Chez Actes sud, « l’ouest, le vrai » est une collection qui s’adresse tout particulièrement aux vieux cowboys. Elle est dirigée de main de maître par Bertrand Tavernier à qui on doit une adaptation cinématographique réussie d’un roman de James Lee Burke « Dans la brume électrique avec les soldats confédérés » et dont il raconte avec minutie le tournage dans « pas à pas dans la brume électrique » aux éditions Flammarion en 2009. Cette collection forte d’une douzaine de sorties propose des romans sortis des greniers et de l’oubli, écrits à une époque où les romans westerns étaient particulièrement à la mode aux USA tout comme les films créés à la gloire de l’homme blanc triomphant.Si vous aimez ce théâtre et ces représentations de l’histoire des USA, vous trouverez ici sûrement votre bonheur.
Il n’est pas exclu non plus d’y trouver aussi l’écho de thèmes d’actualité, des thématiques assez novatrices pour ce genre littéraire et une écriture particulièrement efficace comme ici.
« La cupidité oppose deux hommes, et la fille de l’un d’eux aime celui qui s’apprête à escroquer son père. Sur fond d’élevage de bétail et de répression d’Indiens croupissant dans des réserves dépourvues de bonnes terres, Luke Short compose un western efficace et exemplaire qui a été adapté par Robert Wise sous le même titre. Robert Mitchum et Barbara Bel Geddes tiennent les rôles principaux dans ce film, considéré comme l’un des meilleurs westerns noirs. »
La quatrième de couverture déjà vous indique clairement, et vous pouvez la croire, qu’on n’a pas affaire à un nanard, c’est du costaud dans les relations psychologiques tout comme dans les comportements des différents acteurs.
« Luke Short fait bifurquer le western vers le roman et le film noirs en tournant le dos à certaines péripéties, en mettant l’accent sur des sentiments troubles, un climat que ronge une violence sous-jacente. »
Quand le directeur de la collection y va de de quelques paragraphes dans une postface brillante et éclairante, le blogueur néophyte ou presque n’a plus qu’à s’effacer tant ses commentaires ne seront que verbiage et paraphrase du discours de Bertrand Tavernier.
Signalons néanmoins que malgré son positionnement évident vers un Noir réaliste, « Ciel rouge » est avant tout un western avec tout le décorum qui est familier aux amateurs du genre et on y retrouve bien le thème archi éculé de la littérature américaine, la rédemption, dans un suspense qui se lit avec plaisir.
Une petite question par jour pour gagner une Série Noire de l’année, une sélection des cinq romans que j’ai préférés dans la collection culte pour célébrer Noël et fêter un peu avec vous notre premier anniversaire.
La SN, bien sûr, parce que je suis fan depuis toujours même si, et je l’ai écrit, je n’ai pas tout aimé cette année mais aussi parce que leur service presse très pro a tout de suite répondu présent. Y verront du copinage tous ceux qui vivent de la malveillance, les autres peuvent jouer. Si jamais vous gagnez un bouquin que vous avez déjà lu, il y aura sûrement moyen de vous en filer un autre de l’année 2016.
Donc, je mets une question (de très dur à simple) sur le roman du jour ou son auteur vers midi et vous y répondez sur la page fb parce que c’est plus rapide… le gagnant me met son adresse et le bouquin part.
Et si vous « likez » pour l’occasion, la page fb si ce n’est déjà fait, c’est bien.
Matthew McBride revient le trois janvier avec « Soleil Rouge » chez Gallmeister. Fini l’humour massacreur de « Frank Sinatra dans un mixeur » dont il nous parle dans cet entretien réalisé fin mai 2015 à St Malo.La vie dans le Missouri, la drogue, la zik et des détails sur son nouveau roman,beaucoup de choses dans cette interview où Matt s’est montré beaucoup plus grave que laissait prévoir la lecture de « Frank Sinatra… ».
McBride se revendique de Daniel Woodrell et considère avoir écrit un roman résolument redneck avec « Soleil rouge ».
Qui êtes-vous Monsieur McBride ? Que voulez-vous nous dire de votre vie ?
Le moins possible. Je n’aime pas vraiment parler de moi plus que nécessaire. Je tiens à ma vie privée. J’apprécie de venir ici, rencontrer des gens mais… Je ne pense pas avoir tant de choses à dire.
OK, ça me va. Vous avez travaillé pour Chrysler pendant 13 ans ?
Oui, j’ai eu beaucoup de boulots. J’ai travaillé dans toutes sortes d’usine imaginables. Mais pour être clair, je détestais tous ces boulots, je n’étais pas très bon pour ça. Ecrire est la seule chose pour laquelle je suis bon et je pense que c’est depuis que je suis tout jeune. Je ne veux pas avoir un boulot identifié, je ne veux pas travailler dans une banque ou quelque chose comme ça. Je ne veux pas ça. Je veux faire autre chose de ma vie. J’ai toujours su que j’étais fait pour écrire, depuis le lycée et les cours d’anglais.
Vous avez décidé d’écrire dès le lycée ?
Je ne pense pas que je savais réellement que je voulais écrire et en vivre mais j’écrivais tout le temps et j’aimais ça. J’aime vraiment écrire. J’écrivais juste tout le temps, je ne pouvais pas m’en empêcher même si je ne développais pas. Je dirais que vers 20 ans environ, je pensais que quand je serai un vieil homme de 35 ans, je vivrai dans les bois en écrivant des bouquins. Et la vie n’a pas tourné ainsi.
Donc écrire fait partie de vous ?
Ça fait partie de moi. C’est probablement ce que la plupart des gens appellent une vocation. Ecrire est splendide. C’est ce que je suis destiné à faire dans ce monde, je ne suis pas bon à grand-chose d’autre !
L’écriture vient naturellement ou vous avez pris des cours ?
Je n’ai jamais pris aucun cours. Je n’ai jamais eu aucune aide pour quoi que ce soit, je suis un autodidacte. La plupart des écrivains que je connais ont des diplômes d’écriture ou des MFA (master of fines arts). J’ai un GED (équivalent bac), je n’ai pas fini le lycée. Quand j’ai écrit mon premier livre je n’avais pas écrit un seul mot de ma vie, rien de plus long qu’un mot d’amour pour ma femme par exemple. Et j’ai décidé d’écrire un livre avant d’avoir trente ans. J’ai écrit mon premier livre à 29 ans. Ça a pris longtemps avant qu’il soit publiable. Il l’a été mais l’éditeur a renoncé et j’ai perdu cette occasion. Il m’a fallu encore 6 ans pour écrire ce livre, trouver un éditeur qui l’a finalement publié. Mais ça signifie des années, des années…
Vous travaillez encore ?
J’ai travaillé jusqu’en 2008. J’ai quitté Chrysler, je voulais du temps pour écrire. C’était un gros sacrifice de réaliser mes rêves, je veux dire je gagnais plus de 300 $ par jour, tous les jours. Et avec le dernier boulot que j’ai eu l’année dernière (j’étais agent de sécurité) je me faisais 250 $ par semaine, je travaillais 6 jours par semaine. Donc pas d’argent. Pas d’argent c’est très dur, et ça a été très dur depuis que j’ai quitté mon job. J’ai travaillé 15 ans juste pour l’argent, j’avais 1500 $ par semaine ce qui est plutôt pas mal aux Etats-Unis. Je suis passé de ça à rien, ça peut paraître stupide mais je n’ai aucun regret.
Qui sont vos parrains en écriture ?
Mes écrivains favoris ? Je fais deux catégories : les vivants et les morts. Mon écrivain préféré vivant est Cormac McCarthy, je le kiffe, je l’adore. C’est le plus grand écrivain vivant, personne ne peut faire ce qu’il fait ! Et Daniel Woodrell. J’adore Woodrell. Je l’ai rencontré et nous parlons assez régulièrement depuis. Il a lu mon nouveau livre et il a été un très bon mentor. Mes écrivains morts favoris et qui m’ont influencé sont Hemingway et bien sûr Hunter S Thompson. J’ai un tatouage ici qui dit : « buy a ticket, take the ride » une phrase célèbre de Thompson.
On peut voir ?
J’ai un projet de tatouage / Hemingway… peut-être que je le ferai sur l’autre bras. C’est une citation qui dit « writing is easy, all you have to do is sit down at a typewriter and bleed ». Et c’est une belle phrase.
Et boire en ce qui concerne Hemingway…
Oui, boire beaucoup ! Il a aussi une phrase qui dit « write drunk, edit sober ! »
Considérez-vous que votre roman fait partie du «white trash»? Ce qu’on appelle white trash, cette littérature qui parle des pauvres blancs dans le Sud ou le Midwest.
Ce livre pourrait être qualifié pour ça. Le nouveau qui sortira l’an prochain le sera incontestablement.… Je veux dire, si tu as aimé celui-là, tu aimeras probablement le suivant, mais il est différent, complètement différent.
Moins drôle ?
Oui. Celui-ci est un livre drôle. Je voulais qu’il y ait du rire à chaque page. Toutes les deux ou trois pages, tu peux trouver quelque chose qui te fait rire. Il y a de la violence extrême aussi, mais, comme il y a tellement d’humour qu’on peut la supporter. Il y a un écrivain aux Etats-Unis, Scott Phillips, vous le connaissez ? Il a écrit « moisson de glace » qui a été adapté au cinéma. Scott Phillips m’a dit un jour que ce qui rend un livre bon, c’est d’avoir tout au long des pages du plaisir à suivre le héros. Et je pense qu’il y a du plaisir à lire à propos de ces gars. Tu fermes le livre et tu te demandes ce qu’ils vont faire donc tu te remets à lire.
Oui, c’est vrai que quand on commence ce livre, on ne peut pas s’arrêter.
C’est ce que tout le monde dit. Le nouveau livre est bien plus sérieux, bien plus sérieux.
Comme Woodrell ?
Bien plus littéraire aussi. Il y a de l’humour dedans. Mon prochain sera bien plus comparable à Woodrell en ce sens qu’il est assez sérieux avec de temps en temps, un grand éclat de rire inattendu qu’on ne voit pas arriver. Il y a de l’humour. Woodrell a réellement influencé mon second livre, beaucoup.
Pensez-vous que votre livre est une peinture réaliste du Missouri que vous connaissez ? Vous connaissez des gens comme ça ?
Oh oui. Vous avez entendu parler de Ferguson ? Ferguson est dans toutes les infos à propos des émeutes contre les brutalités policières. A St Louis, on a vécu des émeutes aussi. St Louis est une des villes les plus violentes des Etats-Unis. C’est extrêmement violent, il y a des meurtres tous les jours. C’est comme le Far West, tout le monde porte une arme, partout. Dans un coin pareil, tu te trimballes avec un flingue !
Les drogues aussi sont une réalité de St Louis ?
Ces drogues sont une réalité aux Etats-Unis. Mon deuxième livre parle de la méthamphétamine, c’est un gros problème aux Etats-Unis.
Pourquoi n’y a-t-il que des sales types dans votre roman ?
Les sales types donnent plus de plaisir quand on écrit sur eux. On a beaucoup de liberté créative en tant qu’auteur quand on écrit à propos de sales types faisant de mauvaises actions et de mauvais choix. C’est plus drôle d’écrire sur ce genre de choses.
Même Valentine est un sale type…
Oui c’est un sale type, mais il a ce petit chien qu’il aime tellement et ça l’humanise un peu. C’est une sorte de bête avec un côté tendre. Il est sensible puisqu’il aime ce chien. J’ai eu deux petits chiens et beaucoup de choses que Frank fait dans le livre, mes deux chiens les faisaient. Refuser de descendre les escaliers, monter finalement et là dégringoler cul par-dessus tête… C’est drôle !
Il n’y a pas de personnage féminin important, pourquoi ?
Vous savez, il n’y a pas beaucoup de femmes impliquées dans les braquages de banques ou ce genre de crimes sur lesquels j’écris. Traditionnellement, ce sont les hommes qui font ça. Il y a peu de braqueuses. Peu de femmes font des choses aussi dures.
Et pour Valentine, pas d’histoire d’amour ?
Non, pas d’histoire d’amour, je voulais qu’il soit différent.
Et il l’est ! A la fin…
La fin ? La scène du garage ? Beaucoup de gens m’en ont parlé parce qu’il y a une tronçonneuse ! C’est ce qui fait que les gens retiennent le bouquin. Vous la lisez et vous vous dites : « Bordel de merde ! je ne peux pas le croire ! ». Je voulais écrire quelque chose de spécial, je voulais que les gens se disent « quel livre original ! ».
Quelle est pour vous la meilleure bande-son pour votre roman ?
Je ne pourrais pas vous le dire. Je n’écoute pas de musique quand j’écris. Je n’ai jamais vraiment pensé à ça.
Moi je pensais à Drive by truckers.
Drive by truckers ? C’est drôle, je connais justement le type qui chantait avec eux : Jason Isbell. J’adore ce mec ! Je pense que Drive by truckers et Jason Isbell seraient sûrement une meilleure BO pour mon nouveau livre, mais je ne sais vraiment pas pour celui-là.
Vous écoutez de la musique ?
Pas quand j’écris, mais sinon tout le temps. J’aime le rap, le heavy metal, le classique. J’aime vraiment beaucoup de styles.
Vous n’avez pas de préféré ?
Non vraiment pas. Et si je donne un nom, dans 10 minutes, je me dirai « oh non, j’aurais dû dire celui-là c’est mon artiste préféré ».
Je connais ça. Quel est le sujet de votre deuxième roman ?
Il s’appelle « the swollen red sun », c’est sur la meth. C’est complètement différent, mon style est différent, je me suis plus concentré sur la construction. Certains qui ont lu les deux ne peuvent pas croire que ce sont mes deux livres ! Et si il y a quelque chose que je veux vraiment faire, c’est ça : je veux écrire des livres tous différents. Certains écrivains écrivent toujours le même livre avec un autre héros, ou racontent des histoires similaires. Je ne ferai jamais ça, ce n’est pas le genre d’auteur que j’ai envie d’être.
Est-ce qu’il sera publié en France bientôt ?
L’année prochaine.
Chez Gallmeister ?
Toujours. Oliver Gallmeister est mon héros, il assure. Vous connaissez néo-noir. Tous les écrivains, tous ceux qui sont dans cette collection sont mes copains depuis des années et ce sont tous des écrivains super talentueux. Ils sont tellement bons !
Vous aimez Whitmer ?
Ben est un de mes bons amis, c’est un des plus grands d’après moi. Ben, Jake… je suis très ami avec Jake (Hinkson). Nous parlons assez régulièrement… Todd Robinson va venir ici, il a écrit un livre traduit en français : Cassandra. Moi et Todd on a fait des lectures ensemble. Et Pete Farris… Et tous ces mecs sont chez Gallmeister. C’est une putain de chance !
Y aura-t-il un retour de Nick Valentine ?
Il y a des gens qui me le demandent, mais je ne pense pas. Je ne le veux pas. Je pense que ce serait dur d’écrire un deuxième tome. Certains me disent que je devrais. Je sais que quand on lit un livre, qu’on aime vraiment, on en veut un deuxième. Je sais que c’est ce que font des auteurs de polars et ils gagnent beaucoup d’argent comme ça. Je n’ai jamais été intéressé par l’argent en écrivant. Si j’avais été intéressé par l’argent, je n’aurais jamais quitté mon boulot. Je suis juste intéressé par la qualité de mon écriture, juste par mon art. Et si c’est assez bon pour que d’autres aiment et payent pour l’avoir, c’est génial, c’est une énorme récompense !
Peut-être dans 10 ans ?
Je ne dirai jamais : « non, pas question ! ». Je pourrais. Pour l’instant, ce que je ressentais avec Valentine est fini. Si je ressens de nouveau quelque chose pour lui un jour, je pourrais, mais c’est difficile à dire…
Quel dommage ! J’en voulais un deuxième…
Tu as le droit d’attendre ! Je veux dire, je sais que tu as aimé le livre et que tu en veux vraiment un autre mais ce serait vraiment un putain de boulot et je pense que le deuxième ne serait pas aussi bon que celui-ci.
Hmm. Même le titre est parfait ! Quand j’ai vu le titre, je me suis dit « qu’est-ce que c’est ? ».
Le titre américain « Frank Sinatra in a blender » a été gardé dans la traduction française. Ce titre est assez accrocheur : quand tu l’as vu, tu t’es demandé « qu’est-ce que c’est ? » parce qu’on visualise Frank Sinatra et ça n’a absolument aucun sens. C’est juste assez pour te rentrer dans la tête. Peu importe si tu as regardé dix livres ce jour-là, deux jours plus tard, tu t’en souvenais parce que ça t’intriguais et tu te demandais « quoi ? de quoi ça parle ? ». La chose la plus courante qu’on m’a dite c’est qu’on commence le livre sans savoir de quoi ça parle. Jusqu’à ce qu’on voit… le chien ! On rencontre le chien et on réalise que le chien s’appelle Frank. Et là, je pense qu’on se dit : « oh merde ! j’espère que le chien ne va pas être passé au mixeur ! ». Parmi les gens autour de moi, certains m’ont demandé : « Hey Matt, j’ai pas fini le livre, mais dis-moi juste que le chien n’est pas passé au mixeur, ça m’angoisse ! ». Et là il y a des gens qui m’ont dit aussi, vous savez quoi ? « C’était cool de passer le chien au mixeur »! Mais vous savez, je ne l’ai pas blessé en réalité. Mais j’en avais besoin. Un chien est un animal sympathique, tout le monde aime les chiens. Et même si tu n’aimes pas les chiens, si un chien te blesse tu lui pardonnes… tout le monde aime les chiens. Et je pense que beaucoup de gens se sont mis derrière Nick Valentine parce qu’ils avaient peur pour son chien ! Et il veut une revanche !
Oui et quelle revanche !… Racontez-nous l’histoire de Charlie Sheen…
D’accord. Un de mes amis Brent Morris est un producteur très connu d’Hollywood. Il a fait un film appelé monster avec Charlize Theron… du beau monde. Il est ami avec Charlie. Je suis ami avec Brent. J’ai parlé du livre à Brent et de la dédicace à Charlie, il a trouvé ça super. Quand je suis allé à Los Angeles, j’ai voulu le donner à Charlie, mais il n’était pas là, c’est Brent qui le lui a donné. Il a tweeté à propos du livre et des millions de gens en ont entendu parler grâce à ça. C’était cool ! Charlie est un amour de mec ! Il est complètement cinglé et il se fout de tout ! Et c’était super pour « Frank »!
Il y a beaucoup d’alcool dans votre livre. Etes-vous Corona ou Schlitz ?
Je bois du whisky mec ! Si je bois de la bière, c’est habituellement de la Budweiser. Je suis de St Louis et nous avons Anheuser Busch, la brasserie qui fabrique la budweiser alors je dois en boire. Mais j’aime le whisky et j’aime fumer de l’herbe. Je ne bois pas beaucoup.
Et le whisky : Jack Daniels ou Wild Turkey ?
Crown Royal.
Crown Royal et Wild Turkey dans le livre…
Wild Turkey, ça va aussi.
Avez-vous un chien en ce moment ?
J’ai eu deux chiens mais j’ai divorcé et c’est mon ex-femme qui les a gardés, alors…
C’est votre premier voyage en France , quelles sont vos impressions ?
Et bien ce n’est pas mon premier grand voyage. Je vis en ce moment à Bali. Je fais des recherches pour un livre que j’écris. J’ai vécu aussi en Thaïlande, également pour des recherches car mon prochain livre se passera entre Bali et la Thaïlande. J’ai passé six mois là-bas. Je suis allé dans une prison, la prison Kerobakan à Denpasar. Il y avait des trafiquants de drogue dans la prison vous en avez peut-être entendu parler. Ils ont été exécutés quelques semaines plus tard. J’ai rencontré ces hommes avant qu’ils soient tués. J’ai un peu de mal parce que j’ai visité six ou sept pays cette année ! Je suis ici pour deux semaines, ce n’est pas beaucoup, mais j’apprécie la beauté de la langue. Sinon, j’ai de bonnes impressions de la France, tout le monde est gentil avec moi !
Dites-moi une chose qui vous rend fier d’être américain.
Je suis fier d’être américain mais je ne suis pas très heureux de la manière dont mon pays évolue. Je veux dire que mon pays est presque foutu. C’est pourquoi je me suis éloigné. Je suis fier d’être américain, je ne voudrai aucun autre pays au monde, mais je pense que c’est très mal parti. « Frank » est un livre drôle, mais en réalité il y a beaucoup de problèmes politiques. Beaucoup trop de problèmes dans nos existences. C’est fou le nombre de gens tués par la police, et des gens innocents… c’est complètement fou. Les flics ont le droit de tuer !
Les armes font partie de votre histoire…
Ça fait partie de notre société. On ne pourra jamais s’en débarrasser. Ils veulent niquer les gangs mais ils n’y arrivent pas. Que font-ils ? Le gouvernement leur donne des munitions… N’importe qui peut acheter un flingue. C’est toujours le Far West. Très dur !
Ces petits bilans de décembre permettent à chacun de faire un peu le point des romans préférés dans l’année 2016 mais aussi de voir ce que l’on a été le plus fier de louer en cette première année de Nyctalopes.com puisque le site a débuté le 21 décembre 2015.
Ce ne sont pas les meilleurs romans de l’année, je sais que j’ai fait des impasses regrettables comme Cartel de Winslow ou le dernier roman de James Lee Burke, mais tout simplement les bouquins qui m’ont fait hautement vibrer, les pavés qui ont ruiné mon sommeil et les livres qui m’ont fait devenir particulièrement associal et m’engueuler avec des abrutis. Forcément, en plus, des impasses reconnues, il y a aussi tout le contingent de romans qui m’auraient sûrement plu mais que je n’ai pas su repérer ou eu le temps de savourer. D’autres m’ont beaucoup séduit mais n’ont pas tenu l’usure provoquée par le temps. Par contre, ces dix bouquins sont les reflets parfaits d’une certaine littérature adorée que j’ai, que nous avons humblement tenté de défendre tout au long de 2016
L’ordre de présentation des ouvrages ne représente absolument pas un classement sauf pour les deux premiers cités qui sont, pour moi, largement au-dessus du lot, même entourés de huit autres joyaux qu’il a fallu sélectionner après moult hésitations et éditions de la liste.
PUKHTU SECUNDO de DOA / Série Noire.
« Blood, sweat and tears », Le roman sur la guerre au XXIème siècle sous tous ses angles. Sans équivalent en France et du niveau des meilleurs romans des plus grands auteurs anglo-saxons.
UNE MORT QUI EN VAUT LA PEINE de Donald Ray Pollock / Albin Michel.
Quatre ans après le choc « le diable tout le temps », persévérant dans une terrible veine noire, Donald Ray Pollock, conteur hors pair a su y adjoindre l’humour, la légende d’un Ouest déclinant et une profonde humanité pour créer un roman immanquable pour tout amoureux de cette littérature. Flippant, hilarant et profondément touchant dans son humanité.
LES MARAUDEURS de Tom Cooper / Albin Michel.
La Louisiane sinistrée et des gens qui tentent de survivre. Entre tragédie et bouffonnerie, des victimes, des salauds, des crapules, des rêveurs et le personnage romanesque de l’année voire de la décennie Lindquist, sa chasse au trésor du pirate Laffitte, son bras articulé, ses blagues à deux balles et la tendresse que finalement sa folie inspire.
YAAK VALLEY, MONTANA de Smith Henderson /Belfond.
Le Montana des années 80. Un assistant social et l’envers du décor du rêve américain : les survivalistes, les toxicos, les parents irresponsables dans le portrait cruel et lucide de trois ados en perdition. Humain et passionnant.
BRÈVE HISTOIRE DE SEPT MEURTRES de Marlon James /Albin Michel.
La puissance du Ellroy de la bonne époque sous le soleil des tropiques en 76. Uzis, gangs, crimes, trafics, CIA, magouilles politiques et ganja rythmés par le reggae, le rocksteady et le ska dans l’ombre du prophète Marley. Extrêmement violent et halluciné, magnifiquement écrit, bienvenue en Jamaïque.
PARMI LES LOUPS ET LES BANDITS d’Atticus Lish /Buchet Chastel.
Loin des lumières de Manhattan, à Queens, un New York qui bosse, qui survit dans une histoire d’amour belle, terrible entre deux rescapés. Virtuose, effrayant et passionnant.
J’AI ÉTÉ JOHNNY THUNDERS de Carlos Carlos Zanón /Asphalte
Quand les spotlights sont éteints, quand l’âge vous rattrape, quand les rêves deviennent des regrets, quand le corps n’en peut plus de la came, le retour à la réalité est très dur. Roman magnifique dans une Barcelone blafarde comme un matin de gueule de bois. Noir Rock n’ Roll.
LA NUIT DERRIÈRE MOI de Giampaolo Simi/ Sonatine.
Quand un cadre se prend la mondialisation dans la gueule, les conséquences de la crise dans l’Italie de Berlusconi. Social et politique dans le sens noble du terme, un roman monté comme du Thomas H. Cook, touchant au plus haut point.
LE CONVALESCENT de Jessica Anthony /Cherche Midi.
La collection LOT 49 propose tous les ans, en plus de romans souvent brillants, au moins un OVNI littéraire. Cette fable raconte de manière complètement barrée une histoire barge de la Hongrie et propose un portrait sans complaisance de l’Amérique profonde. A hurler de rire.
MISTER ALABAMA de Phillip Quinn Morris /Finitude.
Moitié alcoolos, moitié toxicos, des marginaux qui vivent paisiblement de pêche aux moules entre deux excès jusqu’à la mort accidentelle du plus responsable d’entre eux, le grand frère. Et ensuite tout bascule, tous cherchent une voie. Drôle, dur et touchant. Le genre de roman épatant que vous ne trouverez jamais chez nous en France. Un vrai roman de buddies.
Pour d’autres avis sur ces bouquins, rendez vous sur le brillant site de veille littéraire: https://www.bibliosurf.com/
Il faut bien reconnaître que décembre au niveau des sorties, ça sent vraiment la fin de saison. Attention, la qualité est encore parfois présente mais on est très loin de l’euphorie de la fin de l’été ou du début d’automne. Aussi, c’est parfois l’occasion de lire des bouquins qui ont été encensés plusieurs mois auparavant dans des chroniques qui ont pu faire saliver. Et pour celui-ci j’avais lu au moins deux chroniques qui faisaient envie de la part de gens dont l’avis m’importe. Auréolé d’un bandeau le vantant comme le meilleur polar argentin de tous les temps qui éveille chez moi bien peu de choses car l’Argentine n’est pas pour moi une grande terre de polars sans vouloir vexer le peuple argentin et de références à Ellroy ou Thompson que j’ai bien eu du mal à trouver dans la lecture, « Entre hommes » est un putain de bon polar qu’on a vraiment envie d’offrir à ses amis adeptes du genre, pas loin d’entrer dans mon TOP 10 de l’année.
« Dans un luxueux appartement de Buenos Aires, un sénateur, un juge et un banquier se retrouvent pour participer à une orgie en compagnie de deux travestis et d’une jeune prostituée. Mais l’affaire tourne mal : la jeune prostituée meurt d’une overdose en pleine action. Or, toute la scène a été filmée par une caméra dissimulée derrière un faux miroir et la vidéo compromettante a disparu. C’est alors qu’entrent en scène deux flics, l’un obsessionnel, l’autre ex-tortionnaire alcoolique, chargés de retrouver l’enregistrement, deux voleurs prêts à tout pour parvenir à leurs fins et une bande de jeunes drogués embarqués bien malgré eux dans cette histoire. »
Tout d’abord une petite citation prouvant que le titre du roman « Entre hommes » est fort à propos tant la gente féminine est absente du roman dans le meilleur des cas ou vilainement malmenée dans certains autres cas et finalement peu présente dans un décor digne de la « Cour des Miracles » d’un roman gonflé à l’excès à la testostérone, la came et l’adrénaline.
« Elle avait à peu près le style d’un épouvantail qui serait passé sous un tracteur et se serait ensuite fait chier dessus par une meute de loups ayant la diarrhée. »Voilà, vous êtes tous prévenus, la poésie n’a pas cour ici à moins que vous voyiez dans cette métaphore des traces de lyrisme.
« Entre hommes » est avant tout un polar bien burné avec une histoire qu’on a déjà lu si souvent sous d’autres latitudes : la partie fine qui dérape, des notables et des politiciens sans foi ni loi autre que le pouvoir, l’urgence de l’enquête confiée à deux flics, véritables pourritures formant un couple magique «bad cop, bad cop », une traque dans les quartiers louches d’une ville en l’occurrence ici Buenos Aires et sa périphérie… Donc ces ingrédients ne suffisent pas à rendre le bouquin mangeable à coup sûr tant ce genre de sujet a déjà été si souvent traité et il m’en faut quand même un peu plus pour m’émouvoir réellement. German Mangiorri a du talent, il en a à revendre parce que le cocktail bouffonneries, humour glacial et violence extrême est absolument jouissif tout au long d’une histoire sans temps morts mais avec certaines épisodes déchaînés vécus ou tout simplement suggérés particulièrement addictifs et barbares. Et on craint vraiment pour certains personnages tant la violence est exacerbée par la sauvagerie de flics bien pires que les truands.
« Entre hommes » est aussi un roman qui a le bonheur de montrer certains pans peu reluisants mais aussi très attristants d’une société argentine bien vérolée comme on le voit en de multiples exemples et dont le symbole le plus visible est cette police locale qui n’a franchement rien à envier à son homologue mexicaine en matière de corruption. Pas de références à la dictature pour une fois dans un roman argentin et cela fait du bien un peu, non juste une société où les jeunes ne semblent pas avoir d’avenir et tentent de changer leur vie par des procédés négatifs qu’ils trouvent, eux, positifs pour leur existence
Et en 370 pages de folie, on balance entre rire, horreur, effroi et surtout passion parce que je ne vois pas comment un amateur de noir pourrait ne pas trouver son bonheur dans un tel polar totalement halluciné et hallucinant.
Bon la BD, ce n’est pas mon truc mais au moment où on regrette la disparition de Gotlib, on peut rendre un modeste hommage à cet art.
Alors, le désir pour un roman ou une BD ou roman graphique (quelle est la différence ?) est souvent en rapport avec soi, son vécu, ses origines, ses rêves ou ses préoccupations. Bref et c’est heureux, nous ne réagissons pas tous de la même manière et cette couverture m’a tout de suite attiré par sa beauté graphique tout simplement d’abord puis par le nom de Brest dont je suis, en gros, originaire et par la présence d’un sous-marin, engin de guerre que j’adore. Pourquoi ? Je n’en sais rien et tout le monde s’en fout en fait. Et j’ai été conquis.
« Dimanche 29 août 1937, à Brest. Un sous-marin républicain espagnol fait surface au milieu des eaux brumeuses, en rade du port militaire. Des réparations sur l’engin sont nécessaires. Sous la houlette de l’affreux Troncoso, un commando franquiste s’organise à toute allure dans le but de conquérir le navire. Proches des phalangistes, ils savent pouvoir s’appuyer sur les fascistes locaux. La belle Mingua leur est associée. Collaboratrice de charme, elle est prête à tout pour optimiser la réussite de l’entreprise nationaliste. Mais les forces de gauche, communistes et anarchistes en tête, sont décidées à faire front et résister.
« No pasaràn ! Mort au fascisme ! »
Histoire vraie, cette affaire de sous-marin dans le port de Brest est racontée ici avec talent et ce qui n’était qu’un simple petit événement local, une curiosité, devient avec le talent des trois auteurs Dominique Cuvillier, Bertrand Galic le Brestois et Kris une chronique de lutte contre le totalitarisme ici sous les traits du général Franco avec un scénario qui reprend de nombreux aspects du roman d’espionnage dans le déroulement bien sûr mais aussi dans les ambiances, les lieux dessinés, la ville qui se prête parfaitement à cette ambiance.
Pourtant située à la pointe du Finistère, on ne se sent pas réellement en Bretagne et c’est assez normal car Brest a toujours été une ville plus française que bretonne de par son histoire de grand port militaire drainant ainsi une population plus diversifiée que dans le reste de la région. Par contre, certaines planches offrent de beaux paysages et certaines vues de la ville comme du port de Recouvrance tout en finesse et mélancolie avant que la ville devienne martyre lors de la seconde guerre mondiale.
Mais la Bretagne n’est pas le sujet principal et ce sont bien les prémices d’un conflit mondial, dans l’extrême côte occidentale du vieux continent qui nous sont contées sous couvert d’un épiphénomène local, une histoire sans énorme coup d’éclat montrant des héros ordinaires, des hommes simples aux idées généreuses ou tout au moins humanistes.
« La guerre, oui…Une triste guerre à laquelle la ville pensait encore pouvoir échapper mais qui, bientôt, la rattraperait pour la recouvrir d’un orage de fer, d’acier et de sang. »
Bel objet, « Nuit noire sur Brest » s’offre un texte final très complet racontant l’affaire et agrémenté par des archives de qualité signé de l’historien Patrick Courlay qui a relaté l’épisode dans un essai « nuit franquiste sur Brest ».
Le roman montre ainsi qu’une partie de la guerre d’Espagne s’est jouée dans le Nord Finistère et si ce roman graphique plaira avant tout aux passionnés d’histoire du XXème siècle, on pourra aussi très bien l’envisager dans les étrennes des jeunes générations parce qu’il n’est jamais trop tôt pour commencer à lutter contre le fascisme.
Dominique Manotti est la grande dame du polar français et la prof qu’on aurait tous aimé avoir.
Auteur de onze romans qui sont autant de pavés noirs dénonçant les travers politiques, économiques et sociaux français dans des intrigues sèches, chirurgicales passionnantes et source de multiples enseignements comme « Lorraine Connection », »Kop » ou « Or noir », elle a aussi écrit avec DOA « L’honorable société » et est certainement en partie responsable de l’épanouissement littéraire de ce dernier.
Dominique Manotti n’a que très peu écrit sur l’ Amérique ( « le rêve de Madoff » chez Allia) mais suit de très près son histoire. Je rêvais d’obtenir son opinion, c’est Noël avant l’heure.
Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique
Je ne sais pas si c’était pour l’Amérique. J’avais douze ou treize ans, j’ai vu Sur les Quais, de Kazan, je ne me souviens plus dans quelles circonstances car à l’époque j’allais peu au cinéma, et ma famille était franchement franco-française. Je suis tombée amoureuse de Marlon Brando. Amour platonique et durable.
Une image
Un événement marquant
La guerre du Vietnam, incontestablement. J’ai commencé à prendre conscience de la société dans laquelle je vivais à travers la fin de la guerre d’Algérie, que j’ai vécue entre mes 17 et 20 ans. A peine finie cette guerre et l’affrontement avec l’OAS, ici sur le sol français, qui l’a suivie, l’armée américaine intervient massivement au Vietnam. Les bombardiers américains qui déversaient du napalm et des bombes en continu sur le Sud, la tentative de noyer Hanoï au nord en détruisant les digues qui protégeaient la ville, les troupes au sol. Tout ce que la France avait piétiné en Algérie, les droits de l’homme, le droit des peuples à disposer d’eux mêmes, les Américains le laminaient au Vietnam, avec l’accord bienveillant de leurs alliés européens. Et cela n’a pas cessé ensuite. 1973, le coup d’Etat de Pinochet au Chili, organisé par la CIA, l’installation de toutes les dictatures sanglantes de l’Amérique du Sud. Pour moi, deux conséquences : quand j’entends un discours sur les droits de l’homme, je regarde qui le prononce, ce qu’il a fait dans un passé récent. Et je me méfie, avant tout examen, des Etats Unis. (Qui peut écouter sans rire le discours d’Obama à Cuba en 2016 sur les droits de l’homme à portée de canon de Guantanamo ?)
Un roman
LA Confidential de Ellroy. C’est un roman qui a eu une influence sur ma vie. Après l’avoir lu, je le trouvais si « remuant » que j’ai décidé de tenter l’aventure et d’écrire de la fiction.
Un livre d’essai
Histoire criminelle des Etats Unis, de Browning et Gerasi, (compte rendu sur mon site). Revisiter sa propre histoire en y intégrant le crime. Un travail avec un regard critique sur sa propre histoire, avec la volonté de mêler démarche historique et réflexion sur l’actualité. Les Européens ne savent pas faire. Pour me faire comprendre : il faudra attendre 1972 et la parution du livre de Paxton ( historien américain) pour avoir le premier livre d’histoire sérieux sur Vichy et la collaboration. En 25 ans les Français n’avaient pas su le faire.
Un auteur
Dos Passos. Le 42° Parallèle puis toute la suite « USA » a été pour moi la découverte de la littérature américaine et m’a certainement influencée sur le plan du style.
Un film
Il y en a des centaines, je suis une fan de cinéma américain. Mais je garde un sentiment particulier pour Vera Cruz, de Aldrich, avec Cooper et Lancaster. Je débarquais à la Sorbonne, pour faire des études de lettres classiques (latin grec). J’allais très rarement au cinéma. Mon entourage m’avait emmenée voir des films genre Bergman, qui m’ennuyaient terriblement, et que je trouvais très inférieurs à la littérature. J’ai eu la chance de tomber dès mes premiers jours de fac sur un étudiant qui m’a emmenée voir à la cinémathèque (à l’époque rue d’Ulm, à côté de la Sorbonne) Vera Cruz, premier film que j’ai vu dans cette auguste salle. Et là, ce fut le coup de foudre. J’ai compris et aimé la puissance de l’image, la puissance du cinéma. J’ai fréquenté la cinémathèque plus assidument que la Sorbonne. Je n’ai jamais revu Vera Cruz, je tiens à garder ce souvenir intact.
Une série
Sur Ecoute, The Wire, sans hésitation.
Un réalisateur
Orson Welles, s’il faut choisir.
Un disque
Comment choisir ? Tout un monde de jazz. Mingus, Coltrane, Monk…
Un musicien ou un groupe
Ella Fitzgerald, « The Voice ».
Un personnage de fiction
Au cinéma, pourquoi pas Daniel Plainview, le personnage central de There Will Be Blood, joué par Daniel Day- Lewis m’a marquée. Son acharnement à faire du fric, avec violence et passion. A « mordre dedans ». Avec la religion omniprésente qui traine en arrière fond. En écrivant ces mots, je me remémore aussi Elmer Gantry, le prédicateur joué par Burt Lancaster. La même rage à mordre dedans.
En roman, je citerai volontiers Ned Beaumont, le personnage central de La Clé de Verre de Hammett, que j’aime pour son ambiguïté : le redresseur de torts est un joueur professionnel, au passé lourd, qui part en séduisant la femme de l’homme qui l’a engagé et qui est son ami, lui même personnage très ambigu.
Un personnage historique
Edgard Hoover. Directeur du FBI de 1924 à 1972, jusqu’à sa mort. (A coté de lui les potentats africains sont de petits joueurs). L’homme le plus puissant des Etats Unis au 20° siècle. Il a profondément marqué le système politique américain en tolérant les mafias, en les associant même à l’exercice du pouvoir au plus haut niveau, et en pratiquant très largement l’infiltration, la provocation et l’assassinat politiques contre tous les opposants hors du bi-partisme.
Une personnalité actuelle
Edward Snowden. Ce que l’Amérique a de meilleur. Et qu’elle n’aime pas.
Une ville, une région
Isola, la ville du 87° district d’Ed McBain.
Un souvenir, une anecdote
Mon premier voyage dans une université américaine. C’était Wellesley College, de la Ivy League, près de Boston et du MIT. J’étais invitée à intervenir dans un séminaire sur les systèmes de protection sociale, étude comparée. A l’époque, j’enseignais à Vincennes, constructions en Algéco, misère, improvisation, pagaie et génie. J’arrive dans un cadre à couper le souffle, espaces verts splendides, bâtiments magnifiques, musée privé, étudiantes à vélo sur les dizaines d’hectares du domaine. La première question que me posent les organisateurs quand j’arrive : Vous avez bien pris votre robe du soir n’est ce pas, pour la soirée inaugurale de ce soir ? Et quand l’épineuse question de la robe du soir fut réglée tant bien que mal, les organisateurs me proposèrent de venir avec eux me détendre à la piscine de la fac. Je n’avais pas non plus pensé à prendre mon maillot de bain.
Le meilleur de l’Amérique
Sa culture. Le cinéma, la littérature, à chaud sur l’actualité. La musique. Des créateurs au dynamisme fascinant.
Le pire de l’Amérique
Sa culture. Le racisme, le Ku Klux Klan, l’ultra protestantisme, le créationnisme, la violence, les milices, la tolérance au meurtre, tout ce fond très enraciné depuis les premiers colons, qui constitue la base très solide de nombreux hommes politiques américains dont Trump n’est que la dernière résurgence. Un fond qui semble ne pas évoluer.
Un vœu, une envie, une phrase.
Mon hommage : ils ont admirablement compris l’importance du « soft power ». Et ils le pratiquent de façon extrêmement intelligente. Comparez l’attitude de la France en 1918 (l’Allemagne paiera) et celle des Etats Unis en 1945 : Plan Marshall et interdiction sur le continent européen de toute entrave à la pénétration du cinéma américain. Le cinéma est leur meilleure arme, ils le savent. Il a su transformer le génocide des Indiens en épopée des temps modernes. Il peut tout faire.
« Un jour de mars 1911, le cadavre d’un garçon est retrouvé dans une grotte d’un quartier déshérité de Kiev. L’enfant est à demi nu, son corps est lardé de 47 coups de couteau.
L’Ukraine étant alors intégrée à la Russie tsariste, sa population juive est soumise aux mêmes règles de ségrégation et les pogroms sont légion. Le meurtre du garçon va réveiller une vieille superstition antisémite, celle des sacrifices rituels d’enfants chrétiens. Reste à désigner un coupable, ce sera Mendel Beilis. Ce père de cinq enfants, ouvrier à la briqueterie voisine, mène une vie paisible et discrète. Mais il est juif. »
Ce document du journaliste américain raconte l’affaire Beilis du nom du présumé coupable qui eut simplement la malchance de travailler dans les parages du lieu du crime. Suivant le témoignage d’un allumeur de réverbères qui accuse un juif, Menahen Mendel Beilis est arrêté rapidement car il est le coupable idéal pour les autorités tsaristes foncièrement antisémites. C’est une histoire qui évidemment fait écho à l’affaire Dreyfus chez nous et qui sera comparée à l’affaire Leo Frank, juif américain directeur d’une usine de crayons à Atlanta accusé du viol et du meurtre d’une fillette et qui mourra lynché par une foule indignée par les résultats de son second procès en 1915.
Fin du 19ème , début du 20ème , l’antisémitisme se porte donc très bien aux quatre coins de la planète, prémisces au chaos de la seconde guerre mondiale … qui aurait pu être suivi par une nouvelle curée en URSS si Staline n’avait pas eu la très bonne idée de calancher au moment de mettre à exécution ses vils et bas desseins, le brave « petit père des peuples ».
Si vous connaissez déjà l’histoire de Beilis, vous lirez ici une très complète reconstitution historique très documentée quand on sait qu’Edmund Levin a compulsé plus de cinq mille pages d’archives russes pour bien étayer son propos qui s’avère intelligent, fluide tout au long de 440 pages où la subjectivité n’est pas vraiment visible.
Et mieux, si vous ne connaissez pas ces événements qui ont eu un énorme retentissement en Russie et un peu partout dans le monde occidental puisque des sommités comme Thomas Mann, H.G. Wells, Arthur Conan Doyle et Anatole France se sont mobilisées, vous lirez alors un document haletant à bien des moments, un excellent bouquin à l’égal d’un bon polar écrit d’une belle plume.
Pendant de nombreuses années les juifs russes seront ensuite nommés de manière insultante « Beilis ». Des décennies plus tard, un grand auteur russe comme Soljenitsyne dézinguera son auréole de prix Nobel par des propos déplacés sur le procès et l’ensemble de l’affaire. Témoignage de l’aveuglement et de l’ignorance « Un enfant de sang chrétien » se lit d’une traite et ouvre à une réflexion sur la bêtise haineuse universelle des médiocres quand on leur donne un peu de pouvoir.
Exhumé par les éditions Belfond en 2013, « le bâtard » est un roman qui vaut le détour. Sorti quelques mois avant la crise de 1929, il fut tout de suite interdit à la vente et on comprend très vite la raison à la lecture des premiers chapitres. A de nombreuses reprises, j’ai lu que Caldwell était un des précurseurs du roman noir et force est de reconnaître que le compliment est loin d’être usurpé. En un peu plus de 130 pages, Caldwell nous raconte les tribulations de Gene, bâtard, dans les deux sens du terme : de père inconnu et belle ordure.
Sans état d’âme et sans discours moralisateur, Caldwell, qui a vécu la vie qu’il décrit, nous raconte le parcours de ce fils de pute, à nouveau dans les deux sens du terme : fils de prostituée et vrai salopard, évoluant dans une Amérique profonde plus proche de l’animalité que d’une société évoluée.
Au fil des pages en suivant cet « animal » se frottant à d’autres créatures du même niveau, on apprend beaucoup sur la condition des « rednecks », « crackers », « hillbillies», « Okies » et autres selon la localisation géographique, des Noirs et des femmes. Ce n’est pas bien ragoûtant, très violent, d’une cruauté que je ne pensais pas possible dans des écrits de cette époque et en même temps, c’est le prototype du polar « hardboiled ».
Nombre d’auteurs contemporains ont dû avoir Caldwell comme livre de chevet : Williamson, Whitmer, Sallis de « Drive » et « Driven », Don Carpenter de « sale temps pour les braves », Frank Bill…pour les noms qui me viennent d’emblée à l’esprit, ont écrit en étant inspirés sciemment ou inconsciemment par cet auteur très populaire de son vivant. Le terme faulknérien, employé à tort et à travers dès la sortie d’un bon roman se situant dans le Sud des USA pourrait être remplacé par « caldwellien » tant ses écrits inspirent une grande partie de la production actuelle : violence non justifiée ou expliquée et complètement banalisée, absence de sentiments ou de remords, justice expéditive, description des laissés pour compte du rêve américain…
On est encore loin des romans comme « le petit arpent du bon dieu », «Un p’tit gars de Géorgie » ou « la route du tabac » qui lui apporteront la reconnaissance publique. L’intrigue est un peu bancale, il s’opère un bouleversement dans le comportement de Gene dans le dernier tiers qui pourrait faire croire, au premier abord, à une erreur d’impression. L’humour présent dans ses écrits futurs (comme chez Lansdale, un de ses héritiers évidents,) n’en est encore qu’à ses balbutiements mais l’ensemble tient bien sa route de violence gratuite, de destins minables ou désespérés, du grand noir en même temps qu’une idée des comportements et habitudes de l’époque. Peut-être pas le roman du siècle mais un aperçu de la genèse d’un genre littéraire qui nous fait tant lire.
Ce n’est pas réellement le plus indispensable des romans de Caldwell mais sortir cet écrivain de l’oubli injustifié qui est le sien était vraiment une très bonne idée de la part des éditions Belfond. Et, en ce qui me concerne, un gros coup de cœur pour l’œuvre et l’homme !
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