Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 60 of 80)

LES RUES DE SANTIAGO de Boris Quercia / Asphalte (2014).

Traduction: Baptiste Chardon.

 

« … Après avoir abattu un jeune homme de quinze ans lors d’une arrestation musclée, Santiago Quinones, flic à Santiago du Chili, erre dans les rues de sa ville en traînant son dégoût. C’est ainsi qu’il croise le chemin de la belle Ema Marin, une courtière en assurances qui semble savoir beaucoup de choses sur son passé… »

« Les rues de Santiago » est le premier polar du Chilien Boris Quercia très connu dans son pays pour ses activités dans le monde du cinéma : acteur, réalisateur, scénariste. Il semble évident que ce roman nous arrive chez Asphalte dont le don de découvreur de talents hispanophones est maintenant reconnu, enfin pour nous en tout cas. Bon déjà pour beaucoup d’entre vous, le nom ne vous est sûrement pas inconnu vu que le second roman de Quercia,  « Tant de chiens » toujours chez Asphalte a obtenu le grand prix de la littérature 2016, trophée absolument indiscutable d’une institution qui déçoit rarement dans le choix de ses élus.

Ainsi, ce premier roman, quand bien même on puisse lire le second sans avoir connu le premier, permet de faire connaissance avec Quiñones, de poser les premiers jalons d’une personnalité assez complexe pour un individu, qui de toutes manières ne peut être ordinaire vu son métier de flic. Le titre « les rues de Santiago » offrent une dualité dans le sens vu que le héros se prénomme Santiago. De fait le roman parle du travail de flic dans la capitale mais aussi de ces rues que Santiago arpente pour le boulot mais pour aussi assouvir des petits penchants voyeurs en suivant des beautés callipyges.

Comme pour « Tant de chiens », le début est particulièrement fracassant, violent mais aussi empreint d’une humanité, provoquant une intimité, une promiscuité immédiate un peu gênante mais qui vous fait aussi chavirer pour quelques heures à Santiago avec Santiago…

Le personnage est trouble, pas vraiment un moine, pas vraiment un exemple pour un flic, encore moins pour un homme mais il a conscience de ses erreurs et se noie dans des remords qui restent intimes car Quiñones est un bon prototype de macho, de mâle conquérant pas un virtuose de la séduction mais un curieux de la femme, vous lirez.

Par petites doses intelligentes, la psychologie du personnage est révélée mais avant tout c’est un polar qui pulse que vous allez ouvrir puis lire. Les descriptions sont presque inexistantes. A part certaines habitudes culinaires, on ne sait pas qu’on est au Chili et par ailleurs le roman pourrait très bien se dérouler sans les années 60 voire plus loin à l’époque où la Série Noire taillait dans les romans pour les faire rentrer dans un format unique. Pas vraiment d’indices spatio-temporels, tout au service de l’action et des dialogues, et c’est bien, très bien, du bon polar à l’ancienne qui annonce très bien le fameux « tant de chiens ».

Vintage réjouissant.

Wollanup.

VOLT de Alan Heathcock / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Olivier Colette.

Longtemps que ce recueil avec sa couverture très réussie ou très clicheton, faut voir, me faisait de l’œil. Sorti en 2013, peu de temps finalement après le phénoménal « le diable tout le temps », il entendait surfer un peu sur cette vague roman noir rural ricain magnifiquement maîtrisée par un Donald Ray Pollock qui se fend ici non pas d’une petite phrase qu’il n’a jamais dite mais d’une préface, oui une vraie. Et d’évidence, il y a bien parenté littéraire entre le Pollock de « le diable tout le temps », «Knockemstiff » et Heathcock et son « Volt », premier écrit de l’auteur de l’Idaho, tous deux héritiers de Sherwood Anderson.

Il y a cette unité de lieu, Knockemstiff dans l’Ohio pour Pollock et Krafton, ville imaginaire rurale ricaine pour Heathcock et dans ces deux communautés se passent de vilaines choses. Les personnages dépeints sont, de la même manière, atteints par des maux qui les font ou les ont fait agir de manière criminelle parfois de façon quasi inconsciente.

Néanmoins, la comparaison doit s’arrêter là car il est évident que les nouvelles de Pollock provoquent beaucoup plus d’émoi, choquent davantage et montrent un coin d’Amérique particulièrement effroyable, bien plus terrible que le sale coin de Krafton.

Néanmoins, les huit nouvelles composant « Volt » sont de haute tenue et tout en nous montrant une Amérique glauque, sans repères moraux autres que le monde ancien du western, Heathcock parvient, par son style et par les histoires, à passionner le lecteur et provoquer une addiction qui restera hélas limitée par un format d’à peine 300 pages.

Il est certain que si vous aimez Pollock, vous serez amenés à comparer, même inconsciemment et certaines nouvelles supportent très bien la comparaison surtout la première, « le train de marchandises » qui devrait serrer la gorge de plus d’un lecteur. On voit très bien ce que pourrait faire d’une telle histoire poignante de grands réalisateurs comme Paul Thomas Anderson ou Jeff Nichols. Le reste du livre propose des nouvelles qui, parfois, terrorisent par les réactions démentes de personnes semblant avoir pourtant toutes leurs facultés et qui raviront, sans conteste, tous les amateurs de ce genre « rural noir » revendiqué par Daniel Woodrell et dont nous abreuvent généreusement, exagérément les éditeurs et où se côtoient grosses daubes opportunistes et romans dignes d’intérêt. Celui-ci, bien sûr, est à ranger dans la deuxième catégorie.

Rural très noir.

Wollanup.

ÉTÉ 2017.

C’est juillet et nous n’avons pas terminé les recensions du printemps.Restent quelques bons romans à chroniquer dont le dernier James Lee Burke mais nous allons prendre beaucoup plus notre temps et assumer une moins grande régularité dans les posts.

Tout d’abord, force est de constater qu’en 2017, si on a eu la quantité, nous avons, pour l’instant, nettement moins vibré qu’en 2016.

Deuxièmement, à suivre l’actu, on laisse échapper quelques romans et juillet nous semble le moment idéal pour combler ces manques.

Enfin, comme tout le monde, on a envie de lire des romans qui ne nous sont pas recommandés et d’autres qui nous attendent depuis des mois voire des années . On va donc s’offrir ces petits bonheurs et on vous en fera profiter dès que nous avons franchement aimé. Ainsi, les publications arriveront au fur et à mesure de notre frénésie littéraire. Le mieux pour vous, si vous voulez nous suivre, c’est de vous abonner à la newsletter qui vous prévient des billets.

Sinon, si vous avez la chance de partir, nous vous souhaitons des vacances de rêve et espérons vous retrouver dès le 16 août, début de la saison littéraire pour laquelle nous allons prendre un peu d’avance afin d’être prêts le jour J avec, pour débuter, le nouveau Ron Rash et d’autres petits bijoux comme le Colson Whitehead.

See you!

Wollanup.

 

SINATRA CONFIDENTIAL de Shawn Levy / Rivages Rouge.

Traduction: Nicolas Guichard.

Nyctalopes s’intéresse enfin à la collection musicale Rivages Rouge dont les bouquins m’ont souvent fait saliver et donc, avant un passionnant ouvrage sur le concert tragique des Rolling Stones à Altamont en 1969, voici un bon, très bon ouvrage sur Frank Sinatra.

Mais, ce n’est absolument pas une biographie du parcours du musicien qui m’aurait gavé très rapidement, le monsieur ne faisant vraiment pas partie de mon petit monde musical. Non, non dès le titre très évocateur mais parfaitement justifié, bien qu’ici on ne soit pas dans la fiction, on pointe une parenté avec James Ellroy que l’on comprend dès les premières pages tournées. Les sous-titres « Showbiz, casinos et mafia » offrent même une compréhension encore plus fine du propos envisagé et génialement traité.

Dans ses remerciements, l’auteur résume sommairement les évènements qui vont, je l’espère, finir de vous convaincre que vous avez là un livre nettement au-dessus de beaucoup de romans noirs et qu’une fois de plus, la réalité dézingue la fiction.

« Cinq personnages, une dizaine de seconds rôles importants, huit films environ, deux bandes originales, une campagne présidentielle, une maison de disques, deux casinos et d’innombrables mariages, liaisons, complots, scandales, cigarettes et verres… » et des femmes, des femmes, des femmes…

Si vous aimez la littérature noire ricaine, ses grands personnages, ses mythes et ses réalités dans cet environnement de l’après-guerre où les héros blancs ricains auréolés de leur statut de sauveur du monde occidental balançaient leur modèle social, politique et culturel à une Europe occidentale béate d’admiration.

Et d’un point de vue culturel, Sinatra, Dean, Martin, Sammy Davis Jr. (pour la caution morale, le soutien à la cause noire, pipeau, pipeau !) plus deux autres tristes sires dont un, Anglais, a touché le jackpot en épousant Pat qui est la sœur d’un certain Jack Kennedy, homme politique qui monte, étaient les meilleurs ambassadeurs d’un bon goût américain… Le Rat Pack, tel est le nom de ce groupe d’amuseurs et de chanteurs qui seront au sommet, sur les planches comme dans les affaires louches de 1957 à 1963, la mort de Marylin Monroe puis l’assassinat de Kennedy étant deux tragédies fatales à cette bande de gros cons, ouais, j’ai eu beau chercher, c’est le qualificatif qui leur convient le mieux.

Et le bouquin est franchement passionnant par tout ce qu’on y apprend de leurs frasques bien sûr mais ils n’étaient pas les premiers du showbiz à se comporter comme des barbares et ils n’auront pas été les derniers non plus, montrant la voie aux apôtres de « sex and drugs and rock n’roll ». On trouve son lot de belles et de surprenantes anecdotes people qui montrent comment le Rat Pack se foutait de son public, comment Sinatra enregistrait un morceau en une unique prise, comment il fallait lui brandir de grands panneaux blancs pour qu’il puisse déclamer ses dialogues dans les films, comment ces gugusses se comportaient de manière odieuse avec les actrices et mannequins qu’ils se refilaient, comment ils méprisaient le commun des mortels. Outrageants, lamentables, finalement communs dans ce milieu.

Mais la richesse de l’ouvrage vient de sa description des relations de Sinatra et Dean Martin avec Giancana, boss de la mafia de Chicago : les deals, les affaires, Las Vegas et ses gros profits. On voit aussi les intrigues politiques par le biais de Kennedy complètement inféodé à la mafia depuis l’aide de la pieuvre pour son accession à la présidence et par les relations très régulières et anciennes de son père Joe Kennedy, sénateur et surtout arnaqueur, avec les vrais maîtres du pays à l’époque.

Et tout ceci est écrit d’une belle plume, très vive, souvent assassine pour l’homme mais très respectueuse du talent d’interprète de l’artiste, mais juste de ce point. Il faut dire que le Sinatra  qui apparait ici est particulièrement méprisable. Ne surchargeant pas son récit de détails inutiles, Shawn Levy nous entraîne dans une histoire bien épatante où on assiste à une ascension magnifique tout en espérant une chute proche tant ces fumistes glorifiés, canonisés, sont aussi méprisables que certains personnages des romans d’Ellroy dont on espère la mort, de préférence douloureuse, tant ces salopards sont à gerber parfois depuis plusieurs romans.

D’un point de vue musical, « le crépuscule des stars », sera le fait d’un jeune plouc blanc pauvre du Sud profond nommé Elvis Presley dans un premier temps puis de quatre garçons dans le vent venant de la perfide Albion dont les ventes de disques leur feront bien comprendre que leur temps est passé.

Une culture américaine beauf, vitrine d’une Amérique qu’on a imposée comme modèle social et culturel au monde.

Passionnant.

Wollanup.

PS : si l’époque vous passionne, ne ratez pas le sublime « Dino » de Nick Tosches chez Rivages à propos de Dean martin et le non moins réussi « les larmes d’Edgar » de Marc Dugain sur Edgar Hoover, patron du FBI, grosse enflure de l’époque, étrangement absent du livre.

 

CALCAIRE de Caroline de Mulder / Actes sud / Actes Noirs.

 

« Sur la route de Maastricht, une villa s’effondre brutalement, et son occupante occasionnelle, la fragile Lies, ne donne plus de nouvelles : son ami Frank Doornen la cherche partout. L’enquête de cet ancien soldat se tourne vers le propriétaire de la villa, amateur de jolies femmes et industriel véreux, qui stocke illégalement dans d’anciennes carrières de calcaire des déchets hautement toxiques pour l’environnement. Avec Tchip, ferrailleur à la petite semaine et recycleur impénitent, Frank va s’aventurer dans les souterrains labyrinthiques à la recherche de Lies. Mais la jeune femme reste introuvable… »

Caroline De Mulder est Belge, bilingue, auteure de quatre romans chez Actes Sud et je dois sa découverte à quelques recensions qui faisaient envie et qui s’avèrent à l’usage, très justes. « Calcaire » est un roman noir, assurément, bien plus sombre que ne le laisse imaginer une couverture dont j’avoue ne pas avoir totalement saisi ce qu’elle évoquait dans le roman ni compris ce choix de couleurs pastel quand la couleur dominante est assurément le noir et sans aucune autre nuance. Vous allez vraiment morfler !

N’ayant pas lu d’autres romans de la dame, il m’est impossible de comparer ce bouquin aux précédents mais, néanmoins, il faut bien reconnaître que la dame a écrit là un roman fort, très fort, le genre qui vous en colle une bonne dès l’incipit rock n’ roll avant de cogner fort et souvent là où ça fait mal. Faisant naviguer le lecteur en eaux très troubles, usant de faux –semblants avec talent et créant une horrible cour des Miracles flamande, Caroline de Mulder nous fait croiser, partager l’existence, l’histoire de personnages bien cabossés, des doux dingues aux plus dangereux frappadingues. Et au fur et à mesure que le roman progresse, on s’enfonce dans la fange, dans la putréfaction, l’anéantissement, la pourriture parfois au bord de la nausée.

« Calcaire » tranche généreusement par rapport à une production internationale de plus en plus aseptisée, modélisée, en osant les chapitres très brefs, nerveux, en tabassant  à coups de phrases assassines ou cruelles, et le lecteur comprendra rapidement le fonctionnement, la logique scénaristique et appréciera rapidement l’impression d’urgence, que cette narration donne au roman. Tout n’est ici que pourriture, désenchantement et les phrases de Caroline de Mulder parfois comme des halètements, semblant bâclées alors que le roman est très habilement écrit, jetées à qui voudra bien tenter de comprendre quelque chose dans ce marasme et cette désolation, contribuent, en plus d’offrir un pouvoir d’évocation souvent redoutable, à donner un rythme dément où le pire peut survenir à tout moment.

L’intrigue est de très bonne qualité mais ce qui distingue « Calcaire », c’est cette ambiance très proche des magnifiques films de Felix Van Groeningen : « la merditude des choses », « Alabama Monroe » ou « belgica » où le meilleur comme le pire sont toujours envisageables où le moment unique, l’instant magique apparait là où on ne l’attend pas au cœur de l’adversité dans une lutte contre le mal dans laquelle les personnages ne se soucient plus des apparences, déterminés vers un noble objectif, un but dérisoire mais précieux parce qu’ unique.

De la belgitude des choses.

Wollanup.

PS: la zik, le cinéma, Eden Hazard, maintenant les polars, faut arrêter de flamber les Belgicains.

LA DÉCOURONNÉE de Claude Amoz / Rivages.

Le fait des hasards de l’inspiration ou bien le pouvoir de persuasion d’une personne de chez Rivages, peu importe, toujours est-il qu’après le bon retour de Hugues Pagan il y a quelques mois, voici Claude Amoz qui y va aussi d’un nouveau roman dans une collection chez Rivages qui porterait très mal son nom de « thrillers » avec « la découronnée », histoire particulièrement attachante malgré l’extrême banalité et  le caractère très ordinaire des histoires racontées et qui devrait faire fuir les amateurs de polars survitaminés.

« Viâtre, une ville au bord du Rhône. Ce sont les vacances d’été, la chaleur est étouffante. Johan et Guy Mesel sont frères mais tout les oppose: Johan est un universitaire brillant et un passionné d’escalade alors que Guy, complexé par sa petite taille et dévoré par l’eczéma, est agent technique dans un lycée professionnel en montagne. Ils décident d’échanger leurs appartements pour la durée des vacances et c’est ainsi que Guy s’installe dans le logement que Johan vient d’acheter à Viâtre, dans la montée de la Découronnée. Il est saisi par l’atmosphère qui y règne et s’aperçoit que les lieux portent encore la trace des précédents occupants, en particulier un coffre à jouets dans une alcôve. Dans la même ville, Habiba est employée aux cuisines d’un foyer pour SDF sur lequel règne un prêtre tyrannique. La fille d’Habiba, Zahra, partage la vie du père de Camille, une adolescente qui a perdu sa mère dix ans plus tôt. La famille habitait dans la montée de la Découronnée et Camille garde en mémoire des souvenirs flous de scènes violentes entre ses parents. Un mystère plane sur les circonstances de la mort de sa mère dont elle a conservé des photos. Il y a aussi la vieille Maïa, qui a élevé les frères Mesel, et un détective privé pas forcément très doué pour les enquêtes. »

Une ville fictive, au bord d’ un fleuve le Rhône qui n’a pas d’autre rôle que celui de figurant, un quartier « la découronnée », théâtre de trois drames ancrés dans un passé plus ou moins lointain, tel est le décor d’un roman qui va explorer plusieurs voix et voies du passé pour trouver des réponses aux interrogations de différents personnages liés par une dramaturgie tournant autour de ce quartier, ses maisons, ses habitants, ses lieux de vie ou de mémoire. Mais « la découronnée », Claude Amoz nous le dit page 217, c’est aussi et avant tout : « la couronne d’une mère, ce sont ses enfants. » et le roman tourne autour de femmes ayant perdu de force ou par des errements ou par la conséquence des problèmes psychologiques leur « couronne » , leur aura de mère et par conséquent aussi d’enfants victimes de ce manque de protection et d’amour maternels.

Pas d’explosions, pas un meurtre, pas un coup de feu, pas un flic, mais néanmoins une grande violence contée par une Claude Amoz dont le grand talent est de rendre passionnante une histoire pourtant bien peu spectaculaire. En s’attachant par petites pointes très affutées à la psychologie de ses personnages, Claude Amoz réussit à nous rendre familiers, amicaux, complices de ces hommes et femmes en quête d’identité. Ainsi, la tristesse de Guy, la douleur de Maïa, le désarroi de Camille, peu à peu nous apparaissent inducteurs d’empathie et ce parcours a priori bien ordinaire prend des dimensions bien plus altières mais aussi bien plus émotionnellement éprouvantes dans un roman qui séduira les lecteurs prenant le temps de la découverte des non-dits et des non – écrits parsemant un roman évoquant plusieurs fois et de belle manière l’univers d’ Andersen et plus particulièrement le conte « la reine des neiges ».

Très attachant.

Wollanup.

FARALLON ISLANDS de Abby Geni / Actes Sud.

Traduction: Céline Leroy.

« Miranda débarque sur les îles Farallon, archipel sauvage au large de San Francisco livré aux caprices des vents et des migrations saisonnières. Sur cette petite planète minérale et inhabitée, elle rejoint une communauté récalcitrante de biologistes en observation, pour une année de résidence de photographe. Sa spécialité : les paysages extrêmes. La voilà servie.

Dans ce décor hyperactif, inamical et souverain, où Miranda n’est jamais qu’une perturbation supplémentaire, se joue alors un huis clos à ciel ouvert où la menace est partout, où l’homme et l’environnement se disputent le titre de pire danger.

Et si personne ici ne l’attend ni ne l’accueille, il faut bien pactiser avec les rares humains déjà sur place, dans la promiscuité imposée de la seule maison de l’île ; six obsessionnels taiseux et appliqués (plus un poulpe domestique), chacun entièrement tendu vers l’objet de ses recherches. »

Challenge à relever avec ce « Farallon Islands » : écrire une petite chronique d’un roman dont on se rend compte très rapidement qu’on s’est complètement fourvoyé en le lisant et que certainement, si on lit les recensions présentes sur le web, on n’a pas vu du tout ce qu’il fallait voir parce qu’on n’était pas la cible. Loin de vouloir qualifier ce roman de bouquin pour gonzesses, quoique, je dois quand même prévenir celles et ceux qui apprécient à peu près les mêmes bouquins que moi qu’ils pourraient être aussi assez  dubitatifs une fois la lecture terminée.

Avant tout, « Farallon islands » donne la part belle à de nombreux chapitres de nature writing parlant de la faune maritime vivant sur et aux abords de ces cailloux hostiles plantés dans le Pacifique à une quarantaine de kilomètres de San Francisco. Que ce soient les requins blancs, les éléphants de mer, les phoques, les baleines à bosse, les macareux, les goélands… tous sont évoqués dans de nombreux passages, chapitres, nous familiarisant avec ces espèces qui passionnent une Abby Geni qui a déjà écrit un recueil de nouvelles inédit en France « the last animal » qui leur était consacré.

Ensuite, le roman s’intéresse beaucoup aux rapports entre les humains présents dans ce « laboratoire » précaire, isolé, où sont entassés six biologistes uniquement concentrés sur leur objet d’étude, créant un huis –clos, par instants dérangeant et à d’autres un peu banal. Progressivement, on en apprend un peu sur leurs habitudes et leur psychologie tout en s’apercevant qu’ils sont très loin des contingences ordinaires et banales de l’humain lambda. Ici, la vie est réglée par le rythme des saisons apportant les objets d’études sur les îles : la saison des requins, la saison des baleines, la saison des phoques et la saison des oiseaux.

Mais, inévitablement, le ver est dans le fruit, le loup est bien dans la bergerie et deux drames, dans la première partie, donneront une dimension criminelle au roman. Mais jamais, on ne tremble réellement, jamais on ne se crispe puisque cette intrigue criminelle, est très délayée dans le roman qui évoque de nombreux thèmes que l’auteur donne souvent l’impression de simplement survoler. On n’est pas dans un thriller et on le comprend dès le prologue qui raconte la fin de l’histoire, le départ de l’île de Miranda, saine et sauve, au bout d’un an passé sur Farallon avec, apparemment, toute sa tête. Le suspense est donc très secondaire surtout quand, rapidement, les évènements deviennent favorables à une Miranda, légitimement terrorisée dans la première partie du roman. Par ailleurs, les différents personnages étant uniquement passionnés par leurs études, ne sont pas vraiment éclairés par un auteur qui se centre beaucoup sur une Miranda pour qui, je le reconnais, je n’ai pas ressenti beaucoup d’empathie malgré le drame vécu.

Parallèlement, le roman évoque beaucoup les rapports entre Miranda et sa mère décédée prématurément. L’histoire est d’ailleurs racontée par les lettres écrites à sa mère morte et fait prendre conscience du poids de l’absence. Alors, tout ceci nous fait un premier roman plutôt bien écrit qui ravira certainement les amateurs de nature writing. Pour les autres qui aiment les histoires proposant un cadre où la nature reprend ses droits en accablant l’homme à la merci des éléments et de la faune tout en proposant une intrigue particulièrement flippante propice à la réflexion, une fois de plus, je ne peux que conseiller cette tuerie qu’est « Aucun homme ni dieu » de William Giraldi.

Décevant.

Wollanup.

LES CONFESSIONS DE L’ ANGE NOIR de Frédéric Dard / Fleuve noir.

« L’Ange Noir est tout sauf un marrant. L’Ange Noir est l’ennemi public n° 1. Flics, femmes, cadors du crime : personne ne lui résiste. Et surtout pas la mort. Vivre sans temps mort et jouir sans entraves, telle pourrait être sa devise.

Même quand il s’agit de raconter son épopée, il n’y a pas un chroniqueur qui tienne la distance. Alors il va s’en charger seul. Cet Al Capone moderne n’a décidément pas l’esprit d’équipe. Sans honte, sans peur, et surtout sans filtre, l’Ange Noir prend la parole et déroule le fil de son épopée sanglante.

Premier meurtre à déclarer ? Sa mère – un accident de naissance. Après elle, personne n’y échappe, de Londres à Paris, en passant par Mexico. L’Ange Noir a la gâchette facile, le « beau sexe » pour obsession, et un sale penchant pour l’alcool. »

Fleuve Noir a décidé de publier la compilation de quatre volumes écrits par Frédéric Dard, signés « les confessions de l’ange noir », truand ricain et tueur à la gâchette facile : Le boulevard des allongés, Le ventre en l’air, Le bouillon d’onze heures, Un Cinzano pour l’Ange Noir. Un cinquième volume envisagé et titré par Frédéric Dard ne verra finalement jamais le jour.

Amateurs de pulps ricains donnant la priorité à la baston rude, aux crimes, ce bouquin est fait pour vous. Racontées par le truand qu’on invite à parler ardemment argot, ce qui sera ensuite le fonds de commerce des romans signés San Antonio où Tonio et Béru rivaliseront de vocables aussi improbables qu’hilarants, ces quatre histoires privilégient à merveille la montée d’adrénaline

Edités en 1952,  les romans de la série de l’ange noir sont souvent présentés comme les brouillons de la série culte d’un auteur aux multiples talents. Néanmoins, on note certaines différences. Quand l’ange noir suit le parcours d’un truand, la série des Sana met, elle, en vedette l’ordre par la création de ce commissaire de police. Si la première est située dans une Amérique en carton, la seconde, elle, a choisi l’hexagone et une certaine beaufitude des années 50 / 60 avec moult jambon-beurre, petit rouge, apéros, PMU, femmes fatales en bas nylon, bals musette…

Dans les deux séries par contre, on note un déclenchement de l’action dès la première ou deuxième page qui se poursuivra tout le long de romans qui ne vous laissent pas respirer, offrent un plaisir brut immédiat et qui sont aussi vite oubliés une fois qu’ils ont réalisé leurs bons offices, comme toute cette littérature facile mais bien agréable à lire, appelée « de gare » autrefois.

Boum, boum, boum !

Wollanup.

 

LES DOUZE BALLES DANS LA PEAU DE SAMUEL HAWLEY de Hannah Tinti / Gallimard.

Traduction: Mona de Pracontal.

Les romans dont vous n’attendez pas grand-chose d’autre qu’un bon moment de lecture  vous procurent parfois le plus de plaisir. De Hannah Tinti, je ne connaissais rien et seul le titre évoquant à plein nez le western m’avait séduit. Par contre, dans mes lectures estivales, je compte bien m’enfiler « le bon larron » son premier roman, paru, lui aussi chez Gallimard en 2009.

« Samuel Hawley n’est pas un père tout à fait comme les autres. C’est un marginal, un esprit libre qui a vécu sur la route pendant des années, commettant cambriolages et larcins. C’est aussi un passionné d’armes à feu et, dès que sa fille Loo atteint l’âge de douze ans, il lui en enseigne le maniement dans un bois du Massachusetts. Les armes ont marqué sa vie tout comme son corps, criblé de douze impacts de balle, autant d’histoires importantes dans le destin de cet homme que l’auteur entreprend de raconter. Elles viennent entrecouper l’autre histoire, celle de la quête que mène Loo pour en savoir plus sur sa mère, morte tragiquement peu après sa naissance… »

« Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley » touchera, espérons-le, un très large public parce qu’il le mérite déjà pour son histoire mais aussi par son ouverture sur différents genres : parfois western moderne avec des duels épiques ou tragiques, souvent roman sociétal montrant différents visages d’une Amérique de par le périple de Hawley et de Loo sa fille pour fuir les sales combines foirées par le père, très loin des canons vantés par les promoteurs d’un rêve américain et surtout et toujours roman racontant l’histoire d’un père et de sa fille dans le deuil et le mystère de la disparition de la mère et épouse avec bien sûr le thème ricain récurrent de la rédemption traitée ici souvent de manière très touchante et amenée sans avoir l’air d’y toucher.

Utilisant un ton léger, Hannah Tinti semble raconter une histoire juste tragi-comique mais ne vous y fiez pas, on est  souvent dans le gros drame et parfois même dans le crève-cœur. Outre le terrible final peut-être un peu rocambolesque, plusieurs passages sont porteurs d’énormes émotions. L’humour présent dans tout le roman permet de moins s’appesantir sur le pathos mais on voit très bien comment un Benjamin Whitmer nous déglinguerait avec une telle histoire en appuyant là où cela fait déjà mal. Non, ici, on se rapproche plus du ton « des frères Sisters » mais de bien plus belle manière.

Intelligemment composé, le roman alterne avec bonheur chapitres sur la vie actuelle de Hawley et Loo et narrations sur les douze balles qui ont troué la peau de notre héros poissard. Si l’histoire racontant le présent des personnages aurait pu être un peu abrégée par moments dans la première partie, par contre, on savoure le chemin de croix des douze impacts de balles frappant notre héros dans sa vie, en se demandant quelle épreuve, quel duel, quelle couillonnade, quelle calamité va encore s’abattre sur un Hawley, tout sauf une pointure, dans le domaine du vol.

La composition très travaillée et le mélange des genres auraient pu donner quelque chose de boiteux mais il n’en est rien. Une fois la dernière ligne lue, on voit la belle architecture, on comprend la belle harmonie, on constate l’immense talent de conteuse de Hannah Tinti et on ressort de ce roman enchanté par la bien belle histoire de Hawley et Loo, l’œil peut-être un peu brillant…

Epatant !

Wollanup.

KADHAFI, LE FOOT ET MOI de Luca Masali / Métailié noir.

Traduction: Serge Quadruppani.

« Début des années 80. Dans une Turin dominée par la Fiat, où les Brigades rouges tirent leurs derniers coups de feu, Giovanni Oddone, petit dealeur et demi-maquereau que seuls le football et les grosses voitures passionnent, est arrêté à la suite d’un imbroglio qui lui vaut d’être accusé de terrorisme. Mais, du fond de sa prison, il va se lancer dans une entreprise à la mesure de son hilarante mégalomanie : monter une arnaque grandiose impliquant la Fiat, la Toro – l’autre équipe de foot turinoise – et Kadhafi. Pour cela, il va utiliser les charmes plastiques de Cosetta, sa petite amie pas vraiment soumise, et les folies cocaïnées d’une héritière fantasque de l’empire Agnelli, mais il lui faudra compter sur de nombreux adversaires : les bureaucrates du foot, une policière amoureuse de Cosetta et surtout la mafia, qui tire les ficelles. »

 Encore une jolie petite trouvaille des éditions Métailié avec ce polar de Luca Masali très connu en Italie mais pour de la SF. Ici, c’est un roman qui va flirter allègrement avec la comédie très burlesque avant de se glisser vers des horizons beaucoup plus sombres créant un suspense qui ne connaîtra son dénouement qu’en toute fin de roman.

Pas besoin d’être fan de foot pour aimer ce roman et puis le foot, en Italie, c’est une religion, un invariant de la société italienne où les meilleurs amis peuvent ne plus se parler le lendemain d’un Lazio / Roma, d’un Inter /Milan AC et bien sûr, et c’est ce qui nous importe d’un Juventus / Toro à Turin. Passons sous les symboliques et sous les aspects politiques de l’histoire des clubs : ce qui nous intéresse, c’est l’attachement éternel à un club, à un maillot dès la plus petite enfance, tout le folklore raconté avec amusement par l’auteur.

Pas non plus besoin de s’intéresser à la geopolitique ou au monde des barbouzes pour apprécier le rôle des services secrets russes, ricains, iraniens mis en alerte à la suite d’une méprise de Giovanni, identifié, à tort, dans la mouvance terroriste qui frappe le pays à l’époque. Quant à l’opération que tente de monter notre pathétique héros, en payant durement de sa personne, avec le dictateur libyen, elle contient un fond de vérité puisqu’un des fils de Khadafi a bien été actionnaire de la Juve, bien plus tard, dans les années 2000 et avait même commencé une carrière de footballeur pro adoubé par les relations et les pressions de son père car ses qualités intrinsèques de footballeur ne sautaient pas immédiatement aux yeux des entraîneurs. Je vous conseille de jeter un œil sur la fiche wikipédia de l’abruti, elle vaut tous les romans.

Bref, l’aspect footballistique comme les références à Kadhafi ne doivent pas vous freiner et si vous désirez passer un bon moment de bouffonneries parfois assez grasses mais par ailleurs toutes très exubérantes, suivez les pérégrinations de Giovanni Oddone, un peu proxo, un peu barjot, très mégalo et grand fan du Toro aux prises avec la police et la Maffia dans l’Italie des années 80.

Exubérant !

Wollanup.

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