Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 67 of 80)

LE POISON de Charles Jackson / Belfond Vintage.

Traduction: Denise Nast.

 » Le poison », premier roman de Charles Jackson fut un immense succès en 1944 mais contribua aussi à la perte de l’auteur qui ne connut ensuite plus vraiment les faveurs du public. Il était sûrement trop allé dans l’introspection car il semblait partager beaucoup de qualités et de défauts avec Don, le héros, écrivain raté dévoré par l’alcoolisme. Le roman fut adapté au cinéma par Billy Wilder avec bonheur puisqu’il obtint les oscars du meilleur réalisateur et du meilleur film.

Don, prétextant un besoin d’écrire tranquille vire tout son entourage pour un long weekend qui finalement sera une longue période d’ivresse. Et ce sera moche, très moche de suivre Don alcoolisé avec grande outrance. Vous vous attendiez à quoi ? On n’est pas ici dans l’alcoolisme mondain où on picole en société, non, on est dans le dur des accros, dans l’alcoolisme assommoir de Zola, où on boit pour oublier. L’alcool est une drogue et crée une addiction chez certaines personnes qui réagissent ensuite comme n’importe quel toxico quand le manque maladif se fait sentir dans le corps comme dans l’esprit. Des effets différents selon les drogues dures consommées mais une grande unité dans le manque qui incite à commettre des actes irresponsables. Et l’alcool, drogue étatique et légalisée, crée bien cette dépendance au contraire du cannabis… et je sais ce que je dis.

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« Le poison » est donc un témoignage sur l’alcoolisme et en cela chacun appréciera à sa manière, à son rapport à l’alcool, les tristes péripéties de ce redoutable roman qui parlera très fort à certains. J’ai lu des regrets chez certains lecteurs qui reprochaient qu’on ne sache pas vraiment les raisons de son alcoolisme. Certains picolent sans raison, d’autres pour de mauvaises raisons mais le résultat est identique et Charles Jackson le savait comme il savait qu’on ne peut comprendre la logique d’une personne dépendante et qu’il est vain de tenter de la raisonner ou de l’aider si elle ne le désire pas.

« Le poison » parlera fort à celles et à ceux qui ont ou qui ont eu une relation très difficile avec la bibine ou autre drogue. Les autres lecteurs découvriront dans son authenticité, dans sa triste réalité le pitoyable tableau d’un homme qui se noie.

Imbibé.

Wollanup.

DU BARBELÉ SUR LE COEUR de Cédric Cham / Fleur Sauvage.

Cédric Cham dont c’est le deuxième roman chez Fleur Sauvage après « la promesse » travaille dans l’administration pénitentiaire et s’est sûrement servi de son expérience professionnelle et de son vécu humain pour écrire « du barbelé sur le cœur ».

 
« Dris est un délinquant multi-récidiviste qui a décidé de se ranger et de commencer une nouvelle vie. Serge est un pédophile qui compte bien profiter de sa liberté nouvellement retrouvée. Schimanski est un flic de la BAC de Nuit qui se retrouve embarqué dans une enquête le conduisant hors procédure.
Les chemins respectifs de ces trois hommes finiront par se télescoper… »

 
Roman noir par essence, « du barbelé sur le cœur », est un roman qui sans payer de mine avec ces personnages si souvent vus dans la littérature policière, s’avèrera un vrai crève-cœur pour les lecteurs sensibles. Car, si bien sûr l’intrigue a une importance dans un roman policier et il y en a une ici dont le final risque de bien vous surprendre, il ne faut pas non plus négliger l’âme qui peut se dégager d’un écrit et qui donne à des histoires somme toute assez tristement et banalement ordinaires, un écho qui fait que l’on se souviendra de ce bouquin alors que tel autre dans la même veine vous laissera de marbre. Et « du barbelé sur le cœur » appartient vraiment à cette catégorie de romans où on sent qu’il y a de l’humanité qui coule de la plume de l’auteur et que même si c’est dur, même si on souffre, il reste une lumière qui brille et qui fait qu’on avance contre vents et marées, adversité, scoumoune et criminalité.

 
Trois hommes face à leur destin, face à leurs échecs ou à leur chaos psychologique. Dans une banlieue pourrie d’où ne sortent que le crime, le vice, l’embrigadement et une économie souterraine que préfèrent ignorer les autorités de peur d’émeutes déjà connues dans un passé pas si lointain, nous allons suivre les trois hommes dans leurs cheminements borderline en se demandant lequel échappera au destin fatal vers lequel ils sont en train d’avancer à tombeau ouvert. Peut-on échapper à un destin tout tracé ? Les dés ne sont-ils pas pipés pour Schimanski (comme le héros de la série allemande) et Driss dont la volonté de rédemption peut très bien s’avérer très, trop tardive ?

 
« L’un et l’autre doutent. Pour différentes raisons. Des bonnes et des mauvaises. La peur de se tromper. La peur de tromper l’autre. La peur de se perdre. La peur de perdre. La peur de faire souffrir. La peur de souffrir. »

 
Alors, vu le côté blafard, sombre de l’histoire, il vaut mieux être bien dans sa tête pour le lire mais vous auriez tort de ne pas faire connaissance avec Cédric Cham.

 
Authentique.

 
Wollanup.

VIANDE SÈCHE de Martin Malharro / La Dernière Goutte.

Traduction : Delphine Valentin.

Décédé en 2015, Martin Malharro était un journaliste argentin auteur d’une série de romans nommé « la ballade du Britanico » mettant en scène le détective Mariani et dont le précédent roman « calibre 45 » également édité par les éditions de La Dernière Goutte faisait aussi partie comme celui-ci.

« Quand il est engagé pour rechercher Bernardo Gorlick, un vieil homme solitaire dont le neveu n’a plus de nouvelles depuis quelques jours, Mariani pense régler l’affaire assez rapidement. Mais lorsqu’il retrouve Gorlick, c’est dans un cimetière où il a été enterré en 1983, soit trente ans auparavant… Intrigué, Mariani poursuit alors son enquête qui le mène sur les traces d’un groupe d’hommes, surnommés « les Docteurs », ayant rendu de terrifiants services au pouvoir en place sous la dictature. »

Si dans « calibre 45 », l’auteur faisait un peu référence à l’histoire argentine, dans « viande sèche » Martin Malharro s’attaque pleinement à la période terrible de la dictature des années 70 dont les cicatrices dans la société argentine sont toujours très visibles. Une partie du roman est située à Tigre comme dans « les eaux troubles du Tigre » d’Alicia Plante paru chez Métailié et parlant de la même période noire. Pour comprendre cette horreur vécue par le peuple argentin et d’autres populations sud-américaines, il est certain qu’il manque ici des références, des compléments d’informations mais l’auteur, certainement, pensait ne s’adresser qu’à un lectorat argentin. Ceci dit, les romans, les ouvrages, les films parlant de la dictature militaire sont légion et le lecteur intéressé aura de nombreuses possibilités pour s’informer.

Construit comme un roman d’investigation, « Viande sèche » tourne autour de son détective Mariani, taciturne, fauché, veuf vivant avec deux vieilles tantes et passant ces journées entre « le britanico », bar où il a ses habitudes et le garage de son ami et complice Demarchi. En leur compagnie, on découvre la ville de Buenos Aires des modestes, loin des clichés du tango et autres, la vision d’une ville assez blafarde voire crépusculaire où Mariani, opiniâtre, rusé simulateur, avance à son rythme dans une enquête qui l’envoie fouiner périlleusement dans les archives fantomatiques des années 70 et du début des années 80.

« Viande sèche » n’est pas un thriller foudroyant, rien de tape à l’œil malgré un final plus musclé mais il est surtout l’occasion de découvrir un détective intéressant, frère d’armes de grands aînés comme Pepe Carvalho ou Matt Scudder arpenteurs patients du macadam et fouineurs des bars et boîtes louches.

Humain !

Wollanup.

L ‘ORDRE DES CHOSES de Frank Wheeler Jr /Série Noire.

Traduction: Sébastien Raizer.

« Earl Haack Junior a été élevé pour devenir un Machiavel armé d’un flingue et portant une étoile… Son père, shérif dans une petite ville du Nebraska située sur l’autoroute de la drogue arrivant du Mexique – la fameuse Interstate 80 –, lui a très tôt enseigné sa façon particulièrement radicale et expéditive de maintenir l’ordre des choses.
Lorsqu’après un passage par les Stups de Denver (où il perd définitivement ses illusions) il revient prendre la succession de son père, il sait déjà qu’on ne vainc pas le chaos. Tout au plus, on peut tenter de faire jeu égal – un jeu sans règles ni limites. Puisque la drogue et son commerce sont une donnée indépassable (surtout dans une société capitaliste marquée par la loi de l’offre et de la demande), la priorité principale de Haack sera donc de mettre sur pied un réseau de distribution composé de personnes qui lui sont redevables… Son père avait raison : l’ordre passe avant tout, et il exige son tribut de sang. »

Ah, le tribut du sang, pour sûr que vous en aurez pour votre argent. Pas de problème pour la quantité avec aussi une très belle diversité d’œuvres : pendaisons, tabassages à mort, meurtres divers poignard, flingue, feu, destop, noyades, étouffements… avec moult interrogatoires propices à des déclenchements assez sévères de violence physique et bien sûr aussi psychique.

Earl apprend très vite et montre très rapidement de grandes qualités dans l’exécution des basses œuvres au service de la municipalité qui lui a accordé sa confiance pour succéder à son père. Beaucoup de talent dans son rôle de baron naissant de la drogue. Ben oui, il n’est sheriff que sur le papier, en fait. L’ ordre tel qu’on l’imagine en ouvrant le bouquin, il s’en fout grave. Moralité zéro, un putain de sociopathe avec une étoile et c’est peut-être pour cela que le dossier presse parle de Jim Thomson   mais oubliez, Thompson, on  en est très loin de l’auteur de « the killer inside me »

Le roman se lit très bien avec son rythme trépidant et ses multiples scènes violentes et vraiment, il faut reconnaître un talent dans l’écriture. Plusieurs chapitres contiennent des histoires entremêlées et c’est judicieusement mis en place et mené, indéniablement une belle plume et si vous aimez le genre grosses tueries avec flingues et une bonne dose de sadisme, un honnête suspens, vous ne regretterez pas le plaisir brut offert par ce roman.

Après, quand on y réfléchit, quand on revoit les propos tenus par les personnages principaux, leurs agissements, on se dit que ce n’est vraiment pas joli, joli, ce coin d’Amérique et si la réalité est telle, ah ouais, c’est moche. Mais ce n’est pas le premier à nous proposer son petit coin bouseux pour nous le transformer en empire de la drogue et d’habitude j’adhère parce qu’il y a toujours un personnage qui nous sauve de la nausée mais ici rien ni personne. Franchement un shériff narco qui passe son temps à creuser des trous pour enterrer ses victimes en nous vantant le vigilantisme,se comportant comme un VRP de la NRA, il m’en faut un peu plus pour commencer à créer un semblant de lien.

Néanmoins louons Aurélien Masson le directeur de la collection pour ses qualités de visionnaire en nous sortant le premier polar ricain de l’ère Trump avec « l’ordre des choses » et quand vous aurez lu l’intégralité de cet ordre narré dans le roman, vous rigolerez un peu moins de l’horizon international qui nous est promis dans un proche avenir. Gaussons-nous un peu des Ricains qui ont élu un tel président, n’oubliant pas qu’on ne flambe pas tellement non plus et qu’on pourrait avoir le droit à la même killing joke en mai prochain. Bref et c’est peut-être dû au « traumatisme » 8 novembre mais ce genre de roman fait un peu froid dans le dos par les idées colportées très en vogue aux USA mais aussi dans nos contrées.

S’il voulait montrer des pourris xénophobes, des sheriffs criminels, des élus corrompus, des lois bafouées, du vigilantisme institutionnalisé, des hommes de loi hors la loi, du trafic de dope, des femmes traîtresses, des valeurs grandiloquentes de la famille, un Noël clicheton, des meurtres, des disparitions, des incendies, des démembrements, des tueries, il est certain que Frank Wheeler Jr a réussi son pari haut la main. Il est juste dommage que rien dans le roman ne vienne contrecarrer cette vision déplorable de ce petit coin d’Amérique. Alors je sais bien que de telles contrées existent et que leurs habitants ont beaucoup contribué à l’élection de Trump mais quel étalage de pub pour les armes, l’auto-justice, l’extermination des nuisibles, les morts nécessaires, les valeurs familiales puantes tout au long de l’histoire et aucun discours, aucun acte qui s’oppose. Moralité plus que douteuse.

Trépidant et atterrant.

Wollanup.

JENNY de Fabrice Colin / Sonatine.

Troisième apparition dans le polar et dans le catalogue de Sonatine pour Fabrice Colin par ailleurs auteur pour la jeunesse et pour les adultes ainsi que directeur éditorial des éditions Super 8 et scénariste de BD. Tout sauf un débutant et d’ailleurs la lecture de « Jenny » vous fera comprendre que le garçon connaît parfaitement son affaire pour écrire un page-turner particulièrement redoutable.

« Cayucos, Californie. Dans une villa au bord du Pacifique, un homme désespéré se confie. Dans la baignoire à l’étage, le cadavre d’une femme obèse. Comment est-il arrivé ici ? Le moment est venu pour l’homme de raconter son histoire.

Quelques mois plus tôt… Après la disparition de son épouse, le journaliste Bradley Hayden, détruit, s’étourdit dans des liaisons sans lendemain via un site de rencontres. Un jour se présente une femme qui ne correspond en rien à la description qu’elle a faite d’elle. Jenny, 300 livres, QI redoutable, lui montre une vidéo de son épouse. April est en vie. Elle ne le restera que s’il lui obéit en tout. Dès lors, Bradley est contraint de suivre Jenny dans une épopée meurtrière.

Bradley est pris au piège et c’est son histoire avec Jenny qui nous est racontée au fur et à mesure qu’elle le promène par le bout du nez sur les différents lieux de sa tourmente au cours de sa jeune vie qui a fait qu’elle est devenue ce monstre, cet être, particulièrement abject dans son apparence comme dans son comportement. Elle se raconte et il suit…

Et que peut bien faire Bradley, forcé de suivre la dame dans son équipée meurtrière à travers les Etats Unis? Vindicatif, aux aguets au début, il s’effondre peu à peu tandis qu’elle lui révèle le cauchemar qu’elle a pu vivre. Il s’accroche au mince espoir de retrouver son épouse vivante. A lire ces lignes, on pourrait croire que le démon est femme et que les hommes sont voués à vivre l’enfer mais détrompez-vous, dans leur cavale meurtrière, les deux vont rencontrer de beaux salauds, des ordures de classe internationale. Ceci dit, pas un seul personnage féminin du roman ne provoquera un semblant d’empathie tant l’auteur a eu la dent particulièrement dure avec la gente féminine.

Alors, c’est un roman à conseiller fortement aux gens qui aiment les thrillers qui déménagent. Celui-ci démarrant par une disparition, l’intérêt, la curiosité s’installe dès les premières lignes et le rythme imprimé par Fabrice Colin fait que la lecture se fait en un temps record. Malin, l’auteur joue sur deux époques et petit à petit le lecteur se sent démuni, tombant dans le même piège, la même paranoïa que le héros. Roman se situant en différents coins des Etats Unis des magnifiques Catskills à l’étouffante Californie en passant par Flint la sinistrée, « Jenny » est crédible dans sa vision ricaine et ne se situe pas dans le lot des romans français tentant l’Amérique pour mieux se gaufrer.

Certains seront bien avisés d’éviter de se lier avec une Jenny sur certains sites de rencontres.

Solide et terrible.

Wollanup.

DANS L’ ÎLE de Thomas Rydahl / Belfond

Traduction: Catherine Renaud.

« Dans l’île » est le premier roman du Danois THOMAS RYDAHL et je serai en mal de vous dire beaucoup plus sur lui vu que je ne comprends pas le danois que l’on trouve sur les sites parlant de l’auteur. L’éditeur, sur son site, est bien sûr plus complet et on peut dire que ce roman a cartonné et a été récompensé au Danemark, qu’il est traduit en une quinzaine de langues et qu’il va être adapté au cinéma.

THOMAS RYDAHL est donc un nouvel auteur qui déjà montre un réel talent et une certaine audace car s’il est convenu généralement qu’il plus facile d’écrire sur les lieux et les univers que l’on côtoie habituellement, l’auteur a choisi les Canaries qui ne sont pas danoises  et un héros la soixantaine bien entamée et sans talent particulier avec lequel il aura du mal à s’identifier, lui qui semble avoir une très jeune quarantaine.

« Son nom est Erhard mais tout le monde l’appelle « l’Ermite ». Il a la soixantaine, il est danois et a quitté femme et enfants pour s’exiler à Fuerteventura, au large de l’Espagne. Le jour, il fait le taxi, accorde des pianos et lit beaucoup. La nuit, il rejoint Raúl et Beatriz, un couple d’amis, pour se soûler au lumumba, ce cocktail rhum-chocolat qui lui fait souvent perdre la tête. Une vie d’ermite bien tranquille, en somme.

Jusqu’à ce terrible fait divers : sur Cotillo Beach, le corps d’un bébé est retrouvé dans une voiture abandonnée. Curieusement, la police se désintéresse rapidement de l’affaire. Erhard, lui, décide de lancer son enquête, à l’ancienne, sans ordinateur ni téléphone portable. Et chaque nouvelle piste semble révéler un nouveau secret…

Quand il retrouve Beatriz battue à mort, il comprend qu’il a mis le pied dans un engrenage fatal. »

Erhard, c’est l’antihéros parfait, le type vieillissant qui n’a pas l’eau dans son taudis, qui a pour compagnie (et non compagnes !!!) deux chèvres, qui mange à même les conserves, un vieil ours mal léché mais qui aimerait pouvoir séduire encore, un chauffeur de taxi sans grand charisme et digne de peu d’intérêt, un mec banalement insignifiant qui va  devenir le héros iconoclaste d’un polar bien troussé et absolument dépaysant dans sa manière utilisée pour l’investigation.

Dans le rythme et dans la volonté inépuisable de découvrir des vérités dont tout le monde se moque, on pourrait voir un lien de parenté avec Indridason et par tous les à-côtés de la vie insulaire, on retrouve un peu de la chaleur  méditerranéenne des romans de Camilleri même si Fuerteventura se trouve dans l’Atlantique mais aussi un peu les ambiances de Peter May, pourquoi, je l’ignore concernant l’Ecossais.

Certains, dès qu’on cite Indridason, fuient en se disant que le rythme ne leur conviendra pas. C’est possible et pourtant le débat est bien plus musclé que chez l’Islandais. Il faut reconnaître que l’âge de notre héros ne nous laisse pas envisager moult prouesses physiques démesurées ou des situations hautement « adrénalinées » mais vous risquez d’être surpris. Sûr qu’avec trente ans de moins, le héros, il te torche tout cela en 200 pages, oui mais alors, ce ne serait plus le même roman.

Par le biais de cet enquêteur atypique et âgé, un autre mode de pensée, une autre vision de la vie, sont révélés et peu à peu l’empathie pour ce mec bien l’emporte. Il se dégage du roman une belle chaleur avec un regard néanmoins assez amer et des exemples de la faille entre le sentiment amoureux et le désir sexuel.

« Dans l’île », bon polar beaucoup moins classique qu’il n’y paraît offre même un final plutôt réussi dans une intrigue offrant une belle découverte de ce petit caillou au large de l’Afrique et donnant la part belle aux insulaires et leurs trafics.

Dépaysant.

Wollanup.

 

 

 

 

 

 

 

ON SE SOUVIENT DU NOM DES ASSASSINS de Dominique Maisons / La Martinière.

« Max Rochefort, dandy parisien et feuilletoniste à succès, croise le chemin de Giovanni Riva, jeune employé du journal Le Matin. L’excentrique Rochefort prend le jeune homme à son service dans son atelier d’écriture. Mais la réalité rattrape les meilleurs scénarios issus de l’imagination de Max: lors d’une soirée mondaine, un cardinal est retrouvé mort, atrocement mutilé dans sa chambre d’hôtel. Sous pression politique, la Sûreté doit désigner un coupable rapidement. Pour sauver une jeune innocente accusée du crime, Max et Giovanni se lancent dans l’enquête… Entourés d’une ligue de gentlemen extraordinaires – l’écrivain Gaston Leroux, l’aéronaute Louis Paulhan, le psychologue Alfred Binet et bien d’autres –, ils seront conduits des splendeurs aux bas-fonds du Paris bouillonnant et amoral de 1909. »

Oh, le beau roman que voici et qui je l’espère plaira au plus grand nombre tant il regorge de qualités et fait montre d’une culture et d’une intelligence de l’auteur pour combler le lecteur en quête d’un polar tranchant avec le formatage que l’on retrouve tellement.

Avant tout Dominique Maisons redonne des lettres de noblesse au roman-feuilleton popularisé au 19ème et au début du 20ème  et tombé dans l’oubli depuis longtemps sauf en de quelques étincelles plus ou moins récentes comme « l’aliéniste » de Caleb Carr ou « l’interprétation des meurtres » de Jed Rubenfeld grands devanciers anglo-saxons de « On se souvient … » et dont le cadre est New York. Ici, on est à Paris à la même époque et d’ailleurs Freud est suggéré pour résoudre certains problèmes mais il est à New York dans le roman de Jed Rubenberg justement à tenter de résoudre une autre enquête la même année…

Dans ce  décor de la « ville lumière » au début du XXème, Dominique Maisons n’avait pas besoin d’aller chercher ailleurs que dans notre Histoire, nos histoires, la trame héroïque, architecturale, intellectuelle, criminelle, littéraire et sociétale de son roman.

Paris comme décor magnifique, une ville modifiée par Hausmann pour lui faire quitter son aspect médiéval mais dont les mentalités, les modes de vie gardent encore bien des aspects proches du Moyen Age et c’est avec plaisir que le lecteur découvrira de multiples aspects surprenants, cocasses de la vie parisienne de l’époque où dès que l’on s’éloigne du cœur l’existence devient bien chaotique. Dominique Maisons, avec passion, travail et talent a su recréer une ville que l’on sent vivre au fil des aventures des deux héros comme l’avait fait, pour une période plus ancienne, Tim Willocks dans « Les douze enfants de Paris ».

Tout en suivant le rythme effréné du roman, on découvre le Paris qui travaille, la délinquance des « Apaches », la police et les brigades du Tigre, le système hospitalier, les prisons, les asiles psychiatriques, les salles de spectacle, les grands quotidiens, le faste de la bourgeoisie, le cinéma, l’automobile, l’aviation, un monde moderne éblouissant en train d’éclore qui ferait peut-être oublier que la guerre est proche et c’est encore un bel exploit de l’auteur de montrer au détour de dialogues que le chaos, inéluctablement, n’est pas loin.

Nous plongeant dans le Paris de 1909, Dominique Maisons y invite certaines personnes éclairées de l’époque : Alfred Binet, Gaston Leroux, Louis Paulhan, Guillaume Apollinaire pour ne citer que les plus évidents. Et ce cadre magnifique, baroque, cette époque de grandes mutations et ces novateurs sont mis au service d’une intrigue qui va rebondir tout au long de ces 500 pages avec Max Rochefort et Giovanni Riva à pied d’oeuvre pour combattre le mal sur terre comme sous terre et même dans les airs.

Bien sûr, c’est une évidence, les péripéties sont parfois, très rocambolesques mais écrites de manière si intelligente en multipliant les références et les clins d’œil aux grands du genre que c’ en est un régal et que l’on fonce et qu’on tremble comme des gosses avec les héros. Gaston Leroux, Pierre Ponson du Terrail, Maurice Leblanc, Eugène Sue, Pierre Souvestre et Marcel Allain… tous les grands romanciers de l’époque sont ici célébrés, honorés par un Dominique Maisons, très maître de son sujet, au service passionné d’une intrigue riche.

Dans les dernières lignes du roman Giovanni dit « Une bonne littérature d’aventures ne doit pas s’alourdir des états d’âme »… Peut-être mais une bonne littérature d’aventures montre aussi le talent, le travail d’un auteur. « On se souvient du nom des assassins » et nul doute qu’on n’oublie pas non plus le nom de l’auteur une fois le roman terminé.

Magnifiquement rocambolesque.

Wollanup.

 

MISTER ALABAMA de Phillip Quinn Morris / Editions Finitude.

Traduction: Fanny Wallendorf.

Phillip Quinn Morris est né en 1954 dans l’Alabama et y a vécu une partie de sa vie, notamment comme  pêcheur de moules de rivière dans la Tennesse River comme les personnages de son premier roman daté de 1989 que les éditions Finitude nous offrent aujourd’hui à découvrir. Son second roman sera lui aussi édité et puis ensuite plus rien, malgré plusieurs tentatives qui s’avèreront infructueuses auprès des éditeurs américains. A sa sortie, « Mussells » que nous découvrons ici sous le titre de « Mister Alabama » a connu un franc succès dans les librairies indépendantes du pays et a été encensé par Harry Crews ce qui n’est pas rien.

« Mud Creek, Alabama, été 1979.
Alvin Lee Fuqua, ex Mister Alabama, a 28 ans et un rêve : devenir Mister America, pour passer à la télé dans un talk-show & se faire remarquer & devenir acteur & jouer dans des films avec Burt Reynolds. Un bien beau rêve, contrarié par un problème de hanche.
Alors Alvin a changé ses plans – adieu gloire et bodybuilding, cap sur la fortune grâce à la pêche aux moules. C’est bien plus sûr et lucratif que la contrebande de whisky. Alvin plonge dans la rivière et remonte des moules grosses comme le poing.
La vie des plongeurs est paisible à Mud Creek, jusqu’au jour où le meilleur d’entre eux, le plus âgé, le plus futé, le plus costaud, mais aussi le plus solide buveur de la Tennessee River, le mentor d’Alvin, le légendaire Johnny Ray, s’écroule, victime du mal des profondeurs. »

Une bande de potes entre 25 et 40 ans, des plongeurs qui pêchent dans les fonds boueux de la Tennessee River, des amis qui squattent chez Alvin pour quelques nuits, des soirées d’ivresse, des pauses dans la vie de couple, passent une énième soirée très arrosée et au matin, gueule de bois et surtout Johnny Ray, leur héros, leur mentor, leur grand frère raide mort laissant une veuve et deux orphelins et des amis effondrés. Plus rien ne sera pareil dans leur gentil bordel, tous ces grands gosses vont comprendre que leur ancienne vie faite d’insouciance, de secrets cachés, d’espoirs enfouis, oubliés dans l’alcool ou la marijuana est terminée. Leur baroud d’honneur particulièrement éthylique lors des obsèques marquera la fin d’une époque.

Chacun, à sa manière, va tenter de se reconstruire et c’est par l’intermédiaire d’Alvin, un mec bien, placide, bonne pâte quand il n’a pas bu que l’on va suivre le destin de ses amis qui ont perdu leur « guide ». Cliff, vétéran du Vietnam tombe amoureux de la soeur d’Alvin comédienne barrée anorexique, Freddy a des problèmes avec ses plants de marijuana, Donna, la veuve de Johnny Ray nymphomane, perd pied et confie ses deux enfants à Alvin avant de venir s’installer chez lui, de manière naturelle, pour elle. Alvin, quant à lui veut redevenir Mister Albama et même accéder au titre de Mister America et reprend le bodybuilding de manière forcenée en appliquant des méthodes d’entraînement farfelues combinées à un régime dangereux à base de stéroïdes.

« Mister Alabama » n’est pas un polar, juste la chronique d’une communauté rurale de l’Alabama à la fin des années 70 où les héros se nomment Burt Reynolds et les Rolling Stones. Commencé comme une grosse farce, le roman perd peu à peu de son outrance pour aller vers plus de gravité malgré les frasques des uns et des autres qui perdent pied chacun à leur manière. Une fois la lecture terminée, reste le souvenir très agréable d’un bon roman, original, prenant, touchant, sachant diversifier les situations, provoquant de multiples émotions sans avoir l’air d’y toucher.

Humain.

Wollanup.

ZIGZAG de Ross Thomas / Sonatine+.

« Artie Wu et Quincy Durant se sont rencontrés enfants dans un orphelinat. Depuis, Artie le rusé et Quincy le colérique forment un duo de choc, passé maître dans les jeux de dupes, auquel le gouvernement américain fait parfois appel pour des missions loin d’être officielles.

Installés dans une luxueuse maison sur la côte californienne, nos deux hommes auraient peut-être pu prétendre à une existence tranquille si Artie ne s’était pas vautré un beau matin sur un pélican mort. Secouru par leur voisin, « l’homme aux six lévriers », un richissime homme d’affaires, Artie en profite pour lui faire une étonnante proposition qui pourrait leur permettre à tous de gagner beaucoup d’argent. Bien sûr, avec Artie et Quincy, le hasard n’en est jamais vraiment un. Et ce qui commençait comme une escroquerie savamment élaborée va bientôt prendre un tournant totalement inattendu et devenir une enquête entêtante sur le meurtre d’un sénateur américain. »

Ross Thomas qui est mort en 1995 était un grand du polar ricain à une époque où les autres grands, aujourd’hui disparus eux aussi, se nommaient Donald Westlake et Elmore Leonard à qui il n’a rien à envier si ce n’est finalement de n’avoir pas été aussi productif qu’eux. Une partie de ses romans a été traduite par le regretté Manchette chez nous notamment le très bon « la quatrième Durango » (Rivages). Assez proche du Weslake de  « Kawaha » avec qui il partage un grand sens des dialogues qui claquent, il est néanmoins plus dans la lignée d’un Elmore Leonard et ses deux héros Artie Wu et Quincy Durant qui nous intéressent ici ne dépareilleraient pas dans l’immense galerie de personnages créée par l’écrivain de Detroit.

Au fait, puisque cela me vient juste à l’esprit en écrivant, s’il est une collection qui fait un sans-faute depuis sa création en nous exhumant des pépites oubliées, c’est bien « Sonatine + ».

« Zig zag » est une aventure du duo inséparable formé par Wu et Durant et peut-être, ces deux noms ne vous sont pas totalement inconnus. La quatrième de couverture annonce « Après « les faisans des îles » et « Voodoo, ltd » le retour de Wu et Durant ». Ah ouais, de grands souvenirs déjà très anciens  puisque les romans sont sortis respectivement en 1991 et 1993 chez Rivages… qui à l’époque n’a pas trouvé judicieux de commencer le cycle par ce « Chinaman’ s chance » que l’on découvre ici 38 ans après sa sortie sous le titre de « Zigzag ». Je ne veux pas jeter la pierre à Rivages, ils avaient déjà fait le même coup avec James Lee Burke snobant dans un premier temps la première aventure de Dave Robicheaux « la pluie de néon » pour ensuite l’éditer, je trouve juste cela très navrant pour rester poli. Par contre, si vous découvrez et appréciez « Zigzag », vous aurez le plaisir de retrouver le duo dans deux histoires, elles aussi, particulièrement réussies dans le catalogue Rivages.

Sorti en 1978, « Zigzag » est donc un roman old style, vintage, à une époque où les ordinateurs balbutient pour une élite, où les cellulaires n’existent pas, un temps que le jeune public aura peut-être bien du mal à comprendre et à imaginer. Roman vraiment à l’ancienne avec deux héros particulièrement sympathiques et peuplé de seconds rôles de premier plan avec notamment ce Otherguy Overby complice crapuleux particulièrement précieux, il séduira particulièrement les amateurs de vieux polars avec des méchants issus de la Famille, des hommes de main « placides », des joueurs malchanceux.

Et puis le petit boulot, voire la petite arnaque, que semblaient préparer Wu et Durant, prend soudainement une énorme ampleur avec des projets pharaoniques de la mafia qui nécessitent d’énormes magouilles et des « disparitions » de puissants non coopératifs. Vous rajoutez l’intérêt de la CIA dont on ne sait pas vraiment quels sont ses projets et vous obtenez un roman où l’auteur hausse le niveau pour vous montrer les saloperies des puissants de l’époque tout en vous donnant sa version, son interprétation d’un drame d’envergure mondiale qui s’est déroulé lors de la décennie précédente au Texas.

Combinant le roman policier, le roman d’espionnage et le roman d’aventures, en initiant une superbe histoire d’amitié tout en invitant les ressorts de la perte de l’être aimé, le sentiment de culpabilité, le désir de vengeance et tout cela dans un rythme qui ne faiblit pas un instant et souvent animé d’un humour irrésistible, Ross Thomas a réussi un polar en tous points recommandable et d’une justesse rare. Et vous en aurez deux autres à découvrir ensuite, bande de veinards.

Remarquable.

Wollanup.

NUMÉRO 11 de Jonathan Coe / Gallimard.

Traduction: Josée Kamoun

« Rachel et son amie Alison, dix ans, sont très intriguées par la maison du 11, Needless Alley, et par sa propriétaire qu’elles surnomment la Folle à l’Oiseau. D’autant plus lorsqu’elles aperçoivent une étrange silhouette à travers la fenêtre de la cave. 
Val Doubleday, la mère d’Alison, s’obstine quant à elle à vouloir percer dans la chanson, après un unique succès oublié de tous. En attendant, elle travaille – de moins en moins, restrictions budgétaires obligent – dans une bibliothèque et trouve refuge dans le bus numéro 11, pour profiter de son chauffage et de sa chaleur humaine. Jusqu’à ce qu’un appel inespéré lui propose de participer à une émission de téléréalité. 
Quelques années plus tard, dans un quartier huppé de Londres, Rachel travaille pour la richissime famille Gunn, qui fait bâtir onze étages supplémentaires… souterrains. Piscine avec plongeoir et palmiers, salle de jeux, cinéma, rien ne manquera à l’immense demeure. Mais plus les ouvriers s’approchent des profondeurs du niveau –11, plus des phénomènes bizarres se produisent. Si bien que Rachel croit devenir folle. « 

Pas réellement attiré par la littérature anglaise, je reste néanmoins l’un des grands fans de Jonathan Coe et si je regrette un peu de ne plus trouver dans ces derniers romans la même ambition qu’ autrefois,  la lecture de ses productions reste toujours un grand moment d’espoir qu’il nous refasse le coup d’un « testament à l’anglaise » ou bien du duo extraordinaire « bienvenue au club » « le cercle fermé », magnifiques histoires à l’humour mordant et portraits très caustiques de ses contemporains les nantis dans le premier nommé et de la gente anglaise dans les deux autres.

Le nombre 11 à l’origine de ce « numéro 11 » peut évoquer « Downing street » et ce n’est pas un hasard car le pouvoir britannique est encore bien tancé dans cet opus mais c’est aussi le onzième roman de l’auteur  sorti outre-manche le 11/11 / 2015.

Le roman se veut aussi une suite de son grand succès « testament à l’anglaise » mais l’auteur a été tellement impitoyable avec les Winshaw (famille noble, héros de son roman) dans le final, qu’on peut se demander comment il allait pouvoir donner une nouvelle vie à cette branche familiale si peu épargnée à l’époque, en 1996. C’est d’ailleurs avec ce roman que les curieux pourront découvrir l’auteur car, les trois premiers romans précédents, publiés en France après le succès retentissant de « Testament… » ne valent quand même pas  pas tripette.

Moins une suite qu’une évocation de la famille Winshaw « numéro 11 » est formé de cinq histoires sur une vingtaine d’années sans vrai lien apparent entre elles …a priori, traitant chacune d’un aspect de la vie sociale, politique ou économique britannique. La finance, les divertissements télévisés, l’agroalimentaire et la presse sont autant de sujets traités avec importance ou en filigrane dans des histoires dont le simple lien semble être un rapport avec deux petites filles rencontrées dans la première partie.

Si le roman connait des épisodes très réussis, il faut reconnaître que certaines parties malgré la belle plume de Coe sont plus…vaines ou ne provoquent pas le même engouement chez un public moins au fait du monde de la perfide Albion. Même en étant un fan inconditionnel d’ un auteur qui semble par ailleurs avoir perdu une partie de ses compétences humoristiques qui rendaient ses romans si délicieusement « so british », force est de reconnaître, hélas, une tangible mineure déception. Dans la satire sociale, Coe était évidemment bien plus brillant dans son diptyque « bienvenue au club, le cercle fermé » et l’apparition d’une certaine forme de fantastique, pour moi, n’améliore pas réellement l’ensemble.

Même si le roman est somme toute plaisant à lire, il séduira en priorité  les inconditionnels de Jonathan Coe.

Average.

Wollanup.

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