est le début d’une aventure mémorable aux allures de road trip vers la liberté qui va vite se heurter à la réalité… »
Entre l’Arizona où vit la communauté polygame de Loretta et l’Idaho où vit celle de Jason, moins extrémiste mais tout de même très rigoriste, Shawn Vestal nous entraîne chez les mormons, secte très présente dans les états de l’Ouest. Il connaît bien cette Amérique puritaine puisqu’il a lui-même grandi dans une famille mormone et il lui porte un regard acéré, réaliste et ironique. Shawn Vestal ponctue son récit d’interventions d’Evel Knievel s’adressant à l’Amérique. Ce cascadeur, célèbre dans les années 70 est le symbole du mythe américain de la réussite tonitruante, de l’audace, de l’esbroufe et l’idole de Jason.
Ses personnages sont crédibles, bien campés, Shawn Vestal les suit sur quelques mois de 1975 avec deux ou trois incursions dans leur passé et leurs démêlés avec les fédéraux. Il y a de beaux salauds, parmi lesquels Dean le mari de Loretta, Tartuffe écœurant que ses croyances autorisent à violer une gamine de seize ans en toute bonne conscience, car, bien évidemment et comme dans toutes les religions, plus on est fondamentaliste, plus ce sont les femmes qui trinquent ! Et il y a les ados pour lesquels, même si l’auteur ne se départit pas de son ironie, on ressent une certaine tendresse : Jason, fan de rock qui étouffe sous le poids des principes rigides de ses parents, son ami Boyd, fils d’une mère alcoolique et d’un inconnu qu’il pense Indien et Loretta bien sûr, personnage très fort, sans beaucoup d’illusions sur le monde.
Puis vient la fuite et on glisse vers un road trip coloré et périlleux au sein de l’Amérique des années 70, le dernier et principal rite d’initiation, l’espoir d’une vie libérée du carcan de l’éducation et de la religion.
Sampa, Sao Paulo, la « Suisse » du Brésil est le théâtre d’une enquête liée à une disparition. Menée par un avocat en simili-perdition professionnelle mais, surtout, personnelle, il s’escrime à définir les circonstances entourant cette disparition. Rapidement, aisément, on aura défini pour qui la référence pour cet homme volatilisé. Il ne fait aucun doute que cette star aussie correspond à ce rocker ténébreux lesté d’un passé ténébreux accompagné par « les mauvaises graines ». Implicitement, l’auteur nous livre son attirance musicale pour l’artiste de talent. Les vicissitudes d’une existence parsemée de drames, d’addictions, de décisions tumultueuses ponctuant, par la même, le récit pour tenter de détricoter une trame de vie. Pas de plages, de farniente, de naïades sculptées à l’envi par des coups de scalpel, pas de jeux de ballons, on est dans une réalité brute sans ponctuations.
«Dans les rues de São Paulo, sans laisser d’autres traces que sa Porsche garée sur un parking, Franck Cage a disparu. Volatilisé à quelques semaines de son grand retour musical, alors que sur sa vie nul danger ne semblait planer. Le mystère débarque dans le bureau de Dino Emanueli, avocat, sous les traits de la troublante femme du rockeur bien décidée à découvrir la vérité. Commence alors pour Dino une plongée dans les mystères de São Paulo et dans le passé du sulfureux musicien.
São Paulo Confessions nous initie aux délices et aux démons de la tentaculaire ville brésilienne en compagnie d’un avocat charmeur et épicurien qui devra se perdre sur toutes les pistes de cette enquête pas comme les autres. »
Le doute n’est pas permis quant à la complexité des choix artistiques, intrinsèques, de ce zikos tourmenté mais consumé par une indicible appétence de création. Or les doutes subsistent sur le terrain chaotique de la nébuleuse des compagnons, des partenaires l’entourant. La fresque s’opacifie et les investigations semblent emprunter une voie sans issue. Mais, pour autant, Dino ne s’en laisse pas compter et trouve des « bénéfices » secondaires à cet imbroglio.
L’auteur nous dépeint ses personnages avec une certaine faconde tout en jouant sur des paradoxes et des inflexions inattendues. C’est peut-être ce point où le manque de fluidité et de cohésion prégnant assèche l’ensemble. L’élan semble bon mais l’impulsion manque un peu de mordant, de consistance, de conviction. Des trous d’air apparaissent dans le roman et dérèglent son rythme, sans pour autant le décrédibiliser, qui insidieusement s’essouffle. Les personnages restent bien croqués mais ne s’insèrent pas dans une tension constante.
Ernesto Mallo, auteur argentin vit aujourd’hui à Barcelone après avoir milité contre la dictature dans les années 70 au sein de l’organisation des Monteros. Autodidacte, il a été journaliste, homme de radio et donc aussi auteur de polars situés pendant les années 70, au temps de la dictature militaire de Videla et mettant en scène son flic “Perro” Lascano. Publié en 2015, le roman se situe en amont dans l’histoire de Lascano et donc antérieur aux autres aventures déjà éditées par Rivages.
Bon, le résumé parle de l’époque de la dictature de Videla mais la quatrième de couverture semble dire, à raison, que nous sommes peu de temps avant celle-ci, on écoute Led Zeppelin, on va voir « vol au dessus d’un nid de coucous » de Milos Forman. Peu importe, le climat est très tendu, l’atmosphère irrespirable partout y compris dans la police où José Lopez Rega , dit “Le sorcier”, ministre des affaires sociales et co-fondateur de la AAA, une organisation policière d’extrême droite très présente dans la police, traque et élimine les communistes, terme générique désignant tous les opposants au pouvoir. Le commissaire adjoint Lascano n’en fait pas partie, créant la suspicion chez ses collègues et supérieurs hiérarchiques complètement corrompus.On le relègue ainsi aux affaires très courantes et le suicide d’un vieil Allemand lui est dévolu. Mais “Perro” justifie son surnom en s’accrochant à cette affaire et découvre rapidement qu’il s’agit d’un meurtre. Un carnet, journal d’un gardien de camp de concentration, rédigé en allemand, découvert dans l’appartement du mort va permettre à Lascano de se lancer à fond dans l’affaire, au péril de sa sécurité.
“La conspiration des médiocres” est un polar vintage à l’écriture seyant parfaitement à l’époque qu’il raconte. Le tableau est noir, propice à la déprime, mais Lascano, par sa grande humanité, son sérieux, rend la pilule plus facile à avaler. Pas de grandes envolées lyriques mais une histoire d’amour touchante, pas de grand spectacle mais une enquête au cordeau dans un climat particulièrement éprouvant.
“Si Vulnérable”. Il s’agit de la vulnérabilité des enfants, que nous conditionnons, formatons, en fonction de l’éducation qu’on leur apporte et des valeurs qu’on leur inculque. Nos enfants sont des éponges, des éponges à apprentissage qui s’instruisent dans notre ombre, autant par nos gestes que par nos mots. Ils apprennent et parfois nous imitent pour le meilleur comme pour le pire. Mais, du coup, si la violence et la cruauté étaient elles aussi deux valeurs qui se transmettaient de père en fils ? Si un enfant grandit dans un environnement oppressant, devient-il obligatoirement un être dont la brutalité caractérisera l’essentiel de sa vie d’adulte ?
Il s’agit là des principales questions que se pose, et nous pose l’auteur Simo Hiltunen dans son roman “Si vulnérable”.
Pour tenter d’apporter une réponse il prend comme exemple l’histoire d’un tueur en série qui pratique les meurtres de familles entières en les déguisant en familicides.
Lauri Kivi, célèbre et brillant journaliste judiciaire dans un grand quotidien finlandais s’intéresse à ces drames et décide d’enquêter. Il découvre peu à peu un mode opératoire qui le conduit à penser qu’il s’agit en fait de meurtres commis par un tiers, et le mène sur les traces du tueur.
Sur toute la première partie du livre, en fait les ¾ du roman, on suit donc Lauri qui s’interroge sur la violence de ces meurtres, ce qui a comme un effet miroir avec lui-même.
Il est né et a été élevé dans une maison où le père était très violent. Il insufflait de la peur dans la famille afin d’exercer le pouvoir et une forme de domination. La mère et les deux enfants subissaient de la maltraitance, de la douleur physique, ils étaient humiliés. Il découvre, à l’occasion d’une visite à son père, que ce dernier a souffert lui-même de violence de la part de son propre père. Ce contexte a-t-il décidé du fait que Lauri devrait subir les mêmes souffrances? Cette violence est née des vexations, de la peur, du harcèlement, devenu adulte il a fait également subir cette domination afin d’asseoir son pouvoir et acquérir un sentiment de puissance.
Pour autant, toute personne maltraitée dans son enfance devient-elle un sociopathe ? Le meurtrier est-il un enfant qui a connu les coups et les humiliations ? Sur la dernière partie du livre, Lauri se rapproche dangereusement du bourreau. Ce dernier, se retrouve dans notre chroniqueur judiciaire, comme un double, pour lui il s’agit de son semblable. Il doit laisser sa rage s’exprimer et non la laisser enchaînée. Elle doit le libérer des contraintes, lui permettre de s’épanouir, d’acquérir enfin le pouvoir dont chacun d’entre eux a été privé durant sa jeunesse.
La démonstration est faite, la fureur est un sentiment qui naît dans l’enfance, alimentée par les sévices subis, et une fois devenu adulte, libre d’agir à sa guise, il faut faire partager l’expérience de la peur, non plus en la subissant et en étant celui qui la ressent mais plutôt en étant le tortionnaire, en se sentant tout puissant face à la peur de ses victimes.
Lauri Kivi refuse cette part de lui-même : « en chacun de nous vit deux loups : le loup blanc qui essaie de conduire vers le bonheur et le loup noir qui encourage à mal agir. Lequel des deux gagne ? Celui que tu nourris ». Pour lui, il faut au contraire de la détermination, de l’intelligence et de la volonté pour se détacher des modèles de son enfance et vivre à sa façon. Subir des sévices n’est pas une fatalité et ne doit en aucune façon conditionner notre vie d’adulte. Il faut savoir faire face, être plus fort encore et lutter contre ces sentiments de rage et ne pas les laisser prendre le dessus.
Ce roman, tiré de faits réels, est un véritable roman noir, une étude sociologique et psychologique du mal. Simo Hiltunen prend le temps de creuser ses personnages, aucun n’est vraiment secondaire, tous prennent part à l’intrigue et apportent une pierre à la démonstration faite par l’auteur. C’est un roman qui prend son temps, pour autant nous n’avons pas le sentiment de longueur, tout est à sa place. La tension est présente tout du long et seule la conclusion nous permet de souffler.
Il s’agit du premier roman de Simo Hiltunen, et nul doute qu’il s’agit d’un nouvel auteur à suivre.
Presque à la fin du roman, les deux enfants devenus grands du Txato assassiné par l’ETA il y a quelques années assistent à la conférence d’un juge-écrivain. Il est fort possible que les propos de cet auteur de fiction qui évoquent son travail sur le conflit soient ceux de Fernado Aramburu. Il explique qu’il a cherché uniquement et sans pathos à décrire les souffrances des victimes de l’ETA. Il n’y a donc aucune place pour un quelconque romantisme révolutionnaire dans Patria. Le constat est implacable : les 800 morts de ce conflit n’ont aucune justification possible.
Cette fresque historique qui se déroule en grande partie dans une bourgade montagnarde du pays Basque retrace la vie de deux familles qui se déchirent durant ces années de conflits jusqu’à ce que l’ETA rende les armes. Le roman avance deux pas en avant et un pas en arrière. Il y a la pression du village, les menaces sur le Txato, chef d’une entreprise de transport, son inévitable assassinat, jusqu’à l’arrestation du commando. Puis, il y a les nombreux flashbacks sur le passé qui vont permette de mieux comprendre ce qui s’est joué à chaque instant. On suit chaque membre des deux familles dans leurs difficultés à vivre au quotidien dans cet environnement impossible avant et après l’assassinat du Txato qui fige toutes les relations sociales. Tous les personnages sont bien campés.
Dans la conférence du juge écrivain que j’évoquais au début de cette chronique, un des protagonistes se demande quel sens il y a à écrire un roman ou à réaliser un film sur un tel sujet. L’art ne peut rien changer au cours de l’histoire. Les très belles pages de ce pavé permettent pourtant de comprendre le processus qui a conduit à cet impensable, à cette folie meurtrière. La pression qui s’exerce sur l’ensemble des acteurs du conflit est très très bien décrite.
Suivez le retour de Bittori, la femme du Txato dans ce village après la fin des hostilités, le courage de celle-ci qui part souvent sous la pluie parler à voix haute sur la tombe de son mari. Elle a une obsession qui est la seule qui vaille pour terminer un tel conflit et si vous lisez ce roman jusqu’au bout, vous saurez si elle arrive à ses fins. Il ne vous restera alors plus qu’à pleurer.
« Jérémie, « la Cité des poètes », est une petite ville d’Haïti qui semble coupée du monde faute de routes praticables. C’est là, face à une mer de carte postale, qu’atterrit l’Américain Terry White, ancien shérif de Floride, après avoir accepté un poste aux Nations unies. Rapidement happé par la vie locale et ses intrigues politiques, il se lie d’amitié avec Johel Célestin, un jeune juge respecté de tous, qu’il convainc de se présenter aux élections afin de renverser le redoutable sénateur Maxime Bayard, un homme aussi charismatique que corrompu. Mais le charme mystérieux de Nadia, la femme du juge, va en décider autrement, alors que le terrible séisme de 2010 s’apprête à dévaster l’île… »
Que ce soit « Underground USA » de Ellroy , « Tonton Clarinette » de Nick Stone ou encore « La femme qui avait perdu son âme » de Bob Shacochis, les romans récents se situant en Haïti sentent le soufre, couvent de l’étrange et explorent des territoires très incertains où se profile l’ombre inquiétante des pratiques vaudous. Haïti, première nation caribéenne à se délivrer du joug colonialiste, devenue la honte de tous ces peuples esclaves de la Caraïbe par son histoire catastrophique et son bilan cataclysmique, très loin de l’exemple que voulaient montrer les libérateurs d’autrefois. Ce marasme, ce chaos, né de l’incompétence et de la malhonnêteté des différents pouvoirs qui s’y sont succédés et des ingérences multiples des Ricains et des Français fait mal à voir. Naître en Haïti est sûrement aujourd’hui une des pires saloperies qui peut arriver à un enfant.
Misha Berlinski qui avait déjà écrit «le crime de Martiya Van Der Lun », finaliste du national book award, il y a quelques années, a séjourné en Haïti de 2007 à 2011 avec son épouse qui travaillait pour les Nations Unies dans une unité de maintien de paix telle que celle décrite dans le roman. Par son observation pointu du pays, de ses gens, de ses mentalités, de ses politiques, il a pu se faire une idée précise de Haïti tout en s’enrichissant d’histoires locales et d’anecdotes vécues ou racontées par les Haïtiens. Bref, ici point de néocolonialisme littéraire comme certains auteurs se plaisent à le faire en repérant tout ce qui est étrange, dépaysant ou susceptible de plaire lors d’un séjour pour, dès leur retour, en faire un roman exotique pour citadins pâlots et avides d’ailleurs moins monotones .
« Haïti était un pays divisé entre descendants de propriétaires d’esclaves et descendants d’esclaves, entre France et Afrique, français et créole, catholiques et vaudouisants, peaux claires et peaux foncées, urbains et ruraux, une poignée de très riches et une vaste majorité de très pauvres. »
L’intrigue se joue dans le sud-ouest de l’île, à Jérémie, ville de 40 000 habitants oubliée par les instances gouvernementales, laissée dans l’isolement de manière délibérée afin que le sénateur local puisse continuer ses affaires de transferts de narcotiques vers les USA et l’Europe et coupée de communications depuis la terrible époque de Baby Doc Duvalier et de ses tontons macoutes pour des suspicions d’activités révolutionnaires. De l’électricité, trois ou quatre fois dans l’année et pour seulement quelques heures en soirée, ville côtière où on mange du poisson en boîte péruvien, région agricole de l’île où on meurt de faim et pas une seule route pour rejoindre Port-au- Prince.
De la rencontre puis l’amitié entre Terry White le flic ricain en mission en Haïti pour regonfler ses finances (lucratives missions de l’ONU) et Johel Célestin juge haïtien, va naître ce projet de route financée par le Canada et qui permettrait de mettre un terme à l’isolement, à l’autarcie forcée. L’union de leurs forces doit pouvoir leur permettre de vaincre mais c’est sans compter avec la passion soudaine de Terry pour l’épouse du juge, personne particulièrement énigmatique au passé très lourd. A deux heures d’avion de Miami, on se bat pour une route, pour un peu d’électricité, pour un dentiste, un médecin, pour un minimum vital qui n’est pas assuré, qui n’est pas accordé pour ne pas nuire aux intérêts de plus pourris.
« Dieu ne tue personne en Haïti » est un très recommandable roman politique montrant Haïti dans sa misère, sa corruption, son épuisement mais aussi les dernières énergies vives, les derniers fugitifs espoirs d’un monde un peu moins dégueulasse. La plume experte de Berlinski montre et démontre, expose, décortique, explique, analyse en intégrant dans son propos de judicieux compléments historiques, géographiques, politiques, sociologiques voire folkloriques, toujours à bon escient et au bon moment avec la grande préoccupation de justesse mais sans jamais oublier les aspects bouffons de la politique des Nations Unies, de l’aide dite humanitaire internationale, dans une période électorale particulièrement propice aux débordements de toutes sortes, violents, tordus comme singuliers, pointant plus d’une fois ce simulacre de démocratie, cette supercherie orchestrée depuis des décennies par le pouvoir et les puissants.
Au sein d’une galerie de personnages particulièrement bien dépeints, sans manichéisme, Berlinski glisse la dramatique qui va se jouer entre les deux hommes et l’iconique Nadia dont la personnalité, la volonté resteront, pour moi, finalement aussi mystérieuses que pour eux. Cette « idylle », bien qu’essentielle au déroulement de l’histoire, m’a paru moins au diapason, moins au zénith que le reste du roman. Misha berlinski, propose souvent un beau et respectueux regard pudique, discret, distancié des situations, faisant vivre pleinement son texte en multipliant les canaux d’information, variant les émetteurs, proposant des pistes plus ou moins crédibles, de la belle ouvrage digne des plus grands…
Portrait particulièrement fouillé et souvent tendre de Haïti et des Haïtiens , « Dieu ne tue personne en Haïti » s’inscrit pleinement en plaidoyer d’un pays damné de la Terre au sein d’une intrigue politique originale racontée avec beaucoup de talent mais aussi de retenue, de pudeur.
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