Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 73 of 80)

UN VOLEUR PARMI NOUS de Tobias Wolff /Gallmeister.

Sortie en 1984, cette novella de l’auteur américain Tobias Wolff a remporté le PEN/Faukner award l’année suivante. Parue en France à l’époque sous le titre « Engrenages », elle est sortie avec bonheur de l’oubli par Gallmeister ce printemps. Prenant appui sur ses propres souvenirs de sa période militaire, Tobias Wolff saisit un surprenant portrait d’une jeunesse américaine bluffée par l’armée et se rendant compte trop tardivement de l’erreur commise.

« Camp militaire de Fort Bragg, en Caroline du Nord, 1967. Trois jeunes paras s’apprêtent à finir leur formation avant de partir pour le Viêtnam. Trois hommes armés de fusil qui, le jour de la fête nationale, sont chargés de monter la garde autour d’un dépôt de munitions. Lorsque des civils s’approchent, les voici mis en joue. Ils n’étaient pourtant venus que pour alerter les soldats qu’un incendie était en train de s’étendre.Le dépôt de munitions ne tardera pas à être menacé. En réponse, pourtant, s’exerce un acte absurde, le premier d’une série qui ébranlera à tout jamais le destin de ces hommes. »

Trois recrues, Philip le personnage principal, Lewis et Hubbard obéissent bêtement aux ordres en voulant montrer leur exemplarité risquant ainsi leur vie et menaçant des gens réclamant de l’aide. Ces trois jeunes se sont engagés dans l’armée pour des raisons diverses voulant rompre avec un avenir déjà mal barré, une vie sans lumière. Cette nouvelle chance offerte par l’oncle Sam dans une Amérique en guerre au Vietnam montre déjà les limites de leur raisonnement ou l’ampleur de leur désespoir ainsi que l’énormité de la duperie dont ils sont les pauvres victimes. Dans une langue brute, avare de mots mais particulièrement féconde au niveau de la réflexion par ces non-dits évidents parsemant leur histoire triste, tragique mais ordinaire, sans saveur, Tobias Wolff raconte une histoire bien triste, morose, désespérée.

L’un s’en sortira, un autre s’effondrera et le troisième fuira des responsabilités qu’il s’aperçoit incapable d’assumer. En parcourant ces lignes, c’est peut-être un réquisitoire contre l’armée qu’on peut lire mais c’est, je pense, avant tout un témoignage de l’embrigadement de jeunes, de mômes, d’ados qu’on veut faire hommes en leur donnant un fusil alors qu’ils ont besoin de bien autre chose pour devenir des hommes, tout à leur souffrance de l’abandon d’un père, d’une sexualité mal définie ou de la peine de la perte d’êtres chers.Toute cette souffrance, ces traumas vécus, subis dans la solitude font qu’ils s’oublient, s’évadent en signant pour un suicide masqué sous la forme  d’une mort quasi certaine au  Vietnam avec cette terrible fausse impression de servir, d’être utile à leur pays alors qu’ils ne sont que la nécessaire mais négligeable chair à canon instrumentalisée de guerres impérialistes.

Désespéré.

Wollanup.

 

NOTRE CHÂTEAU d’Emmanuel Régniez / Le Tripode

« Un frère et une sœur vivent reclus depuis des années dans leur maison familiale, qu’ils ont baptisée « Notre château ». Seule la visite hebdomadaire du frère à la librairie du centre ville fait exception à leur isolement volontaire. Et c’est au cours de l’une ces sorties rituelles qu’il aperçoit un jour, stupéfait, sa soeur dans un bus de la ligne 39. C’est inexplicable, il ne peut se l’expliquer. Le cocon protecteur dans lequel ils se sont enfermés depuis vingt ans commence à se fissurer. »

Attiré par les nombreuses critiques dithyrambiques, je me suis lancé dans la lecture du roman d’Emmanuel Régniez qui avait écrit un « ABC du gothique » en 2012 chez Le Quartenier. « Notre Château » a représenté un voyage dangereux, très éloigné de mon petit monde littéraire et il faut savoir que l’expédition est aussi enrichissante que périlleuse.

Malgré la brièveté de l’histoire, la lecture peut s’avérer longue et difficile tant le propos est fin, ambigu jusqu’à la dernière ligne qui vous dévoilera une fin qui sera uniquement vôtre tant l’histoire est sujette à de multiples interprétations. Alors, il est certain que l’histoire charmera autant qu’elle pourra gonfler.

L’auteur crée un huis clos dans un château ou plutôt une transplantation moderne d’un des thèmes récurrents du roman gothique, genre littéraire tombé en désuétude et bien que le décor ne soit qu’une maison pas forcément de construction ou d’apparence victorienne, le frère et la soeur en ont fait un domaine privé, inviolable pour l’étranger et les rares fois où l’un s’absente pour affronter la vie réelle extérieure, l’autre reste protéger le château et est protégée par lui.

Peu à peu, on connaît leur vie particulièrement bien réglée depuis vingt ans et aussi leur terrible part d’ombre mais avant tout on découvre la terreur d’Hector quand il pense avoir vu sa sœur dans un bus alors qu’elle devrait être au château, un minuscule grain de sable qui prend des allures de cataclysme pour lui qui va commencer à voir des indices,des signes d’effondrement de leur petit univers.

La réussite évidente du roman tient dans l’écriture très travaillée d’Emmanuel Régniez qui a dû beaucoup lire les nouvelles de Maupassant comme les romans de Barbey d’Aurevilly dont il a retenu cette manière de créer des situations fantastiques issues de la vie très ordinaire des deux personnages, créant l’illusion d’un décorum ancien fastueux dans un décor moderne, une ambiance particulièrement angoissante sans réelle raison objective. Une œuvre moderne et hors du temps, dérisoire et essentielle, obsolète et précieuse… après on peut aussi aisément passer complètement à côté du charme de « Notre Château ».

Envoûtant.

Wollanup.

LE CONVALESCENT de Jessica Anthony / LOT 49 le Cherche Midi.

La collection LOT 49 du Cherche Midi propose depuis des années des romans puissants et exigeants d’auteurs particulièrement doués comme Richard Powers, William Vollmann ou William Gass ainsi que des oeuvres particulièrement déjantées, foutraques et jouissives tels que les écrits du furieux Brian Evenson, de Christopher Miller et son formidable et méconnu « l’Univers de carton » ou de Mark Leyner dont je n’ai hélas pas compris grand chose à son « Divin scrotum ».

Pas un seul roman fade, tiédasse dans la collection mais toujours des bouquins hors du commun, demandant parfois un grand effort au lecteur qui veut s’intéresser à une littérature qui ne se vendra jamais dans les supermarchés ou les halls de gare.

Ce premier roman de l’Américaine Jessica Anthony est à ranger dans la catégorie des romans barrés et provoquera à la fois réflexion, interrogations et énormes tranches de rire.

« Il est petit. Chétif. Infirme. Hirsute. Il vit seul dans un vieux bus déglingué, échoué à perpétuité au milieu d’un champ, dans un trou perdu de Virginie. Boucher de son état et paria parmi les parias, Rovar Ákos Pfliegman est, de son propre aveu, « le dernier descendant d’une des lignées les plus misérables de toute l’histoire de l’humanité ».
L’histoire de Rovar commence en effet quelques siècles plus tôt, dans le bassin des Carpates, à l’époque où se constitue la nation hongroise, née de l’unification de dix tribus barbares. Rovar est issu de celle des Pfliegman, qu’on pourrait définir comme le plus éclatant ratage de toute la création.
Cette anomalie de l’évolution est aujourd’hui parvenue à son stade ultime, et disparaîtra bientôt. Mais la rencontre de Rovar avec le Dr Monica, une jolie pédiatre qui décide de le prendre sous son aile et dont il ne tarde pas à tomber amoureux, va peut-être changer la donne… »

Rovar est le dernier specimen d’une tribu hongroise parmi les plus démunies, la plus démunie depuis au moins un millénaire qu’elle est recensée et qui a passé les siècles à la remorque de l’humanité, sans rien faire d’utile. Il vit dans son bus qui s’est arrêté un jour, en panne, dans un champ dans un coin perdu de l’Amérique. Dès les premières lignes, on sent poindre un tableau peu éloigné du film Borat avec cette rencontre improbable entre la civilisation ricaine de Virginie et cet accident de l’Histoire perdu là. D’ailleurs, Darwin est souvent convoqué pour comprendre les agissements de ce pauvre troll bien inoffensif et muet de surcroît qui s’intéresse à un brin d’herbe nommé Marjorie qui pousse dans sa « propriété » et a pour animal de compagnie un énorme cafard qu’il a appelé madame Kipner. On aura compris qu’il est ici question d’une fable à la fois cruelle et tendrement mélancolique autour d’un personnage finalement très attachant si on est capable de s’intéresser à cette histoire particulièrement bien racontée.

Jessica Anthony, souvent très en retenue, très tendre avec son « héros », manie avec aisance un humour qui s’apparente à celui de Charlie Chaplin et qui, du coup, ne fera pas mouche à tous les coups quand elle raconte la passion amoureuse de Rovar Akos Pfliegman et devient franchement désopilante et irrésistible quand elle raconte la saga de la famille Pliegman à travers les siècles mais surtout dans le bas Moyen Age. Certaines scènes mêlant personnages ayant réellement existé de l’histoire de la Hongrie dont l’origine du peuplement n’est d’ailleurs pas encore totalement connue par les spécialistes tel que le grand prince Arpad seigneur des dix tribus qui colonisèrent une région sur les bords du Danube à la fin du 9ème siècle et les boulets de la tribu Pfliegman collant à leurs basques tels les gros nullos qu’ils étaient, poussés vers l’Ouest par un peuple Petchénègue bien décidé à prendre ses aises dans la région.

Mêlant scènes héroïques dignes d’une chanson de geste magyare et couillonnades des inénarrables Pfliegman, Jessica Anthony y va de bon cœur pour le plus grand bonheur du lecteur ahuri par tant de crétineries au mètre carré sous la tente des tarés Pfliegman, toujours prêts à comprendre et à agir de travers dans des temps pourtant déjà bien perturbés. Grandes envolées lyriques et discours de bas étage, un régal.

« les églises ne bruissaient que d’une seule prière, dont l’écho se répercutait jusqu’aux confins du pittoresque et pastoral univers médiéval:De sagittis Hungarorum libera nos, Domine- Seigneur, garde-nous des flèches des Hongrois! » Quoique une autre prière fût également assez en vogue à cette époque: « Nom de dieu de bordel de merde, faut qu’on se les chope, ces enculés. »

Après, quand il y a de telles explosions, quand l’auteur part dans de tels délires, parfois, on a un peu de mal à comprendre certaines choses et je dois reconnaître que la  fin de cette étrange et belle fable reste encore obscure pour moi, surprenante et à la fois très étrange, une métaphore que je n’ai pas comprise… Mais le roman recèle tant de saveurs réjouissantes que vous auriez tort de vous priver de l’histoire de la Hongrie vue par Jessica Anthony ainsi que du portrait d’une certaine Amérique qu’elle dresse sans complaisance.

Bouffonnesque!

Wollanup.

LES OMBRES DE CANYON ARMS de Megan Abbott / Ombres Noires.

les ombres

Ombres Noires, en plus d’éditer de bons romans policiers a pris l’initiative de sortir des novellas d’auteurs anglo-saxons connus et reconnus pour leur talent comme Thomas H. Cook, Jeffery Deaver, John Connolly…

Les novellas s’avèrent parfois frustrantes par leur brièveté, par contre, elles sont idéales pour découvrir à moindre frais et par soi-même l’écriture et l’univers d’un auteur et c’est ce que réussit parfaitement « les ombres de canyon Arms » de la talentueuse Megan Abbott qui d’ailleurs explicite son propos d’écrivain dans un entretien en fin d’ouvrage.

« 1953. Penny Smith débarque à Hollywood, des rêves de gloire plein la tête. Entre promesses de contrats et premiers rôles bidons, elle déchante rapidement et devient maquilleuse pour un studio. À Canyon Arms elle découvre le bungalow de ses rêves, s’y installe malgré les étranges rumeurs dont lui parlent ses voisins. Mais la mémoire du lieu refait surface lorsqu’elle découvre un étrange message laissé sur le mur de la cuisine par l’ancien locataire. »

Une partie de l’univers de Megan Abbott est bien présent dans ces lignes et entre-elles. Une héroïne en tailleur et hauts talons, des rêves de stars déchus, une existence que la triste réalité ronge, l’âge qui fait faiblir la beauté ou tout du moins la rend moins visible sous les néons cruels du Hollywood d’un certain âge d’or où tant de jeunes filles se sont brisées, exploitées par des producteurs ou agents animés par un désir de sexe facile, les pourris éternels décrits dans tant de romans sur ce monde bien pervers et dégueulasse;

On découvre Betty au moment où débute pour elle la fin du rêve et le début de la glissade vers l’anonymat et l’échec si cuisant, le moment où elle comprend que ces amants qui pouvaient aider sa carrière, dont elle pensait bien abuser pour grimper, ont gagné contre elle comme avec tant d’autres, qu’elle n’ est une oie blanche de plus.

Et pour son plus grand malheur, elle occupe un logement où s’est déroulée une tragédie du monde faux et puant de l’industrie hollywoodienne, la mort tragique d’un libraire épris des stars qui s’est brûlé les ailes à trop s’approcher de ce miroir aux alouettes. Petit à petit, elle cogite, découvre des indices, s’imagine, voit, soupçonne…

Touchant et désabusé.

Wollanup.

 

DEBORDEMENTS de Olivier Villepreux,Samy Mouhoubi et Frédéric Bernard / Anamosa.

« Le football n’est pas toujours cette fête que l’on voudrait qu’il soit. 13 destins sombres d’acteurs de ce sport révèlent les excès et la schizophrénie d’un milieu où ambitions, politique et argent font très mauvais ménage. Sport populaire, le football est traité ici comme chambre d’écho de l’Histoire ou de faits de société. De la collaboration aux crimes de guerre en passant par la corruption ou la dépression, le football a le don de mettre en évidence les maux du XXe et du XXIe siècle. Le livre, à travers le destin de 13 joueurs ou dirigeants dépassés, ou dévorés, par leur ambition, révèle l’envers du décor du sport-roi qui fait rêver les enfants de tous les continents. Dans ces chroniques inédites et nourries des affaires les plus récentes, deux plumes du journalisme de sport et de société et un fin connaisseur du football s’attachent à décrypter les excès de ce sport, excès profondément liés aux époques et sociétés dépeintes ici. Loin du plaisir du seul jeu, le football donne le vertige comme milieu propice aux débordements humains et aux pertes de repères. »

Le football aussi aimé que haï, source de bonheur comme de tant de désillusions comme on peut le constater si amèrement en ce moment par le comportement de barbares dans les tribunes des stades comme dans les rues de nos villes, une internationale de la connerie quand ils sont bourrés ou le reflet des plus vils nationalismes quand leur violence est travaillée pour faire mal ou diffuser des idées puantes. Le foot qu’il est de si bon ton de démolir pour certaines pseudo élites intellectuelles alors qu’il peut offrir des moments d’extase, faisant rêver les gamins s’imaginant devenir Messi, provoquant des larmes de bonheur chez certaines personnes sensibles comme leurs parents, créant des « conflits » dans certaines familles. Le foot, nouvel opium des peuples mais aussi une passion universelle, le sport le plus populaire de la planète avec tous les excès de la médiatisation moderne, le dopage, le fric, les magouilles, les manœuvres politiques cachées, ces « stars » pourries gâtées au QI faiblissime que les médias font dieux, ouais le foot qui fait vendre du shampooing ou des voitures. Le foot, de toutes les manières, phénomène culturel étouffant mais aussi parfois rassurant (se sentir avec les autres en tribune à la Beaujoire à pousser, chanter) qu’on ne peut ignorer et qu’il est nécessaire d’analyser, de comprendre d’un point de vue sociologique avant de le résumer à 22 gars en short qui se battent pour un ballon et de devenir aussi abrutis que certains tarés dans les stades.

Les ouvrages de passionnés et de fins connaisseurs pour le grand public parlant intelligemment et de manière docte sur le football sont rares. Et après un très bon « Les émeutes raciales de Chicago de 1919 », les éditions Anamosa, vraiment dans le coup dans la très bonne vulgarisation de réalités sociales, nous offre ce « Débordements » qui montre certains aspects sombres du football à travers l’histoire. Démarrant de manière héroïque en 1938 avec l’histoire de Matthias Sindelar l’Autrichien qui a su narguer les nazis, le livre nous conte des histoires tristement authentiques où le foot est toujours en mauvaise compagnie: tristes pratiquants, supporters lamentables, magouilleurs militaires, politiques ou vulgaires escrocs.

Il est certain que ce triste tableau que couvrent ces beaucoup trop courtes 260 pages ravira tous les détracteurs de sport mais il comblera tous les lecteurs intelligents soucieux de comprendre ce phénomène de société qui a depuis longtemps quitté l’ enceinte des stades pour servir souvent les intérêts les plus vils ou perturber les plus fragiles ou les plus navrants des pratiquants: l’histoire de Tony Adams capitaine alcoolique du club d’Arsenal, par exemple, est particulièrement poignante. Notons aussi pour tous les amoureux de ce sport le fantastique et jouissif chapitre sur le couple infernal Jean Pierre Bernès Bernard Tapie montrant que l’histoire du match truqué OM/VA n’est que la partie visible de l’iceberg des magouilles du duo.

Tous les chapitres taclent dur, souvent au niveau du genou, et je ne saurais terminer sans rendre hommage aux trois auteurs passionnés Olivier Villepreux, Sami Mouhoubi et Frédéric Bernard pour leur beau travail de dénonciation de certains des aspects obscurs du monde du football, hélas triste reflet de notre réalité moderne.

Mais n’oubliez pas non plus ou découvrez les beaux moments que peuvent déclencher le football et seulement le football: lisez « une saison de Vérone » de Tim parks, « carton rouge » de Nick Hornby, », « la peine capitale » de Santiago Roncagliolo, « 44 jours » de David Peace, « jeudi noir » de Michaël Mention… Regardez le Barça de Guardiola, l’Ajax Amsterdam de Johan Cruyff, le Brésil de 1970, le FC Nantes de Denoueix, les dribbles de Garrincha (grand absent de l’ouvrage), la classe de Van Basten et de Zidane, le kop d’Anfield et les matchs des débutants avec le ballon qui leur arrive au genou.

Brillamment important.

Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités” Albert Camus.

Wollanup.

« Who is that screming in Lunar Park?

If they make Tony Adams captain

We could all go screaming in Lunar Park. »

Joe Strummer.

LE GANG DES RÊVES de Luca Di Fulvio / Slatkine & Cie.

Traduction : Elsa Damien.

« Le gang des rêves », déjà un bien beau titre, est l’oeuvre du dramaturge italien Luca Di Fulvio par ailleurs auteur d’une dizaine de romans dont celui-ci daté de 2008 et qui nous arrive maintenant après un énorme succès transalpin ainsi qu’en Allemagne où il a été vendu à plus d’un million d’exemplaires.

La couverture, d’ailleurs magnifique, est une oeuvre de Jacob Riis photographe d’origine danoise qui fit beaucoup pour la lutte contre la pauvreté à New York par ses différents travaux montrant la misère dans laquelle vivaient les nouveaux arrivants à New York au tout début du XXème siècle. C’est d’ailleurs cette histoire qui nous est racontée de bien belle manière.

Cetta, quinze ans, travaillant dans les champs en Calabre à la merci de patrons médiévaux est violée par un de ses « maîtres » comme sa mère bien des années avant et se retrouve enceinte. Loin d’abdiquer, fuyant une vie de paria, elle décide de tenter l’aventure américaine comme tant d’Italiens à l’époque et embarque avec comme seule richesse ce nourrisson Natale espérant des lendemains meilleurs ou tout du moins un espoir de liberté qui lui est interdit dans la Calabre du début du XXème siècle . Bien sûr, elle va très vite comprendre qu’elle tombe de Charybde en Scylla.

C’est son histoire et celle de Natale son fils rebaptisé Christmas à son passage à Ellis Island qui nous est racontée dans ce gros roman de plus de 700 pages qui commence en Aspromonte en 1907 et se termine en Amérique en 1929.

De la violence bien sûr, de la peine, de la misère mais aussi des luttes, des victoires, de l’émancipation, de l’intégration, de la solidarité et de l’amour dans les bas-fonds du Lower East Side où tous ces damnés de la terre anonymes, héroïques chacun à sa manière ont créé cette ville et en même temps bâti une épopée modeste qui ne restera pas dans les annales de l’Histoire mais dont ils peuvent être fiers. Au long des pages qu’on avale, qu’on dévore, on découvre aussi l’ancêtre de la Maffia mais aussi la naissance de la radio, du cinéma de masse, de la publicité, du Music Hall sur Broadway, la construction de la skyline… Manhattan!

Pas une ligne d’ennui, les chapitres courts sont tous passionnants, empreints d’une grande qualité d’écriture romanesque et très cinématographique, un vrai bonheur pour qui connaît un peu la ville et pour tous les amoureux des grands romans historiques, des œuvres faisant la part belle aux plus humbles. Le roman doit être adapté au cinéma et j’aurais vraiment aimé que Sergio Leone soit encore là pour filmer ces belles personnes.

Romanesque et flamboyant.

Wollanup.

LE CONDOR de Stig Holmas / Sonatine +

condor

Traduction: Alain Gnaedig.

Sonatine + est la petite collection par le format de Sonatine qui devient grande par ses choix malins. Proposant des inédits d’auteurs connus (Ellory, Crews), elle frappe maintenant un grand coup avec la réédition du seul polar de l’auteur norvégien Stig Holmas paru en France à la série Noire en 2001.

« William Malcolm Openshaw, poète, intellectuel et amoureux des oiseaux, a eu plusieurs vies. Depuis des années, il erre aux quatre coins du globe, de Mexico à Tanger, en passant par Bogotá et Le Caire, ne fréquentant que les quartiers les plus pauvres. « Je me contente de traverser les villes, de les quitter en marchant lentement. » William est un homme hanté par de mystérieuses tragédies, par des secrets dont il ne parle pas. Au Portugal, à la suite d’une agression, il fait la connaissance de Henry Richardson, attaché à l’ambassade britannique de Lisbonne. Ce dernier semble en savoir beaucoup sur le passé de William, beaucoup trop même. Sur les disparitions, les morts violentes, les ombres et les trahisons qui ont jalonné son parcours. Richardson a peut-être même les réponses aux questions que se pose William sur sa vie d’avant, sur la tragédie qui a brisé son existence. Une véritable partie d’échecs à base de manipulations s’engage alors entre les deux hommes, dont l’issue ne peut être que tragique. »

Le ressenti d’un roman dépend de tellement de facteurs qui nous sont propres qu’on n’est jamais certain qu’un livre qu’on a adoré séduira de la même manière des gens qu’on pense connaître et celui-ci n’échappe pas à la règle et pourtant quel roman!J’avais lu « le faucon » à sa sortie et n’avais pas été spécialement séduit par lui et pourtant cette nouvelle lecture m’a comblé au plus haut point.

L’époque, l’état d’esprit, le type de romans, l’expérience, la concentration, l ‘originalité,que sais-je, une étrange alchimie intérieure et non maîtrisée et j’ai redécouvert ce roman qui est une pure merveille. Mais tout brillant qu’il soit, « le condor » ne séduira que les lecteurs affirmés et prêts à pénétrer dans un mystère bien profond que les échanges entre William et Henry l’attaché de l’ambassade britannique maintiennent opaques suppléés dans cette sournoise manœuvre d’enfouissement par des apartés,des retours sur l’enfance,des questions sans réponses. Mystère de la destinée de William qui a erré pendant de nombreuses année dans les coins les plus misérables de la planète et mystère d’une narration particulièrement virtuose qui nous livre que des fragments de son existence.

Des souvenirs de coquelicots, des émerveillements enfantins devant une sauterelle, le dernier condor de Californie, les trottoirs de Calcutta, une banque qui explose pendant un hold-up, une odeur de moisi et d’amandes, Monica, la littérature russe, la révolution … Des images poétiques bouleversantes, horriblement malheureuses ou nostalgiques d’un poète qui vit le même destin anachronique que Rimbaud, chantre talentueux qui termine sa vie de l’autre côté, loin de la beauté du monde qu’il a pourtant si bien écrite ou rêvée. Une enfance terrible qui provoque la reproduction des actes abjects vus et vécus, une tristesse infinie qu’on comprend peu à peu sans néanmoins l’excuser.

C’est divinement écrit par un auteur lui-même avant tout poète et l’écriture est aussi magique que douloureusement désespérée comme du James Sallis.

Et à la fin Stig Holmas vous emporte dans son abîme et d’une  phrase anodine, une seule, la dernière, il vous assassine.

Chef d’oeuvre.

Wollanup.

MERCI!

Créer un site, c’est toujours une aventure. Parler des bouquins qu’on aime est moins aisé qu’on se l’imagine. Faire la promotion d’une littérature noire intelligente est souvent ardu car il nous manque parfois le temps de recul postérieur souvent nécessaire à la lecture d’une oeuvre si on veut continuer à suivre l’actualité littéraire.

Depuis nos débuts fin décembre, au sein de ce petit groupe à géométrie variable composé de Chouchou, Fab, Job, Raccoon et moi, nous tentons de privilégier des romans qui nous font vibrer, nous surprennent, nous émeuvent, nous cognent,nous alarment ou nous interrogent.

A la lumière des stats du site, nous sommes heureux de savoir que nous sommes loin d’être seuls à partager cette passion pour une littérature noire de qualité.

Environ 40000 pages lues tous les mois, plus de 10000 visites mensuelles et 4000 lecteurs fidèles, on est un peu sur le cul et sommes conscients et reconnaissants de l’honneur que vous nous faites.

En juillet et début août, on parlera de bouquins hors actualité qui nous semblent essentiels et qu’on n’a pas eu le temps de traiter avant et on se préparera à la rentrée littéraire qui risque d’être énorme avec en point d’orgue le salon America en septembre qu’on couvrira en force.

MERCI !

Wollanup.

 

JE VIS, JE MEURS de Philippe Hauret / Jigal Polar

« C’est en noyant sa soixantaine désabusée dans un bar de quartier que Serge croise les yeux de Janis la première fois. Elle est jeune, jolie, serveuse de son état mais en proie à la violence quotidienne de son petit ami. De confidences en services rendus, de regards en caresses rêvées, une étrange amitié va alors se nouer… De son côté, l’inspecteur Mattis est proche de l’implosion. Divorce, alcool, sexe et dettes de jeux, un grand classique qui dégénère en spirale infernale. S’il tient encore à la vie, il commence sérieusement à être à court d’arguments ! En enquêtant sur une affaire de deal dans une cité, il croise la route de José, le fameux petit ami qui tient ici le business de la dope. Incidemment, l’engrenage vient de se mettre en place : l’espoir d’une autre vie, les rêves envolés, le fric, la violence, les flingues, la cavale… »

Jigal, on aime bien à Nyctalopes. Jimmy Gallier dénicheur de talents, n’a pas son pareil pour nous faire découvrir de bon auteurs français, des mecs hors mode, hors des circuits parisiens où parfois on « construit » des réputations où on se pâme devant des bouquins qui ne valent pas tripette. Ici, ce « Je vis, je meurs », une fois entamé, difficile de le lâcher tant Philippe Hauret avec ses personnages criants de vérité au point que vous pourriez les connaître vous entraîne de suite dans leur désespoir, leur ennui, leur mal de vivre. Vous savez pertinemment qu’il y aura de la casse, que ces inconscients, ces naufragés n’en sortiront pas tous indemnes évidemment, malheureusement et vous ne pouvez plus lâcher le bouquin.

Premier roman déjà sacrément virtuose tournant autour de deux hommes: Serge qui s’imagine une nouvelle vie bien plus belle que son existence de retraité solitaire avec sa caisse pourrie et son morne pavillon et Franck Matthis le flic qui s’enfonce en ne voyant pas l’éclaircie possible. Tous deux sont aveugles et c’est cette cécité qui va créer un roman à lire si vous appréciez la littérature noire vraie, authentique, sans aucun artifice racontant des drames ordinaires de gens eux-aussi bien ordinaires que vous cotoyez tous les jours sans les voir.

Point de gros coups d’éclat, juste des existences poissardes avec des issues très prévisibles et pénibles de banalité et puis soudain l’engrenage à cause d’un sourire, d’un regard qu’on s’imagine si lourd de sens qu’il devient tellement porteur et qu’on en oublie son âge et vogue la galère pour Serge tandis que pour Franck c’est la fuite aidée par l’alcool, une noyade dans les bars, le dégoût de soi, de la vie gâchée et une échéance prochaine terrible. Tout respire la vraie vie dans l’écriture de Philippe Hauret, observateur pointu de ses contemporains. A de maintes reprises je me suis vraiment identifié aux personnages, ai été percuté par la pertinence des réflexions, par la justesse des sentiments et ai été épaté par l’humanité et la bienveillance d’un Philippe Hauret nouvelle belle voix du roman noir social.

Finement juste.

Wollanup.

LE SYSTÈME NERVEUX de Nathan Larson / Asphalte.

Traduction: Patricia Barbe-Girault.

Nathan Larson est un auteur américain qui a écrit une trilogie mettant en scène le héros Dewey Decimal dont le dernier tome a paru aux USA en 2015. Mais Larson a plus d’une corde à son arc puisqu’il est aussi un musicien accompli ayant composé la musique d’une trentaine de films tels que « Boys don’t cry », « Dirty pretty things »  après un passé dans la scène hardcore punk de Washington et une collaboration avec la chanteuse du groupe « The Cardigans » dans son projet solo « A CAMP ». Il joue les séducteurs dans le clip en lien. (https://www.youtube.com/watch?v=vTyDzI7eyuc)

« Le système nerveux » suit donc « le système D » paru aussi chez Asphalte en 2014 et sorti début en juin en poche mais qu’il n’est pas réellement nécessaire de lire avant d’entamer celui-ci puisque certains paragraphes du début du roman vous permettront de comprendre aisément le contexte. Ceci dit, une fois terminée cette aventure,vous aurez certainement envie de lire le précédent pétage de plombs de Dewey.

« Après une série d’attaques terroristes, New York n’est plus que l’ombre d’elle-même. La célèbre Bibliothèque municipale, abandonnée comme tous les bâtiments publics, est désormais le repaire de Dewey Decimal, dandy amnésique expert dans le maniement des armes et du second degré. Pour survivre, ce mercenaire aguerri a mis au point un « Système » incluant, entre autres bizarreries, un lavage de mains compulsif et l’ingestion régulière de cachets mystérieux.
La découverte de documents compromettants impliquant un sénateur va mener Dewey Decimal dans la Koreatown de New York, véritable zone de non-droit. »

Avant tout « le système nerveux » est un polar dont l’intrigue tient parfaitement la route avec un final particulièrement soigné, tendu dans un décor new-yorkais que les connaisseurs de la ville apprécieront sans aucun doute. Tout le roman se situant dans le décor magique de Manhattan, les amoureux de NY fondront dès les premières pages.

Ensuite, Dewey, avec ses manies, son amnésie, son amour des livres, du classement et de la bibliothèque municipale de New York est un personnage très attachant,un héros que, d’emblée, on a envie de suivre dans ses aventures tumultueuses et vous verrez, ça décoiffe salement.

Le rythme du roman est soutenu avec de nombreux actes de bravoure et guerriers et bien souvent on se croirait dans « Die hard » avec toutes les incohérences possibles qui vont avec et il faut bien se mettre cela dans la tête en démarrant ce roman  décapant avec un héros bien sympathiquement dérangé. On peut d’ailleurs s’imaginer le navet pour gosses attardés que Hollywood pourrait en faire alors que l’histoire racontée par Larson est jouissive par les réflexions du héros qui ne cherche pas les ennuis dans lesquels il se retrouve mais qui choisit la manière musclée et virile pour se sortir de ce cauchemar digne du « New York 1997 » de Carpenter où on côtoie gangs coréens, saloperies chinoises et organisations paramilitaires à la solde de politiciens véreux dans un décor post-apocalyptique. Il ne manque guère que des zombies!

Là où beaucoup d’autres romans plus ambitieux échouent, « le système nerveux », pyrotechnie littéraire déjantée, vous fera sûrement passer un bon moment.

Wollanup.

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